Tué pour avoir fait des attouchements


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Justin Veillette

Dans la soirée du vendredi 8 septembre 1972, Martial Gauthier, 27 ans, se rendit d’abord au bar Le Relais sur le boulevard Ste-Madeleine au Cap avant de se retrouver Chez Bert, où il regarda les Jeux Olympiques à la télé. Deux heures plus tard, il demanda à une serveuse de lui appeler un taxi, qui le conduisit à l’autre bout du boulevard Ste-Madeleine, au restaurant-bar Le Madelinois. Sur place, il se joignit à quelques mis, dont Jacques Leclerc.

 

Entre 0h00 et 0h30, Justin Veillette[3], un charpentier de 45 ans, mesurant à peine cinq pieds et un pouce, entra dans l’établissement. En acceptant de leur payer quelques verres, il se joignit à eux. Veillette et Gauthier se connaissaient de vue seulement, mais ce soir-là ils fraternisèrent davantage.

Vers 3h00 de la nuit, à la fermeture de l’établissement, Veillette, qui possédait une Oldsmobile 1960 immatriculée 6F-7188, offrit de reconduire Gauthier et un dénommé Claude, un soi-disant ancien militaire logeant rue Lacroix. Après avoir reconduit ce dernier, Veillette roula sur la rue St-Laurent avant de s’arrêter à la station-service Charles Turcotte située à l’intersection de St-Laurent et Fusey[4]. Après y avoir fait le plein d’essence, Veillette reprit sa route en direction de Ste-Marthe pour aller reconduire Gauthier chez lui.

Plus de trois heures plus tard, vers 6h20, la même Oldsmobile s’immobilisait aux urgences de l’hôpital Cloutier, rue Toupin. Gauthier, qui se trouvait au volant, montra au gardien la présence d’un homme étendu sur la banquette arrière, inerte. Le Dr André Trahan sortit pour venir constater le décès de l’homme au visage tuméfié. Comprenant que celui-ci avait reçu des coups violents, la police fut immédiatement contactée.

Marcel Bellefeuille et Robert Thibault, de la police municipale du Cap, arrivèrent sur les lieux pour constater que le cadavre n’avait pas été déplacé. On l’identifia rapidement comme étant celui de Justin Veillette. Le frère de ce dernier, François, l’identifiera formellement avant de l’expédier à l’Institut médico-légal de Montréal.

Les policiers se tournèrent alors vers Martial Gauthier, visiblement nerveux, qui leur raconta avoir trouvé l’homme pendant qu’il marchait dans le rang St-Malo. Il avait entendu des râlements en provenance de l’automobile. En découvrant la scène, il dira s’être glissé derrière le volant pour venir immédiatement aux urgences.

Restaurant Le Madelinois
Le restaurant Le Madelinois, situé dans la partie est du boulevard Ste-Madeleine, au Cap-de-la-Madeleine. (BANQ-Trois-Rivières)

Jean-Claude Simard de la Sûreté du Québec hérita de cette affaire qui, somme toute, progressa très rapidement. Pendant que la voiture était remisée dans le garage de la maison funéraire Garneau, Gauthier fut conduit au poste de police. Au cours de l’après-midi, sa version des faits changea. Dans des aveux couvrant deux pages, il dira que Veillette s’était arrêté dans un chemin de terre battue bordé par des pylônes électriques à Ste-Marthe et qu’il lui avait alors fait des attouchements aux parties génitales. Surpris et paniqué, Gauthier avait littéralement perdu les pédales en le frappant violemment au visage. Pour fuir les coups, Veillette s’extirpa de sa voiture par sa portière. Malheureusement pour lui, Gauthier ne s’arrêta pas là. Il le suivit en sortant lui aussi du côté conducteur pour continuer à le rouer de coups, jusqu’à ce qu’il ne bouge plus.

 

Gauthier fouilla dans ses poches pour lui prendre 20$ avant de lancer le porte-monnaie au bout de ses bras.

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L’Oldsmobile 1960 de Justin Veillette.

Le 11 septembre, le Dr Jean Hould pratiqua l’autopsie sur le corps de Veillette, qui se révéla être un homme mesurant 5 pieds et un pouce et pesant 130 livres. Il écrira dans son rapport que « les paupières supérieures sont tuméfiées », de même que les lèvres. Il n’y avait aucune fracture au niveau du crâne ni au larynx, mais trouva une quantité de 216 milligramme d’alcool dans son sang, « ce qui équivaut, dans le présent cas, à l’alcool contenu dans quelque 6 ¾ petites bières (5%) ou dans environ 10 ¼ onces d’un whiskey à 40%, ceci dans la circulation au moment du décès ».

 

Il attribua la cause de la mort à une hémorragie qui avait fini par se répandre dans les poumons parce que « son organisme ne possédait plus les phénomènes naturels de défense contre les corps étrangers, telle la toux, étaient émoussés ou absents ». La victime s’était donc étouffée dans son sang en raison de son état d’ivresse avancé.

L’enquête du coroner s’ouvrit le 19 septembre sous la présidence de Me Bertrand Lamothe. Me Pierre Houde occupait pour la Couronne tandis que Me Gilles Gauthier défendait les intérêts de Martial. À plusieurs reprises, ce dernier se plaignit de trous de mémoires car il était « sur les nerfs » après « l’incident ». Il alla jusqu’à prétendre qu’il ne se souvenait pas précisément de ce qui s’était produit.

Au restaurant Le Madelinois, Gauthier se souviendra avoir bu deux bières de marque O’Keefe et un verre de Bacardi. Veillette lui avait apparemment payé deux verres, sans qu’on précise toutefois si ces deux consommations s’ajoutaient à celles déjà prises. Après l’arrêt au garage Charles Turcotte, Gauthier expliqua s’être retrouvé seul avec Veillette, qui lui avait offert une bière. Les deux hommes auraient discuté de la construction du chalet de Gauthier et des Jeux Olympiques avant que Veillette immobilise son véhicule dans un chemin de terre battue.

  • Puis là, qu’est-ce qui s’est produit?, questionna Me Houde.
  • Bien là, … on parlait et puis là, un moment donné, il s’est approché de moi et puis il a essayé de me sauter dessus, de poigner ma verge. J’ai dit « qu’est-ce que tu fais là. Es-tu après venir fou? ».

Répétant sans cesse qu’il avait du mal à se rappeler, Gauthier dira que Veillette aurait tenté de le toucher à une deuxième reprise. C’est à ce moment précis qu’il eut le réflexe de le frapper en plein visage.

  • Vous avez donné un coup de poing sur la gueule?
  • Oui. Et puis, là, je crois qu’il a ouvert la portière de l’automobile pour sortir et puis moi, bien ça m’a mis en panique, j’étais en criss à ce moment-là, ça fait que j’ai fessé dessus à coups de poing.
  • Vous lui avez donné combien de coups de poing?
  • Je me souviens pas. J’étais dans les nerfs.
  • Il était inconscient?
  • Oui. Il râlait?
  • Pardon?
  • Il râlait. Là, je l’avais pas mal tapoché [frappé] et puis là …
  • L’avez-vous frappé pendant qu’il était à terre?
  • Je crois que oui, il me semble. Je me souviens pas.

Gauthier l’avait ensuite soulevé pour l’installer sur la banquette arrière, après quoi il s’était glissé au volant. Mais plutôt que de se rendre directement à l’hôpital, il eut l’instinct de rouler vers le chalet qu’il louait à André Doucet. Là-bas, il passa de l’eau sur le visage de sa victime, espérant sans doute le faire revenir à lui.

Gauthier omit cependant une partie importante de l’histoire. L’apparition du prochain témoin allait remédier à ce problème.

André Doucet, 30 ans, travaillait de nuit à l’entretien ménager de l’Hôtel les Cèdres, à Champlain (route 138). Celui-ci dira qu’après sa nuit de travail en compagnie de Roger Marchand, 19 ans, il était revenu à son chalet vers 6h00, au matin du 9 septembre. Deux minutes seulement après s’être ouvert une bière, Doucet et Marchand avaient vu une voiture arriver dans la cour. Rapidement, ils découvrirent que leur ami Gauthier se trouvait au volant. Marchand aurait alors fait une blague à propos de la voiture – il fit remarquer que Gauthier se serait acheté une voiture ou l’aurait volée – mais Gauthier répliqua que ce n’était pas le temps de déconner. Sur ce, il leur montra l’homme allongé sur la banquette arrière.

Gauthier remit également 126$ à Doucet en lui demandant de les garder pour son jeune fils. Doucet accepta, mais non sans lui conseiller de se rendre immédiatement à l’hôpital. L’instant d’après, Gauthier s’installait à nouveau derrière le volant de l’Oldsmobile et quitta les lieux. Pour être sûr que ce dernier tienne parole, Doucet et Marchand le suivirent en gardant leurs distances.

On connaît la suite.

Pourquoi Gauthier avait refusé de raconter sous serment l’épisode impliquant ses amis? Pour les protéger? Pour éviter de dévoiler le montant d’argent qu’il possédait au moment du crime?

L’enquête préliminaire de Gauthier s’ouvrit le 12 octobre 1972 devant le juge Jean-Marie Châteauneuf et le procès se tint en avril 1973 au palais de justice de Trois-Rivières, devant le juge Roger Laroche. Il sera reconnu coupable et condamné à perpétuité.

[1] Municipalité fusionnée à Trois-Rivières depuis 2001.

[2] Usine située à l’époque sur la rue St-Maurice à Trois-Rivières, près de l’entrée du pont Duplessis. On y fabriquait principalement des tuyaux métalliques. On y retrouve aujourd’hui l’usine GL&V.

[3] Justin Veillette habitait au 29 rue Valiquette, au Cap-de-la-Madeleine.

[4] Le garage de Charles Turcotte fut démoli en 2011 pour laisser place à un nouveau projet commercial.

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La double disparition de Gravel et Champagne


Jean Gravel
Jean Gravel

Dans la nuit du 6 au 7 juillet 1972, Jean Gravel, 24 ans, et Jean-Guy Champagne, 25 ans, travaillaient derrière le bar du cabaret Rio, situé rue Des Forges, à Trois-Rivières. Les deux jeunes y avaient été récemment embauchés[1]. Champagne mesurait 5 pieds et 11 pouces et pesait 165 livres, cheveux et yeux bruns et avec une cicatrice au menton. Gravel avait aussi les cheveux bruns, très longs, et les yeux bruns. Il pesait 140 livres et mesurait 5 pieds et 8 pouces.

À l’heure de la fermeture, vers 3h00, la situation s’envenima lorsque le serveur[2] ferma le tourne-disque. Un client se leva aussitôt pour remettre la musique en marche. Le serveur revint à la charge en lui expliquant qu’il fallait partir. Avec quatre ou cinq amis, le mystérieux client déclencha une bagarre et le serveur fut roué de coups. Plus tard interrogé par les enquêteurs, celui-ci se dira incapable d’identifier ses agresseurs.

La situation revint suffisamment à la normale pour permettre ensuite à Gravel et Champagne de faire le compte de leur caisse et de déposer le tout dans un sac de plastique qu’ils laissèrent derrière le bar. Un de leurs amis les attendait dehors pour aller manger un morceau mais la bagarre l’avait fait fuir. Vers 4h00, Gravel et Champagne sortirent du Rio. On ne devait plus jamais les revoir, ni mort ni vivant.

Un policier colla une contravention dans le pare-brise de la voiture de Champagne à 4h40, celle-ci étant illégalement stationnée près du Rio. Mais son propriétaire ne vint jamais la récupérer. L’un des deux disparus avait emporté avec lui les clés du cabaret et une somme de 200$ afin d’acheter de l’alcool pour les clients du lendemain soir, en plus d’un chèque qui ne sera jamais encaissé. L’hypothèse selon laquelle ils auraient voulu voler leur employeur fut donc écartée. De plus, Champagne avait reçu de son patron, quelques jours auparavant, un autre chèque de 90$ qui lui aussi ne laissa aucune trace par la suite.

Jean-Guy Champagne
Jean-Guy Champagne

Puisque Gravel fréquentait assidument une jeune fille d’Iberville, où il retournait chaque semaine pour voir sa famille, on avait toutes les raisons de croire qu’il s’était produit quelque chose de grave puisque celle-ci ne reçut aucune nouvelle de sa part. Étrangement, elle répondit par la suite à plusieurs appels anonymes qui demandaient où se trouvait Jean Gravel.

Armand Désaulniers, l’enquêteur en charge de cette affaire, se heurta à « une véritable conspiration du silence […] Des dizaines de témoins semblent fort bien savoir ce qui a pu arriver à Jean Gravel et Jean-Guy Champagne. D’abord, au cabaret Rio, rue Des Forges à Trois-Rivières, c’est un véritable mur de silence. Employés comme clients n’ont rien vu, ne savent rien »[3].

Selon certaines rumeurs qui persistent encore de nos jours, cette disparition cacherait un double meurtre. Mais alors, quel en serait le mobile? Gravel et Champagne n’avaient même pas été impliqués dans la bagarre qui avait précédé leur départ. Des clients peu scrupuleux seraient-ils revenus sur les lieux et, aveuglés par un désir de vengeance démesuré, auraient attaqués les mauvaises personnes?

L’article publié par Allô Police le 20 août donna du crédit à cette thèse en révélant que des jeunes bandits, des voleurs, receleurs et passeurs de drogue avaient l’habitude de fréquenter le cabaret Rio. Un ancien client m’a d’ailleurs confirmé la chose en plus de parler de certains membres de clubs de motards criminalisés de l’époque, dont les Popeyes.

Est-ce possible que les deux disparus aient trempé dans une magouille quelconque? Ou alors, auraient-ils été témoins d’une scène à laquelle il aurait mieux valu ne pas assister?

Allô Police en rajouta : « une atmosphère de terreur semble entourer cette mystérieuse affaire. Dès que quelqu’un nous parle un peu de cette affaire, il s’empresse d’ajouter qu’il ne peut en dire davantage sans risquer de connaître le même sort que Champagne et Gravel ». D’un autre côté, comme s’il se contredisait en moins de quelques lignes, le même journal disait que le Rio n’avait pourtant pas la réputation d’être un repaire de la pègre.

Encore aujourd’hui, on s’explique mal cette double disparition, d’autant plus qu’on disait ces deux jeunes sans histoire. Le mystère est d’autant plus troublant lorsqu’on lit dans ce même article que Champagne et Gravel se connaissaient à peine, ce qui aurait tendance à éliminer l’hypothèse selon laquelle on aurait pu leur en vouloir simultanément.

Mes livres dénoncent l’aspect malsain de la rumeur publique et de la mythomanie, et ce cas n’en fit pas exception puisque « des groupes de bandits se servent même de cette double disparition pour semer la terreur. On cite la disparition de Champagne et Gravel en exemple afin de s’assurer que certains témoins ne feront pas appel à la police dans telle ou telle situation ».

Mario Cardinal
Mario Cardinal

Le même article profita de l’occasion pour rappeler une autre affaire de disparition, celle de Mario Cardinal, qui habitait au 1861 rue Notre-Dame à Trois-Rivières. Cardinal était disparu depuis mai 1971. On le décrivait comme un homme pesant 158 livres, yeux et cheveux bruns. Sur le bras droit il avait un tatouage représentant un tigre.

La double disparition de Gravel et Champagne ne fut jamais résolu. Les rumeurs se sont certainement propagées au fil du temps, mais aucune ne fut suffisamment sérieuse pour permettre de résoudre cette affaire.

Les enquêteurs de la police de Trois-Rivières ont-ils obtenus d’autres éléments depuis les événements? On l’ignore.

[1] Selon Allô Police, Champagne travaillait au Rio depuis seulement deux ou trois jours.

[2] Dans l’article d’Allô Police du 20 août 1972 on le l’identifie pas.

[3] Allô Police, 20 août 1972.

L’année des doubles meurtres au Cap-de-la-Madeleine


Normand Goyette était serveur au Primo Gourmet en 1971.  En octobre, il était acquitté du double meurtre de Hayes et Roberge.
Normand Goyette était serveur au Primo Gourmet en 1971. En octobre, il était acquitté du double meurtre de Hayes et Roberge.

La ville du Cap-de-la-Madeleine, maintenant fusionnée à Trois-Rivières, n’a jamais eu la prétention de bénéficier d’un large historique criminel. Règle générale, ses habitants avaient plutôt l’impression de vivre dans une municipalité où il faisait bon vivre. Et pourtant!

Non seulement les crimes graves y étaient rares, mais c’est encore plus vrai en ce qui concerne les doubles meurtres. En ce sens, une visite dans le passé nous démontre une autre surprise de taille. Non seulement l’année de 1971 a générée un double meurtre horrible, mais à une semaine d’intervalle un second double meurtre survenait, et tout ceci dans le même secteur de la ville.

Et comme si ce n’était pas assez, j’ai découvert dans les archives que ces deux causes judiciaires ont un certain lien entre elles.

Le vendredi 16 juillet 1971, rappelons d’abord que Chantal Côté, 12 ans, et Carole Marchand, 13 ans, disparaissaient subitement alors qu’elles cueillaient des bleuets dans le secteur de la rue Pierre Boucher. Les deux copines profitaient des derniers instants qui leur restaient puisque l’expropriation en lien avec la construction d’une portion de l’autoroute 40 allait les forcer à déménager quelques semaines plus tard. (pour plus de détails sur cette affaire lire : Double meurtre crapuleux au Cap)

La preuve démontra par la suite que les deux fillettes avaient été enlevées par deux braqueurs, Michel Joly et Ludger Delarosbil. Leurs corps furent retrouvés le lendemain, samedi 17 juillet, dans le secteur Ste-Marthe-du-Cap-de-la-Madeleine.

Une semaine plus tard, le samedi 24 juillet 1971, le soir même où Ludger Delarosbil était arrêté à Montréal, un autre double meurtre marquait l’histoire judiciaire madelinoise. Sur la route 19, prolongation de la rue Thibeau conduisant vers Shawinigan, se trouvait le club Primo Gourmet. C’est là qu’une dispute éclata entre le serveur Normand Goyette et deux clients, Roger Hayes et Gérard « Pétard » Roberge. Selon les aveux de Goyette, Roberge aurait été le principal instigateur du drame en voulant boire « sur le bras » de Goyette, à qui il devait déjà plus de 50$.

De plus, certains durs à cuire de la région, possiblement des amis de Roberge, avaient mis une raclée à Goyette une semaine plus tôt, si bien que ce dernier souffrait encore d’une vive douleur à son bras droit.

Après s’être absenté dans certains bars de Trois-Rivières pour tenter d’y retrouver des amis qui auraient pu lui venir en aide, Goyette revint à son lieu de travail les mains vides. Sans plus attendre, il prit la carabine Winchester de calibre .30-30 qu’il avait acheté pour sa protection personnelle et entra au Primo Gourmet. À l’intérieur, sans le moindre avertissement, il explosa la tête de Roberge avant de répéter le scénario avec Hayes.

Le hasard fit en sorte que Normand Goyette alla déposer son arme dans le bois près du nouveau pont enjambant la rivière St-Maurice avant de s’arrêter à la première maison où il vit de la lumière. Or, il s’adonna à frapper à la porte du 31 rue Pierre Boucher, propriété de Paul Marchand, le père de Carole Marchand, assassinée la semaine précédente. Goyette se montra très poli en demandant uniquement d’utiliser le téléphone pour contacter la police. Au constable Chiasson, il révéla ce qui venait de se produire au Primo Gourmet et quelques minutes plus tard il se rendait sans faire d’histoire aux policiers municipaux du Cap.

Il n’y a pas de lien criminel à proprement dit entre ces deux affaires, mais il est tout de même étonnant que ces deux causes se soient déroulées dans le même secteur à un intervalle de quelques jours seulement, d’autant plus que Paul Marchand, déjà éprouvé par la perte de sa fille, s’est vu impliqué dans une autre histoire inoubliable. D’ailleurs, Paul Marchand fut appelé à témoigner au procès de Goyette en octobre, et la justice lui demanda de répéter l’expérience le mois suivant dans celui de Ludger Delarosbil, accusé de complicité dans le meurtre de Chantal Côté. La justice avait d’abord choisi de procéder dans ce cas, mais puisque que Delarosbil fut condamné à perpétuité en novembre il n’y eut jamais de procès pour le meurtre de Carole Marchand.

 

L’affaire Côté-Marchand: le dossier judiciaire est retrouvé!


Extrait des aveux de Ludger Delarosbil qu'il signa le 24 juillet 1971, quelques jours après le meurtre.  Dans le dossier judiciaire retrouvé il y a quelques jours dans les archives, se trouve ces aveux qui s'étendent sur trois pages.
Extrait des aveux de Ludger Delarosbil qu’il signa le 24 juillet 1971, quelques jours après le double meurtre. Dans le dossier judiciaire retrouvé il y a quelques jours dans les archives, se trouve ces aveux qui s’étendent sur trois pages.

Le 1er août dernier, c’est dans l’article Double meurtre crapuleux au Cap que je tentais de reconstituer tant bien que mal les tristes événements entourant le double meurtre sauvage de Chantal Côté, 12 ans, et de Carole Marchand, 13 ans. La tragédie est survenue en juillet 1971 au Cap-de-la-Madeleine.

Je dis bien « tentais de reconstituer » puisque je devais alors me résoudre à baser ma recherche uniquement sur les articles du quotidien Le Nouvelliste. En fait, une visite aux archives nationales (BANQ) m’avait permis d’apprendre que le dossier n’existait plus, soit parce qu’il avait été perdu, égaré, détruit ou tout simplement jamais versé au fond d’archives.

J’avais perdu espoir de retrouver le moindre document officiel sur cette affaire, croyant que mon article du 1er août serait témoin des limites du savoir en ce qui concerne ce dossier.

Jeudi dernier, soit le 13 novembre 2014, quelle ne fut pas ma surprise en ouvrant l’une des nombreuses boîtes du fond de la Cour d’appel. Immédiatement, mes yeux se portèrent sur le nom de Ludger Delarosbil, qui apparaissait sur l’onglet d’une chemise jaune, dépassant à peine d’un amas de documents.

Voilà une découverte fort passionnante qui m’oblige donc à corriger la fin de mon article du 1er août, dans lequel je disais « sans les transcriptions du procès, il est maintenant impossible d’aborder cette affaire dans ses moindres détails, ce qui pourrait nous permettre de se faire une idée plus juste des faits ».

Et bien, voilà que ce sera maintenant chose possible avec la découverte de ce dossier qui compte plus de 1,000 pages.

Et ce n’était pas la seule surprise qui m’attendait, d’ailleurs. En plus des transcriptions du procès de Ludger Delarosbil, le principal accusé de ce « double meurtre crapuleux », comme le qualifiait à l’époque Le Nouvelliste, on retrouve plusieurs pièces à conviction déposées lors du procès de novembre 1971. En fait, on se demande plutôt comment on se doit de réagir en ouvrant une enveloppe identifiée sous la cote P-28 et dont le contenu, en tombant au creux de ma main, révéla un projectile de calibre .303 ayant servi à assassiner l’une des deux victimes.

Ma déception d’août dernier laisse donc place à l’espoir de pouvoir scruter en profondeur tout le dossier judiciaire afin, peut-être, de répondre à certaines interrogations.

Y a-t-il suffisamment de matière dans ce dossier pour en faire un livre destiné à enrichir la collection Patrimoine Judiciaire?

C’est ce que nous verrons peut-être bientôt.

Enquête de coroner sur la mort d’une prostituée à Trois-Rivières


La nuit, la ville de Trois-Rivières imprime des mystères que parfois les archives arrivent à démystifier. (photo: Eric Veillette 2011)
La nuit, la ville de Trois-Rivières imprime des mystères que parfois les archives arrivent à démystifier. (photo: Eric Veillette 2011)

Dans mon livre L’affaire Dupont, une saga judiciaire, à paraître bientôt, il est question au chapitre 31 d’un décès relié au milieu de la prostitution.  En 1996, le dévoilement publique de la partie 2 du rapport de la Commission de Police du Québec (CPQ), une enquête qui s’était déroulée en 1969, avait permis d’établir une liste contenant les noms de 43 prostituées.  L’une d’entre elles se nommait Rita Beaumier et en 1971 on la retrouvait morte dans des circonstances plutôt étranges.  Les Dupont utilisaient d’ailleurs cette histoire afin de mousser le mystère entourant la pseudo-énigme de leur père.

Selon le rapport de la CPQ, Rita Beaumier, qui se faisait également connaître sous les noms de Rita Berthelot ou Berthe Bordeleau, était l’épouse d’un certain Robert Beaumier, débardeur et proxénète.  C’est que Rita était bien connue des policiers, d’autant plus que le rapport de la CPQ blâmait les détectives Jean-Marie Hubert et Paul Dallaire pour le contrôle qu’ils exerçaient sur le réseau de prostitution à Trois-Rivières.  Les deux hommes devaient d’ailleurs être congédiés de la police en janvier 1970.

Dans un article de Pierre-A. Champoux publié dans Le Nouvelliste du 18 janvier 1971, on apprenait que le corps de Rita était retrouvé dans un appartement de la rue Bureau en pleine nuit par un sexagénaire.  Plus étrange encore, son mari l’attendait dans la rue, sagement assis derrière le volant de sa voiture.  Il était alors plus de 3h00 de la nuit.

Voilà qui permettait de soulever certaines questions, d’autant plus que Champoux écrivait dans son article que « le coroner du district de Trois-Rivières le Dr Jacques Daigle demanda qu’une enquête soit instituée relativement à ce décès qu’il qualifie de très suspect ».

Comment alors ne pas envisager la possibilité selon laquelle Rita, arrêtée plusieurs fois pour racolage, s’adonnait encore au plus vieux métier du monde afin de rapporter un peu de beurre sur la table familiale.  Car, ne l’oublions pas, l’enquête ouverte par le coroner permit d’apprendre que la femme de 35 ans était aussi mère de trois enfants.

Dans l’affaire Dupont, les défenseurs de la théorie de l’assassinat pouvaient y voir une autre occasion d’accuser la police de camoufler un meurtre.  Encore faudrait-il des preuves plus sérieuses qu’un simple article de journal pour affirmer quoi que ce soit.

Encore une fois, ce sont les archives de BANQ[1] qui permettent d’éclaircir cette affaire, puisque l’enquête du coroner Daigle y a été soigneusement conservée.

Tout d’abord, un rapport policier permet d’établir que le 6 novembre 1968 Rita Beaumier, alias Berthe Bordeleau, était arrêtée vers 15h15 par le capitaine-détective Georges Gagnon et quelques-uns de ses collègues pour « avoir été trouvé[e] dans une maison de rendez-vous » à l’Hôtel St-Georges (224 rue St-Georges).

Il est intéressant de découvrir dans ce même rapport d’arrestation qu’on la décrivait comme une femme de 33 ans de religion catholique née à Ottawa le 4 avril 1935.  Son occupation fut décrite comme ménagère.  En plus d’être suffisamment scolarisée pour savoir lire et écrire, on la dépeignait comme une femme sobre de 5 pieds et 10 pouces (1,77 m) pesant 125 livres (56,6 kg), portant des cheveux châtains et des yeux verts.  Fait étrange, car le rapport d’autopsie la décrira 3 ans plus tard comme une femme de 5 pieds et 6 pouces (1,67 m) pesant 110 livres (49,8 kg) avec des cheveux « teints brun avec reflets fauves ».

Lors de cette arrestation de 1968, elle avait en sa possession 11$.  Pourtant, on y mentionnait clairement que Rita avait déposé elle-même les 100$ de la caution.  Sa comparution était prévue pour le lendemain, mais le dossier fut déclaré forfait et la Cour Municipale encaissa l’argent.  Ce stratagème fut d’ailleurs dénoncé par l’enquête de la CPQ.

On apprend également que la tenancière de cette maison close se nommait Mme Lionel Lafond.  Après avoir été conduite au poste de police No 1 de la rue Royale, celle-ci avait été admise à une caution de 200$.  Dans une chambre, on avait surpris Louise Lajoie en compagnie d’un client nommé Clément Tessier, un homme de St-Thuribe, dans le comté de Portneuf.  Quant à « Melle [sic] Berthe Bordeleau alias Rita Beaumier », elle partageait le lit de Joseph Jacob.  Louise et Rita furent admises à une caution de 100$ tandis que les deux clients le furent pour seulement 25$.

Finalement, le rapport de police stipule que pour cette descente le capitaine Georges Gagnon était accompagné du constable Marcel St-Onge, ainsi que des détectives Clément Massicotte, Fernand Thibeault et Guy Poisson.

L’enquête du coroner Jacques Daigle apporte un éclairage nouveau à cette affaire, démontrant d’abord que Rita et Robert Beaumier habitaient au 460 boulevard St-Jean, à St-Louis-de-France.  La liste des personnes interpellées par cette enquête permit d’apprendre que le client de Rita, le fameux sexagénaire, se nommait Charles Brouillette.  Celui-ci demeurait au 589 rue Bureau, à Trois-Rivières.  C’est donc là que Rita avait trépassée.

Ce qui poussa probablement le coroner à vouloir organiser une enquête plus élaborée fut la mention finale du rapport d’autopsie, réalisée le jour même de la découverte du corps à l’Institut médico-légal de Montréal par le pathologiste André Brosseau.  On pouvait y lire que « selon les constatations d’autopsie, il est vraisemblable d’attribuer la cause du décès à un œdème pulmonaire avec congestion des différents organes, tant thoraciques qu’abdominaux, ceci, à la suite d’une arythmie cardiaque non prouvable anatomiquement ».

La nuit du drame, l’ambulance de la maison funéraire Julien Philibert se chargea de transporter le corps jusqu’à l’hôpital St-Joseph, où le décès fut constaté par le Dr Elysée.  Le premier diagnostic fut « probable crise cardiaque ».  Le lieutenant détective Fernand Gendron hérita de l’enquête et contacta immédiatement le coroner Jacques Daigle, qui demanda à ce qu’on transporte le corps jusqu’à l’Institut médico-légal de Montréal.  Puisque le corps ne portait aucune blessure apparente, il voulait en savoir davantage.

L’enquête de Gendron permit d’établir que Charles Brouillette « l’avait connu au Club St-Paul lorsqu’elle faisait du racolage.  Son mari M. Robert Beaumier était son souteneur ».

Le jour même de la découverte du corps, Charles Brouillette, décrit comme un « homme de service dans [un] garage », fit cette déposition :

Je déclare avoir connu Mme Rita Beaumier il y a 4 ans environ au Club St-Paul.  J’ai sorti avec elle 3 à 4 fois dans ce temps-là.  Une semaine environ avant qu’elle meurt à la maison, je l’ai rencontré au magasin Zeller’s rue des Forges.  Elle me demanda quand jouerons [-nous] aux fesses.  Je lui ai dit quand tu voudras.  Elle me dit qu’elle travailla[it] jusqu’à 3 heures du matin.  J’irai un jour après mon travail.  Le dimanche 17 janvier 1971 vers les 3.20 hres du matin j’entendis frappé [sic] à la porte, je suis allé voir qui était là, lorsque que [sic] j’ai vu que c’était elle je l’ai fait entré [sic].  Une fois dans la maison elle enleva ses bottes plus ses bas culottes et nous avons fait l’acte ensemble.  Une fois terminé elle pris [sic] ses bas culottes et alla dans la chambre de bain.  Dans la chambre de bain elle s’est mise à vouloir restituer [vomir], par la suite elle sorti[t] et se jeta sur le lit et me demanda une serviette d’eau froide.  Je lui en ai donné une immédiatement, lorsque j’ai vu cela j’ai téléphoné à la police.  Lorsque cette dernière arriva Mme Rita Beaumier était décédée.  C’était la première fois qu’elle venait à la maison.  Les autres fois nous allions à l’hôtel St-Georges.  Elle chargea[it] $10.00 chaque fois.

Fernand Gendron ajouta dans son rapport d’enquête qu’elle « fut arrêtée au moins 5 fois pour racolage.  Elle portait le nom de Rita Berthelotte ou Berthe Bordeleau ».

Le 11 février 1971, Robert Beaumier fut interrogé par le coroner Daigle, qui se trouvait alors accompagné du sergent-détective Fernand Thibeault.  Beaumier se décrivit alors comme un cultivateur tout en admettant que ce hobby lui rapportait presque rien.

  • Comment vous arrangez-vous pour vivre, vous et votre famille?
  • C’est surtout par le travail de ma femme, qui travaille dans un restaurant depuis 3 ans, soit au Sorrento Pizzéria et Green Pansy.
  • Quel était son salaire par semaine?
  • $1.10 de l’heure. Elle faisait des semaines de 44 ou 46 heures et d’autres de 36 heures.
  • Combien elle pouvait gagner par semaine avec les tips [pourboires]?
  • À peu près $115 par semaine chez Sorrento et au Green elle avait un petit peu moins, parce qu’il y avait moins de monde, à peu près $100.
  • Les revenus de votre épouse suffisai[en]t-il[s] pour vous faire vivre toute la famille?
  • Oui.
  • Depuis 3 ans, est-ce que votre femme était malade?
  • Depuis 1966, depuis qu’on a perdu notre garçon, elle avait été voir le Dr Desaulniers parce que notre fille faisait de l’exéma. Il lui a dit qu’elle devrait passer un examen, mais elle lui a dit qu’elle n’avait pas le temps, car elle s’en allait travailler.
  • Vous n’étiez pas au courant si votre femme était malade?
  • Non.
  • Est-ce qu’elle voyait régulièrement le Dr Desaulniers?
  • À tous les 1 ou 2 mois.
  • Qu’est-ce qu’il lui a dit?
  • Lorsqu’elle a été le voir, il lui a dit qu’elle ne pouvait plus avoir d’enfants.
  • Êtes-vous au courant si votre femme prenait des médicaments?
  • Non. À la maison elle prenait des pilules anticonceptionnelles et une prescription du Dr Desaulniers pour les nerfs.
  • Les pilules anticonceptionnelles, depuis combien de temps prenait-elle ça?
  • Quand on a perdu le petit en 1966, sur recommandation du Dr Gauthier.
  • Est-ce qu’elle a revu le Dr Gauthier depuis 1966?
  • Oui, elle l’a revu pour faire changer ses pilules, et il lui en a donné d’autres moins fortes.
  • En quelle année?
  • En 1968.
  • Est-ce qu’elle avait mal à la tête?
  • Oui.
  • Est-ce que ces maux de tête étaient assez fréquents?
  • Oui, à toutes les semaines.
  • À part de ces pilules anticonceptionnelles et les pilules pour ses maux de tête, est-ce qu’elle prenait autre chose?
  • Des petites pilules pour les nerfs avant de se coucher, des petites pilules bleues.
  • À quelle pharmacie prenait-elle ses prescriptions?
  • Pharmacie Jacob.
  • Prenait-elle de la boisson?
  • Non, c’était plutôt rare. Elle détestait ça.
  • Est-ce que vous en faites chez vous?
  • Je n’en fais pas.
  • Vous n’en avez jamais fait?
  • J’en ai fait, il y a deux ans, c’était un genre de recette de punch.
  • Est-ce que votre femme en prenait?
  • Non, elle n’aimait pas ça.
  • Est-ce que vous, vous prenez de la boisson?
  • Je prends de la bière.
  • Est-ce que vous en prenez souvent?
  • J’en prends un peu, mais je peux être un mois sans en prendre.

On voit difficilement pourquoi l’interrogatoire a soudainement bifurqué sur le sujet de l’alcool puisqu’aucune trace d’alcool ou de médicament ne fut retrouvée dans le sang de Rita lors de l’autopsie.

Quant à savoir pourquoi le coroner avait formulé une question concernant la fabrication d’alcool frelaté, probable que le proxénète déguisé en pseudo-cultivateur ait eu des antécédents judiciaires en cette matière.  Je n’ai malheureusement pu le corroborer par d’autres documents.

Concernant la journée du dimanche 16 janvier 1971, Beaumier dira s’être levé à 5h45 alors que sa femme avait fait la grâce matinée jusqu’à 11h00 étant donné qu’elle avait terminé son quart de travail à 3h00 de la nuit.  Pendant ce temps, il s’était donc occupé à nourrir ses animaux et à pelleter de la neige.  À son réveil, Rita aurait demandé à la cadette de ses enfants de lui apporter une pilule, se plaignant alors de maux de tête.

  • Qu’est-ce qu’elle a fait dans l’avant-midi?
  • Elle a regardé la télévision avec les jeunes, ensuite nous avons dîné tous ensemble. Dans l’après-midi, on a regardé la télévision et ma femme et moi, on a joué sur le divan. Je la taquinais quand elle m’a dit : « Robert, lâche-moi donc, je ne file pas bien, car j’ai mal à la tête ». Je lui ai dit que si ça n’allait pas de téléphoner au restaurant pour leur dire que tu n’irais pas travailler cet après-midi. Elle m’a répondu que ça se passerait dans le courant de l’après-midi et qu’elle serait bien pour aller travailler.

Forcément, si elle n’avait pas suffisamment d’énergie pour succomber aux taquineries de son mari, Rita en conservait pour le client qu’elle avait planifié au cours de la nuit suivante.

Le témoin expliquera ensuite que la famille avait soupé à 17h30.  Au dîner, Rita avait mangé du foie de veau et au souper des sandwichs aux tomates.

  • Après souper, qu’est-ce qu’elle a fait?
  • À 19h25, elle m’a demandé d’aller la reconduire à l’autobus.
  • À quelle heure l’autobus est-elle arrivée?
  • À 20h05. On a attendu une demi-heure.
  • Est-ce que vous l’avez accompagné jusqu’à l’autobus?
  • Oui.
  • Généralement, l’autobus arrive à quelle heure en ville?
  • Elle arrive à 20h30, elle commençait à 22h00 son travail.
  • Est-ce que vous saviez où elle allait? Est-ce qu’il y avait des fois qu’elle se promenait ou qu’elle avait des commissions à faire dans les magasins?
  • Non.
  • Ce soir-là en particulier, en avait-elle?
  • Non.
  • Elle ne vous a pas parlé qu’elle allait quelque part avant de travailler?
  • Elle m’a dit : « Si j’arrive avant l’heure, je vais aller prendre un café avec madame Malone ».
  • Elle ne vous a pas parlé d’autre chose à faire ou d’autres endroits à visiter?
  • Non.

À 2h30 de la nuit, Rita aurait appelé son mari pour lui demander de venir la chercher en voiture pour 3h00.  Étrangement, Beaumier, qui ne semblait pas très occupé, avait laissé sa femme partir en autobus à 20h05 mais était allé la récupérer avec sa voiture en pleine nuit.  Malheureusement, aucune question ne lui sera posée concernant ce détail.  De plus, on ne saura jamais ce que Rita a fait entre son arrivée en ville vers 20h30 et le début de son quart de travail à 22h00.  Ce laps de temps d’une heure et demie restera sans explication.

Quoi qu’il en soit, Beaumier stationna sa voiture en face du restaurant Green Pancy (ou Pency) à 3h01.

  • Êtes-vous demeuré à l’intérieur de votre automobile?
  • Oui, je suis resté en dedans. Elle attendait à l’intérieur à mon arrivée, à 3h05. Lorsqu’elle m’a vu, une autre fille qui travaillait avec elle, Mariette, est arrivée et est venu finir ses tables pour qu’elle puisse partir. À 3h10, elle est sortie du restaurant. Quand elle est entrée dans l’auto, je lui ai demandé la pizza des enfants. Elle m’a dit qu’elle l’avait oubliée. Elle me dit : « j’ai une commission à faire sur la rue Bureau, ça va prendre 5 minutes et ensuite on arrêtera chez Pizzéria 67 ». Je n’étais pas au courant de cette commission.
  • Vous n’avez pas posé de question pour une commission à 3h10 du matin?
  • Non.
  • Qu’est-ce que vous avez fait?
  • Donc, à 3h10, je suis partie avec elle. Je me suis rendue au 589 rue Bureau.
  • Elle ne vous a pas donné la nature de cette commission?
  • Elle m’a dit qu’elle ne faisait que monter et descendre.
  • Il était quelle heure?
  • 3h15.
  • Votre automobile était stationnée où?
  • En bas, il était en marche.
  • Combien de temps avez-vous attendu votre femme avant l’arrivée de l’ambulance?
  • Environ 15 minutes. Je commençais à trouver le temps long, je me posais des questions.
  • Qu’est-ce que ça vous a fait de voir arriver l’ambulance?
  • Je me suis senti mal. On dirait que j’avais un pressentiment.
  • Aviez-vous raison d’avoir un pressentiment?
  • Non.
  • Vous ne saviez pas qui demeurait là?
  • Non. J’ai demandé au garçon de l’ambulance ce qui se passait et il m’a répondu qu’une dame Beaumier était décédée subitement. Ensuite, la police m’a demandé ce que je faisais là.
  • Vous êtes au courant que votre femme avait un dossier judiciaire?
  • Oui, mais ça allait bien. On ne vivait pas dans le luxe par-dessus la tête, mais on vivait bien.
  • Votre femme a déjà fait du racolage. Vous ne pensiez pas que c’était une histoire semblable qui se produisait?
  • Non. On était bien, on était heureux.
  • D’habitude, c’est toujours vous qui alliez la reconduire au travail?
  • Oui. L’été elle prenait l’auto pour aller travailler. Elle partait à 4h00. Elle commençait à 5h00. Ça lui prenait une demi-heure pour se rendre.

Les explications du témoin permirent aussi de comprendre que d’après certains quarts de travail, Rita se retrouvait libre entre 14h00 et 17h00, une période où Beaumier dira qu’elle « restait en ville pour faire des commissions ».  On ne précisa cependant pas la fréquence ni s’il s’agissait du même genre de commission que celle accordée à Brouillette.

  • Il est bien évident, monsieur Beaumier, que votre femme avait recommencé son ancien travail.
  • On n’en parlait seulement pas.
  • Ce soir-là sur la rue Bureau, c’est qu’elle avait fait un client. Vous n’êtes pas au courant que votre femme ait recommencé son travail, soit celui de racolage volontaire?
  • Non.

Les questions concernant la répartition des dépenses au sein du couple ne permirent pas d’obtenir de réponses claires, alors le coroner revint une fois de plus sur le sujet de la prostitution.

  • Est-ce que c’est arrivé souvent que votre femme avait des commissions après le travail?
  • C’était la première fois.
  • Lorsqu’elle conduisait l’auto, avant de partir de la maison, est-ce qu’elle avait des commissions?
  • Oui, c’était pour acheter du linge aux enfants, chez Bonaprix ça coûte pas cher. Elle allait aussi au Magasin d’Escomptes.
  • Quand êtes-vous allé à l’Hôtel St-Georges la dernière fois?
  • Au moins 1 an et demi, 2 ans.
  • Est-ce qu’elle, elle y allait rencontrer des amis?
  • Non, elle n’en a jamais parlé.
  • Depuis 3 ans, est-ce qu’elle a manqué souvent par maladie?
  • Depuis 3 ans elle n’a pas manqué de travail. Elle avait mal à la tête de temps en temps, mais elle prenait une pilule et ça se passait.
  • Ces maux de tête, depuis combien de temps qu’elle avait ça?
  • Une ou deux fois par semaine. C’était surtout le matin. Les autres jours qu’elle avait mal à la tête, elle disait que c’était à cause qu’elle avait de la misère à digérer. Elle avait été voir le Dr Gauthier, quand elle était enceinte et il lui a dit qu’elle ne pouvait pas avoir d’enfants, car c’était dangereux pour elle. Il lui a dit aussi qu’elle avait un rein faible.

Ça semblait effectivement être le cas, puisqu’à l’autopsie on décrivit les reins de Rita comme « congestifs ».

  • Est-ce que vous-même vous avez eu affaire à la police au sujet de votre femme?
  • En 1957, mais on a gagné notre cause. On avait amené deux personnes, dont Gérard Desfossés, et le 22 décembre on était revenu chez nous passer les Fêtes et la fille avait parlé contre moi au lieu que contre Gérard Desfossés. Je n’avais rien fait.
  • Vous n’avez jamais eu affaire à la police, vous-même?
  • Non.
  • Qu’est-ce que vous pensez de cela une femme qui fait du racolage?
  • Je lui disais souvent que ce n’était pas correct.
  • Vous lui disiez dernièrement?
  • Non, plus dernièrement. Elle travaillait.
  • Avant d’être mariée, est-ce qu’elle faisait du racolage?
  • Oui et jusqu’en 1968.
  • À votre connaissance, quelle a été la dernière fois?
  • Depuis 3 ans, elle est tranquille.
  • Vous êtes surpris de voir qu’elle avait recommencé?
  • Elle n’avait pas d’affaire, on ne manquait de rien.

Le témoin fuyait visiblement la question et, malheureusement, le coroner n’insista pas davantage.

Étrangement, il le questionna ensuite sur la marque de sa voiture, qui lui coûtait 78$ par mois.  En plus d’un autre paiement mensuel de 37$ pour des meubles, Beaumier avait emprunté 200$ à l’automne 1970 pour acheter le foin destiné à ses animaux.

Et encore une fois, le coroner revint sur le sombre métier de sa femme, ce qui permit d’établir que Rita recevait de deux à trois appels téléphoniques par mois à la maison, sans jamais que Beaumier n’en connaisse apparemment la nature.  Elle prétextait alors qu’il s’agissait de faux numéros.

  • Est-ce que dans votre automobile vous avez de la boisson?
  • Non, je n’en traîne jamais.
  • D’après vous, est-ce que votre femme en a pris ce soir-là?
  • Elle n’en prend pas. Elle déteste ça.
  • Est-ce que votre femme vous aurait parlé de d’autre chose?
  • Elle a pas parlé.

Encore une fois, sans raison apparente, le coroner Daigle insistait pour faire un lien entre Rita et l’alcool.  Mais rien n’y fit.  Le rapport d’autopsie était là pour corroborer les dires du témoin.

  • Est-ce qu’elle vous semblait en bonne forme?
  • Oui. J’ai vu une fille qui travaille avec elle. Elle m’a dit qu’elle avait fait des farces jusqu’à 3h00, et ensuite elle a demandé à Mariette de dégarnir les tables parce que « mon mari m’attend ».
  • Vous êtes marié avec votre femme depuis quand?
  • En 1959.
  • Depuis cette période, est-ce qu’il se serait passé des histoires de menaces ou de chantage?
  • Non.
  • Vous-même, est-ce que vous avez eu des menaces ou du chantage?
  • Non.
  • Est-ce qu’il n’y a jamais eu quelqu’un qui en voulait à votre femme ou à vous-même?
  • Non.

Il fut ensuite question que Rita ait été traité par le Dr Pierre Lahaie en 1957 ou 1958, c’est-à-dire avant d’avoir trois enfants avec Beaumier.

  • Quels étaient les meilleurs amis de votre femme?
  • Les waitresses [sic], c’étaient des amies de travail.
  • À part ça?
  • Elle n’en avait pas.

Il fut ensuite question que les Beaumier recevaient très peu de visiteurs à la maison, exception faite du père de Robert qui « venait des fois faire un tour » et un dénommé Lucien Cournoyer, un matelot travaillant sur le bateau Beauport.

En terminant son interrogatoire, le coroner se permit néanmoins un commentaire.

  • Est-ce que vous connaissez ça un monsieur Charles Brouillette?
  • Non.
  • Lui, il connaissait bien votre femme, et ce depuis plusieurs années.

Dans le dossier d’archives, rien ne permet de croire qu’il y ait eu d’autres témoins que Beaumier.

Le verdict final du coroner Daigle apparaît en ces termes : « Mme Rita Beaumier était serveuse aux tables du restaurant Green Pensy de la rue des Forges à Trois-Rivières.  Elle termina son travail vers 3h00 A.M. le 17 janvier et semblait en bonne forme physique et son mari Robert l’attendait dehors dans son automobile.  Elle lui dit qu’elle avait une commission de 5 minutes à faire au 589 Bureau : lui ne semblait pas savoir la nature de cette commission.  Elle décéda dans le lit de M. C. Brouillette du 589 Bureau « des circonstances naturelles » trouble de décompensation [insuffisance] cardiaque ».

Si certaines réponses de Beaumier peuvent entre-ouvrir des portes aux amateurs de conspirations, on peut comprendre que certaines de ses réponses ont pu être données dans la crainte de se voir lui-même accabler de certaines accusations de proxénétisme.  Quelques mensonges ou zones grises de cet ordre ne permettent cependant pas de remettre en question la cause du décès.

Ce qui est certain, c’est qu’il n’existe maintenant plus aucune raison de douter que la mort de Rita Beaumier n’ait pas été naturelle.  Elle ne portait aucune plaie ni autre anomalie externe, tandis que le rapport d’autopsie pointe clairement l’œdème pulmonaire.

Si on a pu se laisser tenter par une histoire de dissimulation, phénomène motivé par le mythe engendré par les résultats de l’enquête de la CPQ, force est d’admettre qu’il faut abandonner l’idée.  Après tout, les documents existent toujours.  Non seulement ils n’ont pas été dissimulés ni détruits, mais ils sont disponibles à une consultation publique.  Une autre prétention de l’affaire Dupont qui s’écroule.

Rita Beaumier aura donc laissé une infime trace dans l’histoire judiciaire trifluvienne en ayant eu la malchance de mourir au moment même de pratiquer ce qu’on appelle encore le plus vieux métier du monde.

[1] Bibliothèque et Archives Nationales du Québec.