Michel Joly et Ludger Delarosbil, la dynamique du duo meurtrier

Les aveux

Michel Joly

Le samedi 24 juillet 1971, vers 9h30, les policiers Jean Chalin, Jean-Louis Savard, Raynald Boisvert et Raymond Bellemare frappèrent un grand coup au logement du 3806 de la rue St-André à Montréal. Jean Chalin, un caporal de 28 ans à l’emploi de la SQ, franchit le corridor de l’appartement pour découvrir dans une chambre du fond un jeune homme répondant au nom de Ludger Delarosbil. Ce dernier était étendu sur un lit. Sans tarder, Chalin pointa son arme de service sur le suspect et le mit en état d’arrestation.

  • Je suis de la police. C’est quoi ton nom?, demanda Chalin.
  • Delarosbil

Nous avons vu dans l’un des tous premiers articles de notre série Les Assassins de l’innocence les détails entourant le double meurtre de Chantal Côté, 12 ans, et Carole Marchand, 13 ans. Ce crime odieux et d’une incroyable violence gratuite est survenu en juillet 1971 dans un boisé du Cap-de-la-Madeleine. Nous tenterons maintenant de comprendre ce qui a poussé ces deux hommes à commettre l’irréparable.

Instinctivement, on se demande souvent pourquoi? Mais est-ce vraiment la bonne question? Ne devrions-nous pas commencer par répondre au comment?

Pour bien répondre à cette dernière question, il faut plus d’énergie. Il faut un travail plus approfondi, plus rigoureux. Et c’est pourquoi le comment est souvent la question qui passe au second plan. Trop souvent, on se contente de se demander pourquoi?

Le comment exige une reconstitution des faits et une analyse des détails. Si on reste en surface, plusieurs choses nous échapperont. Par exemple, Delarosbil pouvait prétendre qu’il n’avait rien fait et jeter tout le blâme sur son complice. Personne ne pourrait trouver d’argument solide pour le contredire, à moins d’étudier la preuve dans ses moindres détails.

Profitons d’ailleurs de l’occasion pour souligner au passage ces gens qui critiquent occasionnellement le fait de faire revivre ces vieilles affaires criminelles. On sent dans leur jugement – très hâtif d’ailleurs – un penchant pour la censure, comme s’il fallait oublier volontairement ces histoires de notre passé. Qu’ils soient tristes ou non, ces récits judiciaires doivent être étudiés dans le détail. Car il se glisse toujours des erreurs, et cela même dans des histoires véhiculées par des médias traditionnels ou des personnes reconnus. Comme le font les procès, seul une étude des détails peut nous amener à comprendre certaines choses, ou à confondre un criminel en étalant ses mensonges au grand jour.

Après son arrestation, Ludger Delarosbil a été conduit au quartier général de la SQ, situé au 1701 rue Parthenais. Là, il dira être né le 10 février 1949 à Paspébiac, en Gaspésie. Il affirma aussi ne pas avoir revu Michel Joly depuis le mardi 20 juillet. Puisqu’il semblait d’humeur à parler, on décida qu’il était mûr pour recueillir ses aveux.

Ludger Delarosbil et Michel Joly se seraient donc connu pendant leur séjour à la prison de Bordeaux, en février 1971. Peu de temps après, cependant, Joly était transféré à Waterloo. Les deux copains se retrouveraient seulement en juillet 1971, quelques semaines après leur sortie. Ils décidèrent alors de célébrer leurs retrouvailles dans la soirée du 15 juillet 1971. Ce soir-là, sur la rue De Sève à Montréal, Joly fracasse la vitre d’une Buick brune avant que Delarosbil s’occupe de démarrer le moteur. Ils prennent ensuite quelques consommations dans un bar, où ils ont soudainement l’idée de braquer une épicerie. En se rendant sur place, un peu après minuit, ils constatent cependant que le commerce est fermé.

Ludger Delarosbil

Les deux ex-détenus retournent boire d’autres bières au Lion d’Or avant de décider, en pleine nuit, de se rendre au chalet du père de Joly, à Lavaltrie. Ils sont alors armés d’une carabine .303 tronçonnée de sa crosse et de son canon. « Je sais qu’il a acheté cette carabine au coin Visitation et Ste-Catherine le 2 ou 3 juillet 1971 pour la somme de 27.00$ », dira Delarosbil dans sa déclaration.

Après s’être rivé le nez sur la porte verrouillée du chalet, Delarosbil et Joly improvisent à nouveau. Ils partent en direction de Trois-Rivières pour voir l’ancienne copine de Joly, Diane Gauthier. Il est alors 4h00 du matin.

Puisqu’il n’avait jamais mis les pieds dans la région de Trois-Rivières avant ce double meurtre, Delarosbil fut incapable d’être précis quant à la description de certains lieux. Quoi qu’il en soit, le duo s’était d’abord arrêté dans un restaurant pour manger un morceau avant de se rendre aux limites du Cap-de-la-Madeleine, où se trouvait « une clairière près des tours de l’Hydro ». Là, ils ont stationné la Buick, à l’intérieur de laquelle ils s’étaient installés pour dormir quelques heures.

À leur réveil, entre 9h00 et 9h30, ils s’étaient rendus au « garage Champlain sur la rue du grand chemin, c’est comme une manière de boulevard au Cap-de-la-Madeleine ». Delarosbil dira avoir donné « trente sous » à un garçon pour que ce dernier lui procure deux breuvages Coca-Cola dans une machine distributrice. Puisque l’indicateur à essence ne fonctionnait pas sur la Buick, les deux voleurs avaient d’abord pensé pouvoir mettre 5.00$ d’essence dans le réservoir. Toutefois, il ne fallut que 3.00$ pour remplir le réservoir.

Entre 11h00 et 11h30, ils avaient acheté une caisse de douze bouteilles de bière de marque Labatt 50 et « un gros paquet » de cigarettes de marque Export A. Ensuite, ils s’étaient arrêtés dans un boisé pour boire 7 ou 8 bières avant de se rendre au lac Montplaisir en empruntant le rang St-Malo. « Michel s’est arrêté sur ce chemin-là pour y mettre de l’eau dans le radiateur puis l’auto a callée sur le bord du chemin. Il mouillait un peu, pas gros. »

Ce secteur était tellement peu achalandé qu’il leur avait fallu attendre une trentaine de minutes avant qu’un véhicule s’approche et ralentisse pour s’enquérir de leur situation. Au cours de ces minutes d’attente, Delarosbil admit avoir consommé des goofballs (sorte de barbituriques, tranquillisants) avec Joly. « Les goofballs nous ont coûté 50¢ chaque. Je les ai achetés au Lion d’Or de René, qui travaille à cet endroit en arrière, au P’tit Canot. »

Il était donc 13h15 ou 13h20 lorsqu’une Chevrolet de couleur jaune 1966 s’était arrêtée. Le conducteur, Michel Chevarie, leur avait prêté son crique afin de sortir la Buick de sa fâcheuse position. Pour remercier ce bon samaritain, Joly lui donna 3.00$ et une bière.

Une fois arrivés au lac Montplaisir, les deux voyous ont continué de boire. C’est seulement ensuite qu’ils ont découvert des outils dans la Buick, et ils ont choisi de s’en débarrasser dans les bois. Ensuite, ils sont revenus à la même épicerie pour acheter une autre caisse de 12 bouteilles de bière. Peu de temps après, ils croisèrent un homme et sa copine que Joly connaissait. Après avoir discuté avec eux durant une vingtaine de minutes, Joly et Delarosbil s’étaient retrouvés assis sur le capot de la Buick à boire d’autres bières.

Jusque-là, il est bien évident que ces deux voyous ne planifiaient rien à l’avance. Déjà, on peut dire qu’ils étaient des criminels opportunistes et désorganisés. La suite des choses le prouvera davantage.

Il était environ 16h30 lorsque leur virée se transforma en escapade de la mort. Delarosbil dira aux policiers : « Michel s’est levé le matin avec l’idée d’avoir une femme. On s’est rendu à Trois-Rivières pour voir Diane Gauthier, je pense. C’est son nom. C’est l’ancienne blonde à Michel. Michel a sonné à la porte, puis personne a répondu. On est allé faire un tour dans Trois-Rivières, puis on est revenu au Cap-de-la-Madeleine. C’est Michel qui conduisait. On a viré une rue à gauche au Cap. On a fait un bout sur cette rue, puis en bas de la côte j’ai vu deux jeunes filles qui s’en allaient vers la côte. Michel a viré de bord, a stationné sa voiture sur le côté droit puis après ça il l’a reculé puis parké du côté gauche, en avant des jeunes filles.  Michel est sorti du char puis a demandé aux deux filles si elles voulaient être reconduit [sic] chez eux.  Les deux filles ont dit non, qu’elles étaient arrivées chez elle.  Là, Michel a sorti la carabine .303, l’a pointée sur les deux filles en leur disant « embarquez en vitesse, je travaille pour la police. Entrez dans le char puis assoyez-vous, puis bien calme, ne criez pas ». »

Avec Carole Marchand et Chantal Côté avec eux dans la voiture, Joly et Delarosbil ont roulé quelques kilomètres avant d’atteindre l’endroit où le reste de l’action s’est déroulé.

« Là, Michel est sorti avec la plus grande des deux filles, que je sais maintenant qu’elle s’appelle Carole. Michel s’est promené à peu près 5 à 6 minutes. Pendant que Michel était parti, moi je suis demeuré dans l’auto avec la petite Chantal. Elle était assise à l’arrière. Moi j’étais à l’avant. Je n’ai absolument rien faite, je ne lui ai pas touché. Michel est revenu puis nous a fait sortir de l’auto. Je ne suis pas sûr de l’heure, il était peut-être 18h15. Michel m’a dit « va te promener avec la petite fille », que je sais que son nom est Côté. Je suis partie environ 10 minutes, moi avant de partir j’ai pensé que Michel voulait aller mettre[1] la petite Marchand. Il s’est dirigé dans un petit bois juste à côté du char. Moi, je me promenais sur le chemin puis environ un bon 3 minutes Michel est passé à côté de moi avec le char et la petite Marchand elle était assis[e] à côté de lui au milieu, environ 3 minutes après Michel est revenu vers moi seul avec le Buick. C’est là que j’ai remarqué que le bumper était arraché. 3 minutes avant que le Buick revienne j’ai entendu un coup de feu venant de la même direction où était allé Michel.  Moi et puis la petite Côté on était à environ 200 pieds de la clairière. Quand Michel est revenu je lui ai dit « t’as fait des folleries ». Il m’a répondu « oui ». Il m’a dit « je ne veux pas me faire condamner pour viol et je ne veux pas de témoins ». Il m’a dit « embarque ». Puis là, j’ai embarqué avec la petite Côté qui s’est assise à l’arrière, puis on s’est rendu où le char a été laissé, où vous l’avez trouvé. Chantal assise à l’arrière pleurait. J’ai dit à Michel « t’es aussi bien de la laisser aller ». Il a dit « je ne suis pas capable.  Il y en a déjà une de morte puis je veux la deuxième aussi ». Il a pris la .303, carabine l’a braquée sur la petite Chantal puis l’a poignée par un bras puis lui a dit « sors dehors ». Il s’est en allé dans le bois juste à côté, dans les broussailles à environ 50 pieds de moi. Il est revenu immédiatement après puis m’a dit qu’il avait tiré Chantal dans la tête, juste à l’arrière de la nuque.  Il est revenu au char puis on s’est rendu à environ une centaine de pieds de là, puis de cet endroit Michel a viré puis il s’est pris dans le fossé, à droite. »

Après avoir tenté en vain de dégager la Buick, Joly et Delarosbil ont simplement décidé de quitter les lieux à pieds. Durant leur trajet, Joly dissimula la carabine tronçonnée dans un sac. Après avoir traversé le cimetière de Ste-Marthe, leur marche, qui dura environ 3h00, les mena jusqu’au pont Duplessis, où ils prirent un taxi qui les laissa au terminus d’autobus du centre-ville de Trois-Rivières. Le billet d’autobus, qui leur coûta 7.10$, leur permit de regagner Montréal vers 2h10 ou 2h20.

  • Comment savez-vous reconnaître les deux jeunes filles?, lui a demandé le détective Simard.
  • C’est Michel qui leur a demandé leur nom dans l’auto. La plus petite, soit celle qui est morte la deuxième, c’est Chantal Côté. Et l’autre Carole Marchand.
  • Quelle était l’attitude des jeunes filles après qu’elles ont embarquées dans le char?
  • Elles étaient très nerveuses. Elles n’ont pas parlées.
  • Est-ce que Michel vous a raconté ce qu’il a fait avec Carole Marchand?
  • Il m’a dit qu’il avait fourré Carole par en arrière parce que Carole lui avait demandé de le faire par en arrière parce qu’elle ne voulait pas voir ça. C’est ça que Michel a fait, qu’il m’a dit.
  • Est-ce que Michel vous a dit de quelle façon il avait tiré Carole Marchand?
  • Il m’a dit qu’il les avait tirés tous les deux pareilles, dans la tête.
  • Est-ce que Michel Joly avait toujours la carabine avec lui lorsqu’il est débarqué avec Carole?
  • Quand il est partie avec Carole pour prendre une marche, il ne l’avait pas. C’est quand il s’est rendu à côté du char pour aller la fourrer qu’il a apporté la carabine.
  • Combien s’est-il écoulé de temps entre les deux coups de feu?
  • Environ 8 à 10 minutes.
  • Qu’a fait Chantal quand elle a entendu le premier coup de feu?
  • Elle n’a rien fait. C’est seulement quand elle a vu Michel revenir seul qu’elle s’est mise à pleurer.
  • Comment étaient habillées les deux jeunes filles?
  • Elles étaient en short. Je pense que Chantal avait des shorts rouges, des bas bleus et un chandail. Je ne me rappelle pas quelle couleur. Carole avait des shorts bleus et un chandail pâle. Elle avait des bas et des souliers.
  • Qu’avez-vous fait de la carabine?
  • [Michel] l’a apporté avec lui à Montréal à l’appartement. Pour la transporter sur la voie ferrée au Cap, il l’avait dans ses mains, puis rendu au cimetière il l’a mis dans un sac à poignée qu’il avait apporté du char. Samedi, durant la journée, il l’a apporté sur la rue Wurtele à Montréal en descendant la côte.
  • Est-ce que les jeunes filles avaient quelque chose dans leurs mains lorsqu’elles revenaient à la maison?
  • Elles avaient chacun pot de bleuets. Ceux que je vois devant moi ce sont ceux-là. Chantal avait la canne de café et Carole avait l’autre.
  • Est-ce que les jeunes filles ont bu de la bière?
  • Non.
  • Comment étiez-vous habillé?
  • Moi, j’avais des pantalons gris, une chemise rose à manche longue et j’avais les souliers bruns à lacets que j’ai dans mes pieds. Michel avait des pantalons gris bleu, une chemise transparente mauve et des bottes blanches.

Ces propos, lancés sur un ton qui nous paraît aujourd’hui froid et complètement détaché, sont tout-à-fait horribles. On ose à peine imaginer le calvaire que ces deux fillettes ont vécu au cours de ces dernières minutes de vie.

Déjà, il est possible de discerner quelques détails intéressants pouvant nous exposer la dynamique qui régnait dans ce duo de meurtriers sexuels. Si on doit en croire les propos de Delarosbil, c’est Michel Joly qui dirigeait tout. C’était lui le leader et c’est donc à lui qu’il faudrait attribuer toute la responsabilité. Toutefois, Delarosbil a admis qu’au cours du crime Joly n’a pas toujours été en possession de l’arme.

Ce qui est sûr, c’est qu’il ne mentionne jamais avoir eu peur de Joly. Pourquoi donc n’aurait-il rien fait?

De plus, la situation allait bientôt l’avantager puisque le 19 août 1971, le corps de Joly fut retrouvé sous le viaduc Wurtele à Montréal. La décomposition avancée du cadavre laissa croire aux sergents-détectives Jean Harvey et Laurent Guertin, de la police municipale de Montréal, que la mort remontait à plusieurs jours, voire même quelques semaines. Delarobsil disait l’avoir vu pour la dernière fois le 20 juillet.

Au côté de Joly, on retrouva la carabine Lee Enfield de calibre .303 et portant le numéro de série M79676. L’arme contenait encore huit cartouches et une douille vide.

Une fois le corps arrivé à la morgue, on trouva dans ses poches de pantalon un porte-monnaie contenant une carte d’assurance sociale au nom de Michel Joly et dont le numéro était 216 457 887. En plus d’un permis de conduire, on retrouva cette courte note de suicide :

Moi, Michel Joly, reconnais avoir enlevé la vie à Carole et à son amie. Pour ce qui est du deuxième que vous recherchez, il n’y est pour rien, il a même essayé de m’en empêcher mais sans réussir. Si j’ai fait du mal partout où j’ai passé, croyez au moins cette dernière parole : c’est moi et moi seul qui [ai] tiré, je le jure. Je suis le seul vrai coupable et je demande pardon à Carole, car je vais aller la rejoindre, je ne ferai plus de mal à personne.

Pour un homme qui s’apprêtait à s’enlever la vie, cette note démontre à quel point il se préoccupait d’un copain qu’il ne connaissait que depuis quelques mois et qu’il avait rencontré en prison. Pour un criminel sur le point de se tirer une balle, on se serait plutôt attendu à un apitoiement, une longue complainte sur sa vie personnelle de misère, mais certainement pas à un message presque exclusivement destiné à blanchir ce complice qu’il connaissait à peine.

Au moment de se suicider, Joly avait-il appris l’arrestation de son « ami »? Il semble que non, puisqu’il parlait de celui « que vous recherchez ».

Cet aveu post mortem corrobore trop bien l’affirmation du survivant du duo meurtrier, qui a expliqué aux policiers ne pas avoir pris part à l’action. D’un autre côté, il oubliait de mentionner qu’il n’avait non plus rien fait pour l’empêcher.

Au lendemain de la découverte du corps de Michel Joly, l’arme fut confiée à l’expert en balistique Yvon Thériault. Dans un rapport daté du 31 août, celui-ci a confirmé qu’il s’agissait bien de l’arme qui avait aussi servi à commettre le double meurtre du 16 juillet.

L’enquête du coroner

L’enquête du coroner, présidée par Me Bertrand Lamothe, s’ouvrit le 31 août 1971 en présence de Me Roland Paquin, procureur de la Couronne. Après quelques témoins d’usage qui servirent à jeter les bases de l’affaire, le coroner entendit Ludger Delarosbil. Dans un cas comme celui-ci, l’enquête de coroner est une occasion unique pour le public d’entendre le témoignage d’un meurtrier, car c’est souvent dans une faible proportion que ceux-ci choisissent ensuite de témoigner lors de leur procès. Et puisque les propos tenus devant un coroner ne peuvent servir de preuve contre eux par la suite, on y récolte parfois des détails importants.

Dans un premier temps, Delarosbil expliqua que lui et Joly étaient sans emploi au moment du drame. Tous deux recevaient des prestations du Bien-être social. Il admit ensuite avoir rencontré Joly à la prison de Bordeaux quelques mois plus tôt. Il était sorti le 17 juin, alors que Joly avait retrouvé sa liberté le 28 juin.

  • C’est combien de temps après sa sortie à lui que vous l’avez rencontré?, questionna Me Paquin.
  • Ah! Disons … deux semaines, à peu près. Environ deux semaines.

Il raconta ensuite leurs retrouvailles du 15 juillet, le vol de la Buick, leur tournée dans les bars, leur tentative de hold-up ratée, etc. Nous nous attarderons donc aux circonstances du double meurtre.

Selon le seul survivant de l’affaire, Joly connaissait bien le secteur où s’est déroulé le double meurtre. Joly a voulu revoir Diane Gauthier seulement avoir du sexe. Nous savons bien que Delarosbil ne s’est probablement jamais questionné sur ce détail, mais Joly était-il idiot au point de croire que son ancienne copine accepterait d’emblée de se donner à lui rien que pour lui procureur un peu de plaisir?

Décidément, ces hommes prennent les femmes pour des objets.

  • Et puis ensuite, qu’est-ce que vous avez fait quand vous avez vu que Mlle Gauthier n’était pas là?
  • Là, on est parti.
  • Parti pour où?
  • On est parti pour aller dans le bois.
  • Encore dans le même bois que tantôt?
  • Oui.
  • Et ensuite, qu’est-ce qui est arrivé?
  • Là, on est sorti et puis on a rencontré les deux petites filles. Et puis Michel, il a retourné trois, quatre fois. On s’est promené deux, trois fois. C’est là qu’a eu lieu le kidnapping sur la rue Pierre Boucher.
  • Est-ce que, à l’endroit où vous les avez vues pour la première fois, c’était proche de la rue ou loin?
  • À peu près 25, 30 pieds de la rue.
  • Cette rue-là, savez-vous où elle débouche?
  • Non.
  • Qu’est-ce qu’elles faisaient les petites filles au moment où vous les voyez pour la première fois?
  • Elles s’en allaient à la maison, je pense bien, et puis elles avaient des bleuets.
  • Dans quoi avaient-elles ces bleuets-là?
  • Dans des canisses.
  • Des canisses de quoi? Vous rappelez-vous?
  • Il y en a une qui avait comme une chopine de crème à la glace, et puis l’autre c’était une canne de café Sanka.

À propos de l’arme du crime, il dira qu’elle appartenait à Michel. Ils s’en étaient servi à deux ou trois reprises pour commettre de petits hold-up.

  • Est-ce que vous avez eu connaissance quand elle a été coupée cette arme-là?, le questionna Me Paquin.
  • Quand j’ai arrivé à l’appartement, elle était de même.
  • Est-ce que, d’après vous, elle est coupée aux deux extrémités?
  • Oui.
  • Vous dites que c’est un calibre .303?
  • Oui.
  • Avez-vous vu des projectiles, vous, dans l’automobile, des munitions, quand vous vous êtes rendu au Cap-de-la-Madeleine?
  • Il y avait 8 ou 9 balles dans le chargeur.
  • Comment savez-vous ça qu’il y avait 8 ou 9 balles dans le chargeur?
  • C’est lui qui me l’a dit.
  • L’avez-vous déjà utilisée, vous, cette arme-là?
  • Non, jamais.
  • À l’appartement où vous étiez, est-ce qu’il y avait des munitions également?
  • Oui, il y avait … il y en avait trois. Il y avait trois douilles dans un sac.
  • Il y avait trois …
  • Trois balles de .303 dans un sac.
  • C’est tout ce qu’il y avait, ça?
  • Oui.
  • Comme munitions?
  • Oui, et puis le chargeur était plein.
  • Alors, voulez-vous nous dire comment ça se passe quand vous rencontrez les petites filles pour la première fois, sur la rue Pierre Boucher?
  • En partant direct sur la rue?
  • Oui, la première fois que vous voyez les petites filles, là?
  • Là, on voit les petites filles. Michel a fait le tour sur la rue Pierre Boucher. Il est revenu. Puis là, il leur a parlé.
  • Il leur a parlé?
  • Et puis il a demandé le nom de la petite fille. Là, Carole, elle dit « Carole ». Michel a répondu tout de suite « Carole Marchand ». Je pense qu’il la connaissait avant.
  • Vous dites qu’il la connaissait avant?
  • Bien … il a dit son nom.
  • Ensuite?
  • Ensuite, il a sorti avec la carabine. Il a changé de bord de rue.  Il leur a dit d’embarquer dans le char. Et puis après ça, on a monté dans le bois.
  • Est-ce qu’il leur a parlé, leur a dit d’autres choses aux petites filles?
  • Bien, quand elles ont embarqué dans le char, il leur a dit qu’il travaillait pour la police.
  • Vous, qu’est-ce que vous avez dit dans tout ça?
  • Qu’est-ce que vous voulez que je dise? Je n’ai rien dit.
  • Êtes-vous descendu, vous, de l’automobile quand les petites filles sont embarquées?
  • Non.
  • Les petites filles, est-ce qu’elles ont monté en avant de la voiture ou en arrière?
  • En arrière.
  • Les deux?
  • Oui.
  • L’autre petite fille – il a été question de Mlle Carole Marchand, mais l’autre? Est-ce qu’on a demandé son nom?
  • Non.
  • Est-ce que vous le savez aujourd’hui son nom?
  • Bien, je le sais par rapport … Bien, il a demandé son nom dans le bois. Il a demandé à Marchand. Marchand a dit que c’était une petite Côté.
  • Son petit nom, savez-vous?
  • Chantal.
  • Est-ce qu’il a été question, au moment où les petites filles sont montées dans la voiture, de l’endroit où vous alliez?
  • Non, il n’y a pas eu de question. On les a embarquées, et puis on a monté tout de suite dans le bois. Là, on s’est promené. On a monté dans le bois, là. Les petites filles ont embarqué, on a monté dans le bois, on s’est promené environ une demi-heure dans les trails qu’il y avait là.
  • Vous vous êtes promenés environ une demi-heure?
  • Oui.
  • Avec les petites filles assises en arrière?
  • Oui.
  • Qu’est-ce qu’elles disaient à ce moment-là les petites filles?
  • Bien, elles disaient qu’elles étaient nerveuses.
  • Est-ce qu’il y en a qui ont demandé, il y en a une des deux qui a demandé pour descendre, s’en aller ou …?
  • Non.
  • De toute façon, elles pensaient que c’était la police, eux autres?
  • Bien, il a dit qu’on travaillait pour la police.
  • C’est ça que vous avez dit?
  • Ce n’est pas moi, c’est lui.
  • Et ensuite, qu’est-ce qui s’est passé?
  • Là, on est monté dans le bois. On s’est promené. Michel a débarqué avec Marchand. Là, il a fait environ à peu près 100 pieds et puis il est revenu. Moi, j’ai resté dans le char avec la petite Chantal. Là, il m’a fait débarquer du char et puis il m’a dit d’aller me promener avec, qu’il avait quelque chose à faire avec la petite Marchand. Après ça, quand moi j’ai revenu, lui, il a embarqué avec Carole dans le char. Et puis là, il est parti avec. Après ça, là, il est revenu tout seul.
  • La première fois qu’il s’en va avec Carole Marchand, il a emporté son arme?
  • Oui.
  • Est-ce que vous pouviez le voir, lui, à l’endroit où il était?
  • Non.
  • Quand il est revenu, qu’est-ce qu’il vous a dit?
  • Là, il m’a fait débarquer du char et puis il m’a envoyé … il dit : « va te promener avec Carole … avec Chantal », je veux dire. Après ça, bien, il a arrivé. J’ai parti, moi, là. J’ai été me promener et puis il a rentré dans le char avec Carole. Là, … bien, il a parti au côté du char avec. Après ça, il m’a fait rechanger et puis il a parti avec. Quand il est revenu, quand il a été revenu, il est revenu tout seul.
  • Quand il est revenu la première fois avec Carole Marchand, qu’est-ce qu’elle faisait?
  • Elle faisait rien. Elle était nerveuse. Elle ne parlait pas.
  • Elle ne parlait pas?
  • Michel lui parlait et puis elle ne répondait pas.
  • Est-ce qu’elle pleurait?
  • Non.
  • Elle ne pleurait pas?
  • Non.
  • Là, il vous fait descendre de l’automobile, vous et Mlle Côté, et puis il vous dit de vous promener dans le chemin?
  • Oui.
  • Où ça, vous promener?
  • Dans le chemin où est-ce que le char était.
  • Est-ce qu’il passait des automobiles dans ce chemin-là?
  • Bien, le char n’était pas là, mais où est-ce que les chars passent, c’est là qu’on s’est promené.
  • Est-ce qu’il est passé des automobiles pendant que vous vous promeniez?
  • Non, aucune.
  • Et puis vous, vous vous êtes promené dans le chemin pendant que Michel Joly était parti avec Carole Marchand en automobile?
  • Non, non. Quand je me suis promené, moi, il a été au côté de l’automobile avec.
  • Il n’a pas déplacé le char?
  • Le char est resté à la même place.
  • Et puis vous, vous vous promeniez?
  • Oui.
  • Qu’est-ce qui se passe pendant ce temps-là?
  • Il ne se passait rien. On se promenait.
  • Non, mais avec Carole Marchand et Michel Joly?
  • Je ne sais pas, moi. J’ai rien vu.
  • Où étiez-vous à ce moment-là?
  • J’étais en haut.
  • En haut?
  • J’étais à peu près 125 pieds du char.
  • Comment savez qu’il est resté à côté de l’automobile?
  • Bien, je l’ai vu y aller. Je l’ai vu aller à côté de l’automobile. C’est là que j’ai parti avec la petite Côté.
  • Quand ils sont arrivés tous les deux à côté de l’automobile, qu’est-ce qu’ils ont fait?
  • La petite Marchand a embarqué en avant. Michel a embarqué à côté du conducteur. Là, il a parti. Deux, trois minutes après, Michel est arrivé tout seul.
  • Vous n’êtes pas capable de nous dire qu’est-ce qu’il a fait à côté de l’automobile?
  • Bien, qu’est-ce qu’il a fait! Il m’a dit qu’il avait fait du mal avec, un viol.
  • Il vous a dit qu’il avait fait du mal avec?
  • Oui.
  • Mais vous, vous ne l’avez pas vu?
  • Non, j’ai rien vu de ça.
  • À quel moment qu’il vous dit ça?
  • Il m’a dit ça quand il est parti avec, là. Quand il est revenu tout seul. C’est là qu’il m’a dit qu’il avait violé la petite fille et puis qu’il ne voulait pas … qu’il l’avait tuée, tout ça. Qu’il ne voulait pas avoir de témoin. Et puis là, il a poigné la petite Chantal et puis il l’a tirée.
  • Mais il vous a dit que le viol, ça s’était passé à côté de l’automobile?
  • Oui.
  • Est-ce que vous étiez là quand il est parti avec pour s’en aller en automobile?
  • Oui.
  • Vous étiez là, avec mademoiselle Côté?
  • Oui.
  • Vous étiez tous ensemble?
  • Oui.
  • Et puis là, vous prétendez que, à ce moment-là, il avait violé mademoiselle Marchand?
  • Oui.
  • Et puis là, il partait en automobile avec?
  • Oui.
  • Est-ce qu’il vous a dit qu’est-ce qu’il allait faire?
  • Bien, il ne m’a pas dit … il est parti avec. Et puis moi, j’ai entendu un coup de carabine. Quand j’ai arrivé, j’ai dit de même, j’ai dit « tu as fait une folie là, toi ». Il dit : « je ne veux pas avoir de témoin pour une charge de viol ».
  • Ça, il vous a dit ça quand il est revenu?
  • Oui, il est revenu tout seul.
  • Quand il est parti en automobile avec mademoiselle Marchand, est-ce qu’il a apporté l’arme qui est là?
  • Oui.
  • Dites-nous donc, monsieur Delarosbil, est-ce que vous saviez qu’est-ce qu’il allait faire?
  • Non, il ne me l’avait pas dit.
  • Il ne vous l’a pas dit?
  • Non.
  • N’est-il pas vrai qu’il vous avait dit à ce moment-là qu’il ne voulait pas avoir de témoin et puis qu’il s’en allait la tuer?
  • Non, il ne m’a pas dit ça.
  • Au moment de partir avec elle?
  • Après.
  • Après?
  • Il m’a dit ça après qu’il avait … Il m’a dit ça pendant qu’il prenait la petite Côté, là, qu’il s’en allait la tuer. C’est là qu’il m’a dit ça.

Me Paquin semblait avoir perçu quelques contradictions entre la déclaration de Delarosbil et le témoignage qu’il était en train de livrer devant le coroner. Nous y reviendrons.

  • Et ensuite, quand il est revenu, qu’est-ce qui s’est passé?
  • Là, il m’a dit, de même, que … Là, il m’a dit de même qu’il ne voulait pas avoir de témoin pour ça, une charge de viol de même, là. Il venait de faire une folie, qu’il l’avait tuée. Il ne voulait pas avoir de trouble avec ça. Il a poigné la petite Côté et puis il a été la tirer.
  • Vous dites qu’il a poigné la petite Côté et puis …
  • Il est allé la tirer.
  • Pendant ce temps-là, vous, pendant qu’il était parti avec mademoiselle Marchand, en automobile, vous vous promeniez dans le chemin avec la petite Côté?
  • Oui.
  • Qu’est-ce qui se passait avec elle pendant ce temps-là?
  • Rien.
  • Il ne s’est rien passé?
  • Rien du tout.
  • Avez-vous parlé de quelque chose?
  • Bien, j’y parlais. J’y ai demandé si elle était nerveuse. Elle me disait « oui ». J’y disais qu’il n’avait pas d’affaires à y avoir du trouble, pas être sur les nerfs, qu’il aurait rien arrivé.
  • Est-ce qu’elle a manifesté le désir de s’en aller à un moment donné pendant que vous étiez seul avec?
  • Non.
  • Lui avez-vous offert de s’en aller?
  • Non, bien non.
  • Vous ne lui avez pas offert?
  • Je n’ai pas eu l’idée.
  • Vous n’avez pas eu l’idée?
  • J’étais trop nerveux.
  • Vous étiez trop nerveux. Vous n’avez pas eu l’idée de la cacher?
  • Non.
  • Ou de la faire disparaître?
  • … Bien, oui.  Il y a une fois, je lui demande, j’ai dit : « Si tu veux t’en aller, si tu veux déserter », quelque chose de même, en tout cas.  Elle dit : « non, je préfère attendre mon amie ».
  • Quand Michel Joly est revenu tout seul, est-ce que vous avez vu son arme?
  • Oui, il l’avait dans les mains.
  • Est-ce qu’il est descendu de l’automobile quand il est revenu?
  • Oui.
  • Est-ce qu’il a parlé à mademoiselle Côté?
  • Il l’a fait embarquer et puis là, il était monté à peu près une cinquantaine de pieds.
  • Est-ce que vous êtes embarqué vous-même?
  • Oui.
  • Et puis vous dites qu’il a fait une cinquantaine de pieds?
  • Oui.
  • Pas plus que ça?
  • Non.
  • Et puis ensuite?
  • Et puis ensuite, c’est là qu’il a parlé de ça « je ne veux pas avoir de témoin ». Moi, j’y ai dit de pas faire ça, et puis il a commencé à crier après moi.
  • Mademoiselle Côté, où était-elle dans la voiture?
  • En arrière.
  • Vous, vous étiez en avant?
  • Oui.
  • Avec monsieur Joly?
  • Oui.
  • Et l’arme?
  • L’arme était en avant. Sur les genoux de Michel.
  • Et puis là, pendant le trajet, le cinquante pieds en question, il dit qu’il ne veut pas avoir de témoin puis qu’il veut faire disparaître aussi la petit Côté?
  • Oui.
  • Et puis ensuite, qu’est-ce qui arrive?
  • Ensuite, c’est là qu’il l’a poignée par le bras. Il l’a sortie de la voiture et puis il est allé la tirer.
  • Êtes-vous sorti de la voiture vous-même?
  • J’ai resté dans la voiture.
  • Et puis vous, vous attendiez que ça finisse dans l’automobile?
  • Oui.
  • De l’automobile, est-ce que vous pouviez voir Michel Joly qui tuait …
  • Non.
  • … Mademoiselle Côté?
  • Non.
  • Vous ne pouviez pas voir ça?
  • Non.
  • Et puis ensuite, qu’est-ce qui est arrivé?
  • Là, on est allé pour sortir du bois.
  • Après coup, quand vous avez constaté que mademoiselle Côté avait été tuée également, vous n’êtes pas allé voir son corps dans le bois?
  • Non.
  • Constaté quelque chose, lui porter secours?
  • Non.
  • Vous n’êtes pas allé?
  • Si j’aurais été, c’est moi qui l’aurais eu.
  • C’est vous qui auriez eu quoi?
  • J’aurais eu une balle.
  • Ensuite, qu’est-ce qui s’est passé?
  • Là, Michel est rentré dans le char, a été pour partir du bois. Là, il a été pour tourner et puis il s’est trouvé pris.  Il a essayé de sortir le char de reculons ou d’avant, et puis ça n’a pas marché.  La transmission a manqué.  C’est là qu’il l’a envoyé dans le bois.
  • Est-ce que Michel Joly vous a raconté comment il s’était pris pour tuer les deux petites filles?
  • Bien, il m’a dit qu’il les avait tirées dans la nuque.
  • Dans la nuque?
  • C’est la seule chose qu’il m’a dit.
  • Les deux de la même façon?
  • Oui.

Delarosbil raconta ensuite leur marche jusqu’au cimetière, puis leur balade en taxi jusqu’au terminus d’autobus de Trois-Rivières. On connaît la suite.

Le procès

Le procès de Ludger Delarosbil s’ouvrit le 15 novembre 1971 devant le juge Roger Laroche. L’accusé était représenté par Me Gilles Lacoursière. Il est à noter que l’acte d’accusation concernait uniquement le meurtre de Chantal Côté. Normalement, il ne devait pas être question de Carole étant donné que Delarosbil n’était pas accusé du meurtre de celle-ci. Toutefois, les deux victimes étaient tellement liées par leur triste destin qu’on ne put faire autrement que d’aborder aussi les détails concernant les deux victimes.

Sans doute aussi que la Couronne jugeait plus aisée et plus habile de le juger sur le meurtre de Chantal puisque Delarosbil avait passé quelques minutes en sa compagnie pendant que Joly violait Carole. Au cours de ces quelques minutes, il aurait pu laisser la fillette s’enfuir ou alors s’enfuir avec elle. Sa passivité faisait donc de lui le complice du tireur, au même titre que s’il avait lui-même appuyé sur la détente.

Au matin du 17 novembre 1971, le juge Laroche annonça que les aveux de l’accusé étaient admissibles en preuve. Ainsi, le jury prit connaissance de l’histoire qu’il avait racontée aux enquêteurs dans les heures qui avaient suivies son arrestation.

Dans sa plaidoirie, Me Pierre Houde, le procureur de la Couronne, expliqua d’abord que Delarosbil était accusé de meurtre non qualifié et qu’il faisait face à un emprisonnement à perpétuité. Il expliqua ensuite aux douze jurés :

  • Je vous dis, nous n’avons pas fait la preuve que Ludger Delarosbil est celui qui a tiré sur la gâchette qui a eu comme conséquence la mort de Chantal Côté. Non, nous n’avons pas fait cette preuve-là.  C’est clair.  Et je n’en parle pas.  C’est pour ça que je vous dis la question que vous avez à décider : est-ce que Ludger Delarosbil a fait quelque chose pour aider celui qui a tiré la balle dans la tête de Chantal Côté?  A-t-il fait quelque chose pour l’aider?  Ou est-ce qu’il a omis de faire quelque chose qui aurait pu empêcher Michel Joly d’assassiner Chantal Côté?  C’est là, la question.

Il remit ensuite en question la parole de l’accusé, en particulier lorsqu’il affirmait « très bien » connaître Joly, alors que les deux voyous s’étaient côtoyés, au mieux, durant quelques semaines en prison.

  • D’abord, la première chose, Ludger Delarosbil, le 16 au matin, quand les deux se réveillent dans le bois, Ludger Delarosbil sait que Michel Joly voulait avoir une femme. Ce n’est pas moi qui dit ça et puis ce n’est pas moi qui le suppose non plus. La déclaration de Ludger Delarosbil, je l’ai à la page 2 et je lis textuellement : « Michel s’est levé le matin », toujours le 16 juillet, « avec l’idée d’avoir une femme ».

Me Houde rappella que les deux tueurs s’étaient rendu chez Diane Gauthier, après quoi ils s’étaient promenés dans les rues de Trois-Rivières, laissant entendre par-là qu’ils cherchaient encore une femme. Une prostituée?

Était-ce pour assouvir seulement les bas instincts de Joly ou alors des deux complices? Pendant leurs déplacements en voiture, avaient-ils fantasmés sur leur « projet »?

Finalement, ils étaient revenus vers le Cap pour enlever deux fillettes. « C’est là que ça commence », dira le procureur. « Et ce que je veux toujours vous faire remarquer c’est que Ludger Delarosbil participe en sachant très bien qu’est-ce que Michel Joly veut.  Ça, il ne peut pas y avoir de toute à ça.  Il sait.  Il participe à la recherche qu’ils font. Et puis là, se pose la question : quel est le rôle de Ludger Delarosbil dans l’enlèvement? »

Afin de prouver l’incohérence de l’accusé, il fit la démonstration suivante : dans ses aveux, Delarosbil avait dit que c’était Joly qui était descendu de la Buick pour forcer les deux filles à monter avec eux alors que le jeune témoin, Alain Daigle, les avait vus sortir tous les deux.

  • À partir de ce moment-là, messieurs les jurés, Ludger Delarosbil, à partir de ce moment-là, il a jamais eu, il veut venir prétendre qu’il ne savait pas où il allait. Il ne peut plus prétendre qu’il ne savait pas où ça allait le mener. Ça, ça n’est plus vrai, ça.

Ensuite, il ajouta à propos du crime : « Quand on va commettre un viol et qu’on a en notre possession une arme à feu, même si c’est pas notre intention de tuer, s’il y a quelqu’un qui se fait tuer pendant le viol ou pendant la fuite, c’est un meurtre. Il n’y a pas rien que le viol, il y a aussi l’attentat à la pudeur et puis l’enlèvement. »

  • Là, si vous voulez on va analyser la preuve. Et puis on va se demander si Ludger Delarosbil a fait quelque chose pour aider Michel Joly à commettre le meurtre de Chantal Côté ou s’il a omis de faire quelque chose qui aurait pu empêcher Michel Joly de faire le meurtre. Là, l’enlèvement est fait. On s’en va en automobile. On part. Et puis c’est Michel Joly qui conduit. La preuve révèle que les deux petites fillettes sont en arrière. La preuve révèle que Ludger Delarosbil est assis en avant. Qu’est-ce qu’il fait? Qu’est-ce qu’il fait? Michel Joly, qui vient d’enlever les deux petites filles, il peut pas tout faire. Il peut pas conduire, surveiller les petites filles, ouvrir l’œil, les tenir en joue avec l’arme.  Il faut que quelqu’un surveille ces deux petites filles. Pensez-vous qu’elles s’en vont de plein gré les deux petites filles qui viennent de se faire enlever? Il faut que quelqu’un les surveille.  Bien ça, c’est la tâche, c’est la job qu’a faite Ludger Delarosbil pendant le trajet. »

Afin de poursuivre son analyse de la déclaration de l’accusé, le procureur en lut un autre extrait : « Ah mon Dieu!  « J’ai rien fait. Je ne lui ai pas touché ». On l’accuse pas de ça.  On l’accuse pas de ça.  Non.  Mais on prétend, par exemple, que pendant que Michel Joly s’en va se promener dans le bois avec Carole Marchand il faut que quelqu’un reste pour surveiller l’autre. C’est là le rôle de Ludger Delarosbil. Il reste dans l’automobile avec Chantal Côté pour la surveiller, pour pas qu’elle se sauve, pour pas qu’elle crie si jamais il y avait des automobiles qui approchent. Il surveille, lui, pendant que l’autre s’en va dans le bois. Je ne sais pas si vous appelez ça « aider » … pour commettre un crime. Si deux individus qui commettent un vol de banque, il y en a un qui reste dehors et il fait le guet.  Il attend et quelqu’un se fait tuer à l’extérieur par une arme à feu, l’individu qui va à l’intérieur et qui va commettre le meurtre et l’individu qui attend à la porte qui fait le guet est aussi coupable de meurtre. »

Me Houde souligna un autre fait important : « Tantôt je vous ai dit que pendant qu’il surveillait Chantal Côté dans l’automobile alors que Joly était parti avec la petite Marchand, il avait la carabine. Ça, il l’a dit à la fin, en réponse à une question. Regardez à la page 3. Question : est-ce que Michel Joly avait toujours la carabine avec lui lorsqu’il est débarqué avec Carole? Réponse : quand il est parti avec Carole pour prendre une marche, il l’avait pas. C’est quand il s’est rendu à côté du char pour aller la fourrer qu’il a apporté la carabine ». »

Delarosbil avait aussi dit dans cette déclaration « […] moi avant de partir j’ai pensé que Michel voulait aller mettre la petite Marchand, il s’est dirigé dans un petit bois juste à côté du char ». Il savait à l’avance que Joly s’en allait violer l’aînée des deux victimes. En fait, quand on relit attentivement sa déclaration, on constate qu’il le savait depuis la nuit précédente, au moment où ils s’étaient rivés le nez sur le chalet de Lavaltrie et pris la décision de venir voir l’ancienne copine de Joly au Cap-de-la-Madeleine.

Évidemment, Me Houde continua de frapper sur le même clou, à savoir que Delarosbil n’avait rien fait pour sauver la vie des jeunes filles. Sa plaidoirie a suffi à démontrer que la parole de l’accusé ne valait pas grand-chose.

Pour sa part, Me Gilles Lacoursière tenta d’attirer la sympathie des jurés en soulignant que son client était un homme seul et sans moyen financier. Il utilisera des phrases comme « Ludger Delarosbil a été entraîné dans une malheureuse aventure », tout en prétendait qu’il ne savait rien à l’avance de ce qui allait se produire. Bref!

Dans ses directives aux jurés, le juge Roger Laroche expliqua surtout des points de droit avant de souligner que « l’intention commune est rarement exprimée par écrit. On ne prend pas la précaution d’aller chez un notaire pour coucher par écrit le projet ou l’entente de poursuivre une fin illégale et de s’y entraider. »

Ainsi voulait-il faire prendre conscience aux jurés qu’il fallait déduire ces choses-là en écoutant la preuve présentée devant eux et non se fier à la parole d’un individu, qui de surcroît était l’accusé.

Plein de logique et habile dans l’art de résumer les faits, il expliqua ceci : « Vous vous poserez la question. Et vous n’êtes pas obligé de tenir compte de mon opinion, mais seulement il y a des choses que je peux vous dire, c’est que nous ne sommes pas en présence du cas classique des jeunes filles qui font du pouce et qui sollicitent, pour employer l’expression populaire, un lift. Si, vous vous poserez la question, si vous croyez le jeune Alain Daigle qui par hasard se trouvait là en bicyclette, vous vous demanderez si ce n’est pas la même chose qui se passe – il y a déjà eu des enlèvements d’hommes politiques – vous vous demanderez à ce moment-là qu’est-ce que c’est qui s’est passé, pour apprécier et évaluer la conduite de Joly et de Ludger Delarosbil. »

Conclusion

Ludger Delarobil a été reconnu coupable du meurtre de Chantal Côté. Le deuxième procès que l’on prévoyait pour avril 1972, cette fois pour le meurtre de Carole Marchand, n’aura jamais lieu. Selon nos informations, il aurait été libéré en 2003.

Malheureusement, on sait trop peu de choses sur la jeunesse et la vie de Michel Joly pour tenter d’analyser sa personnalité. Son père, Régis Joly, s’est éteint en 1996.

En se rappelant que Joly et Delarosbil se sont rencontrés lorsqu’ils étaient en prison à Bordeaux en février 1971 et qu’ils ont retrouvé leur liberté en juin 1971, ils ne peuvent être impliqués dans le meurtre non résolu d’Alice Paré. La jeune fille de 14 ans a été enlevée à Drummondville le 17 février 1971 alors qu’elle retournait chez elle à pied. Son corps a été retrouvé en avril de la même année dans un rang de Ste-Clothilde.

Comme nous l’avons mentionné, les duos de meurtriers à caractère sexuels sont rares, et encore plus au Québec. Certes, Joly et Delarosbil n’ont pas commis de meurtres sexuels en série. Ils sont à l’origine d’un seul incident qui a toutefois eu un impact majeur. Même si le double meurtre de Carole Marchand et Chantal Côté est aujourd’hui passablement oublié, sans compter les nombreuses personnes qui souhaitent justement l’effacer de leur mémoire, il demeure important pour la compréhension de ces tueurs qui s’en prennent violemment et gratuitement aux femmes et aux enfants.

À en croire la preuve présentée lors du procès de 1971, Ludger Delarosbil n’a ni violé ni tuer directement ces deux fillettes. Toutefois, il a eu quelques minutes pour renverser la vapeur et tenter une manœuvre. Quelques minutes! S’il n’était pas d’accord avec les agissements de son complice, c’était le moment où jamais. Or, il n’a rien fait. Exactement comme quelqu’un qui approuve. Qui ne dit mot consent, dit le vieux proverbe.  …Quelques minutes!

Par son inaction et son silence, Delarosbil s’est fait aussi complice que Joly. Ainsi, dans sa tête, il a accepté que ces deux fillettes sans défense meurent brutalement, sans jamais pouvoir profiter de la vie.

Certes, son intention criminelle était sans doute moins intense que celle de Joly, mais elle était tout de même bien présente. Comme on le reconnaît généralement, il y a toujours un leader dans un duo meurtrier et une autre personne qui fait office de chien de poche, de « suiveux », si on peut me permettre l’expression.

Il a été mis en preuve lors du procès que Delarosbil avait menti à propos de certains détails. Puisqu’il était le seul survivant de cet incident – et qu’il l’est toujours – la question est de savoir s’il a également menti sur d’autres détails.

Le fait que Michel Joly ait aussi voulu éliminer Chantal Côté, apparemment pour éviter d’avoir un témoin sur les bras, démontre sa personnalité désorganisé. Même en tuant les deux fillettes, il devait savoir, du moins inconsciemment, que cela n’éliminait pas toutes les chances de se faire prendre. D’ailleurs, s’il souhaitait éviter une lourde peine, il lui aurait suffi de les laisser en vie. Au pire, il aurait été condamné pour viol. En prenant la décision d’abattre Carole après l’avoir abusé, puis Chantal pour éviter qu’elle ne témoigne contre lui, cela prouve non seulement son côté désorganisé mais son instinct de tueur.

Puis d’autres questions s’enchaînent : S’il ne s’était pas suicidé par la suite, Michel Joly aurait-il pu récidiver?

Selon le spécialiste Stéphane Bourgoin, les tueurs en série – ou ces hommes qui tuent pour des motifs sexuels – se suicident rarement. Et pourtant, certains le font. Bourgoin en dresse d’ailleurs une liste dans son livre de 2014. Joly a-t-il eu véritablement des remords aussi puissants au point de vouloir en finir? S’est-il enlevé la vie uniquement pour son implication dans le double meurtre ou alors traînait-il derrière lui une longue vie de violence et de souffrance?

Plusieurs questions demeurent. Toutefois, on constate dans ce duo que Delarosbil a accepté de parler uniquement lorsqu’il s’est défait de l’emprise de Joly. Tout au long des journées du 16 et 17 juillet 1971, il se laissait mener par Joly. Ceux qui jouent aussi le rôle de second au sein d’un tel duo sont plus facilement réhabilitables. Et c’est ce qui semble s’être produit.


[1] Ici, dans le sens de l’agresser sexuellement.

Martine Bellemare, 1979

Documentation

Pour cette affaire, nous avons disposé de la revue de presse et de l’enquête du coroner. Cette dernière est assez complète car elle contient non seulement plus d’une centaine de pages de transcriptions sténographiques des témoignages mais aussi les photos de la scène de crime. Par respect pour la victime, nous choisissons de ne pas publier les photos du corps. De toute manière, cela n’ajouterait rien à la compréhension des événements.

Circonstances du décès

Le 14 décembre 1979, les employés du garage Martial Grondin, à Trois-Rivières, participaient à leur fête de Noël. Ils étaient environ une douzaine à échanger des blagues et quelques verres d’alcool. Parmi les convives se trouvait la jeune secrétaire de 18 ans, Lucie Bettez, qui travaillait pour le commerce depuis quelques jours seulement. Elle n’avait donc pas connu le fondateur puisque Martial Grondin, un homme d’affaires connu dans la région de Trois-Rivières, avait perdu la vie le 20 mai 1978 sur une route de Sainte-Gertrude lorsque le tracteur qu’il conduisait s’était renversé.

Selon l’enquête de coroner relative à cet accident, consultée le 16 août 2018, Martial avait été identifié par son fils, Pierre. Ce dernier était vendeur à la Caisse d’Entraide. Un mois auparavant, Pierre avait épousé, le 22 avril 1978, la jeune Martine Bellemare, 18 ans. D’ailleurs, Martial avait servi de témoin au mariage de son fils.

Le party du 14 décembre 1979 débuta vers 17h45. Pierre Grondin aida quelques personnes à préparer les sandwichs et l’alcool. Vers 20h00 ou 21h00, selon le témoignage que livrera plus tard Lucie Bettez, Martine Bellemare, l’épouse de Pierre Grondin, téléphona au garage. On ignore cependant la nature du dialogue qui aura lieu entre les jeunes époux. Les documents contenus dans l’enquête du coroner ne nous permettent pas d’approfondir cette question. En revanche, les journaux d’époque nous apprennent que Martine était une très jolie jeune femme qui s’était fait remarquer en travaillant comme hôtesse lors du Grand-Prix de Trois-Rivières en 1977.

Martine Bellemare

Parmi les convives se trouvait Claire Carbonneau, la secrétaire-comptable de 23 ans. Celle-ci était arrivée au garage vers 17h30. Pierre Grondin était au bar et servait la boisson à ses employés. Selon le témoignage de Claire, Pierre Grondin aurait quitté à 22h00 alors que la fête se terminait.

Toutefois, selon le témoignage de Lucie, quelque personnes semblent être demeurées sur place, dont elle-même, ainsi qu’un certain Nestor Turcotte, et Jacqueline Fafard Grondin, veuve de Martial Grondin et mère de Pierre. Selon elle, Jacqueline reçut un appel à 22h20, ce qui la poussa à s’exclamer « ah non, pas vrai? ». Ensuite, celle-ci lança qu’il fallait se rendre immédiatement chez Pierre puisqu’il était arrivé quelque chose à Martine.

Lucie fit le trajet en compagnie de Claude Turcotte, Claire Carbonneau, et Christian Chauvette afin de se rendre à l’appartement du couple Grondin-Bellemare situé au 4175 rue Savard, appartement 2. À leur arrivée, Lucie se rappellera avoir vu Pierre Grondin en pleurs. Le jeune fils du couple, à peine âgé de plus d’un an, dormait toujours dans sa chambre. Dans la chambre des maîtres gisait le corps de Martine Bellemare.

Selon les informations propagées par la suite, Pierre Grondin aurait expliqué avoir trouvé sa femme morte dès son arrivée.

Nerveuse, Lucie, qui refusa d’aller voir le corps dans la chambre, trouva le moyen de tuer le temps en faisant du café avec l’aide de Claire. Pendant ce temps, Gaétan Milette échangea brièvement avec Pierre Grondin afin de lui demander s’il avait appelé la police. Ce dernier répondit que oui, mais dans l’énervement Milette sentit le besoin de les rappeler. Peu après, deux policiers débarquaient sur les lieux, les agents Isaac Chevarie et Marcel Verrette. L’appel était entré sur les ondes policières à 22h22. Trois minutes plus tard, à 22h25, ils étaient sur la rue Savard.

Aux huit curieux qui se trouvaient sur les lieux, les deux policiers leur expliquèrent que personne ne devait quitter avant d’avoir été rencontré. Peu après, Nestor Turcotte arrivait à son tour avec Jacqueline Fafard, la mère de Pierre.

Aux policiers, Pierre dira que « ma femme s’est fait tuer. Ma femme est morte ». Sans tarder, les deux policiers le suivirent à l’intérieur de l’appartement, où le mari éploré les conduisit jusqu’à la chambre à coucher. L’agent Chevarie dut repousser quelques personnes qui voulaient entrer dans la pièce. Ainsi, les deux agents se retrouvèrent devant le cadavre d’une jeune femme dont le bas du corps était nu. Elle portait encore un chandail jaune qui couvrait tout juste sa poitrine et ses bras. Selon les photos préservées dans le dossier, sa main gauche était cachée sous sa fesse gauche, alors que son bras droit était rejeté en arrière, de sorte que sa main droite se situait au-dessus de sa tête.

Le bas de son corps était entièrement nu, exception faite de la présence d’une petite chaînette à sa cheville droite. Les chevilles, d’ailleurs, étaient croisées. Aucune blessure n’était apparente au niveau des jambes ou de l’abdomen. Toutefois, une pièce de tissu rouge encerclait son cou. Lors de l’enquête du coroner, l’agent Verrette dira avoir « remarqué que la figure était bleue, passablement bleue, puis qu’il y avait du sang qui coulait de son nez, disons qu’elle avait du sang au-dessous du nez, on aurait dit que ça faisait comme des filons, des filons qui étaient liquéfiés. Ce n’était pas coagulé ».

Sans plus attendre, Verrette marcha en direction de la sortie de l’appartement pour appeler un enquêteur spécialisé dans l’identification judiciaire. En fait, il utilisa sa radio mobile accrochée à son ceinturon pour effectuer cette demande et ce fut au cours de cette marche, en traversant la cuisine, que son attention fut attirée vers une porte fermée par un crochet. C’est en l’ouvrant qu’il constata que cette porte offrait une autre sortie à l’appartement, outre celle de l’entrée principale. Cette dernière, d’ailleurs, avait visiblement été enfoncée puisque le cadre présentait des dommages évidents.

En revenant vers le salon, il se retrouva devant Pierre Grondin, qui lui raconta sa version des faits. Selon Verrette, le premier détective arrivé sur les lieux fut Normand Rouette, vers 22h45 environ.

Denis Martin, le photographe judiciaire embauché par la police de Trois-Rivières, dira plus tard avoir reçu l’appel à 22h15 alors qu’il était chez lui, ce qui ne correspond pas à l’heure officielle de l’appel enregistrée par le poste de police, c’est-à-dire 22h22. Quoiqu’il en soit, il affirmera être arrivé sur la scène de crime à 22h30. Il s’est donc rendu dans la chambre à coucher pour prendre les clichés qui sont aujourd’hui conservés dans le dossier de l’enquête du coroner.

Pierre Grondin, le mari de Martine

Le thanatologue Paul Philibert, 35 ans, arriva sur les lieux entre 22h50 et 23h00 avec un employé de sa maison funéraire, Yves Cinq-Mars. Chevarie et Verrette quitèrent les lieux vers 23h10 pour emmener Grondin au poste, alors que Philibert et Cinq-Mars emportèrent le corps à 23h30. Le corps arriva à 23h45 à l’hôpital Ste-Marie. Quelques minutes plus tard, le Dr Daniel Bordeleau, 27 ans, constatait officiellement le décès.

L’autopsie a été réalisée par le Dr Teresa Sourour à l’Institut médico-légal de Montréal. Dans ce rapport, la pathologiste écrivit que « les constatations de l’autopsie que j’ai pratiquée sur le corps d’une dénommée Martine Bellemare-Grondin me permettent de conclure que sa mort violente est attribuable à une pression forte maintenue sur les structures vitales du cou, vaisseaux et nerfs majeurs et voix respiratoire[s], ceci à l’aide d’un lien large, constatations compatibles avec le phénomène d’une strangulation au lien ».

Au cours des premières heures, Pierre Grondin maintint sa version selon laquelle il avait dû défoncer la porte de l’appartement pour découvrir le corps de sa femme, laissant ainsi supposer que Martine avait été assassinée par un homme qui courait toujours. « Mais en fouillant la voiture du suspect [Grondin], les policiers y ont découvert un revolver .38 volé il y a peu de temps à la maison Aigle Sécurité. Cela les a incités à amener Grondin à l’Institut Parthenais pour plus ample interrogatoire »[1]. Dans 85% des causes de meurtres, la victime a été tuée par un proche. Est-ce que Grondin ferait exception à cette statistique?

Le 15 décembre, Pierre Bellemare, 54 ans, se rendit au salon funéraire Philibert pour identifier le corps de sa fille. Le lendemain, l’inspecteur Fréchette de la Sûreté du Québec lui téléphona pour lui demander de venir le rencontrer au poste de la rue Latreille, au Cap-de-la-Madeleine. À son arrivée, on lui demanda d’attendre quelques minutes puisque Pierre Grondin était en compagnie de sa mère. Peu de temps après, Bellemare vit justement Jacqueline Fafard sortir du poste. Ensuite, on l’amena dans une autre pièce pour le confronter brièvement avec Pierre Grondin. Nous reviendrons sur les détails de cette rencontre.

Enquête du coroner

C’est le 27 décembre 1979 que s’ouvrit l’enquête du coroner, présidée par Me Jean Pinsonnault. La Couronne était représentée par Guy Lambert tandis que Pierre Grondin était représenté par Me Gilles Lacoursière.

On déposa d’abord en preuve le rapport d’autopsie du Dr Sourour. Le premier témoin appelé fut Denis Martin, photographe judiciaire pour la police de Trois-Rivières. Cet homme de 31 ans avait été appelé en début de carrière, en 1969, à photographier la scène entourant la découverte du corps du policier Louis-Georges Dupont. En 1996, lors de la Commission d’enquête qui avait confirmé la thèse du suicide, Martin admit être trop affecté par la scène, ce qui l’avait obligé à demander à un collègue de prendre les photos à sa place. Force est d’admettre que, dix ans plus tard, il était en mesure d’effectuer son travail convenablement.

Le garage Martial Grondin semblait se spécialiser dans la vente de voitures de marque Datsun. On constate au bas de cette publicité l’adresse du commerce, situé à Trois-Rivières.

Sur certaines de ces photos on voit le corps de Martine sous différents angles. D’autres, cependant, ont immortalisées certains coins de l’appartement. Par exemple, on a photographié les objets se trouvant sur la vanité de la salle de bain, une paire de petites culottes sur le plancher de la salle de bain et finalement le cadre intérieur de la porte d’entrée qui a été violemment arraché.

Selon le Dr Daniel Bordeleau, 27 ans, le décès remontait à deux heures environ avant le moment où on lui avait amené le corps à l’hôpital, entre 23h45 et minuit. Voilà qui nous rapporte à 21h45 ou 22h00, c’est-à-dire l’heure approximative où Pierre Grondin est rentré chez lui.

En contre-interrogeant le témoin, Me Lacoursière testa sa compétence quant à son estimation de l’heure du décès :

  • À l’exercice de votre profession, docteur, à quelle exactitude près êtes-vous en mesure de déterminer l’heure de la mort d’une personne?
  • Je n’ai sûrement pas les notions scientifiques suffisantes pour être très précis dans l’heure de la mort, c’est certain, je ne suis pas un pathologiste ni un médecin légal.
  • Je n’ai pas d’autres questions.

Paul Philibert expliqua : « quand j’ai passé mes mains en dessous du corps pour le soulever, j’ai remarqué qu’il y avait de la chaleur ». Contre-interrogé par Me Lacoursière, il admit qu’en surface le corps était cependant plus froid. Détail intéressant, Philibert dira qu’au moment de la transporter, la victime avait la langue entre les dents, alors que le Dr Bordeleau venait à peine d’affirmer que la langue était à l’intérieur de la bouche.

Le policier Marcel Verrette, 37 ans, décrira la scène en plus d’apporter un détail fort important : « en m’avançant vers la cuisine j’ai vu une porte à laquelle il y avait une chaînette. Je me suis avancé, j’ai enlevé la chaînette, j’ai ouvert cette porte, ça semblait être une autre sortie de l’appartement. J’ai jeté un coup d’œil à cet endroit, je n’ai rien vu de particulier puis j’ai refermé la porte ».

  • Mais vous auriez appelé avant ou après avoir fait cette manœuvre-là?, questionna Me Lambert.
  • Disons qu’on a des radios, des mobiles qu’on appelle. Des modules sur nous. En marchant, disons que j’ai demandé un enquêteur et un spécialiste pour l’identification judiciaire et puis tout en marchant j’ai vu cette porte-là, ça m’a attiré, j’ai regardé.
  • Vous avez été voir s’il n’y avait pas d’indice de ce côté-là?
  • C’est ça.

En contre-interrogatoire, Me Lacoursière chercha à savoir pourquoi son attention avait été attirée par cette porte arrière, mais sans grand résultat. Me Lambert émit d’ailleurs une objection à l’effet que l’avocat de Grondin interrompait le témoin sans lui laisser le temps de terminer certaines de ses réponses.

Toutefois, la simple présence de cette chaînette indiquait que le scénario donné par Pierre Grondin ne collait pas. Le fait que les chaînes de sécurité aient été installées aux deux seules portes donnant accès à l’appartement aurait plutôt tendance à démontrer que Martine s’était enfermée ce soir-là. Pourquoi? Ce besoin de se mettre en sécurité résultait-il de la conversation que le couple avait eue au téléphone au cours de la soirée?

Quoi qu’il en soit, la version du mystérieux tueur ne tenait plus la route. En effet, comment celui-ci aurait-il pu mettre les chaînes de sécurité aux deux portes en quittant les lieux, et cela après avoir assassiné Martine?

Isaac Chevarie raconta qu’à son arrivée la tête de la victime était « en dehors du lit », ce qui ne semble pas correspondre aux photos de la scène de crime, qui montrent parfaitement que la tête de Martine reposait sur le matelas.

  • Le corps était ramené vers le pied du lit, un peu de travers. Elle avait la jambe droite par-dessus la jambe gauche.

Lorsque le procureur lui montra la photo C-2, Chevarie dira que « c’est exactement dans la position dans laquelle je l’ai vue ». On découvrira que c’est lui qui l’avait recouverte d’un drap, de sorte qu’on comprend qu’à leur arrivée, c’est-à-dire avant que la scène ne soit contaminée, le corps de Martine n’était pas recouvert, comme on peut d’ailleurs le voir sur l’une des photos. C’est donc dire que le mari ne l’avait pas lui-même recouvert avant d’appeler la police.

Lucie Bettez, la jeune secrétaire de 18 ans, travaillait au Garage Grondin depuis seulement le 8 novembre 1979. Étrangement, dira d’abord ne pas connaître Pierre Grondin.

  • Bien, je ne l’ai jamais vu. Je le voyais au garage quand il venait travailler, il venait faire son café chaque matin mais à part de ça, personnellement, là…
  • Non, pas le connaître personnellement, mais vous l’avez déjà rencontré?
  • Oui.
  • Il était là ce soir-là?
  • Oui.

Selon elle, il ne s’était produit rien de particulier lors de cette fête. Ce fut alors qu’on lui demanda de donner des précisions quant à l’appel reçu au garage.

  • Qu’est-ce qui vous fait dire que c’est madame Grondin qui a appelé?, lui demanda Me Lambert.
  • Depuis que je travaille là, elle a appelé tous les jours. Elle appelait tous les jours pour parler à monsieur Grondin, à Pierre.
  • Elle a demandé à parler à qui ce soir-là quand elle a appelé?
  • À Pierre.

Lucie affirmera que Pierre Grondin avait quitté le garage entre 21h50 et 22h00, c’est-à-dire à la fin de la petite fête.

  • Puis qu’est-ce qui s’est passé par la suite, voulez-vous raconter à monsieur le coroner, il est parti …
  • À 22h20 exactement le téléphone a sonné, puis je ne saurais dire exactement qui a répondu. Alors madame et monsieur Nestor Turcotte étaient dans le bureau de monsieur Turcotte puis madame Grondin était au téléphone puis elle a dit : « ah non, pas vrai? ».
  • Oui?
  • Puis là, elle nous a demandé de nous rendre à l’appartement de Pierre parce qu’il était arrivé de quoi à Martine. Nous autres, tout de suite, ça a sauté à la conclusion qu’il était arrivé de quoi, qu’elle était blessée ou qu’elle était morte. On s’est rendu là-bas puis on est arrivé avant les policiers.
  • Est-ce que vous avez remarqué quelque chose de spécial, vous, dans l’appartement?
  • La fameuse chaîne après la porte.
  • Qu’est-ce qui vous fait dire ça, la fameuse chaîne, qu’est-ce qu’elle avait cette chaîne-là?
  • Bien, j’ai remarqué que la porte d’en avant, premièrement l’entrée principale, là, la chaîne, le cadrage de la porte était arraché et la chaîne était après.
  • Oui?
  • Et tout de suite je me suis retournée après et j’ai remarqué que l’autre chaîne de la porte arrière était après la porte.
  • Il y avait combien de portes dans cet appartement-là?
  • De sorties, disons?
  • Oui, de portes de sorties?
  • Moi, j’en ai vu deux.

Me Lacoursière de contre-interrogea Lucie Bettez à propos de cette chaîne de sécurité, mais sans grand résultat. En fait, il faut retenir que ses dires corroboraient surtout ceux du policier Verrette.

Selon Gaétan Milette, 24 ans, ce sont les policiers qui avaient demandé à ce qu’on recouvre le corps de la victime.

  • Dans quel état était monsieur Pierre Grondin à ce moment-là au garage?, le contre-interrogea Me Lacoursière.
  • Comme nous autres, bien ordinaire, avec une couple de verres.
  • Ce que je veux savoir, est-ce qu’il était de bonne humeur?
  • Oui, il était de bonne humeur.

Christian Chauvette apportera un léger éclairage quant au déroulement même de la petite fête de bureau

  • Bien, on s’est assis dans une pièce et puis on parlait, on se contait des jokes, ce qui s’était passé au garage dans l’année, des affaires de même, tu sais.
  • Dans quel état était monsieur Grondin?
  • Il était normal pour moi, comme d’habitude.

À son arrivée chez Pierre, après le party, Chauvette l’avait vu en train de pleurer et de répéter « elle est morte. Martine est morte ». Claude Turcotte corrobora le témoignage de Chauvette à propos de l’attitude de Grondin, mais ajouta qu’au moment de lui demander où se trouvait Martine il n’avait pas répondu.

Cathy Dubé, une caissière de 20 ans qui habitait l’appartement no. 4 dans l’immeuble où s’était produit le meurtre, avait terminé son quart de travail à 21h00 aux Aubaines de la rue Ste-Cécile. Ensuite, elle s’était rendue au bar Normanville pour y rejoindre son conjoint, Daniel Cochrane, et deux autres amis, Lilianne Perreault et Rénald Delage. Tous les quatre avaient quitté la brasserie vers 21h15 pour se rendre à l’appartement de Cathy. Celle-ci avait changé de vêtements et, à 22h00, elle repartait avec ses amis.

  • Qu’est-ce que vous avez fait, vous êtes sortis de chez vous?, questionna Me Lambert.
  • On est sorti de chez nous. Puis en descendant dans les marches on a rencontré monsieur Grondin.
  • Il était 22h00 à ce moment-là?
  • Avez-vous remarqué quelque chose de spécial? L’avez-vous salué?
  • Il nous a pas salués, il n’avait pas l’air de bonne humeur.
  • Il n’avait pas l’air de bonne humeur, il est monté chez lui?
  • Quand vous êtes arrivés, est-ce que vous avez remarqué la porte au deuxième?
  • Puis?
  • Elle était fermée.
  • Puis en descendant?
  • Elle était fermée aussi.

Daniel Cochrane, qui habitait l’appartement no. 4 avec Cathy, corrobora essentiellement les dires de sa copine. Mais au moment de revenir sur l’instant où ils avaient croisés Pierre Grondin dans le puits d’escalier, un autre détail s’ajouta au dossier.

  • Là, qu’est-ce qui est arrivé par la suite?, demanda le procureur.
  • Bien, on a entendu sortir un trousseau de clés et nous autres on est sorti tout de suite.
  • Monsieur Grondin, est-ce que vous le connaissez depuis…
  • Je le connais depuis qu’il reste au 4175 Savard.
  • Ça fait combien de temps qu’il demeure là?
  • Ça fait environ un an.
  • Et vous? Vous demeurez-là depuis combien de temps?
  • Deux ans.
  • Pendant le trois quart d’heure que vous avez été chez vous, est-ce que vous avez entendu quelque chose de particulier?
  • Non, aucun bruit. J’ai remarqué seulement quand je suis rentré qu’il y avait de la lumière chez eux.
  • La porte au deuxième, l’avez-vous remarquée?
  • Oui, elle était bien fermée.

Reynald Delage, 22 ans, fut principalement interrogé sur l’attitude de Pierre Grondin au moment de le croiser dans les escaliers.

  • Avez-vous remarqué quelque chose de spécial?, le questionna le procureur.
  • J’ai remarqué qu’il avait l’air d’être en … Je peux-tu le dire?
  • Il avait l’air en criss.
  • Qu’est-ce qui vous a fait dire ça?
  • Je ne sais pas, il a rentré sec pas mal.

Le devoir de Me Lacoursière était évidemment de pousser plus loin ce détail.

  • Qu’est-ce qui vous fait dire qu’il avait l’air en criss comme ça?
  • Parce qu’il a rencontré sec, il ne nous a pas bousculé mais disons que je suis certain qu’il ne nous a pas vus en rentrant.

Pierre Bellemare, le père de Martine, travaillait comme contremaître-soudeur à la CIP, une usine à papier bien connue à Trois-Rivières. Le 16 décembre, celui-ci avait été invité à se rendre au poste de police de la SQ, situé à cette époque sur la rue Latreille, au Cap-de-la-Madeleine. Après avoir vu Jacqueline Fafard sortir des bureaux de la police, il avait été conduit dans un tout petit local.

  • Alors là, on m’a fait faire une couple de corridors et on m’a confronté avec Pierre Grondin.
  • Dans un bureau?
  • Dans un appartement pas trop grand. Il y avait une table, une chaise chaque côté, une chaire [chaise?] au bout. On était face à face, Pierre et moi.
Photo judiciaire prise par le photographe de la Police Denis Martin et démontrant le cadre intérieur de la porte d’entrée, arraché par Pierre Grondin.

Il s’ensuivit un léger débat entre les avocats au sujet du fait que le témoin s’apprêtait à rapporter les paroles de Grondin, ce que Me Lacoursière considérait comme du ouï-dire et aussi parce que le procureur fit l’erreur de désigner Grondin comme « l’accusé » alors que l’enquête du coroner n’était pas encore terminée. Puisque le témoignage se déroulait en présence de Grondin, le coroner Pinsonnault accepta que l’on poursuive.

Ainsi apprit-on que le père de Martine avait demandé la raison pour laquelle on l’avait fait venir. C’est alors que le détective Fréchette lui avait dit qu’on avait trouvé le coupable. Naturellement, M. Bellemare avait alors demandé qui c’était. Une fois que le détective lui avait dit que le coupable était Pierre Grondin, M. Bellemare avait demandé à son gendre pourquoi il avait fait ça.

  • Et je lui ai répété une deuxième fois : « pourquoi as-tu fait ça? », et puis il a dit : « Monsieur Bellemare, je ne le sais pas… ».

Me Lacoursière l’interrompit dans sa réponse en s’objectant, encore une fois parce que le témoignait rapportait les paroles d’une autre personne.

  • Ça fait quatre fois que mon confrère s’objecte et ça fait quatre fois que vous la rejetez, intervint alors Me Guy Lambert.
  • Je vais m’objecter à toutes les réponses de ouï-dire, répliqua Me Lacoursière.

Encore une fois, le coroner rejeta l’objection et invita le témoin à poursuivre.

  • Il a dit : « Je ne me suis pas rendu compte [de] ce qui s’est passé, j’ai dû faire une crise de nerfs ». Il a dit : « je me suis rendu compte, tout était fait ». Moi, j’ai répondu sur ça que quelqu’un qui frappe quelqu’un ça réveille un peu, il me semble, parce qu’elle avait la figure meurtrie. J’ai été l’identifier et puis il a répété encore : « je n’ai pas d’excuse, la seule excuse que je peux dire c’est que je ne m’en suis pas rendu compte, je me suis rendu compte, tout était fini ».

Me Lacoursière s’objecta à nouveau, et encore une fois le coroner eut la même réponse. Au moment où le témoin devait poursuivre, celui-ci dira avoir perdu le fil de ses idées en raison de ces nombreuses objections.

  • C’est justement le but des objections de mon confrère, essayez de vous rappeler, fit Me Lambert.
  • Monsieur, répliqua Me Lacoursière, je fais mon travail, faites le vôtre.

Le sténographe dut relire une partie de la fin du témoignage pour permettre à M. Bellemare de retrouver le fil de ses idées.

  • Là, Pierre m’a dit : « je dois être malade ». […] Il m’a répété à plusieurs reprises « je dois être malade ». Je ne crois pas que quelqu’un de sain d’esprit ou bien en assez bonne condition peut faire une chose semblable. Il m’a même dit … […] qu’il était prêt à se faire soigner, qu’il verrait quelqu’un pour se faire soigner parce qu’il ne prétendait pas être normal. Il m’a même dit qu’il avait pris de la boisson, le soir, le fameux soir au garage.

Bellemare dira ensuite que, selon lui, Grondin n’était pas un grand consommateur d’alcool.

On appela ensuite Jacqueline Grondin, 54 ans. Le sténographe mentionne que son témoignage est aussitôt suspendu pour quelques minutes, mais en réalité elle ne semble avoir jamais témoigné. C’est donc à cet endroit que s’arrêtent les audiences.

Verdict du coroner

Plutôt que de rendre un verdict verbal pris par le sténographe ou alors par un trop court paragraphe, comme c’est souvent le cas dans les archives, le coroner Pinsonnault écrivit une page entière composée de huit paragraphes. Voici le texte intégral de sa conclusion :

         Le 14 décembre 1979, suite à un appel téléphonique reçu par la Police Municipale à 22h22, deux policiers se sont rendus à l’appartement où résidait Pierre Grondin et son épouse Martine Bellemare Grondin.

         À leur arrivée, vers 22h25, ils constatèrent que le cadavre à demi-nu de Martine Grondin reposait sur le lit dans la chambre à coucher; de plus, sur les lieux se trouvaient alors Pierre Grondin ainsi que plusieurs autres personnes, soit des employés du garage, propriété de la mère de Pierre Grondin.

         Les dits employés étaient arrivés sur les lieux quelques minutes plus tôt suite à un appel téléphonique de Pierre Grondin à sa mère, à 22h15, alors que cette dernière et les dits employés s’apprêtaient à quitter le garage aux termes d’une réception organisée à l’occasion des fêtes.

         Pierre Grondin avait lui-même assisté à cette réception et il avait quitté le garage pour se rendre à son appartement où il serait arrivé vers 22 heures. Pour pénétrer dans son appartement dont la porte était retenue à l’intérieur par une chaîne de sécurité, Pierre Grondin aurait été obligé d’appuyer fortement dans la porte jusqu’à ce que le cadrage cède.

         Pierre Grondin a affirmé lors de son témoignage que son épouse était déjà morte lorsqu’il a pénétré dans son appartement. Le sousigné ne peut croire le témoignage de Pierre Grondin sur ce point, compte tenu de plusieurs contradictions importantes dans son témoignage, compte tenu que ledit témoignage est contredit par une déclaration écrite qu’il a faite aux policiers enquêteurs, compte tenu des contradictions entre son témoignage et celui de plusieurs autres témoins.

         L’autopsie pratiquée par le Dr Théresa Saurour du Laboratoire de Médecine Légale de Montréal a établie [sic] que Martine Bellemare Grondin a été étranglée à l’aide d’un lieu [sic] enroulé et serré autour du cou.

         Deux témoins, soit une employée du garage et un policier, ont affirmé qu’à leur arrivée sur les lieux ils ont remarqué que la chaîne de sécurité était en place pour retenir la porte de sortie arrière de l’appartement.

         Compte tenu des témoignages de la mère et du beau-père de Pierre Grondin, à l’effet que ce dernier leur a déclaré, le 16 décembre 1979, être l’auteur de la mort de son épouse, et considérant l’ensemble de la preuve, il apparaît plausible de croire que Pierre Grondin a effectivement étranglé son épouse, Martine Bellemare Grondin, dans leur appartement, entre 22 heures et 22h15, le 14 décembre 1979.

Lorsque le coroner mentionne le témoignage de Pierre Grondin, on ignore s’il fait référence à un témoignage rendu devant lui ou alors à ses aveux aux policiers. Quoi qu’il en soit, dans un cas comme dans l’autre, le document n’est pas présent dans le dossier du coroner. Il en va de même pour le témoignage de Jacqueline Fafard. Il semble plutôt faire référence à une déclaration enregistrée par les policiers puisque selon la table des matières des transcriptions, elle n’a pas témoigné devant le coroner.

Revue de presse

Bien que l’enquête du coroner contienne les transcriptions des témoignages et autres documents, la revue de presse nous permet de voir ce qui s’est produit par la suite. D’abord, un petit retour en arrière.

Martial Grondin

Dans Le Nouvelliste du 5 octobre 1949, alors qu’à Québec l’affaire de Sault-au-Cochon battait son plein avec l’enquête préliminaire de J.-Albert Guay, accusé d’avoir fait exploser un DC-3 pour se débarrasser de sa femme, tuant ainsi un total de 23 personnes, on publiait une photo du mariage de Jacqueline Fafard et de Martial Grondin. La cérémonie, célébrée par l’abbé Henri Foley, s’est déroulée à l’église Saint-Bernard de Shawinigan. La réception qui avait suivi le mariage avait eu lieu au Cascade Inn.

Éventuellement, Grondin finit par établir un garage qui portait son nom sur le boulevard Royal. Dans Le Nouvelliste du 14 novembre 1975, on apprenait que son commerce venait d’être acquitté pour avoir illégalement modifié l’odomètre d’une voiture. « L’infraction reprochée à Martial Grondin aurait été commise entre le 4 septembre 1974 et le 1er juillet 1975. L’accusé aurait illégalement modifié ou réglé l’odomètre d’une Datsun 1973 de façon à ce qu’à la suite de la modification, le nombre totale de milles indiqués par l’odomètre était différent du nombre total de milles réellement parcourus par ledit véhicule contrairement aux articles 27 et 35 de la loi des poids et mesures. Le 4 septembre 1974, Martial Grondin Autos prenait possession de la Datsun 1973 à l’occasion de la vente d’une autre voiture à Mme Valère Thibeault. D’après les époux Thibeault, la Datsun avait parcouru plus de 38,000 milles. Le premier juillet, Martial Grondin Autos revendait la même Datsun à Mlle Colette Deshaies et l’odomètre indiquait alors 26,311 milles »[2].

Pour sa défense, le commerce expliqua qu’entre-temps le véhicule avait subi un accident et qu’il avait fallu remplacer le tableau de bord par autre qui était usagé, incluant bien sûr l’odomètre. Ces réparations avaient été complétées le 26 septembre 1974.

Certes, le commerce fut acquitté, mais le journaliste Claude Héroux laissait sous-entendre un doute dans son article : « après l’étude de la preuve, le juge Maurice Langlois s’est dit d’avis que la poursuite n’avait pas prouvé la culpabilité de Martial Grondin Autos hors de tout doute raisonnable. Parmi le[s] facteurs qui ont conduit à l’acquittement, réside le fait que la dénonciation a été reçue six mois après la date de l’infraction et qu’il y a donc prescription ».

Le 22 mai 1978, le même journal annonçait que Martial Grondin, « un garagiste et homme d’affaires bien connu de Trois-Rivières », venait de mourir dans un accident de la route survenu à Sainte-Gertrude. « Selon la police, la victime venait de Trois-Rivières conduisant un véhicule de voirie communément appelé « Pay Loader » et se dirigeait vers sa terre située dans les limites de Sainte-Gertrude. M. Grondin aurait perdu la maîtrise du lourd enfin alors qu’il descendait une pente, sur la route 261. Le véhicule aurait alors capoté dans le fossé coinçant la victime dans sa cabine ».

Une photo du mariage de Martial Grondin et Jacqueline Fafard a été publiée dans le journal en 1949.

L’homme de 50 ans aurait ainsi subi plusieurs fractures, à la tête et au thorax. Son décès a été constaté à l’hôpital Sainte-Marie. « Originaire de Shawinigan-Sud, M. Grondin s’était installé à Trois-Rivières il y a plus de vingt ans alors qu’il devenait propriétaire d’une station de service au coin des rues Notre-Dame et Bonaventure. Il devait fonder plus tard le garage Martial Grondin automobiles, sur le boulevard Royal. Il était aussi vice-président de la Caisse d’entraide économique de Trois-Rivières et s’était récemment lancé dans la construction domiciliaire ».

Revenons maintenant au crime de 1979.

Selon Le Nouvelliste, qui parla de l’affaire seulement le lundi 17 décembre 1979, Pierre Grondin aurait enfoncé la porte puisque les chaînes de sécurité étaient mises sur les portes. Une dispute aurait ensuite éclaté entre lui et sa femme, après quoi il l’aurait violemment battu avant de l’étrangler avec une robe qu’il lui a finalement nouée derrière le cou. L’article de journal spécifia que Grondin aurait simulé un viol pour tenter de cacher son crime. En effet, certains éléments auraient pu le laisser croire, comme par exemple le fait que le bas du corps de Martine était dénudé et que la chambre était dans un énorme désordre.

La SQ ayant pris la relève dans l’enquête, Grondin accepta de se soumettre au polygraphe avant de refuser et d’accepter à nouveau. « Au cours de la matinée, samedi, la mère de Grondin demanda l’intervention d’un avocat, en l’occurrence Me Léon Girard jr. qui le rencontra. Dans sa déclaration, Grondin aurait tout avoué précisant que c’était lui-même qui aurait partiellement dévêtu son épouse. »[3].

Conclusion

Jacqueline Fafard Grondin

Selon les faits contenus dans l’enquête du coroner, Martine aurait donc été tuée par strangulation.

Pierre Grondin finira par plaider coupable, ce qui lui vaudra une peine de 18 mois de prison.

Épilogue

Jacqueline Fafard, la mère de Pierre Grondin, est décédé en 1992. Dans sa nécrologie, on constate qu’elle laissait dans le deuil ses enfants, parmi lesquels se trouvait évidemment Pierre. Celui-ci s’était remarié en 1986 avec une jeune femme de Charlesbourg dont nous terrons le nom. Il semble que sa réinsertion sociale ait été un succès.


[1] La Presse, 17 décembre 1979.

[2] Le Nouvelliste, 14 novembre 1975.

[3] Le Nouvelliste, 17 décembre 1979.

L’ambiguïté des enquêtes de coroner

         Quand on a l’habitude de fouiller dans les enquêtes de coroner préservées aux archives de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ), il nous arrive de croiser certains documents dont le contenu nous laisse plutôt perplexes.

Récemment, je me suis rivé le nez à l’une de ces enquêtes qui est, ma foi, plutôt brève. C’est d’ailleurs sa ridicule brièveté qui m’a convaincu de la numériser (voir photo).

La conclusion du coroner Cyrille Delage se lit seulement comme suit : « Il s’agit d’un incendie d’origine suspecte ». Une seule phrase qui ne dit, finalement, pas grand-chose. Il n’y a aucune précision quant à savoir si cet incendie a fait des victimes. Car, ne l’oublions pas, le rôle du coroner est d’intervenir dans des cas de morts suspectes.

Dans ce cas-ci, le fait de mentionner « origine suspecte » ne prouve rien. D’un point de vue historique, cela ne nous aide pas beaucoup à reconstituer les événements.

Les quelques rares informations contenues dans la partie supérieure du document nous indiquent cependant que l’incident s’est produit à Sainte-Marthe, dans le comté de Champlain, le 10 novembre 1976. On ajoute aussi que le bâtiment concerné appartenait à André Verret et Paul Sciacca.

Voilà! C’est tout.

Pour en apprendre davantage, il faut donc se tourner vers les journaux, et cela en se croisant les doigts.

Or, la page frontispice du Le Nouvelliste, paru le 10 novembre 1976, contient la photo d’un incendie survenu à Trois-Rivières sur la rue Sainte-Geneviève et qui projeté quatre familles à la rue. Évidemment, le lieu ne correspond pas.

Quelques pages plus loin, dans la même parution, on retrouve quelques phrases au sujet d’un incendie qui a coûté 4 000$ de dommages au chalet appartenant à un certain Gilles Landry mais qui était occupé par Gilles Ouellet. Ce bâtiment se situait au 225 Désilets à Sainte-Marthe-du-Cap. La nouvelle se terminait ainsi : « Mentionnons que personne n’a été blessé ».

Donc, à première vue, rien ne justifie une enquête de coroner. De plus, le nom du propriétaire ne correspond pas à ceux de Verret ou Sciacca. Il semble donc nécessaire de poursuivre l’enquête.

Une recherche sommaire via Google, puis un œil jeté dans le livre Histoire du crime organisé à Montréal de 1900 à 1980 (2014), par Pierre de Champlain, nous constatons qu’il existait un Paul Sciacca dans le milieu du crime organisé. En fait, selon la courte page Wikipédia qui lui est consacrée, Sciacca aurait été soupçonné en 1966 d’avoir participé à la tentative d’assassinat contre le fils de Joe Bonanno. Ce Paul Sciacca est décédé en 1986.

 

Article paru dans Le Nouvelliste du 11 novembre 1976 et résumant les faits entourant l’incendie de l’entrepôt Chevrotek. Est-ce que cette entreprise aurait appartenu à un membre de la mafia?

Finalement,  Le Nouvelliste du 11 novembre 1976 nous apporte d’autres réponses. Cette fois, il semble que ce soit le bon incendie. Il s’agissait donc de l’entrepôt Chevrotek situé dans le rang Red Mill à Ste-Marthe-du-Cap. On évaluait les dégâts à 40 000$. Cette entreprise se spécialisait dans « la production d’équipement servant à la construction de maisons. »

L’article ne fournissait pas les noms des propriétaires.

Est-ce le même homme qu’en 1976? Le Paul Sciacca du crime organisé aurait-il « brassé des affaires » dans un coin aussi perdu que le rang Red Mill? La présence de la mafia expliquerait-elle pourquoi l’enquête du coroner Delage a été incapable d’en dire plus? Et, surtout, pourquoi Delage s’est intéressé à un incendie qui, de prime abord, n’a fait aucune victime?

Évidemment, il m’est encore impossible de prouver que le Paul Sciacca de 1976 soit le même qui ait fait carrière dans le crime organisé.

Tout de même, cette petite recherche démontre à quel point un document qui nous paraît d’abord anodin peut nous mener loin dans la vaste aventure des hypothèses.

La mort inexpliquée de Mireille Deshaies

Mireille Deshaies, 16 ans.

Dans les enquêtes de coroner, on retrouve nombre de documents qui n’expliquent pas tout. Comme la mort de cette jeune adolescente de 16 ans, Mireille Deshaies. J’étais à éplucher les dossiers au hasard de mes recherches en août 2018 lorsque mon attention a été retenue par ce cas bien précis.

Voici le texte intégral du coroner : « Le 20 novembre 1977, vers 1.45 hres A.M., Monsieur et Madame Yvon Rheault rentrant à leur résidence, ont découvert le cadavre de la gardienne, Mireille Deshaires, sur le plancher du sous-sol, un fusil [sic] de calibre 308 à ses côtés. Le cadavre fut transporté à l’hôpital Ste-Marie de Trois-Rivières où le Docteur Pierre Demontigny a constaté le décès. Par la suite, il fut transporté à l’Institut médico-légal de Montréal pour autopsie par le Docteur Jean Hould. L’enquête policière n’a rien révélé aucun indice de l’intervention d’un tiers relativement à ce décès ».

Si on doit en croire cette conclusion, Mireille n’a pas été assassinée. Toutefois, cette scientifique ne nous renseigne pas davantage à savoir si sa mort résulte d’un accident survenu lors d’une manipulation risquée ou d’un suicide. La seule autre précision que ce document légal apporte est ceci : « éclatement du crâne et du cerveau par passage d’un projectile d’arme à feu; qu’il s’agit d’une mort violente ».

Dans un autre document rempli par l’Institut de Médecine Légale, on note que les analyses ont permis de découvrir de l’alcool dans le sang de Mireille. Cependant, on ne retrouve aucune précision quant au taux d’alcoolémie. Était-il faible ou élevé?

Dans Le Nouvelliste du 22 novembre 1977, on retrouve la photo de Mireille et sa rubrique nécrologique. Ainsi, on apprend que ses parents étaient Armand Deshaies et Gertrude Massé. Les funérailles devaient avoir lieu en l’église Ste-Catherine-de-Sienne et on prévoyait que sa dépouille soit inhumée au cimetière St-Michel de Trois-Rivières.

Mon instinct n’a pas été le seul à s’intéresser à cette enquête. Comme me l’a fait remarquer ma collaboratrice Annie Richard, un article paru dans Le Nouvelliste le 4 décembre 1977 posait cette question en gros titre : « Pourquoi la jeune gardienne se serait-elle suicidée? »

Parmi les propos rapportés, on pouvait lire que le détective Robert Lemay de la police de Trois-Rivières-Ouest a dit que « Nous ne pouvons pousser dans le dos des gars de Montréal (Laboratoire médico-légal) mais il ne nous manque que ce rapport pour clore le dossier et présentement rien ne peut nous laisser croire qu’il s’agit d’un acte criminel ».

Évidemment, comme c’est souvent le cas dans des affaires de suicide, « on se demande ce qui aurait pu pousser l’adolescente de 16 ans à mettre fin à ses jours alors qu’elle occupait la fonction de gardienne chez des gens qu’elle connaissait bien, puisqu’elle s’y rendait depuis deux ans ».

De plus, on apprendra qu’en « rentrant, le propriétaire et sa femme avaient constaté que le plancher de la cuisine avait été perforé par ce qui semblait être un projectile d’arme à feu. L’absence de la jeune fille au salon et de la lumière au sous-sol aurait tout de suite fait croire au propriétaire que quelque chose de bizarre s’était produit ». Le couple avait préféré contacter la police plutôt que de descendre au sous-sol, de sorte que c’est le policier Michel Blanchette qui a fait la triste découverte. Ce détail médiatique entre directement en contradiction avec le texte du coroner, qui laissait clairement entendre que le corps avait été découvert par les propriétaires de la maison.

L’absence de mobile n’est cependant pas suffisant pour prétendre à quoi que ce soit. Chaque année, plusieurs personnes s’enlèvent la vie sans donner de raison et on ne remet pas en question les conclusions de l’enquête pour autant. Quoique n’importe quel chercheur préférerait avoir accès à plus de détails pour comprendre ce qui s’est produit, nous devons nous en remettre à ce document officiel.

Soit Mireille s’est enlevé la vie ou alors elle a été victime d’un regrettable accident.


Médiagraphie :

Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ), fonds des coroners, 15 mars 1978, décès de Mireille Deshaies.

« Mireille Deshaies », Le Nouvelliste, rubrique nécrologique, 22 novembre 1977.

« Pourquoi la jeune gardienne se serait-elle suicidée? », Le Nouvelliste, 4 décembre 1977.

 

Tué pour avoir fait des attouchements

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Justin Veillette

Dans la soirée du vendredi 8 septembre 1972, Martial Gauthier, 27 ans, se rendit d’abord au bar Le Relais sur le boulevard Ste-Madeleine au Cap avant de se retrouver Chez Bert, où il regarda les Jeux Olympiques à la télé. Deux heures plus tard, il demanda à une serveuse de lui appeler un taxi, qui le conduisit à l’autre bout du boulevard Ste-Madeleine, au restaurant-bar Le Madelinois. Sur place, il se joignit à quelques mis, dont Jacques Leclerc.

 

Entre 0h00 et 0h30, Justin Veillette[3], un charpentier de 45 ans, mesurant à peine cinq pieds et un pouce, entra dans l’établissement. En acceptant de leur payer quelques verres, il se joignit à eux. Veillette et Gauthier se connaissaient de vue seulement, mais ce soir-là ils fraternisèrent davantage.

Vers 3h00 de la nuit, à la fermeture de l’établissement, Veillette, qui possédait une Oldsmobile 1960 immatriculée 6F-7188, offrit de reconduire Gauthier et un dénommé Claude, un soi-disant ancien militaire logeant rue Lacroix. Après avoir reconduit ce dernier, Veillette roula sur la rue St-Laurent avant de s’arrêter à la station-service Charles Turcotte située à l’intersection de St-Laurent et Fusey[4]. Après y avoir fait le plein d’essence, Veillette reprit sa route en direction de Ste-Marthe pour aller reconduire Gauthier chez lui.

Plus de trois heures plus tard, vers 6h20, la même Oldsmobile s’immobilisait aux urgences de l’hôpital Cloutier, rue Toupin. Gauthier, qui se trouvait au volant, montra au gardien la présence d’un homme étendu sur la banquette arrière, inerte. Le Dr André Trahan sortit pour venir constater le décès de l’homme au visage tuméfié. Comprenant que celui-ci avait reçu des coups violents, la police fut immédiatement contactée.

Marcel Bellefeuille et Robert Thibault, de la police municipale du Cap, arrivèrent sur les lieux pour constater que le cadavre n’avait pas été déplacé. On l’identifia rapidement comme étant celui de Justin Veillette. Le frère de ce dernier, François, l’identifiera formellement avant de l’expédier à l’Institut médico-légal de Montréal.

Les policiers se tournèrent alors vers Martial Gauthier, visiblement nerveux, qui leur raconta avoir trouvé l’homme pendant qu’il marchait dans le rang St-Malo. Il avait entendu des râlements en provenance de l’automobile. En découvrant la scène, il dira s’être glissé derrière le volant pour venir immédiatement aux urgences.

Restaurant Le Madelinois
Le restaurant Le Madelinois, situé dans la partie est du boulevard Ste-Madeleine, au Cap-de-la-Madeleine. (BANQ-Trois-Rivières)

Jean-Claude Simard de la Sûreté du Québec hérita de cette affaire qui, somme toute, progressa très rapidement. Pendant que la voiture était remisée dans le garage de la maison funéraire Garneau, Gauthier fut conduit au poste de police. Au cours de l’après-midi, sa version des faits changea. Dans des aveux couvrant deux pages, il dira que Veillette s’était arrêté dans un chemin de terre battue bordé par des pylônes électriques à Ste-Marthe et qu’il lui avait alors fait des attouchements aux parties génitales. Surpris et paniqué, Gauthier avait littéralement perdu les pédales en le frappant violemment au visage. Pour fuir les coups, Veillette s’extirpa de sa voiture par sa portière. Malheureusement pour lui, Gauthier ne s’arrêta pas là. Il le suivit en sortant lui aussi du côté conducteur pour continuer à le rouer de coups, jusqu’à ce qu’il ne bouge plus.

 

Gauthier fouilla dans ses poches pour lui prendre 20$ avant de lancer le porte-monnaie au bout de ses bras.

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L’Oldsmobile 1960 de Justin Veillette.

Le 11 septembre, le Dr Jean Hould pratiqua l’autopsie sur le corps de Veillette, qui se révéla être un homme mesurant 5 pieds et un pouce et pesant 130 livres. Il écrira dans son rapport que « les paupières supérieures sont tuméfiées », de même que les lèvres. Il n’y avait aucune fracture au niveau du crâne ni au larynx, mais trouva une quantité de 216 milligramme d’alcool dans son sang, « ce qui équivaut, dans le présent cas, à l’alcool contenu dans quelque 6 ¾ petites bières (5%) ou dans environ 10 ¼ onces d’un whiskey à 40%, ceci dans la circulation au moment du décès ».

 

Il attribua la cause de la mort à une hémorragie qui avait fini par se répandre dans les poumons parce que « son organisme ne possédait plus les phénomènes naturels de défense contre les corps étrangers, telle la toux, étaient émoussés ou absents ». La victime s’était donc étouffée dans son sang en raison de son état d’ivresse avancé.

L’enquête du coroner s’ouvrit le 19 septembre sous la présidence de Me Bertrand Lamothe. Me Pierre Houde occupait pour la Couronne tandis que Me Gilles Gauthier défendait les intérêts de Martial. À plusieurs reprises, ce dernier se plaignit de trous de mémoires car il était « sur les nerfs » après « l’incident ». Il alla jusqu’à prétendre qu’il ne se souvenait pas précisément de ce qui s’était produit.

Au restaurant Le Madelinois, Gauthier se souviendra avoir bu deux bières de marque O’Keefe et un verre de Bacardi. Veillette lui avait apparemment payé deux verres, sans qu’on précise toutefois si ces deux consommations s’ajoutaient à celles déjà prises. Après l’arrêt au garage Charles Turcotte, Gauthier expliqua s’être retrouvé seul avec Veillette, qui lui avait offert une bière. Les deux hommes auraient discuté de la construction du chalet de Gauthier et des Jeux Olympiques avant que Veillette immobilise son véhicule dans un chemin de terre battue.

  • Puis là, qu’est-ce qui s’est produit?, questionna Me Houde.
  • Bien là, … on parlait et puis là, un moment donné, il s’est approché de moi et puis il a essayé de me sauter dessus, de poigner ma verge. J’ai dit « qu’est-ce que tu fais là. Es-tu après venir fou? ».

Répétant sans cesse qu’il avait du mal à se rappeler, Gauthier dira que Veillette aurait tenté de le toucher à une deuxième reprise. C’est à ce moment précis qu’il eut le réflexe de le frapper en plein visage.

  • Vous avez donné un coup de poing sur la gueule?
  • Oui. Et puis, là, je crois qu’il a ouvert la portière de l’automobile pour sortir et puis moi, bien ça m’a mis en panique, j’étais en criss à ce moment-là, ça fait que j’ai fessé dessus à coups de poing.
  • Vous lui avez donné combien de coups de poing?
  • Je me souviens pas. J’étais dans les nerfs.
  • Il était inconscient?
  • Oui. Il râlait?
  • Pardon?
  • Il râlait. Là, je l’avais pas mal tapoché [frappé] et puis là …
  • L’avez-vous frappé pendant qu’il était à terre?
  • Je crois que oui, il me semble. Je me souviens pas.

Gauthier l’avait ensuite soulevé pour l’installer sur la banquette arrière, après quoi il s’était glissé au volant. Mais plutôt que de se rendre directement à l’hôpital, il eut l’instinct de rouler vers le chalet qu’il louait à André Doucet. Là-bas, il passa de l’eau sur le visage de sa victime, espérant sans doute le faire revenir à lui.

Gauthier omit cependant une partie importante de l’histoire. L’apparition du prochain témoin allait remédier à ce problème.

André Doucet, 30 ans, travaillait de nuit à l’entretien ménager de l’Hôtel les Cèdres, à Champlain (route 138). Celui-ci dira qu’après sa nuit de travail en compagnie de Roger Marchand, 19 ans, il était revenu à son chalet vers 6h00, au matin du 9 septembre. Deux minutes seulement après s’être ouvert une bière, Doucet et Marchand avaient vu une voiture arriver dans la cour. Rapidement, ils découvrirent que leur ami Gauthier se trouvait au volant. Marchand aurait alors fait une blague à propos de la voiture – il fit remarquer que Gauthier se serait acheté une voiture ou l’aurait volée – mais Gauthier répliqua que ce n’était pas le temps de déconner. Sur ce, il leur montra l’homme allongé sur la banquette arrière.

Gauthier remit également 126$ à Doucet en lui demandant de les garder pour son jeune fils. Doucet accepta, mais non sans lui conseiller de se rendre immédiatement à l’hôpital. L’instant d’après, Gauthier s’installait à nouveau derrière le volant de l’Oldsmobile et quitta les lieux. Pour être sûr que ce dernier tienne parole, Doucet et Marchand le suivirent en gardant leurs distances.

On connaît la suite.

Pourquoi Gauthier avait refusé de raconter sous serment l’épisode impliquant ses amis? Pour les protéger? Pour éviter de dévoiler le montant d’argent qu’il possédait au moment du crime?

L’enquête préliminaire de Gauthier s’ouvrit le 12 octobre 1972 devant le juge Jean-Marie Châteauneuf et le procès se tint en avril 1973 au palais de justice de Trois-Rivières, devant le juge Roger Laroche. Il sera reconnu coupable et condamné à perpétuité.

[1] Municipalité fusionnée à Trois-Rivières depuis 2001.

[2] Usine située à l’époque sur la rue St-Maurice à Trois-Rivières, près de l’entrée du pont Duplessis. On y fabriquait principalement des tuyaux métalliques. On y retrouve aujourd’hui l’usine GL&V.

[3] Justin Veillette habitait au 29 rue Valiquette, au Cap-de-la-Madeleine.

[4] Le garage de Charles Turcotte fut démoli en 2011 pour laisser place à un nouveau projet commercial.