L’asile de Sainte-Clothilde-de-Horton: suite de l’enquête du coroner

Lettre reçue le mardi 31 octobre 2017.

Pour faire suite à mon récent article du 29 octobre 2017, lequel expliquait la raison pour laquelle je demandais un exemplaire de l’enquête du coroner dans l’affaire des victimes de l’asile de Sainte-Clothilde-de-Horton, je confirme avoir reçu une réponse aujourd’hui même, 31 octobre.  La lettre est cependant datée du 26 octobre.

Toutefois, comme dans ces bonnes vieilles blagues de docteur, il y a une bonne et une mauvaise nouvelle.

La mauvaise, c’est qu’il m’est impossible de publier ni de diffuser les documents qui m’ont été remis en lien avec l’une des victimes.  Je vous invite d’ailleurs à lire la réponse que j’ai reçue et qui accompagne le présent article.

La bonne, c’est que la presque totalité de ces informations a déjà été publiée à l’époque dans le quotidien Le Soleil.  En janvier 1988, celui-ci fournissait même les noms des neuf victimes.  L’une d’elles m’avait échappé puisque ma précédente recherche m’avait permis d’en identifier seulement huit.  Voici les noms des neuf victimes :

  • Bruno Abbondanza, 33 ans;
  • Louis-Georges Asselin, 31 ans;
  • Gérard Bergeron, 41 ans;
  • André Brouillette, 36 ans ;
  • Denis Cochrane, 40 ans;
  • Marcel Houle, 28 ans;
  • Gilles Lefebvre, 40 ans;
  • Bernard Parent, 32 ans;
  • Marcel Pépin, 50 ans.

Le centre d’accueil Nor-Val de Sainte-Clothilde-de-Horton a été incendié dans la soirée du 23 janvier 1988.  Selon les premiers comptes rendus, l’alarme a retenti à 22h10.  À l’arrivée des pompiers volontaires de Notre-Dame-du-Bon-Conseil, la fumée était encore bien présente mais le personnel avait déjà évacué 10 bénéficiaires (3 hommes et 7 femmes selon Le Soleil) du troisième étage.  Or, c’est au 4e étage que s’est déroulé le drame.

Dans Le Soleil du 26 janvier 1988, on parlait de la possibilité de procéder à des funérailles collectives pour au moins certaines des victimes.  « Hier soir, le curé de la paroisse, l’abbé Marcel Pinard, avait été avisé d’un projet de funérailles collectives au centre communautaire prévu pour vendredi.  Par ailleurs, les résultats des autopsies réalisés sur les corps des victimes sont attendus aujourd’hui.  Hier, les pathologistes du Laboratoire de médecine légale de la Sûreté du Québec, à Montréal, n’ont eu le temps que de mener six examens.  Pendant ce temps, le directeur général Paul-Antoine Ouellet, a exonéré de tout blâme les employés présents au moment du feu.  Au contraire, il a soutenu que les éducatrices ont travaillé dans le calme, qu’elles se sont employées à sortir rapidement les dames qui logeaient à l’étage situé sous celui où l’incendie s’est déclaré »[1].

Ouellet aurait aussi raconté aux journalistes que quatre employés se trouvaient au dernier étage dans la demi-heure qui a précédé l’incendie et qu’à 21h55 il n’y restait plus qu’une seule employée.  Celle-ci affirmera n’avoir senti aucune odeur suspecte.  « Elle est descendue au rez-de-chaussée pour prendre un verre de lait.  L’alarme a résonné dans l’établissement.  Elle est remontée rapidement […] pour découvrir un début d’incendie.  À 22h02, les pompiers ont été avisés.  « Mais personne ne pouvait entrer dans l’appartement », a-t-il déploré »[2].

Selon Ouellet, le seul fumeur de l’étage était couché depuis une heure au moment où le feu s’était déclaré.  On ne pouvait donc pas attribuer la cause de la tragédie à un article de fumeur.  Et de plus, ce fumeur s’en était sorti vivant.  Au moment où paraissait cet article, le personnel du centre Nor-Val tentait de relocaliser les pensionnaires à Victoriaville.

Le Soleil, 1er juin 1988.

L’enquête du coroner s’est déroulée le 31 mai 1988.  Selon Le Soleil, les victimes étaient toutes mortes asphyxiées.  Il semble donc que la fumée ait suffit pour causer leur mort.

De plus, l’incendie « a été allumé par un bénéficiaire de l’institution, Gaétan Bouchard, à l’aide d’un briquet trouvé ou volé à une employée.  Une preuve circonstancielle allant dans ce sens a été établie devant le commissaire aux incendies, Me Cyrille Delage, qui tenait, hier, au palais de justice d’Arthabaska, une enquête publique pour faire la lumière autour de cette tragédie »[3].

Comme dans toute bonne légende qui se respecte, certains éléments véridiques ont survécu à l’épreuve du temps.  Dans ce cas-ci, c’est l’histoire du fameux briquet.

L’article nous apprend également que le coroner et les procureurs impliqués au dossier s’étaient entendu pour ne pas faire témoigner Bouchard « qui est atteint d’une déficience intellectuelle profonde, afin qu’il ne soit pas traumatisé davantage »[4].

Après que le coroner Delage eut manifesté le souhait que cette affaire ne tourne pas au cirque, le journaliste Fortunat Marcoux spécifiait que Bouchard avait mis le feu à son lit et qu’il avait échappé de justesse à la mort en se réfugiant dans une douche.  « La combustion du matelas avait dégagé une fumée très dense », ce qui a finalement causé la mort des neuf autres bénéficiaires.

Reste à savoir comment Bouchard avait pu se procurer le fameux briquet.  Or, de tous les témoignages entendus devant le coroner, « il ressort qu’une employée, José Vallières, constate à 20h30, le jour du sinistre, la disparition d’un briquet de son sac à main qu’elle avait déposé dans le bureau des éducatrices spécialisées situé au troisième étage.  Les fouilles pour le retrouver s’avèrent inutiles.  À 22h10, le feu éclate au dortoir des hommes situé au quatrième étage »[5].

À l’urgence de l’Hôtel-Dieu d’Arthabaska, Bouchard aurait aussi confié à une infirmière avoir vu du feu dans son lit.  Peu de temps après, il aurait avoué à une éducatrice que c’est lui qui avait mis le feu.  Cette éducatrice, Sylvie Champagne, « déclare qu’elle donne foi aux propos de Bouchard qu’elle soigne depuis 10 ans, et ajoute qu’elle croit que le jeune homme est capable d’allumer un briquet malgré son handicap ».  Et devant un enquêteur qui lui montra un briquet, Bouchard aurait dit « Feu… j’ai trouvé … brûlé… hier soir ».  De plus, Bouchard aurait allumé le briquet à deux reprises sous les yeux de deux enquêteurs.

Le chimiste Claude Fortin est venu dire que « le feu avait été allumé volontairement ou qu’il avait été l’œuvre d’un fumeur négligent.  Selon lui, l’hypothèse d’une défectuosité électrique doit être écartée »[6]Le Soleil souligna aussi qu’il n’y avait qu’un seul fumeur parmi les 22 bénéficiaires de l’établissement et on lui avait assigné des endroits et des périodes bien précises pour utiliser sa pipe, et cela sous surveillance.  « Ensuite, les objets étaient déposés dans une armoire fermée à clé.  Me Delage n’a fait que constater les faits.  Depuis que la Loi des coroners a été modifiée [3 mars 1986], il n’a pas à retenir des accusations contre qui que ce soit ».

On ne peut apparemment pas mettre la faute sur une quelconque négligence puisque « les normes appliquées par la direction de l’institution étaient même plus sévères que celles exigées par le législateur.  C’est un inspecteur en bâtiment du ministère québécois du Travail, M. Raymond Martel, qui a décerné cette bonne note alors qu’il témoignait hier […] ».  S’il n’y avait pas de gicleurs au 4e étage, on y comptait cependant des extincteurs chimiques et des détecteurs.  « Tout nouvel édifice de plus de trois étages doit être doté de gicleurs mais cette obligation ne s’applique pas dans le cas des édifices déjà existants pour des raisons évidentes de coût, a expliqué M. Martel »[7].

Le dernier exercice d’évacuation remontait à juin 1987.  « Quant à la surveillance par le personnel, la législation prévoit un ratio d’un employé par 15 bénéficiaires.  Chez Nor-Val, au moment de la tragédie, il y avait trois éducatrices spécialisées pour 22 bénéficiaires ».

Bien sûr, on ne peut non plus attribuer ce drame à une cause criminelle puisqu’en se fiant à ces éléments on comprend que la cause d’incendie émane d’une personne qui n’avait pas toute sa tête.


[1] Le Soleil, 26 janvier 1988.

[2] Ibid.

[3] Le Soleil, 1er juin 1988.

[4] Ibid.

[5] Ibid.

[6] Ibid.

[7] Ibid.

L’asile de Sainte-Clothilde-de-Horton : hanté ou archivé?

         Récemment, un jugement prononcé par le juge Clément Samson de la Cour Supérieure tranchait en faveur de la municipalité de Sainte-Clothilde-de-Horton en ordonnant la fermeture du bâtiment abandonné qu’on surnomme allégrement l’asile de Sainte-Clothilde.  Immédiatement, la nouvelle a créé plusieurs réactions, en particulier chez les amateurs de phénomènes paranormaux.  Certains d’entre eux sont allé jusqu’à démarrer des pétitions pour garder l’accès au bâtiment.

Selon des rumeurs, qui semblent prendre de l’ampleur au fil des ans, le bâtiment aurait fait des victimes lors de deux incendies.  Si on doit se fier à certains comptes rendu qu’on retrouve sur le Web, il y aurait eu un premier incendie meurtrier en 1958 ou 1959, et un autre en 1988.  Lors de ce dernier drame, huit ou neuf pensionnaires auraient perdus la vie.

Soulignons au passage que dans son jugement du 18 octobre 2017, le juge Samson mentionne que « les rumeurs, fondées sur des histoires qui remontent à plusieurs dizaines d’années, attribuent à ce bâtiment des qualités qui s’apparentent à celles d’une maison hantée, d’où l’intérêt pour les personnes avides de phénomènes paranormaux.  Au lieu de repousser les visiteurs, le bâtiment les attire et c’est là le drame ».

Le jugement nous apprend également que Roger Thivierge est propriétaire de l’endroit depuis 2009, date à laquelle il l’a acheté à l’Église adventiste du septième jour.  Celle-ci exploitait le lieu comme un espace pour le camping et autres types d’hébergements.  « Quant au bâtiment, il aurait servi à des visites touristiques payantes organisées par l’Église adventiste du septième jour », précise encore le juge Samson.  Au moment de l’acheter en 2009, Thivierge jura qu’il ne savait rien à propos de la popularité du bâtiment.  Plutôt que de profiter des lieux, il l’avait d’abord placardé.

Toutefois, la popularité des lieux et le manque de respect des amateurs en sensations fortes n’ont jamais cessé.  Plusieurs d’entre eux se sont présentés sur place afin d’y prendre des photos ou d’y tourner des vidéos.

Incapable de régler ce problème, le propriétaire se serait alors résigné à engager un agent de sécurité en plus de charger un prix d’entrée de 10$ par personne.  Le juge ajoute qu’entre « janvier 2011 et septembre 2017, en se fondant sur la déclaration de Monsieur Raymond Moreau de la Sûreté du Québec, les forces de l’ordre ont été appelées à intervenir à 28 reprises sur les lieux, notamment en regard d’introductions par effraction, de la présence de personnes suspectes ou de débuts d’incendie ».  Pour sa part, le policier y alla d’une déclaration judicieuse : « si cet endroit fut le théâtre de plusieurs décès au cours d’un seul incendie en 1988 alors que l’endroit était habité par une institution reconnue, je comprends difficilement comment il pourrait actuellement être plus sécuritaire dans cet état ».

La municipalité décide d’intervenir le 18 mai 2017, principalement pour exiger une expertise structurale du bâtiment qui devait être faite par un ingénieur et l’installation d’une clôture.  Le 8 juin 2017, la municipalité déposait une mise en demeure, non seulement pour demander l’érection de la clôture mais aussi pour exiger le nettoyage des lieux.  Certains travaux furent complétés par le propriétaire mais ils seront jugés insuffisants.

Dans sa conception rationnelle des choses et surtout son instinct de continuellement remonter à la source, Historiquement Logique a ouvert son propre dossier sur l’affaire.  Car si ces amateurs ou pseudo-enquêteurs en phénomènes paranormaux prétendent faire de l’histoire, on constate, après un léger survol des comptes rendus disponibles sur le Web, que ces enquêtes sont plutôt incomplètes.  Elles s’intéressent presque exclusivement aux phénomènes sulfureux des ombres blanches et autres manifestations étranges – qui, soit-dit en passant, sont loin d’être prouvées scientifiquement – sans aucune intention sincère de vouloir en savoir plus sur les victimes et les drames qui sont justement à l’origine de toute cette popularité.

Or, il m’a suffi de quelques minutes de recherches pour identifier les huit victimes de l’incendie de 1988.  Dans une vidéo fortement subjective on parle de neuf victimes.  Il semble que ce soit une erreur. On y raconte même que l’incendie de 1988 aurait été causé par la manipulation d’un briquet avant d’évoquer un suicide, sans toutefois préciser de date.  Le suicidé se nommait apparemment James!  James qui?  On l’ignore, évidemment.

Une femme membre d’APPA Paranormal explique aussi, après avoir brièvement évoqué les deux précédents cas, que c’est là « l’historique de ce qui s’est produit ici ».  L’historique?  Vraiment?

Si on avait réellement eu l’intention de dresser un portrait historique, pourquoi ne pas avoir consulté et présenter des articles de journaux?  Ou des documents légaux, comme une enquête de coroner?

Bref, cela manque cruellement de précisions.  Comment ne pas douter devant des constatations aussi sommaires et erronées?

Autre fait qui pourrait s’avérer problématique, on prétend avoir capté des voix d’enfants, si bien qu’on aurait ensuite fait entendre des dessins animés à l’intérieur de l’ancien asile pour tenter « d’entrer en contact » avec de supposées entités d’enfants.  Or, si on croit que la hantise qui englobe cette bâtisse a un lien avec les huit décès tragiques de 1988, il faudrait peut-être regarder ailleurs.  En effet, les huit victimes que j’ai pu identifier étaient toutes âgées entre 28 et 50 ans!

Pour le moment, je tairai les noms de ces huit victimes.  Toutefois, j’ai récemment fait une demande pour obtenir copie de l’enquête de coroner concernant l’une de ces victimes.  La photo accompagnant le présent article montre d’ailleurs la réponse datée du 23 octobre 2017 et que j’ai reçue vendredi, le 27 octobre.  On y indique clairement qu’il faudra encore un peu de temps au coroner pour rassembler les documents nécessaires.  C’est donc qu’il y a de l’espoir d’obtenir un dossier détaillé.

Mais ne versons pas dans les suppositions.  Attendons plutôt de voir la suite.

À suivre …


Bibliographie :

http://www.lanouvelle.net/faits-divers/justice/2017/10/19/fini-l-acces-a-l-asile-de-sainte-clotilde-de-horton.html

Jugement du 18 octobre 2017, sous la présidence de l’honorable Clément Samson, J.C.S., Municipalité de Ste-Clothilde-de-Horton c. 9203-6441 Québec Inc.

https://www.youtube.com/watch?v=AW6Zc1VgSYU&t=310s

Jugement_2017_10_18_2017qccs4684

 

La preuve par ouï-dire: l’Histoire ne fait pas exception

Extrait du procès de Marie-Anne Houde, 1920.

Lors d’une conférence sur le procès de Marie-Anne Houde, alias la marâtre, et au cours de laquelle je permettais aux personnes présentes de se plonger dans la peau d’un juré afin d’apporter leur propre verdict, il m’a fallu expliquer ce qu’était le ouï-dire.  Évidemment, nous savons tous que ce mot est synonyme de ragots, de mythes et tout ce que vous voudrez en relation de faits ou de racontars difficiles à prouver.

Lors d’un procès pour meurtre, la signification est sensiblement la même.  Par exemple, on considère comme du ouï-dire tout ce qui a été dit hors de la présence de l’accusé puisque celui-ci ne peut se défendre contre des conversations ou paroles prononcées alors qu’il n’était pas là pour les entendre et les évaluer.  En fait, le Code Civil du Québec, à l’article 2843, stipule ceci : « le témoignage est la déclaration par laquelle une personne relate les faits dont elle a eu personnellement connaissance ou par laquelle un expert donne son avis.  Il doit, pour faire preuve, être contenu dans une déposition faite à l’instance, sauf du consentement des parties ou dans les cas prévues par la loi ».

Imaginons un peu lorsqu’il s’agit de témoignages recueillis lors d’une commission d’enquête publique, là où il n’y a pas d’accusé.  Dans un tel cas, où commence et où s’arrête le ouï-dire?  Certains d’entre vous se souviendront peut-être de la Commission de la juge Céline Lacerte-Lamontagne en 1996, une enquête publique tenue sur les circonstances du décès du détective Louis-Georges Dupont.  Plusieurs témoignages, principalement au début des audiences, ont rapportés les paroles de Dupont, qui était décédé depuis 1969.  Certaines personnes ont crié au scandale lors du dépôt de la juge parce qu’elle n’avait pas tenu compte de plusieurs éléments provenant de la famille du disparu.  Mais on comprendra qu’elle n’avait pas à tenir compte de témoignages rapportant les paroles d’un homme mort depuis 27 ans.  La grande lacune dans une telle situation c’est que la justice ne pouvait pas interroger ou contre-interroger le principal intéressé afin de juger de la valeur de certaines affirmations.

En rapportant les paroles d’un mort ou d’une personne qui ne peut se présenter devant le tribunal, force est d’admettre que la valeur des informations livrées tombe en chute libre.  Les exemples sont nombreux dans toutes les commissions d’enquête publiques, y compris la célèbre Commission Charbonneau.

Est-ce que les historiens ou auteurs sérieux devraient tenir compte de l’inadmissibilité du ouï-dire lorsque vient le temps de reconstituer une affaire de crime?

Dans mon livre L’affaire Aurore Gagnon, j’ai démontré que la majorité – sinon la totalité – des auteurs qui avaient entretenus la mémoire de cette fillette tout au long du dernier siècle n’avaient pas tenu compte du dossier judiciaire.  Ainsi, on a eu droit à des versions contradictoires au sein desquelles plusieurs ragots ont été acceptés comme étant des faits.  Ainsi, un auteur qui aurait envie de reconstituer un fait judiciaire devrait à tout le moins avoir le courage de lire le dossier judiciaire dans sa totalité.  C’est la moindre des choses.

Mais donnons un exemple plus concret.

Lors du procès de Marie-Anne Houde en 1920, la défense, qui avait décidé de plaider l’aliénation mentale – ce que l’on appelle maintenant la non responsabilité criminelle – appela dans la boîte des témoins le père de l’accusée.  Trefflé Houde était un cultivateur de 72 ans avec peu d’instruction, comme on pourra le voir dans l’extrait suivant :

  • C’est à l’âge de 12 ans qu’elle [Marie-Ann Houde] aurait été malade?, questionna Me Lachance de l’équipe de la Couronne.
  • De quelle maladie?
  • Une névragite [sic], une léthargie.
  • Est-ce ça qu’elle a eu à 12 ans, une léthargie?
  • Une ménagite [méningite] qu’ils appellent.
  • Est-ce qu’il [le médecin] vous a donné le nom de la maladie qu’elle avait eue?
  • Oui, il a dit ça.
  • Ce que vous appelez une léthargie ou ménagite c’est le docteur Carignan, le médecin qui a dit ça?
  • Le docteur. Oui, monsieur.
  • Pendant sa maladie, vous n’étiez pas chez vous?
  • C’était à la maison qu’il la faisait soigner.  J’étais veuf dans ce temps-là.
  • Vous n’étiez pas du tout chez vous pendant cette maladie-là?
  • Alors, fit le juge Pelletier, ce que vous en savez c’est ce que votre famille vous a dit?
  • Oui, c’est ma fille qui restait à la maison.

Il était donc clair que le père ne pouvait apporter la preuve que sa fille ait soufferte de méningite.  D’ailleurs, lors d’un échange ultérieur, le juge Pelletier revint sur la question : « Je suis obligé de dire là-dessus que c’est une preuve de ouï-dire qui ne vaut rien.  Le père nous a dit que tout ça s’était passé pendant son absence et qu’on lui a raconté cela à son retour.  Vous ne pouvez pas vous baser sur ces faits-là »[1].

Cette évidence n’a pas empêché l’auteur André Mathieu d’écrire en 1990 sa conviction selon laquelle Marie-Anne Houde avait souffert de méningite et qu’à cause de cela elle aurait dû être déclarée « folle ».  Mais pour le tribunal, qu’elle est été atteinte ou non de cette maladie importait peu, car on devait construire un verdict uniquement sur ce qui est admis légalement en preuve dans le prétoire.  Ainsi donc, le témoignage de Trefflé Houde ne prouve strictement rien au niveau de la méningite, d’autant plus que le docteur Carignan n’a jamais été appelé comme témoin.

La méningite de Marie-Anne Houde doit donc être reléguée au département de l’imaginaire.

L’affaire Blanche Garneau en fait également foi.  En cette matière, il suffit de réétudier honnêtement le dossier judiciaire pour y défaire une panoplie de rumeurs infondées qui, malheureusement, persistent toujours en 2017.  J’ai reçu quelques commentaires ou réactions à l’effet que des livres avaient déjà été publiés sur des histoires comme celle d’Aurore Gagnon ou Blanche Garneau, comme s’il était inutile de revisiter ces dossiers.  Et pourtant, je n’invente rien, la plupart des écrits qui ont entretenus la mémoire de ces victimes ont été fictifs.  Ce n’est quand même pas de ma faute si personne avant moi n’a eu le courage de lire la totalité des quelques milliers de pages qu’on retrouve parfois dans ces dossiers judiciaires[2].  Je redonne seulement la parole aux archives.  C’est tout.  Je n’ai de compte à régler avec personne!

Évidemment, je suis conscient que le fait de déterrer la vérité suscite parfois des réactions, en particulier chez ceux et celles qui s’étaient confortés dans l’idée qu’ils se faisaient d’une tranche de notre histoire.  Ce qui est le plus motivant, toutefois, c’est qu’il est possible de détruire ou de rétablir certains ragots propagés par le ouï-dire, qu’il soit judiciaire ou historique.  Il faut juste y mettre le temps et l’énergie, car les archives regorgent de dossiers qui ne demandent qu’à revoir la lumière du jour.


[1] Eric Veillette, L’affaire Aurore Gagnon le procès de Marie-Anne Houde, Éditions de l’Apothéose, 2016, p. 248.

[2] Dans Analyse et représentation documentaires, 2013, Michèle Hudon va jusqu’à parler de « la loi universelle du moindre effort » (p.5) pour expliquer le phénomène.

Nouveau suspect dans l’affaire Alice Paré?

IMG_3041
À l’extrême gauche, l’endroit approximatif où le corps d’Alice Paré, 14 ans, a été retrouvé en avril 1971.  À droite, le rang no. 3 à Sainte-Clothilde-de-Horton. (photo: E. Veillette, 2017).

         Samedi, Historiquement Logique a rencontré une personne qui, pour l’instant, préfère conserver l’anonymat mais qui semble posséder de l’information sur le meurtre non résolu d’Alice Paré, survenu dans la région de Drummondville en 1971.  Cette source présente un nouveau suspect qui, non seulement est toujours vivant, mais qui traîne derrière lui un lourd passé judiciaire.

         Rappelons d’abord les faits.

         Alice Paré, née le 4 janvier 1957, était âgée de 14 ans lorsqu’elle disparut le 17 février 1971.  Ce jour-là, elle avait un cours de flûte traversière au Cégep de Drummondville, plus précisément au pavillon Gilles Fortin.  Le cours était prévu pour 17h30, mais la jeune fille s’y présenta en retard.  Selon la source rencontrée, c’était la première fois qu’elle était en retard à ce cours de musique.  Marcel Saint-Jacques, le professeur, n’avait pas attendu et avait quitté le Cégep, de sorte qu’à son arrivée Alice s’était heurtée à une porte close.  Elle emprunta alors 5¢ à une amie (Louise Larocque), et un autre 5¢ à Jean Vanasse, un jeune homme de 19 ans.  Cette monnaie devait lui servir à utiliser une cabine téléphonique située de l’autre côté de la rue afin de communiquer avec sa mère pour lui signaler qu’elle pouvait venir la chercher.

ScreenHunter_708 Aug. 05 18.48         Malheureusement, le téléphone de la cabine était hors d’usage, ce qui a obligé Alice à se tourner vers une autre solution.  En revenant à l’intérieur du Cégep, elle aurait alors discuté avec Louise Larocque de son intention de rentrer chez elle à pied.  « Elle a même expliqué à son amie la route qu’elle suivait toujours pour rentrer à la maison, soit une marche d’environ un mille (1,6 km), en passant par la rue Saint-Jean, Lindsay et [le] boulevard Mercure »[1].  Or, selon notre source, le suspect, que nous appellerons Monsieur H., avait l’habitude de passer beaucoup de temps à la Taverne Drummond, qui se situait sur le trajet que devait emprunter la jeune fille.  Aurait-elle attiré son attention?  Lui aurait-il offert de la ramener?  Aurait-elle accepté de monter avec un inconnu?

         Voilà autant d’hypothèses qui, pour le moment, ne peuvent être vérifiées.

         Cependant, il faut savoir qu’Alice Paré disparut ce jour-là pour ne réapparaître que le 26 avril, lorsque son corps fut découvert en bordure du rang 3 à Sainte-Clothilde-de-Horton.  Ce sont trois jeunes travailleurs (André Camirand, Yvon Lampron et Lucien Paquin) qui s’arrêtèrent après avoir aperçu quelque chose d’étrange à une soixantaine de pieds de la route.  Selon les détails livrés à l’époque par Allô Police, la victime était défigurée.

         Après l’arrivée des policiers sur les lieux, il fallut peu de temps pour identifier le corps comme étant celui d’Alice Paré, cette jeune fille de 14 ans qu’on recherchait depuis des mois.  En 2016, j’ai tenté de consulter le dossier de l’enquête de coroner afin d’en apprendre davantage quant aux détails de l’autopsie et des circonstances de la découverte du corps.  Malheureusement, le dossier est manquant dans les boîtes d’archives de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) à Trois-Rivières[2].  Voilà qui n’aide pas à reconstituer fidèlement tous les faits de cette affaire.

         Samedi, Historiquement Logique a visité, 46 ans plus tard, les lieux de la découverte selon les indications de la source.  Sur place, on constate que le corps aurait été retrouvé à au moins une quarantaine de pieds de la route du rang 3.  Pour s’y rendre, il faut franchir un fossé qui nous fait penser que le ou les tueurs ont dû sauter cet obstacle pour se débarrasser du corps.  Toutefois, comme la source consultée me l’a fait remarquer, en 1971 un champ cultivable était plus large et le corps se trouvait apparemment juste au côté de cette zone agricole.  Voilà qui fait penser que, peut-être, le corps n’a pas été abandonné depuis la route du rang 3 mais plutôt à partir du champ cultivable.  Gardons également à l’esprit qu’Alice est disparue en plein hiver et que si son corps a été abandonné au moment de sa disparition, toutes traces a été effacées par le temps, les tempêtes et la fonte des neiges.

         Toujours selon les informations recueillies auprès de cette source, il y aurait une possibilité que le corps ait été retrouvé dans un creux, comme si quelqu’un avait tenté de creuser avant d’en abandonner l’idée.  Mais en hiver, est-il pensable que le tueur ait pu penser à creuser dans un sol gelé?  Si ce détail est vrai, cependant, cela pourrait indiquer que le tueur aurait passé un certain temps sur les lieux.  Mais rien n’est moins sûr.

         Autre fait troublant, la flûte – ainsi que le coffret de l’instrument – fut retrouvé par un citoyen le 29 avril, près de Victoriaville.  Or, cela fait une distance d’environ 36 km entre les deux sites de découvertes, soit celui de la flûte et du corps.  Pourquoi cette distance?  Le tueur aurait-il conservé ce « souvenir » avec lui avant de s’en débarrasser?  Ou plutôt, le jour du meurtre, aurait-il oublié de jeter l’instrument de musique au même endroit que le corps pour n’y penser que plus tard, lorsque les effets de l’adrénaline s’étaient atténués?

         Quant à Monsieur H, son lourd passé judiciaire fait de lui un suspect intéressant, entre autre pour une accusation d’homicide involontaire.  N’empêche qu’on manque toujours d’éléments probants pour pouvoir le relier directement à l’affaire du meurtre sordide d’Alice Paré.

Que faudrait-il pour rouvrir l’enquête?

         Malheureusement, il existe encore beaucoup trop de cas de meurtres non résolus au Québec.  Si vous croyez détenir de l’information sur cette affaire, n’hésitez pas à m’écrire au courriel suivant : eric.veillette@hotmail.ca

ScreenHunter_709 Aug. 05 19.06
Les policiers sur les lieux de la découverte du corps, en avril 1971.

[1] Allô Police, 9 mai 1971.

[2] C’est le bureau de BAnQ Trois-Rivières qui détient les archives de coroner de cette époque pour le district concerné par cette affaire.

Conférence sur l’affaire Aurore Gagnon, 11 janvier 2017

marie-anne-houde            Le mercredi 11 janvier 2017, c’est à la salle La Franciade, à la bibliothèque municipale de St-Louis-de-France (Trois-Rivières) que j’offrirai une conférence d’une durée d’environ 2h00 sur le procès de Marie-Anne Houde, celle que nous aimons encore surnommer la marâtre!

            La conférence fera suite à mon livre L’affaire Aurore Gagnon : le procès de Marie-Anne lancé en février dernier en collaboration avec les Éditions de l’Apothéose.  Depuis, l’idée de la révision du dossier judiciaire a fait son chemin tout en permettant de rétablir ou de mieux situer certains faits en lien avec cette pauvre enfant martyre.

            On se souviendra qu’Aurore Gagnon, une fillette de 10 ans, est décédée le 12 février 1920 des suites des mauvais traitements infligés par les membres de sa famille, mais en particulier par sa belle-mère.  Le procès de celle-ci, qui s’est déroulé en avril 1920 au palais de justice de Québec, a laissé une trace profonde dans la mémoire collective tout en inspirant une pièce de théâtre.  Au cours du siècle suivant, suivront aussi plusieurs romans, des essais et deux films.

            Lors de la conférence, je vous présenterai le dossier à la manière d’un procès, en vous offrant la chance de devenir juré l’espace de deux heures.  Ainsi, vous pourrez forger votre propre idée sur le verdict.

Bienvenue à tous.  L’entrée est gratuite!

11 janvier 2017 à 13h30

À la salle La Franciade, Bibliothèque de la Franciade

100, rue de la Mairie, à St-Louis-de-France (Trois-Rivières).

Entrée gratuite.

Durée approximative : 2h00


L'affaire Aurore GagnonPour ceux et celles qui veulent en savoir plus, je vous invite à lire l’introduction du livre en cliquant sur le lien suivante :

https://historiquementlogique.com/laffaire-aurore-gagnon-lintroduction/