Condamnation d’un pédophile: l’affaire Nick Javallas

Immeuble du 52 rue Tamarac à Shawinigan.  En 1940, Nick Javallas y possédait un restaurant et habitait au-dessus, à l'appartement no. 9.  En 1941, il fut subir son procès pour avoir abusé sexuellement d'au moins un garçon dans cet établissement.
Immeuble du 52 rue Tamarac à Shawinigan. En 1940, Nick Javallas y possédait un restaurant et habitait au-dessus, à l’appartement no. 9. En 1941, il dut subir son procès pour avoir abusé sexuellement d’au moins un garçon dans cet établissement.

L’Arrestation

Le 20 mars 1941, Nick Javallas[1], propriétaire d’un restaurant situé au 52 de la rue Tamarac à Shawinigan, fut arrêté pour s’être « rendu coupable de l’acte criminel qualifié de sodomie sur la personne de Jean-Paul Monette[2], et aussi de l’acte criminel qualifié de sodomie sur la personne de Jules Boisclair[3], dans le cours du mois de décembre 1940, en la cité de Shawinigan Falls »[4].

Le lendemain de son arrestation, il était remis en liberté après que son frère Charles et un dénommé Beaudet aient payé une caution de 950$.

L’enquête préliminaire

C’est devant le juge François-Xavier Lacoursière que s’ouvrit l’enquête préliminaire de Nick Javallas. D’après un document de trois pages laissé par le juge Lacoursière, Jules Boisclair était âgé de 12 ans. En décembre 1940, il travaillait encore pour l’accusé. Par deux fois, alors qu’il se trouvait dans le sous-sol du restaurant, là où on entassait des caisses de liqueurs, Boisclair aurait été sodomisé par Javallas.

Jean-Paul Monette, 13 ans, fut cependant le premier à témoigner. Comme on le sait, l’enquête préliminaire sert à établir sommairement les faits, sans que les procureurs dévoilent toute leur preuve. Dans une telle cause d’agression sexuelle, l’un des objectifs était d’apprécier la solidité des principaux témoins. Après tout, c’est souvent la parole de la victime contre celle de l’accusé.

D’abord interrogé par Me Léopold Pinsonnault de la Couronne, le jeune Monette expliqua qu’au restaurant il s’occupait principalement de monter les bouteilles depuis le sous-sol et de servir les tables.

  • Voulez-vous raconter au juge ce qui est arrivé pendant que vous travaillez là?
  • J’étais après travailler. Il est arrivé dans la cave et il a commencé à me poigner les fesses. Il jouait après mes fesses et il m’a rentré le doigt dans le derrière.

Le jeune garçon se montra cependant imprécis sur la date de l’agression et la durée de son emploi chez Javallas. Il ajoutera cependant que le restaurateur d’origine grecque l’avait agressé à une dizaine de reprises, lui baissant chaque fois son pantalon.

  • Qu’est-ce qu’il faisait une fois que votre pantalon était baissé?
  • Il me rentrait sa pissette dans le derrière.
  • Est-ce qu’il l’entrait profondément?
  • Je ne sais pas. Un peu.
  • Est-ce que vous avez eu connaissance qu’il est sorti quelque chose?
  • Une fois.
  • Est-ce que à chaque fois il vous a rentré son organe dans le corps?
  • Toutes les fois.

Le jeune garçon jura ensuite que son employeur lui avait fait promettre de ne rien dire, sans compter qu’il lui avait donné un peu d’argent pour acheter son silence. Une fois satisfait, Javallas se servait d’une serviette pour s’essuyer. Le témoin dira que les agressions ne s’étaient pas uniquement produites dans le sous-sol, mais aussi dans l’appartement no. 9 que Javallas avait au-dessus de son restaurant, où il obligeait Monette à s’étendre sur son lit. On devine le reste.

Le rôle de l’avocat de la défense dans des causes aussi délicates est loin d’être évident, puisqu’il suffit d’un manque de tact pour être vu comme le méchant de l’histoire. Pourtant, Me Lafond, qui défendait les intérêts de Javallas, se devait de tester la solidité de la preuve pour éviter que son client soit victime de fausses accusations.

  • Maintenant, tu as dit que tu n’avais pas vu si ses culottes étaient ouvertes?
  • Il déboutonnait sa fly [fermeture éclaire].
  • Tu ne t’es jamais plaint de ça?
  • Non.
  • Tu étais consentant?
  • Pas tout le temps.
  • Tu as continué à travailler?
  • Il me donnait de l’argent. Il ne voulait pas que j’en parle à personne.
  • Mais tu as continué à travailler et tu as laissé faire?
  • J’ai cherché un petit garçon pour me remplacer. Je n’en ai pas trouvé et j’ai continué à travailler. À la fin, j’en ai trouvé un.
  • As-tu parlé de ça à d’autres personnes?
  • Non, je n’ai jamais parlé de ça.
  • Tu n’en a pas parlé au petit Boisclair?
  • Non, je ne le connaissais pas.

Jules Boisclair fut aussitôt appelé dans la boîte des témoins. Ce garçon, qui avait célébré son 12ème anniversaire le 31 janvier, se montra plus précis que Monette en disant avoir travaillé pour l’accusé durant trois semaines en décembre 1940.

  • Racontez donc au juge exactement ce qui est arrivé, lui demanda Me Pinsonneault.
  • Une fois, je m’en allais étendre des serviettes dans la cave. Il est descendu, il m’a poigné. Il m’a couché sur des caisses de liqueurs. Il m’a ôté mes culottes, il a sorti son objet et il m’a rentré ça dans le rectum.
  • Ça vous a-t-il fait mal?
  • Oui, ça m’a fait mal.
  • Qu’est-ce qu’il a fait une fois qu’il avait entré cette affaire-là?
  • Il se collait sur moi.
  • Est-ce qu’il se branlait un peu?
  • Oui.
  • Est-ce que c’est arrivé d’autre fois?
  • Trois ou quatre fois.
  • Pendant le cours du mois de décembre?
  • Oui, monsieur.

Boisclair parlera lui aussi du fait que l’accusé se servait d’une serviette après l’agression et qu’il lui conseillait de garder le silence. Pourtant, Jules en avait parlé à ses parents deux jours après la dernière agression, soit le soir même où il avait quitté son emploi au restaurant.

Contre-interrogé par Me Lafond, le garçon raconta également un épisode où Javallas l’aurait fait monter à son loyer dans le but de polir ses chaussures. Sans doute pour tester la véracité de ses propos, l’avocat de la défense lui fit remarquer qu’il y avait des clients au rez-de-chaussée au moment où se produisaient les agressions dans la cave.

  • Ça t’a fait bien mal?
  • Oui, je n’étais pas capable de m’asseoir. Ça chauffait.
  • Assez pour crier?
  • Je ne criais pas, mais dans tous les cas ça me faisait mal.

Évidemment, s’il avait réussi à faire dire au témoin qu’il avait crié de douleur, cela aurait automatiquement enlevé du crédit à ses affirmations. Mais le jeune Boisclair fut inébranlable.

  • Vous n’alliez donc pas à l’école?, demanda le juge.
  • Il ne restait rien que 24 jours d’école et j’ai essayé de gagner un peu [d’argent] pour mes parents.

La mère de Jules, une femme de 33 ans, vint ensuite confirmer le fait que son fils avait travaillé pour Javallas seulement en décembre 1940. Peu après, son fils lui avait confié son souhait de ne plus retourner travailler là-bas.

  • J’ai demandé pour quelle raison, dit la mère. Il m’a dit qu’il descendait dans la cave, qu’il lui enlevait son pantalon, qu’il jouait avec lui et qu’il faisait ce qu’il vient de vous rapporter.

Le juge Lacoursière détermina que la preuve était suffisante pour renvoyer Javallas subir son procès. Le restaurateur de 42 ans choisit alors de faire face à un procès expéditif[5] devant juge seul.

Le procès

Le procès de Nick Javallas s’ouvrit le 26 juin 1941 au palais de justice de Trois-Rivières devant le juge Lacoursière. Si la Couronne fut à nouveau représentée par Me Léopold Pinsonnault, l’accusé bénéficierait cette fois d’un nouvel avocat en la personne de Me Lucien Gendron[1].

Dès le début des audiences, on comprit que la Couronne avait choisi de ne pas faire témoigner le jeune Monette. On commença plutôt avec Jules Boisclair, qui résidait alors avec ses parents au 71 de la 4ème rue à Shawinigan Falls. Cette fois, il dira avoir travaillé au restaurant de la rue Tamarac en novembre et décembre 1940, où il transportait des bouteilles, de la glace et étendait les serviettes humides. Ensuite, il répéta sensiblement les mêmes choses que lors de l’enquête préliminaire, exception faite qu’il se montra plus précis sur l’épisode du polissage des chaussures.

  • Une fois aussi, il m’avait monté en haut chez eux. Il m’a dit que si je voulais shiner ses souliers il me donnerait 15 cents la paire. Il dit : « monte en haut, j’irai te trouver tout à l’heure pour te donner les souliers ». Pendant que je montais il a ressout [surgi] en arrière de moi. Il y avait une fille, elle est pas venue, mais elle m’a vu monter. Après ça, rendu là, il s’est en allé dans la chambre, je l’ai vu ressoudre [sic]. Il était nu. Il avait rien que sa combinaison sur lui. Après ça, il m’a enlevé mes pantalons, je savais pas quoi faire. Là, il m’a couché les pattes en l’air, sur ses épaules et la tête en bas, et lui me rentrait ça dans le rectum. Il me demandait si ça faisait mal, je disais que oui, il modérait un peu et il recommençait.

Contre-interrogé par Me Lucien Gendron, Jules Boisclair se souviendra que parmi les autres employés il se trouvait trois ou quatre jeunes femmes, dont l’une du nom de Simone Isabelle, et que celles-ci descendaient régulièrement à la cave, là où on retrouvait les toilettes. Il dira aussi que la lumière de cette cave était parfois éteinte lorsque se produisaient les agressions. Me Gendron lui demanda de préciser qu’il n’y avait aucune porte à ouvrir pour y descendre et que les employées, y compris l’épouse de Javallas, y allaient, soit pour remonter des boissons gazeuses ou effectuer d’autres tâches reliées au commerce.

En prouvant ces allées et venues, l’avocat de l’accusé espérait démontrer l’invraisemblance des propos du jeune témoin et ainsi le discréditer.

  • Vous avez pas essayé à vous sauver?, questionna l’avocat de la défense.
  • J’avais peur de lui. Je le connaissais pas.
  • Vous avez pas essayé d’appeler ou de vous sauver?
  • Non.
  • Vous vous êtes laissé faire?
  • Comme ça, j’avais peur des fois. Il aurait pu me faire mal.

Sans doute pour démontrer que son témoignage aurait pu être fabriqué avec l’aide de certains adultes, Me Gendron le questionna à savoir comment il connaissait la signification du mot « rectum ».

  • À ce moment-là est-ce que vous saviez ça ce nom-là « rectum » ou si quelqu’un vous l’a dit?
  • Ça faisait longtemps que je savais ça.
  • Personne vous a dit ça?
  • Non. C’est maman qui me l’a dit quand j’étais jeune. Rectum, c’est pas mal.

Boisclair affirmera avoir quitté son emploi le soir même de la dernière agression.

  • Vous êtes plus revenu?
  • Non, je suis allé chez nous et je suis pas revenu.
  • Rendu chez vous, vous en avez parlé à votre mère?
  • Oui.
  • Après souper?
  • Oui.
  • Après avoir quitté son emploi êtes-vous retourné à son restaurant?
  • Non, jamais.

Me Gendron tenta ensuite de démontrer une version selon laquelle Boisclair serait ensuite retourné au restaurant ou dans ses alentours avec un autre camarade pour aller intimider le restaurateur. Boisclair avouera seulement avoir accompagné son ami à la pharmacie Fafard pour l’y attendre à l’extérieur. Ce début de stratégie de la part de la Défense apparaîtrait sous son vrai jour au moment de la comparution d’un prochain témoin.

Marie-Jeanne Boisclair, 33 ans, la mère de la présumée victime, corrobora le fait que son fils s’était confié à elle après avoir manifesté sa réticence à retourner travailler pour Javallas. Après cela, Marie-Jeanne dira avoir téléphoné au poste de Shawinigan pour parler au policier Donat Côté, 42 ans. Ce dernier fut d’ailleurs le témoin suivant à être appelé. C’est lui qui s’est rendu chez Médéré Boisclair recueillir la plainte de sodomie.

Sarah Lacerte, 35 ans, épouse de Maurice Bolduc[6], confirma avoir travaillé comme concierge au 52 rue Tamarac et que Javallas habitait à l’appartement no. 9. Principalement, elle dira se souvenir avoir vu Boisclair monter à cet appartement en compagnie de l’accusé.

Thérèse Lamy, 17 ans, habitait sur la 2ème rue à Shawinigan Falls. De sa bouche, on apprit qu’elle affectionnait particulièrement le restaurant Javallas mais qu’elle n’y avait jamais travaillé, et ne connaissait pas la présumée victime. Bref, son apparition à la barre fut assez inutile, au point de se demander pourquoi la Couronne avait fait appel à elle. Ce fut donc sans surprise que Me Gendron annonça n’avoir aucune question.

La Couronne tenta de se rattraper en appelant Mlle Gisèle Bellemare, une jeune femme de 18 ans qui avait quitté son emploi chez Javallas vers la fin de l’été 1940. Mais puisqu’elle n’avait pas connu le jeune Boisclair, sa présence en Cour fut toute aussi vaine. Ainsi prit fin la preuve de la Couronne.

Ce fut donc au tour de Me Gendron de présenter sa stratégie. Pour ce faire, il appela dans la boîte des témoins l’épouse de l’accusé. La femme de 48 ans, qui témoigna en anglais, raconta être marié à Javallas depuis 15 ans et qu’elle lui avait donné deux fils. Après avoir vécu à Montréal, leur petite famille était installée à Shawinigan depuis environ 5 ans. Selon elle, son mari ne quittait pratiquement jamais son restaurant sauf en après-midi pour aller se reposer à l’appartement. La période des Fêtes était spécialement achalandée, mais serait-ce suffisant pour discréditer le témoignage du jeune Boisclair? Sur ce point, elle ajoutera que « il y a toujours quelqu’un qui descend l’escalier ».

Elle dira aussi que la mère de Boisclair était venue voir son mari après lui avoir téléphoné à deux reprises.

  • Après que le jeune Boisclair a quitté votre emploi est-ce que vous l’avez vu dans votre établissement?, demanda Me Gendron.
  • Non, mais il est passé devant. Il est venu vers l’établissement et il faisait tout le temps des grimaces.

En contre-interrogatoire, Me Léopold Pinsonnault fit dire à la femme de l’accusé que ce dernier descendait généralement au restaurant vers 11h00 avant de fermer son commerce vers 22h00 ou 23h00.

Finalement, la défense prit la décision de faire témoigner son client de 42 ans. Puisque le système judiciaire anglo-saxon ne juge pas les individus mais leurs actes, un accusé ne risque pas de voir son passé ressurgir sous ses yeux en refusant de témoigner à son propre procès. Mais puisque Javallas n’avait aucun antécédent criminel il ne risquait aucune mauvaise surprise de ce genre. Interrogé d’abord par son propre avocat, il dira être né en Grèce mais débarqué au Canada dès l’âge de 4 ans, avant d’être naturalisé comme sujet britannique en 1914. Il avait principalement vécu à Trois-Rivières et à Grand-Mère, où il avait tenu un autre restaurant durant une dizaine d’années, avant de s’établir à Shawinigan.

Bien sûr, il dira n’avoir fait l’objet d’aucune plainte à l’époque de son restaurant à Grand-Mère, sans compter qu’il avait toujours embauché des employés des deux sexes. Ce fut aussi l’occasion pour son avocat de démontrer qu’il n’y avait jamais eu d’accusation criminelle contre lui, de quelque nature que ce soit.

Concernant le jeune Boisclair, Javallas lui versait un salaire de 2.00$ par semaine en plus de lui donner de 5¢ à 25¢ pour des courses.

Au sujet de la circulation dans l’escalier et au sous-sol, l’accusé dira que les filles pouvaient descendre afin de venir prendre des bouteilles de ginger ale, et que, d’ailleurs, des clients y descendaient également. Il fut brièvement question qu’une tante de Boisclair soit venu voir le restaurateur pour lui demander de l’engager, prétextant que le père de Jules était malade. Comme de raison, Javallas nia totalement l’existence des agressions.

Il avoua lui avoir donné 10¢ pour le dédommager d’avoir monté un journal à son appartement avant d’ajouter que toutes ses employées avaient accès non seulement à la cave mais aussi à son appartement. Il fut même question de musique dans le restaurant, ce qui couvrait des bruits. Par cette démonstration, la Défense espérait sans doute démontrer l’invraisemblance du scénario présenté par le garçon de 12 ans. Toutefois, ce niveau sonore pouvait également nuire à la Défense puisqu’il aurait pu couvrir de possibles bruits reliés à une agression.

Javallas, dont l’anniversaire était le 8 décembre, dira que Boisclair l’avait quitté en bons termes le samedi suivant. Ce fut alors que Me Gendron fit un lien important avec cette histoire de grimaces.

  • Il m’a dit « pouvez-vous me donner 2.00$ parce que ma mère en a besoin ». J’ai ajouté, « très bien. Reviens lundi pour finir le travail ». Je lui ai donné 2.00$ et tout ce que j’ai eu ensuite ce fut un téléphone de sa mère.
  • Sa mère vous a téléphoné?
  • Oui.
  • L’avez-vous vu?
  • Elle m’a téléphoné. Madame Boisclair a dit « j’aimerais vous voir personnellement chez moi ».
  • Qu’est-ce que vous avez dit?
  • J’ai dit à ma femme « on me recherche » et madame Boisclair a rappelé deux fois.
  • Y êtes-vous allé?
  • Non. Elle a rappelé et j’ai dit « je ne vois pas pourquoi je dois y aller ». J’ai pris le trouble d’y aller.
  • Qui étaient là?
  • Un jeune garçon, et une petite fille, une fillette d’environ 4 ans.
  • Y avait-il quelqu’un d’autres dans la pièce?
  • Non. Après cinq minutes, deux autres hommes sont entrés. Quand je suis allé là je lui ai demandé quelle était la raison de m’avoir appelé. Elle a dit, « monsieur Nick … ».

Me Pinsonneault s’objecta en prétextant que cette preuve était irrégulière et illégale, mais le juge Lacoursière permit à la Défense de poursuivre sur cette lancée et ce fut alors que Javallas expliqua que Mme Boisclair et son mari lui auraient dit « vous savez que vous avez fait quelque chose de mal sur mon fils ». Javallas aurait répliqué « qu’est-ce que vous voulez dire? ». « Vous le savez et il est malade depuis », aurait ajouté la mère tout en le menaçant de représailles s’il refusait de lui donner la somme de 100.00$ en échange de son silence. La défense était-elle en train de mettre à jour un stratagème de chantage?

  • Qu’est-ce que vous avez répondu?, lui demanda son avocat.
  • J’ai dit « je suis désolé madame mais je n’ai pas 100.00$ à vous donner, et je travaille, et je ne donne pas mon argent à n’importe qui, et vous feriez mieux de dire à votre mari que s’il veut de l’argent il ferait mieux de travailler comme moi. Je lui ai dit « je ne vous donnerai pas d’argent et je vais vous apprendre une leçon que vous n’avez jamais eu dans votre vie ». Elle a dit « je vais vous donner une leçon aussi et je ferai téléphoner mes garçons à tout le monde pour dire ce que vous avez fait, et je vous mettrai derrière les barreaux pour vous séparer de votre femme ».
  • Après cet incident avez-vous revu madame Boisclair?
  • Non.
  • Avez-vous revu le jeune Boisclair près de votre magasin?
  • Oui, près de la fenêtre et finalement avec un autre garçon. Je ne peux me rappeler du nom de ce jeune Robert. J’ai dit au jeune Boisclair « ne vient pas par ici ». Il m’a regardé et n’a rien dit. J’ai dit « va-t-en, tu n’as rien à faire ici ». Une autre fois, le jeune Boisclair était avec deux autres garçons, dont l’un s’appelait Marcotte. C’était le même. J’ai juste mentionné Robert dans la fenêtre et un autre jeune garçon qui a travaillé pour moi. Les trois parlaient ensemble. Je suis sorti pour voir ce qui se passait. Le jeune Boisclair s’est enfui. Les autres m’ont dit « il parlait de vous et de ce que vous avez fait ». Et tout ce que j’en ai su par la suite c’est que deux constables entraient chez moi pour venir m’arrêter.

Au moment du contre-interrogatoire, on apprit que Javallas avait dû vendre son restaurant depuis les événements. Les rumeurs avaient donc eues raison de son commerce.

Le tout dernier témoin appelé par la défense fut Lionel Grenier, un adolescent de 16 ans qui ne fut d’ailleurs pas d’une très grande utilité, exception faite d’amener en preuve une histoire voulant que le jeune Boisclair avait vite répandu la nouvelle de cette affaire parmi ses copains. Lorsque Me Pinsonneault annonça n’avoir aucune question, le juge Lacoursière mit fin au procès. Puisqu’il n’y avait pas de jury, ce serait à lui de trancher.

Le verdict

Le verdict du juge Lacoursière tomba le 22 juillet 1941. Concernant la crédibilité du témoin vedette, le juge précisera que « ses déclarations sont claires et précises et la façon dont il a soutenu un contre-interrogatoire très serré de la part du savant procureur de l’accusé démontre une intelligence bien développée pour son âge. Les faits qu’il rapporte se sont passés à trois intervalles dans le mois de décembre 1940. Ce n’est qu’à la troisième fois qu’il en parle à sa mère alors qu’il ressentait des douleurs des suites de l’acte commis sur sa personne par l’accusé. En confiant ainsi à sa mère ce qui s’était passé, il faisait la démarche la plus naturelle qu’on peut attendre d’un enfant. Le témoignage de sa mère qui rapporte les révélations faites par son fils ne sont pas évidemment une corroboration de la substance de son témoignage, mais une corroboration de sa crédibilité ».

Pour ainsi dire, il n’accordait aucune importance aux témoignages du couple Javallas. Sur le sujet, il se demandait même ce « qu’allait faire au logement de l’accusé le jeune Boisclair lorsqu’il est prouvé qu’il avait été engagé pour travailler au restaurant de l’accusé et que son ouvrage se faisait surtout dans la cave? L’accusé prétend que dans cette circonstance il lui portait son journal. Cette explication est loin d’être convaincante. La preuve de la présence du jeune Boisclair au domicile de l’accusé corrobore une partie de la version du jeune Boisclair quant aux faits qui se seraient passés à cet endroit ».

Il ne croyait donc pas un mot sur le scénario présenté par la Défense puisque selon lui Javallas « prétend que cette affaire est un coup monté pour lui extorquer de l’argent. Je ne puis me rallier à cette prétention. Le premier geste le plus naturel que fait la mère du jeune Boisclair après les révélations de son fils, c’est de faire venir immédiatement le même jour un constable de la cité de Shawinigan Falls. Je crois que si elle eut voulu faire du chantage contre l’accusé, elle lui en aurait parlé avant de confier cette affaire entre les mains de la police ».

En réalité, le témoignage du policier fut si bref que le procès n’avait pas véritablement établi le moment exact où il s’était présenté chez les Boisclair, alors que la mère de la victime semblait avoir téléphoné à Nick Javallas plus tôt, si on en croyait évidemment le témoignage du couple.

Le juge termina en écrivant que « je n’ignore pas qu’il faut être prudent et user de beaucoup de discrétion lorsqu’il s’agit du témoignage d’un enfant de 12 ans. Il doit être appuyé sur certaines circonstances. Je me refuse de croire que le jeune Boisclair ait imaginé les faits qu’il rapporte. Sa présence dans un passage conduisant à l’appartement de l’accusé apporte une certaine corroboration de son témoignage, du moins de ce qui se serait passé à cet endroit entre lui et l’accusé et de plus c’est une forte présomption. Les explications fournies par l’accusé pour justifier sa conduite ne peuvent créer un doute dans mon esprit malgré ses dénégations formelles et me justifier de mettre de côté la preuve fournie par la Couronne. En conséquence, j’en viens à la conclusion que la Couronne a prouvé l’accusation portée contre l’accusé et je le déclare coupable de l’acte de sodomie sur la personne de Jules Boisclair dans le cours du mois de décembre 1940 ».

La cause fut portée en appel. Le 30 décembre 1941, la Cour d’appel, formée entre autres par l’honorable juge Antonin Galipeault, confirma le verdict prononcé quelques mois plus tôt par le juge Lacoursière. Nick Javallas devrait prendre le chemin des cellules.

Épilogue

Probablement stigmatisé par le résultat de ce procès, il semble qu’après avoir purgé sa peine Nick Javallas s’éloigna à jamais de la Mauricie. On retrouve un « Nickolas Javellas » décédé à Mont Royal le 10 février 1945. En sachant que son frère, Charles Javallas, demeurait au 427 Mont Royal Ouest au moment du procès, il est fort probable qu’il s’agisse ici du même homme.

Le juge François-Xavier Lacoursière, qui siégeait depuis 1923, s’éteignit à Trois-Rivières en 1955. Il laissait dans le deuil son fils Jacques Lacoursière, né le 17 mai 1919 à Trois-Rivières. Après des études au Séminaire St-Joseph et à l’Université Laval, Jacques suivra les traces de son père en devenant d’abord substitut du procureur de 1960 à 1966 avant de pratiquer le droit en association avec Me Jean-Louis Marchand, Me Yvan Godin et Me Gilles Lacoursière. Il deviendra juge de la Cour Supérieure du Québec en 1972, un titre qu’il conservera jusqu’en 1994. Il s’éteindra à Trois-Rivières en 2003.

 

[1] Selon Daniel Proulx, Me Lucien Gendron était le criminaliste le plus en vogue de son époque. Il défendit d’ailleurs Albert Nogaret, aussi connu comme le frère Dosithée, lors de son retentissant procès au palais de justice de Montréal en 1931. Doit-on en déduire que les Javallas avaient les moyens financiers de se payer les services d’une telle vedette du Barreau?

[1] Son nom fut épelé de différentes façons, dont Javellas et Javellos. Au recensement de 1911, on note la présence d’un « Nick Javalos » âgé de 20 ans, de nationalité grecque mais né en Turquie vers 1891. En 1911, il habitait à Grand-Mère au sein d’une famille comprenant aussi Charlie, 18 ans; George, 12 ans; Mary, 13 ans, Antonio, 4 ans; et Evedoxia, 2 ans. Quant à eux, les parents étaient décrits comme Jim Javalos, 38 ans, et Alexandre (Alexandra?), 35 ans. Le recensement de 1921 fait de Nicholas Javallas un résidant de Grand-Mère, habitant plus précisément au 120 de la rue Ste-Catherine avec John, Antonia (Antonio?), Mary et Charles. Sa profession était alors fabriquant de friandises. Ce même recensement le disait âgé de 22 ans, ce qui correspond à l’âge qu’il donna au moment du procès.

[2] Le jeune Monette habitait alors au 16 de la 1ère rue à Shawinigan Falls.

[3] Boisclair habitait au 71 de la 4ème rue à Shawinigan Falls.

[4] Selon l’acte d’accusation.

[5] Pierre Béliveau, Jacques Bellemare, et Jean-Pierre Lussier, Traité de procédure pénale, Éditions Yvon Blais, 1981, « un accusé qui devait subir son procès devant la Cour des sessions générales de la paix pouvait, de son consentement, être jugé par un juge de cette cour hors du terme des assises. Cette disposition avait pour but d’éviter qu’une personne citée à procès et détenue, ne soit contrainte d’attendre en prison l’ouverture du terme de la Cour, pour qu’il soit disposé de son cas. On permettait donc à l’accusé de réopter pour subir ce que la partie XVIII de l’ancien Code désignait comme procès expéditif (speedy trial) ».

[6] Sara (ou Sarah) Lacerte a épousé Maurice Bolduc à Granby le 4 août 1937. Sur le registre des mariages il est pourtant indiqué que Maurice Bolduc habitait déjà à Shawinigan. Il était le fils d’Alfred Bolduc et de Corine Laroche. Fille de Thomas Lacerte, Sarah Lacerte était originaire de Granby.

Les bootleggers de Ste-Anne-de-la-Pérade

Cette photo utilisée sous la cote P-8 lors du procès représente le bâtiment des Lafond où furent saisies plus de 2,000 bouteilles de bière en 1942.
Cette photo utilisée sous la cote P-8 lors du procès représente le bâtiment des Lafond où furent saisies plus de 2,000 bouteilles de bière en 1942.

La perquisition

Le 24 juin 1942, vers 18h00, les inspecteurs Zéphirin Verreault, Paul Alfred Mottotte et Edgar Rioux de la Commission des liqueurs, accompagnés du constable Maurice Hébert de la Police Provinciale, débarquèrent sur la propriété agricole de Cléomène Lafond et de son fils Gérard à Ste-Anne-de-la-Pérade, une terre qui faisait partie du lot 315, soupçonnant ceux-ci d’entreposer une quantité importante d’alcool. Croisant Gérard Lafond, qui revenait de traire ses vaches à bord d’une camionnette, les inspecteurs obtinrent sa collaboration pour se diriger et surtout fouiller un bâtiment de ferme ciblé par l’enquête. Dès l’ouverture des portes, on y découvrit 1740 grosses bouteilles de bière Molson, 228 grosses bouteilles de bière Black Horse, et 204 grosses bouteilles de bière Dow.

Bien que n’offrant aucune résistance à cette perquisition, Gérard Lafond, 27 ans, donna l’impression d’avoir l’habitude avec les forces de l’ordre en prenant en note les noms de tous les agents participant à l’opération. Qu’espérait-il en récoltant ces informations?

Le 29 juin, la Commission des Liqueurs du Québec déposa officiellement une accusation contre Gérard Lafond et son père « parce que le ou vers le 24 juin 1942 et dans les délais prévus par la loi, ils ont tant par eux-mêmes que par d’autres personnes dont ils tolèrent la présence chez eux gardé et possédé illégalement des liqueurs alcooliques, en contravention avec l’article 3 de la loi concernant la possession et le transport des liqueurs alcoolique ». Ce document, signé par l’inspecteur Zéphirin Verreault, prévoyait leur condamnation pour « une amende de pas moins de 200.00$ et de pas plus de 2000.00$, et, à défaut du paiement de cette amende et des frais, à un emprisonnement de six mois dans la prison commune, et à ce que les liqueurs alcooliques saisies en cette cause et mentionnées au procès-verbal de saisie soient confisquées au profit de la plaignante ».

Le procès

C’est le 1er septembre 1942 que s’ouvrit le procès de Cléomène et Gérard Lafond devant le juge François-Xavier Lacoursière au palais de justice de Trois-Rivières. Me Raoul Provencher agirait à titre de procureur de la Couronne tandis que Me Jean-Louis Marchand et Me Robert Trudel assureraient la défense du cultivateur et de son fils.

Me Provencher déposa d’abord certains documents afin de prouver que la terre du lot 315, c’est-à-dire celle concernée dans cette cause, appartenait bien aux accusés. Cléomène en avait hérité en 1925 avant de la passer à son fils le 30 novembre 1934. Me Marchand s’objecta au dépôt de ces documents en se disant prêt à reconnaître que l’alcool avait été saisi dans un bâtiment appartenant à ses clients, mais le juge Lacoursière la prit sous réserve en expliquant que l’enquête allait en démontrer la pertinence.

Maurice Hébert, un photographe et dessinateur de 32 ans travaillant pour la Sûreté Provinciale, fut le premier témoin appelé par la Couronne. Son témoignage servit principalement à déposer en preuve trois photos représentant des bâtiments, dont celui où s’était produite la perquisition du 24 juin. Il décrivit également le plan qu’il avait lui-même dressé pour détailler l’emplacement de ces bâtiments par rapport aux terrains voisins. Sur la photo déposée sous la cote P-6 Hébert dira qu’on y voyait l’ensemble de la propriété de Cléomène Lafond, que la P-7 montrait une vue opposée et finalement la P-8 le bâtiment visé par la saisie (voir photo ci-contre).

Le témoin suivant fut Zéphirin Verreault, 46 ans, inspecteur de la police des liqueurs basé à Trois-Rivières. Il racontera principalement la perquisition du 24 juin dernier, mentionnant avoir rencontré Gérard Lafond alors que celui-ci se trouvait à bord d’une petite « automobile », bien que le reste du procès déterminera que ce véhicule était plutôt une camionnette. Verreault lui avait donc demandé sa collaboration et Lafond avait accepté de les accompagner jusqu’au bâtiment apparaissant sur la photo P-8.

  • En arrivant, expliqua l’inspecteur, un agent a ouvert la porte qui n’était pas barrée, et nous avons aperçu une grande quantité de cartons. J’ai demandé à monsieur Lafond qu’est-ce qu’il y avait dans ces caisses-là. Il m’a répondu « ici on travaille très fort sur la ferme, nous avons beaucoup de travail. C’est de la bière, c’est ma bière pour mon été ».
  • Cette bière-là se trouvait-elle dans la bâtisse produite à la photographie?
  • Oui. L’intérieur de cette bâtisse. (P-8)

Il fut ensuite question que cette bâtisse n’était pas habitée et qu’elle n’était pas habitable, un point important puisque la défense avait apparemment prétendu que cet alcool était destiné à la consommation personnelle. En prétextant que Gérard Lafond habitait ce bâtiment, cette thèse pouvait être plus facilement défendable. Le problème, c’est que Verreault dira que les fenêtres ayant un jour agrémentées cette bâtisse avaient depuis été condamnés avec des planches, d’autant plus qu’on y retrouvait maintenant un entreposage d’instruments agricoles.

Lorsque Me Provencher demanda au témoin s’il croyait en l’argument fourni par Lafond et selon lequel cette réserve d’alcool était destinée à sa consommation personnelle pour la période estivale, le juge répliqua qu’il serait lui-même en mesure d’apprécier cette déclaration. Par la suite, Verreault soulignera la coopération de Lafond et, bien qu’il ait noté les noms de ses agents, il leur avait offert de leur montrer ses animaux d’élevage, dont il tirait apparemment une grande fierté.

Contre-interrogé par Me Trudel, Verreault fut en mesure de préciser que, officiellement, son enquête avait permis d’établir que le hangar appartenait à Cléomène Lafond. Puis l’avocat de la défense lui soumit une question quelque peu étrange.

  • Lorsque vous avez parlé à Gérard Lafond, vous lui avez pas dit que vous le rencontreriez?
  • Non, monsieur.
  • Vous êtes pas si malin que ça?
  • Non.

La Couronne appela ensuite Alphonse Ricard, un cultivateur de 65 ans qui était voisin des accusés. En fait, il les connaissait depuis que ceux-ci s’étaient installés à Ste-Anne-de-la-Pérade, il y avait environ 25 ans. Rapidement, Me Provencher voulut obtenir de plus amples détails sur le bâtiment de la photo P-8.

  • Sur quelle terre se trouve-t-elle?, questionna Me Provencher.
  • C’était sur la terre de Cléomène Lafond.
  • Est-ce que monsieur Gérard Lafond utilise cette bâtisse comme monsieur Cléomène?
  • Oui.
  • Avez-vous eu connaissance des allées et venues à cette bâtisse? Qu’est-ce qu’on y met, des récoltes?
  • Non. Il y a très longtemps que je suis pas entré là. J’ai entré là quand il y avait du ménage.
  • Le printemps dernier y avait-il du ménage là-dedans, au mois de juin?
  • Je suis pas entré.
  • Était-elle habitée cette maison-là au mois de juin?
  • Non.

Me Provencher tenta ensuite de lui faire préciser les allers et venues des deux accusés sur leur terre afin de vérifier l’achalandage relié à ce qui pourrait avoir l’apparence d’un certain commerce d’alcool.

  • Quand il charroie [transporte] son foin Gérard Lafond, où va-t-il l’engranger?
  • Dans la grange.
  • Qui apparait sur la photographie marqué 2 [P-7]?
  • Certainement.

En contre-interrogatoire, Me Trudel lui fit établir que c’était Gérard Lafond qui s’occupait de cultiver la terre.

  • Monsieur Lafond, le père, combien l’avez-vous vu de fois depuis 3 ans disons?, questionna Me Trudel.
  • Je l’ai vu cette année, on pensait qu’il sentait sa mort. Voilà longtemps que je l’avais pas vu, là, une fois par année, deux fois.

Arthur Ricard, 69 ans, était le frère et voisin du témoin précédent. Il dira principalement que le bâtiment apparaissant sur la photo P-8 n’était pas habité au moment de la perquisition.

  • Avez-vous eu connaissance qu’il voyage des camions à cette bâtisse-là?
  • Non.
  • Est-ce qu’il voyage des automobiles, là?
  • C’est-à-dire, les Lafond ont un[e] auto pour aller traire les vaches. Moi je vais travailler et je m’en reviens. Les machines j’en ai pas eu connaissance.

Lui aussi dira connaître les Lafond depuis un quart de siècle mais ne sera pas d’une grande utilité pour déterminer le possible achalandage.

Paul Alfred Mottotte, un officier de 28 ans de la police des liqueurs à Trois-Rivières qui avait accompagné Verreault et Rioux le 24 juin, corrobora essentiellement les propos déjà entendus concernant la perquisition. Contrairement à Verreault, cependant, il parlera plutôt de « camion » pour désigner le véhicule conduit par Gérard Lafond ce jour-là.

  • Maintenant, fit Me Provencher, est-ce que monsieur Lafond a nié que c’était des liqueurs alcooliques et que ça n’était pas sa propriété?
  • Non, monsieur. On a pris une description, des notes. Il nous a dit que c’était sa propriété, que ça lui appartenait et que c’était sa bière à lui, que c’était pour son été.
  • Qu’il avait acheté ça pour son été?
  • Oui.

Lucien Bisson, 38 ans, était un autre agent ayant participé à la perquisition et, tout comme son collègue, il parlera de « camionnette » en plus d’ajouter que Gérard Lafond avait d’abord nié être en possession d’une telle quantité d’alcool. Peu après, les procureurs des deux parties s’accordèrent pour établir qu’il ne serait pas nécessaire d’entendre le témoin Edgar Rioux puisqu’il s’agirait alors d’une simple répétition des preuves déjà présentées par la Couronne.

Les témoins de la défense

Aurèle Leroux, 36 ans, fut le premier témoin appelé par la défense. Ce boucher-épicier licencié de Trois-Rivières tenterait d’apporter une dose de véracité aux allégations de Lafond à l’effet que cette bière était destinée à sa consommation personnelle.

  • Avez-vous vendu des bouteilles de bière à monsieur Gérard Lafond?, questionna Me Jean-Louis Marchand.
  • Oui, monsieur.
  • Vous rappelez-vous à peu près à quelle date?
  • C’est vers le milieu de juin, vers le 19 au 22 juin. Alentour de là.
  • Vous lui en avez vendu en quantité substantielle?
  • Oui.

Suite à cette démonstration, Me Raoul Provencher s’approcha du témoin avec l’espoir de démontrer que cette théorie ne tenait pas la route, mais Leroux dira avoir vendu à Lafond entre 185 et 195 caisses de douze bières.

Le second témoin de la défense fut l’un des accusés, Gérard Lafond. Le jeune cultivateur de 27 ans affirma d’abord avoir acheté de la bière chez Leroux à Trois-Rivières et que, par conséquent, l’alcool saisi le 24 juin était le fruit de cette transaction légale.

  • Est-ce que vous aviez cette bière-là dans l’intention de la vendre?
  • Ah non.
  • Maintenant, monsieur Lafond, je comprends que vous cultivez cette terre-là durant la saison de culture. Est-ce que vous mangez là?
  • Oui, monsieur.
  • Sur cette terre-là?
  • Oui.
  • Est-ce dans la maison où la bière a été saisie?
  • Oui.
  • C’est là que vous mangez?
  • Oui.
  • Vous mangez pas dans les granges?
  • Ah non.
  • C’est la maison où vous avez demeuré?
  • Oui, durant la saison on restait là.

Puisque l’accusé avait accepté d’apparaître à la barre il s’exposait automatiquement aux questions de la Couronne, et Me Provencher n’allait certainement pas laisser passer cette chance. Dès le départ, Gérard Lafond reconnut avoir loué un camion pour entreposer la bière dans le bâtiment apparaissant sur la photo P-8.

  • Et il y en avait moins que vous aviez achetée lorsque la saisie a été faite?, lui demanda Me Provencher.
  • Celle que j’avais pris était pas là.
  • Où? Ailleurs?
  • J’avais des bouteilles vides à ma maison privée. J’en emportais chez nous pour le soir et le matin.
  • Combien ça vous a coûté pour le transport?
  • Je me rappelle pas au juste, alentour de 10.00$ que j’ai payé.
  • C’est vous qui l’avez payé?
  • Oui.
  • Et la bière, quel prix avez-vous payé?
  • Objection, fit alors Me Marchand. Je ne vois pas que ça relève de la plainte telle que portée, et ça ne relève pas de l’examen en chef.
  • C’est la partie, répliqua le juge Lacoursière.
  • Il me semble alentour de 2.25$, fit le témoin. Alentour de 2.25$ le carton.
  • Combien avez-vous payé en tout?
  • Je pense que je l’ai ici, 190 douzaines à 2.25$, le montant en tout 561.50$.
  • C’était votre provision pour l’été?
  • Pour la saison d’été, l’hiver. J’ai pas beaucoup de temps de me promener. J’en ai acheté pour pas en manquer, au cas où la rareté vienne. Pour pas en pâtir.
  • Et vous prétendez que c’était pour votre consommation personnelle?
  • Oui.
  • Sous votre serment?
  • Oui, je le jure.
  • Vous jurez ça?
  • Oui.
  • Vous aviez l’intention de boire vous-même cette liqueur-là?
  • Oui, je l’avais achetée pour mes besoins personnels.
  • Parce que vous travaillez fort sur la ferme?
  • Oui, les journées sont longues et j’aime bien à en prendre.
  • Considérez-vous que c’était un entrepôt pour bien conserver cette liqueur-là indéfiniment?
  • Pour le monde qui passe là, je vois rarement rien que les deux messieurs Ricard qui passaient une partie de l’été, et Arthur vient plus souvent. Et moi je suis là de 5h30 le matin jusqu’à la brunante.

Gérard Lafond dut ensuite avouer que lui et sa famille habitaient au village, à une distance qu’il estimera à plus ou moins un mile de la bâtisse ayant fait l’objet de la perquisition. Il justifiera cet entreposage par le fait qu’il manquait de place chez lui puisqu’il habitait un loyer. Il affirmera également que la terre appartenait à son père mais qu’il en possédait lui-même la moitié, selon un contrat. Depuis son mariage, son père lui aurait donc loué sa terre. En fait, selon lui, il y avait maintenant 6 ou 7 ans que son père n’y venait pratiquement plus.

Si la bâtisse de la photo P-8 n’était plus habitable, il dira cependant qu’il y prenait régulièrement ses repas.

  • Avez-vous un poêle?, lui demanda Me Provencher.
  • Oui, il est pas monté, mais il y a un poêle.
  • Vous mangez froid?
  • Sur la terre, je peux pas monter au village. J’ai pas le temps de perdre une demi-heure pour dîner. Le gaz est rationné, j’en ai presque plus. Je suis obligé de m’arranger.
  • Vous ménagez pas sur la bière beaucoup?
  • Pour moi, je la ménage pas.

En plus de la bière, ce qu’il serait convenu d’appeler un hangar contenait aussi quelques équipements agricoles, dont une charrue sarcleuse, une herse, et des boîtes. Lafond dira également que sa terre lui rapportait annuellement entre 1,500.00$ et 1,600.00$.

Contre-interrogé par Me Provencher, l’accusé dira ensuite que son père ne cultivait plus cette terre depuis maintenant une dizaine d’années et qu’il ignorait ce que contenait le hangar car il n’avait pas la clé pour y aller. Pourtant, Lafond se contredira lui-même immédiatement après en disant que cette bâtisse n’était pas verrouillée.

  • Prétendez-vous qu’il y avait que vous qui saviez qu’il y avait un entrepôt de bière là?
  • Celui qui est venu la mener là le savait.
  • Qui ça?
  • Je le sais pas son nom. C’est un truck de la ville, le voir je le reconnaîtrais.
  • À quelle date ça?
  • Le 23 juin.
  • La veille de la saisie?
  • Justement.
  • Alors, vous auriez eu le temps de consommer la différence entre le montant donné à votre facture et le nombre de caisses qui apparaissent au procès-verbal?
  • Non, pas consommé, mais j’en ai débarqué chez nous à la maison privée.

Me Jean-Louis Marchand revint devant son client pour lui permettre d’ajouter que sa fromagerie lui permettait un revenu supplémentaire. À titre d’exemple, cette dernière activité lui permettait de toucher un revenu de 80$ à 138$ par période de deux semaines. Depuis deux ans, il pouvait également compter sur les services d’un jeune employé du nom d’Armand Marcotte, qui fut d’ailleurs appelé immédiatement à la barre par la défense. Le jeune journalier de 22 ans affirmera plutôt travailler pour l’accusé depuis 3 ou 4 ans, et qu’il recevait sa paye chaque samedi.

  • Avez-vous un patron qui aime la bière?, lui demanda Me Marchand, qui cherchait à justifier légalement la présence de cette impressionnante quantité de bière saisie chez son client.
  • Il en boit beaucoup.
  • En prend-t-il pas mal?
  • Il en prend pas mal, parce que je voyais aller pas mal souvent à la petite saison.
  • Il vous paye la traite des fois?
  • Oui.

Ce fut alors que Me Provencher exerça son droit de contre-interroger le jeune employé de ferme.

  • Quand il allait à la maison est-ce que c’était pour boire de la bière lui-même?, demanda Me Provencher.
  • Il sortait une bouteille pour la déboucher, il s’assoyait sur le bord de la porte, il la prenait. Des fois il disait « viens en prendre une ».
  • Ça l’empêchait pas de travailler?
  • Des fois il fallait qu’il se couche.
  • Combien de fois par mois?
  • Je le sais pas, mais je sais qu’il se couchait.

Marcotte niera ensuite avoir jamais transporté de la bière pour son patron, qu’il effectuait plutôt des courses ordinaires et qu’il gagnait ainsi 9.00$ par semaine. Finalement, il sera question que le jeune homme ne travaillait plus pour lui depuis le samedi précédent l’ouverture du procès. Finalement, le jeune homme avouera avoir transporté de la bière jusqu’à la maison privée de Gérard Lafond. De plus, le procureur de la Couronne lui fera admettre qu’il avait lui-même entreposé de l’alcool chez son patron, dans ce cas-ci des spiritueux, ou « du fort » comme le dira lui-même Marcotte, et dont la consommation était destinée à lui et son frère Lauréat Marcotte, ce dernier se trouvant alors à La Tuque. Il dira également sous serment que Gérard Lafond retournait parfois au hangar de la photo P-8 pour vérifier si tout était verrouillé.

Cléomène Lafond se décrivit au greffier comme un marchand épicier de Ste-Anne-de-la-Pérade âgé de 63 ans. Interrogé par son avocat, il confirmera le fait qu’il ne cultivait plus cette terre depuis 6 ou 7 ans qu’il louait maintenant à son fils pour la somme de 250$ par année. S’il n’y avait apparemment pas mis les pieds durant une période de 3 ans, il avouera y être allé « un peu plus » cette année. Il niera cependant de façon catégorique être au courant de la présence de cette bière dans le hangar. Et c’est sur cette note que Me Provencher prit la relève à la barre, lui faisant d’abord dire que le hangar apparaissant sur la photo P-8 lui avait déjà servi de maison alors que maintenant elle servait d’entrepôt.

  • Ça sert d’entrepôt pour la bière?
  • Oui, d’entrepôt. Il a dit qu’il en avait mis là, la saisie a été faite là.
  • Avant ça?
  • J’ai jamais mis de bière là, moi. Je me rappelle pas qu’il en a mis là.
  • C’est possible?
  • J’y vais si rarement qu’il peut y en avoir eu. J’ai été 3 ans sans y aller.
  • Maintenant, monsieur Lafond, est-ce que vous avez déjà été condamné pour infractions à la loi des liqueurs?
  • Oui.
  • Combien de fois?
  • Je sais pas si c’est deux ou trois fois. Deux fois certain. Voilà an et demi, à 50.00$ d’amende.
  • Depuis 15 ou 20 ans?
  • Je peux pas dire exactement. Je pense que c’est trois fois, suivant mon idée. J’ai été condamné trois fois.
  • Avez-vous déjà été accusé d’autre chose, d’avoir intervenu dans l’exercice des fonctions de la police?
  • Je me rappelle pas d’avoir gêné la police. Quand la police est venu chez nous ils m’ont accusé d’une affaire.
  • Avez-vous été condamné?
  • Non.
  • À quelle date, il y a combien de temps à peu près?
  • Dans le mois de mai ou juin.
  • Quelle année?
  • L’année dernière. Ça fait un an et demi, mais pour dire les dates exactement, ce que vous demandez-là, c’est bien difficile.

Étant donné que cette cause fut entendue devant juge seul, l’honorable François-Xavier Lacoursière prit quelques jours pour délibérer. Le 22 septembre 1942 il revint avec son verdict. Le père et le fils furent condamnés à payer une amende de 200$ plus les frais. À défaut de payer ils s’exposaient à une peine de six mois de prison.