Une petite Cadie en Martinique


PetiteCadieVACHON, André-Carl.  Une petite Cadie en Martinique.  La Grande Marée, Tracadie-Sheila (Nouveau-Brunswick), 2016, ill., 137 p.

         Assimilation et déportation.  Deux mots qui rappellent durement le racisme et la haine que notre monde moderne utilitariste donne parfois l’impression de tenir sous silence.  C’est pourtant une tranche importante de notre passé.  Peu importe notre allégeance politique (j’essaie de n’en avoir aucune), les francophones de tous horizons ne devraient jamais oublier ce drame historique.

         Mais là n’est pas le but d’André-Carl Vachon, qui se contente d’un travail de mémoire et d’avancement dans le domaine historique.

         Dans une préface touchante de Vincent Huyghues-Belrose, professeur d’Histoire moderne en Martinique, le lecteur apprend que si la déportation acadienne est une tranche inoubliable de l’histoire de la francophonie, celle de ces quelques 200 personnes (129 en provenance de New York) qui aboutirent en Martinique l’est beaucoup moins.  En fait, Huyghues-Belrose explique à quel point cette portion historique avait littéralement été oubliée en Martinique.  Ce sont d’ailleurs ses découvertes dans les archives qui l’on amenées à rencontrer, en 2015, l’auteur André-Carl Vachon, qui se faisait déjà connaître pour ses avancées à propos de l’histoire acadienne.

         Je me rappelle sommairement avoir lu le livre de Bona Arsenault il y a de cela plusieurs années, mais il est toujours impressionnant et très triste de se faire rappeler qu’au total ce sont 11 000 Acadiens sur 14 000 qui ont été déportés au 18e siècle.  De ceux-ci, Vachon s’est principalement attardé à ceux et celles qui se sont retrouvées en Martinique.  Il en présente d’ailleurs un tableau fort détaillé qui servira assurément aux chercheurs et aux curieux.

         Non seulement les britanniques de l’époque ont fait preuve d’une haine gratuite envers les Acadiens, mais l’auteur déterre la possibilité d’une fraude.  Les autorités, dont le gouverneur Fénelon, auraient gonflé les chiffres quant au nombre total d’Acadiens établis en Martinique.  Et cela dans le but évident d’empocher une partie de la ration du roi versé à ces déracinés pour leur permettre de s’établir en ce nouveau pays.

         L’auteur nous dresse aussi un portrait sur ce qu’aurait pu être la vie quotidienne de ces ancêtres : « les Acadiens étaient donc des charpentiers, des tailleurs d’habits et des marchands.  Un seul Acadien travaille dans les sucreries : Joseph Martin est raffineur et économe.  Puis, un seul est dit « Laboureur de son métier », soit Louis Maillet.  Quant aux époux des Acadiennes, ils avaient des emplois très variés : commissaire de police, sergent au régiment de Médoc, armurier, fourrier d’artillerie, forgeron, ferblantier, charpentier, employé dans une poterie, tailleur de pierre, ouvrier aux travaux du roi […] »[1].

         L’ouvrage se termine par un hommage que l’auteur rend à ses ancêtres, eux-mêmes descendants d’une famille acadienne qui avait goûté au sol martiniquais.  Voilà donc un ouvrage de référence qui fait avancer l’Histoire et devrait servir à enrichir les étudiants.  Certes, un livre à ajouter à votre collection!

[1] P. 91-92.

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Exposition « Mariages d’antan »


Trousseau de baptême confectionné par Georgette Dussault et porté par Philippe Trudel lors de son baptême du 29 mai 1937.
Trousseau de baptême confectionné par Georgette Dussault et porté par Philippe Trudel lors de son baptême du 29 mai 1937.

Historiquement Logique vous invite à l’exposition Mariages d’antan dont le lancement s’effectuera le 14 juin 2015 à 10h30 à l’église de Champlain (à quelques kilomètres à l’est de Trois-Rivières, sur la route 138). Cette exposition est un hommage aux mariages et aux baptêmes d’époque. Pour ce lancement, auquel tout le public est invité, on retrouvera un défilé de mannequins qui porteront des robes de mariages originales et restaurées.

L’exposition, qui regroupera également plus d’une soixantaine de photos de mariage, des artéfacts et des trousseaux de baptême, se prolongera ensuite tout l’été à l’église de Champlain. Cette réalisation unique dans la région est le résultat du travail de Thérèse Toutant, membre de la Société historique de Champlain, qui travaille sur ce projet depuis maintenant plus d’un an.

Bienvenue à tous!

Horaire d’été : du 24 juin au 16 août 2015 de 11h30 à 16h30 à l’église de Champlain.

 

La viande halal, c’est pas banal


Quoiqu’on en dise, le sujet est controversé.  Depuis la sortie publique du Parti Québécois, les médias jonglent tant bien que mal avec le dossier de la viande halal.  Personne n’ose remettre en question les accommodements raisonnables, et pourtant!  Nombreux sont ceux qui regrettent encore les reculs du peuple québécois face aux avancées de la mondialisation.

Au cours des derniers jours, la télévision nous renvoyait d’ailleurs les avis de soi-disant experts provenant du milieu de l’abattage ou de l’agro-alimentaire.  Belle preuve d’impartialité!

François Legault, le chef de la CAQ, a d’ailleurs rappelé qu’au Québec la présence de la viande halal devrait être une exception et non la norme.

L’aspect historique de la chose est souvent négligé, mais un regard sur le passé nous permet souvent de revenir dans un cadre plus rationnel.

C’est au 7ème siècle de notre ère, à l’époque de Mahomet, que remontent les premières recommandations halal, mot qui signifie « licite ».  On s’en doute, la pratique d’égorgement à froid des bêtes d’élevage se pratiquait bien avant, mais c’est au cours de ce siècle qu’une certaine partie du monde la classa soudainement sous le sceau du sacré.

Les armes à feu apparurent six ou sept siècle plus tard, et avec elles d’autres façons d’abattre le gibier.  Le rayon d’action de l’homme en territoire de chasse s’élargissait considérablement.  Voilà une invention qui remit en perspective l’utilisation singulière de la lame, qui ne s’applique généralement qu’aux animaux d’élevage.  En effet, pour abattre un gibier en liberté il faudrait une dextérité inouïe.  Parmi les peuples dit primitifs, comme les Amérindiens, on avait compris que pour une question de survie il fallait développer des armes à plus longue portée, comme l’arc par exemple.  Pas question pour eux de développer une croyance se rapprochant de celle imposée par Mahomet.  L’important était de ramener de la nourriture pour la famille.

On serait alors en droit de se demander si une pratique halal n’est pas plutôt attribuable à certaines mœurs plutôt qu’à certaines croyances, puisqu’elle ne pouvait s’appliquer qu’à une région du monde où l’homme pratiquait déjà l’élevage depuis des générations.

On imagine aussi à quel rythme aurait pu se développer l’Occident, en particulier l’Amérique, si les colons n’avaient pu se servir de leurs armes à feu pour chasser, sous prétexte que cela ne convenait pas à un quelconque rite religieux.

Et lorsqu’on veut défendre la tradition, il faudrait sans doute rappeler que chez les sikhs le port du kirpan remonte seulement vers la fin du 17ème siècle.  C’est également à cette époque que nombre de nos ancêtres commençaient le défrichement de la Nouvelle-France.  En suivant le délire logique de certaines croyances, faudrait-il permettre à nos enfants d’aller à l’école avec leur hache à la main sous prétexte que leurs ancêtres ont traditionnellement utilisés cet outil indispensable pour leur survie?

Il existe aussi différents débats sur la viande halal et les techniques d’abattage, mais laissons cet aspect aux scientifiques.  On peut cependant détecter plusieurs opportunistes ou pseudo scientifiques qui tentent parfois de nous faire avaler bien des concepts.  Et pour ceux qui prétendent que le halal est meilleur pour la santé, faudrait-il en déduire que tous les êtres humains ayant vécus avant le 7ème siècle souffraient d’une condition physique médiocre?  Ce n’est pourtant pas ce que démontrent les recherches archéologiques.

Et après le 7ème siècle?  A-t-on enrayé le cancer pour autant?

Cette semaine, plusieurs citoyens s’offusquaient d’une vidéo sur Youtube démontrant un chien ayant été abattu d’un coup de carabine.  On monte vite aux barricades lorsqu’il s’agit de cruauté animale, mais dès qu’on mentionne l’abattage, les voix s’éteignent bien rapidement.  Pourtant, si on se porte à la défense des animaux, ne faudrait-il pas le faire pour tous les mammifères?  Sommes-nous plus attachés à un chien ou un chat simplement parce que nous pouvons en posséder un dans notre salon?

L’être humain est-il hypocrite à ce point qu’il se défile devant les conditions d’un animal qu’il a jugé correct à sa propre consommation?  Et n’y a-t-il pas un autre motif caché derrière tout cela : celui de la peur de se prononcer en défaveur d’une religion envahissante?

Après tout, il est beaucoup plus facile, par exemple, de s’en prendre aux chasseurs de phoques qu’aux abattoirs halals.

L’Islam, qui condamnait les vieilles religions polythéistes, ne répète que de vieux rituels pratiqués par des croyances anciennes et tribales : le sacrifice animal.  Étonnement, Zarathustra, inventeur du dieu unique chez les Perse au 6ème siècle avant notre ère, a fondé sa réforme, du moins en partie, sur son dégoût face aux sacrifices de ce genre.  À son époque, ces rituels sanglants étaient trop nombreux.

Assistons-nous à un malheureux retour en arrière?

L’Histoire donne parfois l’impression d’être comme la mode, c’est-à-dire cyclique.  Certaines pratiques tendent à disparaître avant de revenir au goût du jour.

L’animal ne souffre pas, nous dit-on!?  Et bien, qui sommes-nous pour nous mettre à leur place?  Un condamné à la guillotine a-t-il récemment donné son avis sur le sujet?

Bien sûr, l’homme, cet indomptable preneur qui ramène toujours tout à lui-même, en a décidé ainsi, au point de se substituer à l’animal et de décider pour lui!

L’influence de l’être humain sur les eaux


(photo: E. Veillette)(photo: E. Veillette)

Lorsque la vie apparut sur Terre, il y a environ 4 milliards d’années, l’eau était déjà présente.  Sa vapeur se condensa pour ensuite retomber à la surface du globe et ainsi sculpter le sol par ses rivières et ses océans.  Puis le végétal cassa la molécule d’eau pour en faire de l’oxygène, créant ainsi l’atmosphère terrestre.  L’eau est donc à l’origine même de la chimie moderne, ce qui fait de la molécule H2O une figure historique dominante.

On note que le transport de sédiments à l’état naturel peut modifier le cours des eaux et leur aspect sans que l’intervention humaine y soit impliquée, comme ce fut le cas par exemple à Aigues-Mortes, où la côte avança de plusieurs mètres par année, ce qui fait qu’aujourd’hui elle est située à 8 km à l’intérieur des terres alors qu’à l’époque de Saint-Louis (Louis IX, 1215-1270), vers 1248, elle se situait à proximité de la mer[1].

Si autrefois le désert du Sahara était verdoyant, force est d’admettre que la nature n’a pas toujours besoin de l’homme pour se transformer.  Cependant, le comportement irresponsable de ce dernier à l’endroit du respect de la nature fait pratiquement l’unanimité de nos jours.  La déforestation, par exemple, engendre de grandes modifications, comme la désertification, preuve incontestable de la perturbation du cycle de l’eau.  L’une des conséquences directes de la bêtise humaine est l’assèchement de la mer d’Aral en Asie, ou encore les problèmes engendrés par la déforestation catastrophique en Haïti.

En remontant un peu plus loin dans le temps, il peut devenir intéressant de retracer ou d’imaginer les premières influences que l’homo sapiens a eu sur le cours des eaux, de même que sur les biodiversités environnantes.  Puisque la préhistoire nous apprend que le harpon remonte à 13,000 ans et le filet de pêche à 11,000 ans environ, on comprend que l’influence humaine s’effectua assez tard sur l’échelle du temps.  Beaucoup plus tard, grâce au pétrole, et ce en quelques décennies seulement, l’homme bouleversa l’équilibre de la planète comme personne ne l’avait fait auparavant.

Les barrages, nécessaires pour régulariser l’approvisionnement en eau des premiers agriculteurs, remontent à 3,000 ans avant notre ère.  En Égypte, on en retrouvait un d’une longueur de 115 m.  Plus tard, « en l’an 560 de notre ère, l’historien byzantin Procope fait mention du barrage de Daras »[2].

Au 16ème siècle, les Espagnols érigèrent le barrage d’Alicante, d’une hauteur de 45 m et qui est toujours utilisé.  Lorsqu’il fut évident, au 20ème siècle, que la santé de l’homme dépendait de la qualité de l’eau, on accorda de plus en plus d’importance aux barrages, question de bien alimenter les grandes villes industrielles.  L’eau emmagasinée par ces immenses infrastructures sert non seulement à produire de l’électricité mais aussi à l’irrigation de certaines terres et à l’accumulation de réserves d’eau potable.

On le sait, les moyens de transport élaborés par l’homme ont fortement contribués à la modification de l’environnement et de l’eau.  L’invention des embarcations est sans doute directement reliée aux immenses possibilités offertes par les voies navigables, mais entraînant par ailleurs l’homme à répandre sa bêtise encore plus loin.  Les premiers bateaux remonteraient à plus de 40,000 ans, époque à laquelle des peuplades traversèrent courageusement le Pacifique afin d’aller s’installer dans les îles.  Toutefois, les plus vieilles embarcations connues remontent jusqu’à 9,000 ou 10,000 ans, comme en fait foi une pirogue de pin découverte en Hollande[3].  Au cours des siècles précédant notre ère, les populations des côtes méditerranéennes étaient déjà autosuffisantes et exerçaient le commerce grâce à la navigation.

En s’attardant davantage à l’évolution des navires on s’éloignerait certainement du sujet, mais restons conscients, à tout le moins, que cette technologie semble avoir aboutie à l’utilisation d’énergies peu respectueuses des cours d’eau.  Dans ce cas, il suffit de penser au charbon et au pétrole, engendrant ainsi des catastrophes inoubliables lors de naufrages ou de déversements.  À ce chapitre, la catastrophe de l’Exxon Valdez survenue le 24 mars 1989 reste sans doute l’un des exemples les plus typiques de la bêtise humaine.  Plus de 20 ans plus tard, le souvenir des oiseaux terrassés, leurs plumes noircies de pétrole, suffit encore à soulever quelques larmes.

Si on peut se permettre un bref regard critique, le ministre fédéral de l’environnement de l’époque, Lucien Bouchard, se disait rassuré par les responsables de la compagnie Exxon Valdez dans un reportage de Radio-Canada diffusé le lendemain de la catastrophe.  Or, il s’agit de ce même Lucien Bouchard qui œuvre maintenant auprès des compagnies québécoises de gaz de schiste.

Dès que l’homme cessa d’être nomade pour se regrouper et ainsi donner naissance aux civilisations, on peut déjà imaginer l’influence grandissante qu’il a eue sur l’évolution naturelle de son milieu.  Les grandes cités s’érigèrent d’abord le long des cours d’eau puisque cette substance est si essentielle à la vie humaine, animale et végétale.  Si l’homo-sapiens devait s’abreuver, il comprit aussi très tôt qu’il devait se protéger contre les forces inouïes de l’eau.  À ce titre, le roi Menès de l’empire égyptien, vers 3,400 ans avant notre ère, fit construire des levées au bord du Nil afin de protéger ses sujets contre des inondations[4].  Car si l’eau est vitale, elle peut également créer des cataclysmes inoubliables.

En France, une telle protection contre la force des eaux ne fut érigée que bien des siècles plus tard sur la Loire par Henri II Plantagenet (1519-1559).  Dès 1665, Colbert fit élever ces remparts à 5,85 m, qui furent encore une fois rehaussés à 7 m en 1711[5].  Malgré cela, l’eau continua à se déchaîner et il fallut attendre 1854 avant de voir un premier plan d’évacuation concernant les inondations de la Seine.

Le fameux Déluge biblique, qui s’inspirait directement de l’Épopée de Gilgamesh présent en Mésopotamie plus de deux millénaires auparavant, présentait un récit bien étonnant de la force de l’eau.  La religion apporte des réponses aux peurs humaines et l’eau n’y fit pas exception.  Dans ces deux mythes consanguins elle fait cependant figure d’élément sombre et destructeur.  Plus récemment, on aura compris que ces cataclysmes continuent de marquer les consciences collectives, comme ce fut le cas en Asie du Sud-Est en décembre 2004 ou plus récemment au Japon.  D’ailleurs, le terme déluge est devenu un adjectif pour désigner certains événements d’ordre démesurés, comme ce fut le cas par exemple en 1996 pour le déluge du Saguenay.

Bien que l’homme doive se protéger des dangers occasionnés par l’eau, il se devait aussi de mieux l’apprivoiser.  En installant ses cités près des cours d’eau cela lui facilitait la tâche, mais en s’aventurant dans les terres les choses se compliquèrent assez rapidement.  Il fallut donc des contenants pour les nomades, puis des systèmes d’irrigations pour les peuples ayant choisi de s’installer en milieu naturellement plus hostile.

Dans le Nouveau Monde, les Amérindiens s’ajustèrent selon le climat et la géographie des lieux.  Si par exemple les tribus nomades des Grandes Plaines s’adonnaient à la chasse, les Indiens Pueblo du Nouveau-Mexique pratiquaient l’agriculture.  À l’arrivée des premiers espagnols dans le Sud-Ouest américain, en 1540, les Pueblo utilisaient déjà la technologie de l’irrigation.  Plus tard, lorsque les Mormons s’installèrent à Salt Lake City, en 1847, ils développèrent un système contrôlé et complexe concernant l’irrigation des champs et le système d’approvisionnement des résidences.

L’esprit d’indépendance des Américains les poussa à développer des systèmes individuels d’approvisionnement en eau, comme des bassins alimentés par des moulins à vent qui retenaient le précieux liquide pour le bétail et autres usages courant.  Et que dire de ces citernes surélevées sur pilotis en plein désert, illustrées dans les films western, et qui servaient à alimenter la chaudière des locomotives à vapeur.  D’ailleurs, The Great Train Robbery, considéré comme le premier film à scénario de l’histoire tourné en 1903, offrait un important cliché d’une telle citerne.

En 1879, John Wesley Powell fut le premier à sonner l’alarme, considérant que l’irrigation n’était pas la meilleure solution pour développer l’ouest américain.  Il fallut attendre plusieurs décennies avant que l’idée d’immenses barrages soit convenablement défendue, entre autres par Elwood Mead.  Avec l’arrivée de la Seconde Guerre Mondiale, ces barrages devinrent ainsi d’excellentes sources d’énergie en électricité.  Et en 1980, on avait déjà construit un millier de barrages dans l’ouest.  Ceux-ci demeurent encore la source principale d’électricité pour les États du nord-ouest américain.

Le Lac Powell, créé à partir de l’achèvement du barrage de Glen Canyon en 1963, est un parfait exemple de l’irresponsabilité humaine sur l’écosystème.  En effet, certaines populations s’installent d’abord dans un endroit et réfléchissent au problème de l’eau ensuite.  Un excellent exemple de cette démesure reste la ville de Las Vegas, Nevada, une cité énergivore déposée en plein désert, où l’approvisionnement en eau potable peut vite devenir un problème.  Et que dire de la démesure de Dubaï, qui la surpasse amplement sur ce plan.

Avant l’apparition des premiers aqueducs efficaces, il faudrait sans doute voir dans la poterie, utilisée depuis environ 7,000 ans, un premier pas vers l’alimentation en eaux.  On pouvait ainsi mieux la transporter pour répondre aux différents besoins.

Au cours du premier millénaire avant notre ère, on retrouve les premières canalisations en argile qui assainissaient les égouts de Mohenjo-Daro dans l’actuel Pakistan, ainsi que de Cnossos, en Crète.  Cette avancée permit donc de se diriger vers quelques luxes, dont les premiers bains qui apparurent vers 2,500 ans avant notre ère dans la vallée de l’Indus, toujours dans le Pakistan actuel.

700 ans avant notre ère existait déjà un aqueduc dans l’Arménie actuel.  À la même époque, le roi assyrien Sennachérib fit construire un aqueduc d’une cinquantaine de kilomètres pour alimenter Ninive.  On estime qu’il fallut plus de deux millions de blocs de pierre pour réaliser le projet.

Le besoin d’apprivoiser les inconvénients des cours d’eau força, un peu plus de deux siècles plus tard, à ériger des ponts à bateaux.  L’un des plus anciens connus fut érigé par le roi Xerxès de Perse afin de franchir le Bosphore, en Turquie.  Il faut attendre quelques siècles encore, entre 300 et 350 avant notre ère, pour voir apparaître la pompe à eau à plongeur inventée par Ctésibius, un mathématicien d’Alexandrie.

Pour s’alimenter en eau fraîche, il fallut compter longtemps sur environ 20,000 porteurs d’eau pour distribuer le précieux fluide de la Seine jusqu’aux étages des immeubles parisiens.  Toutefois, « les exemples d’aqueduc ne manquent pas », selon Jean-Pierre Bechac[6].  En fait, Rome en était doté dès le 6ème siècle avant notre ère.  L’empereur Auguste avait même créé le poste de « curateur à l’eau ».  On estime aussi que la consommation en eau des Romains était sensiblement celle des habitants d’une ville moderne[7].  En fait, le réseau fonctionnait de manière naturelle et par conséquent en continue, l’eau s’écoulant sans arrêt dans 590 fontaines et 700 bassins.  On utilisait les surplus pour l’entretien des égouts.  Voilà qui pourrait bien ressembler à une forme de gaspillage, mais cette perte de luxe au Moyen Âge aurait été, semble-t-il, à l’origine de grandes épidémies par une hygiène défaillante.

Il aurait sans doute fallu une étude beaucoup plus poussée afin de déterminer clairement si ces différentes technologies élaborées et mises en place par l’homme ont eu un effet néfaste ou bénéfique dans le cours de l’évolution mondial.

On aura cependant compris que les grandes inventions concernant l’alimentation en eau ne datent pas d’hier, comme en témoignent les vestiges laissées par les grandes civilisations.

De plus, en considérant le développement de nouvelles idées, entre autre le traitement des eaux usées par les plantes, comme c’est le cas en Europe, on comprend aussi que l’homme peut véritablement prendre conscience de l’importance de l’eau et de l’ensemble des éléments naturels qui l’entourent pour ensuite changer graduellement son comportement.  Cependant, il s’agit là d’une bataille continuelle contre la facilité.

Si au moment des premières civilisations l’impact fut nettement moins important qu’aujourd’hui, difficile de savoir s’il était pour autant respectueux.  Les civilisations anciennes avaient-elles conscience de l’importance de l’eau?

La réponse pourrait sans doute varier d’une région à l’autre, de même que sur l’échelle du temps.

Bibliographie

Livres/revues :

BECHAC, Jean-Pierre, et al.  Traitements des eaux usées.  Eyrolles, Paris, 1984, 281 p.

BOTTÉRO, Jean.  Babylone et la Bible, entretiens avec Hélène Monsacré.  Hachette, Paris, 1994, 318 p.

CIGANA, John.  « L’origine de l’avancement de la science de l’eau », Source, printemps – été 2011, vol. 7, no 1, p. 20-23.

LAMAR, Howard R., dir.  The New Encyclopedia of the Americain West.  Harper-Collins Publishers, 1998, p. 1186-1188.

MERCIER, Annie et Jean-François Hamel.  Rivières du Québec, découverte d’une richesse patrimoniale et naturelle.  Les Éditions de l’Homme, 2004, 397 p.

MESSADIÉ, Gérald.  Histoire générale de Dieu.  Robert Laffont, Paris, 1997, 646 p.

QUILLET, Aristide.  Nouvelle encyclopédie du monde.  Leland, Paris, 1962.

ROUX, Jean-Claude.  L’Eau, source de vie.  Éditions du BRGM, Orléans, 1995, 63 p.

TAYLOR, Gordon Rattray et Jacques Payen, dir.  Les inventions qui ont changé le monde.  Sélection du Reader’s Digest, Montréal, 1983, 367 p.

Films :

ARTHUR-BERTRAND, Yann.  Home.  Document cinématographique, PPR, 2009, DVD, 118 min.

BISSONNET, Jacques.  La marée noire de l’Exxon Valdez.  Reportage diffusé par Radio-Canada, 25 mars 1989.
http://archives.radio-canada.ca/environnement/protection_environnement/clips/16643/

BRAUN, Sylvain.  Artisans du changement.  Diffusé sur RDI à 20h00, 26 octobre 2011, 60 min.

PORTER, Edwin S.  The Great Train Robbery.  Film de 12 min., 1903, réédité par VCI Entertainement, 2003.


[1] Jean-Claude Roux, L’Eau, source de vie, p. 21.

[2] Gordon Rattray Taylor et Jacques Payen, Les inventions qui ont changé le monde, p. 51.

[3] Ibid., p. 53.

[4] Ibid., p. 24.

[5] Ibid.

[6] Bechac, Traitement des eaux usées, p. 1.

[7] Taylor, op. cit., p. 21.

Mohammed et les débuts de l’islam


Comme le dit si bien Gérald Messadié, « l’islam fut la création d’un homme seul »[1].

Au début du 7ème siècle de notre ère, la péninsule arabique contenait une multitude de tribus polythéistes[2], mais aussi des juifs et des chrétiens.  Il semble que le contexte de l’époque répondait au « besoin de dieux neufs »[3], comme cela avait déjà été le cas par le passé.

            Pour être très bref, rappelons seulement qu’au 6ème siècle avant notre ère la réforme de Zarathoustra, en Perse, créa le premier monothéisme basé sur le dieu unique Ahoura Mazda.  Les juifs, libérés de Babylone par les Perses, s’en inspirèrent par la suite.  Dans le mazdéisme, l’ange Mithra inspira ensuite un autre mouvement qui se basait sur le soleil (Sol Invictus ou jour du soleil invaincu) et les mithraïstes inspirèrent à leur tour certains éléments du christianisme, comme par exemple la date de naissance du Christ[4] et les trois jours de sa résurrection, sans compter le fameux sapin de Noël.

À l’époque de Mohammed (ou Mahomet)[5], la région de la péninsule arabique était un important centre commercial et « les sacrifices d’enfants n’étaient pas rares »[6].  Les caravaniers se réunissaient à Yathrib (future Médine)[7] et à La Mecque.  Au milieu de ces nombreux échanges, il est clair que Mohammed entendit parler de la religion des juifs et des chrétiens.  Tout le monde est d’accord sur ce point.  En fait, « il ne s’en consacrait pas moins à la méditation, à une époque où un courant d’idées juives et chrétiennes se répandait parmi les tribus arabes et exaltait la croyance en un Dieu unique, et où des réformateurs religieux, les hanifs, condamnaient le culte des idoles »[8].

            De plus, « les islamisants admettent que des zoroastriens [réforme de Zoroastre ou Zarathoustra] avaient aussi droit de cité à La Mecque, et donc les mazdéistes aussi bien, et sans doute les pratiquants d’autres religions.  […]  Il y avait alors des traductions persanes, bulgares, phéniciennes, indiennes et autres des Évangiles.  Chaque centre chrétien avait assimilé des croyances locales, et plus il était éloigné de Rome et de Byzance, plus il en avait absorbé, divergeant parfois de l’enseignement des soixante-dix archevêchés, de Carthagène à Sébastopolis, jusqu’à l’hérésie.  C’est-à-dire que le christianisme était aussi fragile que florissant »[9].

D’un point de vu historique, on est donc en droit de se demander si Mohammed ne s’est pas inspiré de tout ce qui l’entourait pour créer son empire religieux.  « On peut toutefois admettre que Mahomet n’a jamais lu les livres saints des juifs et des chrétiens.  Ceci semblerait démontré entre autres choses par les inexactitudes qu’on relève dans ses récits et citations de la Bible »[10].

            L’année de sa naissance demeure imprécise.  Si Gaston Wiet la situe vers 570[11], Messadié reste plus prudent en la plaçant entre 567 et 579[12].

            « Dès 610, après sa première vision divine, Mohammed constitua une secte »[13] et le Coran trahirait plus tard l’influence de l’Ancien Testament puisqu’il absorba de nombreux prophètes tels qu’Adam, Moïse, Jésus, etc.[14]  Les emprunts sont donc clairs, puisque le Coran « se propose d’emblée comme une révélation directe sur un fond de mythes déjà connus, essentiellement tirés du judaïsme, comme celui du Jardin d’Éden, Gan’Eden, auquel il est fait dix fois référence.  […]  Le Déluge est également mentionné en conformité avec la Genèse, à cette différence près que l’arche de Noé est une felouque et que la montagne sur laquelle elle s’échoue se trouve à Diyarbékir, en Haut-Djéziré.  L’histoire de Sodome et Gomorrhe est évoquée telle quelle »[15].

On connaît évidemment l’opinion de la logique quant aux visions des prophètes, mais Mohammed affirma avoir reçut l’ange Gabriel (autre emprunt aux chrétiens) qui lui fit ses premières révélations.  Si Messadié n’ose pas se lancer dans l’explication psychiatrique, d’autres auteurs s’y laissent entraîner.

            « Nous ne savons rien de sa formation ni de son éducation.  […] Mais il est donc certain qu’il écouta beaucoup »[16], au point de se demander s’il n’avait pas mémorisé de nombreux passages de la Bible pour ensuite les transmettre à sa façon, puisque le Coran ne fut mis par écrit qu’un quart de siècle après sa mort, ce qui fait même douter de l’alphabétisation de Mohammed.

            En 613, Mohammed commença à prêcher au nom d’Allah, qu’il n’a d’ailleurs pas inventé puisqu’à cette époque « Allah existe déjà : il est le symétrique ou parèdre masculin d’El Uzza, l’une (et la plus importante) des trois grandes déesses que Mohammed cite dans le Coran : El Uzza, El Lât et Manât.  Les deux autres sont parfois désignés comme les « filles d’Allah ».  Ces déesses se partagent les dévotions de certains groupes de tribus.  Allah, al Ilâh, est un nom composite, formé de l’accadien Il et du cananéen El »[17].

Autrement dit, le personnage d’Allah provient directement du polythéisme qui est pourtant si farouchement dénoncé par le Coran.  On retrouve là une importante similitude avec la réforme que Zarathoustra avait réalisée chez les Perses au 6ème siècle avant notre ère, à savoir qu’il avait entendu « l’appel mystique; il s’isole dans le désert où vers sa trentième année, et dans une extase, il est investi par le Dieu unique, Ahura Mazda, qui le charge d’épurer les croyances »[18].

            La Kaa’ba, un immense cube noir contenant une pierre sacrée, où se donnent rendez-vous d’innombrables musulmans chaque année, semblait exister avant l’islam, car « dès avant Mohammed, les gens pieux sont tenus de faire un pèlerinage à La Mecque et de faire sept fois[19] le tour de la Kaa’ba »[20].

            L’influence du judaïsme et du christianisme est si présente que Messadié parle même de la « dépendance à l’égard de l’Ancien Testament […] »[21].  La force de Mohammed fut donc d’adapter un dieu unique à l’image de son peuple.  Toutefois, il ne semble pas avoir été le premier à vouloir renforcir le peuple arabe car « un effort d’unification des tribus avait été tenté au centre même de l’Arabie, vers la fin du 5ème siècle »[22].

            Le Prophète originaire de La Mecque ne réussit cependant pas à convaincre ses riches concitoyens d’adhérer à l’islam, c’est-à-dire la soumission à Allah.  À son époque, rien ne semblait facile puisque « tout était prétexte à désunion, tous les groupes se détestaient : les nomades méprisaient les sédentaires, qui le leur rendaient bien, et la même acrimonie dressait les uns contre les autres agriculteurs et négociants »[23].

Si en ce début de 7ème siècle la région contenait largement des juifs et des chrétiens, « en dix-neuf ans, entre la première vision divine qui annonce à Mohammed qu’il est investi d’une mission, en 610, et la prise de La Mecque en 629, c’est-à-dire au terme d’une double aventure mystique et militaire, une religion théoriquement issue en droite ligne du Pentateuque va s’affirmer comme intégralement différente et hostile aux deux autres religions du Livre [Bible] »[24].

            Orphelin dès l’âge de 6 ans, dit-on, Mohammed fut « un fils unique élevé par des vieillards, donc sensible et réfléchi »[25].  L’un de ses oncles, Abou Talib, voyageait pour le commerce, d’où le garçon apprit beaucoup de choses sur l’influence et la puissance des deux grandes religions monothéistes d’alors.  Il semble que son attirance pour le monothéisme s’explique aussi par le fait que « l’historien Tabarri rapporte que, sur le chemin de Bosra, Abou Talib et Mohammed se seraient arrêtés dans un ermitage où vivait un moine, Bahira ou Sergius, très versé dans la religion chrétienne […] »[26].  D’ailleurs, « la Route de la soie a suffisamment démontré que les idées voyagent aussi bien que les marchandises »[27].

            Messadié souligne brillamment deux éléments expliquant ce qu’il appelle la révolution de Mohammed, à savoir que lui et son oncle « souffrirent à la fois de l’arrogance des riches et du spectacle d’une injustice qui détruisait une société traditionnelle », sans compter que les « deux empires voisins connaissaient trop bien et la richesse et la désorganisation des populations de la péninsule [arabique].  Ces empires finiraient par céder à la tentation d’envahir l’Arabie »[28].

Pour faire simple, il se révolta à la fois contre l’inégalité des richesses et sentit le besoin de réunir les Arabes sous une seule motivation afin de se lancer dans une guerre préventive, donc haineuse.

            Pour expliquer ce dégoût à l’endroit des riches, Gaston Wiet racontait que « rien n’était plus solidement établi que la réputation d’opulence des commerçants mecquois.  Leur âpreté au gain avait excité les sarcasmes et l’ironie de leurs congénères agriculteurs, autres sédentaires, parmi lesquels il faut compter ceux qui exploitaient les florissantes palmerais des environs de Médine, principalement des Juifs »[29].

            Mohammed finit par épouser Khadidja, une riche veuve plus âgée que lui, ce qui eut pour avantage de le sécuriser financièrement et sans doute de lui offrir l’occasion de vaquer encore davantage à ses méditations.

            En 620, la jeune Aïcha fut promise en mariage à Mohammed alors qu’elle n’était âgée que de 6 ans.  Deux ans plus tard, celui-ci prit la fuite pour Médine, événement qui marqua l’hégire ou le début de l’ère musulmane.  Exilé, « il parvint à faire dans les villes voisines d’assez nombreux prosélytes, et souleva contre lui la persécution »[30].

            L’année suivante, Aïcha n’avait que 9 ans lorsqu’elle devint la troisième épouse de Mohammed.

            En 624, alors qu’il comptait de plus en plus d’adeptes, Mohammed déclencha la guerre sainte.

            La bataille d’Uhud se déroula le 23 mars 625[31].  La stratégie de combat ayant été élaborée par Mohammed lui-même, il fut cependant trahi par ses archers qui, pas tout à fait convaincus, ne respectèrent pas les consignes.  Ceux-ci choisirent plutôt de s’emparer du butin, entraînant ainsi une défaite qui faillit être fatale à l’islam.

            Mohammed créa d’ailleurs quelques passages à ce sujet dans son Coran[32].  C’est donc dire à quel point il réajustait son discours au fil des événements.  Il décrivit le comportement de ceux qui avaient désobéis, mais en précisant qu’Allah leur pardonnait.  Pas étonnant, car pour fortifier sa nouvelle religion il avait besoin de tous.  Autrement dit, il ne pouvait pas encore se permettre de les exclure ou de les condamner violemment.

            À la sourate 3, verset 157, il fut encore plus explicite : « Si vous êtes tués sur le sentier d’Allah ou si vous mourrez, c’est une absolution d’Allah, matriciel, meilleure que ce que d’autres amassent »[33].  Mohammed semblait avoir compris que les meilleurs hommes étaient ceux prêts à mourir pour la cause, leur promettant ainsi le paradis.  On n’apprendra rien à quiconque en disant qu’une certaine forme de l’Islam adore les martyrs.  D’un autre côté, il fallut des hommes, une population donc, prêts à accepter cette idée.  Et comme me faisait remarquer un ami à la blague : quand avons-nous vu pour la dernière fois lors d’un bulletin de nouvelles un Inuit suicidaire déguisé d’une ceinture d’explosifs?

Cette question légitime pourrait bien nous conduire vers une certaine mentalité associée à un peuple en particulier.  Mais évitons de nous égarer dans des thèses sociologiques qui risqueraient également de devenir xénophobes.

            En août 625, la tribu juive de Banû Nadhîr fut expulsée de Médine[34].  Deux ans plus tard, les Mekkois échouèrent devant Médine qui était alors protégé par un fossé[35].  La même année, on assista à l’ « extermination de la tribu juive médinoise des Banù Qurayza »[36], confirmant la haine historique envers le peuple juif, qui occupe encore aujourd’hui une part du problème qui persiste en Palestine.

            « L’hostilité contre les deux religions du Livre […] est essentielle à la compréhension du Dieu de l’islam; elle est également essentielle au jeune islam, parce qu’elle va lui permettre d’établir une identité distincte des chrétiens, déjà constitués en puissance politique, et des Juifs.  La première hostilité qui se manifeste est à l’égard des Juifs.  Elle s’exprime à deux reprises, la première lors du siège de Médine, où est enfermé Mohammed, par les armées de La Mecque : plusieurs centaines des Juifs de la ville furent amenés sur la place du marché, où l’on avait creusé des fosses; les partisans de Mohammed les y jetèrent après les avoir décapités.  […]  Cette discrimination religieuse est un fait alors relativement nouveau dans l’histoire des civilisations […] »[37].

            Une importante déchirure se produisit du vivant de Mohammed.  Au départ, les Juifs respectaient son idée puisqu’il reprenait les grandes lignes de l’Ancien Testament, mais ceux-ci déchantèrent en constatant les différences entre leur enseignement et la nouvelle Révélation de Mohammed.  La réaction juive fut alors de tourner Mohammed au ridicule.  « Celui-ci riposta en accusant les Israélites d’avoir falsifié leurs Écritures.  Certes l’idée religieuse domina ce conflit, mais il y a aussi un fait économique, s’assurer la possession des riches palmeraies; la prise de l’oasis de Khaibar est un des épisodes les plus sanglants de cette guerre d’extermination »[38].

            C’est aussi en 627 que survint « l’affaire du collier ».  Au retour d’une expédition militaire, Aïcha s’éloigna du camp pour chercher un collier qu’elle avait perdu en faisant ses ablutions.  À son retour, le convoi avait repris sa route sans même remarquer son absence.  Un homme la trouva par hasard et la ramena à Médine.  Les apparences jouèrent contre elle.  Un rival de Mohammed, jaloux de son autorité, profita de l’occasion pour accuser Aïcha d’adultère.  Le gendre de Mohammed, Ali, lui conseilla de répudier sa jeune épouse.  Affectée par le manque de confiance de son mari, Aïcha se retira chez ses parents[39].

            Finalement, Mohammed se dit « divinement informé » de l’innocence de son épouse, une conclusion qu’il immortalisera dans le Coran par la sourate 24.  Il s’en inspira pour créer la loi islamique évitant la calomnie, entre autres en expliquant que « ceux qui dénoncent des femmes vertueuses, sans produire quatre témoins, sont fouettés de quatre-vingt coups de fouet.  Leur témoignage sera à jamais irrecevable, les voilà, les dévoyés »[40].

Exiger quatre témoins avant de se prononcer sur un fait, voilà un exemple que devraient suivre les extrémistes contemporains qui ont l’accusation facile envers tout ce qui représente l’Occident.

            En 628, les mekkois s’opposèrent au pèlerinage de Muhammed à La Mecque.  Mais ce n’était que partie remise, car en mars 629 se déroula un pèlerinage mineur des musulmans à La Mecque puis les personnalités mekkoises se rallièrent à l’Islam.

            Quelques mois plus tard, en septembre 629, les musulmans connurent la défaite devant les Byzantins à Mu’ta.

            Le 11 janvier 630 marqua l’entrée de Mohammed à La Mecque, et ce fut alors la « destruction des idoles de la Ka’bat »[41] afin d’éliminer les croyances polythéistes.  À ce titre, le christianisme démontra la même haine du polythéisme quelques siècles plus tard en tentant de soumettre les Amérindiens; puis encore les chrétiens et les musulmans à l’endroit des Africains.

Un traité fut également signé avec les chrétiens de Nedjrân.  Mohammed avait donc obtenu ce qu’il désirait : la soumission des mekkois.

            À sa mort, le 11 juin 632[42], son tour de force aura été de transformer une société faite de multiples tribus en un État organisé.  Ceux qui osent encore dire que la religion n’a pas de lien avec la politique n’ont qu’à refaire leurs devoirs.

            Le corps de Mohammed, dit-on, fut enterré dans l’appartement même de son épouse préférée : Aïcha.  L’endroit devint lieu saint de l’islam.

Âgée de 18 ans, Aïcha n’eut pas le droit de se remarier.  Bien que sans enfant, elle reçut le titre de « mère des croyants ».

Ce que ce pan de l’histoire laissa en héritage demeure encore un sujet de controverse.  Et pour cause!

En 1962, la Nouvelle Encyclopédie du Monde écrivait que « le Coran étant à la fois le code religieux, politique, civil et pénal des croyants, et ce code étant en une immobilité relative, et pendant douze siècles elle n’accomplit guère de progrès intérieur »[43].

Quelques décennies plus tard, Gérald Messadié renchérissait en expliquant que « la Révélation ayant été faite, il ne peut rien se produire de nouveau dans le domaine de la connaissance.  La représentation musulmane du monde, ou Weltanschauung pour user du terme consacré, est absolument statique : il n’y a rien à apprendre, et c’est la raison pour laquelle, quelque trois siècles après la révolution industrielle, il n’existe toujours pas de science arabe, pas d’astrophysique, de cosmologie, d’astronomie, de physique, de chimie, de mathématique ou de biologie arabes (j’entends dans les pays arabes), en dépit d’une alphabétisation sans cesse en progrès […]  Il n’existe même pas d’histoire arabe au sens occidental […] »[44].

            Car « l’islam ne se réforme pas et il ne semble pas non plus près de disparaître.  […]  Chaque fois qu’il y a eu changement dans une société spécifiquement musulmane, il a été dans le sens d’un rigorisme accru.  […] La Révélation venue avec l’islam a créé un cadre qui devient plus rigide chaque fois qu’il s’estime menacé.  Or, ce cadre peut perdurer dix siècles de plus.  Telle est la raison pour laquelle la quasi-totalité des pays musulman qui veulent présenter au monde un visage « moderne » vit sous des régimes quasiment dictatoriaux, Syrie, Iran, Irak, Libye, Algérie, Soudan, Indonésie, ou bien sous des monarchies autoritaires, Jordanie, Maroc, Arabie Saoudite… »[45].

            Farida Fawzia Charfi, physicienne et professeur à l’université de Tunis est assez explicite sur ce point en disant que « les islamistes n’admettent que ce qui ne risque pas de remettre en cause les affirmations contenues dans les interprétations classiques des textes religieux »[46].  Elle ajoute même qu’on n’a pas à enseigner la théorie de l’évolution développée par Darwin car les intégristes « veulent gérer la société avec les idées du passé »[47].  Et Messadié de conclure de manière aussi tranchante en soulignant que « l’islam intégriste nous renvoie, en effet, un miroir cruel de ce que fut le savoir en Occident avant la Révolution française : très exactement un non-savoir »[48].

            Messadié fait aussi remarquer que l’islam finit par se refermer sur lui-même, si bien qu’au « 20ème siècle, le mot autrefois révéré de falsafah, philosophie, est devenu synonyme de « falsification » »[49].  Les musulmans exclurent aussi « tout ce que des non-musulmans pourraient écrire sur les livres sacrés […]  L’islam avait donc rompu une fois pour toutes avec l’Occident, et lui et le christianisme avaient ensemble rompu avec l’héritage gréco-latin »[50].

            De plus, « la tradition arabe, dont le rôle consisterait à compléter l’information que nous fournit ce livre sacré [Coran], est une des moins critiques et des moins sûres qui soient au monde »[51].

            Mentionnons également que l’islam connut ses propres schismes et revers, comme avec Mohammed Houssein Mansour el Hallâj (858-922), célèbre soûfis et poète qui, entre autres, écrivit : « J’ai médité sur les croyances en m’efforçant de les comprendre : Je les ai trouvées telles une base unique à multiples ramifications.  Ne va point exiger de quiconque qu’il adopte telle ou telle croyance; Cela empêcherait toute entente solide »[52].

Pour d’aussi intelligentes réflexions Hallâj fut cruellement mutilé puis crucifié pour ses idées, « son crime avait été de nier l’unicité de l’islam »[53].

En Occident, l’islam fait peur, le terrorisme ayant atteint des proportions qu’on aimerait bien voir s’estomper.  La tragédie du 11 septembre 2001, dont le 10ème anniversaire est souligné aujourd’hui, y est pour beaucoup dans cette peur collective, de même que l’incompréhension, si bien qu’aujourd’hui nombre de gens ne peuvent dissocier terrorisme d’islamisme, et vice versa.  Et les arguments sont nombreux pour appuyer cette logique.  « Beaucoup d’Occidentaux ne peuvent lire le Coran sans partager l’avis de Voltaire qui trouvait que « ce livre incroyable donnait le frisson à la saine raison » »[54].

En 1741, la tragédie de Voltaire Mahomet ou le fanatisme se jouait sur les planches pour la première fois et « dans laquelle il prête à Mahomet toute une série de crimes qui doivent fonder sa religion sur le mensonge.  Cette pièce à thèse est une attaque indirecte, dans l’esprit de son auteur, contre tout fanatisme religieux »[55].  C’est donc dire qu’il y a plus de deux siècles et demi on associait déjà le fanatisme à l’islam.  Peut-être ne sommes-nous pas si xénophobe après tout, si cette impression subsiste depuis si longtemps en Occident, d’autant plus que nous disposons maintenant d’arguments encore plus nombreux!

            Afin d’enrichir la grande bibliothèque d’Alexandrie, inaugurée le 16 octobre 2003, la France fit un don de 500,000 volumes aussi variés les uns que les autres, tandis que « l’Arabie Saoudite n’a offert à l’Égypte que des Corans! »[56].  Comble de l’étroitesse d’esprit, « les autorités égyptiennes, sous la pression des Frères musulmans, ont exigé que tout ce qu’elles considéraient comme pornographique fût retiré du don français […]  Si nous ne connaissons pas la liste des ouvrages censurés, on aimerait savoir si des titres comme le Mahomet ou l’intolérance de Voltaire ou le dernier roman de notre ministre de la Culture, La Mauvaise Vie, ont fait les frais de cette censure »[57].

            S’il n’est pas nouveau de voir le monde islamique accuser les occidentaux d’incompréhension, ces derniers pourraient-ils en faire autant?  Si l’un ne comprend pas le fanatisme de son voisin, le second ne semble pas bien saisir toutes les subtilités de la liberté de l’autre.

            De nos jours, on estime à un milliards le nombre de musulmans à la surface du globe.  Et comme le dit si bien Messadié, « une certaine idée de Dieu tient en otage plus d’un milliard d’être humains »[58].

            Quant à ceux qui croient en l’intégration harmonieuse des musulmans dans les États occidentaux, dont le Québec, Messadié les mets en garde en précisant que « ce qui compte pour un musulman n’est pas son appartenance à un État, mais à la nation arabe, et l’acceptation de lois étrangères à la loi musulmane (chari’ia) eût été pour lui comparable à une apostasie »[59].

            Bref, assisterons-nous éternellement à deux entités incapables de dialoguer?


[1] Gérald Messadié, Histoire générale de Dieu, Robert Laffont, 1997, p. 466.

[2] Croyance en plusieurs dieux.

[3] Messadié, op.cit.

[4] Au solstice d’hiver la progression du soleil cesse sur l’horizon durant trois jours et c’est le 25 décembre qu’elle reprend progressivement en direction de l’ouest, la durée du jour augmentant du même coup.  Les mithraïstes célébraient ce renouveau solaire en plantant un arbre.  Étant donné que le culte de Mithra était si populaire dans l’empire romain de l’époque, donc impossible à éradiquer complètement, le christianisme en absorba certains cultes, faisant ainsi du 25 décembre la date de naissance du Christ.

[5] Tout comme dans le cas de Jésus-Christ, certains remettent même en question l’existence historique de Mahomet : http://www.paperblog.fr/1200649/mahomet-serait-une-imposture-historique/

[6] Carl Grimberg, Histoire Universelle 4, au cœur du Moyen Âge, 1963, p. 22.

[7] Gaston Weit, Encyclopédie de la Pléiade, Histoire Universelle II, René Grousset et Émile G. L.onard, dir., Gallimard, 1957, p. 46 : « Yathrib, qui prendra le nom de Madinat el-Nébi, la « Ville du prophète », d’où le nom français de Médine ».

[8] Nouvelle Encylopédie du Monde, Leland, Paris, 1962, p. 3121-2123.

[9] Messadié, Histoire générale du Diable, Robert Laffont, 1993, p. 408-409.

[10] Grimberg, op. cit., p. 23.

[11] Wiet, op. cit., p. 44.

[12] Messadié, op. cit., p. 409.

[13] Messadié, Histoire général de Dieu, p. 489.

[14] Messadié : « Mohammed dira d’ailleurs qu’il n’a fait que renouer avec la tradition des ancêtres en restaurant la religion abrahamique », p. 466.

[15] Messadié, Histoire générale du Diable, p. 411-412.

[16] Ibid., p. 410.

[17] Messadié, Histoire générale de Dieu, p. 468.

[18] Ibid., p. 163.

[19] Voir l’article « La symbolique du chiffre 7 », Historiquement Logique : https://invraisemblances.wordpress.com/2010/09/04/la-symbolique-du-chiffre-7/

[20] Messadié, op. cit.

[21] Ibid.

[22] Wiet, op. cit., p. 41.

[23] Ibid.

[24] Messadié, Histoire générale de Dieu, p. 469.

[25] Ibid.

[26] Ibid.

[27] Ibid., p. 470.

[28] Ibid.

[29] Wiet, op. cit., p. 39.

[30] Nouvelle Encyclopédie du Monde, Leland, Paris, 1962, p. 3121-3123.

[31] André Chouraqui, Le Coran, Robert Laffont, 1990.

[32] Sourate 3, verset 152.

[33] Chouraqui, op. cit.

[34] Ibid., p. 1423.

[35] Ibid.

[36] Ibid.

[37] Messadié, Histoire générale de Dieu, p. 474-475.

[38] Wiet, op. cit., p. 48.

[39] Jacques Marseille, dir., Les grands événements de l’histoire des femmes, Larousse, 1993, p. p. 80-81.

[40] Sourate 24, verset 4.

[41] Chouraqui, op. cit., p. 1423.

[42] Wiet parle plutôt d’une mort survenue le 8 juin 632 et causée par une « pleurésie », op. cit., p. 50.  Quelques décennies après Weit, Gérald Messadié reste plus prudent en évitant de mentionner la cause exacte du décès de Mohammed.

[43] Nouvelle Encyclopédie du Monde, p. 3121-3123.

[44] Messadié, Histoire générale de Dieu, 1997, p. 477.

[45] Ibid., p. 486.

[46] Citée par Messadié, p. 487.

[47] Ibid.

[48] Ibid.

[49] Ibid., p. 482.

[50] Ibid.

[51] Grimberg, op. cit., p. 21.

[52] Cité par Messadié, Ibid., p. 485.

[53] Ibid.

[54] Grimberg, op. cit., p. 25.

[55] Nouvelle Encyclopédie du monde, p. 3533.

[56] Richard Lebeau, « La bibliothèque illustre renaît de ses cendres », Historia, novembre 2010, no 767, p. 41-46.

[57] Ibid.

[58] Messadié, Histoire générale de Dieu, p. 487.

[59] Ibid., p. 478.