Rhéal Léo Bertrand, l’amant meurtrier

1951 - Rhéal Léo Bertrand
L’unique photo connue de Rhéal Léo Bertrand, alias Tuxedo Kid.

Joseph Antoine Rhéal Léo Bertrand est né à St-Polycarpe le 13 juin 1913.  Son père était le cultivateur Georges Alfred Bertrand, et sa mère Élodie Bélanger[1].  Le 12 février 1934, c’est à Valleyfield que Rhéal Léo Bertrand épousait Rose-Anna Asselin.  Bertrand y était décrit comme mécanicien, fils de feu George Bertrand et de feu Élodie Bélanger de St-Polycarpe.  Rose-Anna était la fille d’Anatole Asselin et de Rose-Anna Legault de la paroisse de Ste-Justine.  Elle était de trois ans l’aînée de Bertrand, qui travaillait alors comme chauffeur de taxi.

C’est au soir du 20 décembre 1934 que Bertrand amena son épouse en balade.  Plus tard, il dira avoir roulé en direction du quai du Lac St-François à St-Zotique mais voyant que la voiture ne pouvait s’arrêter, il avait dû sauter en marche tandis que l’auto plongeait à l’eau.  À l’intérieur se trouvait toujours Rosanna Asselin, qui périt noyée.  Une fois la voiture sortie de l’eau, on découvrit que la portière côté conducteur était ouverte alors que toutes les autres étaient fermées.  « La poignée de la porte de droite [passager] en avant manquait.  Le corps de Mme Bertrand fut trouvé sur le siège avant et retiré de l’auto submergé.  On transporta le cadavre au garage.  Bertrand n’attendit pas que le corps fut ramené à la surface; il disparut et on ne le revit pas de la nuit »[2].  La police développa de sérieux doutes quant à la version de Bertrand et finit par porter contre lui une accusation de meurtre.

Le procès de Bertrand s’ouvrit au début de décembre 1935 devant le juge Louis Cousineau.  La Couronne était représentée par Me Gérald Fauteux alors que la défense de l’accusé fut assurée par Mes Oscar Gagnon et Roch Pinard.  Le Dr Jean-Marie Roussel, qui sera impliqué dans plusieurs causes célèbres de son temps, témoigna à l’effet que l’autopsie lui avait permis de déterminer que la cause du décès était la submersion.  Le cadavre ne portait toutefois aucune marque de violence.

Mme John Cuerrier, 58 ans, dira avoir vu une auto filer à grande vitesse sur le quai.  Une dizaine de minutes plus tard, Bertrand frappait à sa porte pour lui demander de l’aide.  Roméo Avon affirmera que Bertrand lui avait dit qu’il était encore temps de sauver sa femme puisque la voiture se tenait en équilibre au bout du quai.  En se rendant sur les lieux, le témoin avait vu des traces de pneu dans la neige jusqu’à l’extrémité du quai.

Avant même que sa voiture ne soit extirpée des eaux, Bertrand aurait tenu des propos étranges.  Entre autres choses, il avait demandé si son antigel serait réutilisable.  Toutefois, la défense arriva à démontrer que la boîte de vitesse était restée enclenchée en 2e vitesse et que le frein d’urgence avait été actionné.  « Le pneu de gauche à l’avant était dégonflé mais une pièce de machinerie brisée suffisait à prouver que les freins n’avaient pu fonctionner »[3].  La défense prouva également que le témoin Albert Gauthier s’était contredit, et qu’en réalité Bertrand ne lui avait pas dit que sa voiture était en équilibre au bout du quai mais plutôt sous l’eau.

En revanche, Bertrand aurait demandé à Albert Robert, un horloger d’Ottawa, de ne rien dire à son sujet si toutefois la police venait pour l’interroger.  Il aurait également confié à Robert que « ma femme est enceinte; elle l’était lorsque je l’ai épousé.  Avant de me marier, j’ai su qu’elle retirerait plus tard un héritage, sans quoi je ne l’aurais jamais épousée »[4].  Quelques mois plus tard, celle-ci mettait un enfant au monde.

Ensuite, « l’audience fut à même d’entendre un véritable cours de mécanique donné par M. Paul Godin, gérant de la firme Chrysler Motors, un expert en automobile.  Le témoin expliqua minutieusement le fonctionnement de certaines parties d’une automobile et affirma qu’une poignée de porte ne pouvait tomber d’elle-même, qu’il fallait l’enlever avec des instruments auparavant.  Après certaines expériences faites par M. Godin devant deux détectives, le témoin, se servant d’un Plymouth 1933 tel que celui de Bertrand, réussit à atteindre une vitesse de 55 milles à l’heure en 2e vitesse.  On se souvient que l’auto de Bertrand fut retirée du lac St-François, embrayée en seconde vitesse »[5].  De plus, Godin avait réussi à répéter l’expérience en se tenant sur le marchepied et après avoir baissé la vitre de la portière, expliquant ainsi que l’accusé avait pu se tenir dans cette position pour sauter en marche.  Quant aux freins, Godin laissa entendre qu’un bris mécanique était impossible.  Toutefois, Godin dut admettre que ce scénario était difficilement réalisable avec une vitre baissée à seulement 5 pouces, comme on la retrouva sur la voiture de Bertrand au moment de la repêcher.

Selon le témoin Jean Béique « un corps lancé dans le vide accomplit une trajectoire horizontale et si l’on prend le quai de Saint-Zotique comme point de départ, il fallait que la voiture ait été lancée à une vitesse de 39 milles à l’heure pour s’arrêter à 54 pieds plus loin.  Le témoin a fait ses calculs en prenant en considération la résistance de l’air puis celle de l’eau »[6].

Me Oscar Gagnon, l’un des défenseurs de Bertrand, voulut ensuite faire dire au même témoin que le fait d’avoir frappé le parquet d’une hauteur de 4 pouces en bordure du quai avait réduit la vitesse du véhicule et sur ce « le témoin affirme que si le choc comprime un instant les pneus et les ressorts, l’auto tombera sans une différence de vitesse appréciable »[7].  Lorsque Me Gagnon lui demanda si c’était la première fois qu’on lui demandait de reconstituer un tel accident la Couronne s’objecta.  Le juge décida de maintenir l’objection, privant ainsi le jury de la réponse.  Peu après, Me Gérard Fauteux déclara sa preuve close.

Ce fut alors que la défense appela à la barre un certain Picard, un témoin que la Couronne avait finalement écarté.  Celui-ci commença par dire qu’il connaissait l’accusé depuis 1933.  Puisqu’il était monté à quelques reprises dans la voiture de Bertrand, il dira que la portière côté passager fonctionnait mal.  Picard, un agent d’assurance d’Ottawa, expliqua être celui qui avait sollicité Bertrand pour prendre une police d’assurance.  Après ce témoignage, Me Gagnon déclara en avoir terminé.  Le lendemain, 6 décembre, les procureurs firent entendre leurs plaidoiries.

Dans ses directives au jury, le juge Cousineau rappela que l’accusé n’avait même pas appelé les secours pour tenter de sauver sa femme et à propos du mobile « le motif peut être considéré dans le témoignage d’Eugène Picard, d’Ottawa, agent d’assurance, qui avait vendu à Bertrand une police de $5 000 indemnité double, sur la vie de sa femme.  La police était datée de trois jours avant la tragédie et livrée le jour qui la précéda.  Le témoin dit que l’accusé était anxieux de l’avoir parce qu’il voulait aller la porter chez la tante de sa femme, demeurant à Sainte-Justice, pensant qu’elle consentirait à payer la balance de $120 sur la première prime.  Mme Bertrand fut tuée durant le voyage de retour et six jours plus tard Bertrand révéla qu’il n’avait reçu que $10.  Le jury aura à décider si l’intention criminelle aurait pu être inspirée par la petitesse de la somme, ou si le crime était prémédité quand [la] demande a été faite pour une police d’assurance, ou si la tragédie a été entièrement dû à un accident »[8].

Le jury délibéra durant trois heures avant de revenir, à 21h10, avec un verdict : ils avaient choisi d’acquitter Bertrand.

Peut-être que ces douze jurés regrettèrent plus tard leur décision.  Plus d’une quinzaine d’années plus tard, au début des années 1950, Bertrand se remaria à Rosa Trépanier.  Il était alors âgé de 39 ans alors que celle-ci en avait 55.  Elle avait vu le jour le 29 juin 1896.

Le 10 novembre 1951, Rosa perdit la vie dans l’incendie d’un chalet de chasse situé au Lac Sainte-Marie, à une soixantaine de milles au nord de Hull, en Outaouais.  Rapidement, les enquêteurs soupçonnèrent que son jeune époux ait mis le feu pour encaisser l’héritage.  Du corps de Rosa, on ne retrouva que des fragments d’os dont les restes ne pesaient plus que deux ou trois livres.

Le procès de Bertrand devait se tenir en février 1952, mais on apprit dans La Patrie du 21 février que « le juge Bienvenue, 57 ans, a été foudroyé par une crise cardiaque mardi soir alors qu’il faisait ses recommandations au jury qui devait décider du sort de Rhéal-Léo Bertrand, d’Ottawa, accusé de meurtre.  Sa mort soudaine a mis fin au procès.  À l’ouverture de la Cour, hier, l’Hon. juge Paul Ste-Marie a libéré le jury et a sommé Bertrand de comparaître de nouveau le 6 mars alors que seront décidés la date et l’endroit où aura lieu le nouveau procès.  Il est possible qu’un nouveau centre soit choisi pour la tenue du procès à cause des difficultés qu’il y aura à former un jury désintéressé pour entendre cette cause, la plus spectaculaire jamais entendue devant les tribunaux de Hull.  Me Noël Dorion, avocat de la Couronne, a dit aux journalistes, qu’il tentera peut-être de faire transférer le procès à Montréal.  D’autres avocats suggérèrent Québec comme lieu propice.  Bertrand sera détenu jusqu’à son nouveau procès. »[9].

Finalement, le procès se déroulera à Hull du 12 au 21 mai 1952, devant le juge François Caron.  Dans l’après-midi du 19 mai, les docteurs Rosario Fontaine et Jean-Marie Roussel du laboratoire médico-légal de la Sûreté provinciale à Montréal témoignèrent à l’effet « que le cadavre de la victime a dû être saturé d’un liquide inflammable quelconque pour avoir été détruit aussi complètement qu’il l’a été ».  La Couronne soutenait que Bertrand avait imbibé de varsol les vêtements de la victime avant d’y mettre le feu.  Le Dr Fontaine expliqua que, puisque le corps humain était composé à 75% d’eau, il était très difficile de le faire brûler entièrement et que dans la plupart des incendies on en retrouvait des portions importantes.  Or, dans le cas de Mme Bertrand, il ne restait plus que quelques ossements du crâne et des jambes.  Le tronc avait entièrement disparu.  À une question de Me Dorion, le Dr Fontaine révéla que « si le cadavre a été détruit si complètement en une demi-heure, c’est que l’incendie a été anormal; il faut dans ce cas que le feu ait été alimenté par une matière inflammable quelconque »[10].

Cette fois, Bertrand fut reconnu coupable et son exécution fixée au 8 août 1952.  Cette date fut cependant repoussée au 29 mai, et finalement au 12 juin 1953.  Toutes ses requêtes en cassation lui furent refusées.  Pour l’occasion, La Patrie écrivit que Bertrand, décrit comme un homme de 37 ans, convoitait la fortune de son épouse, estimée à 30 000$.  À 1h10 de la nuit, l’amant meurtrier grimpa sur le gibet en refusant de serrer la main de l’aumônier et du directeur de la prison, comme cela était pratiqué lors de chaque exécution.  « Il avait un air sinistre et est demeuré silencieux.  Peu avant son exécution, il avait assisté à la messe et reçu la sainte communion ».  Le lendemain de son exécution, il aurait célébré son 40e anniversaire.

La Patrie se montra d’avis que Bertrand avait probablement tué sa première femme : « Bertrand, après avoir été accusé du meurtre de sa première femme pour se voir ensuite reconnaître innocent, avait épousé sa deuxième femme en septembre 1951 et la Couronne a prouvé que le 10 novembre, soit deux mois plus tard, il amenait sa femme dans un chalet isolé de chasse, pour ensuite mettre le feu au chalet ».

Le téléfilm Les Grands Procès du Québec, diffusé au milieu des années 1990, lui consacrera un épisode intitulé l’affaire Tuxedo Kid, un surnom qu’on aurait soi-disant attribué à Bertrand en raison du fait qu’il portait un tuxedo lors de son arrestation[11].  Étant donné les nombreuses erreurs relevées dans d’autres épisodes de cette série, j’invite mes lecteurs à la prudence si toutefois l’envie vous prend de voir ou revoir la dramatisation de l’affaire du Tuxedo Kid.


[1] Georges Bertrand et Élodie Bélanger ont eu au moins un autre fils, Zéphirin Bertrand, né le 15 janvier 1911 et décédé le 5 juillet 1990.  Il avait épousé une certaine Jeannette Sauvé à Valleyfield le 14 avril 1934.  On retrouve un Georges Bertrand mort à St-Polycarpe le 7 avril 1932 sans toutefois pouvoir confirmer s’il s’agit bien du père de Rhéal Léo.  Cependant, on sait qu’Élodie Bélanger est décédé le 27 février 1930.  Au moment de son premier mariage, Rhéal Léo Bertrand était donc orphelin.

[2] La Patrie, 4 décembre 1935.

[3] La Patrie, 4 décembre 1935.

[4] La Patrie, 5 décembre 1935.

[5] Ibid.

[6] La Patrie, 6 décembre 1935.

[7] Ibid.

[8] La Patrie, 7 décembre 1935.

[9] La Patrie, 21 février 1952

[10] La Patrie, 20 mai 1952.

[11] Dans les articles de journaux que j’ai consultés à propos de cette affaire il ne m’a pas été possible que ce surnom ait été attribué à Bertrand à l’époque des faits, que ce soit son procès de 1935 ou les autres pour le meurtre de sa seconde femme.  Peut-être le retrouve-t-on dans les notes sténographiques des procès.

La dernière pendaison légale au Québec

Ernest Côté
Ernest Côté

Au matin du 15 mai 1959, vers 8h40, le caissier Jacques Tremblay, 23 ans, se présenta à la Banque de Montréal de Témiscamingue avec son trousseau de clé à la main. Un homme attendait déjà près de l’entrée. Tremblay lui fit remarquer que l’ouverture s’effectuait seulement à 10h00, mais l’homme resta muet. Au moment où Tremblay déverrouilla la porte, le suspect, qui sera plus tard identifié sous le nom d’Ernest Côté, 37 ans, entra à l’intérieur en dégainant un revolver de calibre .32. Celui-ci demanda au caissier de lui ouvrir une porte latérale, par laquelle il fit signe à son complice de venir le rejoindre.

Les blasphèmes lancés par Côté finirent par attirer l’attention du gérant Alexander W. Heron qui habitait à l’étage. Heron descendit pour voir ce qui se passait et en voyant une arme dans la main du suspect, se jeta sur lui. Au cours de la lutte qui s’en suivit, deux balles se logèrent dans la tête de Heron, alors qu’une troisième perfora ses deux poumons. D’après ce que Tremblay dira plus tard au procès, cette troisième balle fut tirée alors que son patron se trouvait déjà par terre et qu’il tentait de se relever.

Les deux braqueurs sortirent par la porte latérale avant de s’engouffrer dans une Buick 52 pour prendre la fuite à toute vitesse en direction de North Bay, la ville natale de Côté. Heron trouva la force de faire quelques pas en direction de la porte en disant « get’em guys! » (attrapez ces gars-là!). Dans sa fuite, Côté fut reconnu par un mécanicien du nom de Jim Lynn qui s’affairait à réparer un pneu. Lynn l’identifiera facilement lors du procès. Adémard Gaudette, un autre témoin, se fit une joie de remettre au chef de police Georges Dupont le numéro de plaque de la voiture qu’il avait pris le temps de noter : 146-531. Le chef Dupont téléphona immédiatement à ses confrères de North Bay pour leur filer l’information et c’est ainsi que, une trentaine de minutes plus tard, la voiture et les deux voleurs furent interceptés par les policiers Bob Osborne et Vern Dix. Une brève poursuite s’engagea, au cours de laquelle les deux braqueurs se débarrassèrent de deux revolvers de calibre .32.

Les deux individus furent ensuite confiés au sergent-détective Gaston Archambault de l’escouade provinciale des homicides. On trouvera dans la voiture deux carabines et une trousse de maquillage. Une fouille sommaire des fossés permit ensuite de retrouver les revolvers, que l’on confia au Dr Jean-Marie Roussel de l’Institut médico-légal de Montréal pour faire des analyses visant à déterminer si les balles ayant tués Heron avaient été tirées par l’une de ces armes. On apprit plus tard que l’arme du crime appartenait à un certain Arthur Johnson que Côté aurait connu en prison. Johnson lui avait « prêtée » ce revolver deux semaines avant le drame.

Normalement, selon Allô Police, le procès aurait dû se dérouler à Ville-Marie, dans le comté de Témiscamingue, mais puisque l’accusé parlait beaucoup mieux anglais que français la défense obtint un changement de venue à Hull, où il fut plus aisé de trouver des jurés anglophones. Le procès eut donc lieu du 12 au 14 novembre 1959 devant le juge Paul Miquelon, qui en était à sa première cause de meurtre en tant que juge. Quelques années auparavant, il s’était rendu célèbre pour avoir été le procureur de la Couronne dans la cause de Wilbert Coffin. La défense de Côté fut assurée par Me Jérôme Somers de Hull, commis d’office. Celui-ci tenta de plaider le fait que les trois coups avaient été tirés accidentellement, mais sans succès. Pour sa part, la Couronne fut représentée par Me Roger Vincent, épaulé par Me Lionel Mougeot.

Le principal témoin fut évidemment le caissier Jacques Tremblay, mais on entendra également 17 autres témoins. Après que le jury eut rendu son verdict de culpabilité, après 15 minutes de délibérations, Côté déclara à ces douze hommes : « vous avez bien agi et je ne voudrais pas que vous soyez empêchés de dormir ce soir. Je n’ai aucune animosité contre vous, et vous n’avez pas à vous sentir coupables. Vous n’avez fait que votre devoir ». Puis, après avoir regardé son avocat, le juge et les policiers, il ajouta : « je pense la même chose de vous. Vous avez tous fait votre devoir, et je vous remercie ».

Après avoir enfilé ses gants noirs, le juge Miquelon répliqua : « vous avez raison, Côté, je n’ai agi que selon mon serment. Je suis convaincu que vous n’aviez pas l’intention de tuer en allant perpétrer un hold-up dans cette banque, mais la loi est formelle, et elle nous contraint à appeler meurtre le crime que vous avez commis. D’ailleurs, cet assassinat devait vous arriver après la vie que vous avez menée, remplie de vols avec effraction, avec violence, et à main armée. Il est trop tard maintenant pour comprendre que le crime ne paie pas. Mais votre exemple servira peut-être aux autres ».

Allô Police expliqua en ces termes pourquoi Côté se méritait tout de même la peine de mort : « comme l’a signalé le président du tribunal au procès, il est évident que Côté n’allait pas là dans l’intention de tuer. Mais, dans sa nervosité, et par un concours de circonstances spéciales, il l’a fait. Or, le code pénal prévoit le cas. À l’article 202, il spécifie que si une mort violente survient au cours d’un hold-up, il s’agit automatiquement d’un meurtre, même si l’intention de tuer est inexistante. Il dit, en somme, que si quelqu’un s’arme d’un revolver chargé pour obtenir de l’argent, il prend tous les risques que cela comporte ».

Étant donné le changement de mentalité qui était en train de s’instaurer au pays sur la question de la peine de mort, plusieurs juges confrontés à des causes similaires permettaient aux jurés la possibilité de rendre un verdict d’homicide involontaire, permettant ainsi au condamné d’éviter la corde. C’est pourquoi Allô Police souligna la position du juge Miquelon de « courageuse », alors qu’aujourd’hui on pourrait se poser de nombreuses questions. Est-ce que devant un autre juge Côté aurait évité l’échafaud?

Ce qui est sûr, c’est que Miquelon s’adressa au jury en disant que le verdict de manslaughter (homicide involontaire) était impossible, même si Me Somers avait basé sa défense sur ce point.

Côté, dont les cheveux étaient déjà gris malgré ses 37 ans, fut transféré à Bordeaux. Ronald Kyle Brush, son présumé complice, subit son procès quelques jours plus tard. Il sera acquitté.

Le 11 mars 1960, quelques heures avant son exécution, Ernest Côté déclara : « la société canadienne doit se débarrasser de la peine capitale. La peine de mort ne peut pas sérieusement et en toute honnêteté exercer un effet préventif contre le meurtre ». Il reste probablement le seul supplicié québécois à avoir émis une opinion intelligente sur ce lourd débat de société. Coïncidence ou non, il sera aussi le dernier criminel pendu au Québec. À l’échelle canadienne, la dernière pendaison se produisit le 11 décembre 1962 à la prison de Don Jail à Toronto, date à laquelle on procéda à la double exécution de Ronald Turpin et Arthur Lucas, reconnus coupables d’avoir tué des policiers lors d’un cambriolage. Leur décès fut constaté à 0h18.

En 1967, l’année du centenaire de la Confédération, le gouvernement canadien abolit la peine capitale sauf dans les cas de meurtres de policiers et de gardiens de prison. En 1976, l’abolition devint complète et officielle.

Le double meurtre d’Aurèle Veillette

Ferme des Morin à Snake Creek, Québec.  C'est sur cette propriété qu'a vécu Veillette durant de longues années avant de se retourner contre sa famille adoptive.
Ferme des Morin à Snake Creek, Québec. C’est sur cette propriété qu’a vécu Veillette durant de longues années avant de se retourner contre sa famille adoptive.

Aurèle Veillette (ou Veuillette) était âgé de 17 ans et vivait à Snake Creek, à deux miles de Mattawa, à l’extrémité du Lac Témiscamingue dans le nord-ouest québécois. Dès son tout jeune âge il avait été recueilli par un certain Paul Morin, avec lequel il avait ensuite passé la majeure partie de sa vie. Morin était décrit comme un rude pionnier père de trois enfants, dont deux filles et son fils de 5 ans prénommé Paul Jr. L’une de ses filles, âgée de 15 ans, finit par attirer l’attention de Veillette, qui en tomba follement amoureux.

Au début de l’année 1917, Morin ordonna à sa fille et à Veillette de cesser immédiatement cette idylle. Veillette quitta alors la ferme Morin pour aller travailler sur des chantiers de la région avant de finir engagé sur la ferme de Harry Morel, un député canadien français à la législature ontarienne. Mais la ferme de Morel était voisine de celle de Morin. Ce dernier vint rencontrer son voisin pour lui conseiller de chasser complètement Veillette de la région. Le jeune homme eut vent de cette tentative d’exclusion et décida de se venger.

Au matin du mercredi 8 août 1917, Aurèle Veillette demanda congé à Morel. Au déjeuner, il déclara à l’épouse du fermier que « c’est aujourd’hui que je règle mon affaire avec Morin ». Peu après, le jeune homme s’arrêtait chez un autre voisin, un vieillard de 87 ans du nom de Delphis Gauthier, pour lui emprunter sa carabine. Aurèle prétexta vouloir s’en servir pour la chasse. Une dizaine de minutes plus tard, le vieillard entendait des coups de feu claquer chez Morin.

Paul Morin était en train de sarcler son jardin derrière ses bâtiments lorsqu’il vit passer Aurèle Veillette. Il retourna alors dans sa maison pour boire un peu d’eau et profiter de l’occasion pour avertir sa femme : « tiens, je viens de voir passer Aurèle avec une carabine ». Morin regagna ensuite son jardin. Deux ou trois minutes plus tard, Veillette réapparaissait devant lui en épaulant la carabine. Sans un mot, Morin fut abattu d’une balle en plein cœur. Son fils de 5 ans, qui jouait devant la maison, courut vers son père. Pendant que Junior levait la tête de son paternel entre ses petites mains, la carabine de Veillette se pointait sur lui. Paul Jr s’effondra avec une balle en pleine tête.

Effrayées, la mère et ses deux filles s’élancèrent hors de la maison. Tandis que les jeunes filles fuyaient le plus loin possible de cette scène horrible, la femme de Morin fut atteinte à son tour à un bras en tentant d’aller porter secours à son mari et son fils.

Peu après, selon le North Bay Nugget, Veillette serait réapparu chez des voisins, sans arme, et en disant qu’on venait de lui tirer dessus. La réalité du drame se fit cependant connaître assez rapidement. Sur le train qui le conduisit vers Bryson pour sa première comparution, Veillette, sous bonne escorte, se serait contenté de fredonner la chanson « Tipperary ».

La nouvelle sortit d’abord dans La Patrie du 10 août 1917, annonçant qu’un « ouvrier agricole devient l’assassin de toute une famille de cultivateurs. Le détective Lorrain est dépêché sur le théâtre du crime ». Étant donné que les erreurs médiatiques étaient fréquentes, le nom de l’assassin fut d’abord écrit « Louis Ouellette » avant de devenir « Aurèle Veuillette ». Éventuellement, il fut conduit à North Bay.

Selon une version, c’est le détective Lorrain qui aurait lui-même procédé à l’arrestation de Veillette alors qu’une autre mentionne que l’assassin fut cerné par des habitants du secteur. Quoi qu’il en soit, Lorrain se chargea de faire venir le coroner Davis de Hull afin de procéder à l’enquête sur les corps des victimes. Lorrain retrouva l’arme du crime jeté dans le bois. Rapidement, les journaux mentionnèrent que Veillette serait défendu par Me McDonald, fils de l’ex-contrôleur Duncan McDonald de Montréal. On raconta également qu’il s’agissait pour Lorrain de sa douzième arrestation dans une affaire de meurtre.

Le procès de Veillette se déroula devant le juge W. A. Weir à Bryson, Québec, du 24 au 26 avril 1918. C’est au cours de l’après-midi du 26 avril que le verdict tomba : coupable de meurtre. Tandis que le juge fixait son exécution au 28 juin, Veillette perdit connaissance durant une vingtaine de minutes. « Cette scène a produit toute une sensation dans la cour remplie de curieux », écrivit La Patrie.

La défense porta la cause en appel en s’appuyant sur le fait que quatre jurés francophones n’avaient pas bien compris toutes les subtilités de la charge du juge qui s’était faite uniquement en anglais. Le juré Demers dira dans sa déclaration sous serment : « il y a beaucoup de choses qui ont été dites pendant le procès de Veuillette et dans la charge au jury du juge Weir que je n’ai pas comprises ». Le 16 décembre 1918, La Patrie annonçait que la Cour d’Appel rejetait cette requête. Le juge Lamothe se montra dissident. L’équipe de la défense porta la cause en Cour Suprême qui, en 1919, leur donna raison en cassant la décision de la Cour d’Appel. On ignore cependant si Veillette a eu droit à un nouveau procès mais on sait que sa peine de mort fut commuée en emprisonnement à vie qu’il dut purger au pénitencier St-Vincent-de-Paul, près de Montréal.