Le crime de Désiré « Bidou » Lacombe

                Le 23 janvier 1925, c’est au palais de justice de Trois-Rivières que se tenait l’enquête préliminaire de Désiré « Bidou » Lacombe, accusé du viol d’Aurore Béland, 18 ans. Les procédures se déroulèrent devant le juge François-Xavier Lacoursière. Comme on peut le deviner, cette cause n’est pas agréable à entendre. Néanmoins, elle fait partie de notre passé. Glorieux ou non, ce passé est le nôtre, et vouloir en censurer une partie reviendrait à encourager une vision très subjective.

À entendre nos parents et nos grands-parents, tout sujet relié à la sexualité était tabou, ce qui rendait d’autant plus remarquable le courage dont devait faire preuve les victimes pour témoigner contre leurs agresseurs. Cette affaire en est un parfait exemple.

Le premier témoin entendu fut Alphonse Béland, un cordonnier de 44 ans habitant à Sainte-Angèle-de-Prémont, dans le comté de Maskinongé. Me Maurice L. Duplessis, qui défendait l’accusé, fit une intervention avant même que soit soumise au témoin la première question. Le futur premier ministre du Québec demanda « la cassation de la plainte en cette affaire, attendu qu’elle apparaîtrait avoir été faite devant un Juge de Paix pour le comté de Maskinongé; de plus parce que la dite plainte est irrégulière parce que le prévenu a été sommé de comparaître devant un Juge de Paix ou devant tout autre juge de paix ou magistrat dans le et pour le comté de Maskinongé ».

Les transcriptions sténographiques soulignent que son objection a été « renvoyée » par le juge, sans toutefois fournir d’autres précisions. C’est seulement ensuite que l’interrogatoire put commencer.

Ainsi, il apparut que la plainte pour viol avait été déposée par M. Béland et on comprit rapidement pourquoi : la jeune victime, Aurore Béland, était sa fille. Béland, dont la maison faisait office de bureau de poste, était également fermier. Il dira que l’accusé habitait non loin de chez lui, à moins d’un arpent. Au moment où le viol s’est déroulé, dans sa propre maison, il dira avoir été occupé au champ à « faire les foins ».

Ce fut ensuite à Me Maurice L. Duplessis de le contre-interroger. L’exercice eut pour effet de fait ressortir un fait qui n’a pas été abordé par la suite : Béland aurait demandé à Me Ferron, le procureur de la Couronne, d’écrire une lettre à Désiré Lacombe.

  • Dans cette lettre-là, vous réclamez de Lacombe 250$?, questionna Me Duplessis.
  • Oui.
  • Vous n’avez rien qu’une fille qui s’appelle Aurore?
  • Oui, j’en ai pas cinquante.

Le témoin suivant fut le Dr Louis-Joseph Agapit Legris, 35 ans. Ce résident de Louiseville était médecin depuis 1915. C’est lui qui avait examiné Aurore Béland. Outre la preuve classique de l’époque pour confirmer le viol – comme si on considérait que toute femme non mariée était assurément vierge – qui consistait à déterminer que l’hymen avait été rompu, un fait étonnant apparut.

  • Voulez-vous dire à la Cour ce que vous en avez constaté chez elle, tout d’abord physiquement?, demanda Me Ferron.
  • Elle est en voie de famille, enceinte d’à peu près 7 mois.
  • Maintenant, au point de vue mental, est-ce que vous avez examiné Aurore Béland?
  • J’ai questionné la jeune fille en question. Du côté de l’intelligence, c’est très pauvre. On pourrait même dire qu’il y a de la folie ou de l’idiotie, absence de mémoire à peu près complète.
  • Est-ce qu’elle raisonne un peu?
  • Raisonnement nul.

Contre-interrogé par Me Duplessis, il apparut évident que le médecin était incapable de donner une date précise quant au moment où l’acte aurait pu être commis. Quant au reste, rappelons seulement que l’interprétation des mots folies, idiotie et raisonnement est bien imprécis, en particulier en considérant les différences d’interprétation qu’on pouvait en faire à cette époque versus celles que nous en faisons aujourd’hui. D’ailleurs, d’après ce qu’on en sait, le Dr Legris n’était pas un expert psychiatre.

Pour étoffer sa preuve, la Couronne appela ensuite Alfred « Freddy » Béland, 8 ans, jeune frère de la victime. Les témoignages de jeunes enfants ont toujours été très délicats, à la fois sur le plan humain mais aussi sur la valeur de preuve. Pour qu’un témoignage soit accepté devant un juge, la Cour devait d’abord s’assurer que le témoin comprenne ce qu’impliquait un témoignage sous serment. Voilà qui explique la nature des premières questions soumises par Me Ferron.

  • Vas-tu à l’école, mon petit bonhomme?
  • Oui.
  • Sais-tu ton catéchisme un peu?
  • Oui.
  • Combien il y a de Bon Dieu?
  • Un.
  • Rien qu’un Bon Dieu?
  • Maintenant, sais-tu ce que c’est qu’un serment?
  • … un serment?
  • Qu’est-ce que c’est que le Bon Dieu fait quand on ne dit pas la vérité?
  • Ceux qui ne disent pas la vérité vont en enfer.

Voilà qui fut apparemment suffisant à la Cour pour accepter en preuve les dires du jeune garçon. L’extrait suivant démontre d’ailleurs à quel point un témoignage d’enfant peut contenir des imprécisions.

  • Y allait-il chez vous des fois, Bidou?
  • Oui.
  • Dans le cours de l’été dernier y allait-il chez vous?
  • Non.
  • Il n’est pas allé chez vous déjà, lui?
  • Non.
  • Il n’a jamais été chez vous?
  • Il est venu rien que deux fois.
  • Tu l’as vu deux fois?
  • Oui.

Lorsque Me Ferron lui demanda de raconter ce qu’il avait vu, le jeune Alfred resta silencieux. Le procureur enchaîna alors rapidement en prenant une hart qui avait été, semble-t-il, déposée en preuve. Freddy expliqua alors que Lacombe s’en servait pour chasser les enfants de la maison, pendant que lui demeurait seul à l’intérieur avec Aurore.

En contre-interrogatoire, Me Duplessis tenta de lui faire admettre que son père lui avait dicté ce qu’il devait dire lors de son témoignage. Ensuite, on apprit que c’était le jeune Alfred et sa sœur Solange, 10 ans, qui avaient réussi à prendre cette hart à l’agresseur.

  • Comment as-tu fait pour lui ôter la hart avec Solange?, demanda Me Duplessis.
  • Avec le chien.

Autre ambiguïté, Arthur expliqua que Lacombe était venu vers les 2h00. Or, il est difficile d’imaginer le père faisant les foins en pleine nuit, particulièrement dans les années 1920. Les questions de Duplessis permirent de comprendre que l’enfant ne savait pas lire l’heure, au point où ce dernier dira, finalement, qu’il faisait soleil lors de l’incident. Quant à la mère, elle s’était absentée pour cueillir des framboises.

Finalement, Duplessis lui fit admettre que d’autres hommes allaient chez eux à la même époque, uniquement pour laisser subtilement entendre que l’agresseur pouvait être un autre que l’accusé. Plus tard, cette idée sera cependant rejetée par la victime elle-même.

Solange Béland, 10 ans, corrobora les principaux points soulevés par son petite frère. Elle le fit d’ailleurs avec beaucoup plus d’assurance. À son arrivée, Lacombe demandait si la mère était à la maison et lorsque les enfants lui disaient qu’elle n’était pas là, il saisissait sa hart et poussait la marmaille dehors, alors qu’il mettait au lit les plus petits. C’est alors que Me Ferron demanda à la fillette ce qu’elle faisait une fois à l’extérieur.

  • On retournait, on allait regarder dans la vitre.
  • As-tu vu quelque chose dans la vitre?
  • Oui.
  • Qu’est-ce que c’est que t’as vu?
  • Il l’accotait sur le sink [lavabo].
  • Après ça, qu’est-ce qu’il a fait?
  • Pas besoin de te gêner. Dis tout ce que t’as vu?
  • As-tu vu comme il faut?
  • Oui.
  • Dis au juge ce que t’as vu faire?
  • Bidou a ôté ses bricolles.
  • Après?
  • Il a baissé ses culottes jusqu’aux genoux.
  • Est-ce qu’il touchait à Aurore? Était-il assez proche d’Aurore pour lui toucher?
  • Il était proche d’Aurore.
  • Aurore, sa robe était-elle baissée?
  • Elle était levée.
  • Avez-vous vu les bras de Bidou?
  • Ils étaient manchés de même (le témoin fait un geste).
  • Il tenait Aurore?
  • Oui.
  • Aurore avait-elle des caleçons?
  • Oui.
  • Comment étaient-ils ses caleçons?
  • Ils étaient baissés.

La première agression s’était produite dans la cuisine et la seconde dans la grange. C’est lors de ce deuxième viol que Solange et son frère Arthur s’étaient servis du chien pour confisquer la hart à Bidou Lacombe.

Contre-interrogée par Me Duplessis, elle hésita sur le nombre exact de ses frères et sœur, avant de répondre « huit », tandis que son jeune frère avait parlé de « vingt ». Duplessis arriva également à démontrer que Solange ne savait pas du tout compter, au point où ce sont ses parents qui lui avaient dit qu’elle avait 10 ans.

Pour la seconde agression, Solange expliqua néanmoins qu’Aurore s’était dirigée vers la grange pour aller chercher du bois et que Bidou Lacombe l’y avait suivie.

  • Est-ce que c’était longtemps après la première fois ou le lendemain?
  • Le lendemain.

Le témoignage le plus attendu et sans doute le plus fascinant, fut celui de la victime. Aurore Béland avait 18 ans. Après lui avoir fait identifier l’accusé, assis dans le prétoire, Me Ferron l’invita à entrer dans les détails.

  • Qu’est-ce qu’il a fait quand il est allé chez vous?
  • Il faisait du mal. Je n’étais pas capable de m’en défendre. S’il avait resté chez eux ça aurait fait mon affaire.
  • Est-ce que c’est arrivé plusieurs fois?
  • Oui, monsieur.
  • Qu’est-ce que c’est qu’il faisait?
  • (le témoin pleure)

Les parenthèses ne sont pas de moi mais bien des transcriptions. Cette seule mention dans les notes suffit à toucher notre corde sensible et à mieux comprendre ce que cette pauvre jeune femme a dû subir au cours de l’été 1924. Les notes ne nous renseignent toutefois pas sur le temps que le procureur a pris pour lui laisser reprendre un peu ses esprits.

  • Vous dites qu’il faisait du mal, qu’est-ce qu’il faisait?
  • Il venait chez nous. Il me poignait, je n’étais pas capable de m’en défendre.
  • Qu’est-ce [qu’il] faisait sur toi, quand il vous poignait?[1]
  • Il faisait du mal avec moi.

Elle parla de « plusieurs » agressions, mais sans être en mesure de mettre un chiffre précis ou approximatif.

  • Qu’est-ce que c’est qu’il vous faisait quand il vous poignait, dites-le?
  • Il me poignait, il me jetait à terre puis …
  • Puis qu’est-ce que c’est qu’il faisait?
  • Il me poignait de force.
  • C’est bien ce garçon-là qui vous poignait de force comme ça?, demanda Me Ferron en pointant l’accusé.
  • Oui, monsieur.

Me Ferron alla se rasseoir. Sa preuve semblait suffisante pour obtenir une condamnation. En contre-interrogatoire, Me Duplessis voulut obtenir plus de détails. Le seul fait que nous retiendrons, cependant, c’est qu’Aurore a refusé d’accuser un autre homme. Le seul fautif était Bidou Lacombe.

Lorsqu’on analyse de tels dossiers dans les archives de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) on a souvent le réflexe de se demander que sont ensuite devenus les principaux acteurs d’une telle cause. En s’attardant à ces dossiers, les personnes impliquées dans ces affaires reprennent vie, du moins l’espace d’un instant.

Le registre de l’état civil nous montre une certaine Aurore Béland qui a épousé Édouard Charles St-Pierre à Louiseville le 1er septembre 1934. L’âge pourrait correspondre, puisqu’on la disait âgée de 27 ans au moment des noces. Toutefois, rien ne confirme à 100% qu’il s’agit bien de la bonne personne.

D’autre part, on retrouve un Désiré Lacombe mort à Ste-Angèle-de-Prémont le 2 octobre 1930. On le disait né en 1859. Toutefois, l’un de ses fils, lui aussi prénommé Désiré et né en 1900, est mort le 25 mai 1990 à Ste-Angèle-de-Prémont, près de Louiseville. Ce dernier était marié à une certaine St-Yves. Puisqu’il avait 24 ans au moment de l’agression, ce candidat semble être le bon, d’autant plus qu’en 1925 Me Ferron a utilisé l’expression « ce garçon-là » pour le désigner au moment du témoignage de la victime.

Quant à l’enfant qu’Aurore Béland aurait mis au monde, les questions restent en suspens. A-t-il survécu? A-t-il été adopté?


[1] Ce n’est pas une erreur de transcription; le procureur passe du tutoiement au vouvoiement dans la même question.

Condamnation d’Alphonse Beaudry, autre temps autres moeurs

            Aujourd’hui, l’avortement est un droit reconnu. Pour comprendre une certaine partie des archives judiciaires, il faut donc se replacer dans un autre contexte. Avant 1969, l’avortement était considéré comme un crime.[1] Si les lois ont changées, c’est que les mœurs ont aussi changées. Et par conséquent, il en va de même pour la mentalité des hommes de loi et des châtiments réservés aux « fautifs ».

C’est en travaillant sur mon projet d’indexation des dossiers judiciaires (PMAJC) qu’il m’a été donné de tomber sur le cas d’Alphonse Beaudry. La justice lui reprocha d’avoir commis un avortement au Cap-de-la-Madeleine, le 4 janvier 1927. Selon l’acte d’accusation, il aurait non seulement pratiqué un avortement sur la personne d’Alice Duval, mais il lui aurait également fait subir un mauvais traitement.

Le 15 mars 1927, la condamnation de Beaudry faisait la première page du quotidien Le Nouvelliste, qui apprenait à ses lecteurs que le très vilain personnage se méritait une sentence de 15 ans de pénitencier. À cette époque, rappelons que les peines de pénitencier étaient purgées à l’intérieur du déjà vétuste établissement de St-Vincent-de-Paul, près de Montréal.

Selon cette même source, la condamnation est tombée le 4 mars. Le journal parlait « d’un crime d’une extrême gravité ». Le juge Aimé Marchand se montra particulièrement sévère dans les propos qu’il adressa au condamné : « Vous comprenez toute l’horreur de ce crime et vous aurez l’occasion de la comprendre encore mieux. Je pourrais retrancher toute votre vie de la vie des êtres humains qui vous entourent. En effet, ce crime peut être puni par l’emprisonnement à perpétuité. Je prends en considération le milieu où vous avez vécu, la formation et le destin qu’il est probable que les enfants que vous avez empêché de naître auraient eus »[2].

Lorsque le juge Marchand lui offrit l’occasion de dire quelque chose, « l’accusé était d’une pâleur de cire. Il balbutia quelque chose que l’on ne pouvait comprendre, et Mtre Léopold Pinsonneault, représentant le procureur de Beaudry, Mtre Jean-Marie Bureau, retenu à sa chambre par la maladie, implora la clémence du président du tribunal, rappelant que dans le cas de Beaudry, c’était le premier verdict de culpabilité rendu devant Sa Seigneurie ».

Lorsque le magistrat prononça la sentence, « la figure de Beaudry se congestionna soudain, et devint toute pourpre. Puis avant que les gardes qui se trouvaient à chaque extrémité eussent le temps de deviner ce qui se passait le malheureux pivota un peu sur lui-même, et s’affaissa lourdement comme une masse. On l’aurait assomé [sic] en plein front que l’effet n’eût pas été plus foudroyant. Un garde se pencha en même temps et releva Beaudry, puis M. Willie Poisson, gouverneur de la prison, le prit dans ses bras et le transporta dans une salle au dehors de l’enceinte de la Cour »[3].

Peu de temps après, l’état du condamné fut telle qu’on appela un médecin, le Dr Hudon Normand. Selon Le Nouvelliste, Beaudry avait pris la fuite en Haute Mauricie au milieu « d’un froid sibérien ». C’est le grand connétable Joseph Doyon qui l’avait retrouvé dans un camp de bûcherons avant de le ramener à Trois-Rivières.


Archives :

Procès expéditifs, Bibliothèque et Archives nationales du Québec, R. c. Alphonse Beaudry (3A 06-5103B 1925-1927)


[1] https://www.educaloi.qc.ca/capsules/la-legalite-du-droit-lavortement

[2] Le Nouvelliste, 15 mars 1927.

[3] Ibid.

Blanche DeBlois Landry, de sage-femme à meurtrière

Le sacristain Armand Colbert. C’est lui qui a découvert le corps du bébé sans nom dans l’église des Sept-Allégresses à Trois-Rivières, en décembre 1926.

Au Cap-de-la-Madeleine, en décembre 1926, Blanche DeBlois Landry a aidé sa fille, Marie-Rose Landry, à accoucher d’un petit garçon. Ce n’était pas la première fois qu’elle procédait ainsi. Que ce soit par crainte de son conjoint, comme nous le verrons d’après les preuves contenues dans le dossier judiciaire, ou la pression sociale exercée envers les femmes qui accouchaient hors mariage, il demeure que Blanche a tué cet enfant. Selon les documents légaux conservés à Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) à Trois-Rivières, elle aurait « étouffé » le poupon avant de le placer dans une valise et de le faire disparaître.

Les années passèrent sans que Blanche soit inquiétée par la justice puisque personne, apparemment, ne connaissait la courte existence qu’avait eue cet enfant. En fait, le sacristain de l’église des Sept-Allégresse, Armand Colbert, en avait eu connaissance puisque c’est lui qui avait trouvé le petit cadavre. Toutefois, comme celui-ci n’avait jamais été identifié, personne ne pouvait remonter la piste jusqu’à Blanche Landry.

Puis le 18 avril 1931, Blanche rendit visite à sa voisine Angélina Bellemare, épouse de William Côté. Cet après-midi-là, Marie-Anne Massicotte, 33 ans, prit également part à l’étonnante conversation qui allait suivre. Blanche, maintenant âgée de 42 ans, sentit soudainement le besoin de vider son sac. Elle se plaignit d’abord du fait que sa fille ne lui donnait plus aucune nouvelle. Frustrée par cette situation, elle décida de parler de cet accouchement clandestin auquel elle avait participé il y avait presque 5 ans.

Angélina mettra cependant quelques mois à réfléchir à tout cela. En septembre, elle se décida à se rendre jusqu’au palais de justice de Trois-Rivières pour révéler la teneur de cette conversation au greffier Vigneau.

Le 18 septembre 1931, Blanche DeBlois Landry était arrêtée et conduite à la prison de Trois-Rivières. D’après le dossier, on apprend qu’elle était la mère de trois enfants. Elle était d’origine française mais habitait au Cap-de-la-Madeleine depuis 12 ans. Son dossier stipule également qu’elle avait été traduite en justice à deux reprises, mais sans qu’on précise pourquoi.

Le 2 octobre 1931, elle comparaissait devant le juge François-Xavier Lacoursière. Les deux avocats les plus férus de la région étaient à leur poste. Du côté de la Couronne on retrouvait Me Philippe Bigué, et à la défense Me Jean-Marie Bureau. Ces deux-là s’étaient affrontés à plus d’une reprise. Par exemple, Bigué avait fait condamner Alexandre Lavallée à la pendaison en 1927, alors que dans un autre duel juridique survenu en mars 1930 c’était au tour de Me Bureau de remporter la partie en obtenant que son client Andrew Day, responsable d’un octuple meurtre commis à la hache, soit envoyé en institution psychiatrique plutôt que sur l’échafaud.

Marie-Anne Massicotte, épouse d’Arthur Marcotte, fut le premier témoin entendu. Elle connaissait l’accusée depuis deux ou trois ans. En lui demandant de rassembler ses souvenirs de la rencontre du 18 avril 1931, Me Philippe Bigué lui demanda de donner les détails de cette étrange conversation.

  • Qu’est-ce qui s’est passé au cours de cette entrevue?, questionna Me Bigué.
  • Elle s’est mise à nous parler de sa fille Marie-Louise. Elle a dit : « ma fille, c’est une sans cœur. Depuis qu’elle est partie, elle ne m’a pas écrit. Je l’ai toujours cachée à venir jusqu’aujourd’hui, à présent je vais la déclarer. Elle a eu un bébé avec Wellie Germain, c’est une petite fille. Rendu au soir je l’ai prise et j’ai été la porter à l’hôpital Saint-Joseph. Elle a été une secousse et elle a eu un autre enfant, ça appartenait à Henri Beaudry. Cet enfant-là lui ressemblait comme deux gouttes d’eau, à son père. C’est moi-même qui l’ai mis au monde, tous les deux ». Pour le mettre au monde, elle a dit qu’elle n’avait pas d’huile dans sa lampe pour s’éclairer et qu’elle s’éclairait avec des allumettes. Elle a dit qu’elle avait eu bien de la misère. Après ça il a voulu brailler, elle l’a pris, elle l’a mis dans la valise.

Blanche aurait également dit vouloir éviter que son « chum », Armand Piché, entende les pleurs de l’enfant. C’est ainsi qu’elle aurait mis le poupon dans une valise. Une fois le bébé mort, elle l’a enveloppé dans un linge blanc, l’a déposé dans une boîte qu’elle inséra dans une valise. Pour finir, elle avait verrouillé la valise.

Marie-Anne Massicotte ajouta que l’accusée « a attendu qu’il fasse bien sombre pour aller le porter à l’église des pères sur la rue St-Maurice ».

  • Elle a pris une voiture pour se faire conduire et elle a dit qu’après avoir été embarquée elle a pris la boîte et elle l’a mise sous sa mante en laine rouge. Rendue à l’église des pères elle a dit aux gens de la voiture d’arrêter qu’il fallait qu’elle aille payer un siège. Elle a débarqué, elle a entré dans l’église où il faisait bien sombre. Elle a dit : « quand j’ai vu ça j’ai monté en haut [sic], ça été juste pour monter, c’était bien sombre, j’ai été déposé [sic] la boîte tout près de l’orgue ».
  • Avez-vous dit, madame, si Blanche Landry, l’accusée, vous avait déclaré dans quelle année c’était?
  • Oui, dans l’année 1926.
  • Vous a-t-elle dit dans quelle saison?
  • Dans l’automne tard, en arrivant aux fêtes.
L’acte d’accusation au dossier de Blanche DeBlois Landry.

La Cour entendit ensuite le témoin Angélina Bellemare, 42 ans, épouse de William Côté. Celle-ci corrobora principalement le témoignage de Marie-Anne. Blanche leur avait avoué avoir mis au monde le bébé de sa fille pour éviter que tout le monde le sache. D’une certaine façon, cette cause met en lumière l’existence d’accouchements clandestins résultant de relations hors mariage. Quant au petit garçon, que Blanche avait tué, il était le fils d’Henri Beaudry.

Le seul détail supplémentaire qu’on apprend par cette comparution est que Blanche Landry serait restée chez elle de 14h00 à 16h00 environ lors de cette fameuse conversation du 18 avril 1931. En d’autres mots, si Blanche Landry n’avait jamais parlé ce jour-là elle n’aurait probablement jamais été accusée devant la justice.

Toutefois, Angélina fut contre-interrogée par Me Jean-Marie Bureau, qui lui fit remarquer que depuis cette conversation elle avait mis du temps à révéler ce qu’elle savait. En août ou en septembre 1931, elle était venue en parler au greffier Vigneau, au palais de justice.

  • C’est la première fois que vous avez pensé d’en parler?, questionna Me Bureau.
  • Oui, je n’avais pas d’affaires à en parler avant.
  • Pourquoi aviez-vous plus d’affaires il y a deux mois?
  • Ça m’est venu dans l’idée d’en parler, j’en ai parlé, je ne peux pas dire autrement.
  • Vous n’aviez pas plus d’affaires à ce moment-là?
  • C’est parce que je voulais le dire.
  • Vous n’aviez pas de raisons spéciales?
  • Je crois que je n’avais pas de raison d’en parler pour rien.
  • Croyez-vous avoir parlé pour rien?
  • Non, je calculais que c’était bien utile, elle en avait déjà bien fait.

Il ressortit de ce témoignage que Blanche Landry se rendait chez elle deux ou trois fois par jour, tandis qu’Angélina n’avait pas mis les pieds chez celle-ci depuis 15 ans. Ce dernier détail contredit cependant les informations contenues dans le dossier judiciaire puisqu’on y indique que Blanche DeBlois Landry habitait au Cap-de-la-Madeleine depuis 12 ans.

Angélina jura également ne jamais s’être disputé avec Blanche. Ce fut donc sans succès que l’avocat de la défense tenta de lui faire dire qu’il y avait un quelconque motif de vengeance derrière cette dénonciation.

C’est alors que la Couronne appela le témoin Armand Colbert, un sacristain de 38 ans. C’est lui qui avait trouvé le corps du poupon déposé dans l’église.

  • Le soir, entre 19h00 et 20h00, j’ai trouvé une boîte dans l’église, dans la tour tout près de l’orgue et j’ai descendu cette boîte en bas, je l’ai ouverte pensant pouvoir trouver le possesseur et j’ai trouvé un corps d’enfant dans la boîte. Je l’ai transportée au bureau de la cure pour la montrer au curé. Le Père curé a ouvert la boîte et il a regardé l’enfant et il l’a envoyée porter à la station de police.
  • Vous l’avez vu vous-même?, demanda Me Bigué.
  • Oui.
  • Était-ce un garçon ou une fille?
  • Je ne peux pas dire.
  • Vous êtes allé la porter?
  • À la station, au capitaine Cossette.
  • À qui l’avez-vous remise?
  • Au capitaine Cossette lui-même.

La Couronne appela ensuite le capitaine Wilbrod Cossette, 53 ans, de la police de Trois-Rivières. Il se souvenait parfaitement de la visite du sacristain Colbert en décembre 1926. C’est ce qui mit fin aux audiences. La Couronne en avait assez pour obtenir la condamnation de Blanche DeBlois Landry, ou alors pour négocier avec elle un plaidoyer de culpabilité pour une accusation réduite, comme ça semble avoir été le cas par la suite.

Capitaine Wilbrod Cossette de la police de Trois-Rivières.

Le 17 novembre 1931, Blanche DeBlois Landry comparut devant le juge Aimé Marchand au palais de justice de Trois-Rivières pour recevoir sa sentence. Selon ses propres aveux, elle avait été reconnue coupable de l’accusation de « suppression de part ».

Le lendemain, elle signait un document stipulant qu’elle renonçait à son droit d’aller en appel et que, par conséquent, elle acceptait le jugement rendu contre elle par le juge Marchand. Le même jour, elle était condamnée à deux ans de prison au pénitencier de Kingston. Elle irait donc rejoindre Marie-Anne Houde, la célèbre marâtre, qui purgeait sa peine d’emprisonnement à vie à Kingston depuis 1921 pour le meurtre d’Aurore Gagnon.

Le fait de plaider à cette accusation réduite lui imposait une peine moins imposante que celle prévue pour meurtre. Mais la question demeure : Blanche Landry aurait-elle accepté un marché pour éviter la peine de mort?

Selon Le Nouvelliste, le juge Marchand aurait fait la morale à deux condamnés ce jour-là, dont la meurtrière du bébé inconnu : « Ces sentences, dit-il, acceptez-les avec toute la contrition de votre cœur. Vous avez été trouvés coupables par un jury honnête, intelligent et consciencieux. Vous pouvez encore être des sujets utiles si vous vous soumettez. Si, au contraire, vous vous révoltez, c’est la guerre contre la société et c’est la société qui vous vaincra, car vous ne vaincrez pas la société ».

On ignore ce qu’est devenue Blanche DeBlois Landry après ses démêlés avec la justice. En revanche, on sait qu’Angélina Bellemare est morte à Trois-Rivières le 23 août 1962.

Le sacristain Armand Colbert, né en 1893, s’est éteint à Trois-Rivières le 14 juillet 1965. Pour souligner sa mort, Le Nouvelliste publia un article rappelant ses 50 ans de services comme sacristain à l’église des Sept Allégresses. Il aurait confié à un ami que « j’aimerais être sacristain jusqu’à mon dernier soupir ». À l’arrivée du Père Vidal, qui se préparait à célébrer la première messe de 6h45, il avait trouvé Colbert étendu par terre et sans vie.

En 1936, le capitaine Wilbrod Cossette sauva la vie à une femme lors d’un incendie. Il est décédé quatre ans plus tard, le 27 février 1940, des suites du diabète. Il comptait plus de 26 ans de services au sein du corps policier de la ville de Trois-Rivières. Entré dans la police en 1913, il devenait capitaine en 1916 et sous-chef en 1934, sous les ordres d’Alide Bellemare qui avait succédé à Jules Vachon. Cossette était originaire de Ste-Geneviève-de-Batiscan, né le 3 juin 1878.

 

Trouvaille archivistique: le procès d’Alexandre Lavallée

            Le 30 avril dernier, le projet PMAJC (Portrait de la Mauricie par les archives judiciaires criminelles) a permis de faire la découverte des transcriptions sténographiques d’un procès datant de 1927 que l’on croyait détruites ou perdues.

J’étais à la recherche de ces documents depuis quelques années déjà.  En fait, il existait déjà un fragment du dossier à BAnQ Trois-Rivières, un autre à BAnQ-Québec et finalement un dernier aux archives de BAC à Ottawa.

Pour la première fois, les transcriptions de l’enquête du coroner et du procès sont facilement repérables par les chercheurs.  Désormais, BAnQ Trois-Rivières pourra leur présenter un dossier plus complet.

Connaissant l’importance qu’ont les transcriptions des témoignages lors d’un procès, Historiquement Logique pourra bientôt reconstituer une histoire beaucoup plus détaillée de cette affaire d’ici quelques semaines.  Comme je le mentionnais au cours de la conférence donnée à l’APTDQ le 27 avril dernier à Montréal, ces documents de valeur primaire ont une importance inestimable pour la reconstitution historique des événements.  Or, il existe deux rumeurs à propos de l’affaire Lavallée.  Est-ce que cette découverte nous permettra d’éclaircir les faits?

Le projet PMAJC est en train de faire ses preuves puisque l’indexation de tous les dossiers judiciaires permet de découvrir ceux qui ont pu être classés de manière erronée, comme ce fut le cas pour celui-ci.  Ceci dit, le respect interne et externe des fonds d’archives ne permet pas de regrouper ces transcriptions avec les autres fragments du dossier.  Le chercheur devra donc consulter plus d’un fonds d’archives pour s’assurer d’une recherche exhaustive.

Rappelons qu’Alexandre Lavallée, un septuagénaire habitant le 4e rang de St-Étienne-des-Grès, a sauvagement battu sa fille à mort en août 1926, apparemment pour obtenir des faveurs sexuelles.  Au terme d’un procès simple et efficace présidé par le juge Aimé Marchand, Lavallée deviendra l’un des sept pendus de toute l’histoire de la vieille prison de Trois-Rivières.

La réalité des avortements illégaux

(image: Pixabay)

Le 22 février 1921, le constable Jean-Baptiste Verrette de la Police Provinciale déposa une plainte officielle devant un juge de paix et à partir de laquelle on rédigea l’acte d’accusation suivant : « dans le cours des mois de décembre, 1920, et de janvier 1921, dans les villes de Shawinigan et de Grand’Mère, District des Trois-Rivières, Albert Collin, médecin-chirurgien de la ville de Grand’Mère, s’est rendu coupable du crime qualifié : « procurer l’avortement », alors que le dit Albert Collin, dans le but de procurer l’avortement d’une femme alors enceinte, savoir Alphonsine Daigneault, lui administre, fit administrer et fit prendre, illégalement, des « drogues » ou autres substances délétères, et fit illégalement usage, sur la personne de la dite Alphonsine Daigneault, d’instruments ou d’autres moyens, dans le but de procurer son avortement […] ».

Dès le lendemain, on procédait à l’arrestation du médecin de 46 ans, qui était marié et père de trois enfants.  Originaire de Montréal, Albert Collin était installé dans la municipalité de Grand-Mère depuis 8 ans.  Le dossier judiciaire permet de constater que celui-ci avait déjà été traduit en justice à deux reprises, mais on ignore cependant pour quels motifs.

Le jour même de son arrestation, une caution de 5 000$ fut payée par un autre médecin du nom de J. E. Collin, probablement un membre de sa parenté.

Le 3 mars 1921, l’enquête préliminaire s’ouvrit avec Me François-Xavier Lacoursière dans le rôle du procureur de la Couronne, tandis que la défense du médecin était assurée par Me François Lajoie.

Le premier témoin appelé fut Arthur Ferron, 43 ans, qui pratiquait la médecine à Grand-Mère depuis 18 ans.  Il se rappelait évidemment d’une mademoiselle Daigneault[1] qui, vers décembre 1920, s’était présenté à son bureau en compagnie de sa mère.  « Madame Daigneault m’a dit que sa jeune fille était en retard dans sa menstruation et elle m’a demandé des remèdes pour la débarrasser », dit-il. Le Dr Ferron s’était cependant montré ferme en leur disant qu’il ne s’occupait pas de ces cas-là, bien que la mère avait insisté pour obtenir quelque chose.

En contre-interroger, Me Lajoie n’eut qu’une seule question.

  • Vous n’avez pas fait d’examen?
  • Non.

La Couronne appela ensuite Alphonsine Daigneault, 17 ans, qui se décrivit au greffier comme une résidente de Shawinigan Falls.  Comme le voulait la procédure, ce fut au procureur de la Couronne de débuter l’interrogatoire de cette adolescente qui était au cœur même de l’affaire.

Bien évidemment, puisqu’on parlait d’une accusation d’avortement c’est qu’il y avait d’abord eu conception, et la tâche de Me Lacoursière fut donc de reconstituer partiellement la chaîne des événements.  Puisqu’il ne s’agissait que d’une enquête préliminaire, il n’était pas nécessaire d’entrer dans tous les détails mais à tout le moins fallait-il s’attarder sur les éléments primordiaux destinés à justifier la tenue d’un procès.

  • Vous connaissez monsieur Cumming?, demanda Me Lacoursière.
  • Oui.
  • Qu’est-ce qu’il fait?
  • Quand je l’ai connu, il travaillait à l’office de l’Aluminium.
  • Depuis combien de temps le connaissez-vous?
  • Depuis 1919.
  • C’est votre ami?
  • Oui.
  • Au mois de décembre dernier, êtes-vous allé à Grand-Mère?
  • Oui.
  • Avec qui étiez-vous?
  • Avec ma mère et le petit Cumming.
  • Vers quelle date du mois de décembre?
  • Bien, on a été au mois de novembre nous autres, la première fois qu’on a été à Grand-Mère.
  • Avec qui étiez-vous?
  • Le 27 novembre, on était avec maman.

Si Me Lajoie s’objecta « à toute question pouvant résulter de faits qui se seraient passés dans le mois de novembre », on ignore cependant ce que fut la réponse du juge.

  • Qu’est-ce vous aviez?, questionna encore Me Lacoursière.
  • J’étais pour avoir un enfant.
  • Depuis combien de temps saviez-vous ça?
  • Depuis le mois d’août ou septembre.

Alors qu’Alphonsine et sa mère s’étaient rendues auprès du Dr Ferron, Cumming était resté dehors à les attendre.  Elle avoua avoir demandé à ce premier médecin « quelque chose pour moi-même, s’il était capable de nous donner des remèdes » et « pour essayer à me détourner et puis il nous a dit qu’il n’était pas capable ».  Elle ajouta que ses dernières règles remontaient au 10 septembre, ce qui lui faisait dire qu’elle attendait un enfant.

  • Maintenant, avez-vous eu des relations avec un homme?
  • Qu’est-ce que c’est que des relations?
  • Vous aviez un ami?
  • Oui.
  • Avez-vous fait quelque chose avec votre ami?
  • Oui.
  • Vous avez eu des relations charnelles avec un de vos amis?
  • Oui.
  • C’est depuis ce temps-là que vous avez constaté que vous n’aviez pas vos règles?
  • Oui.
  • Qu’avez-vous dit au Dr Ferron?
  • J’ai dit qu’on avait été voir le prêtre pour essayer à se marier – monsieur Dusablon de Shawinigan – et qu’il n’avait pas voulu nous marier parce qu’il [Cumming] était protestant et moi catholique.
  • Comment l’appelez-vous celui qui voulait vous marier?
  • Edouard Cumming.
  • Celui avec qui vous aviez eu des relations?
  • Oui.
  • Pour quelle raison vouliez-vous vous marier?
  • J’étais pas bien.
  • Parce que vous étiez partie pour la famille [enceinte]?
  • Oui.

C’est donc à la suite de ce refus du clergé que la jeune fille s’était tournée vers la solution de l’avortement illégal, d’abord en s’adressant au Dr Ferron, qui avait catégoriquement refusé.  Alphonsine ajoutera que sa mère avait demandé à Ferron des médicaments pour « essayer à me démancher ».  Mais la réponse de ce médecin était demeurée la même.  Toutefois, on apprit alors que ce serait le Dr Ferron qui les avait ensuite recommandé au Dr Collin, où elles s’étaient immédiatement rendues pour soumettre la même demande.

Après un premier refus, le Dr Collin avait accepté de prescrire d’abord 30 « capsules » pour un coût de 2.50$ en disant que si ces pilules ne causaient aucun changement de revenir le voir.

  • Il a accepté l’argent?
  • Oui.

Cumming n’avait cependant pas accompagné sa copine lors de cette seconde visite au cabinet du Dr Collin.

  • Là, reprit Alphonsine, il nous a dit la première fois que si ça ne faisait pas qu’il allait parler à une femme et si la femme consentait, qu’il essaierait à me démancher avec des outils et qu’il m’enverrait chez cette femme et qu’il finirait l’ouvrage là. Et la femme n’a pas déménagé quand on y a été la veille de Noël.  Il a dit qu’elle n’était pas déménagée[2].

Le Dr Collin serait ensuite revenu le 6 janvier 1921.  Il fut question que le Dr Collin ait eu l’intention d’envoyer Alphonsine chez une certaine femme qui ne sera jamais identifiée au cours de l’enquête, exception faite que si elle ne déménageait pas, laissant entendre que son loyer actuel ne fournirait pas suffisamment de commodités pour pratiquer l’avortement.  Me Lacoursière profita également de sa présence à la barre pour lui faire préciser que lors de la première visite l’accusé lui avait bien demandé de garder le silence sur cette affaire, ce qui prouvait bien que le médecin connaissait l’illégalité de son geste.

Le 6 janvier, le Dr Collin débarquait du train à Shawinigan en compagnie d’une « petite fille avec un chapeau rouge » qui ne sera jamais identifiée et qu’il laissera sans doute quelque part peu de temps après puisque c’est en solitaire qu’il s’était présenté chez les Daigneault.  Dans le logement, il trouva deux autres femmes, ce qui lui aurait fait dire qu’il y avait trop de monde pour faire l’ouvrage convenablement.  Il aurait donc proposé de louer une chambre quelque part dans Shawinigan, mais Alphonsine avait refusé.  Le médecin avorteur s’était donc absenté quelque temps pour revenir vers 16h00 pour constater que, finalement, les deux femmes avaient quittées les lieux.  Toutefois, la grand-mère d’Alphonsine se trouvait toujours dans l’appartement puisqu’elle s’occuper à préparer le repas pour un jeune enfant.  Le Dr Collin aurait donc entraîné sa patiente dans une chambre.

  • Là, il m’a fait quelque chose sur le lit. Il m’a mis des pansements.  Il m’a travaillé avec un outil, après ça je me suis levée.
  • Vous étiez endormie?
  • Non, réveillée.
  • À quelle partie de votre corps s’est-il servi de cet instrument-là?
  • En bas?
  • En bas.
  • A-t-il pénétré ses instruments?
  • Oui.
  • Dans le bas du ventre?
  • Oui.
  • Vous avez vu ça comme il faut?
  • Oui.
  • Maintenant, qu’est-ce qui s’est passé après avoir travaillé avec ses instruments?
  • Il s’en est retourné.
  • Est-ce qu’il est sorti quelque chose?
  • Pas grand-chose.
  • Vous l’a-t-il montré?
  • Rien que des morceaux de sang. Après ça, on a été cherché un plat d’eau.  Il a lavé ses outils.  Là, on voyait le sang dans l’eau.
  • Vous n’avez pas vu un commencement de quelque chose?
  • Non, rien.
  • C’est tout ce qui s’est passé?
  • Oui.
  • Vous a-t-il donné des remèdes?
  • Oui, une petite bouteille de remèdes. Si mes règles venaient qu’à trop runner [sic] que ça serait fini, de prendre ça avant d’aller au bout de mon sang.

Le samedi soir, Alphonsine dira avoir eu de soudaines douleurs au bas du ventre, une situation fort pénible qui s’était prolongée durant toute la nuit.  Le lendemain après-midi, sa mère avait loué une voiture pour aller à la rencontre du Dr Collin, qui lui avait répondu que si sa fille était incapable d’endurer ces douleurs alors elle devrait se tourner vers un autre médecin.  Et c’est précisément ce qui arriva puisque le même soir Cumming alla demander l’aide du Dr Deschênes[3].  Celui-ci avait d’abord examiné Alphonsine pour conclure que le processus n’était pas suffisamment avancé, disant qu’il allait devoir revenir à l’aube vers 5h00, ce qu’il fit.  Ainsi donc, il paracheva « l’ouvrage » déjà entamé par le Dr Collin.

  • Qu’est-ce qui est sorti?
  • Je me suis réveillé et maman avait le petit bébé.
  • Avez-vous payé pour ça?
  • Il a dit : « si vous êtes capable de me payer vous me paierez et si vous n’êtes pas capable c’est un bien que je vous rends ».  C’est tout ce qu’il a dit.

Alphonsine s’était rendu auprès du père Dusablon afin de lui porter le petit cadavre de l’enfant, mais celui-ci avait cherché à obtenir le nom du docteur responsable de cet avortement, un acte à la fois condamné par la loi des hommes mais aussi par celle de Dieu.  Le curé avait également insisté pour qu’elle dénonce le médecin fautif en plus de la menacer de la possibilité de se retrouver à l’école de réforme.  Le 2 février 1921, elle retournait voir le Dr Collin pour tenter de lui soutirer de l’argent.  Soumise à une certaine pression sociale et craignant l’école de réforme, Alphonsine envisageait alors la fugue.  Mais tout ce que le Dr Collin trouva apparemment à dire, c’est de transmettre son étonnement que la jeune fille n’ait pas confié le petit corps au « Couvent des Trois-Rivières » plutôt qu’au curé Dusablon.

Après sa sortie du cabinet, elle avait retrouvé Cumming pour lui expliquer son échec d’avoir pu obtenir quoi que ce soit de Collin.  Alors Cumming était entré et, après une vingtaine de minutes, en était ressorti avec 50$.

  • Est-ce que cet enfant-là vivait?
  • Le docteur l’a ondoyé, le Dr Deschênes.
  • Combien avait-il de mois?
  • À peu près 3 mois ou 3 mois et demi.
  • Quand vous l’avez vu il était mort?
  • Oui, l’ouvrage était fini.

Pensant très probablement à jeter une partie du blâme sur Alphonsine, Me Lajoie lui fit ensuite avouer avoir célébré son 17ème anniversaire le 30 août 1920.  C’est donc dire qu’elle fréquentait Cumming depuis au moins l’âge de 16 ans.  En fait, ce contre-interrogatoire permit d’apprendre que l’adolescente habitait chez sa grand-mère Olivine Veillet, au 216 de la rue de la Station à Shawinigan, où elle l’aidait dans ses tâches reliées aux pensionnaires.  En 1918, Alphonsine avait également travaillé à « la shop de coton à Shawinigan » durant environ un an, époque où elle n’était âgée que de 14 ou 15 ans, sortant alors uniquement avec des copines.  Sa rencontre avec Cumming remontait à juin 1919.  Depuis ce temps, dit-elle, elle n’avait connu aucun autre petit ami que lui.  Ce fut alors que Me Lajoie tenta de la prendre en défaut.

  • Avez-vous déjà été malade?
  • Jamais.
  • Vous n’avez pas souffert de la maladie de rein?
  • Non.
  • Vous vous êtes plainte à personne?
  • Je l’ai dit au docteur lui-même.
  • Que vous aviez mal au rein?
  • Pour avoir des capsules.
  • C’était dans le but d’obtenir des capsules?
  • Oui, je n’étais pas malade du tout.
  • Vous admettez que vous avez, ce jour-là, conté un mensonge?
  • Oui.

Lorsque l’avocat de la défense lui fit admettre que Cumming pensionnait au même endroit qu’elle, c’est-à-dire chez la grand-mère Olivine, on comprit que c’était peut-être là que leur rencontre s’était déroulée en juin 1919.

  • Quand le mois d’octobre est arrivé, avez-vous essayé à prendre quelque chose pour avoir vos règles?
  • Non, rien qu’après le 27 novembre, j’ai commencé à prendre les capsules du Dr Collin.

On perçut la possibilité d’une contradiction lorsqu’elle expliqua en avoir d’abord discuté avec sa mère avant de se tourner vers Cumming, mais lorsque Me Lajoie lui demanda de préciser le moment elle se reprit aussitôt en disant qu’elle leur en avait parlé « les deux ensemble ».  Point important, l’idée de l’avortement ne provenait pas de Cumming.

  • Est-ce dans ce temps-là qu’il a été question de vous marier?
  • C’est le 26 novembre. On est venus à Trois-Rivières.  On a essayé à se faire marier par l’évêque et il n’a pas voulu.  On a été voir le prêtre et le prêtre a dit qu’il ne pouvait pas, à cause que le père du garçon ne voulait pas qu’on se marie.  Le lendemain, on est parti.  On est venu à Trois-Rivières.  On a été à la cathédrale.  Là, l’évêque n’a pas voulu.  On a été voir le ministre anglais ou irlandais.  Le petit Cumming le connait.
  • Le ministre protestant?
  • Oui, et il a dit que sans le consentement de son père qu’il n’était pas capable. Ensuite, je suis venue ici avec maman.

Bien sûr, il fallait en savoir un peu plus à propos de ces médicaments, puisqu’en déterminant leur utilité on pourrait sans doute apporter des précisions au dossier.  Alphonsine, qui avait remarqué le nom du médicament sur le contenant ne pouvait cependant pas se le rappeler de manière exacte, alors Me Lajoie lui fit une suggestion.

  • Apergol?
  • Oui, c’est ça.
  • La direction était-elle marquée sur la boîte?
  • Le Dr Collin a dit : « tu prendras ça une ou deux », je pense, « après chaque repas ou avant ». Je ne me rappelle pas.

Malheureusement, le témoin dira avoir jeté la boîte, dont elle avait consommé toutes les capsules qui lui avaient d’ailleurs donné quelques effets secondaires, tels des étourdissements.  Si son travail habituel était de desservir la table et de servir les pensionnaires, elle dira ne pas avoir travaillé au cours de cette période, ce qui revenait à dire que ce n’était pas l’activité physique intense qui avait provoqué les premiers signes de l’avortement mais bien l’intervention de l’accusé.  Me Lajoie la questionna d’ailleurs sur ses activités de loisir, mais Alphonsine admettra seulement aller « aux vues » (cinémas) avec ses copines, avec lesquelles il pouvait également lui arriver de prendre des marches le soir.

  • Avez-vous gardé votre corset tout le temps?
  • Oui.
  • Vous serriez-vous pour ne pas que ça paraisse?
  • Ça ne paraissait pas, ce n’était pas assez avancé.

De novembre à février, elle ne s’était déplacé que pour aller consulter le Dr Collin et que l’absence de ses règles depuis le 10 septembre 1920 avait été le seul indicateur pour lui faire comprendre qu’elle était enceinte.

Me Lajoie se devait évidemment de revenir sur la journée du 6 janvier 1921, où elle s’était retrouvée seule dans une chambre en compagnie du Dr Collin.

  • La première fois qu’il est venu, dit-elle, il est venu deux fois. Il est débarqué du train à 14h45 ou 14h40 et il s’est en allé avec la fille.  Je ne l’ai pas suivi, j’ai resté chez nous et après ça il a laissé la fille et il s’est en venu.  Il a frappé à la porte et Cumming a été ouvrir.  Après ça, on a rentrés dans la chambre et il s’est mis à nous parler.  Il m’a assise sur ses genoux.
  • Votre mère n’y était pas?, demanda Me Lacoursière.
  • Maman s’est assise sur la valise et moi sur une chaise. Après ça, il a dit : « il y a trop de monde pour faire l’ouvrage ici ».  Il a dit : « je vas louer une chambre au Riverside, tu vas venir me rencontrer ».  J’ai dit : « Non.  Si vous n’êtes pas capable de faire l’ouvrage ici, je n’y vas pas ».

Si elle fut incapable de fournir le moindre détail sur l’opération elle-même et les instruments utilisés, Alphonsine estima que le tout avait duré entre quinze et vingt minutes.  Me Lajoie remit aussitôt en doute sa parole en parlant plutôt cinq minutes, ce qu’elle nia fermement.

Afin de démontrer que l’intervention de son client n’avait pas été si épouvantable, Me Lajoie lui fit admettre qu’elle avait ensuite vaqué normalement à ses occupations sans même ressentir la moindre incommodité; pas le moindre mal de tête.  Mais le samedi 8 janvier, les douleurs étaient soudainement apparues.

Me Lajoie la prit ensuite en défaut en lui faisant admettre que, outre les médicaments du Dr Collin, elle avait subi un autre traitement « maison » qui consistait à garder les pieds dans de l’eau chaude.  Pourtant, peu de temps avant, elle l’avait nié.

  • Pourquoi vous mettait-elle [sa mère] les pieds dans l’eau chaude?
  • Elle ne me l’a pas dit.
  • Est-ce le soir ou le matin?
  • Le soir avant de me coucher.
  • À quelle heure vous êtes-vous couchée ce soir-là?
  • Pas tard. Je me suis couché à 21h30 ou 21h40.
  • Le lendemain, vous avez travaillé comme de coutume?
  • Oui.
  • Vous ne vous êtes pas sentie incommodée?
  • Non.
  • Le Dr Deschênes est venu chez vous et il vous a endormi?
  • Oui.
  • Vous êtes-vous réveillée longtemps après que le Dr Deschênes eut fait l’ouvrage dont vous avez parlé?
  • Quand je me suis réveillée, il était parti.
  • Avez-vous vu quelque chose qui sortait de vous?
  • Oui.
  • Qu’est-ce que c’était?
  • Ils m’ont montré l’enfant.
  • Combien grand?
  • Comme ça (10 pouces à peu près)[4]
  • Était-il formé?
  • Oui.
  • Qu’en avez-vous fait?
  • Le Dr Deschênes nous a dit d’aller le porter au presbytère.
  • À qui l’avez-vous donné?
  • Au curé lui-même, monsieur Dusablon.
  • Avez-vous [été] malade longtemps après?
  • J’ai été 9 jours au lit.

Suite à un ajournement qui permit à tout le monde d’aller dîner, les membres de la Cour revinrent pour entendre Me Lacoursière soumettre quelques questions supplémentaires à Alphonsine.  C’est alors qu’on apprit de la bouche de la jeune femme qu’un mystérieux personnage était venu chez sa mère livrer un papier.

  • Quel papier?, demanda Me Lacoursière.
  • Toute personne qui donne son consentement à une autre personne d’essayer à se démancher a 7 ans de prison. Maman a pris ce papier-là et elle l’a mis dans sa poche de tablier.
  • Qu’est-ce qu’il a dit après avoir lu ça?
  • Là, il est parti et il a parlé à maman, seuls dans une chambre.
  • Mardi soir, cette semaine?
  • Oui, le 1er
  • Qu’est-ce que c’est qu’il a dit?
  • C’était mieux de ne pas paraître en Cour, qu’on se trouvait à marcher rien que sur subpoena, pas d’argent et que dans tous les cas si on venait à faire tort, ça ne serait pas le Dr Collin qui aurait tort que ça serait nous autres à propos de sa famille.
  • Vous a-t-il conseillé de ne pas venir?
  • Oui.

Malheureusement, Alphonsine fut incapable de se rappeler du nom de cet homme qui avait tenté de la dissuader, elle et sa mère, devenir témoigner dans le cadre de cette enquête préliminaire.  Se retrouvait-on vraiment devant un cas d’intimidation destiné à protéger l’intégrité du Dr Collin?

Le témoin suivant fut Elmire Veillet, la mère d’Alphonsine et de deux autres enfants.  La jeune shawiniganaise de 33 ans avait été mariée à Médard Daigneault, maintenant décédé.  Elle parut d’abord contredire le témoignage de sa fille en disant que celle-ci lui avait appris son état seulement en décembre, alors qu’Alphonsine avait parlé d’octobre.  Mais elle se corrigea quelque peu en parlant de la fin novembre, avant de reprendre l’histoire de cette visite au cabinet du Dr Ferron à Grand-Mère, puis celle auprès de l’accusé.  Elle aussi utilisera l’expression « démancher » pour parler d’avortement.

  • Qu’est-ce que vous voulez dire par « démancher »?, questionna Me Lacoursière.
  • Pour que l’enfant vienne.

Elmire confirma aussi les pilules et le fait que le Dr Collin leur avait conseillé de ne rien dire.  Concernant l’opération du 6 janvier, qui avait mérité au Dr Collin son accusation criminelle, Elmire fut plus précise que sa fille.

  • Il a demandé à ma fille si elle avait peur. Il disait qu’elle n’avait pas besoin d’avoir peur, qu’il ne lui ferait pas mal.
  • Est-ce que votre fille s’est déshabillée?
  • Pas devant moi.
  • Est-ce qu’il lui a touché?
  • Elle s’est assise sur lui, et j’étais assise sur une valise.
  • Est-ce lui qui lui a demandé de s’asseoir sur lui?
  • Oui.
  • Et vous les avez laissé tous les deux?
  • Oui.
  • Avez-vous fermé la porte?
  • Oui.
  • Vous ne savez pas ce qui s’est passé?
  • Non.
  • Quand êtes-vous revenue dans la chambre?
  • J’ai retourné après la deuxième fois que ma fille eut été rentrée. Elle a été quelques minutes dans la chambre et elle est sortie en pleurant.
  • Vous a-t-elle dit pourquoi elle pleurait?
  • Non.
  • Était-elle déshabillée?
  • Non.
  • A-t-elle été longtemps?
  • Non, pas plus que 10 minutes la deuxième fois et j’ai entendu qu’elle pleurait. Je n’ai pas osé ouvrir et elle a ouvert la porte.  Elle a crié à Cumming.
  • C’est là que vous êtes entrée?
  • Oui, et je n’ai vu rien. Ma fille était debout tout bien habillée.
  • Avez-vous vu quelque chose?
  • J’ai vu seulement deux instruments, c’est tout.
  • Le docteur était-il déshabillé?
  • Il avait son coat [manteau] ôté, c’est tout.
  • Qu’a-t-il fait?
  • Il a lavé les petits outils qu’il avait dans sa main.
  • A-t-il demandé de l’eau?
  • Oui.

Le temps de s’absenter pour aller chercher un essuie-main, les instruments du docteur étaient déjà propres mais elle dira avoir vu du sang dans un contenant d’eau, tout comme l’avait mentionné sa fille.  La mère confirma également le fait que l’accusé leur avait demandé de garder le secret sur cette affaire.

Petite contradiction, cependant : Elmire dira avoir déboursé 2.00$ pour acheter les pilules alors que sa fille avait parlé de 2.50$.  De plus, le Dr Collin leur aurait mentionné qu’une telle opération coûtait normalement 25.00$ mais qu’elle n’avait évidemment pas les moyens de le payer.

  • Après ça avez-vous revu le docteur?
  • Ça, c’est arrivé le 6, le Jour des Rois, et elle est tombée malade le samedi.  Je l’ai laissé faire toute la nuit à pleurer et à se lamenter.  Elle avait mal dans le bas du corps et dans les reins.  Je l’ai laissé faire jusqu’au dimanche après-midi et là j’ai emprunté de l’argent de mon petit frère et j’ai été à Grand-Mère.
  • Pourquoi?
  • J’ai été voir le Dr Collin pour lui demander qu’est-ce que j’étais pour faire, que ma fille était bien malade depuis le samedi après-midi. J’allais le voir avant de voir d’autres médecins.
  • Qu’a-t-il dit?
  • De m’en retourner et de prendre le médecin qui me plairait le mieux.

Lors de la visite survenue après l’opération du 6 janvier, Collin lui aurait remis d’autres pilules, cette fois « pour le cœur, si elle venait trop faible et la petite bouteille c’était en cas qu’elle vienne à trop runner sur elle », expliqua Elmire.  Par la suite, elle avait vu le Dr Deschênes, qui avait finalement complété l’avortement, le lundi matin vers 6h00.

  • Qu’avez-vous fait de l’enfant?
  • On l’a gardé un mois après être arrivé, avant d’aller le porter au curé.
  • Est-il arrivé mort?
  • Le docteur a dit qu’il avait eu le temps de l’ondoyer.

C’est alors qu’on revint sur ce mystérieux personnage venu porter une note de menace chez les Daigneault et Elmire expliqua avoir justement croisé cet homme dans le corridor du palais de justice, peu de temps avant son apparition à la barre des témoins.  Malheureusement, tout comme sa fille, elle fut incapable de l’identifier.

L’inconnu s’était donc présenté chez elle quelques jours seulement avant le début de l’enquête préliminaire pour lui remettre un papier sur lequel elle se souvenait avoir lu « toute femme ou fille qui donne son consentement enceinte pouvait être emprisonnée pour 7 ans ».

  • Avez-vous compris que c’était une menace?, questionna Me Lacoursière.
  • Oui, j’ai compris que c’était une peur pour ne pas que je vienne paraître ici.
  • Qu’est-ce qu’il vous a dit en vous remettant ce papier?
  • Il m’a dit que si je faisais dommage au Dr Collin, que ce n’était pas [au] docteur mais que c’était à sa famille. J’ai répondu que si c’était rendu à ce point que ce n’était pas de ma faute et tout ce que j’avais été capable de faire pour l’exempter je l’avais fait.
  • Vous ne vouliez pas lui faire tort?
  • Non.
  • La deuxième fois que cet homme est retourné, qu’est-ce qui s’est passé?
  • Le 1er mars, il est arrivé avec un autre homme dans la maison. Il s’est assis à côté de la porte, l’autre dans l’autre coin de la salle.  Moi j’étais assise dans un autre coin sur une chaise berçante et ma fille et Cumming étaient à côté d’eux autres.
  • Qu’est-ce qu’ils ont dit?
  • Il a dit, « je suis venu pour savoir ce que vous allez dire en Cour contre le docteur ». J’ai dit « vous êtes venu et vous m’avez parlé, ce n’est pas nécessaire de recommencer à soir devant tout le monde ».
  • Vous a-t-il dit autre chose?
  • J’ai dit « je vas aller paraître en Cour et on dira la vérité ».

En contre-interrogatoire, les questions soumises par Me François Lajoie permirent d’apprendre qu’Elmire était veuve depuis le 7 février 1920.  Selon elle, c’est à la même époque que Cumming avait commencé à fréquenter sa fille, alors que celle-ci avait plutôt parlé de juin 1919.  Fallait-il alors apprécier la différence entre rencontre et fréquentation?

  • Votre fille a 17 ans et vous 33 ans?
  • Oui, je n’avais pas encore 16 ans quand je me suis mariée.
  • C’est au mois de septembre que votre petite fille vous a dit pour la première fois qu’elle n’avait pas ses règles?
  • Ça doit être alentour de ça.

Elle dira ensuite qu’au commencement de novembre 1920 elle avait conseillé à sa fille le fameux traitement des pieds dans l’eau chaude.

Le dernier témoin fut Edouard Cumming, 17 ans, le père de l’enfant mort-né.  Étrangement, alors que le témoignage de sa petite amie avait permis de comprendre qu’il avait logé chez la grand-mère de celle-ci, il sera question que les parents de Cummings habitaient au 108 de la 2ème rue à Shawinigan.

Interrogé par Me François-Xavier Lacoursière, le jeune journalier dira être resté en pension chez Mme Daigneault de cinq à six mois et corrobora sa copine en disant qu’il sortait avec elle depuis 1919.  En revanche, il sera incapable de préciser la date de cette première rencontre auprès du Dr Collin, bien qu’il fût en mesure de dire qu’on retrouvait alors un peu de neige au sol.  Ce qui est sûr, c’est qu’il était follement amoureux d’Alphonsine car il parlera de son intention de l’épouser « que ça soit dans 5 ans ou plus tard, je voudrais la marier pareil ».

Sur la question des médicaments qu’Alphonsine avait reçus de l’accusé, le jeune homme se montra plus précis en parlant de Apergol Wampole[5].  Il avoua ensuite avoir obtenu 50$ du Dr Collin et quant au mystérieux et intimidant personnage il se rappela l’avoir entendu donner le nom de Poléon.  Plus tard, cependant, on aurait expliqué à Cumming qu’il s’agissait seulement d’un pseudonyme.

  • Connaissez-vous son nom?, demanda Me Lacoursière.
  • Il m’a montré ses initiales « J. G. » sur une montre. Il m’a dit qu’il était médecin vétérinaire à Grand-Mère.
  • Quel est son nom?
  • Jeoffrois … quelque chose comme ça.

Selon le témoin, cet inconnu serait revenu le 1er mars, cette fois accompagné d’un autre homme.  Et soudain, Cumming sortit de sa poche la fameuse bouteille de remède, qui malheureusement ne portait plus d’étiquette.

La cause no. 4960 fut ensuite reportée à plusieurs reprises jusqu’à ce que, le 1er juin 1921, la défense annonce n’avoir aucun témoin à présenter.  Au total, incluant les dépenses entourant les déplacements de l’huissier et celles des témoins, cette enquête avait coûté aux contribuables 67.80$.  Puisqu’il y avait suffisamment de matière à procès, le juge renvoya Collin aux assises.  Suite à son procès, qui se déroula à Québec, le Dr Collin fut reconnu coupable et envoyé au pénitencier St-Vincent-de-Paul, près de Montréal.

Le 12 juin 1923, un jugement de la Cour d’Appel du Québec permit sa remise en liberté en fixant sa caution à 7 000$.  Trois jours plus tard, soit le 15 juin, un certain Ernest Collin, décrit comme un médecin de Trois-Rivières, paya les frais de la caution.  Cette libération provisoire fut signée par J. Alfred Désy, juge de la Cour du Banc du Roi qui s’était fait connaître pour son implication dans l’équipe de la défense lors des affaires Sclater et Trépanier, mais aussi pour avoir mené l’enquête sur l’administration de la ville de Trois-Rivières quelques années plus tôt.  En 1920, il avait également présidé le procès de Télésphore Gagnon, le père de la célèbre Aurore Gagnon.

Le 20 novembre 1924, Collin retrouvait sa complète liberté.  On ignore cependant s’il a continué à pratiquer des avortements.

Dans le dictionnaire Histoire et généalogie des familles Veillet/te d’Amérique on ne retrouve aucun élément pouvant nous aider à savoir ce qu’est devenue Alphonsine, sa mère ou son petit ami.

Signe évident de l’évolution du système judiciaire, notre société n’envoie plus les médecins avorteurs derrière les barreaux depuis maintenant plusieurs années, bien que pour certains regroupements le sujet reste un débat de société.  Mais pour l’époque, l’accusation d’interruption de grossesse n’était pas banale.  De 1867 à 1976, au moins cinq personnes au Canada ont été condamnées à la peine capitale pour ce motif : Eric Benzel Sparham en 1874, William H. Greaves lui aussi en 1874, Alice Davis en 1875, John Gamble en 1888, et Charles Alfred Molleur en 1947.  Tous ces condamnés bénéficièrent cependant d’une commutation de sentence par la suite, soit à l’emprisonnement ou à une accusation réduite d’homicide involontaire.

Me François-Xavier Lacoursière, né à Sainte-Geneviève-de-Batiscan en 1882, avait fait ses études au Séminaire de Nicolet avant de se retrouver à l’Université de Montréal.  En 1923, il deviendra juge à la Cour du Magistrat pour le district de Trois-Rivières.


[1] Tout au long des transcriptions, le nom est écrit « Dagneault », alors que sur d’autres documents du même dossier on le mentionne comme « Daigneault ».  Cette dernière forme a été choisi pour le présent ouvrage.

[2] Cette « femme » dont parlait le témoin, qui semblait fournir une aide régulière au Dr Collin, ne peut être identifiée à partir des documents contenus dans le dossier judiciaire.

[3] On l’écrit « Déchêne » dans les transcriptions.

[4] Le contenu de ces parenthèses est celui des transcriptions originales de 1921 et non pas le mien.

[5] Sur la toile, il est possible de trouver un médicament existait depuis au moins 1904 sous le nom de Ergoapiol Wampole, aussi connu seulement comme Apiol selon Wikipedia.  Hippocrate, considéré comme le père de la médecine, mentionnait le persil comme herbe abortive (avortement) et c’est à cette fin que la plante aurait été utilisée au cours du Moyen Âge.  Consulté le 4 octobre 2014 : http://fr.wikipedia.org/wiki/Apiol.  Aussi consulté le 4 octobre 2014 : http://www.mum.org/ergoapio.htm.