Les Faucheurs de vieilles dames

         En 2016, Historiquement Logique publiait une série d’articles sous le titre Les Faucheurs d’enfants, dont le but principal était de revenir sur une affaire qui avait intéressé plusieurs auteurs de documents, dont deux documentaires cinématographiques.  En raison de certaines contradictions et de soupçons envers l’un de ces documents, nous avions senti le besoin d’apporter certaines précisions.  Pour ce faire, nous étions revenus à la base, c’est-à-dire les archives judiciaires.  En l’occurrence, nous avions présenté une enquête de coroner qui n’avait pas été consulté et qui pourtant était un incontournable.

Cette fois, nous n’aurons pas suffisamment de matière pour en faire une série de 9 articles, mais ce sera l’occasion de revenir sur l’importance des documents légaux.  Dans le cas d’une affaire judiciaire qui fut marquée par un procès, le dossier accessible aux chercheurs est souvent volumineux et très détaillé.  Il suffit alors d’accepter d’y investir le temps nécessaire pour raconter l’histoire avec un excellent niveau de fiabilité et de rigueur.

Le problème avec les cas non résolus, c’est qu’il n’y a pas eu de procédures judiciaires sérieuses, ce qui fait en sorte que le dossier est encore dans les mains de la police, tout dépendamment de l’époque.  Ceci a pour effet qu’il reste très peu de documents légaux accessibles au public.  Parmi eux, on compte bien sûr les enquêtes de coroner.

Contrairement à la série Les Faucheurs d’enfants, les cas exposés dans Les Faucheurs de vieilles dames n’ont pas fait l’objet d’une grande attention médiatique, et encore moins de la part de documentalistes ou enquêteurs en herbe.  Et c’est tant mieux!  Ainsi, nous pourrons nous concentrer sur ces dossiers de manière à ne pas subir les opinions parasitaires.

Les cas rassemblés ici l’ont été après un survol d’un document sur lequel je travaille depuis quelques années et qui consiste à rassembler les résumés d’un plus grand nombre possible d’affaires de meurtres ou de disparitions non résolues.  C’est en travaillant à élaborer des résumés avec l’aide de certains articles de journaux qu’une première question s’est imposées d’elle-même.  À la fin des années 1980 et au début des années 1990, on dénombre des meurtres de femmes âgées dans la région de Montréal qui soulèvent un doute.  À première vue, ces affaires semblaient avoir des points en commun.  Est-ce que ce doute pourrait résister à une étude plus exhaustive?

C’est la question à laquelle nous tenterons de répondre.

Germaine Désilet[1]

Le 1er juin 1991, vers 11h00, des bénévoles rattachés à un comité de Saint-Léonard qui se consacrait aux visites des malades et des personnes en perte d’autonomie, se sont rendus à l’appartement 17 du 5799 est, rue Jean-Talon.  Deux sœurs habitaient à cette adresse : Germaine Désilet, 80 ans[2], et Émilienne Désilet, 75 ans.  Handicapée, Émilienne se déplaçait uniquement en fauteuil roulant.

Les bénévoles s’inquiétaient puisque Germaine devait donner sa réponse à une invitation à participer à une soirée festive qui approchait à grands pas.  Évidemment, on avait tenté de joindre les sœurs par téléphone, et cela à plusieurs reprises au cours des jours précédents, mais le silence devenait de plus en plus inquiétant.  En fait, la ligne sonnait continuellement comme engagée.

Une fois que le concierge Simon Lamarche eut ouvert la porte de l’appartement, les bénévoles entrèrent.  Leur attention fut aussitôt retenue par un désordre monstre.  Lorsqu’ils tentèrent enfin d’ouvrir la porte de la chambre à coucher, Lamarche put entrevoir l’une des sœurs menottée, étendue à plat ventre.  Quant à l’autre sœur, son corps empêchait la porte de s’ouvrir davantage.  Rapidement, on téléphona au 911.

Selon le rapport du coroner, c’est un « technicien » qui passa par une fenêtre afin de voler au secours des vieilles dames, alors que selon La Presse c’était un policier.  Ainsi, on comprit que Germaine, étendue sur le plancher, était morte depuis un certain temps, alors qu’Émilienne était bâillonnée, menottée, mais toujours vivante.  D’après ce que le coroner Roger C. Michaud écrira plus tard dans son rapport, elle présentait « un état de déshydratation très important ».  On la conduisit immédiatement à l’hôpital Maisonneuve-Rosemont.  Malheureusement, dans le cas de l’aînée, le Dr Jacques Pyram ne put que constater le décès, à 12h01 le 1er juin.

Une enquête criminelle s’est rapidement ouverte, permettant de comprendre que les sœurs Désilet avaient été enfermées depuis cinq jours.  Après avoir récupéré un minimum de ses forces, Émilienne put raconter aux policiers ce dont elle avait été témoin.  Le 27 mai 1991, Émilienne serait donc sortie de l’appartement vers 10h30, au 3ème étage, pour récupérer son courrier.  À son retour au logement, elle s’était retrouvée face à quatre individus qui se tenaient déjà à l’intérieur.  Sa sœur était menottée, bâillonnée et attachée, gisant sur le plancher de sa chambre.  Rapidement, Émilienne s’est retrouvée dans la même situation.  Une fois les deux sœurs immobilisées, les quatre voleurs, qui portaient des gants, ont pris les bijoux et l’argent avant de quitter les lieux.

La consultation de l’enquête du coroner nous permet d’apprendre des détails qui n’ont jamais été publiés dans les journaux.  Ainsi, c’est à 11h48, toujours le 27 mai, que le « 911 reçoit l’appel numéro 91052701912 et lorsque les préposés répondent 911 Nine One One, l’homme au bout du fil répond Oui et … check at 5799 Jean-Talon East, the third floor, there’s et … two ladies just got robbed.  Le préposé actionne le rappel automatique mais personne ne répond.  Terminé à 11 :49 :05.  Cassette 5 à 15.  Suite à cet appel anonyme provenant d’une cabine téléphonique de la station de métro Iberville, le message est relié à deux patrouilleurs de la SPCUM[3] poste 54.  Le répartiteur leur mentionne que deux femmes auraient été volées au 3ème étage du 5799 Jean Talon Est.  Ils arrivent sur les lieux à 11h56.  Après être montés au 3ème étage, ils ont vérifié le corridor, n’ayant pas de précision concernant le numéro d’appartement.  Il n’y avait rien d’anormal selon le rapport.  Aucun bruit suspect ou autre.  Aucune odeur.  Aucun témoin n’a été vu sur place.  Ils sont redescendus et ont quitté à 12h05 »[4].

Est-ce qu’une investigation plus poussée de la part de ces deux policiers aurait pu sauver la vie de Germaine Désilet?

Le même jour, à 16h53, « le constable Gauthier du poste 54 dit qu’il vient de recevoir un appel anonyme d’un monsieur qui lui dit qu’au 5805 Jean-Talon Est, appartement 7, il y aurait deux bonnes femmes attachées.  La préposée dit qu’elle envoit [sic] quelqu’un voir ça.  Il s’agit ici de l’appel no 9105270362.  Suite à cet appel 91052703262, un policier du poste 54 se rend donc au 5805 Jean Talon Est, appartement 7 et y arrive à 16h45.  On lui a dit que deux femmes y seraient attachées à l’intérieur.  Il fait le tour, rencontre un couple âgé et constate qu’il ne semble y avoir rien d’anormal à cet endroit.  Il quitte les lieux à 17h07 ».

C’est donc dire que la police possède toujours l’enregistrement de la voix de l’un des voleurs.

Le coroner ajoutera à propos d’Émilienne :  « Elle avait des ecchymoses au visage, les lèvres gercées et les yeux bouffis.  Comme elle était adossée à la porte de la même chambre, les policiers ont dû forcer la fenêtre pour y entrer ».

Selon le concierge Lamarche, les sœurs Désilets étaient des femmes très sympathiques et habitaient ce logement depuis plusieurs années.  Quant au coroner Roger C. Michaud, « l’état de conservation et les circonstances entourant le décès suggèrent que la date de décès mentionnée ci-haut est compatible avec les faits ».  Parmi les causes probables du décès, il en mentionnait trois : « asphyxie par suffocation, insuffisance respiratoire secondaire à une bronchopneumonie d’aspiration, agression physique par bâillon, menottes et immobilisation ».

On y apprend également que le corps a été identifié le 3 juin par Jacques Roy, le fils de la victime.  L’autopsie a été pratiquée le même jour par le Dr Claude Pothel.  En effet, on souligne que Mme Désilet souffrait de sclérose en plaques.  Son corps présentait un « début de changements putréfactifs [sic], coloration verdâtre de l’épiderme autour de l’ombilic, du flanc droit et du quadrant inférieur droit de l’abdomen.  Il y a plusieurs plaques de macération épidermique, friables et à divers endroits de la surface corporelle ».

La description physique permet de savoir que Germaine pesait 123 livres et mesurait 5 pieds et 2 pouces, ce qui ajoute à sa vulnérabilité.

La plupart du temps, la description des blessures permet de comprendre un peu mieux ce qui s’est passé.  Dans ce cas-ci, le pathologiste a constaté « plusieurs signes traumatiques sur la surface corporelle.  Entre autres, un ruban gommé mesurant 5,2 cm de large recouvre la bouche et maintient en place un large morceau de tissu blanc qui sert de bâillon et qui déborde sur la joue droite.  Il y a présence de vomitus [sic] brun jaunâtre sur les lèvres, les joues et autour des yeux.  Il n’y a pas d’évidence de pétéchies au niveau des paupières, des conjonctives et de la muqueuse buccale.  Le tissu blanc servant de bâillon est un t-shirt et la partie enfoncée dans la bouche mesure 6 X 5 cm.  Ce tissu est souillé de vomitus.  Il n’y a pas obstruction de la partie postérieure du larynx.  Le ruban adhésif fait plusieurs fois le tour du thorax et de l’abdomen pour maintenir les bras.  Il y a présence de plusieurs empreintes ecchymotiques au niveau de la surface corporelle ».

De plus, la victime présentait une fracture de « la 5ème côte à droite en antéro-latéral ».  Toutefois, le coroner fit remarquer que les os étaient « friables et ostéoporotiques ».  Selon certaines de ses conclusions, « il appert donc que les liens utilisés ont diminué la capacité de ventilation de la victime, ceci associée à la présence d’un lien sur la bouche et la présence d’un bâillon dans la bouche retenue par ce ruban gommé.  Il y a eu asphyxie progressive par insuffisance respiratoire.  Dans ces [sic] conclusion[s], le pathologiste, le Dr Claude Pothel note qu’il « est vraisemblable de croire à une période de survie plus ou moins longue, d’un minimum de 24 heures » ».

Chose peu courante dans les rapports de ce genre, le coroner fait mention de son hypothèse : « il est plausible que les individus qui ont perpétré le vol au domicile des sœurs Désilet aient averti, aussitôt leur méfait commis, les autorités du 911.  Il va sans dire que le premier appel était incomplet quant aux directives.  Par contre, il indiquait clairement le 5799 Jean-Talon Est 3ème étage.  Les policiers sur les lieux n’ont fait que visiter le secteur sans s’informer de la présence de deux dames qui pourraient manquer à l’appel et ne se sont pas donnés la peine de vérifier.  Comme le mentionne le pathologiste, il est également très plausible de penser qu’une vie humaine aurait pu être sauvée ».

Quant au second appel, « quoique beaucoup plus imprécis que le premier », il « aurait dû attirer l’attention des préposés du poste 54 », précisa encore le coroner Michaud.

L’étude de ces documents ne permet évidemment pas de jouer les voyeurs et de savoir comment la survivante de ce drame a surmonté ses peurs.  Toutefois, on sait qu’Émilienne s’est finalement éteinte le 24 août 1992.

Yvette Latulippe

Le 16 avril 1992, une dizaine de mois après l’agression commis envers les sœurs Désilet, le corps d’Yvette Latulippe, 67 ans, était retrouvé à l’intérieur de son appartement du 6005, 28e Avenue à Rosemont, Montréal.  Les premières constatations permirent de voir que la dame avait été poignardée.  C’est un ami qui séjournait en Floride qui s’est inquiété de ne plus avoir de réponse à ses appels. Il avait donc demandé à la concierge, Lorraine Audet, d’aller vérifier.  « En poussant la porte de l’appartement qui n’était pas verrouillée, le concierge y a fait la macabre découverte.  Le corps inanimé de la sexagénaire reposait contre le sol, un couteau dans l’abdomen.  Selon les premières constatations des policiers, la dame aurait été poignardée à plusieurs reprises par son ou ses agresseurs et elle aurait eu la gorge tranchée.  L’appartement de la victime semble avoir été fouillé de fond en comble ce qui porte les enquêteurs à croire que le vol pourrait être le mobile du crime ».

La police croyait aussi qu’Yvette avait ouvert la porte à son ou ses agresseurs.  Un élément comme celui-là porte souvent à croire que la victime connaissait son agresseur.  En fait, pas nécessairement.  Lorsqu’il n’y a aucune trace d’effraction on doit en déduire plus spécifiquement que la victime a laissé entrer son ou ses agresseurs sans se méfier, ce qui veut dire qu’elle le connaissait ou alors que cette personne a réussi à gagner sa confiance.

Yvette a été identifiée formellement par son co-locataire, Roger D’Amours.

Selon le rapport du coroner Yves Lambert, daté du 1er mars 1994, la « cause probable » de la mort serait attribuable à une « hémorragie interne massive secondaire à une perforation de l’aorte thoracique ».  L’autopsie parle d’arme tranchante et de « multiples plaies pénétrantes », sans toutefois préciser le nombre exact.  Les analyses permirent de déterminer que la victime avait un taux d’alcoolémie de 68 mg/100 ml dans le sang au moment de sa mort[5].

Ce sont là tous les détails contenus dans le rapport du coroner.

Yvette Groleau-Gariépy

Le 24 mai 1992, un peu plus d’un mois après le meurtre horrible de Mme Latulippe, une troisième femme âgée était assassinée dans son logement du 4440 rue Mercier, à Montréal.  Yvette Groleau-Gariépy avait 81 ans.

Selon La Presse, c’est une femme âgée dans la quarantaine qui s’occupait d’elle occasionnellement qui s’inquiéta de son silence.  En pénétrant dans le logement, celle-ci se retrouva devant le corps de Mme Groleau-Gariépy, qui gisait dans sa cuisine, face contre le plancher.  Elle alerta immédiatement la police.

C’est un médecin d’Urgence-Santé qui constata le décès sur place.  Pourtant, le rapport du coroner offre une version complètement différente des circonstances entourant la découverte du corps.  Selon lui, c’est vers 11h00, le 25 mai 1992, que Florian Benoît, le propriétaire de l’immeuble, s’est rendu à l’appartement de Mme Groleau pour y « chercher une clé » et c’est à ce moment qu’il fit la triste découverte.  Le corps présentait déjà une certaine rigidité cadavérique.  Toutefois, rien n’aurait été déplacé à l’intérieur du logement.

Dans La Presse du 26 mai on pouvait lire que « le vol d’une somme d’argent indéterminée serait la principale hypothèse actuellement étudiée par les policiers de la CUM chargés d’élucider l’assassinat d’une octogénaire dont le cadavre transpercé de plusieurs coups de couteau a été retrouvé hier matin, à l’intérieur de sa résidence du plateau Mont-Royal ».

La veuve de 81 ans était morte depuis environ 12 heures lorsqu’elle a été découverte.  On la disait encore « assez autonome » dans ce logement qu’elle habitait depuis une trentaine d’années.  « C’est au moment où des employés de la morgue s’apprêtaient à transporter le cadavre qu’ils ont constaté des marques évidentes de coups de couteau à la poitrine », précisa Marcel Laroche dans La Presse.  Les policiers retrouvèrent la prétendue arme du crime, « un couteau de cuisine que l’assassin avait lancé dans un champ vacant, à quelques pas des lieux du crime ».

Dans son rapport daté du 3 juin 1994, le coroner Claude Paquin parlait de « causes probables du décès », et bien que l’expression soit au pluriel, il n’en écrivait qu’une seule : « hémorragie interne et externe secondaire à [une] plaie pénétrante à la poitrine fait par un instrument piquant et tranchant ».

Ce rapport nous apprend également que le corps de la victime a été identifié par sa nièce, dont le nom n’est cependant pas mentionné.  L’autopsie a été réalisée par le Dr André Lauzon le 26 mai 1992.  Ce dernier nota la présence d’une dizaine de plaies fait par un « instrument piquant et tranchant ».  L’une de ces plaies avait été faite au cou, une autre dans la partie supérieure droite du dos, une autre au bras gauche et finalement 7 à la partie droite de la poitrine.  « La plupart de ces lésions sont situées au côté droit du corps et plusieurs présentent une trajectoire de gauche vers la droite », écrira le Dr Lauzon.

De plus, le Dr Lauzon spécifia que « neuf de ces lésions sont nettement superficielles et peu profondes.  Une seule plaie indique que la lame a pénétré la paroi thoracique et a lacéré le cœur, la veine-cave inférieure de même que le foie avec hémorragie interne significative secondaire.  La lame a emprunté une trajectoire d’avant à l’arrière, du haut vers le bas et légèrement de gauche à droite pour pénétrer sur 8 cm de profondeur.  La lame a provoqué une hémorragie qui compte tenu de l’âge et de l’état de santé physique de la patiente, a directement entraîné le décès ».

Soulignons également que le Dr Lauzon a indiqué n’avoir trouvé aucune plaie de défense aux mains ou aux avant-bras, ce qui peut nous laisser croire que Mme Groleau n’a jamais eu le temps de réagir à l’attaque ou qu’elle se soit figée devant son agresseur.  Finalement, il ajouta que « cette dame était porteuse d’une athérosclérose coronarienne sévère avec rétrécissements coronariens multifocaux de l’ordre de 85% de la lumière originale ».

Quant à aux analyses toxicologique, on retrouva uniquement des traces de Nordiazépam[6].

Conclusion

D’abord, les meurtres des dames Désilet, Latulippe et Groleau présentent un point commun : un cambriolage qui a mal tourné.  Toutefois, quant au jeu des similitudes, il semble qu’on doive s’arrêter là.  En effet, dans le premier cas, les quatre voleurs ne semblaient pas avoir d’intention de tuer même si leur négligence a fini par causer la mort de Germaine Désilet.  Dans le cas de Mme Latulippe, on ignore le nombre exact de suspects, tout comme dans celui de Mme Groleau d’ailleurs.  Le mode opératoire est également différent : Mme Désilet est morte étouffée alors que Mme Latulippe et Mme Groleau ont été poignardées à de multiples reprises.  Dans ces deux cas, l’intention criminelle était présente.

Pour créer un lien solide entre ces deux derniers meurtres, il nous faudrait évidemment plus de renseignements.  Seuls les enquêteurs de la police sont qualifiés pour nous dire si on serait en droit ou non de lier ces deux crimes.

En ce qui nous concerne, il n’y a pas de lien sérieux entre ces trois affaires, mais le fait que ces meurtres de vieilles dames aient eu lieu à des dates rapprochées à Montréal dessinerait-il une tendance criminelle?  Y a-t-il eu d’autres vagues de meurtres semblables?

Espérons seulement qu’on finira un jour par en apprendre davantage sur ces crimes odieux.  Certes, qui voudrait d’une société où on assassine froidement ses aînés?


Médiagraphie :

Martin Pelchat, « Sordide attaque contre deux femmes âgées », La Presse, 2 juin 1991.

Enquête du coroner Roger C. Michaud, 64-291, 6 avril 1992.

« Sexagénaire poignardée à mort », La Presse, 18 avril 1992.

Rapport du coroner Yves Lambert, 84357, 1er mars 1994.

Yvette Groleau (Gariépy) est né le 11 décembre 1910.  Son père était Ovila Groleau et sa mère Malvina Gauthier.  Elle avait été mariée à un certain Arthur Gariépy.

Marcel Laroche, « Le vol serait le mobile du meurtre d’une dame de 81 ans tuée à coups de couteau », La Presse, 26 mai 1992.

Rapport du coroner Claude Paquin, 3 juin 199[?]


[1] Parmi les sources consultées, on retrouve aussi le nom sous la forme de « Désilets ».

[2] Germaine est née le 23 novembre 1910.

[3] Sécurité Publique de la Communauté Urbaine de Montréal.

[4] Enquête du coroner.

[5] À titre de comparaison, le taux maximal d’alcoolémie dans le sang pour conduire un véhicule moteur est de 80mg/100 ml.

[6] Anxiolytique de la famille des benzodiazépines.

Publicités

Le meurtre gratuit de Cynthia Crichlow

(Photo: La Presse)

Le 15 avril 1997, Cynthia Crichlow, 24 ans, était passagère dans un véhicule qui roulait à Montréal sur l’autoroute Ville-Marie, dans le secteur du Palais des Congrès, lorsqu’une pierre de 4 kilos traversa le pare-brise pour venir l’atteindre à l’abdomen.  Selon La Presse, il s’agirait plutôt de deux roches de 4 kilos lancées depuis le viaduc surplombant l’autoroute Ville-Marie.  Toutefois, l’enquête du coroner ne parle que d’une seule pierre.

Le drame s’est produit vers 22h30.  Cynthia venait de terminer son travail et rentrait chez elle, à Côte-Saint-Paul.  Elle travaillait au Centre de traitements des documents de la Banque Nationale.  « La roche n’a même pas touché au tableau de bord et a frappé directement Mme Crichlow en plein ventre ».  Sa collègue, qui se trouvait au volant, ne prit même la peine de s’arrêter et roula jusqu’à l’urgence du centre hospitalier Angrignon.  À 23h40, elle entrait en salle d’opération mais à 3h00 son décès était constaté.  L’impact avait causé l’éclatement du foie et de graves dommages internes.

Dans La Presse du 19 avril 1997, son père, Denis Crichlow, parlait ainsi de la ou des personnes responsables de la mort de sa fille : « s’ils ne sont pas punis par la loi, qu’ils le soient au moins par la culpabilité.  […] M. Crichlow, chauffeur d’autobus à la STCUM, a indiqué que tous tentaient toujours tant bien que mal de se remettre de la soudaine disparition de la jeune femme, qui devait se marier le 19 juillet avec Réjean Lecours, 27 ans, avec qui elle vivait depuis plusieurs années ».

Bien sûr, M. Crichlow profita de l’occasion pour lancer un cri du cœur afin de demander aux autorités de tout faire en leur possible pour retrouver le ou les coupables.  Résiliant et sage, il ajoutait : « il existe certains passages piétonniers au-dessus des autoroutes qui sont munis de clôtures pour éviter justement ces attaques.  Je ne vois pas de raison valable pour que cette mesure préventive ne soit pas généralisée, notamment au niveau du passage où Cynthia a été tuée ».

Si La Presse commettait l’erreur de placer Cynthia au volant, on y rapporta cependant les impressions du ministre des Transports, Jacques Brassard : « On a envisagé un certain nombre de mesures qui pourraient empêcher ce genre d’acte criminel ».  Brassard souhaitait discuter avec la Ville de Montréal avant d’entamer quoi que ce soit.  S’il admit que des actions pouvaient être prises « assez rapidement », il souligna aussi « la difficulté de rendre parfaitement sécuritaires les quelques 6 000 structures semblables au Québec ».

On s’en doute, l’enquête menée par le sergent-détective Raymond Poirier manquait dangereusement d’indices.  En fait, on manquait tellement d’éléments pour explorer une première piste qu’on demanda à la Sûreté du Québec (SQ) une liste des événements similaires commis sur le territoire provincial.

Le 10 mai 1997, toujours dans La Presse, on apprenant que la police était sur « une piste intéressante », ce qui poussa le journaliste Marc Thibodeau à écrire : « le policier, avare de commentaires, s’est contenté de préciser que les enquêteurs avaient obtenu des informations prometteuses la semaine dernière au sujet de ce drame, qui a suscité bien des réactions au cours du dernier mois ».  Pour sa part, le porte-parole du Service des travaux publics pour la Ville de Montréal, Philippe Briand, soulignait le fait qu’aucune mesure n’était envisagée pour corriger la situation, ajoutant au passage que « nous n’avons reçu aucune demande politique à ce sujet », comme s’il fallait absolument un ordre gouvernemental pour agir.  Pour expliquer cette inaction, il ajouta : « c’est la première fois qu’un tel incident se produit à cet endroit, malgré toutes ces années.  Une telle mesure ne risquerait-elle pas d’être excessive? ».

Le 3 juin 1997, trois autres victimes vinrent s’ajouter à la liste.  Selon le compte rendu de Georges Lamon dans La Presse, il semble que ces trois personnes ait été victimes de la même pierre, qui pesait apparemment 5 kilos.  Elle aurait d’abord fendu le réservoir d’un premier véhicule, dont le conducteur s’est aperçu seulement plus tard de l’incident.  Puis une Toyota Tercel 1996 conduite par Denis Lefebvre fut atteinte à une roue.  « Quand je me suis engagé dans le tunnel, une dizaine d’autos y circulaient et je n’en ai vu aucune éviter la pierre […].  Je n’ai vu non plus de camions en avant.  Je n’ai pu l’éviter et je l’ai frappé avec ma roue.  J’ai été obligé de m’arrêter et de changer de roue.  Ça me coûte 295$.  J’ai été vraiment chanceux car si la pierre est tombé d’en haut … c’était une question de secondes ».

Denis Lefebvre, avec la pierre qui a endommagé son véhicule quelques semaines après le meurtre de Cynthia Crichlow (photo: La Presse).

La troisième victime fut Eric Sardano, qui roulait à environ 75 mètres derrière le véhicule de Lefebvre.  Dans son cas, sa Pontiac Sunfire 96 a subi des dommages évalués à 1 500$.

L’enquête du coroner nous apprend quelques détails supplémentaires.  D’abord, Cynthia est née le 4 décembre 1972.  Les causes de sa mort sont décrites en trois étapes : « traumatisme abdominal, lacération du foie, choc hémorragique ».  Si on ne précise pas l’identité de la conductrice, on mentionne toutefois que Cynthia était bien assise du côté passager et que le véhicule circulait « sur l’autoroute Ville-Marie direction Ouest, lorsqu’elle fut atteinte à la partie inférieure droite du thorax, par une pierre qui venait de traverser le pare-brise. La conductrice du véhicule se dirigea alors instantanément vers le Centre Hospitalier Angrignon, où madame Crichlow arriva en état de choc. On diagnostica [sic] une hémorragie abdominale pour laquelle madame Crichlow fut opérée d’urgence, mais sans succès ».  Comme on l’a vu par les journaux, son décès fut constaté à 3h00 dans la nuit du 16 avril 1997.

Quant à l’arme du crime, le coroner José-Luis Labarias décrit la pierre comme ayant une dimension de 20X4 cm et pesant 4 kilos.  Il souligna : « L’accident s’est produit au moment où le véhicule circulait sous la Palais des Congrès de Montréal, au niveau des panneaux de signalisation indiquant la sortie rue Université. Ces panneaux de signalisation sont attachés au muret de contention d’une des passerelles qui surplombent l’autoroute Ville-Marie. À cet endroit, au niveau de la troisième voie et à droite, il y a une séparation de 30 cm entre deux panneaux de signalisation et c’est à travers cet espace que la pierre a été jetée.  Cet endroit a été identifié formellement par la conductrice du véhicule. Une autre pierre, de taille semblable à celle trouvée non loin du lieu de l’accident, fut également trouvée. Ces pierres proviennent de l’espace vert du métro Place d’Armes, lequel donne sur le Palais des Congrès. Une distance de dix mètres sépare la porte de ce métro de l’endroit où la pierre a été lancée. Une quarantaine d’incidents ont été rapportés dernièrement sur les passerelles surplombant les autoroutes du territoire de l’île de Montréal. Dans la majorité des cas, des enquêtes n’ont pas été menées du fait que ces incidents n’ont pas porté de conséquence, si ce n’est dans un unique cas où l’on a enregistré des lésions corporelles graves. Dans les autres cas, on rapporte surtout des dommages causés aux véhicules circulant sur l’autoroute Ville-Marie, dans le secteur du centre-ville ».

Parmi ses recommandations, le coroner Labarias soulignait : « je recommende [sic] à la Ville de Montréal et au Ministère des Transports, de conclure un accord très rapidement dans le but d’installer une protection efficace des passerelles qui enjambent l’autoroute au niveau du métro Place d’Armes, afin d’éviter que tout projectile puisse être jeté du haut de celles-ci et porte atteinte à la sécurité des automobilistes. Je recommende [sic] à la Ville de Montréal, de retirer la pierre concassée de l’espace vert se trouvant devant la porte de Métro Place d’Armes, et de la remplacer par un revêtement fixe. Ces fragments de pierre peuvent servir de projectiles et provoquer des réflexes dangereux pour les automobilistes circulant sur l’autoroute, nuire à leur visibilité ou même endommager leur pare-brise ».

Si le coroner parlait d’une quarantaine d’incidents, les journaux n’en mentionnèrent que trois ou quatre.  Est-ce là la preuve d’un jeu morbide auquel s’adonnaient quelques joyeux lutins?

Le 4 avril 1998, La Presse apprenait à ses lecteurs l’annonce selon laquelle le ministère des Transports, la Ville de Montréal et la police de la CUM (maintenant SPVM) procéderaient bientôt à l’installation de clôtures sur le site.  On estimait les coûts à 150 000$.  Les travaux furent amorcés seulement en novembre 1998.

Malheureusement, il semble que l’enquête policière n’ait donné aucun résultat par la suite.  Vingt ans plus tard, est-il encore possible de recueillir des témoignages ou des indices suffisamment importants pour permettre de faire avancer le dossier?


Médiagraphie :

Marc Thibodeau, « Ça prend un drame pour faire bouger le gouvernement », La Presse, 19 avril 1997.

Marc Thibodeau, « Mort de Cynthia Crichlow : la police suit une piste intéressante », La Presse, 10 mai 1997.

Georges Lamon, « Trois autres automobilistes victimes d’une pierre sur la chaussée du tunnel Ville-Marie », La Presse, 3 juin 1997.

Martin Pelchat, « Des travaux pour éviter un autre drame sur l’autoroute Ville-Marie », La Presse, 4 avril 1998.

Sophie Brouillet, « Autoroute derrière les barreaux », La Presse, 21 novembre 1998.

Enquête du coroner José Luis Labarias, 1997.

 

Une association qui se termine dans le sang

Le photographe J.-N. Laprès

En affaires, il arrive que des succès franchissent les époques.  Leur nom ou leurs produits parviennent à se transmettre à travers les générations.  Mais le nom du studio de photographie Laprès & Lavergne ne soulève certainement aucun souvenir en vous.  Pourtant, on leur doit des clichés légendaires comme celui d’Honoré Mercier ou du poète Émile Nelligan.  Sans doute maintenant écarquillez-vous les yeux en disant « mais, oui! ».  C’est ce studio qui a croqué sur le vif des personnages célèbres de notre histoire, allant jusqu’à s’infiltrer dans l’enceinte d’une prison pour tirer un plan lors d’une condamnation à mort, celle de Tom Nulty, le 20 mai 1898.  Les photographes qui défient les interdits pour obtenir de bons clichés ne datent donc pas d’aujourd’hui ni des journaux à sensation comme le défunt Allô Police.

En son temps, comme en fait foi plusieurs articles de journaux, le nom de J.-Napoléon Laprès était devenu synonyme de succès.  On le qualifiait même d’artiste photographe.  En 1902, il partageait déjà un studio au 360 rue St-Denis avec un certain Jules Lavergne.  Cette année-là, La Patrie écrivait à leur sujet que les deux associés méritaient leur renommée en raison de « leur exquise urbanité et à leur grand sens artistique ».

Nelligan
Ce cliché du poète Émile Nelligan, réalisé par J.-N. Laprès, compte parmi ses plus célèbres photos.

Des années plus tard, cependant, leur association prit fin dans des circonstances qui restent, plus d’un siècle plus tard, bien loin d’être éclaircies.  Rien ne prédisait cette rupture, semble-t-il, et encore moins la fin sanglante de cet échec.

Qu’est-ce qui aurait conduit à ce drame?  Selon Daniel Laprès, un descendant de la famille de l’assassin, son ancêtre n’acceptait pas que son ancien partenaire utilise toujours son nom sur l’affiche du studio.  Après tout, le nom de Laprès dans cette association d’affaires était sans doute plus « vendeur » que celui de Lavergne.  C’est d’ailleurs ce que confirme un article publié dans La Patrie au lendemain de la fusillade[1].

Qui fut le gros méchant dans cette affaire?  En faut-il réellement un?

Le 30 septembre 1914, Jules Lavergne se trouvait dans les bureaux du célèbre studio montréalais, au 360 rue St-Denis, en compagnie de son fils René, 20 ans, ainsi que de quelques employés.  D’après un article publié dans La Patrie au lendemain du drame, on arrive à dresser un premier portrait de la situation.  Il était à peu près 15h00 lorsqu’Armand Labelle, un employé du studio, prit un appel téléphonique.  Au bout du fil, quelqu’un lui demanda de faire le message à Jules Lavergne de rester au commerce jusqu’à 17h00 puisqu’une femme souhaitait apparemment l’y rencontrer.

À l’heure prévue, ce n’est cependant pas une quelconque cliente qui se présenta à l’atelier, mais J.-N. Laprès lui-même.  Selon un autre employé du nom d’Émile Fortier, Laprès aurait alors dit : « enlevez mon nom de l’enseigne de votre établissement ».  Lavergne répliqua qu’il avait payé 4 000$ pour avoir le droit de continuer d’utiliser le nom de son ancien partenaire.  Lavergne aurait même ajouté : « vous n’avez rien à faire ici.  Ne m’importunez pas. »

Toujours selon cette même source, Laprès aurait alors offert de racheter son nom, mais Lavergne refusa en spécifiant qu’il n’avait pas l’intention de vendre son atelier.  C’est à ce moment que Laprès aurait lancé sa phrase assassine : « dans ce cas, vous ne vivrez pas assez longtemps pour en jouir ».  Au même instant, Laprès sortit deux armes de poings de ses poches, ouvrant le feu sur René Lavergne et Fortier.  Fortier ne fut cependant pas touché, tandis que le jeune homme de 20 ans s’effondra en disant : « je suis blessé à mort ».

René Lavergne, l’une des deux victimes de Laprès.

Pendant ce temps, Jules Lavergne tentait de se réfugier dans la chambre noire et un combat au corps à corps s’ensuivit.  Lavergne aurait réussi à le désarmer de l’un de ses revolvers, mais deux balles finirent par s’engouffrer sous sa peau.  Il se traîna avant d’aller mourir sur le balcon arrière du studio.  « Quelques secondes après une dernière détonation était entendu et M. Laprès était blessé d’une balle qui lui traversait les chairs de la poitrine et se logeait sous son aisselle gauche », pouvait-on lire dans La Patrie.  Avait-il planifié de s’enlever la vie après avoir assouvi sa vengeance?

À l’arrivée d’un constable, René Lavergne aurait dit en désignant l’ancien associé de son père : « voici l’homme qui nous a tirés mon père et moi ».

René Lavergne fut opéré le 7 octobre par le Dr Bazin, assisté du Dr Wilfrid Derome, qui venait tout juste de fonder son laboratoire de médecine légale à Montréal.  Après l’intervention, René obtint son congé de l’hôpital.  On le retourna chez sa mère, au 223 rue Durocher à Montréal, pour lui permettre de se reposer.  Malheureusement, sa blessure s’infecta et il s’éteignit le 23 octobre.  La Patrie ne manqua pas de souligner qu’il était fils unique.  De plus, le crime de Laprès se transformait maintenant en double meurtre.

Le 24 octobre 1914, le surintendant de l’Hôpital général de Montréal, le Dr Bourne, écrivait au coroner Biron pour l’informer, en anglais, que « René Lavergne, 222 Durocher St., a été admis à l’hôpital dans la soirée du 30 septembre 1914 ».  Il portait une plaie d’entrée près de sa clavicule gauche mais aucune plaie de sortie.  Le projectile fut retrouvé dans la colonne vertébrale, celle-ci ayant été sectionné.  Si René avait survécu, il n’aurait jamais retrouvé l’usage de ses jambes.  Une parcelle de l’os fut également retirée.

L’autopsie permit de décrire la victime comme un homme de 5 pieds et 8 pouces, en plus d’établir que la cause de la mort était la pneumonie.  Le coroner Biron procéda ensuite à son enquête.  Parmi les premiers témoins entendus, on retrouva les docteurs Derome et MacTaggart, les deux médecins légistes les plus en vogue pour l’époque dans la région de Montréal.  Ceux-ci déposèrent leur rapport d’autopsie.

Jules Lavergne. Son association avec le photographe Laprès se termine dramatiquement.

Henri Leblanc viendra témoigner à l’effet qu’il avait trouvé un revolver sous les mains du père Lavergne.  En pénétrant dans le studio, il avait vu le père Lavergne et son fils gisant par terre.  « J’ai trouvé un revolver presqu’en dessous des mains de Lavergne père », dira-t-il selon le peu de détails rapportés dans le document qui nous reste aujourd’hui de l’enquête du coroner.  Plus tard, Leblanc avait aussi retrouvé sur le plancher des morceaux de la crosse du revolver et un projectile « écrasé » qui se trouvait près de l’entrée de la chambre noire.  Leblanc remit au coroner deux douilles (étuis) et trois cartouches.

Le fils Lavergne aurait eu la force de redresser sa tête pour dire à Leblanc : « C’est Laprès qui nous a tiré ».  Sur ces paroles, Laprès serait sorti d’une pièce et Leblanc avait trouvé le courage de procéder à son arrestation.  Du revolver de Laprès, il remit au coroner quatre douilles et une cartouche.  « Laprès m’a dit qu’il s’était défendu », ajouta Leblanc.

Armand Labelle, du 1207 St-André, affirma ne jamais avoir vu de revolver dans l’atelier de Lavergne.  Vers 17h10, Lavergne aurait été demandé au téléphone et on a alors dit qu’une certaine Mme Desbois viendrait.  Est-ce à dire que Laprès avait poussé l’audace de tendre une pièce en utilisant un nom fictif?  Un témoin viendra d’ailleurs expliquer que Lavergne aurait dit : « il me semble que c’est Laprès qui a téléphoné ».  Voilà qui appuie cette thèse de guet-apens.

Quoiqu’il en soit, Labelle rapporta ensuite l’échange suivant entre les deux anciens associés :

  • Combien vendez-vous votre atelier?, aurait demandé Laprès.
  • Laissez-moi, répliqua Lavergne. Je ne veux pas avoir affaire avec vous.

C’est ensuite que Lavergne lui aurait demandé de quitter les lieux, mais on connait la suite.  Mais un autre témoin rapporta que le fils Lavergne aurait aussi répondu que « c’est mon héritage, l’atelier je le garde ».  C’est alors que Laprès aurait plongé une main dans sa poche pour sortir un revolver qu’il pointa d’abord sur le fils.  Ce dernier est tombé rapidement.  Lavergne père a alors crié : « sauvons-nous, il va tous nous tuer ».

Le 11 mars 1915, La Patrie annonça à ses lecteurs que le procès de Laprès n’aurait pas lieu avant le prochain terme des assises.  Me Charles A. Wilson, qui défendait Laprès, avait déjà annoncé ses couleurs en disant qu’il avait l’intention de plaider l’aliénation mentale.  Il semble ne jamais avoir eu de procès ou avoir plutôt gagné sa cause en étant déclaré aliéné.  Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) ne gardent aucune trace d’un procès aux assises criminelles, ce qui signifie qu’il n’y ait pas eu de procès, qu’il n’ait pas été conservé ou alors qu’il ait été déclaré aliéné et que le dossier ait été transféré dans le domaine privé des documents médicaux.

[1] La Patrie, 1er octobre 1914.

Casa Loma: le témoignage de Jos Di Maulo (3/3)

Jos_Di_MauloLa semaine dernière, on a vu à quel point Me Frenand Côté, procureur présent lors de l’enquête du coroner Laurin Lapointe, avait tenté de coincer le témoin Jos Di Maulo en surfant sur les détails.  Mais il n’y avait toujours pas de jury pour entendre le doute qu’il venait peut-être de semer auprès de la crédibilité de Di Maulo.

Pour la suite de son témoignage, Di Maulo prétendit être sorti du Casa Loma à toute vitesse, dès les premiers coups de feu.  Il croyait que Tozzi était sorti peu de temps avant lui.  Quant à Ciamarro, il dira l’avoir aperçu près de la sortie qui donnait sur la rue Ste-Catherine.  Lorsque Me Côté lui demanda s’il avait vu d’autres personnes, il dira croire avoir vu Marcel Laurin alors qu’il se dirigeait vers le stationnement.

Bien sûr, le procureur avait de quoi douter de la parole de Di Maulo quant à savoir s’il était sorti au sein de la panique, c’est-à-dire avec tout le monde, et cela dès les premiers coups de feu.

  • Tout le monde est sorti?, demanda Me Côté.
  • Oui, faudrait passer par cette expérience-là, monsieur, pour voir ce qui se passe.
  • Mais vous ne savez pas combien de personnes sont sorties devant vous ni combien de personnes sont parties derrière vous?
  • Non, aucune idée.
  • Monsieur Lezou, lui, est sorti comment? Le savez-vous?
  • Je ne sais pas. Ça se peut qu’il ait sorti en même temps que nous autres mais je ne me rappelle pas.  Ça se peut qu’il ait été en avant de la porte lui aussi.  Tout le monde est sorti en courant.

Me Côté tenta ensuite de remettre en doute son témoignage en expliquant que l’étroitesse de cette porte ne pouvait permettre à tout le monde de sortir en même temps, mais sans grand succès.

  • Vous n’avez pas vu sortir une femme?
  • Non.
  • Une danseuse à gogo?
  • Non, je n’ai pas remarqué. Ça se peut qu’elle était dehors.  Je n’ai pas remarqué.
  • Mlle Gingras?
  • Ça se peut qu’elle était dehors. Je n’ai pas remarqué.
  • À l’intérieur, l’aviez-vous remarquée?
  • Moi, je ne l’ai pas remarquée à l’intérieur.
  • Vous n’avez pas vu de femme là?
  • Ça se peut qu’elle était là, moi je ne l’ai pas remarquée.
  • Vous nous avez dit tantôt qu’il y avait plusieurs femmes?
  • Je vous ai dit, je ne sais pas, moi, je ne peux pas la replacer.
  • Mais vous maintenez quand même qu’il y avait plusieurs femmes dans le cocktail?
  • Il y avait des femmes, oui, mais je ne sais pas qui c’était.
  • Mais vous maintenez qu’il y avait des femmes?
  • Oui, ça, je l’ai dit et je le redis.

Le témoin dira ensuite se souvenir que quelqu’un avait crié : « Vaillancourt est mort ».  C’est alors que Me Côté revint aux détails qui le situaient à l’intérieur de l’établissement avant l’éclatement de la tuerie.

  • Mais vous là, qui faisiez face à monsieur Verrier au moment des coups de feu, face à monsieur Vaillancourt aussi bien que n’ayant pas vu monsieur Vaillancourt, pouvez-vous nous dire si vous avez vu d’où venaient les coups de feu?
  • D’où venaient les coups de feu?
  • Oui?
  • Je m’imagine qu’ils venaient de quelqu’un qui n’était pas loin de là, à côté d’eux autres, ça ne pouvait venir d’en arrière du club ou bien de l’autre côté du bar parce qu’on a vu un type qui a sorti en courant, ça ne pouvait pas venir d’une autre place que là, j’imagine.
  • Vous avez vu un type sortir en courant?
  • Du lounge.
  • C’était avant vous, cela?
  • Oui.
  • Et ce monsieur-là, est-ce que vous le connaissiez?
  • Non, je ne le connais pas, moi.
  • Est-ce que c’est la personne que vous avez décrite comme ayant des bottes, tantôt?
  • Oui, c’est la personne que j’ai vue sortir du lounge.
  • En courant?
  • En courant. …Il a sorti assez vite, je n’ai pas remarqué la façon qu’il a sorti du lounge d’où on était nous autres, mais il a sorti vite.
  • Et là, vous avez présumé que c’était lui, vous avez supposé que c’était lui qui avait tiré, c’est exact?
  • On peut se l’imaginer facilement.
  • Mais pouvez-vous nous dire pourquoi vous êtes parti comme cela?
  • Pourquoi on est parti comme cela?
  • Oui?
  • Vous m’avez demandé une question tout à l’heure, monsieur, il faudrait passer peut-être par une expérience comme cela, peut-être que vous feriez la même chose.
  • Oui, mais enfin, il doit y avoir une motivation, vous aviez peur?
  • Une réaction, on ne sait pas la réaction à ce moment-là, on ne s’arrête pas à rien, on s’en va, c’est tout. On a eu cette réaction-là en tous les cas, nous autres.
  • Tout le monde?
  • Que je m’imagine. S’il y en a qui ont resté là, je ne le sais pas.
  • Pourriez-vous qualifier cela de crainte ou de peur, ce sentiment qui vous a fait en aller?
  • Je ne sais pas comment vous dire cela, c’est arrivé comme cela, on est parti.
  • Enfin, vous avez été d’abord surpris, vous ne vous attendiez pas à cela?
  • C’est pas mal surprenant pour tout le monde, je pense.
  • Et là, à la suite de cette surprise-là, vous avez décidé, enfin l’impulsion du moment, ç’a été de quitter les lieux?
  • Oui.
  • Bien que sachant que celui qui avait tiré venait juste de partir?
  • Qu’est-ce que ça peut déranger, je ne le sais pas. Si on pense à s’en aller, on s’en va.
  • Mais vous suivez celui qui a tiré sur les deux personnes?
  • Comment, on le suivait?
  • Bien, il est parti avant vous, vous nous l’avez dit tantôt?
  • On ne le suivait pas. Je ne sais pas où il était rendu ce gars-là.
  • Oui, mais vous dites que vous êtes parti immédiatement après la chute du corps de Verrier?
  • Bien, je ne sais pas ce que ç’a pris. Ç’a peut-être pris une couple de secondes, quatre, cinq secondes.  On est parti et puis je ne sais pas où il était rendu ce type-là.
  • Vous ne l’avez pas revu à l’extérieur ce type-là?
  • Non, je ne l’ai pas revu.
  • Mais vous dites qu’il ne sortait pas en courant?
  • Il a sorti vite du lounge et puis le club, de la façon qu’il est fait, je ne sais pas s’il est sorti en travers de la porte. Je ne sais pas quel côté il a pris.
  • Il y a combien de portes dans ce club-là?
  • Il y a une porte vers l’extérieur sur la rue Ste-Catherine.
  • Vous dites que vous ne l’avez pas vu sortir du lounge?
  • Oui, je l’ai vu sortir du lounge, monsieur.
  • Ah! … Vous ne l’avez pas vu sortir du club?
  • Non.
  • Est-ce que vous vous êtes occupé de Verrier vous-même?
  • En aucun moment.
  • Est-ce que vous avez essayé de savoir quelle était sa blessure ou enfin …
  • Non.
  • Vous avez entendu cependant dire par quelqu’un : « Vaillancourt est mort »?
  • Quand on a passé par-dessus le corps de Verrier, j’ai remarqué qu’il y avait du sang qui sortait par le côté, c’est la seule affaire.
  • Et en aucun temps vous avez pensé de rester près de lui pour le secourir?
  • Ma réaction n’a pas été de même.
  • Mais vous avez eu le temps quand même d’entendre quelqu’un crier : « Vaillancourt est mort »?
  • Il y a quelqu’un qui a dit cela, je ne sais pas qui peut l’avoir dit mais je l’ai entendu.
  • Et là, vous étiez à l’intérieur du lounge?
  • Non, je sortais, j’étais rendu dans le passage.
  • Et là, vous n’avez pas eu l’idée de revenir pour voir si monsieur Vaillancourt était réellement mort ou simplement blessé?
  • Non.
  • Et pourtant, c’était un de vos amis?
  • Bien oui.
  • Et pourtant, celui qui avait tiré était parti?
  • Je ne le sais pas s’il était parti, moi.
  • Bien, vous l’avez vu sortir?
  • Je l’ai vu sortir du lounge, monsieur, mais je ne sais pas s’il était sorti de l’établissement.
  • Mais dans le lounge même il n’y avait pas de danger?

Outre le fait que Jos Di Maulo aurait gardé son manteau sur le dos durant près de deux heures, Me Côté venait de soulever deux autres contradictions.  Pourquoi sortir immédiatement de l’établissement pour se retrouver dans les talons du tireur, qui venait tout juste de sortir?  Et si Verrier était son ami, pourquoi ne pas s’être inquiéter pour lui?  S’il n’a pas pris le temps de venir à son secours, n’était-ce pas parce qu’il avait largement eu le temps de le voir mourir et que, par conséquent, il était resté à l’intérieur du Casa Loma plus longtemps qu’il ne l’affirmait?

         Restait maintenant la question au sujet de ce qu’il avait fait après sa sortie dans la rue.

  • Et vous vous êtes en allé où à ce moment-là?
  • Moi, je me suis en allé au coin de St-Laurent et Ste-Catherine, et j’ai pris un taxi.
  • Seul?
  • Oui.
  • Pour vous en aller où?
  • À la maison.
  • La sortie du Casa Loma, à ce moment-là, dans quel état était-elle?
  • Je n’ai pas remarqué.
  • Vous n’avez rien remarqué de spécial?
  • Non.
  • Qui a ouvert la porte?
  • La porte était ouverte quand je suis parti.
  • La porte était ouverte?
  • Oui.
  • Est-ce que quelqu’un était déjà sorti?
  • Il a fallu qu’il y ait quelqu’un qui a sorti en avant de moi.
  • Oui, puisque Tozzi est sorti avant vous?
  • Oui, c’est cela.
  • Alors, vous n’avez pas remarqué que la vitre était brisée?
  • Non.
  • Je parle de la vitre de la porte?
  • Non, ça se peut qu’elle était brisée. Je n’ai pas remarqué.
  • Et le lendemain, vous êtes revenu au travail?
  • Non, je n’ai pas été travaillé le lendemain.
  • Pourquoi?
  • Parce qu’on était fermé.
  • Qui vous avait dit que c’était fermé?
  • Pardon?
  • Qui vous avait dit que c’était fermé?
  • Qui?
  • Qui?
  • Moi, c’était monsieur Marleau qui m’a informé.
  • Qui est monsieur Marleau?
  • Le gérant de jour du Casa Loma, en bas.
  • Il vous a appelé chez vous?
  • Oui.
  • Vous êtes arrivé chez vous vers quelle heure ce matin-là?
  • Je ne me souviens pas. Peut-être, je ne sais pas, 5h00, 5h30.  Je ne sais pas.
  • Là, vous avez appelé la police?
  • Non, je n’ai pas appelé mais je me suis adonné que j’ai parlé avec monsieur Allard je ne sais pas, peut-être deux heures après.
  • Le matin?
  • Oui, le même matin.
  • C’est lui qui vous a appelé?
  • Non, non. C’est moi qui ai appelé au Casa Loma.  Je me suis adonné à appeler au Casa Loma pur une autre raison et puis j’ai demandé de parler à monsieur Allard.
  • Quelle était la raison?
  • La raison était que je venais d’avoir un téléphone à la maison par ma belle-mère qui venait d’appeler ma femme, qui demandait des nouvelles sur moi parce qu’elle avait compris au radio que le gérant du Casa Loma s’était fait tuer. Alors, à ce moment-là … ma femme est cardiaque, elle était bien nerveuse, ça fait que j’ai pris le téléphone, j’ai appelé ma belle-sœur pour avertir ma famille que ce n’était pas moi, qu’il n’y avait rien d’arrivé à moi.  Quand j’ai appelé ma belle-sœur, ma belle-sœur m’apprend à moi que mon frère était parti au Casa Loma et puis c’est à ce moment-là que j’ai appelé au Casa Loma et que j’ai demandé à parler à monsieur Allard.

Le coroner Lapointe lui demanda alors de préciser l’heure de cet appel.  Di Maulo l’estimera entre 8h30 et 9h00.  Au passage, on entendra Me Fernand Côté expliquer qu’Allard était aussi un témoin dans cette cause.  Mais puisque son importance était moindre, on ne l’entendit pas ce jour-là.

Finalement, Di Maulo expliquera qu’en appelant Allard c’était pour lui demander « s’il pouvait me rendre un service, de regarder si mon frère était en avant de la porte et de lui demander s’il pouvait s’en aller à la maison, que j’étais à la maison, moi, qu’il n’y avait pas de danger ».  Allard lui aurait répondu qu’il vérifierait et lui ferait le message.

Di Maulo ajoutera être demeuré chez lui durant toute la journée.  Le surlendemain, il prétendit avoir appris aux nouvelles qu’il y avait eu une troisième victime, et qu’Allard ne lui avait fait aucune mention de ce détail.

Par ses questions, Me Côté lui fit admettre qu’il était parti le dimanche suivant pour son « voyage ».  Peu après, Me Sidney Leithman annonça n’avoir aucune question pour son client.

Avant de conclure son enquête, le coroner se tourna une dernière fois vers Di Maulo pour quelques précisions.

  • Connaissez-vous un nommé Tiny[1]?
  • Oui.
  • L’avez-vous vu ce soir-là, ce matin-là?
  • Ce matin-là, moi je ne l’ai pas vu.
  • Pas du tout?
  • Non, je l’ai vu de bonne heure dans la veillée mais sur le matin je ne l’ai pas vu. Je ne me souviens pas l’avoir vu.
  • Vous ne lui auriez pas parlé un peu avant les événements?
  • Non.
  • Quelle était sa fonction?
  • À monsieur Tiny?
  • Oui?
  • Gardien de nuit.
  • Est-ce que ça lui arrivait d’ouvrir les portes pour laisser sortir les clients?
  • Je crois que oui. Ça aurait dû arriver souvent.
  • Ce soir-là, est-ce que c’est arrivé?
  • Je n’ai pas remarqué.
  • Auriez-vous vu une des serveuses?
  • Une des serveuses dans le lounge?
  • Oui, oui, dans le bar?
  • À ma connaissance, je ne m’en souviens pas. Ça se peut très bien qu’elle était là, je ne m’en souviens pas.  Le visage, je ne l’ai pas remarqué.  Ça se peut très bien qu’elle était là.
  • L’auriez-vous vue au bar à un certain moment?
  • La serveuse?
  • Oui?
  • J’ai remarqué qu’il y avait une fille au bar mais je ne sais pas si c’était la serveuse qui était là.
  • Vous l’avez vu quand? Longtemps avant les coups de feu?
  • Ah! Oui. Avant, oui.
  • Et au moment des coups de feu?
  • Au moment des coups de feu, je ne me rappelle plus si elle était là.
  • Lui auriez-vous parlé à ce moment-là, immédiatement après?
  • Non, moi je n’ai pas parlé à aucune femme qui était là, qui pouvait être là, excusez-moi.
  • Il y a combien de sorties au club?
  • Il y en a rien qu’une. Il y a deux portes en avant mais il y en a rien qu’une pour sortir qui pouvait être ouverte ce soir-là pour sortir, pour aller à l’extérieur.
  • Il n’y avait pas d’autres portes qui donnent à l’extérieur?
  • Oui, il y en a une dans le lounge.
  • Qui donne où?
  • Sur la rue Ste-Catherine.
  • Est-ce qu’il y a des portes qui donnent ailleurs que sur la rue Ste-Catherine?
  • Ah! Oui, par en arrière, il y a des portes que l’on peut sortir, des exits que l’on peut sortir par en arrière du club.
  • Qui donne où, sur quelle rue?
  • Il y en a une qui donne sur le côté ouest. Il y en a une qui donne sur le côté est, excusez-moi le nom des rues je ne les sais pas.  Je ne les sais pas par cœur.
  • Est-ce que vous empruntez ces portes-là des fois pour sortir?
  • Ça, ce sont des portes qui s’ouvrent dans la soirée quand le public est là et se ferment après que le public est parti, est sorti.
  • Qui ferme ces portes-là?
  • Je ne le sais pas. Ça doit être le monsieur Tiny en question qui les ferme, des fois c’est les buzzboys qui les ferment, des fois le gardien de nuit.
  • Le buzzboy, l’avez-vous vu ce soir-là?
  • Je l’ai vu en arrière du bar.
  • Quand?
  • Dans la soirée, pendant qu’on était là.
  • Oui, je comprends mais à quel moment, avant les coups de feu ou après?
  • Avant les événements.
  • Et après?
  • Je l’ai aperçu je crois qu’il a passé avec une caisse de bière si je me souviens bien, avec quelque chose dans les mains.
  • Combien de temps avant les coups de feu?
  • Bien, au juste, je ne le sais pas. Peut-être une demi-heure avant.

Ainsi se termina le témoignage de Jos Di Maulo.  Le lendemain, La Presse souligna : « hier après-midi, au terme d’une longue enquête du coroner, ponctuée de quatre ajournements, le coroner Laurin Lapointe a rendu un verdict de « doute » à l’endroit de Di Maulo, Ciamarro et Tozzi, dans le meurtre de Jean-Louis Rioux qui, selon les témoignages déjà entendus à l’enquête, aurait été tué quelque 20 ou 25 minutes après les deux autres victimes, soit André Vaillancourt et Jacques Verrier.  Me Lapointe a déclaré au moment de rendre son verdict que les témoignages entendus laissaient planer un doute qu’il n’appartenait pas au coroner de mettre de côté.  Il a ajouté que les trois témoins étaient responsables à un degré qu’il n’est pas de son ressort d’apprécier, en ce qui touche le meurtre de Rioux.  […].  Le teint bazané, à la suite de petites vacances en Floride, Di Maulo a confirmé dans son témoignage, les dépositions antérieures de Julio Ciamarro et de Joseph Tozzi, concernant le meurtre de Rioux.  Di Maulo a révélé avoir quitté précipitamment l’établissement après avoir entendu trois coups de feu.  Il a dit avoir vu le corps de Verrier, près de lui, sur le plancher et avoir vu du sang.  […]  Le témoignage de Di Maulo vient en contradiction avec ceux enregistrés précédemment par le gardien de nuit de l’établissement, qui a affirmé que Di Maulo, Ciamarro et Tozzi ont quitté les lieux par la porte arrière, longtemps après le double meurtre de Verrier et Vaillancourt ».

Me Sidney Leithman 02
Me Sidney Leithman sera assassiné en 1991.  Son meurtre n’a jamais été résolu jusqu’à maintenant.

         Le 13 septembre 1971, le procès de Di Maulo, Tozzi et Ciamarro s’ouvrit pour le meurtre de Rioux.  Me Fernand Côté, qui avait interrogé Di Maulo lors de l’enquête du coroner, représenta la Couronne.  Encore une fois, il dut faire face aux ténors du barreau de l’époque : Raymond Daoust, Léo-René Maranda et Sidney Leithman.  La défense s’attaqua à la compétence des policiers de l’Identité judiciaire en matière de prise d’empreintes digitales.  Or, Me Daoust avait utilisé cette même technique quelques mois auparavant seulement, lors du procès de Jacques Mesrine à Montmagny.  Puisqu’il avait obtenu l’acquittement du truand français, sans doute espérait-il que sa stratégie puisse miner encore une fois la crédibilité des enquêteurs.

         Mais la défense perdit son pari et Me Fernand Côté obtint un verdict de culpabilité.  Toutefois, si la défense avait perdu une bataille, elle était loin de s’avouer vaincu avant la fin de la guerre.

         Lors du procès de Morin, le témoin vedette Paulette Gingras changea soudainement d’idée et accusa Rioux d’avoir tué Vaillancourt.  Plutôt commode que d’accuser les morts.

Plus tard, elle avouera avoir été achetée par l’accusé, mais le mal était fait.  Di Maulo, Tozzi et Ciamarro auront droit à un second procès, au terme duquel ils seront acquittés.  Ainsi donc, d’un point de vue officiel, le triple meurtre de Vaillancourt, Verrier et Rioux restera à jamais une affaire non résolue.

         Le mystère n’allait cependant pas s’arrêter là.

         Le 13 mai 1991, Me Sidney Leithman fut assassiné alors qu’il se trouvait au volant de sa voiture décapotable à l’intersection des rues Rockland et Jean-Talon à Mont-Royal.  Il fut atteint de quatre projectiles de calibre .45 au cou et à la tête.  Leithman était connu pour avoir défendu plusieurs membres du crime organisé, dont Frank Cotroni et un membre des Hells Angels.  Officiellement, son meurtre n’a toujours pas été résolu.  Dans son dernier livre, Pierre De Champlain consacre plusieurs pages aux détails concernant cet assassinat[2].

         C’est en Floride, le 28 janvier 2012, que s’éteignit Me Léo-René Maranda.  Il était âgé de 79 ans.  On le connaît aujourd’hui pour avoir défendu des fripouilles de notre passé judiciaire tels que Lucien Rivard, Vincent Cotroni et Monica La Mitraille.

Par un soir de novembre 2012, vers 21h15, l’épouse de Jos Di Maulo, qui est aussi la sœur du célèbre Raynald Desjardins, rentra à sa résidence de Blainville, rue Brainvillier.  En descendant de son véhicule, elle eut le malheur d’apercevoir le corps de son mari étendu par terre, dans la cour, face à son Cadillac Escalade.  L’assassin, qui n’a toujours pas été identifié, aurait utilisé une arme munie d’un silencieux.  Di Maulo avait 70 ans.  Selon la presse, il aurait payé de sa vie son manque de loyauté envers la famille Rizzuto.


Médiagraphie

Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ).  Montréal, enquête du coroner sur les décès de André Vaillancourt, Jacques Verrier et Jean-Claude Rioux, 12 mars 1971.

De Champlain, Pierre.  Histoire du crime organisé à Montréal de 1900 à 1980.  Éditions de l’Homme, 2014, 502 p.

De Champlain, Pierre.  Histoire du crime organisé à Montréal 2, de 1980 à 2000.  Édition de l’Homme, Montréal, 2017, 400 p.

Proulx, Daniel.  Les grands procès du Québec.  Stanké, Montréal, 1996, 261 p.


[1] Selon Daniel Proulx, op. cit., il s’agissait de Gordon « Tiny » Bull, qu’il qualifiait de « concierge », p. 244.

[2] Pierre De Champlain, Histoire du crime organisé à Montréal 2, de 1980 à 2000, 2017, p. 304-311.

Casa Loma: le témoignage de Jos Di Maulo (2/3)

ScreenHunter_145 Aug. 08 21.39Me Fernand Côté ne pouvait évidemment pas en rester là après que son témoin, Jos Di Maulo, ait refusé d’identifier des hommes qui se trouvaient également sur les lieux.  Pourquoi ce refus?

  • Vous voulez dire que vous ne voulez pas dévoiler les noms des personnes qui étaient assises à l’autre table derrière vous autres?
  • C’est cela. Pas pour le moment.
  • Y a-t-il une raison particulière pour laquelle vous ne voulez pas …?
  • C’est parce que j’ai entendu dire par mon représentant que, d’une façon ou de l’autre, la police va nous mettre la charge de meurtre pareil.
  • Mais en quoi cela peut-il vous empêcher de donner les noms des deux ou trois personnes qui étaient assises là?
  • C’est-tu nécessaire pour moi qu’il faut que je le dise?
  • Oui, oui, s’empressa de répliquer le coroner. Vous n’avez pas le choix.  Répondez aux questions, on vous pose une question.  Répondez-y!

Le but d’une enquête de coroner n’était pas de condamner mais d’éclaircir les circonstances d’un ou plusieurs décès de nature suspecte.  Bien souvent, d’ailleurs, les personnes impliquées dans des meurtres parlaient plus librement devant un coroner alors que durant leur procès ils respectaient un silence de carpe.  Ce sera d’ailleurs le cas de Di Maulo, d’où l’importance de prendre le temps de revivre ici son témoignage à l’enquête de coroner.

  • Il faut que je révèle les noms qui étaient là?, s’étonna Di Maulo.
  • De préférence, reprit Me Côté.
  • On n’a pas le droit d’attendre à l’enquête préliminaire?
  • Monsieur, reprit encore le coroner Lapointe, vous êtes devant le coroner actuellement. Il n’y a pas de charge qui a été portée contre vous.  Alors, il vous faut répondre aux questions que l’on vous pose.  Vous ne devez rien présumer.
  • Marcel Laurin, cracha enfin Di Maulo.
  • Avez-vous son adresse?, questionna Me Côté.
  • Non.
  • Savez-vous à peu près où il demeure?
  • Non, je ne le sais pas.
  • Est-ce que c’est un habitué du club?
  • Il venait assez souvent.
  • Quand vous êtes arrivé, est-ce qu’il était déjà assis là?
  • Oui, ils étaient assis là.
  • Vous le connaissez depuis longtemps ce monsieur-là, monsieur Laurin?
  • Assez longtemps.
  • Ça veut dire combien de temps?
  • Peut-être une quinzaine d’années.
  • Et il y avait une autre personne ou d’autres personnes à côté?
  • Oui, il y avait peut-être encore trois, quatre personnes à la table avec lui.
  • Qui était avec lui?
  • Leurs noms, je ne les connais pas. Je pourrais les identifier en voyant leurs visages.
  • Vous les avez vus souvent ces personnes-là?
  • Il y en a un ou deux autres que j’ai vus assez souvent.

Le procureur lui montra ensuite un plan de l’intérieur de l’établissement afin d’apporter quelques précisions.  Puisque ce plan n’a pas été conservé dans le dossier judiciaire, nous passerons plus rapidement sur ce point.  Retenons seulement que l’exercice permis d’établir que la table où Di Maulo disait s’être installé à son arrivée était située à gauche, juste après l’entrée.

Quant à la table identifiée sous le numéro 8, et qui était renversée, Di Maulo affirmera que c’est là que Laurin était installé cette nuit-là.  Puis le procureur Côté revint à la table no. 2, où étaient placés les mystérieux personnages qui n’avaient toujours pas été identifiés.

  • Est-ce que c’était des personnes de sexe masculin?
  • On ne porte pas attention quand on rentre [sic] quelque part pour voir s’il y a une ou deux personnes d’assises là, mais je sais qu’il y avait du monde là.
  • Mais enfin, si vous vous souvenez, est-ce que c’était deux mâles?
  • Oui, oui, c’était des gars. Il n’y avait pas de femme là.
  • Il n’y avait pas de femme et vous dites qu’il y en avait probablement deux?
  • Oui.

Di Maulo dira aussi que, selon lui, il y avait quatre ou cinq personnes au bar.  Parmi elles, il reconnut la présence de Jacques Verrier.

  • Vous le connaissiez depuis longtemps ce monsieur-là?
  • Je n’étais pas près de lui, je le connaissais comme « bonjour », « allô », « ça va bien? ».
  • Vous le voyiez souvent?
  • Non, je ne le voyais pas souvent.
  • Est-ce que c’était un habitué du club?
  • Je crois que Verrier venait assez souvent au club.
  • Est-ce que je me trompe si j’affirme que c’est un de vos amis, peut-être pas aussi intime que …
  • Non, ce n’était pas un de mes amis personnels.   C’était un type qui est venu au cabaret, on se connaissait comme ça, on se rencontrait, je l’ai vu de longue date comme ça.  On se voyait d’un bord à l’autre.  « Bonjour », « allô », pas plus.

Parmi les autres personnes au bar, le témoin identifia ensuite un certain « Lezou ».

  • Est-ce que vous connaissiez monsieur Lezou depuis longtemps?
  • Assez longue date, oui.
  • C’était un ami ou bien …?
  • Oui, il était assez ami avec moi.
  • Ami avec les autres également qui étaient avec vous, à votre connaissance?
  • Peut-être pas autant avec eux autres que moi. Moi, je pense que je le connaissais depuis plus longtemps qu’eux autres.

Étrangement, bien qu’il admit que ce « Lezou » était son ami et qu’il le connaissait depuis longtemps, il ne donnera jamais sa réelle identité.  Quant aux autres clients accoudés au bar, il sera incapable de les identifier

         Sachant qu’une bonne partie de la preuve reposait sur le témoignage de la danseuse nue Paulette Gingras, Me Côté tenta ensuite de lui faire reconnaître, à tout le moins, la présence de femmes dans le bar.

  • Est-ce qu’il y avait des femmes dans le cocktail lounge?
  • Oui, j’ai remarqué qu’il y avait des femmes.
  • Combien de femmes à peu près?
  • Je ne le sais pas, je sais que j’ai remarqué une blonde qui se promenait.
  • Est-ce que vous connaissez Mlle Colette [sic] Gingras?
  • De nom, non.
  • De vue?
  • De vue, peut-être que oui. De nom, je ne le sais pas.
  • Une personne qui travaillait chez vous?
  • Le nom ça ne me dit rien.
  • Une danseuse apparemment qui travaillait chez vous au Casa Loma?
  • Bien, comme je vous dis, si je la vois peut-être que je vais dire que je la connais, mais le nom ne me dit rien.

Est-ce que le témoin ignorait réellement le nom de la danseuse ou s’il jouait sur les mots devant l’erreur de prénom que Me Côté venait de faire en soumettant sa question?

  • Monsieur Jean-Claude Rioux, est-ce que ça vous dit quelque chose?
  • Du tout.
  • Vous n’aviez jamais vu ce monsieur-là?
  • Non.
  • Est-ce qu’il y avait au bar quelqu’un que vous ne connaissiez pas de nom mais que vous aviez déjà vu, à part Verrier et Lezou?
  • Que j’avais déjà vu et que je ne connaissais pas de nom?
  • Que vous ne pourriez pas qualifier par leur nom par exemple?
  • À ma connaissance, je ne me rappelle pas. Je ne peux pas me rappeler.  Ça, ce sont les seules personnes que je peux me rappeler.
  • Maintenant, monsieur Yvon Métras, est-ce que …?
  • Ça se peut qu’il était là, je n’ai pas remarqué.
  • Le connaissez-vous?
  • Si je le connais?
  • Oui?
  • De nom, non.
  • Le buzzboy?
  • Si vous me montrez ce que c’est, peut-être que je pourrais vous dire « oui, c’est lui, je le connais ».
  • Mais ce n’est pas nous autres qui travaillaient au Casa Loma, monsieur Di Maulo?
  • Ce n’est pas nous autres qui allaient là à tous les soirs?
  • Je vous réponds aux questions, monsieur, je vous dis que si vous me montrez la personne, peut-être que je vais pouvoir l’identifier, vous dire que c’est lui mais de nom, je ne le connais pas.
  • Alors, il y avait monsieur Verrier, monsieur Lezou. Monsieur Verrier, par rapport au bar, était situé à quel endroit quand vous êtes entré?  Est-ce que monsieur Verrier était déjà au bar?
  • Ça se peut. Je n’ai pas remarqué cela.
  • Mais à un moment donné vous l’avez vu au bar?
  • Oui, je l’ai vu de dos. Il était accoté de dos parce que moé, de la façon qu’on était assis, eux autres étaient debout au bar, on les voyait de dos.
  • Maintenant, monsieur Verrier, est-ce qu’il était au centre du bar ou à une extrémité du bar ou à l’autre extrémité du bar?
  • Non, il était plutôt contre la porte, peut-être le centre, je ne peux pas vous dire au juste. Peut-être à trois, quatre pieds quand on entre dans le lounge.
  • Près de la porte d’entrée?
  • Oui.
  • Est-ce qu’il y avait quelqu’un qui le séparait de cette porte d’entrée ou s’il était la première personne?
  • Oui, il y avait une autre personne debout.
  • À quel endroit?
  • Juste en entrant dans le lounge, contre le bar.
  • Une personne que vous connaissiez?
  • Non, je ne le connais pas.

On comprit que, finalement, tous les clients accoudés au bar lui tournaient le dos.  Seul Vaillancourt, qui s’affairait derrière le bar, lui faisait face.  Il peut parfois paraître laborieux de discuter de ces détails mais ceux-ci servent à reconstituer les faits et, parfois, à vérifier la véracité des propos des témoins.  Dans certains cas, on arrive même à s’en servir pour les confondre en faisant apparaître certaines invraisemblances.

Une bonne partie de ce témoignage se passa à décrire physiquement les lieux et surtout l’emplacement des protagonistes.  Quant à l’homme qui discutait avec Vaillancourt, Di Maulo le décrivit comme un « gars qui était assez gros, il avait une bonne posture [corpulence?] ».  Il le dira vêtu en carreauté.

  • Est-ce que c’est possible qu’il y ait eu une autre personne entre Verrier et Lezou?, demanda Me Fernand Côté.
  • Ça se peut très bien.
  • Vous souvenez-vous avoir vu quelqu’un à cet endroit-là ou pas loin de cet endroit-là?
  • Non, je ne me souviens pas, moi, monsieur. Je n’entre pas au Casa Loma et je ne vérifie pas tous les visages qui sont là.  On entre là, nous autres, sept jours par semaine, naturel.  C’est un établissement, on est toujours là.  On n’arrive pas là et on n’envisage pas le monde qui sont assis là un par derrière l’autre.

Le procureur Côté le ramena ensuite à son entrée dans la place, que Di Maulo avait lui-même estimé vers 3h20 ou 3h30.  Dès son arrivée, il avait aussi affirmé s’être assis avec Tozzi et Ciamaro.

  • Et là, vous avez fait quoi?, questionna Me Côté. Vous avez commandé des boissons ou vous avez jasé ou qu’est-ce que vous avez fait?  Vous avez fait quoi?
  • On a jasé. Je me rappelle qu’on a jasé du golf.  On avait fait une réservation pour aller jouer dans le nord de la Caroline [du Nord], jouer au golf et que c’était exactement aujourd’hui qu’on était supposé aller jouer là, la réservation était faite pour le 7.
  • C’est le 5 aujourd’hui.
  • C’était fait pour aujourd’hui de toute façon.
  • Vous n’avez pas parlé de cela pendant deux heures?
  • On est pas mal des amateurs de golf. On a jasé de cela pendant pas mal longtemps.
  • De cette excursion que vous projetiez?
  • Oui, oui, parce que ça fait deux années que l’on y va et on aimait cela aller là.
  • Et vous avez pris des boissons alcooliques ou autres, est-ce que vous avez bu à ce moment-là?
  • Je ne me souviens pas si eux autres buvaient. Moi, j’avais un scotch.
  • Vous êtes resté là combien de temps à peu près?
  • Combien de temps?
  • Oui, à cette table-là?
  • J’ai été là, à la table de monsieur Laurin, comme je vous ai dit tout à l’heure, j’ai été voir les types qui étaient là une secousse.
  • Vous vous êtes rendu à la table de monsieur Laurin?
  • Oui.
  • Vous avez parlé avec eux?
  • Je me suis rendu là et j’ai retourné à la table avec Julio.
  • Vous êtes resté là pendant combien de temps à la table?
  • Ah! Je ne le sais pas.  Une dizaine de minutes peut-être, je ne le sais pas.  Je ne m’en souviens pas.  Je sais que j’ai acheté des billets même d’un type qui était assis à la table parce qu’il faisait un party bientôt et j’ai acheté des billets pour le party.
  • Vous avez été combien de minutes à peu près à cette table-là?
  • Une dizaine de minutes à peu près.
  • Et là, vous êtes retourné à votre table?
  • Oui.
  • À partir du moment où vous êtes entré et assis à cet endroit-là jusqu’au moment où vous êtes sorti, il a pu s’écouler combien de temps en gros, là, à peu près?
  • Comment dites-vous cela?

Jos Di Maulo maîtrisait bien la technique de la répartie, en particulier celle qui consistait à répondre à des questions par d’autres questions.  D’ailleurs, il finira par rester vague sur ce dernier point.

Après un certain temps, le procureur Fernand Côté décida de s’attaquer au vif du sujet, à savoir le moment où le drame avait éclaté.  Selon l’enquête, ainsi que le témoignage du gardien de nuit, Verrier et Vaillancourt auraient été rapidement assassinés, tandis que le meurtre de Rioux serait survenu quelques dizaines de minutes plus tard.  Pourquoi ce délai?  Avait-on essayé de le persuader de garder le silence avant de finalement changer d’avis en lui tranchant la gorge?

Pouvait-on seulement espérer que le témoin Di Maulo accepte d’entrer dans ces détails?

  • Qu’est-ce qui a fait partir tout le monde qui était là?
  • On a entendu du tirage. On a entendu des coups de feu.  Tout le monde courait d’un bord à l’autre.  On s’est sauvé.  On est tous sortis par en avant.
  • Combien de coups de feu?
  • On a entendu un premier coup de feu, après cela j’en ai entendu un autre et puis il y en a eu un autre après. On ne s’arrête plus pour remarquer combien de coups de feu arrivent à ce moment-là.
  • Alors, là, vous en avez [entendu] trois?
  • Au moins trois, oui.
  • Ces coups de feu-là, est-ce que vous savez vers qui ou vers quoi ils étaient dirigés?
  • Je sais que j’ai vu un corps tomber. Ça fait qu’ils auraient dû être dirigés vers quelqu’un.
  • Lequel corps?
  • J’ai vu le corps de Verrier tomber.
  • Verrier était à quelle distance de vous autres à peu près?
  • Il n’était pas loin. Il a tombé juste à côté de la table.
  • Et vous-même à ce moment-là, vous étiez assis à la table avec Tozzi et Ciamaro?
  • Le premier coup de feu, là, tout le monde … on s’est énervé. On s’est levé, on se levait, je ne sais pas si on était encore assis.  Je pense qu’on était après se lever et puis là on a vu un autre coup de feu et puis on a vu le corps de Verrier tomber à terre.
  • Mais quand vous avez entendu le premier, là, vous étiez assis tous les trois?
  • Oui, on était tous assis.
  • Vous-même, par rapport à Verrier, vous l’aviez devant vous ou vous l’aviez de côté à gauche ou à droite?
  • Je le voyais de dos, moi.
  • En somme, quand il est tombé, vous, vous étiez debout?
  • Oui, j’étais déjà debout quand je l’ai vu tomber à terre.
  • Et vous l’avez vu là, de pleine face?
  • J’ai vu un corps tomber, monsieur. Je ne me suis pas arrêté pour lui regarder le visage, j’ai vu le corps qui tombait.
  • Ce que je veux dire, c’est que vous étiez droit devant lui quand il est tombé, n’est-ce pas?
  • Oui.
  • Vous n’étiez pas de côté?
  • J’ai vu le corps tomber en avant de nous autres.
  • Monsieur Tozzi et monsieur Ciamaro aussi étaient debout?
  • Je ne me souviens pas. Ça se peut qu’ils étaient debout eux autres aussi.
  • Et le premier coup de feu, savez-vous vers qui il aurait été dirigé?
  • Aucune idée.
  • Vous n’en avez aucune idée?
  • Non.
  • Même présentement?
  • Non, aucune idée… présentement. Je ne le sais pas.  Je ne peux pas vous répondre en plus, même si je répondrais quelque chose qu’on entend dire …
  • Ce serait du ouï-dire?
  • Oui, c’est ça. Alors je ne peux pas me permettre de vous répondre à cela.
  • À ce moment-là, vous avez également monsieur Vaillancourt en face de vous?
  • Vaillancourt, de la manière qu’il était assis en arrière du bar quand je l’ai remarqué, au moment avant que ça arrive toutes ces choses-là, peut-être que Verrier aurait pu le cacher par secousses [moments]. Peut-être qu’il grouillait, il était assis au bar.  André Vaillancourt était assis plutôt bas, on lui voyait juste la tête qui sortait, ça fait que de la façon que c’est arrangé ça et puis lui était assis, ça fait que peut-être on lui voyait juste la tête, ça fait qu’à ce moment-là Verrier aurait pu grouiller et puis il y avait une autre personne au côté de Verrier, on ne voyait presque pas André.  On savait qu’il était assis là, qu’il faisait face au public, on lui voyait la tête mais au moment que c’est arrivé je ne regardais pas là, moi.
  • Alors, vous prétendez que le premier coup a été tiré là, Vaillancourt était encore assis?
  • Je ne le sais pas, ça se peut qu’il était encore assis.
  • Et ça se peut qu’il était debout aussi?
  • Oui.
  • Vous ne regardiez pas là quand le premier coup de feu a été tiré?
  • Non, on jasait.
  • Pendant que vous jasiez là, est-ce que vous entendiez d’autres personnes jaser aussi?
  • Ça jasait au bar, je ne le sais pas. Ils étaient après prendre un drink au bar.
  • Avez-vous entendu des conversations?
  • Non, je n’ai entendu aucune conversation. Je sais que ça jasait mais je n’ai aucune idée de quoi ça pouvait jaser.
  • Est-ce que ça parlait doucement, violemment?
  • À ma connaissance, je n’ai pas entendu personne qui parlait fort ou quelque chose comme cela, parce qu’on s’en serait aperçu. On n’était pas assez loin pour …
  • Parce que vous étiez à proximité, vous étiez à peu près à combien de pieds du bord?
  • Une affaire de peut-être quoi, quatre pieds de distance.
  • Alors, vous voyez à la suite du deuxième coup de feu, vous voyez quelqu’un qui est monsieur Verrier, tomber?
  • Oui.
  • Vous-même, à ce moment-là, qu’est-ce que vous faites?
  • On est parti à courir par en avant, je suis parti par en avant, tout le monde courrait vers la porte par en avant. Moi j’ai sorti par en avant.  Là, je ne me rappelle plus qui était en avant de moi.

Voilà qui contredisait le témoignage du gardien de nuit, qui avait affirmé sous serment que Di Maulo, Tozzi et Ciamaro étaient apparu hors du Casa Loma plus de 20 minutes après le double meurtre de Verrier et Vaillancourt.  S’il fallait en croire ce gardien, il fallait nécessairement se demander ce que les trois hommes avaient fait à l’intérieur avant de sortir.  Et comme l’enquête permettait de croire que Rioux avait été tué le dernier, d’autres questions se soulevaient d’elles-mêmes.

         Bien sûr, Di Maulo continuera de prétendre qu’il s’était enfui dès les premiers coups de feu, mais Me Fernand Côté tenait une carte dans sa manche qui risquait de démasquer une partie de son mensonge.

  • Vous avez pris votre manteau?
  • Je l’avais sur le dos, je pense.
  • Depuis 3h30 jusqu’au moment de l’incident, vous aviez votre manteau?
  • Je pense que oui, parce que mon paletot, si je me rappelle bien, je pense que je ne l’avais pas ôté pantoute.
  • C’était un manteau d’hiver cela ou un bien un trench?
  • C’était un genre de manteau en suède.

Était-ce suffisant pour douter de la parole du témoin?  Di Maulo avait-il réellement gardé son manteau depuis son arrivée vers 3h20 jusqu’à sa sortie vers 5h00, c’est-à-dire près de deux heures?

Ou alors mentait-il?  S’il était sorti avec son manteau d’hiver sur le dos c’était parce qu’il s’était attardé à l’intérieur, qu’il avait pris tout son temps?  Me Fernand Côté venait-il de le piéger?