L’affaire Boulanger: une partie du dossier judiciaire retrouvé


Dans le dossier retrouvé, on note cette photo judiciaire qui montre l’intérieur du logement de la victime, Arthur Boulanger. Sur le plancher, on constate la présence d’une mare de sang.

Le projet Portrait de la Mauricie par les Archives Judiciaires Criminelles (PMAJC), entamé le 3 janvier 2018, porte déjà ses fruits. Alors qu’un article d’Historiquement Logique publié en juin 2015[1] expliquait que le dossier judiciaire de l’affaire Boulanger n’avait pas été conservé dans les archives nationales, les recherches que j’effectue actuellement pour indexer les dossiers qui sont conservés dans la voûte de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) à Trois-Rivières m’a permis d’avoir l’agréable surprise la semaine dernière de tomber sur celui de Freddy Pellerin. Cet individu, qui avait 27 ans à l’époque, a été le principal suspect dans cette affaire. Au terme d’un procès, il a cependant été acquitté.

Le dossier retrouvé, quoique plutôt mince pour une cause de meurtre, se trouvait dans les boîtes non classées des archives nationales et dans lesquels on retrouve normalement les procès expéditifs.

Il y a toutefois un bémol à cette trouvaille : ce dossier ne contient pas les transcriptions sténographiques du procès, au terme duquel Pellerin a été acquitté. Nous savons que les détails présentés lors d’un procès criminel pour meurtre sont les plus détaillés, ce qui en fait l’outil idéal pour reconstituer les événements entourant un crime.

À défaut de cela, cependant, le dossier retrouvé comporte les transcriptions prises lors de l’enquête du coroner et des pièces très intéressantes qui nous aiderons à mieux comprendre ce qui a pu se produire à Yamachiche en 1935. Parmi ces documents, on retrouve des photos judiciaires, un plan des lieux, et même un échantillon qui, pour le moment, reste non identifié.

Rappelons qu’Arthur Boulanger, 51 ans, a été assassiné dans le logement qu’il habitait à Yamachiche en face de la gare en septembre 1935. On l’avait apparemment battu avec une barre de fer.

Je ne pense pas qu’il faille fonder beaucoup d’espoir quant à l’idée de retrouver un jour le dossier du procès. Selon les explications d’Evelyn Kolish dans le Guide des archives judiciaires (2017)[2] le dossier a probablement été élagué. À partir de 1920, les archives nationales ont fait face à une arrivée gigantesque d’archives, ce qui a poussé les responsables de l’époque à prendre des décisions, entre autre l’élagage.

De plus, je soupçonne que les dossiers judiciaires qui se sont terminés par un acquittement ont été parmi les premiers à être détruits, d’autant plus que les accusés qui ont été blanchis ont droit à leur retour à la vie privée. La justice les considère comme blanchis.

En attendant de mieux étudier le dossier et de vous présenter le fruit de cette découverte, je vous invite à lire ou relire l’article publié en 2015 : Meurtre non résolu à Yamachiche : L’affaire Boulanger.


[1] https://historiquementlogique.com/2015/06/27/meurtre-non-resolu-a-yamachiche-laffaire-boulanger/

[2] Disponible en ligne : http://www.banq.qc.ca/documents/ressources_en_ligne/instr_rech_archivistique/garchjud_fr.pdf

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L’arme du crime retrouvée dans les archives


Cette barre de fer, qui a servi à commettre un meurtre en 1932, a récemment été retrouvée dans les archives de BAnQ.

C’est au moment d’organiser une exposition sur les condamnés à mort (en lien avec la vieille prison de Trois-Rivières) dans le cadre des Journées de la culture à l’automne 2017 que les employés de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) a fait une découverte étonnante.  Parmi des dossiers non classés, on a eu la surprise de découvrir l’arme du crime utilisée par Alfred Coulombe pour assassiner sa victime en 1932.  Historiquement Logique a publié un résumé de cette affaire en juillet 2015[1].

De plus, cette découverte peu commune est accompagnée des quelques pages de transcriptions de l’enquête préliminaire qui s’est déroulé au cours de l’été 1932 et qui nous permet de ressortir quelques détails supplémentaires.  Rappelons que d’après ce que nous savions déjà de ce meurtre, Marie-Louise Paquin Valcourt, 47 ans, avait été battue à mort par une barre de fer quelconque et pour un mobile inconnu.  Il m’a cependant été possible de trouver dans les archives, comme je le mentionnais brièvement dans l’article de 2015, qu’un autre dossier de vol avait créé un litige entre Marie-Louise Paquin Valcourt et Alfred Coulombe en 1928.  Est-ce que cette affaire de voiture volée pourrait expliquer le meurtre survenu 4 ans plus tard?

Les documents découverts récemment permettent-il d’appuyer ou de réfuter cette hypothèse?

L’enquête préliminaire s’ouvrit le 29 juillet 1932 devant le juge François-Xavier Lacoursière, qui entendra trois témoins.  Le premier fut le Dr Louis Thomas Caron, 65 ans.  Il avait vu le corps sur les lieux même du crime, c’est-à-dire près de la maison d’Édouard Houde à Saint-Léon, dans la région de Louiseville.

  • Vous avez été appelé par qui, vous?, lui demanda le procureur de la Couronne Me Philippe Bigué.
  • C’est le docteur Plante de Louiseville qui m’a appelé.
  • Lorsque vous êtes arrivé sur les lieux, qui y avait-il sur les lieux, près du cadavre?
  • Beaucoup de monde.

C’est aussi le Dr Caron qui avait constaté le décès.

La Couronne appela ensuite Donat Arsenault (ou Arseneault), un jeune cultivateur de 23 ans qui s’était marié en 1927 à une certaine Irène Houde.  Il s’avéra qu’Arsenault connaissait aussi bien l’accusé que la victime.

  • Voulez-vous dire à la Cour ce qui s’est passé en votre présence le 20 juillet courant?, lui demanda Me Philippe Bigué.
  • J’ai vu aller Madame Valcourt à la beurrerie chercher du beurre.
  • C’est Marie-Louise Paquin, ça?
  • Oui, monsieur. Quand elle a descendu, monsieur Coulombe a voulu lui parler.
  • Où passait-elle quand vous l’avez vue?
  • Devant la maison de monsieur Coulombe.
  • Vous demeurez à quelle place, vous?
  • En face de monsieur Coulombe.
  • Vous avez vu passer madame Valcourt dans le chemin?
  • Monsieur Coulombe a voulu lui parler et puis elle refusa de lui parler.
  • Ensuite?
  • Monsieur Coulombe a parti pour la poigner par le bras en voulant toujours lui parler, il a sorti des papiers, et madame Valcourt a pas voulu les voir. Là, elle a crié « au secours ».  Elle a appelé Édouard Houde.

Ici, soulignons seulement que, d’après cette réponse, Arsenault laissait clairement entendre qu’il ne se serait écoulé aucun délai particulier entre l’apparition de Mme Valcourt et l’altercation avec Coulombe.  Or, la suite des transcriptions nous fera bientôt voir qu’il existe une autre version sur ce point.  À noter également la présence de ces mystérieux « papiers ».  Quelle était la nature de ces documents?

  • Où était-elle?
  • En face de chez monsieur Houde.
  • Édouard Houde et vous-même vous demeurez en face de chez Coulombe?
  • Là, elle a appelé au secours, c’est-à-dire elle a appelé Édouard Houde.  Édouard Houde et moi, on a parti pour aller à son secours, et là on a dépris monsieur Coulombe d’après madame Valcourt.
  • De quelle manière il l’avait?
  • Par le bras.
  • Vous lui avez fait lâcher le bras?
  • Là, madame Valcourt s’est sauvée chez monsieur Édouard Houle, la maison en face de chez Coulombe.
  • Elle a traversé le chemin?
  • Oui, elle s’est sauvée en arrière de la maison d’Édouard Houde. Là, Coulombe a parti par derrière [elle], nous sommes partis pour protéger madame Valcourt, moi et mon beau-frère Édouard Houde.  Coulombe nous a dit de ne pas approcher que c’était mieux pour nous autres.
  • Comment a-t-il dit ça?
  • « Vous autres approchez pas, c’est mieux ». On a approché quand même et là on a dépris le bras droit de Coulombe d’après madame Valcourt.
  • Ensuite?
  • Et puis là, il a donné une poussée à mon beau-frère Édouard Houde sur l’épaule. Mon beau-frère a reculé de deux pas en reculant, là il a sorti une barre de fer qu’il avait dans sa ceinture.  Il a fait ça de même (le témoin indique comment Coulombe a sorti sa barre de fer)[2].
  • Qu’est-ce que c’était cette barre de fer-là?
  • Come une lame de ressort de machine.
  • Un bout de ressort de machine?
  • Oui, d’à peu près une douzaine de pouces de long, et là il s’est élancé vers nous autres. Avant, il nous a dit de ne pas approcher, que c’était mieux.  On a reparé le coup, et là il a frappé madame Valcourt.
  • Il l’a frappé où?
  • Sur la tête.
  • Qu’est-ce qui s’en est suivi?
  • Madame Valcourt a tombé à terre et il a continué de frapper de nouveau.
  • Plusieurs fois?
  • Oui.
  • Qu’est-ce qui s’est produit alors?
  • Là, nous avons appelé Bergeron qui était chez Coulombe. Bergeron est venu.  Là, nous avons crié : « au meurtre ».
  • Eugide [?] Bergeron?
  • Oui, on a crié : « au meurtre ». On disait à Coulombe, « qu’est-ce que tu fais là? ».
  • Dans quel état était madame Valcourt?
  • À terre.
  • Était-elle morte ou vivante?
  • Du premier coup, elle a dû mourir, du premier coup, d’après moi, parce que le coup a été donné très fort.
  • Êtes-vous resté là près du cadavre ou supposé cadavre?
  • Après que Coulombe a eu fini de frapper, nous avons téléphoné, moi et Bergeron, au coroner Caron et au prêtre.
  • Avez-vous assisté à l’enquête du coroner?
  • Oui.
  • Avez-vous été voir madame Valcourt? Étiez-vous avec le docteur qui a constaté la mort?
  • Oui, le docteur Plante et le docteur Caron.
  • C’était bien la même personne que vous aviez vu assommée dans le chemin?
  • Oui, monsieur.

Le juge s’adressa directement au témoin pour lui demander de spécifier l’heure du crime.  Arsenault l’estimera aux alentours de 17h00, ajoutant que l’enquête du coroner s’était déroulée le soir même de l’homicide.  Le témoin fut ensuite contre-interrogé par Me Beaulac, l’avocat de l’accusé.

  • Monsieur Arseneault, vous venez de jurer que l’accusé avait tenté de parler à madame Valcourt, la victime, qu’il avait appelé la victime madame Valcourt pour lui parler?
  • Oui.
  • Voulez-vous dire à la Cour à quel endroit précis était l’accusé à ce moment-là?
  • Il était dans sa porte, dans sa maison.
  • Madame Valcourt, elle, était dans le chemin?
  • Justement.
  • À quelle distance environ?
  • À peu près 15 pieds du chemin à la maison.
  • Vous, où étiez-vous?
  • Dans la maison de Édouard Houde.

Malheureusement, Arsenault n’avait rien entendu des paroles échangées entre Coulombe et sa victime.

  • Vous n’avez pas entendu?, répéta Me Beaulac.
  • J’ai entendu quelques mots de même. Monsieur Coulombe a dit à madame Valcourt qu’il avait affaire à lui parler, j’ai entendu rien que ça parce que le châssis était ouvert.
  • Avez-vous pu entendre ce qu’elle a répondu?
  • J’ai rien entendu que ça, qu’elle avait pas d’affaires à lui.
  • Comment se fait-il que vous [n’]avez pas entendu autre chose?
  • On était en dedans de la maison, eux autres étaient plus passés la maison. Madame Valcourt a continué à marcher quand même.

Selon le témoin, il s’était écoulé de 5 à 10 minutes avant qu’il sorte de la maison son beau-frère après avoir entendu Marie-Louise appeler au secours.  Voilà qui laisse un vide de 5 à 10 minutes.  Que se sont dit Coulombe et sa victime pendant toutes ces minutes?

Soulignons qu’au moment d’être interrogé par Me Bigué, Arsenault avait semblé dire qu’il ne s’était écoulé aucun délai entre le moment de l’apparition de Marie-Louise et l’altercation avec Coulombe.  Était-il en train de se contredire?

Pour la durée de l’altercation, Arsenault l’estima au maximum à une minute.

  • Vous n’avez pas pu empêcher ça?, demanda Me Beaulac.
  • Non.
  • Avez-vous fait une tentative quelconque?
  • Oui.
  • Qu’est-ce que vous avez fait?
  • Nous avons démanché monsieur Coulombe d’après madame Valcourt.
  • Avez-vous eu connaissance de dettes qui auraient pu être question de dettes entre l’accusé et la victime?
  • Non.
  • Au moment où vous êtes sorti?
  • Non, j’ai vu des papiers, mais je ne savais pas ce qu’il y avait dessus. J’ai vu les papiers de la maison.
  • Quelle était la raison d’être de ses [ces] papiers-là?
  • Je n’en connais absolument rien.
  • Vous ne savez pas quelle sorte de papiers c’était?
  • Non.
  • Qui avait ces papiers-là en main?
  • Coulombe.
  • Êtes-vous bien, bien certain que ce n’était pas la victime?
  • Certainement que c’était monsieur Coulombe.

La Couronne appela ensuite Édouard Houde, 29 ans, qui corrobora essentiellement ce qu’Arseneault venait de dire.  Cependant, son passage dans la boîte des témoins permit de mettre en lumière quelques détails supplémentaires.  Par exemple, Marie-Louise lui aurait dit, alors qu’il tentait de lui venir en aide : « as-tu vu une chose semblable, il ne veut pas me lâcher ».  Au cours de la bagarre, elle aurait ajouté : « Édouard, fais-moi lâcher ».

Houde admit qu’au moment où Coulombe dégainait sa barre de fer il avait eu lui-même peur d’être blessé, ce qui l’avait convaincu de reculer de quelques pas.

Autre détail, Houde expliqua avoir vu la victime couchée sur son côté droit au moment de quitter les lieux pour aller chercher du secours et qu’à son retour, 5 à 10 minutes plus tard, elle « était couchée en plein sur le dos, bien étendue ».  Elle aurait poussé trois soupirs avant de s’éteindre.

Encore une fois, le contre-interrogatoire fit ressortir un détail intéressant, voir troublant.  Après lui avoir fait admettre qu’il était parvenu à séparer Coulombe et Valcourt sans difficulté, et cela à deux reprises, Me Beaulac lui posa une question toute simple.

  • Dans quel état est-ce que paraissait l’accusé à ce moment-là?
  • Il paraissait en parfait état, à mon point de vue.
  • La victime paraissait-elle énervée, elle?
  • Non.
  • L’accusé non plus?
  • Parce qu’ils se parlaient tous les deux en souriant.
  • À ce moment-là, vous n’avez pas cru qu’il y avait quelque chose de tragique dans cette affaire-là?
  • Du tout.

Peut-on réellement imaginer que Coulombe et sa victime discutaient avec le sourire aux lèvres quelques secondes seulement avant que survienne le meurtre?

Évidemment, Me Beaulac cherchait à éclaircir tous ces détails dans le but évident d’éloigner la possibilité que son client soit reconnu coupable de meurtre avec préméditation, ce qui, à l’époque, conduisait automatiquement vers une condamnation à mort.  Or, puisqu’on sait que Coulombe a finalement été pendu en janvier 1933, il faut en déduire que la Couronne a fini par prouver au jury qu’il y avait eu préméditation.  Malheureusement, les transcriptions du procès demeurent introuvables, du moins pour le moment.  Ce vide archivistique nous empêche de comprendre comment la Couronne est parvenu à prouver la préméditation, et peut-être même de connaître le mobile.

Puisque l’arme du crime vient à peine d’être retrouvée, espérons qu’il en sera de même un jour pour le procès.

 

[1] https://historiquementlogique.com/2015/07/23/laffaire-alfred-coulombe/

[2] Les mots entre les parenthèses apparaissent ainsi dans les transcriptions.

L’affaire Blais, le témoignage du chef Longval


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Le chef Napoléon Longval, de la police de Shawinigan.

Dans certaines causes criminelles, on découvre de petits incidents intéressants qui ont marqués les salles d’audience d’autrefois. C’est le cas de l’affaire Ildège Blais, ce jeune homme qui fut le dernier pendu dans l’enceinte de la vieille prison de Trois-Rivières en 1934. La justice l’avait condamné pour le meurtre de son père, survenu à Shawinigan deux ans plus tôt. Le 25 janvier 2015, je présentais d’ailleurs un résumé de l’affaire dans l’article Ildège Blais, le dernier pendu à la prison de Trois-Rivières.

 

Au moment de l’enquête préliminaire, alors que Blais était accusé de tentative de meurtre – son père n’avait pas encore succombé à ses blessures – le chef de la police de Shawinigan, Napoléon Longval, donna un point de vu intéressant à propos d’un couteau trouvé sur le suspect lors d’une « deuxième » fouille.

Né à Saint-Maurice en 1883, Longval s’était installé à Shawinigan en 1899 avant de faire son entrée dans les forces policières de sa ville d’adoption en 1917. Quatre ans plus tard, il atteignait le grade de chef. Au moment de prêter serment dans cette enquête préliminaire de 1932, il était âgé de 49 ans.

C’est sur la rue Tamarac à Shawinigan que Longval avait procédé à l’arrestation de Blais, une vingtaine de minute après le drame, dit-il. Ensuite, il avait pratiqué une première fouille corporelle. Toutefois, c’est seulement au cours d’une seconde fouille qu’il découvrit un couteau, tombé au sol au moment où Blais retira ses chaussures.

L’apparence de cette arme blanche et son niveau de dangerosité donna lieu à l’échange suivant entre Longval et l’avocat Talbot :

  • Ce couteau est un couteau de poche ordinaire, c’est un canif comme on appelle ça vulgairement?, minimisait l’avocat de la défense.
  • C’est un gros canif, répliqua Longval.
  • Oui, mais tout de même, c’est un couteau de poche ordinaire avec un tire-bouchon, un[e] espèce d’appareil pour gratter?
  • C’est un coupe-vitre ça.
  • Dans tous les cas, c’est un canif ordinaire d’ouvrier?
  • C’est un gros canif, s’entêta le chef Longval.
  • Oui, je comprends mais c’est un canif?
  • C’est un couteau.
  • Ce n’est pas un poignard?
  • Non.
  • Par elle-même, ce n’est pas une arme dangereuse?
  • Ah oui. J’ai aussi peur de ça comme du revolver.
  • Bien, vous êtes sous serment, monsieur Longval?
  • Ah oui, certainement. Je le sais. C’est aussi dangereux comme le revolver ce couteau-là.
  • Vous jurez que vous avez aussi peur de ce couteau comme d’un revolver?
  • Oui, monsieur.

Que l’objet en question ait été un couteau ou un canif multifonctions[i], Me Talbot avait réussi à démontrer la partialité du témoin quant à l’interprétation de l’arme.

Au cours du procès d’Ildège Blais, qui s’ouvrit le 7 novembre 1933 au palais de justice de Trois-Rivières devant le juge Aimé Marchand, c’est sur la description de l’arme du crime que les compétences du chef Longval furent mises à l’épreuve.

Précisons d’abord que l’arme utilisée par Ildège Blais dans le meurtre de son père était un pistolet automatique de marque Savage et de calibre .32. Pour être précis, un pistolet est une arme de poing comportant un chargeur et un mécanisme à culasse permettant le chargement automatique dans le canon d’une nouvelle cartouche après chaque pression de la détente. Le revolver, quant à lui, comporte un barillet rotatif contenant généralement six cartouches[1].

Mais avant d’en venir à ses connaissances sur les armes, Longval dut admettre avoir intercepté Blais à l’intersection de Tamarac et de la 5ème rue, entre 19h30 et 20h00. Cela nous portait à plus d’une heure après le drame. Pourtant, lors de l’enquête préliminaire, il avait parlé d’une vingtaine de minutes.

Au moment de procéder à la première fouille du suspect, Longval dira avoir trouvé sur Blais une boîte de cartouches de calibre .32. C’est seulement un peu plus tard au cours de cette même soirée, vers 21h00, que le chef se décida à procéder à une fouille plus complète. C’est à ce moment que le couteau tomba au sol lorsque Blais retira ses chaussures. Pourquoi ce délai entre ces deux fouilles? Le chef de la police de Shawinigan avait-il fait preuve d’imprudence ou d’incompétence? Et si Blais avait choisi de se servir de ce couteau après la première fouille?

Évidemment, le but du procès était de se concentrer sur un seul crime et non de mettre les policiers au banc des accusés. Tout de même, on peut se questionner.

Lorsque Longval décrivit sous serment la crise que Blais leur fit après la découverte du couteau, on serait en droit de se demander si l’individu était mentalement dérangé. Voilà qui rejoindrait d’ailleurs un commentaire que la mère de l’accusé émettra au moment de témoigner pour la défense.

  • Quand on a voulu le fouiller la deuxième fois, expliqua Longval, il était pas consentant qu’on le fouille. Il ne voulait pas. Il a fallu prendre des moyens.
  • Quels moyens avez-vous pris?
  • On l’a serré un peu. On l’a mis par terre.
  • De quelle manière se défendait-il? Qu’est-ce qu’il disait en opposition à vos fonctions?
  • Il se débattait, il ne voulait pas qu’on le fouille.
  • Parlait-il?
  • Très peu.
  • Alors, vous avez dû le serrer?
  • On l’a serré et on a pris les moyens pour le fouiller.
  • Dois-je comprendre que vous procédez de cette manière-là quand vous arrêtez quelqu’un?
  • Il faut prendre certains moyens des fois.

Au moment où Me Philippe Bigué, procureur de la Couronne, demanda au chef Longval de décrire l’arme du crime, certaines réponses peuvent aujourd’hui faire sourire.

  • Quelle espèce de revolver [sic] est-ce, d’abord?, demanda Me Bigué.
  • Automatique.
  • Qu’est-ce que ça veut dire automatique?
  • On a rien qu’à tenir le doigt sur la clanchette [sic], il marche continuellement.

Pour être précis, il décrivait là le mécanisme d’une mitraillette, dont la salve ne s’arrête que lorsqu’on relâche la détente ou que le chargeur soit vide. L’utilisation du terme « automatique » dans le cas du pistolet Savage, comme dans tous les autres pistolets modernes fabriqués depuis, pourrait porter à confusion. Si le terme désigne le fait que les cartouches s’engagent automatiquement dans la chambre après chaque mise à feu, incluant l’extraction de la douille, le terme semi-automatique serait plus approprié.

Heureusement, le juge Aimé Marchand s’était rendu compte de cette imprécision.

  • Autant de fois vous pressez la détente, autant de coups de feu qu’il y a de balles dans le magasin?, proposa-t-il au témoin.
  • Oui, justement, fit Longval.

Si Me Bigué crut bon de revenir sur l’imprécision entendu un peu plus tôt, le chef Longval démontra une fois de plus sa méconnaissance des armes.

  • Faut-il presser la détente à chaque coup pour en obtenir un coup?, lui demanda le procureur.
  • Vous voyez, à chaque fois qu’on tire une balle, le revolver fait ça.
  • À chaque fois que vous pressez la détente le revolver fait ça, le canon avance?
  • Oui, et la balle vide sort.

Le canon n’avance pas sur un pistolet; c’est la culasse qui recule.

En faisant répéter au chef Longval qu’il fallait presser la détente pour obtenir chaque tir, Me Bigué réduisait par la même occasion la vraisemblance de la théorie des tirs accidentels. Pour sa part, le juge Marchand avait fait ses devoirs car en dépit des imprécisions du chef on ne parlait pas ici d’un véritable mécanisme automatique comme sur une mitraillette.

Le contre-interrogatoire dirigé par Me Gariépy permit de faire ressortir certains détails quant à l’équipement de la police shawiniganaise. Entre autres choses, il fit dire au chef que lui et ses collègues utilisaient des armes de marque Savage mais surtout des Colt.

  • Est-ce que pour viser on se sert d’un revolver de la même façon dont on se sert d’une carabine?, questionna Me Gariépy.
  • Ah non. Ce n’est pas la même chose.
  • Quel est le principe avec une carabine? Je comprends que l’on vise, on fixe l’endroit, avec un revolver est-ce que l’on fixe l’endroit?
  • Pas aussi bien qu’avec une carabine.
  • De quelle façon procèdent les experts qui veulent viser avec un revolver?
  • Avec un revolver on n’est pas capable de viser. Quand on tire notre coup, le revolver relève.
  • Alors, avec un revolver est-ce qu’il y a une façon spéciale de viser?
  • Certainement.
  • Quelle est cette façon-là?
  • Ça, j’ai jamais pratiqué bien, bien, avec le revolver.
  • Vous êtes chef de police?
  • Oui.
  • Faites-vous pratiquer vos policiers des fois?
  • De temps à autres.
  • Quel est le principe qu’on leur enseigne pour bien viser avec un revolver?
  • Ordinairement, on tire comme ça.
  • Comme si vous montriez avec votre index?, intervint le juge.
  • Oui.

 

 

[1] C’est aussi le revolver, inventé par Samuel Colt, qui est habituellement utilisé pour les plus puissants calibres, tels le .357, .44 ou plus récemment l’impressionnant .500 S & W.

[i] Puisque Me Talbot a mentionné dans ces questions cette possibilité selon laquelle la couteau était aussi muni d’un tire-bouchon, on serait tenté de le voir comme un canif multifonctions plutôt qu’un simple couteau.