Le glissement de terrain de St-Luc: l’histoire se répète

20161111_194126         Cette semaine, les médias nous ont ramenés des images impressionnantes d’un glissement de terrain survenu dans la municipalité de St-Luc-de-Vincennes.  Heureusement, on ne dénombre aucun blessé.

Ce n’est pourtant pas la première fois que cette région connait une catastrophe de ce genre.  En 1877 se produisait un sinistre qui allait enlever la vie à quelques personnes.  Voici le premier compte rendu qu’en faisait le journal montréalais L’Opinion Publique dans sa livraison du 10 mai 1877 sous le titre « La catastrophe de Saint-Prosper » :

 

  Le moment est aux sinistres et aux horreurs.  Après l’affreux incendie de Montréal, on annonce un cataclysme non moins fatal arrivé le 1er mai à Saint-Prosper, près de Batiscan.

  Voici ce que nous trouvons à ce sujet dans les journaux quotidiens :

  Nous venons de recevoir la nouvelle d’un effroyable malheur qui vient d’arriver à Sainte-Geneviève, dans le comté de Champlain.  Mardi dernier, vers les onze heures de l’avant-midi, une partie de la côte qui borde la rivière Veuillot [Veillet] s’est effondrée tout à coup, précipitant à une profondeur d’environ 200 pieds une étendue de terre de 15 arpents de longueur.  Un moulin à farine appartenant à M. Louis Massicotte, et situé à un mille de l’église, a été enseveli dans la catastrophe.

  Pour comble de malheur, il y a à déplorer sept ou huit pertes de vie.  On nous a fait connaître parmi les victimes, les noms d’une dame Lanouette, épouse du meunier, avec ses trois enfants, ainsi que celui de M. Jean Cloutier, citoyen des plus marquants de Saint-Prosper, père du Rév. F. X. Cloutier, préfet des études au Séminaire des Trois-Rivières.  Nous ignorons s’il y a eu d’autres victimes.

  On trouve dans les dépêches les détails suivants sur cette catastrophe :

  Il y a six ou sept ans, un écroulement de terre sur les bords de la même rivière a démoli une maison complètement, dans laquelle se trouvaient huit personnes qui ont toutes été tuées.

  On affirme maintenant que dix personnes ont été victimes de l’accident de Sainte-Geneviève.

  La terre qui s’est écroulée a complètement obstrué la rivière et fait changer son cours, ce qui cause de grands dommages aux cultivateurs de l’endroit.

  Le Canada peut ainsi fournir sa page complète parmi les calamités de ces derniers mois.  Les États-Unis ont eu l’incendie de Brooklyn et celui de Saint-Louis; nous avions eu déjà l’incendie du couvent de Sainte-Elizabeth, au mois de janvier, où neuf personnes ont péri; nous avons maintenant l’incendie de Montréal et l’éboulement de Saint-Prosper.  L’ère actuelle est décidément au malheur.

 

En dépit de son titre qui laissait croire que la tragédie s’était produite à Saint-Prosper, c’est plutôt à Ste-Geneviève-de-Batiscan que survenait cette catastrophe naturelle.  Le premier bilan parlant de sept ou huit victimes était plutôt de cinq.

D’ailleurs, dans son édition du 17 mai, L’Opinion Publique publia un second article pour corriger ses erreurs en plus d’apporter d’autres précisions.  Cette fois, le texte portait le titre : « La catastrophe de Sainte-Geneviève ».

 

Le Journal des Trois-Rivières du 7 mai donne les détails suivants sur cette catastrophe :

Nous avons enfin des détails complets sur le pénible accident qui a jeté dans le deuil et dans l’émoi les paroisses de Sainte-Geneviève, Sainte-Anne et Saint-Prosper.  L’éboulement qui a eu lieu s’est produit sur la rivière Veillet, dans la paroisse Sainte-Geneviève, à environ un mille du village.  Cinq personnes y ont trouvé la mort : madame Samuel Lanouette, ses trois petits enfants, dont l’aînée avait un peu plus de trois ans, la deuxième vingt-deux mois, le dernier six semaines, et enfin M. Jean Cloutier, maire de la paroisse de Saint-Prosper et père du Rév. M. Cloutier, prêtre et professeur au Séminaire des Trois-Rivières.  L’éboulement a eu lieu le premier de mai entre dix et onze heures du matin, à environ quatre arpents en amont d’un moulin à farine situé sur la rivière Veillet et la propriété de M. Xavier Massicotte.  Cette rivière, comme, d’ailleurs, tous les tributaires de la rivière Batiscan, coule entre des rives très-escarpées [sic] et est d’environ cinquante pieds de large et mesure douze à quinze pieds de profondeur à cette saison de l’année.

  La partie de terre éboulée était en bois debout sur une étendue d’environ six arpents en longueur, quatre en largeur et trente à quarante pieds en profondeur.

  Cette masse de terre, en tombant dans le lit étroit de la rivière, ne s’est pas arrêtée à cet endroit; elle s’est partagée en deux et a continué son mouvement en suivant le cours de la rivière dans deux directions opposées et la comblant l’espace de dix arpents de chaque côté de l’éboulement.  En même temps elle a soulevé une immense vague de trente pieds de hauteur qui est venue s’abattre sur le moulin, l’a détruit en pièces et en a transporté les débris à un mille de distance.  Un témoin qui se trouvait à ce moment sur les côtes de la rivière a vu les arbres s’incliner et culbuter comme s’ils avaient été détruits par un ouragan terrible, et avant qu’il pût se rendre compte des choses, il dit dans son langage expressif que la vague lui a semblé être une grande voile blanche emportée par un vent violent dans la direction du moulin.  M. Xavier Massicotte, qui était en ce moment sur la chaussée du moulin en compagnie de l’infortuné Jean Cloutier, a été frappé d’entendre un grand bruit d’eau et au même instant il s’est trouvé en face d’une vague bouillonnate [bouillonnante] de vingt pieds de hauteur qui l’a emporté et jeté sur la rive, où il s’est cramponné à un poteau solidement enfoncé dans la terre.  Aussitôt qu’il eût repris ses sens, il a pu constater que son compagnon était disparu et qu’il ne restait plus aucun vestige du moulin.  À ce moment-là, il y avait six personnes dans le moulin : M. Ferdinand Gervais, M. Samuel Lanouette, sa femme et ses trois enfants.  Les deux premiers ont été entraînés par cette vague furieuse avec les débris du moulin l’espace de vingt-cinq arpents, et jetés sains et saufs sur le rivage.  Ils étaient à quelque distance l’un de l’autre, et pendant cette course vestigineuse [vertigineuse], ils s’apercevaient de temps à autre et s’imaginaient que chacun d’eux disparaissait à chaque fois pour périr.  Au moment de l’accident, une sœur de M. Lanouette était à quelques cents pieds du moulin dans un jardin où elle travaillait.  Elle a été entraînée par le torrent l’espace de quelques verges et a reçu des blessures considérables.  Chose assez singulière, deux chevaux attelés, qui se trouvaient à la porte du moulin, ont eu chacun leur voiture broyée et emportée, et malgré cela ils ont échappé [à la catastrophe].  On les a vus atteindre le rivage à quelques arpents de là tout couverts de glaise et de terre.

  La nouvelle du sinistre a été aussitôt annoncée par les personnes qui en ont été les témoins, et quelques heures après tous les habitants de la paroisse y couraient, rejoints bientôt par ceux des paroisses voisines.

  Dans l’après-midi, au-delà de mille personnes s’étaient rendues sur les lieux et deux cents travailleurs au moins avaient commencé à remuer les décombres et à faire des fouilles dans la rivière.  Le corps d’une des victimes a été retrouvé le même jour; c’était celui d’une petite fille de M. Lanouette; elle avait le crâne brisé.  Le lendemain, nouvelles recherches par un plus grand nombre de personnes, et l’on retrouvait le corps de la deuxième petite fille de M. Lanouette, à environ vingt-cinq arpents en aval du moulin.

  Enfin, le 3 de mai, les paroissiens de Saint-Prosper, unis à ceux de Sainte-Geneviève, tentèrent un suprême effort et recommencèrent les travaux avec plus d’activité.  Ils retrouvèrent à midi le corps de madame S. Lanouette recouvert des débris de la chaussée et de plusieurs pieds de terre.  Encouragés par ce succès, ils continuèrent leurs recherches, et, vers le soir, ils retrouvèrent le corps de M. Cloutier.

  Les trois dernières victimes de cet accident ne portaient aucune blessure et paraissent avoir péri par submersion, à une distance de vingt et quelques arpents du moulin.

  Il ne reste que le corps d’un petit enfant de six semaines qui n’a pas encore été retiré des décombres.  Les travaux que l’on a faits sont énormes, et ils ont été conduits avec une rare intelligence et un dévouement admirable.

  Les habitants de Sainte-Geneviève et de Saint-Prosper ont montré en cette circonstance tout ce qu’une population peut s’imposer de sacrifices pour adoucir de cruelles infortunes.  Les Révds. MM. Noiseux et Roberge, curés de ces deux paroisses, le Rév. M. Gouin, curé de Saint-Stanislas, et le Rév. Bouchard, vicaire de Sainte-Geneviève, se sont tenus constamment sur les lieux après le sinistre, et leur présence n’a pas peu contribué à entretenir le courage et l’ardeur des travaillants.

  Les opérations commençaient aux premières clartés du jour et ne s’abandonnaient qu’à la nuit.  Elles ont été couronnées d’un succès plus complet qu’on n’avait même lieu de l’espérer.

  La personne la plus éprouvée dans ce désastre est M. Samuel Lanouette; il a perdu à la fois sa femme et ses trois enfants.  Madame Lanouette, née Célanire Romaré, de Sainte-Anne, n’était âgée que de vingt-un ans.  C’était une personne accomplie.  Les grâces chez elle s’alliaient aux vertus les plus précieuses.  Elle était d’une modestie et d’une piété qui en faisaient l’exemple, et sa mort prématurée cause les plus vifs regrets dans la paroisse où elle vivait et dans celle où elle est née.

  La famille Cloutier, de Saint-Prosper, a éprouvé une perte non moins douloureuse dans la personne de son chef, M. Jean Cloutier.  C’était un cultivateur âgé de 60 ans, qui a travaillé toute sa vie pour donner une éducation soignée à ses enfants.  Le bon Dieu a béni ses travaux, car quatre de ses filles sont dans des communautés religieuses de Montréal, et deux de ses fils ont embrassé l’état ecclésiastique, et demeurent au Séminaire des Trois-Rivières.  Dans la paroisse de Saint-Prosper, M. Cloutier a toujours été entouré de l’estime de ses concitoyens.  Au moment de sa mort, il était maire de la paroisse.  C’était un homme de bon conseil et d’une piété reconnue.  Il est universellement regretté de ses concitoyens et de tous ceux qui l’ont connu.

  Les funérailles ont eu lieu samedi, à Saint-Prosper, au milieu d’un grand concours de parents et d’amis.  Plusieurs prêtres du Séminaire y assistaient ainsi que tous les membres du Conseil du comté de Champlain.

  La mémoire des tristes événements que nous venons de rapporter se perpétuera longtemps dans la mémoire des habitants de Sainte-Geneviève et de Saint-Prosper.

Malheureusement, comme nous l’avons vu cette semaine, il aurait été surprenant que cette catastrophe reste unique dans la région, surtout en raison de la présence d’un sol argileux.  Le 23 mai 1878, on assistait à un autre glissement de terrain, cette fois dans la municipalité de St-Luc, comme c’est le cas aujourd’hui :

  Nous lisons dans le Journal des Trois-Rivières :

  « Vendredi, le 19 du courant, vers les deux heures, un éboulis considérable a eu lieu dans la paroisse de Saint-Luc, sur la propriété de M. Adolphe Charretier, dans le rang de l’église.

  « Ce monsieur était à quelque distance, occupé à son travail, lorsque tout à coup il aperçut la terre se mettre en mouvement avec une violence telle, qu’il comprit de suite que c’en était fait de sa demeure et de toutes les bâtisses qu’il possédait.  Sa première pensée fut, comme il le dit lui-même, pour sa pauvre femme et ses enfants exposés au danger de périr, et, avec l’accent de la foi la plus vive et la plus sincère, il s’écria : « Bonne sainte Anne, sauvez-nous. »  Son épouse, dont l’attention venait d’être attirée au dehors par le bruit inusité qu’elle entendait, comprit de suite le danger auquel elle était exposée avec ses enfants.  Elle sortit de sa demeure avec sa famille, mais voilà que la terre s’effondre sous ses pieds et qu’elle s’y trouve enfoncée jusqu’à la ceinture.  Mais tout à coup, sans doute par une protection de la bonne sainte Anne, sans s’en apercevoir, elle se trouva soulevée à la hauteur du sol.  Alors elle se cramponna à la maison, ses enfants qui sont près d’elle la suivent, puis ils montent jusque sur le toit de la bâtisse qui se brisait sous l’effort de l’éboulis.  Pendant l’accident, une des demoiselles de M. Charretier a reçu un coup violent à la jambe, et un de ses enfants, âgé de cinq ans, a reçu des contusions si fortes que l’on a craint pour ses jours.

  « Au moment où nous écrivons, l’éboulis n’est pas encore terminé, et l’on est à déménager la maison voisine qui court les plus grands dangers.  La terreur est grande au milieu des gens qui se sont rassemblés pour porter secours aux victimes.

  « Jusqu’ici, l’éboulis a causé des ravages sur une étendue de dix arpents de long sur trois de largeur.

  « L’éboulis a eu lieu le long de la rivière appelée la Fourche de la rivière Champlain.  Le spectacle qu’il présente est des plus curieux.  Il semble avoir eu le même mouvement que les flots d’une mer agitée.  Ça et là nous apercevons des cavités profondes, ailleurs des monceaux de glaise de forme conique.

  « M. Adolphe Charretier se trouve complètement ruiné par cet accident; mais l’on s’empresse de lui témoigner la plus grande sympathie dans le malheur qu’il éprouve.  Ses chevaux seuls ont pu être retrouvés; à l’heure qu’il est, ses autres animaux sont sans doute ensevelis sous les décombres.

  « Les anciens de l’endroit se rappellent qu’il y a au-delà de 30 ans, un semblable éboulis eut lieu presque au même endroit, et, curieuse coïncidence, pareil accident eut lieu presqu’à la même époque l’année dernière. »

 

Cette semaine, on a vu que le maire de St-Luc parlait de d’autres épisodes semblables survenus plus récemment.  La question est de savoir, à quand la prochaine?

 

 

Meurtre à la prison de Trois-Rivières: l’Affaire Therrien

Intérieur de l’une des cellules de la vieille prison de Trois-Rivières. C’est dans une cellule comme celle-ci que s’est déroulé le drame de 1852. (photo: E. Veillette 2011)

En février 1852, il y avait déjà quatre mois que Thomas Therrien croupissait derrière les barreaux de la prison de Trois-Rivières.  On l’accusait, d’après La Minerve, de tentative de meurtre sur sa femme.  On disait de lui qu’il était originaire de Sainte-Monique dans le comté de Nicolet.

Le vendredi 20 février 1852, deux jeunes hommes, Charles Pépin et Adolphe Beaudoin, firent leur entrée à la prison « pour n’avoir pas payé une amende de 25s […] »[1].  Selon The Montreal Witness, ceux-ci n’avaient qu’une sentence d’une semaine à purger.

Plus tard, selon le témoignage de Beaudoin, l’un des gardiens de la prison nommé Daviau aurait demandé, le 23 février, qu’on lui fabrique un manche de hache.  Charles Pépin lui suggéra alors de leur prêter une hache afin de s’en servir comme gabarit, ajoutant que ce travail de sculptage allait leur permettre de tuer le temps.  À cette époque, la fabrication de manches de hache en Mauricie était chose courante en raison de l’industrie du bois.

Ce travail s’effectua en après-midi du 25 février.  Peu après, les prisonniers transportèrent du bois de chauffage à l’intérieur sans avoir revu la fameuse hache dont la valeur fut détaillée dans le rapport du coroner à « three shillings and six pence ».

Selon le témoignage de Beaudoin, Thomas Therrien n’aurait pas participé au transport de bois mais serait demeuré dans la cour à l’endroit approximatif où la hache avait été laissée.  Par la suite, les hommes seraient allés prendre leur souper pour ensuite retourner en cellule.  Selon le gardien Richard Lanigan, c’est vers 18h54 que les trois prisonniers – Therien, Pépin et Beaudoin – auraient été confiné dans la même cellule.  Vers 19h10, Lanigan entendit des cris, ce qui l’obligea à revenir sur ses pas.  À son arrivée, Beaudoin était blessé et Pépin gisait déjà sur le plancher.

Que s’était-il donc produit dans cette cellule?

Le lendemain, 26 février, le coroner Valère Guillet fut appelé sur les lieux pour faire enquête.  Comme il n’y avait toujours pas de policier à Trois-Rivières, et encore moins de détectives compétents, c’était à lui d’investiguer les morts suspectes.  C’est d’ailleurs son rapport, immortalisé aux archives nationales, qui permet aujourd’hui d’en apprendre davantage sur cette affaire.

Le coroner Guillet eut la présence d’esprit de retranscrire, un peu comme le font aujourd’hui les sténographes, les témoignages de quelques personnes clé.  Beaudoin avait été blessé mais pas suffisamment pour l’empêcher de témoigner.  Quant à Pépin, il avait eu moins de chance.  Il avait rendu l’âme une vingtaine de minutes après la sauvage agression.  Le dilemme et surtout l’embarras de cette affaire reposait sur la question à savoir comment Therrien avait réussi à introduire cet outil pourtant peu discret jusqu’à la cellule?

Qu’est-ce qui avait motivé son désir de vouloir s’en prendre à ses deux codétenus qu’il connaissait apparemment depuis peu?

À la lecture des documents, on comprend que Therrien, peu après la fermeture de la cellule, passa à l’attaque.  Personne ne semblait comprendre d’où il sortait la fameuse hache.  Il est clair que les gardiens de l’époque ne contrôlaient pas très bien leur inventaire d’outils à risque.

Quoiqu’il en soit, Therrien frappa Charles Pépin dans la partie inférieure de son omoplate gauche.  La blessure fut décrite par le coroner comme ayant une longueur de 5 pouces (12,7 cm) et « deux pouces de profondeur ».

Si Lanigan, le premier à revenir sur les lieux, ne pouvait affirmer qui avait utilisé la hache, il appela immédiatement son collègue Richard Ginnis afin d’aller chercher un médecin.  En ce qui concerne l’arme du crime, Lanigan identifia la hache comme étant un outil appartenant à la prison depuis 14 ans.  Selon lui, le tueur paraissait calme et osa même demander un prêtre.

Pendant ce temps, vers 19h30, Pépin s’éteignait dans une marre de sang.

Le lendemain du crime, devant le coroner, Lanigan fut contre-interrogé par Therrien lui-même.  Est-ce parce que ce dernier n’avait pas les moyens de se payer un avocat ou alors, comme on le soupçonnera ensuite, parce qu’il n’avait pas toute sa tête?

Quoiqu’il en soit, il demanda au gardien si celui-ci savait qu’il était resté huit jours sans se nourrir.  Malheureusement, le document ne permet pas d’approfondir cette question.

Adolphe Beaudoin, un journalier de Trois-Rivières, expliqua qu’à leur entrée dans la cellule les trois prisonniers firent leur prière avant d’aller au lit.  Aussitôt, il aurait entendu son copain crier qu’on voulait le tuer.  « Notre chandelle était encore allumée et dans le même temps, j’ai entendu frapper un coup sur le lit [de] Charles Pépin, qui s’est mis à crier […], O monsieur, on me tue […] ».

Ensuite, Beaudoin se retourna pour apercevoir Therrien, hache à la main, qui le ciblait et il « m’a frappé en effet dans le côté droit […] ».  En dépit de sa blessure qui lui fut mortelle une vingtaine de minutes plus tard, Pépin trouva la force d’aider Beaudoin à désarmer le désaxé.

Après avoir reçu une autre blessure au genou gauche, Beaudoin déclara au coroner Guillet que Lanigan arriva le premier mais que c’est à Daviau qu’il remit l’arme du crime.  Petite contradiction avec le témoignage de Lanigan, qui affirmait être celui à qui on avait remis la hache.

Quant à savoir comment Therrien avait réussi à introduire l’arme dans la cellule, Beaudoin déclara seulement que « j’ai la conviction que le dit Therrien avait caché la dite hache dans sa paillasse […] ».

Pour tenter de sauver son copain, Beaudoin appliqua ses deux mains contre la plaie mais le sang continua de glisser entre ses doigts.

Le 26 février, lors de l’enquête du coroner, Therrien semble avoir semé un doute raisonnable quant à sa santé mentale en posant des questions qui paraissent aujourd’hui incohérentes, tout ceci en raison des informations disponibles bien sûr.  Entre autres, il demanda à Beaudoin : « ne m’avez-vous pas mis, vous et Charles Pépin, un morceau de viande dans mon plat avec mes patates? ».  Le rescapé répliqua que sa femme était venue lui rendre visite en lui apportant de la viande et que, croyant bien faire, en avait offert à Therrien.

–          N’avez-vous pas demandé à coucher avec moi dans ma cellule?, questionna encore Therrien.

–          C’est Daviau, le tourne-clef, qui nous a demandé si on voulait coucher dans la même cellule et nous y avons consenti, répondit Beaudoin.

Que cherchait à démontrer Therrien par cette question?  Qu’il n’avait jamais demandé à avoir de la compagnie dans sa cellule?  Qu’il avait senti son espace menacé?

Il semble que Therrien ait jeûné durant quelques jours.  Peut-on attribuer cette réaction, encore une fois, à la présence de ses deux codétenus?  Souffrait-il de paranoïa au point de craindre l’empoisonnement?

Voilà autant de questions qui demeurent sans réponse en l’absence de transcriptions complètes et d’une enquête plus élaborée.

Quant au témoignage de Daviau, il permit de comprendre que Richard Ginnis lui reprochait d’avoir oublié la hache.  Voilà une incompétence qui avait engendré de lourdes conséquences.

On ignore si Beaudoin conserva des séquelles de ses blessures, ni même ce qu’il est devenu par la suite.  Toutefois, Thomas Therrien passa en examen le 2 mars 1852 devant Joseph-Édouard Turcotte et Denis Genest Leblanc.  Il est à noter que Turcotte était un avocat et homme politique connu à cette époque.  Après avoir perdu un bras lors d’un accident, il se lança dans le droit avant de devenir patriote au cours des années 1830.  Toutefois, on l’accusera plus tard d’être opportuniste en devenant moins radical.  Au moment où le meurtrier Therrien comparaissait devant lui, Turcotte avait perdu son poste de solliciteur général en 1848, après quoi il était revenu à l’Assemblée en 1851 comme représentant de Saint-Maurice[2].

Lorsque Turcotte et Leblanc le questionnèrent à savoir de quelle paroisse il était originaire, Therrien répliqua que « je ne puis pas vous dire dans ce temps-ci », et quand on lui demanda pourquoi « à cette question le dit Thomas Therrien reste muet et s’obstine à ne pas répondre nonobstant la demande qui lui est faite plusieurs fois ».

Son procès se déroula le 13 septembre 1852, au terme duquel il fut déclaré coupable et expédié à l’asile de Beauport, où il termina ses jours[3].

Meurtre à la prison de Trois-Rivières: l’Affaire Therrien (PDF)


[1] La Minerve, 2 mars 1852.

[2] Joseph-Édouard Turcotte deviendra maire de Trois-Rivières de 1857 à 1863.  En 1852, il était aussi propriétaire et rédacteur du Journal des Trois-Rivières.  Il s’éteint à Trois-Rivières le 20 décembre 1864.  Plus tard, la ville lui rendit hommage en nommant une rue en son honneur.  Pour plus de renseignements sur la carrière de Turcotte : http://www.biographi.ca/009004-119.01-f.php?BioId=38873

[3] La Patrie, 15 mars 1905.  Pour affirmer que Therrien était décédé à l’asile de Beauport (maintenant devenu l’Institut universitaire en santé mentale de Québec après avoir été le centre Robert Giffard), le journal montréalais, alors présent dans la région de Trois-Rivières concernant l’affaire du meurtre de Sclater, se disait informé par le directeur de la prison William Ginnis, qui occupait ce poste depuis 1865.

La légende du mur du pendu: c’était Noël François!

Vieille prison de Trois-Rivières, fermée en 1986. (photo: E. Veillette)

Pour les amants du paranormal, une légende trifluvienne persiste toujours : celle du mur du pendu.

Sur une page web rattachée au site de la ville de Trois-Rivières on retrouve un texte, qui n’est d’ailleurs pas signé, racontant ceci : « Noël Plaçoa ou Placa est un Amérindien qui aurait été pendu injustement vers 1790 sur le mur nord-est de l’ancien couvent des Récollets (actuel presbytère de l’église anglicane St. James), rue des Ursulines, qui servait alors de palais de justice et de prison commune, en attendant la construction d’une vraie prison […].  L’exécution de Plaçoa fait partie des légendes trifluviennes car Plaçoa aurait proféré une malédiction affectant le mur où il fut pendu »[1].

Condamné à mort pour meurtre, cet Amérindien clama haut et fort son innocence.  Juste avant d’être exécuté, toujours selon cette même source, il aurait jeté un mauvais sort sur le mur.  « On dit qu’une partie du mur où était appuyé l’échafaud s’effondra durant la nuit suivante.  L’ouverture comblée de mortier, n’aurait pas résisté non plus et on dut couvrir le mur de lambris de bois de pin.  Une vingtaine d’années plus tard, un autre Amérindien nommé Sougraine, aurait avoué le meurtre sur son lit de mort.  Et Plaçoa fut innocenté »[2], trop tard évidemment.

Et ce n’est pas tout, car les amants du « je crois tout » en rajoutent en affirmant que « depuis cette époque – dit-on – on entendrait plusieurs fois par année, très tôt le matin, l’esprit de Noël Plaçoa crier à tue-tête ses complaintes, avec assez de frayeur pour faire hurler les chiens du quartier!… »[3].

Comme de raison, pour l’esprit rationnel, tout cela sonne faux.  Et, bien sûr, aucun document sérieux ne vient appuyer cette affaire.  Pire encore, le texte de l’auteur anonyme mentionne en note de bas de page que L’Hebdo-Journal du 11 novembre 2001 « donne la date du 24 septembre 1825, mais à cette époque l’ancien couvent des Récollets ne servait plus de prison »[4].  Plutôt que de remettre en doute le lieu de l’événement, ce qui détruirait automatiquement la raison d’être de cette légende, on préfère donc remettre en question la date.  Et pourtant, elle est authentique et vérifiable.  Et n’oublions pas que la construction de la prison de Trois-Rivières avait été complétée quelques années auparavant.  Logiquement donc, l’exécution du condamné ne pouvait se dérouler ailleurs.

Un texte signé Lucie Lemire, paru en 1987[5], mentionnait cette même date, confirmée par The Quebec Mercury qui, le 24 septembre 1825, publiait justement un article annonçant qu’un Indien nommé Noël François devait être pendu pour meurtre le 17 septembre et qu’on promettait son corps pour fin de dissection.  Dans son numéro suivant, celui du 27 septembre 1825, le même journal décrivait finalement l’exécution, qui avait été retardé de quelques jours.  L’Indien, sur lequel on sait peu de chose, aurait avoué certains crimes, excepté celui pour lequel on le condamnait, c’est-à-dire « le meurtre du trappeur Antoine Dubuc »[6].

En effet, c’est aussi ce que confirme le dossier judiciaire préservé chez BANQ Trois-Rivières, source primaire par excellence.  Le nom de la victime était bel et bien Antoine Dubuc, alors qu’on décrivait Noël François comme un cultivateur de « St Pierre le Biquêt [St-Pierre-les-Becquets] ».  Selon ce document original de la Cour, il aurait agis « à l’instigation du démon le dix-huitième jour de mars »[7].  François aurait vraisemblablement frappé Dubuc avec une hachette sur le côté droit de la tête, lui infligeant une blessure décrite au dossier comme ayant quatre pouces (10 cm) de longueur par trois pouces (7,6 cm) de profondeur.  Dubuc aurait été tué sur le coup.

Dans sa déposition faite devant le juge Thomas Coffin en mars 1825, Noël François prétendit s’être rendu chez un dénommé Chartier pour y rejoindre un Indien Abénakis nommé Alexander.  Tous deux auraient chassé ensemble durant quelques jours dans le secteur de la rivière Bécancour.  Bien que cette déposition ne soit pas assez détaillée pour nous permettre de comprendre entièrement la situation, il semble que François expliqua avoir rencontré deux hommes dans le village de Saint-Antoine qu’il décrivait simplement comme deux Canadiens, dont l’un d’eux était un jeune homme d’environ 20 ans.  Il affirma leur avoir donné une paire de mocassins.

Sans qu’on sache pourquoi, il déclara également n’avoir jamais dit au « Dr Quesnel ou à personne d’autre qu’il avait eu le compas de M. Reid ou M. H[illisible] ».  Il affirma également avoir entendu parler d’un autre Indien nommé « Jean Bte Regis ayant une blessure à l’arrière de la jambe »[8].  Avait-il l’intention de mettre la faute sur un autre Amérindien ou tout simplement de décrire le véritable coupable?

Cette déposition mentionne également qu’une « squaw » aurait révélé qu’il aurait eu une querelle avec un Canadien et qu’il l’aurait suivi dans les bois.  Toutefois, tâchons de retenir qu’en utilisant la troisième personne du singulier la déclaration n’est pas très clair à savoir si on parlait ici François ou de Regis.

Le cas de Noël François fut jugé seulement au terme de septembre 1825, ce qui laisse entendre qu’il aurait pu être incarcéré à la prison de Trois-Rivières de mars à septembre, dans l’attente de son procès.  Une vingtaine de témoins furent appelés lors des audiences, dont François et Isidore Dubuc, qu’on imagine être des membres de la famille de la victime.  Le Dr Quesnel témoigna également.  Quoiqu’on ait pu entendre lors de ces témoignages, il n’en reste pas moins que Noël François fut condamné à mort pour le meurtre d’Antoine Dubuc.

Toujours selon The Quebec Mercury, plusieurs curieux vinrent s’assembler afin d’assister à l’exécution, mais sans toutefois mentionner de chiffre.  Le condamné serait apparu pénitent, tout en se montrant « prêt à mourir, et désireux de mourir en paix avec tous les hommes, pardonnant ses ennemis »[9] et demandant qu’on prie pour lui, tout cela en s’adressant à la foule.  Il aurait même serré les mains des officiels avant de remercier son confesseur, un certain Révérend Raimbault, après quoi il fut « projeté dans l’éternité »[10].

Un condamné pénitent qui utilise un langage pacifique pour s’adresser aux curieux!  Décidément, bien que clamant son innocence tout comme le personnage de la légende, on est loin de la hargne qui aurait pu lui suggérer de lancer une malédiction juste avant son grand départ.  Seule autre précision apportée par The Quebec Mercury, on lui aurait permis de chanter un hymne en langue amérindienne avant l’exécution.

Il faut évidemment reconnaître que les articles de l’époque ne précisent pas si l’exécution s’est bien déroulée dans l’enceinte même de la prison de Trois-Rivières, mais, comme on l’a vu, rien ne porte à croire qu’elle aurait pu se dérouler ailleurs.  En fait, des historiens comme Benoît Gauthier[11] la classe comme la première de sept exécutions à s’être déroulées dans l’enceinte de la vieille prison.

Pour en revenir au mur proprement dit, André Gamelin, directeur de la Société de conservation et d’aménagement du patrimoine interrogé par Lucie Lemire en 1987, aurait déclaré que « tous les murs situés au nord-est sur les anciens bâtiments étaient recouverts d’un mur de bois pour assurer un supplément d’isolation à l’édifice »[12].  Théorie corroborée par le responsable des travaux de réfection de l’époque, Jean Lamothe.

Quant aux cris entendus la nuit ou au petit matin, est-il nécessaire de dire que je connaisse personnellement des résidents et des employés du secteur qui n’ont jamais rien entendu de tel, à l’exception, peut-être, de quelques jeunes voyous poussant des cris pour des raison qui ne seront pas décrites ici.

Finalement, pour ceux et celles qui acceptent encore cette légende de l’Indien « pendu injustement »,           il faudrait sans doute rappeler que pour juger pleinement et honnêtement d’un procès, il faut y avoir assisté ou alors avoir consulté les notes sténographiques.  Dans un cas comme dans l’autre, c’est maintenant chose impossible.


[2] Ibid.

[3] Ibid.

[4] Ibid.

[5] Lucie Lemire, « L’Église St. James possède une légende peu commune : celle du mur du pendu », Le Nouvelliste, 30 septembre 1987, p. 48.

[6] Ibid.

[7] The King vs Noel François, 1825, « by the instigation of the devil on the eighteenth day of march […] ».

[8] Ibid.

[9] The Quebec Mercury, 27 septembre 1825.

[10] Ibid.

[11] Benoît Gauthier, « La vieille prison de Trois-Rivières », Cap-aux-Diamants : la revue d’histoire du Québec, no 98, 2009, p. 31-36.

[12] Lucie Lemire, op. cit.