France Alain: le témoignage de Jean-Michel Trottier

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Intersection de Chemin Sainte-Foy et de Myrand, à Québec.  C’est sensiblement cette vue qu’on pouvait avoir en 1982 depuis l’immeuble abritant la station de radio CHRC.  Au centre, on aperçoit un Provisoir, autrefois le dépanneur où France Alain acheta quelques articles, quelques minutes seulement avant sa mort.

12 mars 1986

Après le témoignage du Dr Cavallo, expert de l’Institut médico-légal, on appela devant le coroner l’agent Jean-Michel Trottier, 33 ans.  Il était policier municipal pour la ville de Sainte-Foy depuis 11 ans.

  • Le 25 octobre 1982, demanda Me Parrot, est-ce que vous avez été appelé à vous rendre au coin de Chapdelaine et Belmont?
  • Oui, monsieur.
  • À peu près vers quelle heure vous êtes-vous rendu à cet endroit?
  • Aux environs de 19h46.
  • Lorsque vous êtes arrivé sur les lieux, est-ce qu’il y avait déjà de vos collègues qui y étaient déjà?
  • Il y avait déjà quatre policiers; deux véhicules sur les lieux.
  • Quand vous êtes arrivé sur les lieux, quelles ont été les opérations que vous avez effectuées ou qu’on vous a demandées de faire.
  • Moi, je me suis occupé des lieux, de la circulation, jusqu’à temps que la victime soit déposée sur la civière et en direction de l’hôpital.
  • Ceci étant fait, qu’est-ce que vous faites par la suite?
  • On fait la recherche à terre d’éléments qui pourraient provenir d’un véhicule qui aurait frappé la victime.
  • Et je comprends qu’à ce moment-là la plainte que vous avez au départ il d’agit de quoi, d’un délit de fuite?
  • Oui, monsieur.
  • Et à quel moment vous apprend-on qu’il s’agit d’un projectile d’arme à feu qui aurait blessé et tué la victime?
  • C’est …
  • Combien de temps êtes-vous sur les lieux avant d’apprendre cette nouvelle?
  • Environ 5 à 10 minutes après le départ de la victime. Il y a deux individus qui me donnent une information.  Un me dit que ça ressemblait à un tuyau d’échappement de véhicule qui avait explosé; un autre me donne l’information me disant que ça ressemblait à un coup de fusil.
  • Partant de ces informations-là, est-ce qu’à un certain moment donné vous avez effectué un travail et recueilli certaines affaires, certaines choses qui pourraient nous intéresser?
  • À ma demande, j’ai reçu l’information de l’hôpital que la victime qui avait été ramassée avait été frappée par balle.
  • Sachant ça, qu’est-ce que vous faites?

Apprenant cela, Trottier et ses collègues s’étaient mis à la recherche d’éléments pouvant s’apparenter à une arme à feu.

  • Est-ce que vous avez trouvé quelque chose?
  • J’ai trouvé, au coin de l’intersection, sur le pavé, deux bourres de plastique semi-transparent.
  • Est-ce que vous savez ce que c’est que des bourres, monsieur Trottier?
  • Oui, monsieur. Ça ressemble à un cylindre d’environ un demi-pouce.  Ça a cinq huitième de diamètre avec un bout fermé puis un bout ouvert.
  • Et cette pièce-là se retrouve comment dans une balle?
  • C’est entre la poudre et le plomb.
  • De telle sorte que lorsqu’il y a un projectile qui est tiré par une arme à feu cette bourre peut être retrouvée près de l’endroit où on a tiré?
  • Ça pourrait être aussi la bourre qui retient le plomb compacté près de la poudre.
  • Alors, quand les plombs sont éjectés, la bourre aussi peut être éjectée?
  • Oui, monsieur.

Me Parrot lui demanda d’identifier les deux bourres sur une photo prise le soir même du crime avant de faire dire au témoin qu’il avait lui-même remis ces preuves à un enquêteur.  Trottier précisa également que ces deux bourres se trouvaient l’une de l’autre à une distance d’environ un pied ou un pied et demi.  Conscient que le témoin n’était pas un expert dans le domaine, Me Parrot se risqua à lui poser la question concernant le calibre et Trottier, d’après le diamètre des bourres, parla d’un calibre .12.

Questionné par le coroner, il fut cependant incapable de se prononcer à savoir si ces deux bourres provenaient d’une même cartouche ou de deux.  De toute manière, le ministère public avait prévu de faire comparaître un expert sur cette question.

En revanche, Trottier estimera les avoir retrouvé dans la rue à environ 5 pieds du trottoir.  D’ailleurs, Trottier avait produit un croquis pour préciser l’endroit où se trouvaient ces bourres et qui fut déposé sous la cote C-44, tandis que les bourres le furent sous C-43[1].

L’un des points susceptibles de devenir important dans cette affaire concernait les conditions dans lesquelles les fouilles de la scène de crime avaient été effectuées.  Et c’est sur ce point que Me Parrot questionna ensuite le policier.

  • Ce soir-là, monsieur Trottier, est-ce qu’il est à votre connaissance personnelle qu’un certain nombre de policiers de Sainte-Foy ont effectué des recherches pour ratisser le secteur?
  • Après avoir pris connaissance des circonstances des événements, nous étions environ une douzaine à faire des recherches dans le secteur.
  • Et ces recherches-là ont débuté vers quelle heure?
  • Ah, je dirais aux environs de 20h15, 20h30.
  • Jusqu’à quelle heure?
  • Ce qui concerne les patrouilleurs, je pourrais mettre 22h30, 23h00.
  • Évidemment, suite à ces recherches-là, on n’a rien retrouvé d’autre que ces bourres dont vous avez pris possession?
  • Non, monsieur.
  • Au niveau de l’éclairage, ce coin de rue-là, comment il était?
  • C’est un coin de rue qui était sombre.
  • Il n’y avait pas de lampadaire tout près?
  • Non, monsieur. Il y en avait un à proximité mais pas à cet endroit-là.
  • Est-ce que vous avez été témoin que, pour faire les recherches, on a utilisé un appareillage quelconque, la Sûreté Municipale de Sainte-Foy pour faciliter la tâche?
  • C’est aux environs de 20h30 qu’un opérateur d’incendie nous amena sur les lieux le véhicule d’urgence qui est muni de phares halogènes, que j’ai moi-même mis en place à l’intersection pour éclairer les alentours du meurtre.

L’agent Trottier était donc en mesure d’établir que le site avait été bien éclairé pour permettre aux policiers de fouiller les lieux et de rechercher d’autres éléments de preuve.  Selon lui, tout a été fouillé minutieusement, y compris les stationnements intérieurs et extérieurs, les conteneurs à déchets, les poubelles, le terrain de balle surnommé Don Bosco, le centre des loisirs, et le Ski Myrand.

  • Tous les bâtiments ont été faits, dira Trottier.
  • Tous les bâtiments?
  • Oui.
  • Y compris la roulotte qu’on voit ici, qui semble être une … enfin…?
  • Oui.

Lentement, cette roulotte dite de construction prenait toute son importance.  Et on pourra bientôt comprendre pourquoi.

  • Y compris la roulotte, ç’a été investigué?, demanda Me Parrot.
  • Le stationnement. Même le chalet intérieur a été fait.  Tous les alentours, le long de la clôture, tout ce qui était de boisé, de foin, on l’a fait à ce moment-là.

Trottier assurera qu’on avait aussi illuminé le secteur de cette roulotte à l’aide du camion d’urgence muni de quatre puissants phares halogènes qui pouvaient être hisser à une douzaine de pieds dans les airs.  En plus de ces phares, les hommes disposaient de lumières portatives de 500 watts muni d’un filage leur permettant d’obtenir une certaine autonomie.  Sur ce, Me Parrot annonça en avoir terminé du témoin et confia celui-ci à Me Corriveau.

  • Monsieur Trottier, commença Me Corriveau, le défenseur de Benoît Proulx, étiez-vous le premier sur les lieux?
  • Non, monsieur.
  • Il y a d’autres policiers qui ont arrivé avant vous?
  • Oui, monsieur.
  • Alors, vous, vous êtes arrivé à quelle heure?
  • Je suis arrivé, peut-être 30 secondes, une minute, après que l’appel a été lancé parce que, au moment que l’appel a été lancé, je n’étais pas loin.
  • Alors, vous êtes arrivé sur les lieux à quelle heure?
  • Ça peut être une minute après l’appel.
  • Oui, mais l’appel était à quelle heure?
  • À 19h46, monsieur.

Encore une fois, Me Corriveau reprit sa place après avoir soumis peu de questions au témoin.  Trottier fut donc libéré.  Le coroner Trahan prit alors la décision de prononcer un ajournement pour permettre à tout le monde d’aller dîner.


[1] Je rappelle, pour ceux et celles qui n’auraient pas suivi l’affaire depuis le début de la série d’articles sur l’enquête du coroner relative à l’assassinat de France Alain, que le dossier consulté pour cette recherche ne contenait aucune des pièces à conviction mentionnées, incluant les photos, croquis, etc.

France Alain: le témoignage de son frère

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France Alain était âgée de 23 ans lorsqu’elle a été assassinée en 1982.

Le 12 mars 1986, l’enquête de coroner se poursuivit avec le témoignage de Bertrand Alain, le frère de la victime.  Maintenant âgé de 23 ans, il se décrivit comme comédien.  En 1982, c’est avec sa sœur qu’il partageait le logement no. 405 du 2185 rue Chapdelaine.  Il y avait également deux autres étudiantes comme colocataires.

Les premières questions de Me Parrot servirent à comprendre qu’au moment du drame Bertrand étudiait au Conservatoire d’arts dramatiques.  Il y avait alors 3 ans qu’il partageait ce logement avec sa sœur.  Quoiqu’il s’agissait de la semaine de lecture, il expliqua avoir subi un examen au cours de l’après-midi du 25 octobre 1982 au Conservatoire d’Arts Dramatiques, rue Saint-Denis.

Questionné sur la fin de semaine précédente, il dira l’avoir passé chez ses parents à Montmagny en compagnie de France.

  • À cette époque, monsieur Alain, connaissiez-vous un monsieur Benoît Proulx?, lui demanda Me Parrot.
  • Vous le connaissiez de quelle façon?
  • D’abord, je le connaissais parce qu’il habitait ma région puis qu’il était un ami d’une gang d’amis. Je ne le connaissais pas personnellement à l’époque, mais je savais qu’il existait.  Je savais qu’il était annonceur de radio.  Je l’avais rencontré peut-être une ou deux fois.
  • Est-ce que vous vous souvenez à quelles occasions vous l’aviez rencontré?
  • Oui, c’était le soir. Je ne pourrais pas dire à quelle époque, ça doit être en septembre, sans doute, fin septembre.  Un soir où il était venu chercher ma sœur pour sortir puis je l’avais rencontré à ce moment-là.
  • Il était allé chercher votre sœur au domicile de vos parents ou …
  • À Sainte-Foy.
  • À votre appartement?
  • Et il était déjà allé à votre appartement à Sainte-Foy où vous habitiez, vous et votre sœur?
  • En tout cas, pas en ma présence. Là, c’était la première fois que moi j’y étais.  Autrement, je ne peux pas dire.
  • Est-ce qu’il était à votre connaissance personnelle que votre sœur fréquentait à cette époque Benoît Proulx?
  • Est-ce que vous saviez depuis combien de temps ils se fréquentaient, à peu près?
  • Depuis le milieu de l’été, j’ai l’impression. Le début août, je … oui, 1982.

À cette époque, Proulx habitait également la région de Montmagny.

Ensuite, Me Parrot fit dire au témoin que la station de CHRC était située tout près, soit à un coin de rue de leur appartement.  Après son examen du Conservatoire, Bertrand était sorti avec des amis.

  • Après l’examen, dit-il, on est partis avec un groupe d’amis. On est allés prendre une bière dans un bar, dans le Vieux-Québec.  Ensuite, vers 19h00, j’ai l’impression, c’est que c’était une journée aussi de grève des autobus puis, bon, je suis venu avec une copine sur le pouce.  On est partis de sur le boulevard Saint-Cyrille et je suis débarqué au coin de Myrand.  Et là, j’ai descendu la rue Myrand, ensuite la rue Belmont, puis j’ai rencontré France.
  • À ce moment-là?
  • Au milieu de la côte.
  • Êtes-vous capable de nous situer à quel endroit vous l’avez rencontrée?
  • C’était sur la rue Belmont, à peu près à la moitié de la côte. Je pense qu’il y a un bloc qui est le … le 770, c’était vis-à-vis.

Me Parrot lui demanda de préciser l’endroit exact en lui montrant une photo déposée en preuve.

  • Pourriez-vous raconter le plus fidèlement possible quelle a été la discussion avec votre sœur et vous-même?
  • On s’est salué, puis, évidemment, c’était mon premier examen important au Conservatoire. J’en ai fait le résumé.  Ç’avait bien été, puis, c’est ça, on a échangé brièvement parce qu’elle voulait aller de suite au dépanneur.
  • Est-ce qu’elle vous a dit qu’elle s’en allait au dépanneur?
  • Vous dites que vous avez discuté sommairement de l’examen que vous veniez de subir?
  • Oui, dans le genre : « Ç’a bien été, je suis bien content ».
  • Qu’a-t-elle dit face à ça? Est-ce qu’elle a répondu quelque chose pour en savoir plus long à l’égard de votre examen?
  • Ç’a été, peut-être un commentaire, bon, tant mieux ou c’est « le fun » mais pas … pas plus élaboré que ça.
  • Vous a-t-elle dit qu’elle vous en reparlerait au moment où elle reviendrait?
  • Oui, c’est ça. Moi, j’ai dit que je m’en allais à l’appartement puis que je l’attendrais.
  • Il est à peu près quelle heure? Vous avez dit 19h20 tout à l’heure?
  • C’est difficile à dire. Tout ce que je sais c’est que quand je suis rentré chez moi, j’ai allumé la télévision puis c’était à peu près le début de l’émission suivante.  Donc, il devait être à peu près 19h30, le temps que j’ai enlevé mon manteau, que je sois chez moi.  Donc, là, il était peut-être près de 19h25.
  • Est-ce que cette semaine-là, les deux jeunes filles qui habitaient dans le même appartement, s’y trouvaient?
  • Elles étaient parties pour la semaine.  Elles n’avaient pas été là durant la fin de semaine.

On lui demanda ensuite d’identifier le dépanneur au toit rouge sur le chemin Ste-Foy, où il avait l’habitude de se rendre avec sa sœur afin de faire les courses.  Bertrand ajoutera n’avoir rien remarqué de spécial dans le comportement de sa sœur ce soir-là, au moment de la croiser pour la dernière fois.

  • À quel moment avez-vous commencé à vous inquiéter de l’absence de France?
  • Encore là, je ne pourrais pas mettre d’heure sauf que, encore là, c’est parce que j’écoutais la télévision après avoir soupé, puis l’émission suivante était commencée. Donc, il devait être … je ne sais pas, moi, je suis toujours resté avec l’idée que c’était vers 20h15 environ, 20h10.
  • À ce moment-là, je comprends que vous vous inquiétiez de son absence prolongée?
  • Parce que je l’attendais puis j’avais hâte de lui parler.
  • Qu’avez-vous fait?
  • J’étais sur le divan puis je l’attendais. Puis, là, les policiers sont arrivés.
  • Vous vous êtes rendu au coin de Chapdelaine et Belmont?
  • Les policiers m’ont demandé de m’habiller en vitesse puis à ce moment-là je suis descendu puis ils ne m’ont rien dit.  Ils ne m’ont pas dit ce qui se passait mais ils m’ont embarqué dans une voiture.  J’ai attendu là quelques minutes pour que, finalement, ils viennent me dire ce qui s’était passé.  Puis, ensuite, on est allé à l’hôpital.  Ils m’ont conduit.

Bertrand Alain affirmera qu’au cours de la journée du 25 octobre 1982 il avait quitté l’appartement vers 13h15 et que France y était à ce moment-là.  Elle était en train d’étudier.

  • Elle devait étudier cette semaine-là ou cette journée-là?
  • Cette journée-là, en tout cas, fallait qu’elle étudie parce que, à la fin de la semaine, je pense qu’elle devait partir pour Montréal puis après avoir fini ses travaux.
  • Alors, dans la matinée, elle était présente, au moment où vous quittez elle est toujours présente?
  • On a passé tout l’avant-midi ensemble puis je l’ai quitté à 13h15.
  • Vous n’avez pas reçu de communication téléphonique dans la matinée, d’aucune façon?

Après avoir passé la fin de semaine à Montmagny, Bertrand et France auraient quitté la résidence de leurs parents vers 18h30 le dimanche 24 octobre 1982 pour rentrer à leur appartement du 2185 rue Chapdelaine.  Leurs parents étaient venus les reconduire puisque ni l’un ni l’autre ne possédait de voiture.

  • Cette fin de semaine-là, est-ce que votre sœur France est sortie avec des amis, des copains?
  • Il me semble que non. Il me semble qu’elle avait passé la fin de semaine justement très en famille, dans la maison.
  • Est-ce qu’elle avait reçu des communications téléphoniques chez vos parents?
  • A-t-elle fait des communications téléphoniques en votre présence?
  • Est-ce que vous avez observé quelque chose de particulier à l’égard de France quant au champ qu’elle observait … je parle le champ visuel qu’elle observait?
  • J’ai le souvenir qu’à un moment donné elle s’est tournée vers le bas de la côte. Elle a regardé puis j’ai fait la même chose qu’elle.  J’ai regardé puis je n’ai rien vu, en tout cas, je n’ai pas eu de …  Ça s’est passé, ça, au milieu de l’entretien, à peu près.
  • Est-ce qu’elle vous a paru pressée ce soir-là?
  • Pas vraiment, non. Bien, moi, l’impression que j’ai eue, c’était pressée d’être de retour.

Puis Me Parrot en vint ensuite au fait que le frère de la victime avait été suspecté un moment donné au cours de l’enquête.

  • Monsieur Alain, vous avez été enquête par les policiers de Sainte-Foy?
  • Vous avez été longuement interrogé par les policiers de Sainte-Foy?
  • J’ai été interrogé, oui.
  • Vous avez même volontairement participé à un test polygraphique à Montréal?

Bertrand précisa lui-même qu’il avait été considéré comme un témoin important, en particulier parce qu’il avait été l’une des dernières personnes à avoir vu sa sœur vivante.

  • Votre comportement, monsieur Alain, avec votre sœur, comment c’était?
  • Bien, on était des grands amis.
  • Je comprends que ça faisait quand même 3 ans que vous habitiez dans le même appartement?
  • Et quand même, les relations étaient cordiales entre vous et votre sœur?
  • Très, très bonne.  Oui.  On avait beaucoup de choses en commun et tout.

Après quelques tergiversations entre le coroner et les procureurs, c’est le coroner Trahan lui-même qui soumit une question au témoin.

  • Vous avez dit, fit Trahan, qu’elle s’est retournée vers le bas de la rue Belmont et que vous-même ça vous a fait retourner dans la même direction. Elle regardait vers le bas de la rue Belmont.  Comment ça se fait que ç’a attiré votre attention, ça, pour que vous nous le racontiez ou que vous l’ayez déjà raconté aux policiers?
  • Bien, c’est qu’évidemment, par la suite, le lendemain, ç’a été le temps des interrogatoires puis, vu les faits, je n’avais rien … je n’avais rien à dire sauf que ce souvenir-là m’est revenu puis il pouvait peut-être avoir une certaine importance, puis …
  • Ç’a attiré assez votre attention pour vous souvenir de ce geste-là?
  • Parce que vous-même vous avez également porté attention vers le bas de la rue?, reprit Me Parrot.
  • Parce que votre sœur avait, évidemment, semblait …
  • Mais c’était dans un geste machinal, évidemment.

Ce simple geste peut-il laisser entendre que France ait présagé quelque chose, que ce soit une menace ou tout simplement une appréhension de devoir se rendre au dépanneur sous cette noirceur d’encre?  Ce geste pourrait-il avoir un lien avec le fait qu’après ses courses elle ait choisi de marcher jusqu’à l’intersection plutôt que de retourner à son appartement en réutilisant la porte arrière de l’immeuble?

Ou alors, ce geste fut-il seulement machinal, sans importance?

         Ensuite, Me Parrot fit admettre au témoin qu’il s’agissait d’un quartier étudiant et que dans l’immeuble où il logeait avec sa sœur il s’y trouvait plusieurs autres jeunes femmes âgées dans la vingtaine.  Le procureur voulait-il soumettre subtilement l’idée selon laquelle le tireur ait pu se tromper de cible?  Évidemment, Bertrand fut d’accord avec l’idée que le quartier regorgeait de filles âgées dans la vingtaine.

         Ce fut alors que le coroner y alla de questions suggérant des réponses très hypothétiques et basées sur des estimations très approximatives à propos des autres locataires de l’immeuble.

         Concernant l’apparence de la scène de crime, en particulier la luminosité, le témoin se rappela du fait que c’était sombre et que, en particulier, il n’y avait aucune lumière de rue à cette intersection.

  • À votre connaissance personnelle, demanda Me Parrot, est-ce que France avait certaines craintes de circuler dans des endroits où c’était sombre?
  • Bien, je pense que, comme toutes les filles de ce secteur-là, tout le monde était méfiant parce que, bon, il y avait eu le boisé de l’Université en arrière où il y avait eu beaucoup de viols, des choses comme ça. Je pense que les filles étaient méfiantes, en général.

Sur ce, Me Parrot confia le témoin à Me Lawrence Corriveau, qui ne s’était pas tellement démarqué jusqu’à présent.  D’entrée de jeu, celui-ci lui demanda comment sa sœur était vêtue ce soir-là.  Selon le souvenir de Bertrand, elle portait des jeans, un manteau noir et un foulard.  Aussi, il décrivit la texture du manteau comme une imitation de « mouton de perse ».  Ce sera là la seule question de Me Corriveau.

 

France Alain: témoignages de Leclerc et Hamelin

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C’est à l’arrière de cet immeuble que France Alain sortit en 1982 pour se diriger vers un dépanneur et c’est aussi dans ce stationnement qu’elle a brièvement croisé un copain de classe.  C’est aussi par cette porte, en principe, qu’elle devait revenir après ses emplettes.  À ce jour, on ne peut toujours pas expliquer pourquoi elle a continué son chemin jusqu’à l’intersection de Belmont et Chapdelaine, où elle fut abattue d’une décharge de fusil de chasse.

         Pour faire suite aux témoignages des deux femmes qui avaient raconté ce qu’elles avaient vu et entendu au moment où France Alain était mortellement blessée au coin des rues Chapdelaine et Belmont, on appela Ghyslain Leclerc, 23 ans.  Au moment du drame, Celui-ci occupait l’appartement no. 410 du 2185 rue Chapdelaine, c’est-à-dire le même immeuble habité par la victime ainsi que Céline Doyle.

  • Le soir du 25 octobre 1982, est-ce que votre attention a été attirée particulièrement par un bruit, un bruit assez prononcé?
  • Oui, c’est ça. On a entendu un bruit.  On pensait que c’était un back fire nous autres aussi.  Puis on n’a pas sorti sur le balcon tout de suite.  Puis après ça, on a entendu des cris gémissants, assez forts.
  • Votre balcon se trouvait à quel étage?
  • Au 4ème étage.
  • Qu’est-ce qui se passe? Qu’est-ce que vous observez à ce moment-là?
  • On entend des cris. On sort sur le balcon mais, comme il fait noir, on ne voit rien.  On n’entend rien, même pas un bruit de char, un bruit d’auto.  On rentre à l’intérieur puis, peu de temps après, on entend des sirènes.  Puis là, on sort sur les lieux pour voir ce qui se passait.  Puis là, on est descendus au sous-sol.

Quant à l’heure de l’événement, Leclerc se montra plus précis que certains autres témoins en parlant de 19h40 ou 19h50.  Puisque Me Corriveau déclara n’avoir aucune question, on le libéra pour faire appel à Alain Hamelin, 24 ans.  Le soir du drame, ce jeune homme de Loretteville rendait visite à des amis qui résidaient tout près de la scène de crime.  Ils avaient des travaux scolaires à compléter dans le cadre de la semaine de lecture.

  • Monsieur Hamelin, questionna Me Parrot, vous connaissiez France Alain à cette époque?
  • Vous la connaissiez de quelle façon?
  • J’étudiais en génie électrique, elle aussi.
  • Alors, c’était une copine à l’université, c’est ça?
  • Ce soir-là, monsieur Hamelin, est-ce que vous l’avez rencontrée France Alain?
  • Oui, je l’ai rencontrée en face du parking, dans un parking.

Pour expliquer cette rencontre, le jeune homme dira se trouver près de l’escalier de l’immeuble où il se rendait voir ses amis lorsque France Alain le croisa.  Elle se trouvait alors au centre du stationnement.  Apparemment, c’est elle qui le reconnut puisqu’elle se dirigea vers lui en l’interpellant.

  • Elle vous dit quoi?
  • Elle m’a reconnu.
  • Vous avez discuté un petit peu avec elle?
  • On a échangé quelques paroles à distance.
  • Vous étiez à peu près à quelle distance d’elle?
  • À peu près la même distance entre vous et moi.
  • 20, 25 pieds?
  • Est-ce que vous avez pu voir de quel endroit elle provenait?
  • D’après moi, elle venait de son appartement.
  • Vous a-t-elle dit où est-ce qu’elle allait à ce moment-là?
  • Je crois qu’elle m’a dit qu’elle allait au dépanneur.
  • Elle vous a paru comment lorsque vous l’avez abordée?
  • Comme d’habitude. Elle avait l’air en forme.
  • La semaine du 25 octobre 1982, est-ce que c’était une semaine particulière pour les étudiants?
  • C’était la semaine de lecture. Une semaine d’études, en principe.
  • Donc, il n’y a pas de cours, c’est ça?
  • Oui, c’est ça.

Hamelin estimera sa conversation avec France Alain à une durée de quelques secondes seulement.  Selon lui, il était environ 19h20 à ce moment-là.  En fait, il parlera plutôt d’un échange de salutations que d’une véritable conversation.

  • Est-ce que vous vous souvenez de quelle façon elle était habillée ce soir-là?
  • Avait-elle quelque chose dans les mains lorsque vous l’avez rencontrée?
  • Je pense que oui.
  • Vous ne vous souvenez pas, c’est quoi?
  • Un sac.
  • Vous voulez dire un sac à main ou …

Encore une fois, le témoin fut aussitôt libéré après que Me Corriveau eut annoncée n’avoir aucune question.  C’était à se demander si l’avocat de Benoît Proulx finirait un jour par contre-interroger les témoins.  Était-ce une stratégie ou un surplus de confiance?

En appelant le témoin suivant, on s’attendait à obtenir plus de détails sur les circonstances de cette affaire.  Ce prochain témoin était Bertrand Alain, le frère de la victime.

 

France Alain: les témoignages de Boulanger et Perron

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Intersection des rues Belmont et Chapdelaine, à Ste-Foy (Québec), là où France Alain fut sauvagement abattue en octobre 1982.

         On se rappellera que dans l’article précédent consacré à cette affaire, on avait vu le témoignage de Céline Doyle, une étudiante habitant le même immeuble que France Alain en 1982.  Après avoir entendu certains bruits, Céline avait fini par suivre deux femmes dans la rue.  Celles-ci venaient de faire la triste découverte.

         Au moment d’être appelé à témoigner à l’enquête du coroner le 12 mars 1986, Monique Boulanger était âgée de 31 ans.  Sous les questions de Me Pierre Parrot, on comprit rapidement que le soir du drame, le 25 octobre 1982, Monique marchait sur la rue Chapdelaine en compagnie de son amie Christiane Perron.  À cette époque, Monique demeurait sur la rue Jean-Durant.  Elle se rappela la présence de deux trottoirs longeant les bords de la rue Chapdelaine.  En fait, il n’y avait que devant le cimetière Belmont, situé juste en face du croisement fatal, qu’il était absent.

         Juste avant que le drame n’éclate, les deux marcheuses déambulaient du côté nord, donc à l’opposé du cimetière.

  • À un certain moment donné, lui demanda Me Parrot, est-ce que votre attention a été attirée particulièrement par un bruit?
  • J’ai entendu, moi, je pensais que c’était ce qu’on appelle en anglais un back fire. J’ai entendu ça quand j’étais à peu près, vis-à-vis la rue Myrand et Chapdelaine.  Je m’en allais à ce moment-là en direction de Nérée-Tremblay.  Je m’en allais vers Belmont.
  • Aviez-vous traversé Myrand à ce moment-là?
  • À ma souvenance, oui.
  • Est-ce que vous avez jeté un coup d’œil après avoir entendu ce bruit-là? Qu’est-ce que vous faites?
  • Après avoir entendu le coup, j’ai levé les yeux et j’ai vu une voiture très loin. Alors, c’est pour ça que j’ai pensé que c’était un back fire.
  • La voiture était, par rapport à vous, rendue à quel endroit à peu près?
  • Elle était dépassée Belmont, à ma souvenance.

Le témoin ajoutera que la voiture s’était rapidement éloignée en direction de l’intersection de Mackay et Chapdelaine, de sorte qu’elle fut incapable de l’identifier.  Elle ajoutera aussi un autre élément digne de mention.

  • C’était pendant la semaine de lecture à l’université, dit-elle. Habituellement, il y a beaucoup de gens qui circulent et puis à ce moment-là, cette semaine-là, il y avait pratiquement personne.  C’est une rue où c’était très noir à cette époque-là.

Étant donné qu’elle avait cru à un back fire, Monique ne s’était pas pressée et avait poursuivi normalement sa marche tout en bavardant avec Christiane.  D’ailleurs, durant un instant, les deux femmes ne croisèrent personne sur le trottoir.

Lorsqu’on lui demanda des précisions quant à l’heure où ce bruit avait été produit, Monique se montra plutôt vague en situant la chose entre 19h00 et 20h00.

  • Est-ce qu’il y avait une circulation automobile dense ce soir-là?
  • Pas du tout.
  • Qu’est-ce qui se passe par la suite?
  • Quand on est arrivé au coin de Chapdelaine et Belmont, on a continué un petit peu à marcher sur … au début du trottoir et j’ai aperçu, sur le trottoir, un sac avec une pinte de lait, des verres et puis un sac de biscuits et j’ai dit à ma copine : « Fais attention, il y a des choses sur le trottoir ». Et en la poussant pour …, parce qu’on était quasiment rendues sur ces objets-là, … en la poussant, je me suis retournée et j’ai aperçu le corps.
  • Est-ce que la personne vous a paru encore vivante?
  • Elle ne m’apparaissait pas vivante quand je l’ai vue.
  • Êtes-vous demeurée un petit bout de temps auprès d’elle?
  • Moi, je me suis approchée près d’elle.  Je me suis penchée, ma compagne est allée chercher du secours.  Moi, je suis restée avec elle.  Je lui ai parlé.
  • Est-ce qu’elle vous répondait?
  • Elle gémissait.
  • Est-ce qu’elle a pu balbutier quelques mots?
  • Pas du tout.

Selon Monique, les policiers arrivèrent sur les lieux en moins de 5 minutes.  Elle se souvenait parfaitement de l’aide que Céline Doyle était venu leur offrir au milieu de cette cohue.  L’une des trois femmes s’était finalement chargée de mettre instinctivement une couverture sur le corps de la victime avant l’arrivée des services d’urgence.

Me Parrot voulut obtenir plus de détails quant à la mystérieuse voiture, mais Monique précisa seulement que celle-ci s’était éloignée à une vitesse tout à fait normale.

Me Lawrence Corriveau, l’avocat de Benoît Proulx, exerça son droit de contre-interroger le témoin mais son intervention fut plutôt brève et sans toutefois apporter quoi que ce soit de nouveau.

Comme il était facile de s’en douter, on appela ensuite Christiane Perron, 33 ans, technicienne en assistance sociale.  Évidemment, elle confirma son rôle déjà présenté par sa copine.

  • Quand on est revenue de notre marche, dit-elle, on était sur notre retour. C’est plus ma compagne Monique qui l’a entendu puis qui m’a fait remarquer : « l’as-tu entendu? ».  Parce qu’on jasait, puis j’étais prise par la conversation qu’on avait.
  • À ce moment-là, est-ce que vous avez observé s’il y avait plusieurs personnes qui circulaient sur la rue ou sur le trottoir?
  • En fait, ce qu’on a remarqué c’est que c’était très tranquille.  C’était sombre, puis il y avait … en tout cas, on n’a vu personne.  C’était vraiment calme.

À son tour, elle confirmera la présente de la pinte de lait et des articles d’épicerie au sol, ces objets ayant été les premiers à attirer leur attention.

  • Nous, on a pensé que c’est un accident de voiture puis que la personne, peut-être, s’était sauvée. Parce que le corps était étendu puis on pensait même que c’était un enfant, à voir, à première vue, comme ça.  Ça fait qu’à ce moment-là, Monique est restée près du corps puis moi je me suis dépêchée.  Fallait que je bouge, de toute façon.  C’était énervant.  Ça fait qu’alors je me suis dépêchée d’aller dans un bloc-appartements puis j’ai sonné à la première porte où il y avait quelqu’un pour téléphoner à la police.

En utilisant les photos déposées en preuve, Christiane indiqua l’endroit exact à l’intersection des rues Belmont et Chapdelaine où gisait le corps.  À ce moment-là, comme nous le verrons plus tard, France Alain était toujours en vie.

  • Qu’est-ce qui a attiré votre attention?, lui demanda Me Parrot. C’est davantage le sac d’épicerie?
  • Oui, c’est ça. Oui, parce que j’ai failli marcher dessus.  Puis c’est là qu’on a vu le corps étendu, parce que, après ça, il n’y a rien qui a attiré notre attention.
  • Madame Perron, est-ce que vous êtes en mesure de nous dire quelle heure pouvait-il être au moment où vous observez qu’il y a une personne qui est étendue sur l’herbe?
  • Entre 19h00, 20h00, 20h15.  Parce qu’on a pris une marche à peu près de trois quarts d’heure, une heure.  C’est au retour de notre marche.

Tout comme sa compagne, elle se souvenait que les policiers, après l’appel d’urgence, avaient mis environ 5 minutes à arriver sur les lieux.  À son tour, elle souligna combien ce quartier était sombre à la tombée de la nuit.  Contrairement à Monique, cependant, elle dira n’avoir noté aucun son provenant de la victime.  Celle-ci lui paraissait déjà morte.

Puisque Me Corriveau déclara n’avoir aucune question pour le témoin, Christiane put quitter la salle.

La présence de cette voiture, qui ne sera jamais identifiée, sera l’un des points mystérieux de l’enquête.  Puisque Monique avait cru en la production d’un back-fire, cela paraissait logique d’y associer le sombre véhicule.  Évidemment, on apprendra plus tard que ce bruit ne pouvait être que celui du coup de feu fatal, que devenait la voiture dans tout cela?  Pouvait-il s’agir d’un hit and run?  D’un tireur se trouvant à bord d’une voiture pour fuir plus rapidement les lieux?

Si on doit en croire cette théorie, comment expliquer que ces témoins ont vu la voiture s’éloigner à une vitesse tout à fait normale?

En fait, la question est de savoir si on doit absolument intégrer ce véhicule au scénario du meurtre?

 

France Alain: le témoignage de Céline Doyle

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Descente de la rue Belmont.  À gauche, l’immeuble où habitaient France Alain et Céline Doyle en 1982.  C’est au bas de cette rue, sur le coin gauche, que le corps de France fut retrouvé.

Le 7 février 2015, je publiais un article résumant les faits entourant l’assassinat de France Alain, une étudiante sans histoire.  Le drame se passait sur le campus de l’Université Laval à Québec, en octobre 1982.  Le mystère entourant ce crime non résolu a suscité beaucoup de commentaires à la suite de mon article, comme quoi la mémoire de cette jeune victime n’a pas été effacée.  Pour rafraîchir votre mémoire, voici le lien pour lire ou relire cet article qui reconstituait la scène de meurtre : France Alain, une affaire non résolue.

         Plusieurs d’entre vous se souviennent probablement du battage médiatique qu’il y eut ensuite, d’abord lors de l’enquête du coroner, qui s’est ouverte seulement en 1986, et puis le procès intenté à Benoît Proulx, animateur de radio et ancien petit-ami de la victime, quelques années plus tard.  En dépit des rumeurs colportées par les mauvaises langues, Proulx a finalement été blanchi et même dédommagé pour tout ce qu’il a traversé au cours de ces années.  Et malgré cela – la société étant ce qu’elle est – plusieurs personnes continuent de le voir comme un meurtrier.

         Quand j’ai rédigé mon article du 7 février 2015, j’ai redoublé de prudence et surtout d’objectivité.  Pour des raisons qui m’appartiennent je suis convaincu de l’innocence de Proulx.  C’est d’ailleurs la position officielle du système judiciaire.  Avant de remettre en question un tel verdict, il faut des preuves solides.

         Je l’ai déjà dénoncé : il arrive fréquemment qu’on critique le système judiciaire ou le processus des procès criminels sans même connaître le dossier ni ses détails, ce qui donne lieu à des dérapages regrettables ainsi que de l’incompréhension.  Le système judiciaire n’est pas parfait, et c’est particulièrement vrai dans ce cas-ci.

         Pour tenter un exercice de compréhension, il faut se rapporter dans le contexte de 1982.  C’était bien avant les fusions municipales, et Sainte-Foy était contaminée par un corps policier à la rigueur douteuse.  Toutefois, comme j’aime à le croire, j’ose espérer que les éléments pourris représentaient un pourcentage minime au sein de cette force policière.  Ajoutez à cela une justice où tout le monde se connaît et un animateur de radio assez peu rigoureux, on se retrouve avec un drôle de cocktail.  Et pour quiconque possède un minimum de discernement, on sait à quel niveau se situe la valeur de certaines stations de radio de la Vieille Capitale.  Un procès sur la place publique est souvent voué à l’échec.  Si Benoît Proulx acceptait de nous partager son expérience, il serait probablement d’accord avec moi sur ce point.

         Comme j’ai l’habitude de le faire dans mes livres ou encore dans une série d’articles comme Les Faucheurs d’enfants, parue au cours de l’automne 2016, je vous laisserai forger votre opinion, si toutefois vous tenez absolument à en avoir une.  Voilà donc l’exercice que je propose : une série d’articles racontant l’histoire tout en se basant sur le dossier judiciaire, c’est-à-dire l’enquête du coroner.  Celle-ci fait plus de 2 000 pages, ce qui donnera lieu à plusieurs articles.

         Cependant, en raison d’un horaire chargé, il m’est impossible de prévoir les dates des parutions à l’avance.  Pour le moment, je propose donc une première incursion au cœur de cette affaire avec les débuts de cette enquête de coroner, ainsi qu’un premier témoignage entendu sous serment.  Pour ceux et celle que cette affaire passionne, je vous demanderais donc d’être patients.  Je tenterai de publier les articles suivants aussi souvent que possible.

         Après le meurtre de France Alain commis sur le campus de l’Université Laval en 1982, en pleine semaine de lecture, il fallut attendre presque 4 ans avant que l’enquête du coroner s’ouvre au palais de justice de Québec le 12 mars 1986 sous la présidence de Me Pierre Trahan.  Le procureur du ministère public était Me Robert Parrot tandis que Me Lawrence Corriveau représentait les intérêts de Benoît Proulx.

         Dès l’ouverture de son enquête, le coroner Trahan tint à préciser qu’il ne s’agissait pas d’un procès.

  • Alors, je tiens immédiatement à souligner ceci : ce n’est pas un procès ici. Il n’y aura pas la preuve de la Couronne puis la preuve de la défense.  Par contre, une partie intéressée peut soumettre, en vertu de la loi, que ce soit de l’ancienne ou de la nouvelle, peut soumettre au coroner des témoins, des noms de témoins afin qu’il les assigne et il appartient au coroner de décider si, oui ou non, il va de l’intérêt de la cause de les assigner.  C’est à lui de décider si ces témoins pourraient l’éclairer.

Avant même le début des témoignages, on déposa quelques pièces à conviction, à commencer par le certificat de décès de France Alain signé par le Dr Picard Marceau du Centre Hospitalier de l’Université Laval (CHUL), à Sainte-Foy.  La formule d’identification de la victime fut admise en preuve sous la cote C-2, identification faite par Fernand Alain le 25 octobre 1982.  Sous la cote C-3, on accepta en preuve le rapport d’autopsie réalisé par le Dr George Miller.

Puis on demanda aux témoins assignés dans cette cause de se retirer dans une autre salle afin de ne pas entendre ce que les autres avaient à dire.  Et ainsi on appela le premier témoin, Jules Gingras, 45 ans, sergent à l’identité judiciaire de la police de Sainte-Foy.  C’est lui qui avait été chargé de prendre les photos de la scène de crime le 25 octobre 1982, à l’intersection des rues Chapdelaine et Belmont.  Ainsi, il présenta une série de photos prises entre 22h00 et minuit.  Malheureusement, il m’est impossible de vous présenter ces clichés puisque les photographies judiciaires n’ont pas été déposées dans le dossier relatif à l’enquête du coroner et conservé à Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ).

D’après le témoignage de Gingras, on sait cependant que l’une de ces photos représentait le coin sud-ouest de l’intersection Chapdelaine et Belmont.  En plus de ces images, on retrouvait des radiographies du corps de la victime, ainsi que des clichés de l’intérieur et de l’extérieur de la station de radio CHRC, là où travaillait Benoît Proulx à l’époque du drame.

À la demande de Gingras, la police de Sainte-Foy avait également élaboré un plan des lieux.  Puisque Me Corriveau n’eut aucune question pour le témoin, Gingras fut libéré.  C’est alors qu’on appela Céline Doyle, une jeune femme de 28 ans.

Tout d’abord, Me Parrot établit avec le témoin qu’en 1982 elle habitait dans l’appartement 110 de l’immeuble situé au 2175 Chapdelaine, c’est-à-dire le même qu’occupait France Alain.  Le logement de Doyle se situait au rez-de-chaussée.

  • Le soir du 25 octobre 1982, reprit Me Parrot, est-ce qu’à un certain moment donné votre attention a été attirée par un bruit quelconque?
  • Vous étiez à ce moment-là à quel endroit lorsque vous avez entendu un bruit?
  • Dans mon appartement.
  • Vos fenêtres et portes donnent accès à quel endroit?
  • Sur le balcon qui se trouve vis-à-vis, en face de la rue Chapdelaine.

Sur l’une des photos déposées par le policier Gingras, le procureur lui demanda d’identifier le balcon en question.

  • Quel genre de bruit avez-vous entendu?
  • Un coup.
  • Un coup?
  • Un coup qui se trouvait … mon appartement était fait en forme de L … Alors ça se trouvait, mettons qu’on dit, qu’on voit un L, c’est dans la … ça se trouvait être dans la direction opposée, le coup, du coup qui venait.
  • Vous pensiez que le coup provenait du sens opposé?
  • Donc, il provenait de l’arrière de votre bloc-appartements?
  • Toujours de la rue Chapdelaine.
  • De la rue Chapdelaine?
  • Au moment où vous entendez ce bruit-là, qu’est-ce que vous faites?
  • La première chose que j’ai faite c’est d’aller voir à la fenêtre mais c’était tellement noir que je n’ai rien vu. J’avais une porte-patio, alors comme le coup me semblait venir de l’autre côté, je me suis habillée puis j’ai sorti dans le portique pour voir qu’est-ce qu’il y avait parce que j’entendais des gémissements, des pleurs.  Comme si un enfant avait pleuré puis on lui avait mis la main dans la bouche pour l’empêcher de …  J’ai cru que c’était quelqu’un qui … un enfant qui … quelqu’un qui avait frappé le mur de la maison, assez violemment.
  • C’est assez violemment, le bruit était assez fort?
  • Très fort.
  • Il est à peu près quelle heure à ce moment-là, madame Doyle?
  • Environ … 19h00. Moins dix, peut-être.
  • Alors, à ce moment-là, madame Doyle, vous êtes sortie par la porte qui se trouve être … à donner accès sur Belmont ou sur Chapdelaine?
  • Ma porte d’appartement. Je suis sortie dans le … par le corridor puis j’ai été dans le portique qui se trouve être du côté de Chapdelaine.  Je ne suis pas sortie à l’extérieur.
  • Non, mais vous êtes allée dans le portique?
  • Puis j’ai regardé par la fenêtre.  Je pense, j’ai ouvert la porte mais c’est trop loin … je ne me souviens plus.
  • Est-ce que vous avez à ce moment-là, entendu quelque chose, au moment où vous allez à cette porte-là?
  • J’entendais tout le temps pleurer. J’entendais ça tout le temps.  Puis à un moment donné, quand j’ai vu qu’il n’y avait rien, j’ai dit, mon Dieu, ils l’ont ramassé, quelque chose.  Là, je suis retourné chez moi.
  • Je comprends qu’à cette époque-là c’était sombre ce coin-là?
  • C’était très noir.
  • Lorsque vous vous êtes rendue à la porte dans le portique en question, à la porte donnant accès à l’immeuble, est-ce que vous avez vu des gens à proximité?
  • Pas du tout.
  • D’autres bruits?
  • Pas du tout.
  • Voitures? Motocyclettes?
  • Je l’aurais entendu parce que je l’entendais pleurer puis j’ai de très bonnes … j’ai des bonnes oreilles.  J’aurais entendu un bruit d’auto.
  • Est-ce que vous avez eu connaissance que, par la suite, il s’est passé quelque chose?
  • Non, parce que j’ai été une des premières sur les lieux. Il n’y avait personne.
  • Mais après, quand vous dites que vous étiez une des premières sur les lieux, est-ce que vous êtes ressortie à un moment donné?
  • Vous êtes sortie?
  • Avant, il y a deux personnes qui sont venues me chercher.  Deux dames qui sont venues me chercher.  Là, j’ai appelé la police et je suis sortie tout de suite.
  • Combien de temps entre le moment où vous avez entendu le bruit, le coup très fort, combien de temps s’est-il passé approximativement entre l’audition de ce bruit-là et le moment où vous avez appelé la police de Sainte-Foy, à peu près?
  • 3 minutes, environ.
  • Ça pourrait être 5, ça pourrait être 2?
  • Non, ça ne pourrait pas être 5.
  • C’est 3 minutes au maximum?
  • À peu près, oui.
  • Ces dames-là sont allées vous voir et vous ont demandé d’appeler la police?
  • Ils m’ont dit qu’il y avait quelqu’un qui s’était … qu’ils avaient trouvé quelqu’un qui était étendu par terre. Alors moi, j’ai conclu que c’était un accident.  J’avais entendu le coup, alors j’ai appelé tout de suite la police sans que … ils cherchaient un téléphone.
  • Est-ce que vous êtes sortie de votre appartement pour vous rendre, en compagnie de ces dames, auprès de la personne en question?
  • Et qu’est-ce que vous avez vu? Qu’est-ce que vous avez constaté quand vous êtes arrivée à cet endroit, au coin de Chapdelaine et Belmont?
  • J’ai constaté … la première chose que … la façon qu’elle était étendue puis aussi que c’était tellement noir, qu’elle aurait pu passer la nuit là.  Si elle n’avait pas eu la pinte de lait en question, personne ne l’aurait jamais trouvée.

Rappelons qu’au moment d’être atteinte par un tir d’arme à feu, France Alain revenait avec un sac de victuailles dans les bras.  Parmi ces articles se trouvait une pinte de lait.

  • Il y avait une pinte de lait qui était à proximité de là …?
  • Il y avait des choses sur le trottoir et tout ce qu’on voyait c’était le bout de ses souliers, puis c’était … c’était noir. Puis là, je l’ai … j’avais amené une couverte, j’ai …
  • Est-ce que la personne en question, vous avez pu en déterminer l’âge à ce moment-là, à peu près?
  • Les jeunes filles m’avaient dit « un enfant », puis moi j’ai vu que ce n’était pas … qu’elle était un peu plus vieille.
  • Est-ce qu’elle parlait?
  • Non, elle ne parlait pas.
  • Elle vous semblait encore vivante?
  • Oui, elle était vivante. Elle avait des … beaucoup de bruits dans la gorge, elle semblait très congestionnée.  Alors, ce que j’ai fait, c’est de lui tourner un peu la tête puis lui ouvrir la bouche, c’est tout.  Puis elle gémissait.
  • Est-ce que ça a pris beaucoup de temps avant que les policiers arrivent sur les lieux?
  • Ah non.
  • À peu près combien de temps?
  • Moins de temps que le temps qu’il y a entre les …
  • Moins de 3 minutes, si je comprends bien?
  • Ça été très rapide.
  • Est-ce que d’autres personnes se sont regroupées auprès de vous et les deux autres femmes pour constater qu’est-ce qui se passait sur le coin de la rue à ce moment-là?
  • Je ne m’en souviens pas mais je crois que la police est arrivée avant qu’il y ait des gens qui …

Me Parrot la coupa en annonçant ne plus avoir de question pour le témoin.  Pour sa part, Me Corriveau expliqua n’avoir aucune question pour Céline Doyle.  La jeune femme, toujours aux études, put donc se lever et retourner vaquer à ses occupations.

À suivre …


Source :

Enquête du coroner concernant le décès de France Alain, 1986, Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ).