Les doubles meurtres de policiers au Québec

Les constables Fortin et O’Connell sont tombé sous les balles lors d’une intervention en 1910.

Les décès tragiques des policiers Sara Mae Helen Burns et Lawrence Robert Costello, survenues au cours de la fusillade de Fredericton vendredi dernier, ne sont pas sans rappeler que les doubles meurtres de policiers sont rares au Canada. Fort heureusement, d’ailleurs.

Au Québec, le premier double meurtre de policiers remontrait à 1910. Trois autres cas ont suivi au cours du 20e siècle.

Le 6 mai 1910, vers 21h15, le constable Daniel O’Connell, 38 ans, effectuait sa tournée habituelle dans le quartier Saint-Henri, à Montréal. C’est à ce moment que son attention se laissa attirer par un individu qui portait à son cou six paires de chaussures qu’il tentait de vendre aux passants. Lorsqu’O’Connell commença à le questionner, l’individu répliqua que ce qu’il faisait ne regardait personne. Le policier décida alors de l’arrêter, mais celui-ci résista.

Au même instant, O’Connell reçut l’appui de son collègue Jules Fortin, 25 ans. Quelques minutes plus tard, alors que les deux policiers conduisaient leur suspect vers le poste no. 6, ce dernier se retourna soudainement tout en sortant un revolver de la poche de son pantalon. Sans le moindre avertissement, il ouvrit le feu. Le constable Fortin fut atteint juste au-dessus de l’œil gauche tandis que son collègue reçut une balle dans le ventre. À l’intérieur du poste no. 6, qui se situait à seulement 200 pieds de la scène de la fusillade, le sergent Octave Charland entendit parfaitement les deux détonations. Tous les agents du poste accoururent sur les lieux. Fortin mourut sur place avant même l’arrivée de l’ambulance, alors qu’O’Connell succomba à sa blessure après son admission à l’hôpital Notre-Dame, le 9 mai.

Fortin avait fait son entrée dans la police de Montréal le 26 juin 1909. Depuis qu’il avait décroché cet emploi, il pensionnait chez un couple de la rue Saint-Louis.

Le tueur, Timothy Candy, fut appréhendé et condamné à mort devant le juge Saint-Pierre. Il a été pendu le 18 novembre 1910.

Le policier Paul Duranleau, tué en devoir en 1948.

Le 23 septembre 1948, c’est en intervenant lors d’un vol de banque à Montréal que les agents Nelson Paquin et Paul Duranleau furent abattus par des braqueurs. Trois hommes furent traduits en justice dans cette affaire : Noël Cloutier, Douglas et Donald Perreault. Tous trois furent condamnés à mort et pendus à trois dates différentes.

Le 14 décembre 1962, la Banque de commerce de Ville Saint-Laurent à Montréal fut cambriolée par trois braqueurs, dont l’un était déguisé en Père Noël. Dans un scénario qui n’est pas sans rappeler le drame de 1948, les policiers Denis Brabant et Claude Marineau ont littéralement été balayés par la mitraillette du Père Noël au moment de tenter une intervention. Plus tard, l’enquête permettra d’identifier le Père Noël comme étant Georges Marcotte. À son tour, il sera condamné à mort. Toutefois, les mœurs ayant changées au cours des dernières années, sa sentence sera commuée en peine d’emprisonnement.

Dans la nuit du 3 juillet 1985, le policier Serge Lefebvre de la police de Ste-Foy était en train de commettre un vol dans un commerce lorsqu’il a été surpris par deux policiers de Québec, Yves Têtu, 25 ans, et Jacques Giguère. Il les a abattu froidement avec son arme de service. Pour en savoir plus, voir l’article de HL! a déjà consacré à cette affaire : https://historiquementlogique.com/2016/01/03/le-double-meurtre-de-serge-lefebvre/

Espérons qu’il se passera encore plusieurs décennies avant qu’un drame semblable se répète au Québec, ainsi qu’au Canada bien sûr. Je profite de l’occasion pour transmettre toute ma sympathie aux familles et proches des victimes de Fredericton.

C’est dans cette banque que le braqueur Georges Marcotte, alias le Père Noël, a tué deux policiers en 1962.
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Tuxedo Kid, la beauté du diable

OUIMET, Raymond. ― Tuxedo Kid, la beauté du diable. ― Québec : Septentrion, 2018. ― 161 pages.

Cette affaire criminelle a été partiellement traitée dans les années 1990 par la série Les grands procès. Je dis bien « partiellement », parce que les concepteurs de l’émission s’étaient intéressés uniquement au procès au terme duquel Rhéal-Léo Bertrand a été acquitté au cours des années 1930 pour le meurtre de sa femme. Or, pour l’avoir cherché en vain, je peux affirmer que le dossier judiciaire de ce procès est aujourd’hui introuvable. C’est d’ailleurs ce qui a obligé les scénaristes de l’époque à se fier sur les comptes rendus des journaux, une source bien secondaire lorsqu’il est question d’un sujet aussi sérieux qu’une affaire de meurtre. C’est un fait, tout comme Raymond Ouimet, qu’ils ont malencontreusement oublié de souligner.

Certes, Raymond Ouimet a fait ses devoirs en matière de recherche. Il nous amène plusieurs faits nouveaux autour du personnage de Rhéal Léo Bertrand, aussi connu sous le pseudonyme de Tuxedo Kid parce qu’il s’était présenté au tribunal dans un chic costume de soirée. Entre autres, Ouimet explique comment le jeune séducteur et manipulateur séduisait les femmes à répétition, en plus d’avoir débuté sa carrière criminelle comme voleur de moutons.

Après avoir été acquitté du meurtre de sa première femme, il dépense rapidement l’argent de l’assurance. Fauché, il développe l’excellente idée – je suis sarcastique, évidemment – de braquer une banque. Cette attaque improvisée, au cours de laquelle il manque de tuer le gérant, lui vaudra 15 ans de prison.

Peu après sa libération, en 1948, il s’improvise médecin. On l’accusera même d’avoir pratiqué un avortement illégal. Puis il épouse une femme beaucoup plus vieille que lui. Moins de deux mois après, Dolorosa Trépanier, 55 ans, succombe dans l’incendie d’un chalet où Bertrand prétendait vouloir l’amener pour chasser. Le procès qu’on intente ensuite à Bertrand – Historiquement Logique en a fait mention en septembre 2017[1] – existe bel et bien dans les archives de Bibliothèque et Archives du Canada (BAC) à Ottawa. Je peux le confirmer puisqu’en 2016 je me trouvais dans les locaux de BAC afin de numériser la totalité du procès. Malheureusement, si Ouimet a bel et bien consulté le dossier (on le voit dans sa bibliographie) il ne réserve à ce procès qu’une vingtaine de pages.

Évidemment, il ne faut pas s’attendre à une étude très exhaustive d’un procès au sein d’un livre qui fait à peine plus de 160 pages. Cette approche minimaliste nous prive du privilège de bien nous imprégner des témoignages livrés sous serment, ce qui nous permettrait de nous faire notre propre opinion.

Non seulement on retrouve un certain ton religieux sorti tout droit d’une autre époque, mais l’auteur se permet certaines longueurs. Eh oui, c’est possible dans les petits livres. De plus, on se passerait bien de le voir donner son opinion sur l’état psychologique de Bertrand alors qu’il nous présente une étude trop brève de cette affaire.

Un livre dont la lecture fluide plaira aux lecteurs qui dévorent tout pour le plaisir de lire, mais le bouquin exhaustif qui saura exploiter le dossier judiciaire, qui compte environ 1 600 pages, reste à faire!


 

[1] https://historiquementlogique.com/2017/09/03/rheal-leo-bertrand-lamant-meurtrier/

Un divorce justifié

         Selon La Revue trimestrielle canadienne de 1920, 15% des requêtes déposées en cour civil concernaient des demandes en divorce ou séparation de corps comme on le disait à l’époque. Les plus jeunes auront sans doute du mal à s’imaginer qu’à cette époque il fallait de bonnes raisons pour obtenir le divorce, si bien que seul le consentement des époux ne suffisait pas. C’était aussi l’époque où le droit des femmes était pratiquement réduit à néant. Par exemple, encore en 1937, le Code civil de la province de Québec obligeait les femmes à suivre leurs maris si celui-ci décidait de déménager dans une ville quelconque.

Ce même Code, des articles 186 à 191, prévoyait quelques justifications pour demander un divorce, par exemple l’adultère. Certes, on n’avait pas prévu l’argument que Célestine Labonté utilisa en 1915. Son mari, déjà condamné à mort pour meurtre, venait d’être libéré du pénitencier Saint-Vincent-de-Paul.

Voyons d’abord les faits.

Le 26 mai 1902, c’est à Saint-Lazare, dans le comté de Bellechasse, que Joseph Gosselin, 32 ans, étrangla à mort Vitaline Marquis, épouse d’Octave Trahan et mère de famille. La victime, disparue depuis plusieurs jours, a été retrouvée dans un bosquet à proximité de chez elle. Selon La Presse, elle aurait été « horriblement défigurée », ajoutant à cela que l’une de ses oreilles avait été tranchée. Son mari travaillait à Thetford Mines au moment du crime. En juin, au moment de l’enquête préliminaire, Célestine Labonté, la femme de Gosselin, refusa par deux fois de témoigner sous serment.

Après une courte cavale, Gosselin fut arrêté et officiellement accusé. Le 7 décembre 1902, Célestine Labonté, qui habitait chez son père depuis que son mari était en prison, rencontra le juge Cannon, à qui elle confia que le curé lui avait conseillé de dire la vérité si toutefois elle était appelée à la barre. Le lendemain, 8 décembre, Me Ernest Roy, l’avocat de Gosselin, tenta de rencontrer Célestine mais le sergent McCarthy lui fit obstruction. Le 9 décembre, le procès s’ouvrit au palais de justice de Montmagny devant le juge Pelletier. Appelée comme témoin, Célestine avouera la crainte qu’elle entretenait envers son mari. Ce point sera plus tard débattu devant la Cour Suprême puisque selon la Common Law une femme n’est pas tenue de témoigner contre son mari.

Pour sa défense, Gosselin accepta de témoigner. Pour expliquer la présence de sang dans la fourche de son caleçon, il prétendit avoir eu une relation sexuelle avec sa femme et que celle-ci ne se sentait pas bien. Il n’en dira pas davantage. En guise de réplique, la Couronne appela sa femme à témoigner et c’est alors qu’éclata le litige en lien avec la Common Law. Le 18 décembre, le jury reconnut Gosselin coupable de meurtre et le juge fixa son exécution au 12 juin 1903. La défense porta la cause en appel jusqu’en Cour Suprême, qui trancha le 20 avril 1903. Selon ce jugement, Célestine aurait avoué avoir lavé le linge taché de sang de son mari, et cela à la demande de son avocat, c’est-à-dire Me Roy.

La sentence de Gosselin fut commuée en emprisonnement à vie et on le conduisit au pénitencier Saint-Vincent-de-Paul.[1] On sait qu’en 1915 il avait retrouvé sa liberté car dans La Presse du 21 juin 1915 on peut lire : « Il est assez extraordinaire de voir une femme poursuivre en séparation de corps son mari, condamné à l’emprisonnement à perpétuité. C’est pourtant ce qui a eu lieu, ce matin, en cour de Pratique, présidée par l’hon. Juge Bruneau, lorsque le tribunal a accordé à Dame Célestine Labonté, la permission de poursuivre en séparation de corps [divorce], Joseph Gosselin, son époux. La demanderesse allègue que celui-ci a été convaincu de meurtre devant la cour du Banc du Roi pour le district de Montmagny le 29 avril 1903, mais que la sentence de mort a été commuée en un emprisonnement pour la vie. Or, elle a appris dernièrement, dit-elle, que Gosselin serait sorti du pénitencier de Saint-Vincent-de-Paul, et elle a raison de croire qu’il la recherche et désire se remettre avec elle. C’est pourquoi elle demande aux tribunaux qu’il lui soit permis d’obtenir la séparation judiciaire. Sa Seigneurie, après avoir manifesté quelque surprise de la singularité de la requête, a accordé la permission sollicité ».


[1] La Presse, 2 juin 1902.

La dernière femme pendue au Canada était-elle innocente?

         En matière de prétendues injustices, l’affaire Coffin trône au sommet.  Bien sûr!  Il s’est écrit tellement de choses sur cette affaire sans pour autant qu’on se donne la peine de réviser sérieusement le dossier, comme l’a fait Me Clément Fortin dans son livre L’affaire Coffin : une supercherie?, publié en 2007.  Si on en croit ceux qui se sont donné la peine de lire et d’étudier sérieusement le procès – j’y inclus évidemment Me Fortin – il s’en trouve aucun pour continuer à crier à l’injustice.  Il faut d’ailleurs garder à l’esprit qu’il est important de faire une différence entre une opinion sur la peine de mort et un verdict de meurtre.  On peut tout à fait être en désaccord avec la peine de mort mais se montrer en faveur d’un verdict de culpabilité bien argumenté.

Non, Coffin ne devait pas être pendu.  Mais oui, on devait le condamner pour triple meurtre.

Parmi les autres cas que l’on croit pouvoir classer parmi les injustices, certains racontent encore que la dernière femme pendue au Canada, Marguerite Ruest Pitre, était innocente.  Mais l’était-elle vraiment?  La justice canadienne l’a-t-elle pendue injustement?  Est-ce une terrible erreur judiciaire ou une autre idée farfelue émanant de l’esprit de quelques conspirationnistes?

Selon certaines personnes, la moitié des procès survenus dans l’histoire du Québec furent des escroqueries.  Mais où sont les arguments pour appuyer cette théorie?

Au contraire, le système judiciaire canadien est reconnu pour être l’un des plus sûrs.  Évidemment, cela n’exclus pas la possibilité d’erreurs judiciaires, mais de là à atteindre un taux de 50%, la marge est énorme, pour ne pas dire folle.  On s’imagine mal, par exemple, – à moins de très mal connaître notre système – qu’une affaire comme celle de Steven Avery aux États-Unis puisse se produire au Canada[1].

Dans les cinq procès qu’il a étudiés en détails, Me Clément Fortin n’en a trouvé qu’un seul qu’il a qualifié de « fraude judiciaire ».  Il s’agit de celui de Jacques Mesrine en 1971.

Dans ceux que j’ai personnellement étudiés jusqu’à maintenant, le seul qui semble causer problème, sans toutefois être une réelle injustice, a été celui qu’on a fait à deux accusés du meurtre de Blanche Garneau en 1921[2].

D’un autre côté, il faut aussi prendre en considération que la peine de mort n’existe plus depuis 1976.  Il ne faudrait donc pas que cela joue dans l’appréciation du verdict avec nos yeux du 21e siècle.  Théoriquement, pour celui ou celle qui n’est pas en faveur de la peine de mort, toutes les causes qui se sont terminées au bout d’une corde deviennent susceptibles d’être des erreurs judiciaires.  Mais ce serait là s’attarder uniquement à la sentence, et non à tous les éléments qui ont conduit au verdict.

Quant à Marguerite Pitre, rappelons d’abord les faits.

En 1993, le tout premier épisode de la télésérie Les grands procès, diffusé sur les ondes de TVA, était consacré à Marguerite Ruest Pitre.  Cette péripétie de 45 minutes s’intitulait péjorativement « La femme Pitre ».  Rappelons seulement que cette femme, âgé dans la quarantaine, a acheté de la dynamite dans une quincaillerie de Québec pour le compte de son ami bijoutier, Albert Guay.  Celui-ci s’en est servi pour faire fabriquer une bombe par son associé Généreux Ruest, le frère aîné de Marguerite.  Cette bombe servit à éliminer Rita Morel, la femme de Guay.  Mais puisque l’engin diabolique a été placé à bord d’un DC-3, ce crime passionnel devait aussi entraîner la mort de 22 autres personnes.  Une première en Amérique du Nord.  L’avion s’écrasa à Sault-au-Cochon, dans la région de Charlevoix, le 9 septembre 1949.

Dès la première minute de l’épisode consacré à cette affaire, Pierre Nadeau, le narrateur, affirmait que des « juristes » et des « historiens » remettaient en cause la culpabilité de Marguerite.  Qui sont ces historiens et juristes?  Il ne m’a pas été possible d’en trouver un seul.

Était-ce une façon très subjective d’amener le sujet et d’installer le doute dès le départ dans la tête des téléspectateurs?  Pensait-on réellement que d’affirmer une sottise devant les caméras la transformerait en fait établi?

En fait, mis à part cet épisode, les documents qui remettent en question la culpabilité de Marguerite Pitre se font plutôt rares.  La question est-elle seulement légitime?

Si on en croit le ton utilisé par Pierre Nadeau, il faudrait crier à l’injustice au nom de cette femme.  Or, est-ce que Mme Pitre était réellement coupable?

Nadeau allait encore plus loin.  Pour l’ouverture de la première scène, il posait une autre question : Marguerite était-elle condamnée à l’avance?  Une telle question implique automatiquement la possibilité d’une lourde critique envers le travail des jurés, laissant entendre que ceux-ci auraient pu se laisser influencer par la vindicte populaire et que, par conséquent, ils ne s’en étaient pas tenu uniquement à la preuve entendue devant eux dans le prétoire, comme l’exige le processus d’un procès criminel.  D’ailleurs, le document n’apporte aucune argumentation pour appuyer cette allégation.

De plus, cette dramatisation escamotait toutes les procédures ayant précédées le procès de Marguerite.  C’est donc dire à quel point on extirpait ce qu’on voulait bien du contexte.

Ensuite, on affirmait qu’en juin 1950 Albert Guay avait finalement dénoncé ses deux complices : Généreux Ruest et Marguerite Ruest Pitre, « que l’on appelait alors la femme Pitre », prétendait Nadeau.  On laissait entendre par là qu’on manquait de respect envers l’accusée.  Mais d’un point de vue historique, le surnom de « la femme Pitre » n’est aucunement péjoratif, ou du moins ce n’est pas un cas isolé.  Peut-être que l’expression nous parait aujourd’hui dépréciative, mais les journaux de l’époque avaient cette habitude.  Pour les femmes accusées de meurtre, on les surnommait souvent ainsi.  Ce fut le cas d’ailleurs pour « la femme Houde », ou la marâtre, si vous préférez.

Le comédien qui campe le rôle de Giroux, ce commis de la quincaillerie Samson & Filion qui a vendu la dynamite à Marguerite le 18 août 1949, désigne l’accusée comme « la femme Pitre », deux fois plutôt qu’une.  Or, cette expression n’a jamais été utilisée lors du procès, que ce soit par Giroux ou n’importe quel autre témoin.  Voilà donc une autre invention des concepteurs de la série.

Toujours selon Nadeau, la tactique de Me Noël Dorion, le fameux procureur de la Couronne qui a conduit les trois procès de l’affaire de Sault- au-Cochon, était de prouver l’intention criminelle en démontrant que l’accusée avait acheté la dynamite, en plus d’avoir utilisé un faux nom pour signer le registre.  En grande partie, c’est vrai.  Mais il ne faut pas non plus oublier tout le contexte, qui est primordial dans cette affaire.  Car Marguerite n’a pas uniquement témoigné qu’à son propre procès, mais aussi à celui de Guay et de son frère, et c’est seulement en étudiant ces témoignages que l’on note une évolution de son mensonge.  Oui, Marguerite Ruest Pitre était une menteuse!

On assiste également à certaines confrontations, entre autre avec l’avocat de la défense (René-Richard Cyr) et un témoin (Mme Parent).  Les transcriptions du procès nous montrent qu’il n’y a eu aucune confrontation entre ces deux-là.

Bref, encore une fois – j’en suis arrivé à la même conclusion dans L’affaire Aurore Gagnon – les concepteurs de cette série n’ont jamais consulté le dossier judiciaire pour recréer ce que le public était en droit de s’attendre à une reconstitution fidèle du procès.

Preuve en est faite qu’il faut éviter de se fier aux documents visuels lorsqu’on souhaite faire une recherche exhaustive sur une cause judiciaire.  Et cela ne s’arrête pas uniquement à cette télésérie.  Il faut également se montrer prudent envers les documentaires.

Suite à la diffusion de cet épisode rappelant le procès de la dernière femme pendue au Canada, TVA fit un sondage téléphonique auprès de ses téléspectateurs.  Ceux-ci répondirent dans une proportion de 93% en faveur de l’innocence de Marguerite Pitre.  Il est évident que ce jugement a été biaisé par l’interprétation des comédiens, la façon de présenter le dossier et aussi par le scénario qui s’inspirait probablement des comptes rendus journalistiques de l’époque plutôt que des véritables transcriptions du procès.

On en revient donc avec la question du départ : Marguerite était-elle innocente?

Je ne peux répondre de manière définitive à cette question, mais mon étude exhaustive des quelques milliers de pages de ces trois procès me permet jusqu’à maintenant de demeurer prudent quant à la possibilité d’une injustice.  D’ailleurs, cette réponse ne saurait être brève.  Il faut s’imprégner du contexte, des détails et de toutes les preuves déposées devant les jurés.  Les grands procès n’en ont présenté qu’une infime partie, et ce dans un contexte qui n’est pas fidèle à l’authenticité du dossier.  S’il y a injustice dans cette affaire, c’est là qu’il faut chercher.

 

[1] Steven Avery a purgé 18 ans de prison dans le Wisconsin pour un viol n’a pas commis.  Il a été disculpé par l’ADN.  Mais peu de temps après avoir été libéré et qu’il ait intenté une poursuite contre les policiers qui avaient conspiré pour le faire enfermé, on l’accusait d’un meurtre.  À voir dans le documentaire Making a murderer sur Netflix.

[2] Eric Veillette, L’affaire Blanche Garneau, Bouquinbec, autoédition, 2017.

Rhéal Léo Bertrand, l’amant meurtrier

1951 - Rhéal Léo Bertrand
L’unique photo connue de Rhéal Léo Bertrand, alias Tuxedo Kid.

Joseph Antoine Rhéal Léo Bertrand est né à St-Polycarpe le 13 juin 1913.  Son père était le cultivateur Georges Alfred Bertrand, et sa mère Élodie Bélanger[1].  Le 12 février 1934, c’est à Valleyfield que Rhéal Léo Bertrand épousait Rose-Anna Asselin.  Bertrand y était décrit comme mécanicien, fils de feu George Bertrand et de feu Élodie Bélanger de St-Polycarpe.  Rose-Anna était la fille d’Anatole Asselin et de Rose-Anna Legault de la paroisse de Ste-Justine.  Elle était de trois ans l’aînée de Bertrand, qui travaillait alors comme chauffeur de taxi.

C’est au soir du 20 décembre 1934 que Bertrand amena son épouse en balade.  Plus tard, il dira avoir roulé en direction du quai du Lac St-François à St-Zotique mais voyant que la voiture ne pouvait s’arrêter, il avait dû sauter en marche tandis que l’auto plongeait à l’eau.  À l’intérieur se trouvait toujours Rosanna Asselin, qui périt noyée.  Une fois la voiture sortie de l’eau, on découvrit que la portière côté conducteur était ouverte alors que toutes les autres étaient fermées.  « La poignée de la porte de droite [passager] en avant manquait.  Le corps de Mme Bertrand fut trouvé sur le siège avant et retiré de l’auto submergé.  On transporta le cadavre au garage.  Bertrand n’attendit pas que le corps fut ramené à la surface; il disparut et on ne le revit pas de la nuit »[2].  La police développa de sérieux doutes quant à la version de Bertrand et finit par porter contre lui une accusation de meurtre.

Le procès de Bertrand s’ouvrit au début de décembre 1935 devant le juge Louis Cousineau.  La Couronne était représentée par Me Gérald Fauteux alors que la défense de l’accusé fut assurée par Mes Oscar Gagnon et Roch Pinard.  Le Dr Jean-Marie Roussel, qui sera impliqué dans plusieurs causes célèbres de son temps, témoigna à l’effet que l’autopsie lui avait permis de déterminer que la cause du décès était la submersion.  Le cadavre ne portait toutefois aucune marque de violence.

Mme John Cuerrier, 58 ans, dira avoir vu une auto filer à grande vitesse sur le quai.  Une dizaine de minutes plus tard, Bertrand frappait à sa porte pour lui demander de l’aide.  Roméo Avon affirmera que Bertrand lui avait dit qu’il était encore temps de sauver sa femme puisque la voiture se tenait en équilibre au bout du quai.  En se rendant sur les lieux, le témoin avait vu des traces de pneu dans la neige jusqu’à l’extrémité du quai.

Avant même que sa voiture ne soit extirpée des eaux, Bertrand aurait tenu des propos étranges.  Entre autres choses, il avait demandé si son antigel serait réutilisable.  Toutefois, la défense arriva à démontrer que la boîte de vitesse était restée enclenchée en 2e vitesse et que le frein d’urgence avait été actionné.  « Le pneu de gauche à l’avant était dégonflé mais une pièce de machinerie brisée suffisait à prouver que les freins n’avaient pu fonctionner »[3].  La défense prouva également que le témoin Albert Gauthier s’était contredit, et qu’en réalité Bertrand ne lui avait pas dit que sa voiture était en équilibre au bout du quai mais plutôt sous l’eau.

En revanche, Bertrand aurait demandé à Albert Robert, un horloger d’Ottawa, de ne rien dire à son sujet si toutefois la police venait pour l’interroger.  Il aurait également confié à Robert que « ma femme est enceinte; elle l’était lorsque je l’ai épousé.  Avant de me marier, j’ai su qu’elle retirerait plus tard un héritage, sans quoi je ne l’aurais jamais épousée »[4].  Quelques mois plus tard, celle-ci mettait un enfant au monde.

Ensuite, « l’audience fut à même d’entendre un véritable cours de mécanique donné par M. Paul Godin, gérant de la firme Chrysler Motors, un expert en automobile.  Le témoin expliqua minutieusement le fonctionnement de certaines parties d’une automobile et affirma qu’une poignée de porte ne pouvait tomber d’elle-même, qu’il fallait l’enlever avec des instruments auparavant.  Après certaines expériences faites par M. Godin devant deux détectives, le témoin, se servant d’un Plymouth 1933 tel que celui de Bertrand, réussit à atteindre une vitesse de 55 milles à l’heure en 2e vitesse.  On se souvient que l’auto de Bertrand fut retirée du lac St-François, embrayée en seconde vitesse »[5].  De plus, Godin avait réussi à répéter l’expérience en se tenant sur le marchepied et après avoir baissé la vitre de la portière, expliquant ainsi que l’accusé avait pu se tenir dans cette position pour sauter en marche.  Quant aux freins, Godin laissa entendre qu’un bris mécanique était impossible.  Toutefois, Godin dut admettre que ce scénario était difficilement réalisable avec une vitre baissée à seulement 5 pouces, comme on la retrouva sur la voiture de Bertrand au moment de la repêcher.

Selon le témoin Jean Béique « un corps lancé dans le vide accomplit une trajectoire horizontale et si l’on prend le quai de Saint-Zotique comme point de départ, il fallait que la voiture ait été lancée à une vitesse de 39 milles à l’heure pour s’arrêter à 54 pieds plus loin.  Le témoin a fait ses calculs en prenant en considération la résistance de l’air puis celle de l’eau »[6].

Me Oscar Gagnon, l’un des défenseurs de Bertrand, voulut ensuite faire dire au même témoin que le fait d’avoir frappé le parquet d’une hauteur de 4 pouces en bordure du quai avait réduit la vitesse du véhicule et sur ce « le témoin affirme que si le choc comprime un instant les pneus et les ressorts, l’auto tombera sans une différence de vitesse appréciable »[7].  Lorsque Me Gagnon lui demanda si c’était la première fois qu’on lui demandait de reconstituer un tel accident la Couronne s’objecta.  Le juge décida de maintenir l’objection, privant ainsi le jury de la réponse.  Peu après, Me Gérard Fauteux déclara sa preuve close.

Ce fut alors que la défense appela à la barre un certain Picard, un témoin que la Couronne avait finalement écarté.  Celui-ci commença par dire qu’il connaissait l’accusé depuis 1933.  Puisqu’il était monté à quelques reprises dans la voiture de Bertrand, il dira que la portière côté passager fonctionnait mal.  Picard, un agent d’assurance d’Ottawa, expliqua être celui qui avait sollicité Bertrand pour prendre une police d’assurance.  Après ce témoignage, Me Gagnon déclara en avoir terminé.  Le lendemain, 6 décembre, les procureurs firent entendre leurs plaidoiries.

Dans ses directives au jury, le juge Cousineau rappela que l’accusé n’avait même pas appelé les secours pour tenter de sauver sa femme et à propos du mobile « le motif peut être considéré dans le témoignage d’Eugène Picard, d’Ottawa, agent d’assurance, qui avait vendu à Bertrand une police de $5 000 indemnité double, sur la vie de sa femme.  La police était datée de trois jours avant la tragédie et livrée le jour qui la précéda.  Le témoin dit que l’accusé était anxieux de l’avoir parce qu’il voulait aller la porter chez la tante de sa femme, demeurant à Sainte-Justice, pensant qu’elle consentirait à payer la balance de $120 sur la première prime.  Mme Bertrand fut tuée durant le voyage de retour et six jours plus tard Bertrand révéla qu’il n’avait reçu que $10.  Le jury aura à décider si l’intention criminelle aurait pu être inspirée par la petitesse de la somme, ou si le crime était prémédité quand [la] demande a été faite pour une police d’assurance, ou si la tragédie a été entièrement dû à un accident »[8].

Le jury délibéra durant trois heures avant de revenir, à 21h10, avec un verdict : ils avaient choisi d’acquitter Bertrand.

Peut-être que ces douze jurés regrettèrent plus tard leur décision.  Plus d’une quinzaine d’années plus tard, au début des années 1950, Bertrand se remaria à Rosa Trépanier.  Il était alors âgé de 39 ans alors que celle-ci en avait 55.  Elle avait vu le jour le 29 juin 1896.

Le 10 novembre 1951, Rosa perdit la vie dans l’incendie d’un chalet de chasse situé au Lac Sainte-Marie, à une soixantaine de milles au nord de Hull, en Outaouais.  Rapidement, les enquêteurs soupçonnèrent que son jeune époux ait mis le feu pour encaisser l’héritage.  Du corps de Rosa, on ne retrouva que des fragments d’os dont les restes ne pesaient plus que deux ou trois livres.

Le procès de Bertrand devait se tenir en février 1952, mais on apprit dans La Patrie du 21 février que « le juge Bienvenue, 57 ans, a été foudroyé par une crise cardiaque mardi soir alors qu’il faisait ses recommandations au jury qui devait décider du sort de Rhéal-Léo Bertrand, d’Ottawa, accusé de meurtre.  Sa mort soudaine a mis fin au procès.  À l’ouverture de la Cour, hier, l’Hon. juge Paul Ste-Marie a libéré le jury et a sommé Bertrand de comparaître de nouveau le 6 mars alors que seront décidés la date et l’endroit où aura lieu le nouveau procès.  Il est possible qu’un nouveau centre soit choisi pour la tenue du procès à cause des difficultés qu’il y aura à former un jury désintéressé pour entendre cette cause, la plus spectaculaire jamais entendue devant les tribunaux de Hull.  Me Noël Dorion, avocat de la Couronne, a dit aux journalistes, qu’il tentera peut-être de faire transférer le procès à Montréal.  D’autres avocats suggérèrent Québec comme lieu propice.  Bertrand sera détenu jusqu’à son nouveau procès. »[9].

Finalement, le procès se déroulera à Hull du 12 au 21 mai 1952, devant le juge François Caron.  Dans l’après-midi du 19 mai, les docteurs Rosario Fontaine et Jean-Marie Roussel du laboratoire médico-légal de la Sûreté provinciale à Montréal témoignèrent à l’effet « que le cadavre de la victime a dû être saturé d’un liquide inflammable quelconque pour avoir été détruit aussi complètement qu’il l’a été ».  La Couronne soutenait que Bertrand avait imbibé de varsol les vêtements de la victime avant d’y mettre le feu.  Le Dr Fontaine expliqua que, puisque le corps humain était composé à 75% d’eau, il était très difficile de le faire brûler entièrement et que dans la plupart des incendies on en retrouvait des portions importantes.  Or, dans le cas de Mme Bertrand, il ne restait plus que quelques ossements du crâne et des jambes.  Le tronc avait entièrement disparu.  À une question de Me Dorion, le Dr Fontaine révéla que « si le cadavre a été détruit si complètement en une demi-heure, c’est que l’incendie a été anormal; il faut dans ce cas que le feu ait été alimenté par une matière inflammable quelconque »[10].

Cette fois, Bertrand fut reconnu coupable et son exécution fixée au 8 août 1952.  Cette date fut cependant repoussée au 29 mai, et finalement au 12 juin 1953.  Toutes ses requêtes en cassation lui furent refusées.  Pour l’occasion, La Patrie écrivit que Bertrand, décrit comme un homme de 37 ans, convoitait la fortune de son épouse, estimée à 30 000$.  À 1h10 de la nuit, l’amant meurtrier grimpa sur le gibet en refusant de serrer la main de l’aumônier et du directeur de la prison, comme cela était pratiqué lors de chaque exécution.  « Il avait un air sinistre et est demeuré silencieux.  Peu avant son exécution, il avait assisté à la messe et reçu la sainte communion ».  Le lendemain de son exécution, il aurait célébré son 40e anniversaire.

La Patrie se montra d’avis que Bertrand avait probablement tué sa première femme : « Bertrand, après avoir été accusé du meurtre de sa première femme pour se voir ensuite reconnaître innocent, avait épousé sa deuxième femme en septembre 1951 et la Couronne a prouvé que le 10 novembre, soit deux mois plus tard, il amenait sa femme dans un chalet isolé de chasse, pour ensuite mettre le feu au chalet ».

Le téléfilm Les Grands Procès du Québec, diffusé au milieu des années 1990, lui consacrera un épisode intitulé l’affaire Tuxedo Kid, un surnom qu’on aurait soi-disant attribué à Bertrand en raison du fait qu’il portait un tuxedo lors de son arrestation[11].  Étant donné les nombreuses erreurs relevées dans d’autres épisodes de cette série, j’invite mes lecteurs à la prudence si toutefois l’envie vous prend de voir ou revoir la dramatisation de l’affaire du Tuxedo Kid.


[1] Georges Bertrand et Élodie Bélanger ont eu au moins un autre fils, Zéphirin Bertrand, né le 15 janvier 1911 et décédé le 5 juillet 1990.  Il avait épousé une certaine Jeannette Sauvé à Valleyfield le 14 avril 1934.  On retrouve un Georges Bertrand mort à St-Polycarpe le 7 avril 1932 sans toutefois pouvoir confirmer s’il s’agit bien du père de Rhéal Léo.  Cependant, on sait qu’Élodie Bélanger est décédé le 27 février 1930.  Au moment de son premier mariage, Rhéal Léo Bertrand était donc orphelin.

[2] La Patrie, 4 décembre 1935.

[3] La Patrie, 4 décembre 1935.

[4] La Patrie, 5 décembre 1935.

[5] Ibid.

[6] La Patrie, 6 décembre 1935.

[7] Ibid.

[8] La Patrie, 7 décembre 1935.

[9] La Patrie, 21 février 1952

[10] La Patrie, 20 mai 1952.

[11] Dans les articles de journaux que j’ai consultés à propos de cette affaire il ne m’a pas été possible que ce surnom ait été attribué à Bertrand à l’époque des faits, que ce soit son procès de 1935 ou les autres pour le meurtre de sa seconde femme.  Peut-être le retrouve-t-on dans les notes sténographiques des procès.