PMAJC: quelques chiffres pour la décennies 1930-39

Graphique illustrant les proportions de types d’accusation dans le fonds des procès expéditifs pour la décennie 1930-39.

Maintenant que le projet d’indexation PMAJC, entamé le 3 janvier dernier, a accumulé un minimum d’informations sur le fonds des procès expéditifs de la Mauricie, nous sommes en mesure d’en tirer quelques chiffres.

En ce qui concerne la décennie 1930-1939, nous en arrivons à 42 types différents d’accusations pour un total de 192 dossiers pour pratiquement autant d’accusés.  Parmi ces accusations, certaines ne font évidemment plus partie de nos faits divers contemporains. Par exemple, nous retrouvons trois tentatives de suicide. À cette époque, alors que le suicide était considéré comme un crime, la personne déprimée qui ratait son coup se retrouvait, au mieux, avec une comparution devant le juge.

La loi du dimanche a aussi permis d’immortaliser quelques faits intéressants dans les archives.  Cette trace, nous la devons en grande partie à Arthur Larue, un homme qui a intenté cette poursuite à la Canadian International Paper, usine communément surnommée « la CIP ».  La CIP a fermé ses portes le 9 janvier 1992. Trois ans plus tard, le bois destiné aux papeteries de Trois-Rivières cessait de flotter sur les eaux de la rivière Saint-Maurice. On venait de tourner la page sur une époque qui avait laissé de profondes racines dans l’histoire régionale. De plus, cette cause n’est pas sans rappeler l’époque où les grandes entreprises anglophones contrôlaient l’industrie ouvrière au Québec. En effet, les transcriptions sténographiques conservées dans le dossier montrent quelques témoignages enregistrés dans la langue de Shakespeare.

Le graphique circulaire apparaissant ci-haut permet de visualiser la proportion des divers types d’accusation d’après la quantité des dossiers qui ont été conservés. Par exemple, il faut garder à l’esprit que les données sont limitées au fonds des procès expéditifs et qu’elles ne peuvent donc pas être représentatives de tous les crimes qui ont été entendus au palais de justice de Trois-Rivières entre 1930 et 1940. De plus, rien ne nous dit si, à l’origine, tous les dossiers de ces procès expéditifs ont été conservés.  À tout le moins, ces chiffres nous fournissent tout de même une certaine vision de notre passé.

Parmi les accusations les plus courantes, on retrouve le vol (sous laquelle nous avons aussi inséré celle de « vol et effraction » ainsi qu’une accusation orpheline de « vol postal ») dans une proportion de 50 accusations, ce qui fait un pourcentage de 26%.  Les accusations de faux – que ce soit pour faux prétextes ou faux documents – arrivent au deuxième rang à 11%, suivi de tout ce qui se rapporte aux actes indécents, à la grossière indécence et à l’attentat à la pudeur dans une proportion de 8%, c’est-à-dire 16 accusations au total pour la décennie de 1930.

Le meurtre, le crime le plus grave prévu au Code criminel canadien, représente 3% des dossiers indexés pour les années 1930. Et encore faut-il demeurer prudent face à ces chiffres puisque les procès d’au moins trois de ces causes de meurtre se sont déroulés devant un jury. En principe, ces dossiers ne devraient donc pas se retrouver dans le fonds des procès expéditifs. Car, contrairement à ce que laisse entrevoir cet adjectif, les procès expéditifs n’étaient pas des procès bâclés ou vite fait. Le site Termium est probablement celui qui l’explique le mieux : « un accusé qui devait subir son procès devant la Cour des sessions générales de la paix pouvait, de son consentement, être jugé par un juge de cette cour hors du terme des assises. Cette disposition avait pour but d’éviter qu’une personne citée à procès et détenue, ne soit contrainte d’attendre en prison l’ouverture du terme de la Cour, pour qu’il soit disposé de son cas »[1].


[1] http://www.btb.termiumplus.gc.ca/tpv2alpha/alpha-fra.html?lang=fra&i=1&index=alt&srchtxt=PROCES%20EXPEDITIF

Publicités

Freddy Pellerin, non coupable (3/3)

Le témoignage de Marie Bournival, épouse d’Omer Lacerte, a apporté un élément mystérieux au procès de Freddy Pellerin.

Depuis le premier article de cette série de trois, nous savons que Freddy Pellerin a été le principal et probablement le seul suspect ciblé par les enquêteurs. Au fait, qui était Freddy Pellerin?

Il est difficile de dresser un portrait détaillé, mais nous savons que Jules Freddy Pellerin est né à St-Étienne-des-Grès le 28 juillet 1907. Ses parents étaient Désiré Pellerin et Annie Milette. Son parrain se nommait Jules Milot et sa marraine Aldéa Pellerin. Le dossier retrouvé dans le fonds d’archives des procès expéditifs permet de décrire Freddy, au moment des événements de 1935, comme un jeune homme de 27 ans, célibataire, et catholique. Il habitait à Yamachiche depuis cinq mois. Il savait lire et écrire, et traînait des antécédents criminels pour « boisson ».

Récemment, il m’a été possible de faire un recoupement très intéressant. Pour cela, permettez-moi d’ouvrir une petite parenthèse. En août 1926, après avoir sauvagement assassiné sa fille dans sa maison du 4e rang à St-Étienne-des-Grès, le septuagénaire Alexandre Lavallée est allé frapper à la porte de ses voisins vers minuit, faisant mine d’avoir retrouvé le corps ensanglanté de sa fille. Et devinez qui étaient ces voisins? La famille de Désiré Pellerin.

Au moment de ce crime, Freddy venait d’avoir 19 ans. Habitait-il encore avec ses parents? Si oui, il s’est probablement retrouvé aux premières loges de ce crime odieux puisque selon les journaux et ce qui a survécu du dossier judiciaire relatif à Lavallée, on comprend que Désiré Pellerin et sa femme se sont immédiatement déplacé chez leur voisin pour voir de leurs yeux la scène de crime. En fait, hormis Lavallée, ils ont été les premiers à découvrir l’horreur de cette scène. Si leur fils habitait encore avec eux, faudrait-il en déduire que Freddy a été marqué par cette scène horrible? Le côté scabreux du crime aurait-il pu le hanter jusqu’à l’inspirer pour commettre son propre crime 9 ans plus tard?

Rappelons-nous que dans les deux cas les victimes – Rose-Anna Lavallée et Arthur Boulanger – ont toutes deux été tuées par des coups portées à la tête par un objet contondant qui n’a jamais été retrouvé. Dans l’affaire Lavallée, on a brièvement parlé d’une barre de fer et pour Boulanger un quartier de bois. Mais là s’arrête la comparaison, car le meurtre de Rose-Anna était à caractère sexuel tandis que celui de Boulanger aurait eu le vol pour mobile. De plus, du sang retrouvé sur les vêtements de Lavallée, jumelé à son comportement étrange, aurait tendance à confirmer le verdict qui lui a ensuite coûté la vie sur l’échafaud. N’empêche que cette coïncidence, rendue publique pour la première fois, est plutôt étonnante.

Une recherche dans les journaux permet aussi de trouver quelques-unes des traces de Pellerin. Par exemple, dans Le Nouvelliste du 15 décembre 1931, on le retrouve à une « réunion d’amis » organisée à l’occasion de la visite de Mlles Auréa Bouchard et Délia Bouchard chez leur sœur Mme Wilfrid Lamy. Parmi la longue liste des invités que l’on dit être de St-Étienne, on remarque un Freddy Pellerin. L’article se termine ainsi : « tous se séparèrent à une heure assez avancée ».

Dans Le Nouvelliste du 7 novembre 1931, c’est un texte consacré aux funérailles d’Oliva Gélinas, veuve de Frédéric Boisvert, qui retient notre attention. Lors des funérailles de cette femme, qui eurent lieu le 26 octobre à St-Thomas de Caxton, on peut lire qu’elle laissait dans le deuil plusieurs descendants, dont un « Freddy Pellerin des Trois-Rivières, […] ».

Malheureusement, le dossier retrouvé dans les archives nationales de BAnQ-TR ne contient pas les transcriptions du procès, ce qui signifie que nous sommes incapables de réviser la cause dans ses moindres détails. Néanmoins, nous tenterons un léger survol à l’aide des journaux, une source envers laquelle j’essaie constamment d’être prudent.

Le procès de Pellerin s’est ouvert le 29 octobre 1935 au palais de justice de Trois-Rivières devant le juge H. A. Fortier. La Couronne était représentée par Me Philippe Bigué et Me Jean-Marie Bureau, deux anciens adversaires à l’époque de l’affaire Alexandre Lavallée et Andrew Day. Pour sa part, Pellerin était défendu par Me Gustave Poisson, assisté par le sénateur Charles Bourgeois et par Me Heaton.

L’échantillon de mousse de bois prélevé dans la mare de sang a été préservé dans le dossier judiciaire de BAnQ-TR.

Malgré le fait que cette affaire soit aujourd’hui méconnue, il semble qu’à cette époque elle ait attirée les foules. En effet, Le Nouvelliste soulignait que « cette cause soulève un intérêt considérable dans notre ville et la salle d’audience est trop petite pour contenir tous les curieux qui voudraient suivre cette cause. Un grand nombre de personnes ont guetté, hier, son arrivée au Palais de Justice ou son départ au commencement des séances »[1].

Avant même que ne débute la sélection des jurés, Me Poisson fit une requête afin de demander à ce que la défense puisse examiner les objets saisis dans la garde-robe de l’accusé le 20 septembre. Me Bigué s’y objecta et le juge lui donna raison. Ce dernier expliqua à la défense qu’elle pourrait jouir de cette permission une fois que les objets auront été déposés en preuve.

Il ne fallut qu’une heure pour choisir les douze jurés[2], après quoi on entendit sept premiers témoignages. Parmi les pièces à conviction déposées, on comptait les pantalons « maculés de sang qui furent identifiés par Mlle Cécile Castonguay comme ceux que portait Pellerin dans la veillée qui précéda le meurtre lorsqu’il vint chez Mme C. E. Girardin où elle travaille ».

Le Dr Langis est venu témoigner sur les détails entourant la découverte du corps le 18 septembre. Le chef de police Rosario Lemire et le détective provincial J. E. Gauthier racontèrent quant à eux l’arrestation de Pellerin. Puisqu’on n’a pas entendu ces deux hommes à l’enquête du coroner il aurait été intéressant d’avoir à notre disposition les transcriptions du procès pour connaître tous ces détails supplémentaires qui, finalement, resteront inconnus.

Il semble y avoir eu un intéressant duel entre Me Bigué et Me Poisson. Le premier, qui représentait la Couronne, aurait reproché au criminaliste de multiplier les motions et d’utiliser des tactiques dans le seul but d’étirer le procès. On apprit que le relevé topographique de la scène de crime n’a été réalisé que le 24 septembre sous les indications d’un certain Alphonse Lamy, qui désignait la position des meubles dans la cuisine. Celui-ci se fiait évidemment à sa mémoire des lieux enregistrée lors de la dernière visite qu’il avait faite à Boulanger, quelques heures avant le crime.

Le Dr Langis serait retourné chez lui après la découverte du corps pour téléphoner au coroner Tétreault à Trois-Rivières, et c’est ce dernier qui lui avait demandé de retourner rapidement sur la scène pour verrouiller les portes. Autre raison pour laquelle il aurait été pertinent d’avoir les transcriptions du procès, car certains éléments nouveaux apparurent uniquement devant le juge Fortier. Par exemple, « le Dr Langis expliqua que Boulanger tenait un petit restaurant mais que c’était un fait notoire qu’il vivait surtout du produit de la vente de liqueurs alcooliques. Ces paroles devaient d’ailleurs être confirmées par le chef Rosario Lemire et le détective Gauthier qui déclarèrent avoir trouvé des spiritueux cachés dans le hangar en dessous d’une corde de bois, sous le plancher de l’écurie et sur le sommet des fenêtres dans la cuisine »[3].

Autre cliché du corps d’Arthur Boulanger, 51 ans, tel qu’il a été retrouvé en 1935.

C’est Albert Plouffe, chef de l’information au quotidien Le Nouvelliste, qui a pris les photos du cadavre qui nous sont parvenus aujourd’hui via les archives. « Il se trouvait là lorsque le Dr Fontaine vint faire l’autopsie et c’est alors qu’il prit les deux photographies du cadavre qui ont servi à faire des agrandissements qui ont été produits devant la cour ». Est-ce à dire que ni la police ni le laboratoire de l’Institut médico-légal ne possédait toujours aucun protocole en ce qui concernait le fait d’immortaliser les scènes de crime sur pellicule?  Pourtant, on sait aujourd’hui à quel point les photos de scène de crime peuvent devenir des outils essentiels pour reconstituer les faits entourant un crime.

On apprit aussi que c’est le détective Gauthier qui avait été chargé de l’enquête dès la découverte du corps. Gauthier s’était rendu à Yamachiche en compagnie des détectives Duchesnay et Galibois, ainsi que du capitaine Roussin. C’est le Dr Langis qui lui avait ensuite remis les clés de la maison de Boulanger. C’est alors qu’on arrive à comprendre ce que contient l’échantillon qui a été conservé dans le dossier archivé à BAnQ-TR. « Le détective Gauthier identifia la mousse du bois produite devant la cour comme celle qui était sur la mare de sang pour un des fragments. L’autre fut pris par lui-même sur un morceau de bois dans le hangar ».

Bref, par cette technique on tentait de relier le crime avec une éventuelle arme du crime, en l’occurrence un quartier de bois trouvé dans le hangar. Est-ce que cela correspondait? L’article du Le Nouvelliste ne nous permet pas de le savoir.

Le chef Rosario Lemire a raconté comment, le 20 septembre, il s’était rendu à la mine de C. E. Girardin à Almaville, où travaillait Pellerin, afin de procéder à son arrestation. Pellerin avait alors dans ses poches 2.05$. Le détective s’était ensuite rendu chez Mme Arthur Milette pour se rendre dans la chambre de Pellerin et y saisir ses vêtements : un habit bleu marin rayé de blanc, une chemise et un chapeau gris. Quand il demanda à Pellerin si c’était bien les habits qu’il portait le lundi soir, Freddy aurait répondu : « oui, mais ce n’est pas la chemise que je portais ».

Le détective Gauthier aurait ensuite été le premier à constater la présence d’une tache de sang sur le bas du pantalon. Lemire s’était aussitôt rendu au bureau du Dr Fontaine à Québec pour lui remettre les vêtements.

Le jeune André Gendron dira avoir vu Pellerin chez son oncle environ un mois plus tôt alors que Boulanger avait refusé de lui vendre de la boisson en disant : « sacre ton camp, je la paie cette boisson-là ».

Mme C. E. Girardin avait vu Pellerin à deux reprises au soir du 16 septembre. La première fois, il était venu avec Roland Milette, Josaphat Milette, Ludovic Milot et un nommé Samson vers 20h00. Une trentaine de minutes plus tard, il revenait mais encore une fois on avait refusé de lui prêter de l’argent. Parmi les autres détails importants, Mme Girardin aurait été éveillé à trois reprises en une trentaine de minutes par les aboiements de son chien. « Elle se rendit à sa fenêtre et vit chaque fois un homme qui lui sembla le même, un homme de taille plutôt petite, habillé d’un habit foncé et d’un chapeau pâle, qui s’en allait sur la rue dans la direction de la maison de Boulanger ».

Cette description physique correspondait-elle à celle de Pellerin? On l’ignore.

Cécile Castonguay, la jeune servante des Girardin, se rappelait surtout que lors de sa première visite Pellerin portait justement un habit bleu marin rayé de blanc et un chapeau gris pâle.

Heureusement, le plan du village nous permet de jeter un œil à cette distance qu’il y avait entre les résidences de Girardin et de Boulanger.

Selon La Presse du 2 novembre 1935, la Couronne s’est investi à démontrer les dépenses faites par Pellerin au lendemain du meurtre, afin de prouver indirectement qu’il avait bien pris l’argent dans les poches de la victime. Alors qu’il était sans le sou la veille, il avait prêté une piastre à Henri Bourassa, payé 2.25$ à Josaphat Milette et Charles Milot, et dépensé 3$ pour des bouteilles de whiskey.

La défense fit entendre sept témoins, dont Yvonne Milette, qui avait pressé les pantalons de Pellerin au matin du 17 septembre avant son départ pour l’exposition de Saint-Barnabé. Étonnamment, elle dira n’y avoir vu aucune trace de sang. Quant à elle, Mme Arthur Milette a déclaré que Pellerin était rentré se coucher vers 23h00 au soir du 16 septembre.

Josaphat Milette dira qu’au matin du 17 septembre Pellerin avait l’air de quelqu’un qui avait plutôt bien dormi. Toutefois, rappelons ici que Milette s’était levé et avait quitté avant lui. Pour faire une telle affirmation, il devait certainement se baser sur l’allure que Pellerin avait eue plus tard dans la journée, à Saint-Barnabé.

L’élément le plus intéressant présenté par la défense vint probablement par la bouche de Mme Adonias Lacerte et de Mme Omer Milette, des voisines de Boulanger. « Environ trois semaines avant son assassinat, elles ont eu connaissance que Boulanger reçut la visite d’un étranger avec qui il se querella. L’étranger qui portait un habit pâle et était venu en automobile demanda à Boulanger de lui payer de l’argent qu’il lui devait et partit en lui disant « qu’il lui casserait la gueule » »[4].

Cette carte nous permet de situer la résidence de Girardin par rapport à celle de la victime, Arthur Boulanger.

Boulanger a-t-il été assassiné par un tueur qui n’a jamais été identifié? Ce doute a-t-il suffit à influencer les jurés?

Ce n’était pas tout, car La Presse ajouta ceci : « dans la soirée du 16, vers 9h p.m., Mme Lacerte eut affaire à sortir sur sa galerie et elle vit un homme dans le chemin près d’un bosquet de broussailles. Croyant avoir reconnu un de ses voisins, elle cria son nom mais ne reçut pas de réponse. C’était un homme de taille moyenne qui lui sembla porter un chapeau pâle ».

Il semble que les jurés ne se sont jamais laissé convaincre de la culpabilité de Freddy Pellerin. Au bout du compte, ils délibérèrent durant 35 minutes avant de rendre un verdict d’acquittement qui a été reçu par des applaudissements. Le 4 novembre, Le Nouvelliste souligna qu’il s’agissait d’une « brillante victoire pour ses deux jeunes procureurs, Mes Gustave Poisson et Hamilton Heaton ». Me Poisson était avocat depuis seulement 3 ans, tandis que Me Heaton était installé à Trois-Rivières depuis un mois seulement. Ayant obtenu une bourse pour se perfectionner à Oxford, il commençait à peine à pratiquer le droit. Les deux avocats avaient accepté de défendre Pellerin environ cinq jours avant le début des assises criminelles, ce qui les avait obligé à mettre les bouchées double, aussi bien de jour et de nuit.

Le Nouvelliste souligna que Pellerin était resté froid tout au long du procès, « sans montrer la moindre appréhension a reçu son verdict d’acquittement de la même façon. Lorsque Me Gustave Poisson eut demandé sa mise en liberté, Pellerin quitta le banc des accusés au milieu des applaudissements de la foule et il se rendit immédiatement serrer la main de ses avocats pour les remercier et les féliciter ».

D’après les heures estimées par la Couronne, il existait un vide d’une dizaine de minutes au cours desquelles Pellerin aurait dû franchir à pied les deux milles entre la résidence de la victime et celle d’Arthur Milette à Grande Rivière pour être physiquement capable de commettre le meurtre.

Évidemment, plusieurs questions restent sans réponse. Ces heures sont-elles fidèles à la réalité? Pourquoi la présence de sang sur les pantalons prouvée par les analyses du Dr Fontaine n’ont pas su convaincre les jurés?

Le 6 décembre 1951, c’est dans la paroisse de Saint-Dominique à Québec que Freddy Pellerin épousait Anne-Marie Myrand, fille de Mederic Myrand et de Marie Ida Bédard. S’installait-il dans la Vieille Capitale pour tenter de se faire oublier?

En dépit des nombreuses questions qui continueront de hanter ce dossier, il nous faut respecter le verdict rendu par le jury. Pellerin a été déclaré innocent et il avait droit à son retour à une vie normale.

Anne-Marie, son épouse, s’est éteinte le 16 mai 1979 à Ste-Foy. Pellerin lui survivra durant une dizaine d’années. Il est mort à Ste-Foy le 26 septembre 1989.


[1] Le Nouvelliste, 30 octobre 1935.

[2] Les douze jurés au procès de Freddy Pellerin étaient : Arthur Lacombe, de Shawinigan; Gédéon Carignan, de Bécancour; Jacques Blais, de Pointe-du-Lac; Donat Baillargeon, de Saint-Célestin; Sandy Lefebvre, de Saint-Théophile du Lac; Alcide Minville, de Pointe-du-Lac; Jean-Baptiste Tessier, de Saint-Narcisse; François Charrette, de Trois-Rivières; Pierre Desruisseaux, de Nicolet; Napoléon Boulanger, d’Almaville; Édouard Doucet, de Saint-Wenceslas; et Louis Laurent du Cap-de-la-Madeleine. Deux jurés furent exemptés seulement. Le premier, Edmond Bourassa, tombé subitement malade. Le second était Médéric Béliveau de Shawinigan.

[3] Le Nouvelliste, 30 octobre 1935.

[4] La Presse, 2 novembre 1935.

Freddy Pellerin, non coupable (2/3)

Autre cliché de l’intérieur du logement d’Arthur Boulanger, dont le meurtre n’a jamais été résolu.

Après que le Dr Rosario Fontaine eut livré les résultats de son autopsie, le coroner Adélard Tétreault appela le témoin suivant. Cécile Castonguay, une jeune fille de 19 ans, habitait à Yamachiche et travaillait comme servante chez Charles Édouard Girardin.

  • Le soir du 16 septembre, lui demanda le Dr Tétreault, est-ce que vous avez vu un homme, est-ce que quelqu’un s’est présenté chez monsieur Girardin?
  • Bien, il y en a pas rien qu’un, mais plusieurs se sont présentés.
  • Voulez-vous dire qui?
  • Il y avait un monsieur Samson, et deux messieurs Milette, leurs noms je ne les connais pas. Je les connais par leur nom de famille. Et puis monsieur Milot, après ils sont revenus, il y avait à ma connaissance monsieur Vaillancourt et monsieur Pellerin.
  • Est-ce que vous avez eu connaissance de leur conversation?
  • Oui.
  • Ils sont venus pour voir monsieur Girardin?
  • Monsieur Pellerin a demandé si monsieur Charles Denis Girardin était présent. Il était pas revenu encore.
  • Alors, est-ce qu’il est reparti après?
  • Oui, il a pas été bien, bien longtemps. Il a été 20 minutes. Ils sont revenus.
  • Monsieur Pellerin, comment était-il habillé?
  • Il avait un habit foncé, rayé. Je ne peux pas dire au juste si c’était bleu ou gris foncé. Je ne peux pas dire la couleur au juste, je sais qu’il était rayé, des petites barres fines.
  • Est-ce qu’il avait un chapeau?
  • Oui, gris.
  • Alors, ensuite, vous avez plus revu ces gens-là, ou plutôt sont-ils retournés, à votre connaissance?
  • Ils sont revenus, ils sont pas revenus à ma connaissance, parce que je me suis couchée, mais on m’a dit …

Le coroner Tétreault connaissait bien son métier, car il s’arrêta sur cette réponse. Il savait trop bien que si Cécile continuait de raconter ce qu’on lui avait dit cela aurait été du ouï-dire. Néanmoins, on lui laissa préciser l’heure de cette visite : 20h00.

Peu après, ce fut à Me Philippe Bigué d’interroger la jeune fille.

  • Au cours de la conversation que vous avez entendue, avez-vous remarqué quelque chose de particulier dans la conversation de Pellerin?
  • Bien non, j’ai pas remarqué grand-chose.
  • A-t-il demandé quelque chose à ceux qui l’accompagnaient?
  • Ils parlaient comme ça. Pour dire que j’ai porté bien, bien attention à sa conversation à lui, je sais qu’il a parlé un peu. C’était le soir de la convention[1] et ils parlaient de ça eux autres.
  • A-t-il parlé du lendemain, qu’est-ce qu’il y avait le lendemain?
  • Je le sais pas, il en a pas parlé.
  • A-t-il parlé de l’exposition de Saint-Barnabé qui avait lieu le lendemain?
  • Entre eux autres, j’en ai pas eu connaissance.
  • A-t-il été question d’argent?
  • Pour moi, je ne peux pas dire. À [ma] connaissance, non.

Freddy Pellerin, qui assistait malgré lui aux témoignages rendus devant le coroner, était défendu par Me Léopold Pinsonneault. Ce fut à ce dernier de soumettre quelques questions à Cécile.

  • À quelle heure est arrivé Pellerin chez vous?
  • Huit heures [20h00].
  • À quelle heure est-il parti?
  • Vers huit heures et vingt. Je ne peux pas dire au juste, à peu près.
  • Qu’est-ce qui vous a porté à remarquer l’heure de son arrivée et départ?
  • Parce que je me suis couchée à 20h30 et ça faisait à peu près 10 minutes qu’il était parti, moi je me suis couchée à 20h30.

Le témoin suivant était Roland Milette, 16 ans. Lui aussi habitait à Yamachiche. Milette confirma s’être rendu à Trois-Rivières le 16 septembre, jour de la convention du parti Libéral, en compagnie de Freddy Pellerin et de Josephat Milette. Les trois amis étaient partis de Grande Rivières avec un camion appartenant à Edgar Vaillancourt. Roland jura que Pellerin avait passé l’après-midi avec eux dans la ville de Laviolette. Ils étaient revenus à Yamachiche vers 18h00 alors qu’il faisait encore clair.

  • En arrivant à Yamachiche, qu’est-ce que vous avez fait?
  • On a débarqué à l’hôtel Paquin.
  • Vous étiez toujours avec les deux mêmes compagnons?
  • Oui.
  • Là, qu’est-ce que vous avez fait?
  • J’ai été chez Eugène Maillette, au garage, là. De là, on a parti pour aller chez monsieur Charles Girardin.
  • Là, pourquoi êtes-vous allé là?
  • Moi, j’ai pas rentré là, rien que Josephat Milette et Pellerin qui sont rentrés.
  • Vous ont-ils dit pourquoi ils entraient?
  • Non, ils n’ont rien dit.
  • Quand ils sont sortis non plus?
  • Non.
  • Pendant que vous étiez là, avez-vous attendu à la porte?
  • Oui, j’ai attendu aura le porteau [?].
  • Vous aviez votre cheval dans le temps?
  • Non.
  • Vous, vous êtes resté dehors, et il vous a rien dit, il a dit : « je vais arrêter ici »?
  • Oui.
  • Il est ressorti?
  • Oui, moi et Josephat on a parti, on a été atteler, lui a resté là.
  • Avec monsieur Girardin?
  • J’ai pas rentré, moi.
  • Il vous a pas dit pourquoi il avait été chez Girardin?
  • Non.
  • Ensuite, vous êtes allé atteler le cheval et quand vous êtes revenu vous avez pris Pellerin où?
  • Là, chez monsieur Girardin.
  • Vous êtes allé où ensuite?
  • On s’est en allé droit chez Arthur Milette.
  • Vous êtes resté ensemble?
  • Oui.
  • Tout le temps?
  • Je restais à coucher là, moi.
  • Les trois?
  • Non, moi.
  • Les autres?
  • Freddy a resté au village une secousse.
  • Vous vous êtes couché à quelle heure, vous?
  • À 22h30 j’étais couché. On était couché.
  • Monsieur Pellerin couchait chez vous?
  • Non, moi j’ai été couché chez Arthur Milette.
  • Lui, est-ce qu’il est allé coucher avec vous, Pellerin, ce soir-là?
  • Oui.
  • Vers quelle heure est-il arrivé?
  • Je le sais pas.
  • Est-ce qu’il faisait clair quand il est arrivé?
  • J’ai pas regardé.
  • Vers quelle heure est-il arrivé?
  • Je le sais pas.
  • Vous êtes-vous ouvert les yeux quand il s’est couché avec vous?
  • Non.
  • Vous en avez pas eu connaissance du tout?
  • Non.
  • Vous avez pas été éveillé par lui quand il s’est couché?
  • Du tout.
  • Il vous a pas éveillé du tout?
  • Non.
  • Le lendemain, vous lui avez parlé?
  • Oui.
  • Il est parti de bonne heure?
  • J’ai parti vers les 6h00 de là.
  • Lui?
  • Quand j’ai parti, il était couché.
  • Vous vous êtes couché à 22h30 et il était pas rentré?
  • Non.
  • À 22h30 d’Yamachiche?
  • Oui.
  • Et vous avez pas eu connaissance du tout quand il est entré, rien de ça?
  • Non.

Les questions du procureur Philippe Bigué permirent ensuite de comprendre que Roland n’avait pas l’habitude de dormir à Grande Rivières chez Arthur Milette, mais que Pellerin oui. Le jeune Roland dira être arrivé à cet endroit vers 21h00 ou 21h15.

  • Quelle était la dernière maison où vous étiez entré avant de partir pour la Grande Rivière, à Yamachiche, la dernière place que vous aviez été?, questionna Me Bigué.
  • Chez Charles Girardin, on a arrêté là en passant.
  • C’est le maire, ça?
  • Oui.
  • Étiez-vous tous les trois, Josephat Milette, Freddy Pellerin et vous?
  • On l’a pris là quand on a monté.
  • Est-ce que c’était lui qui vous a dit de le prendre là?
  • Oui.
  • Vous étiez tous les trois en voiture, dans un buggy?
  • Un chariot.
  • À quelle occasion Freddy Pellerin vous a-t-il laissé pour aller chez Girardin? Qui conduisait le cheval?
  • C’était Josephat Milette.
  • Alors, je comprends qu’on a dû lui dire d’arrêter, quelque chose comme ça, pour arrêter, qu’il voulait arrêter chez Girardin?
  • Oui.
  • Pourquoi a-t-il dit d’arrêter chez Girardin?
  • Il a dit de le prendre là, qu’il entrait là.
  • Vous l’avez arrêté là, mais est-ce qu’il ne vous a pas dit pourquoi, quelle affaire il avait chez Girardin?
  • Non.
  • Vous l’avez laissé là?
  • Oui.
  • Vers quelle heure?
  • On l’a laissé à peu près cinq minutes.

Il semble que ce que le procureur souhaitait entendre de la bouche du témoin était une heure précise et surtout le motif de cet arrêt chez Girardin. Me Bigué devait déjà en avoir une bonne idée, à savoir que Pellerin avait demandé à emprunter de l’argent ce soir-là parce qu’il n’avait plus un sou en poche. Qu’à cela ne tienne, il finirait par obtenir ce détail de la part d’un autre témoin.

  • Quand il est remonté avec vous autres êtes-vous parti directement par la Grande Rivière?
  • Oui.
  • Qu’est-ce que vous avez dit en embarquant?
  • J’ai pas compris ce qu’il a parlé en embarquant.
  • Il ne vous a pas dit ce qu’il était allé faire?
  • Non.
  • Êtes-vous débarqué, vous?
  • Non.
  • Lui, ensuite, a-t-il débarqué?
  • Quand on a eu un bout de fait il a débarqué.
  • Pour venir au village?
  • Oui.
  • Où étiez-vous quand Freddy Pellerin a débarqué?
  • Sur la grande route.
  • Sur la route nationale?
  • Oui.
  • Comment est-ce venu ça? Il a dû encore demandé pour débarquer, il a pas sauté en bas quand le cheval marchait?
  • Non, il a fait arrêter.
  • Qu’est-ce qu’il a dit?
  • Je le sais pas.
  • Étiez-vous tous les trois sur le même siège?
  • Non, j’étais en arrière.
  • Avec qui étiez-vous?
  • Josephat et Pellerin. Moi, j’étais debout en arrière.
  • Appuyé sur les deux d’en avant?
  • Oui.
  • Quand il a débarqué lui, il a dû dire quelque chose?
  • S’il a dit quelque chose il a rien dit à moi.
  • Vous étiez collés tous les trois ensembles, si vous étiez debout en arrière?
  • J’étais debout, comme je suis ici, moi.
  • Le siège était en avant?
  • Oui.
  • Vous étiez pris après le siège pour pas tomber?
  • Oui.
  • Comment ça se fait qu’il y avait rien qu’un siège?
  • Oui.
  • Pellerin était en avant, qu’est-ce qu’il a dit?
  • Il a dit d’arrêter.
  • Pourquoi?
  • Il a pas dit pourquoi.
  • Est-ce que ça se trouvait bien loin du village?
  • Aura [près de] l’hôtel Bellevue.
  • Dans le village?
  • Oui.
  • L’avez-vous attendu là?
  • Non, on a continué.
  • Ça se trouvait devant la maison de qui?
  • L’hôtel Lesieur.
  • Vous l’avez arrêté, vous l’avez laissé là et vous êtes partis?
  • Oui.
  • Est-ce qu’il vous a dit : « je retournerai coucher chez vous »?, demanda le coroner Tétreault.
  • Oui, il a dit qu’il était pour venir coucher.
  • Vous a-t-il dit : « attendez-moi pas je vais rentrer tard »?
  • Non.
  • Quand il est arrivé, vous l’avez pas entendu arriver du tout?
  • Non.

Que ce soit attribuable aux réponses du témoin ou à l’imprécision du sténographe, ce témoignage nous laisse sur notre appétit. Vraisemblablement, on perçoit un possible manque de fiabilité de la part du témoin lorsque Me Pinsonneault, défenseur de Pellerin, lui demande à nouveau combien de temps Freddy était demeuré chez Girardin. La réponse sera immédiatement suivie d’une dernière question de Me Bigué qui suscitera une réponse que nous devons retenir.

  • À votre connaissance, fit Me Pinsonneault, combien de temps Pellerin est-il resté chez Girardin quand vous l’avez attendu?
  • Quand on l’a attendu là, ça je le sais pas.
  • Vous avez pas dit cinq minutes?, lui rappela Me Bigué.
  • Oui, à peu près.

Roland Milette affirmait ne pas savoir avant d’admettre une période de 5 minutes. Cécile avait plutôt parlé d’une vingtaine de minutes. Que doit-on tirer de cette contradiction?

Mare de sang autour de laquelle on aperçoit les gouttelettes mentionnées par le Dr Rosario Fontaine, expert légiste.

Il semble que Roland Milette soit devenu militaire peu de temps après les événements de Yamachiche. On le retrouve en 1945 lorsqu’il a épousé Lucia Côté dans la région de Rimouski.

Le témoin suivant fut Charles Denis Girardin, un contracteur de Yamachiche âgé de 26 ans. Le coroner espérait obtenir une version plus explicite des faits.

  • Le lundi le 16 septembre dans l’après-midi, est-ce que vous étiez à Yamachiche?, l’interrogea le Dr Tétreault.
  • Dans l’après-midi, je suis allé à Trois-Rivières.
  • À la convention?
  • Oui, monsieur.
  • Vous êtes allé là comment?
  • En machine.
  • Avec?
  • Un ami.
  • Un monsieur?
  • Une jeune fille[2].
  • Et vous êtes revenu à quelle heure, à l’heure de Yamachiche?
  • Environ 20h30, je crois.
  • Vous êtes allé chez vous?
  • Je suis rentré chez nous.
  • En rentrant, est-ce que votre mère vous a dit que quelqu’un était venu pour vous voir?
  • Non, je ne me rappelle pas du tout.
  • Vous êtes rentré chez vous?
  • Oui, j’ai pris mon journal pour commencer à lire.
  • Votre mère ne vous a pas dit que quelqu’un était allé pour vous voir?
  • Je ne me rappelle pas.
  • Comme ça, il a pas été question que personne était allée vous voir?
  • Quand je suis arrivé à la maison, quelque temps après, monsieur Freddy Pellerin est arrivé chez nous, me demandant de lui prêter 5$ pour aller à l’exposition de Saint-Barnabé, le lendemain matin. Il était environ 21h00 du soir, ça fait que j’ai dit, vu qu’il ne travaillait pas pour moi, j’ai dit que j’avais pas d’argent à lui prêter, plus ou moins pour me débarrasser de lui. J’ai dit : « mon père va arriver dans une heure ou deux heures d’ici, attends, peut-être qu’il t’en prêtera, lui. Maintenant, quand il est entré à la maison il était seul, il a été environ cinq minutes. Il était en boisson. Il était pas saoul. Maintenant, j’ai rien remarqué d’autre chose.
  • Évidemment, on vous demande ce que vous savez, pas plus. Il vous a demandé pour emprunter 5$ pour aller à l’exposition de Saint-Barnabé?
  • Oui, en disant qu’il me remettrait ça quand il travaillerait pour moi, qu’il me remettrait ça sur son salaire.

Questionné par Me Bigué, Girardin croyait avoir reconnu l’un des compagnons de Pellerin comme étant Josephat Milette, resté dans la voiture. Il spécifia cependant ne pas en être absolument certain.

  • Quand il vous a demandé pour emprunter 5$ pour aller à Saint-Barnabé, vous a-t-il dit autre chose au sujet de ses moyens, s’il avait ou n’avait pas d’argent, ou s’il était cassé?
  • Il m’a dit qu’il avait pas d’argent, et qu’il venait emprunter 5$ pour aller à l’exposition. J’ai dit que je ne tenais pas à lui prêter.

Me Léopold Pinsonneault se réserva quelques questions.

  • Est-ce qu’il ne devait pas commencer à travailler pour vous?
  • Il était supposé, j’attendais des contrats, il était supposé. Si j’avais eu le contrat, il aurait eu commencé à travailler pour moi. Ils sont venus le chercher …
  • Comme question de fait, le mercredi, le surlendemain, il a commencé pour vous?
  • J’ai été le chercher chez eux le mercredi pour venir travailler là-bas. Il était couché dans le temps. Il s’est montré en haut par le châssis, il a répondu que oui. Il s’est habillé, ça lui a pris cinq minutes. Il s’est habillé et je l’ai embarqué avec moi.

C’est l’intervention du coroner qui permit ensuite de comprendre qu’après les événements, Girardin avait amené Pellerin pour travailler à sa mine située à Almaville, près de Shawinigan. C’est là que les enquêteurs étaient venus cueillir Pellerin.

  • Vous passez par Trois-Rivières pour aller à la mine?
  • Oui, c’est-à-dire, moi j’avais affaire chez J. B. Loranger pour aller chercher des creens [?]. Ils sont partis deux pour aller à la taverne, quand j’ai eu fini j’ai remarqué qu’il manquait des hommes. J’ai pensé qu’il pouvait être rendu à la taverne, je me suis rendu là.
  • À quelle taverne?
  • Commercial, au coin près du marché.
  • À l’Hôtel Saint-Maurice?
  • Oui.
  • Vous êtes entré dans la taverne?
  • J’ai envoyé Philippe Vaillancourt pour les chercher. J’avais peur qu’ils prennent trop de temps, et j’y suis allé moi-même.
  • Il était assis?
  • Quand j’ai rentré dans la taverne, il sortait.
  • Est-ce qu’il avait pris quelque chose?
  • C’est évident qu’il allait là pour ça, j’ai pas vu, mais c’est évident qu’il allait là pour en boire.

Le témoin suivant fut Ludovic Milot, un journalier de 29 ans qui habitait à Yamachiche. Lui aussi avait vu Pellerin chez Girardin dans la soirée du 16 septembre vers 20h00. Ce soir-là, tout ce que Pellerin lui aurait demandé c’est de savoir quand il prévoyait retourner dans le bois.

Le jour de l’exposition, il l’avait revu au cours de la matinée, où Pellerin lui avait offert à boire. D’ailleurs, c’est Pellerin qui avait payé les deux bières. En plus de dire à Milot qu’il avait remboursé 1$ à un nommé Bourassa, il avait aussi acheté une bouteille de whiskey à 1$.

  • Il était habillé comment cette journée-là?, lui demanda Me Bigué.
  • Je ne peux pas dire l’habit, je sais qu’il avait un chapeau gris, il était habillé en bleu marin, un bleu rayé.
  • Là, vous avez été trois quarts d’heures avec lui?
  • Environ ça.
  • Après avoir été acheté cette bouteille de boisson-là, l’avez-vous laissé?
  • J’ai jasé quelques minutes avec et j’ai retourné faire le tour de l’exposition.
  • Vous l’avez vu quand?
  • Le soir. Pour le soir, il a pas été question de rien. Ensuite, je l’ai revu mercredi quand on est monté travailler ensemble, le 18.
  • Le jeudi?
  • On a travaillé ensemble là-bas.
  • Le jeudi, il vous a jamais donné d’argent?
  • J’ai changé de casque avec, il m’a donné 15¢ de retour.
  • C’est quand ça?
  • Jeudi.
  • Ensuite, c’est tout ce que vous savez?
  • Oui.
  • Il vous a pas parlé de rien à part ça?
  • Non.
  • Une fois rendu à la mine, là, qui est-ce qu’il y avait le soir que vous êtes arrivé, le soir de votre arrivée?
  • Moi, lui Freddy, Berthiaume.
  • Vous êtes-vous entretenu sur le meurtre qu’il [y] avait eu à Yamachiche?
  • Quand on l’a su, le jeudi soir là-bas.
  • Vous en avez parlé?
  • Oui, tous ensembles. Quand il arrive quelque chose dans notre place on en parle.
  • Freddy Pellerin qu’est-ce qu’il a dit à ce sujet-là?
  • On l’a pas remarqué, je peux pas dire s’il a parlé ou non.
  • Était-il bien ou pas bien ce soir-là?
  • On m’a dit qu’il était malade, il a pris une ponce, il a dit qu’il avait le rhume, qu’il avait la grippe.
  • À quel moment a-t-il demandé ça une ponce, est-ce une ponce de boisson?
  • Non, une ponce de gingembre, parce que de la boisson on en avait pas là-bas.
  • Étiez-vous à parler de ça quand il a demandé sa ponce?
  • On en a parlé durant la veillée, on a parlé de ça.

Le témoin suivant fut Lucien Ricard, un cultivateur de 19 ans. Encore une fois, le coroner fut le premier à l’interroger.

  • Mardi, êtes-vous allé à l’Exposition de Saint-Barnabé?
  • Oui.
  • Vous avez rencontré beaucoup de monde?
  • Oui, plusieurs.
  • Avez-vous rencontré monsieur Pellerin?
  • Oui, je l’ai rencontré.
  • Quand ça, dans l’avant-midi?
  • Vers 11h30, à peu près, je le sais pas.
  • Est-ce qu’il vous a remis de l’argent?
  • Non, cette fois-là il m’a rien donné du tout.
  • L’après-midi, l’avez-vous revu?
  • Je l’ai vu vers 12h30 ou 13h00, je le sais pas trop.
  • Qu’est-ce qu’il vous a dit?
  • Il voulait avoir du fort.
  • Et puis?
  • On a été en chercher.
  • Vous étiez allé avec lui?
  • Oui.
  • Qui a payé ça?
  • Lui.
  • Ensuite, êtes-vous retourné par après encore?
  • Non, ça été la seule fois.
  • Là, il en a acheté pour combien?
  • Pour 2.00$ devant moi.
  • Il a payé devant vous?, questionna Me Bigué.
  • Oui.
  • D’une seule fois?
  • C’est lui qui a payé les deux fois.
  • 1.00$ chaque fois?
  • Oui.

Ce fut alors qu’on rappela Cécile Castonguay pour apporter une précision.

  • Mademoiselle Castonguay, fit Me Bigué, vous nous avez dit tout à l’heure que d’après vous Freddy Pellerin, le soir qu’il est allé chez Girardin, quand vous l’avez vu avait un habit foncé et rayé?
  • Oui.
  • Est-ce que vous avez pu l’identifier dans cette salle?
  • Oui, rien que les pantalons qu’il avait pas sur lui.
  • L’habit, était-ce le même habit?
  • Oui.
  • Vous dites que c’était pas les mêmes pantalons?
  • Non, pas qu’il avait sur lui.

Mme Eugène Maillette, 47 ans, dira avoir vu Pellerin au soir du 16 septembre entre 20h et 21h.

  • Est-ce qu’il vous a parlé à vous?, questionna le coroner Tétreault.
  • Oui.
  • Qu’est-ce qu’il vous a dit?
  • Il m’a demandé si j’avais pas d’argent à lui prêter?
  • Pour emprunter de l’argent?
  • Oui.
  • Est-ce qu’il a spécifié un montant?
  • Il m’a demandé 5.00$ à emprunter.
  • Vous a-t-il dit pourquoi?
  • C’était pour aller à l’exposition de Saint-Barnabé.
  • Lui en avez-vous prêté?
  • Non.
  • Vous avez pas voulu lui en prêter?
  • Non.
  • Est-ce qu’il vous a dit quelque chose là-dessus?
  • Non, il a pas insisté.
  • Il est reparti?
  • Oui.
  • Vous l’avez pas revu de la soirée?
  • Non.

On appela ensuite le témoin Joseph Milot, 37 ans, qui se disait de Grennanville dans le Massachusetts.  Le Dr Tétreault avait quelques questions pour lui. Il était cependant natif de la région mauricienne et connaissait Pellerin depuis longtemps. Toutefois, Milot dira ne jamais avoir travaillé avec lui.

  • Vous l’avez rencontré ici quand?
  • Le jour de l’exposition.
  • Ça se trouvait mardi le 17 septembre?
  • Oui.
  • Qu’est-ce qu’il vous a dit?
  • C’était la première fois qu’on se voyait, on s’est donné la main, on a parlé de différentes affaires, des États-Unis. Il m’a demandé pour aller prendre un coup.
  • Il a payé combien?
  • Il avait une bouteille sur lui.
  • À part de ça, il a pas été question d’argent, de rien de ça?
  • Oui, il m’a dit qu’il avait retiré 18.00$ de monsieur Charles Girardin, et qu’il avait un autre 5.00$ sur lui, et que ce 5.00$ qu’il se l’était fait voler.
  • Il a dit qu’il avait retiré 18.00$ de Girardin?
  • Oui, monsieur.
  • Il vous a payé la traite?
  • Oui, deux coups.
  • Il vous a dit qu’il avait retiré 18.00$ et qu’il s’était fait voler 5.00$?
  • Oui.
  • Vous a-t-il dit quand il avait eu cet argent-là?
  • Non.

Comme cette réponse entrait en contradiction avec le témoignage de Girardin et qu’on venait très probablement de démontrer que Pellerin avait menti pour expliquer la présence de cet argent dans ses poches, Me Bigué tenait à en savoir un peu plus. Ainsi, le témoin lui répéta que Pellerin avait dit avoir « retiré » cet argent. Par exemple, il n’avait pas utilisé le mot « prêter » ou « donner ».

Me Pinsonneault sentit alors le besoin de venir soumettre quelques questions.

  • A-t-il dit qu’il avait 23.00$?
  • Il m’a dit qu’il avait retiré 18.00$ et qu’il avait 5.00$ à part de ça, et que le 5.00$ il se l’était fait voler.
  • À propos de quoi est venue cette question d’argent?
  • On parlait des États-Unis, il disait que ça prenait plus de temps à gagner 18.00$ ici que chez nous.
  • Vous a-t-il demandé à emprunter de l’argent?
  • Non.

Donat Marcotte, un journalier de Yamachiche âgé de 48 ans, connaissait Pellerin seulement de vue. Il dira avoir vu Boulanger à Trois-Rivières le jour de la convention du parti Libéral.

  • On est descendu ensemble de l’autobus.
  • Qui y avait-il dans l’autobus?
  • Moi et lui, on était assis en arrière, j’ai pas remarqué les autres.
  • Vous avez passé l’après-midi avec lui?
  • Pas tout l’après-midi.
  • Jusqu’à vers quelle heure?
  • Quand on a débarqué de l’autobus on a été prendre une bouteille de bière. Je l’ai laissé, et on s’est revu avant de partir.
  • Êtes-vous revenu avec lui?
  • Non, il m’a dit qu’il prenait le train pour Louiseville.
  • Est-ce qu’il vous a dit le but de son voyage?
  • On descendait à la convention, et il a dit qu’il retournait à Louiseville après.
  • Est-ce qu’il avait de l’argent?
  • Oui, il avait un peu d’argent.
  • Il en avait sur lui?
  • Oui.
  • Vous ne savez pas combien?
  • Non.
  • Monsieur Pellerin, l’avez-vous vu cette journée-là?
  • Oui, à Trois-Rivières.
  • L’après-midi?
  • Oui.

Les questions de Me Bigué permirent ensuite de comprendre que cette bière dégustée en compagnie de Boulanger avait été consommée à l’hôtel St-Maurice et que c’est Boulanger qui avait payé. La Couronne essayait-elle déjà de démontrer que Pellerin aurait pu croiser Boulanger à Trois-Rivières et voir que celui-ci avait beaucoup d’argent en poche?

  • Lui avez-vous vu sortir de l’argent?, demanda Me Bigué.
  • Oui.
  • Par rapport à l’argent qu’il avait, combien pouvait-il avoir?
  • Suivant moi, je prétendais qu’il avait une soixantaine de piastres, il avait des 1$, des 2$, des 5$, des 100$, que j’ai pu voir. Je les ai pas comptées, il a sorti un rouleau d’argent de sa poche en arrière.
  • De sa poche de fesse comme on dit?
  • Oui.
  • À gauche?
  • Non, à droite.

Freddy Pellerin fut ensuite appelé à témoigner. Cependant, le jeune homme se montra assez peu coopératif. Malgré cela, il est préférable de reproduire ici l’intégral de son témoignage.

  • Avez-vous quelque chose à nous dire?, lui demanda le coroner.
  • Non.
  • Voulez-vous mettre la main sur l’Évangile?
  • Non.
  • Vous avez rien à dire?
  • Non.
  • Vous êtes libre, on ne peut pas vous forcer. Vous ne connaissez rien au sujet du meurtre de Boulanger?
  • Non, monsieur.
  • Alors, vous préférez ne pas parler?
  • Non.
  • Voulez-vous rendre témoignage?, lui demanda franchement Me Bigué.
  • Non.
  • C’est par mon conseil que monsieur Pellerin ne rend pas témoignage, finira par déclarer Me Pinsonneault.

Comme dernier témoin, on rappela le Dr Fontaine afin de le questionner sur les résultats de son analyse réalisée sur une paire de pantalons. Il se trouvait à Québec en face du Parlement lorsqu’on lui avait remis le complet bleu rayé de blanc, et il avait ensuite apporté le tout à Montréal afin de réaliser ses analyses.

  • J’ai trouvé en bas des deux jambes du pantalon des petites giclures de sang, très fines. Sur les deux côtés, il y en avait au moins une trentaine de ces petites gouttelettes, très fines, de même nature et de même apparence et dimension que celles que j’avais constatées sur le plancher où la victime était étendue. J’ai fait les examens et j’ai constaté qu’il s’agissait de sang humain. Vous voyez ici aux endroits marqués au savon, tous ces petits trous, qui étaient autant de gouttelettes de sang, j’en ai laissé plusieurs évidemment, et j’en ai pris plusieurs pour faire mon examen. Il y en a encore ici, tous ces petits endroits marquent des gouttelettes de sang.
  • Gouttelettes qui correspondaient quant à la dimension avec les gouttelettes de sang sur le plancher, chaque côté de la tête de la victime?, lui demanda Me Bigué.
  • Certainement.
  • C’était du sang humain?
  • Oui, monsieur.
  • Docteur, intervint Me Pinsonneault, quelle quantité de sang avez-vous recueilli sur le pantalon?
  • C’est difficile à dire, parce que tous ces petits morceaux que j’ai détachés, je les ai mis dans une solution de sérum physiologique, j’ai obtenu une solution d’après, [à] peu près un millième de sérum, qui était plus que suffisant pour faire mon examen.
  • Et avec cette quantité, très petite, vous en avez eu suffisamment pour pouvoir jurer que c’était du sang humain?
  • J’en avais plus que suffisamment, j’aurais pu avec deux ou trois petites gouttes déterminer la nature du sang et j’en avais trente.

C’est ainsi que se termina l’enquête du coroner. Le Dr Tétreault en avait suffisamment entendu pour déclarer Freddy Pellerin criminellement responsable de la mort d’Arthur Boulanger. Le jeune homme devrait donc subir un procès pour meurtre.

Avec le recul, peut-on se demander si, d’après les témoignages entendus, c’était suffisant pour comprendre que Pellerin était responsable de la mort de Boulanger?

Dans un premier temps, il avait demandé à emprunter de l’argent mais on lui avait refusé. Pourtant, le lendemain, il avait plusieurs billets de banque en poche. Il a d’ailleurs menti en disant avoir obtenu 18$ de Girardin, alors que ce dernier a dit sous serment ne pas lui en avoir prêté. Et que dire de ces gouttelettes de sang humain sur le bas de ses pantalons?

Je vous laisse le soin de répondre.

Le troisième et dernier article nous permettra de faire un survol médiatique du procès.

 

[1] Le 16 septembre 1935 une convention du parti Libéral s’était tenue à Trois-Rivières.

[2] Cette jeune fille ne sera jamais nommée.

Freddy Pellerin, non coupable (1/3)

Le corps d’Arthur Boulanger tel qu’il a été retrouvé dans son logement de Yamachiche, en septembre 1935.

En 2015, Historiquement Logique! a publié un article pour rendre public une affaire criminelle qui reste à la fois méconnue et non résolue. À cette époque, le dossier judiciaire paraissait introuvable[1].

Une découverte réalisée en janvier 2018, grâce à l’indexation des dossiers en lien avec le projet PMAJC, une partie du mystère archivistique a été éclairci. En fait, le dossier retrouvé n’est pas tout à fait celui du procès, mais il contient néanmoins plusieurs éléments. Entre autres, on y retrouve les transcriptions sténographiques de l’enquête du coroner, les photos judiciaires de la scène de crime, un plan des lieux, et même un mystérieux échantillon. Tous ces documents contribueront à présenter les faits suivants, à savoir l’histoire la plus complète jamais publiée sur cette affaire.

Revoyons d’abord les grandes lignes.

Arthur Boulanger, 51 ans[2], habitait au-dessus de son restaurant qu’il tenait en face de la gare de Yamachiche. Il était marié mais depuis des années sa femme vivait séparément à Montréal. Au cours de l’après-midi du 16 septembre 1935, il s’est rendu à Trois-Rivières avec un ami pour assister à une convention du parti Libéral. Selon certains, il avait 300$ dans ses poches. Selon les médias, on l’aurait vu ce soir-là revenir chez lui en compagnie de deux hommes. Ceux-ci auraient pris quelques verres en sa compagnie avant de quitter. Toutefois, cette hypothèse ne trouve aucun appui dans ce qui reste aujourd’hui du dossier.

Le 18 septembre 1935, le neveu de Boulanger tenta de rendre visite à son oncle mais toutes les portes étaient verrouillées et les toiles aux fenêtres baissées. Le même jour, on découvrit son corps étendu sur le plancher de son logement. Selon toute vraisemblance il avait été sauvagement battu à la tête par un objet contondant. Aucune trace de lutte n’était apparente, tandis que l’arme du crime ne fut jamais retrouvée.

Dès la médiatisation du crime, le journal montréalais La Patrie croyait connaître le mobile en spécifiant que la victime portait 300$ dans ses poches. Selon les rumeurs de l’époque, Boulanger ne se préoccupait pas beaucoup de son restaurant.

Avant de sombrer dans les détails issus du ouï-dire, profitons plutôt de ce que l’enquête du coroner peut maintenant nous apprendre.

Le Dr Langis, le premier témoin entendu lors de l’enquête conduite par le Dr Adélard Tétreault de Trois-Rivières, a été demandé sur les lieux par Joseph Gendron à 12h30. Celui-ci tenait à ce qu’il l’accompagne chez Arthur Boulanger, son beau-frère, « parce qu’il était inquiet »[3]. Ainsi, les deux hommes se sont rendus à la demeure de Boulanger, sur la rue Saint-Pierre à Yamachiche. Tout était « fermé excepté une porte en arrière de la maison. En pénétrant dans la maison, nous avons trouvé M. Boulanger couché face contre terre baignant dans une mare de sang. Il était mort déjà depuis plusieurs heures. Il portait à la tête plusieurs plaies contuses. J’ai immédiatement communiqué le cas au coroner ».

Selon Joseph Gendron, 52 ans, son beau-frère Boulanger habitait seul à Yamachiche depuis un an et demi. Il visitait son beau-frère à tous les 8 ou 15 jours. La dernière fois remontait à la semaine précédant le crime.  Gendron ajoutera que « ce matin vers midi le 18 septembre Robert Lacerte est venu à la maison me dire que mon beau-frère était couché sur le plancher de la cuisine. Il avait été envoyé par un monsieur Millette ».

À partir du moment où il est allé chercher le Dr Langis, le récit de Gendron corrobore celui du jeune docteur, non sans préciser que la porte arrière était fermée mais non verrouillée. « Les rideaux étaient baissés de partout. […] Nous ne lui avons pas touché ». Une fois le coroner Tétreault contacté, les deux hommes étaient revenus pour verrouiller la porte et ainsi protéger les lieux, comme Tétreault leur avait demandé.

Le Dr Rosario Fontaine, fidèle successeur du Dr Wilfrid Derome à l’Institut médico-légal de Montréal, et qui s’était chargé de faire l’autopsie, fut le témoin suivant. Les déclarations d’un médecin légiste sont souvent plus laborieuses et techniques, mais selon les circonstances je pense qu’il sera intéressant de les présenter intégralement.[4]

  • Voulez-vous dire à ces messieurs [les jurés du coroner] ce que vous avez constaté lorsque vous êtes arrivé sur les lieux?, questionna le coroner Thétreault.
  • Le 18 septembre, sur l’ordre du Procureur Général je me suis rendu à Yamachiche pour y faire l’examen et l’autopsie d’un nommé Arthur Boulanger, trouvé assassiné à sa maison, située en face de la gare. À mon arrivée sur les lieux, dans la fin de l’après-midi du 18 septembre, le cadavre était étendu face contre terre, la tête dans une mare de sang, dans une pièce de sa maison, je pense qui tenait lieu à la fois de cuisine et de salle à dîner, et de lieu de réunion. C’est la seule grande pièce qui existe dans la maison. Il en existe une autre en avant, une petite pièce, il y a un restaurant, et une autre en arrière de la même pièce, qui tient lieu de chambre à coucher. Le cadavre était donc étendu dans la pièce principale, la tête dans la direction de la porte de la chambre à coucher. Avant de procéder à l’examen du cadavre et d’en faire l’autopsie, j’ai fait quelques perquisitions dans la maison qui m’ont permises de faire des constatations intéressantes. D’abord, je vous ai dit que le cadavre avait la tête dans une mare de sang, face contre terre, et autour de cette mare de sang, j’ai constaté des petites giclures qui allaient jusqu’à la fournaise. La présence de ces giclures ne pouvait s’expliquer que par le fait que la tête de la victime avait frappé contre terre sous les coups de l’assassin. Elles ne pouvaient pas être dues aux hémorragies parce que dans les hémorragies, les artères qui saignent donnent de grosses gouttes de sang. Il s’agissait là de petites gouttelettes très fines. Après avoir fait cette constatation et d’autres moins intéressantes j’ai fait transporter le cadavre dans le restaurant, c’est-à-dire dans la petite pièce de côté en avant et j’ai procédé à l’examen du cadavre. Il s’agissait d’un homme d’une cinquantaine d’années, très bien constitué, de forte corpulence, pouvant peser 200 livres. Sa taille était d’environ cinq pieds sept pouces ou cinq pieds huit pouces. Les habits de la victime ne montraient aucune trace de lutte. Ils consistaient dans un gilet foncé, bleu, moins le veston, moins le coat. À l’examen extérieur, d’abord j’ai constaté qu’il y avait encore de la rigidité cadavérique, ce qui veut dire que la putréfaction n’était pas commencée. À l’examen extérieur j’ai constaté sur le côté gauche de la figure, je dis bien, sur le côté gauche de la figure, à la partie supérieure, un ecchymose considérable, c’est-à-dire une hémorragie en-dessous de la peau. La peau à ce niveau-là, au niveau du front, et à la partie supérieure de la joue, avait été éraflée, ce qui avait pu déterminer une petite hémorragie. J’ai constaté – en outre – je dois dire que cette hématome, ces éraflures étaient dus à un coup porté à ce niveau. J’ai constaté en outre deux blessures, deux grandes plaies contuses au front, à la partie supérieure du front, à la naissance des cheveux. Une de ces blessures mesurait un pouce et demi de longueur et l’autre deux pouces et demi. Au sommet, une autre blessure à peu près du même type. Enfin deux blessures transversales en de la focette ou la nuque[5]. Toutes ces blessures, ces six blessures, celle de la figure et les cinq du crâne avaient été faites au moyen d’un instrument contondant à bord tranchant, un quartier de bois par exemple, ou encore un morceau de fer aurait pu les causer. Ces blessures ne pouvaient pas avoir été faites au moyen d’une hache, parce que les bords étaient très irréguliers, ce qui indiquaient que les instruments ou l’instrument était un instrument contondant et non pas un instrument coupant. À l’autopsie, j’ai constaté que le crâne était broyé à gauche, j’ai vu là neuf fragments que j’ai pu enlever avec mes mains. Ensuite, il existait une fracture à la partie du sommet du crâne et qui descendait en bas là où commence la colonne vertébrale. Le cœur montrait une affection chronique, une maladie chronique, de même que les reins. L’estomac était rempli d’aliments en voie de digestion, mais comme il existait là de l’alcool en quantité, l’estomac dégageait une forte odeur d’alcool, et il nous est impossible d’établir d’une façon précise à quelle heure, et à quel temps la victime avait pris son dernier repas, parce que l’alcool contracte les aliments et retarde la digestion, et peut la retarder d’une façon considérable. En outre, l’alcool peut faire contracter les glandes ou sécrétion de l’estomac. L’analyse du sang a révélé la présence de 4,5 % d’alcool, ce qui indiquait que la victime était en état d’ivresse très avancé au moment de la mort. On peut dire que M. Boulanger était saoul au moment de la mort. En résumé, la mort de Boulanger était due à de multiples fractures du crâne à la suite de coups répétés au moyen d’un instrument contondant sur la tête.
  • Les petites gouttes de sang étaient-elles dues aux coups donnés et qui faisaient rejaillir ce sang-là?, demanda le juré Hélie.
  • Oui, d’ailleurs, les deux coups transversaux, dans cette direction-là, que l’on constatait à la nuque, ne pouvaient pas être frappés autrement qu’alors que la victime était couchée sur le plancher. Ce ne sont pas les coups mêmes qui ont fait rejaillir ce sang-là, ce sont les coups de la tête sur la mare de sang qui existait déjà. C’est la seule façon dont on puisse les expliquer.

Ce fut ensuite à Me Philippe Bigué, procureur de la Couronne bien connu dans la région mauricienne pour avoir fait condamner Alexandre Lavallée à la pendaison en 1927 et avoir conduit la poursuite contre Andrew Day en 1929, qui interrogea le médecin pathologiste afin de tirer quelques détails supplémentaires.

  • Quand vous l’avez trouvé, avait-il la face tournée contre terre?
  • Oui.
  • À plat ventre?
  • Oui, les deux bras en-dessous de lui.
  • Portait-il son veston, son habit?
  • Il avait son gilet, c’est-à-dire sa veste, mais son veston manquait. Mais au côté du cadavre, c’est-à-dire non loin du cadavre, près de l’évier, il y avait une chaise, et sur cette chaise, un chapeau.
  • Quant à la position, apparemment il se trouvait dans la même position où il avait été laissé?
  • Le cadavre a sûrement pas été remué, on voyait ça par la mare de sang.
  • Avez-vous remarqué quelque chose dans son pantalon, le pantalon qu’il avait sur lui, la victime?
  • J’ai constaté d’abord, j’ai demandé à des gens qui étaient là de regarder dans sa poche, mais auparavant on a constaté, je ne sais pas si c’est moi ou un autre, on a constaté à côté de la poche, sur le plancher, un petit paquet de mousse de même nature que celle que l’on trouve dans les poches d’habits, j’en ai conclus et les autres avec moi qu’on avait fouillé ses poches, parce que la présence de ces petits paquets de mousse ne pouvait pas s’expliquer autrement, et elle se trouvait juste à côté de la poche.
  • Est-ce [que] sa poche était retournée?
  • Sa poche était pas retournée.
  • Dans quelle position était sa poche? Vous avez parlé de mousse, est-ce de la mousse ordinaire qui se ramasse dans les poches?
  • Oui, dans le coin des poches. Je pense que j’en ai dans ma poche ici. … Non, j’en ai pas. Ensuite, sur la mare de sang, j’ai constaté qu’il y avait une petite écorce, ou la partie superficielle d’écorce de bois. Comment expliquer la présence de cette écorce-là à la surface de la mare de sang? Évidemment, j’ai cru que l’instrument qui avait servi au crime était un quartier de bois.
  • Est-ce que la maison était chauffée au bois?
  • Au moyen d’une fournaise qui chauffait au bois.
  • Qu’on appelle une fournaise tortue?
  • Oui.
  • Est-ce qu’il y avait du bois là?
  • J’ai constaté qu’il y avait du bois, je ne sais pas s’il y avait plus qu’un quartier, je pense qu’il y avait rien qu’un quartier ou deux.
  • Est-ce que quand vous avez observé le cadavre, tourné face contre terre, est-ce que ses poches étaient normales, ou s’il y avait des poches qui étaient retournées?
  • Ses poches n’étaient pas complètement retournées, elles étaient à peu près comme ça …
  • À demi sorties?
  • Pas à demi, non, mais en tout cas, pas à l’état normal.
  • La doublure de la poche était sortie un peu?, intervint encore le juré Hélie.
  • Un peu. Ensuite, une partie de la mare de sang était complètement desséchée, ce qui me permet d’affirmer que la mort remontait déjà à plus de 24 heures. Et la mort pouvait remonter, par l’aspect de cette mare de sang, à la nuit de lundi ou mardi, et sûrement pas à la nuit précédente, par l’épaisseur de la mare de sang.
  • Du 16 au 17 septembre?
  • Oui.

Le témoignage du Dr Fontaine nous permet de comprendre un peu mieux la scène de crime et les circonstances qui l’entourent. Boulanger a été frappé à plusieurs reprises mais une fois qu’il s’est écroulé, son corps n’a pas été déplacé. Seule sa tête aurait rebondi sous quelques coups supplémentaires – sans doute les blessures à l’arrière du crâne – ce qui a créé les gouttelettes autour de la mare de sang.

Intérieur du logement de Boulanger. On constate la présence du chapeau, à gauche, tel que mentionné dans le témoignage du Dr Fontaine.

Quant à son ivresse, que doit-on en retenir? Que cela a fait de lui une victime plus vulnérable?

Les autres témoignages, que nous étudierons la semaine prochaine, permettront de comprendre ce qui a pu pousser les enquêteurs de l’époque à soupçonner Freddy Pellerin, un journalier de 27 ans originaire de Saint-Étienne-des-Grès.


[1] https://historiquementlogique.com/2015/06/27/meurtre-non-resolu-a-yamachiche-laffaire-boulanger/

[2] Selon le registre de l’État civil il est né en 1884.

[3] Déclaration du Dr Langis lors de l’enquête du coroner.

[4] Quelques corrections de base ont été apportées aux transcriptions originales afin d’en améliorer la lecture.

[5] Cette phrase est retranscrite telle qu’elle apparaît dans les transcriptions sténographiques, mais je suis incapable d’en expliquer le sens exact.

Uldevert Hudon, le premier voleur d’auto à Shawinigan

            Toujours dans le cadre du projet PMAJC, j’ai découvert la semaine dernière un dossier datant de 1935 et 1936 qui se démarquait des autres. En fait, c’est la présence de la photo anthropométrique du criminel qui a capté mon attention. En effet, ce genre de document n’est pas courant dans le fonds d’archives des procès expéditifs.

On constate rapidement que le personnage, qui se nomme Uldevert Hudon, a trois dossiers à son nom. Il s’agit donc d’un récidiviste. D’ailleurs, ses antécédents en matière de vol remontent jusqu’en 1926.

Dans Le Nouvelliste du 3 octobre 1925, on soulignait que Hudon allait devoir passer un an derrière les barreaux. Tout comme il le fera une dizaine d’années plus tard, Hudon fit le choix d’un procès expéditif, c’est-à-dire que le prévenu choisi d’être jugé devant un juge seul hors du terme des assises. « Cette disposition avait pour but d’éviter qu’une personne citée à procès et détenue, ne soit contrainte d’attendre en prison l’ouverture du terme de la Cour, pour qu’il soit disposé de son cas »[1].

Le quotidien trifluvien épelait son prénom « Uldevège » et on le disait de Shawinigan Falls. Le 2 octobre 1925, c’est devant l’honorable juge François-Xavier Lacoursière qu’il avait plaidé coupable, ce qui lui avait valu une sentence d’un an de prison.

Le crime qu’on lui reprochait avait été commis à Shawinigan le 12 septembre 1925. « Ce jour-là, une automobile Maxwell de tourisme appartenant à M. le Dr J. M. Perron et que ce dernier avait laissé temporairement en face de sa résidence, sur la 4ème rue, disparaissait et malgré les recherches actives faites par notre police municipale il avait été impossible jusqu’à ces jours derniers de retrouver la moindre trace de la machine volée. Mardi le 22 septembre, M. le Dr Perron était informé qu’une automobile Maxwell répondant à la description de la sienne avait été vue à Notre-Dame des Anges dans le comté de Portneuf, et l’on soupçonnait un jeune homme de cette paroisse, ancien résident de Shawinigan Falls, d’être l’auteur du vol. Le lendemain, le Dr Perron, accompagné d’un officier de police de cette ville muni d’un mandat d’arrestation contre l’auteur présumé de vol, se rendait à Notre-Dame des Anges où après des recherches laborieuses il retrouvait son automobile pendant que l’homme de police mettait le grappin sur le voleur, un nommé U. Hudon, qui fut conduit à Shawinigan Falls, pour y subir son procès »[2].

Peu de temps après, le Dr Perron décida de retirer sa plainte, mais le capitaine de police Loranger en déposa aussitôt une autre pour permettre à la justice de suivre son cours.

Hudon aurait apporté ceci d’original à l’histoire judiciaire de la Mauricie car « c’est la première fois qu’un vol d’automobile avait lieu à Shawinigan Falls et comme on comprend, il s’agissait de faire un exemple »[3].

La Presse du 29 mai 1936 affirmait que Hudon était du Cap-de-la-Madeleine et qu’il « a été condamné à deux ans de pénitencier par le magistrat Lacoursière, après avoir été trouvé coupable de trois vols dans notre région, au début du mois dernier. Renvoyé aux Assises, Hudon opta pour un procès expéditif et plaida coupable. Hudon avait volé une auto et deux chevaux ».

C’est d’ailleurs ce que confirment les trois dossiers judiciaires concernent Hudon et qui sont conservés à BAnQ Trois-Rivières. Le 6 avril 1936, il récidivait en matière de vol d’automobile en subtilisant une Dodge 1934 Coach et dont le numéro de série était le 945665. Ce crime eut également lieu à Shawinigan. Puis, dans la nuit du 10 au 11 avril 1936, c’est à Yamachiche qu’il volait un « cheval noir avec front blanc, pesant 1 150 livres, d’une valeur d’environ $150.00 », comme le stipule l’acte d’accusation. La même nuit, il dérobait également une jument qui avait une valeur estimée à 200$.

Qu’est devenu Hudon après ces deux années de prison? Pour l’instant, on l’ignore.


[1] Termium : http://www.btb.termiumplus.gc.ca/tpv2alpha/alpha-fra.html?lang=fra&i=1&index=alt&srchtxt=PROCES%20EXPEDITIF

[2] Le Nouvelliste, 3 octobre 1925.

[3] Ibid.