Directives du juge Gibsone au procès Binette-Palmer, 1921

2 novembre 1921

Juge G. F. Gibsone
Juge George Farar Gibsone

Messieurs les jurés, nous arrivons à la fin d’un long procès, un procès difficile et ardu, vous le savez, et je me permets de vous dire que j’ai noté avec admiration le soin, la patience et le travail que vous y avez apportés. J’ai suivi la cause moi-même avec toute l’attention que j’ai pu et j’ai pu me rendre compte qu’il y avait un travail là-dedans à suivre tous ces témoignages et à se former une opinion des circonstances environnant et constituant la cause actuelle.

Vous me permettrez de vous dire aussi que vous remplissez maintenant un des devoirs les plus importants qu’un citoyen puisse remplir. Vous êtes appelés à juger de la culpabilité ou de la non-culpabilité dans une cause capitale, dans une cause où la punition est la mort. Je vous mentionne que dans les causes où la punition est la mort ce n’est qu’un jury qui peut les juger, et ce n’est qu’un jury qui peut déclarer quelqu’un coupable. Il y a un grand nombre de causes où il est nécessaire qu’un jury agisse, mais dans toute cause de meurtre ce n’est que le jury qui peut déclarer un accusé coupable.

La partie la plus importante de votre tâche est encore devant vous, savoir d’arriver à votre conclusion, de rendre votre verdict, et de décider oui ou non si les accusés ou l’un d’eux est coupable du crime dont il est accusé.

Avant d’entrer dans la cause même j’aurai quelques informations d’une nature générale à vous adresser sur la loi, sur nos devoirs respectifs, savoir celui de la Cour et celui du jury.

Vous n’aurez pas peine à croire que dans tout procès il y a des questions de droit et des questions de fait, et vous avez dû remarquer depuis le commencement de ce procès-ici que de nombreuses questions de droit ont été soumises pour la décision de la Cour, mais on vous a dit et avec raison que les questions de fait étaient de votre juridiction et de votre juridiction exclusive, en ce qui regarde la culpabilité ou la non-culpabilité des accusés. Mon devoir comme juge, comme président du Tribunal, c’est de décider les questions d’admissibilité de la preuve. Vous avez remarqué qu’il y a eu en différentes circonstances des objections de part et d’autre quant à l’admissibilité de certains faits que l’on voulait prouver, et j’ai donné ma décision sur l’admissibilité ou la non admissibilité de cette preuve et si je décidais que le fait ne pouvait pas être prouvé ce fait ne pouvait pas être prouvé et si je décidais que le fait pouvait être prouvé, il était soumis à vous.

Vous devez former votre opinion, messieurs, dans cette cause sur la preuve qui a été déclarée admissible, et votre verdict doit être rendu seulement sur cette preuve-là. Je fais ces remarques d’une façon générale parce que je ne crois pas qu’Il y ait de difficultés là-dedans. Il n’y a pas de difficultés quant à ce qui est admis et ce qui n’est pas admis.

Vous n’aurez pas de peine à croire non plus que dans tout procès il est vrai de dire qu’il y a deux espèces de preuves, et nous en avons un exemple très frappant dans le procès actuel, savoir : la preuve quant au crime même, la preuve qu’un certain crime a été commis, une certaine personne a été tuée, qu’un crime a été commis, et la preuve de la culpabilité de quelqu’un. Vous savez que dans ce cas ici la preuve catégorique, la preuve des détails du crime, la façon dont il aurait été commis et toutes les circonstances ne sont pas en contestation. La seule chose où il y a contestation dans cette cause-ci c’est au sujet de savoir quelle est la responsabilité, la culpabilité ou la non-culpabilité des accusés à la barre pour le meurtre de Blanche Garneau.

Pour prouver un crime il y a en général deux espèces de preuve. Il y a d’abord la preuve directe. Prenons une personne qui a vu faire l’acte qui constitue le crime. C’est ce que nous appelons la preuve directe. Il y a aussi des preuves de circonstances, ce que nous appelons des preuves circonstancielles, en anglais « circumtancial evidence ». Dans cette seconde catégorie de preuve on ne suppose pas que quelqu’un a vu actuellement commettre le crime mais on prouve un grand nombre de circonstances, une chaîne de circonstances dont chacune seule n’aurait peut-être pas été suffisante pour rattacher la culpabilité ou la responsabilité aux accusés, mais toutes ces circonstances ensemble forment une chaîne qui est explicable seulement par la culpabilité des [accusés].

Inutile de vous dire, messieurs, que dans la grande majorité des cas la preuve directe n’existe pas. Dans la grande majorité des cas ce n’est que de la preuve de circonstances qui doit être acceptée car dans la grande majorité des cas les criminels ont été condamnés sur des preuves de circonstances. Pour décider si les circonstances sont suffisantes pour arriver à la conclusion que les accusés sont coupables, c’est une question de fait qui est laissée à l’appréciation du jury. C’est une question qui est laissée à leur bon jugement. Ils doivent décider en conscience et avec calme si suivant leur bon jugement les circonstances démontrent la culpabilité des accusés et alors leur devoir est rempli.

Je dois vous dire aussi, messieurs, que dans le cas de doute, si le jury a un doute raisonnable, un doute sérieux sur la question de savoir si l’accusé est coupable oui ou non, ce doute doit être interprété en faveur des prisonniers. Si vous trouvez que d’après vous il y a un vrai doute si la personne accusée est coupable oui ou non, dans ce cas vous devez la déclarer non coupable. Aussi, je mentionne que votre verdict de coupable ou de non coupable est entendu comme un verdict seulement sur la preuve devant vous. Si vous déclarez que l’accusé est non coupable vous voulez dire par-là qu’Il n’a pas été trouvé coupable, qu’il n’appert pas qu’il est coupable d’après la preuve qui vous a été soumise.

Vous avez entendu en cette cause ici les plaidoiries très élaborées, très capables où les avocats de part et d’autre ont démontré un talent exceptionnel. Ils ont passé en revue la cause qui est devant vous, et ce n’est pas nécessaire je crois que je repasse de nouveau sur ce qui a été traité déjà avec tant de soin.

Je fais aussi cette remarque-ci que dans la durée d’une demi-heure il serait peut-être difficile de repasser tous les témoignages que vous avez entendus depuis cinq jours, quatre ou cinq jours. Je me bornerai tout simplement, messieurs, à attirer votre attention aux parties de la preuve que je crois être nécessaires ou très intéressantes pour décider de la question de la culpabilité ou de la non-culpabilité des accusés.

Vous avez remarqué, messieurs, que dans cette cause une grande partie de la preuve offerte par la Couronne n’a pas été contestée par la défense, et ne pourrait pas être contestée. Les circonstances de cette malheureuse jeune fille, son chez soi, son travail, ses habitudes de vie, enfin les marques trouvées sur le cadavre, toutes ces choses-là ne peuvent être contestées par personne et ne sont pas contestées par la défense. Vous avez entendu cette preuve-là, messieurs, et vous avez entendu aussi la preuve plus importante dans la cause, c’est-à-dire la preuve des recherches qui ont été faites et qui étaient supposées être de nature à rejeter toute la responsabilité sur les deux accusés.

C’est surtout quant à cette preuve-là que je tiens à attirer votre attention et avant de le faire je dois vous faire remarquer que le seul rôle que je joue en vous présentant ces questions c’est celui d’un assistant. Je tiens à vous dire que j’ai seulement à vous assister à arriver à votre verdict et tout simplement à mettre en relief les points qui d’après moi sont les points vraiment importants, les points pivots de la cause et j’ai aussi confiance que vous serez d’accord avec moi que c’est sur ces points-là que doit se décider votre verdict.

Le meurtre, messieurs, avec toutes ces circonstances révoltantes et si attristantes, est admis. Nous savons malheureusement ce qui est arrivé à cette pauvre jeune personne. Tout ce que nous voulons savoir maintenant c’est si les accusés à la barre sont coupables du crime, et c’est là la preuve de cela qui vous a été offerte.

Quelles sont les preuves que vous devez examiner et décide afin d’arriver à votre conclusion? D’après moi, elles sont les suivantes :

La Couronne a cherché à prouver l’identité des accusés avec ceux qui ont commis le crime.

La Couronne a-t-elle identifié les prisonniers comme étant ceux qui ont commis le crime? Voilà le premier point à examiner.

Le deuxième point c’est le plaidoyer des accusés ou la défense d’alibi, c’est-à-dire une défense à l’effet de dire : je n’ai pas pu commettre le crime parce que j’étais ailleurs. Alibi est un mot latin qui veut dire ailleurs. Je dis donc que le deuxième point est de savoir si les prisonniers ont prouvé leur défense d’alibi.

Le troisième point est celui-ci : quel effet devons-nous donner, jusqu’à quel point devons-nous croire ou accepter la déclaration, les aveux, la confession – servez-vous du mot que vous voulez – qui a été faite par l’accusé Binet?

Inutile de vous dire, messieurs, que s’il n’y a pas de preuve pour relier les prisonniers à la barre avec le crime, l’accusation doit tomber. Inutile de vous dire, messieurs, que cette preuve doit être faite comme partie de la preuve de la poursuite.

Est-ce que la Couronne a fait cette preuve-là?

La Couronne a cherché à faire la preuve – messieurs, veuillez bien ne pas supposer que je penche ni d’un côté ni de l’autre. Je tâche de vous faire tout simplement une analyse sommaire de la preuve, sauf pour vous à juger.

La Couronne a cherché à identifier les prisonniers ou à les relier avec le crime par le témoignage de trois personnes spécialement. Premièrement par Morency, qui était le gardien du Parc; deuxièmement par Plamondon qui était garde-moteur du tramway et qui a vu des personnes sur le remblai, et troisièmement par le conducteur Cinq-Mars qui les aurait vus à l’encoignure de la rue de la Couronne et de la rue Dorchester.

Voyons qu’est-ce que disent ces trois témoins, parce qu’il y a là l’identification au moment même ou peu de temps après le crime.

Morency qui était assis dans le Parc Victoria nous dit qu’il a vu passer Mademoiselle Garneau qu’il dit avoir reconnue, et il dit l’avoir vue prendre la route pour passer par la voie du tramway et du Parc par Stadacona. Il vous dit que ceci est arrivé vers les 18h30 à 19h00, le 22 juillet, le jeudi, entre 18h30 et 19h00.

D’après Morency, Mademoiselle Garneau a passé la serre du Parc pour prendre son chemin pour Stadacona. Morency nous dit qu’un piéton la suivait à une distance d’environ 24 pieds, et que ce piéton était un jeune homme bien habillé en bleu, bleu foncé ou noir, et qu’il avait un chapeau mou sur la tête et qu’il marchait vouté. Morency nous dit aussi qu’il avait l’air non pas d’un commis mais qu’il avait l’air d’un ouvrier, et ici dans la boîte, Morency, en regardant les prisonniers déclare que celui de gauche, c’est-à-dire Palmer, était de la taille de l’homme qu’il avait vu. En transquestions [contre-interrogatoire] ce même Morency dit que lors de son examen devant le coroner le 30 juillet 1920, c’est-à-dire huit jours après, la question lui a été posée et il a répondu le 30 juillet 1920 qu’il ne pourrait pas reconnaître la personne qu’il avait vue, ce jeune homme-là, qu’il ne pourrait pas le reconnaître s’il le voyait. Voilà, messieurs, je crois l’essentiel de ce que dit Morency pour identifier la personne qu’on aurait vu suivre Mademoiselle Garneau ce soir-là le 22 juillet vers 18h30 à 19h00.

Le témoin Plamondon était le garde-moteur du tramway et il a prouvé que le tramway part des environs ou au-delà de Stadacona et traverse le Parc Victoria en venant de Stadacona jusqu’à la Ville. Pendant que ce tramway traversait le remblai – enfin, la partie de la voie qui est élevée et qui se trouve entre le Parc et Stadacona – pendant que le tramway passait sur ce remblai-là, Plamondon a vu trois personnes sur la voie qui causaient ensemble. Il y avait une jeune fille ou une femme et il y avait deux hommes. Il a dit que lui – il a décrit l’individu comme étant habillé en bleu ou d’une couleur foncée et elle avait un chapeau de couleur brune avec du blanc. On lui a montré le chapeau de Mademoiselle Garneau et il a été d’avis que ça pouvait bien être le chapeau de la jeune fille ou de la femme qu’il avait vue dans la circonstance. On lui a fait voir son vêtement. Vous vous rappelez que sa robe était blanc et noir, carreauté, et il a semblé satisfait que ça pouvait être cette robe-là que portait la personne – quoique je me demande – je me suis demandé si on pouvait vraiment décrire la robe qui est ici comme étant une robe bleue ou de couleur foncée. Vous avez entendu cela, n’est-ce pas, et vous avez le droit d’en tirer toutes les conclusions.

Il est vrai de dire que Plamondon a mieux reconnu cette jeune personne quoiqu’il ne connaissait pas son nom. Maintenant il dit qu’il y avait deux hommes qui causaient avec elle dans cette circonstance. Vous avez vu Plamondon dans la boîte ici, vous avez remarqué sa taille, sa grandeur, comment il était mis, et ceci a son importance parce qu’il compare les deux individus, il dit : « j’ai regardé leur taille avec la mienne et un des deux était plus grand que lui, plus grand que lui-même, Plamondon, et il dit que celui-là était habillé en bleu ou en noir, d’une couleur foncée, et qu’il portait un chapeau mou brun ou noir, le grand individu. Il dit que le second était un homme qui était habillé en gros ou en brun et qui avait une casquette. Il dit celui-là était plus court que je suis et bien plus gros que moi-même. Maintenant, messieurs, vous avez vu ici le témoin et les deux prisonniers à la barre et c’est à vous de décider si cette description donnée d’un homme plus grand que le témoin, et l’autre plus court et bien plus gros décrit avec une exactitude suffisante ces personnes pour vous convaincre que Plamondon a bien vu les deux prisonniers à la barre causant avec la jeune fille ce soir-là à 19h30.

L’autre témoin pour l’identification est le nommé Cinq-Mars. C’est lui qui était conducteur du tramway, et à l’encoignure de la rue Dorchester et de la rue de la Couronne, le 23 juillet – c’est le 22 juillet que Morency a vu son homme qui suivait à 80 pieds en arrière de Mademoiselle Garneau, et c’est le 22 juillet que Plamondon a vu les trois personnes causant sur la voie du tramway – et c’est le 23, le jour suivant vers 20h45 ou 21h00 du soir que Cinq-Mars a vu les deux hommes qui sont supposés être les deux accusés.

Cinq-Mars, dans la boîte, a ici identifié Binet comme étant un de ces deux hommes-là qu’il a vus le soir du 23 juillet. Il décrit les deux hommes. Il dit que l’un était plus court que l’autre. Il dit que Binet était le plus court des deux. Il dit que le plus grand des deux portait un vêtement foncé et que le plus grand des deux portait un cow-boy hat [sic]. Remarquez cela. Il y avait deux hommes, et c’était le plus grand des deux qui était habillé en couleur foncée et qui portait un cow-boy hat, et c’était le plus court des deux qui était Binet.

Maintenant, il dit aussi que le plus court de ces deux hommes-là – on lui a demandé : Monsique Cinq-Mars, lorsque vous avez rendu témoignage à l’enquête du coroner le 30 juillet, vous avez décrit ces deux individus et vous avez dit que le plus court des deux avait la peau picotée, enfin, qu’il avait une mauvaise peau, soit picotée ou grillée par le soleil ou quelque chose – dans tous les cas le plus court des deux avait une mauvaise peau – et le plus court des deux ça serait Binet. Il dit aussi que le plus grand des deux avait les joues tirées, qu’il avait un long nez.

Maintenant, si c’était ces personnes-là que Cinq-Mars a vues le 23 juillet, ça pouvait-il être Palmer? Est-ce que Palmer est plus grand que Binet? Est-ce qu’on peut dire qu’il y a quelque chose de spécial qu’on pourrait décrire comme des joues tirées ou une mine longue de visage? Vous allez vous demander, je crois messieurs, qu’est-ce que vous pouvez trouver dans ces témoignages de Morency, de Plamondon et de Cinq-Mars pour faire croire que les personnes qu’il a [qu’ils ont] vues étaient les deux prisonniers à la barre?

Trouvez-vous que les descriptions données par ces différents témoins quelque chose pour vous permettre de reconnaître avec une certitude raisonnable les deux accusés ici?

Un autre point. Y a-t-il quelque chose dans la preuve, messieurs, pour dire que les personnes que Morency, Plamondon et Cinq-Mars ont vues sont les personnes qui ont commis le meurtre? Vous voyez qu’il y a deux chaînons de doute. Il y a un doute dans le chaînon qui indiquerait que les deux personnes que Morency, Plamondon et Cinq-Mars ont vues étaient les personnes qui ont commis le crime, et il y a un chaînon de doute qui relie les prisonniers à la barre avec les personnes que ces trois témoins ont décrites.

Voilà, messieurs, les points qui me frappent en faisant l’étude du témoignage de ces trois témoins; témoins dont les témoignages ont été entendus pour identifier les prisonniers avec le crime. Est-ce que ces témoignages identifient suffisamment dans votre bon jugement ces deux hommes-là avec les personnes qui auraient pu être les auteurs du crime?

Voilà, messieurs, une des questions que vous aurez à vous poser et je crois que forcément c’est là une route que vous devez traverser pour arriver à vos conclusions.

Il est vrai, messieurs, que Morency trouve que Palmer est de la taille de l’homme qu’il a vu le soir, lorsque Morency était assis à côté de la serre. Il est vrai que Cinq-Mars jure que l’homme qu’il a vu le 23 juillet est bien Binet, mais je crois que ce sont là les seuls témoignages que vous avez pour relier les prisonniers à la commission du crime. Les jugez-vous suffisants? Vous allez répondre à cette question lorsque vous vous consulterez ensemble pour décider la cause.

Un second point que je crois devoir être un sujet d’étude pour vous ce sont les alibis de la Défense. Palmer prétend que le 22 juillet, le jour du crime, il était à Sherbrooke, et les témoins qu’il assigne pour prouver cela sont un nommé Reid, un Italien nommé Paris, et un nommé Keely. Il n’est pas nécessaire de mettre en doute la bonne foi d’aucun des témoins dans cette cause. Vous verrez que je ne le ferai pas, et je crois qu’il n’y a pas de mauvaise foi dans aucun des témoignages rendus en cette cause, du moins ceux qui ont comparu devant moi. Cependant, vous avez le droit de conclure autrement si vous trouvez qu’il y a lieu.

Le nommé Reid est contremaître d’une briquerie [sic] qui se trouve à Lennoxville, environ à trois miles de Sherbrooke, et une [sic] après-midi vers les 16h00 il est venu chez lui des Italiens pour demander de l’ouvrage. Les Italiens étaient accompagnés de Palmer. Reid a engagé les Italiens et il leur a loué une chambre. Reid n’a pas le souvenir de la date. Lui-même ne peut pas l’affirmer, mais il dit que dans une conversation avec ces deux personnes-là, les Italiens, il aurait demandé à l’un d’eux quelle était la date et la date qui lui aurait été mentionnée aurait été le 22 juillet. J’ai décidé, messieurs, que ce n’est pas là une preuve. L’essence d’un témoignage c’est que celui qui est dans la boîte puisse dire : moi je sais quelque chose et je jure que c’est ça – je sais que c’est le 22 juillet et je le jure. Cette qualité est absente du témoignage de Monsieur Reid parce qu’il a avoué que lui-même ne savait pas quelle était la date, et il ajoute des circonstances au sujet de ce qu’il aurait chargé la location de la chambre à partir de cette date-là, comme si la location eut commencée le 22. D’après moi, messieurs, c’est très difficile de dire que c’est là une preuve qui offre quelque certitude que c’était le 22 juillet. Il n’y a personne qui soit venu vous dire directement et absolument qu’à sa connaissance c’était le 22 juillet. Vous allez tirer vos conclusions mais quant à moi j’aurais beaucoup de répugnance à accepter cela comme une preuve que c’était le 22.

Un autre témoin que Palmer a fait entendre pour prouver qu’il était à Sherbrooke le 2 juillet c’est un nommé Paris. Vous avez remarqué le témoignage de Paris. Il se rappelle d’avoir été chez Reid avec les Italiens mais il n’a aucun souvenir de Palmer. Il dit : je ne me rappelle pas du tout d’avoir vu Palmer dans cette circonstance-là, et il le répète à plusieurs reprises, et il a toujours persisté à dire la même chose. Seulement, on lui demande ceci : vous avez été voir Palmer dans la prison, ici, dans le courant de l’été 1921. Il dit que oui. On lui demande : dans cette circonstance-là est-ce que Palmer ne vous a pas convaincu qu’il était dans cette circonstance-là avec les Italiens? Paris a répondu : oui, parce que il m’a parlé d’avoir vu un chevreuil, et il a été question de fusil, mais lorsqu’on lui demande à quelle date que c’était il ne s’en rappelle pas. Dans les circonstances il me semble qu’il est difficile de dire que Paris a prouvé d’une façon certaine que Palmer était à Sherbrooke le 22.

L’autre témoin est un nommé Keely. Les circonstances ne sont pas les mêmes. Dans l’exécution de ses devoirs, ce Monsieur Keely aurait envoyé un parti de jeunes gens de son école le 22 juillet 1920. Palmer prétend l’avoir vu avec ce parti-là. C’aurait été un parti qui aurait pris le train du C.P.R. vers 15h00 de l’après-midi. Keely n’a pas vu lui-même Palmer, seulement, il dit : cet été j’ai vu Palmer à la prison de Québec et puisque Palmer me dit qu’il m’a vu conduisant ce parti de jeunes gens, forcément je suis porté à croire que Palmer a dû me voir à Sherbrooke le 22 juillet parce que c’est le 22 juillet que j’ai conduit le parti du C.P.R.

Et bien, messieurs, je ne sais pas ce que vous allez en penser mais je serais moi-même très indisposé à accepter ça comme une preuve que Palmer était à Sherbrooke.

Je crois avoir représenté avec exactitude ce que Keely a dit. C’est à vous de décider si oui ou non vous êtes satisfaits par la preuve que Palmer était à Sherbrooke ce jour-là. Je mentionne ces faits pour ce que ça peut valoir, que la rencontre chez Reid aurait eu lieu à 16h00 – c’était à trois miles de Sherbrooke, et le passage de Keely avec ces jeunes garçons dans les rues de Sherbrooke aurait été vers les 15h00. Si Palmer a vu Keely avec les jeunes gens à Sherbrooke à 15h00 et s’il a été chez Reid à Lennoxville vers 16h00, il n’a pas perdu beaucoup de temps entre les deux places.

J’en viens maintenant à l’alibi de Binet. L’alibi de Binet est à l’effet que Binet, pendant tout ce temps-là, était à St-Raymond – soit à St-Raymond même ou soit à La Ferme à 15 miles au nord, ou bien à un poste qui se trouve encore plus loin.

Vous avez entendu, messieurs, le témoignage de Herménégilde Alain qui était, on pourrait dire, le contremaître de Binet. Vous avez entendu le témoignage de Madame Alain, du jeune Hermann Alain qui est âgé de 19 ans, et vous avez entendu le témoignage de Pelletier, le comptable de la maison Brown, ainsi que le témoignage des camarades de travail de Binet à La Ferme. Vous avez entendu aussi le témoignage de Moisan qui déclare que Binet a été à son emploi à partir du 27 juillet jusqu’au 31, immédiatement avant la fête de la bénédiction d’une cloche.

Vous avez à décider si ces témoignages des trois Alain, de Canton et de Déry sont vrais, et si par hasard vous veniez à la conclusion que ces témoignages-là ne sont pas vrais vous auriez à vous expliquer à vous-même comment il se ferait que Monsieur Pelletier a pu faire les entrées dans les livres de sa compagnie et comment il se fait que Monsieur Moisan parle avec autant de certitude quant aux dates du 27 et du 31. Je dois dire par exemple que le témoignage de Moisan n’est guère contradictoire avec la version de la cause donnée par la poursuite. Il est possible que Binet ait commis le crime et qu’il se soit réfugié là pendant quatre jours à partir du 27. Cela est possible. Dans tous les cas, pour arriver à votre conclusion vous avez à juger du témoignage des trois Alain et des deux hommes, Cantin et Déry. C’est votre droit de ne pas les croire. Vous n’êtes pas obligés de les croire à moins d’être convaincu qu’ils ont dit la vérité, mais avant d’arriver à une telle conclusion vous devez être satisfaits par des raisons vraiment graves, des raisons qui font appel à votre bon jugement que ces témoins-là ne doivent pas être cru.

On a fait à ces témoins-là le reproche que leur témoignage était trop parfait, qu’il y avait trop de détails et que, indirectement, ces témoignages paraissaient préparés – qu’ils sont si parfaits, qu’ils ne manquent pas de détails, qu’ils sont si détaillés. J’ai été frappé moi-même par les témoignages de la famille Alain. Pour la partie du témoignage où ils ont expliqué comment il se faisait qu’ils avaient des souvenirs aussi complets de ces jours-là en rapport avec Binet. Ils ont dit : nous sommes allés, pour le dimanche de la célébration de la fête de Ste-Anne, nous sommes allés à Ste-Anne-de-Beaupré – et la fête de Ste-Anne en 1920 a été célébrée le 25 juillet – et nous sommes parties le 24, et nous nous rappelons parfaitement que c’est le jour même de notre départ pour Ste-Anne que Binet est parti de chez nous. Nous nous rappelons aussi pour les quelques jours immédiatement précédent le 24 que Binet a travaillé chez nous autour de la ferme, soit à la ferme, soit comme portageur pour monter les provisions aux hommes. Nous avons un souvenir un peu spécial là-dessus parce que, dit Alain lui-même, et Madame Alain, j’avais l’intention de le laisser partir le lundi et je l’ai gardé de jour en jour et le samedi seulement il est parti de son bon gré le samedi matin, tandis que j’avais l’intention de le renvoyer le soir.

Messieurs, est-ce qu’il y a là un événement? Enfin, cette visite à Ste-Anne, est-ce un événement dans l’esprit suffisant dans la famille pour permettre à quelqu’un de rafraichir sa mémoire et de se rapporter avec certitude aux événements qui l’ont immédiatement précédé. Vous pouvez dire oui ou vous pouvez dire non. Vous n’avez qu’à consulter votre propre expérience et à décider.

On dit aussi que ces témoignages sont trop parfaits; qu’ils ont trop de certitudes. Et bien, messieurs, prenez le témoignage de Alain. Qu’est-ce qu’il dit? Comment explique-t-il cela? Il est juste de savoir comment il s’explique. Il dit qu’au mois de janvier il a vu dans les journaux qu’un certain Raoul Binet avait été accusé du meurtre de Blanche Garneau. En lisant les journaux il s’est demandé si c’était le Raoul Binet qui avait travaillé chez lui pendant le cours de l’été. Il a même vu la photographie de cette personne accusée dans les journaux et il l’a reconnu pour le Binet qui avait travaillé chez lui. Alors il s’est dit, et probablement sa famille aussi, c’est bien Binet qui était ici le jour qui a précédé notre voyage à Ste-Anne, et peut-être ce fait a rafraichi sa mémoire, je ne sais pas, mais dans tous les cas voilà la raison pourquoi Alain s’est intéressé à la chose. Dans tous les cas, il rentre dans la boîte et il dit : j’avais Binet à mon emploi dans les derniers jours de juillet et je jure que cet homme-là était chez moi le 19, le 20, le 21, le 22 et le 23, et qu’il est parti de chez moi à 9h00 du matin le 24. Le témoignage est confirmé par Madame Alain et il est confirmé par le jeune Hermann. Hermann dit : cet homme-là a couché dans la chambre à côté de moi au deuxième étage dans la maison de mon père et il a couché là dans la nuit du 22 et dans la nuit du 23, et je sais ce qu’il a fait le 21, je sais ce qu’il a fait le 22, et je sais ce qu’il a fait le 23 parce que j’étais là. On a dit qu’il aurait pu s’absenter. D’une façon générale, je ne sais pas. Cependant, il ne suffirait pas d’une absence de dix minutes ou une demi-heure, mais il faudrait une absence pendant un temps suffisant pour faire un voyage de cinquante miles, mais le témoignage de Hermann Alain comme celui de son père et celui de sa mère sont tous à l’effet que Binet a été là pendant toute la période qu’ils ont mentionnée.

Maintenant nous avons le témoignage de Cantin et de Déry qui nous disent qu’ils ont vu monter cet homme-là dans la forêt, et ils nous disent que c’était un jeudi, le 22. Maintenant, vous avez aussi le témoignage de Monsieur Pelletier, et je me demande, si on pourrait mettre son témoignage de côté. Vous avez droit de le faire. Vous n’êtes pas obligés de croire Monsieur Pelletier. Monsieur Pelletier nous dit : je me rappelle de cet homme-là, je le connais, c’est un homme que nous avions à notre emploi, qui travaillait à La Ferme, et je me rappelle d’avoir envoyé cet homme-là au nord – voulant dire au nord de St-Raymond – avec des provisions. Je me rappelle aussi de l’avoir payé le 24, c’est la journée qu’il est parti. Dans l’intervalle je ne l’ai pas vu, seulement je l’ai entré dans les livres comme tous nos travailleurs pendant ce temps-là et je l’ai payé pour cette période-là. Les chèques sont produits, les chèques portent la date du 24. Je me demande si vous allez mettre de côté les chèques et les entrées dans ce livre-là et si vous allez supposer que Monsieur Pelletier a pu faire une erreur aussi complexe, aussi considérable, aussi contraire aux faits pour avoir fait ces entrées-là lorsque les entrées n’étaient pas exactes. C’est à vous à juger, messieurs.

On vous a dit il y a un instant, messieurs, que même en supposant vrai tout ce que ces témoins-là ont dit, qu’il est tout de même possible que Binet soit parti de St-Raymond et même de La Ferme qui est à 15 miles plus haut, qu’il soit venu à Québec par le train qui part de St-Raymond à cinq heures et qu’il soit retourné à St-Raymond le même soir et que ceci serait arrivé le 22. Je me demande jusqu’à quel point vous devez considérer cette possibilité. Mais si quelque chose comme cela était possible est-il possible que personne à la maison n’en ait eu connaissance? Est-il possible qu’on ait pu faire cela, tout en couchant à la maison, sans que personne de la maison n’en ait connaissance? Si c’est ça qui est arrivé, messieurs – ça n’est pas prouvé – mais si c’est ça qui est arrivé, toutes les admissions sur lesquelles la Couronne base sa cause, enfin les témoignages que vous vous rappelez ici, les aveux de Binet disparaissent, parce que les admissions de Binet sont contradictoires, sont absolument incompatibles avec un tel état de choses.

J’en arrive ai troisième point. Je ne serai pas long. Le troisième point ou le troisième élément de preuve dans cette cause ce sont les aveux ou les admissions ou la confession si vous voulez, les déclarations de Binet. Il en a été produit en cette cause-ci quatre. Il y a la déclaration qu’il aurait faite à Dubé; la confession qu’il aurait faite à Sauriol; la confession qu’il aurait faite à Lorrain et à Rioux ensemble le 25 janvier, et il y a le compte rendu qu’il aurait écrit de sa main en date du 6 février. Voilà les quatre aveux que je dois soumettre à votre attention et je crois qu’il est important de se rendre compte quel est l’effet de ces déclarations-là en les supposant absolument vraies et compatibles avec les autres preuves. Quel est leur effet légal?

En quelques mots, ce sont des déclarations par lesquelles Binet dit : moi, j’ai assisté le 22 juillet quand Palmer a tué Blanche Garneau.

En supposant que ces déclarations soient bonnes et valables, il y a deux éléments là-dedans : premièrement, il y a l’élément par lequel Binet avoue une chose lui-même, que lui-même aurait faite; et deuxièmement il y a la partie dans laquelle Binet dit : j’ai vu faire telle chose par Palmer. L’effet légal d’un aveu c’est que ça lie celui qui le fait. Si vous en venez à la conclusion que les déclarations de Binet sont véridiques vous serez à vrai dire forcés de venir à la conclusion que Binet reconnait avoir été présent. Il l’avoue lui-même. Moi j’ai décidé que ces déclarations étaient admissibles et qu’elles doivent former partie de la preuve en cette cause, et, si vous les trouvez véridiques, vous devez les accepter comme un aveu par Binet qu’il a assisté enfin lors de la commission du crime.

La seconde question de droit c’est si les déclarations faites par Binet dans ces aveux-là, les déclarations qu’il a faites contre Palmer, si cela peut faire preuve contre Palmer.

Ce qui peut faire preuve contre Palmer ce sont les vrais témoignages, enfin les témoignages donnés par les témoins et non pas des déclarations extra-judiciaires faites par un homme sans que ces déclarations soient appuyées par le serment d’un témoin dans la boîte. C’est un peu comme l’ancienne histoire de l’homme qui a vu l’ours. C’est l’autre homme qui a vu l’autre qui a vu l’ours. Il y a une différence quand l’un dit : j’ai fait la chose, et quand l’autre dit : j’ai vu l’autre qui l’a fait.

Je vous dis, comme question de droit que les déclarations extra-judiciaires de Binet contre Palmer ne font pas preuve dans la cause actuelle contre Palmer pour prouver sa responsabilité pour le crime.

Venons maintenant aux déclarations. Il y en a quatre. Si ces déclarations-là étaient véridiques, si elles contenaient la vérité elles se conformeraient les unes aux autres. Il aurait, à peu de chose près, dit la même histoire à chaque fois.

Qu’est-ce qu’on trouve dans ces quatre déclarations? Je n’ai pas besoin de vous demander si vous vous êtes posé cette question-là. Je crois que c’est évident.

Est-ce la même histoire dans les quatre ou s’il y a des différences qui jettent du discrédit de l’une sur l’autre?

Je mentionne que si vous en venez à la conclusion que l’une quelconque de ces déclarations est fausse, contient des faussetés, immédiatement vous serez probablement disposés à les mettre toutes de côté. Quand je mentionne ce fait-là c’est uniquement pour vous suggérer une ligne à suivre, une marche à suivre dans l’étude de cette affaire-là.

Dans ces déclarations – ce n’est pas nécessaire que je les lise toutes parce que, forcément, les déclarations sont pour les trois quarts, sinon pour les neuf dixième, identiques à peu de chose près – mais y a-t-il des différences entre ces quatre déclarations suffisantes pour vous induire à les mettre de côté comme non vraies?

Prenons d’abord la déclaration qu’il a faite à Dubé. Vous avez vu Dubé. Cette déclaration a été faite à La Ferme Industrielle à Fort William. Là, Binet aurait dit à Dubé qu’il est parti de la prison de Bordeaux le 26 ou le 29 avril. Vous vous rappelez qu’il a été prouvé que c’est le 4 mai qu’il est sorti.

Pensez-vous que s’il avait été libéré de la prison de Bordeaux le 4 mai qu’il aurait oublié la date et pensez-vous qu’il aurait dit que c’était le 26 ou le 29 d’avril?

Continuant à Dubé cette déclaration, Binet dit : je suis allé le soir de la tragédie à une place d’amusements vers 21h00 ou 22h00, et il dit qu’à cette place d’amusements il a rencontré Cole et la jeune fille et que Cole alors lui a demandé de l’accompagner pour aller conduire la jeune fille chez elle.

Vous savez, messieurs, que cette déclaration est absolument incompatible avec les autres déclarations. La visite à la place d’amusements où il a vu la jeune fille – vous savez que dans les autres déclarations c’est toute autre chose qui est arrivé – même il n’a pas vu la jeune fille, il n’avait jamais vu la jeune fille avant d’entrer dans le Parc.

Dans une autre de ces déclarations, dans la déclaration du 6 février, faite par écrit, il dit que dès la fin de mai il était engagé à la maison Brown à St-Raymond et qu’il a passé un mois-là avec eux, et il dit que vers la fin de juin il est allé à Montréal où il est resté à travailler pendant deux ou trois semaines et que il aurait laissé le matin du 21 et qu’il est arrivé à Québec. Voilà sa déclaration écrite du 6 février. Il déclare qu’à partir du 1er juin il a passé deux ou trois semaines à travailler à Montréal.

Messieurs, avez-vous accepté le témoignage des Alain, de toutes les personnes de St-Raymond? Avez-vous accepté le témoignage de Pelletier? Si vous les avez acceptés vous devez être satisfaits que la déclaration de Binet – sa déclaration du 6 février à l’effet qu’il avait passé deux ou trois semaines à Montréal à partir de la fin de juin – vous allez conclure que cela est faux. Il n’a pas été à Montréal. Au contraire, il a été à St-Raymond.

Maintenant l’événement central, le seul événement à vrai dire important, c’est de [ce?] qui est arrivé lorsque la jeune fille a été tuée. Et bien nous allons comparer ce que dit Binet dans ses différentes déclarations en rapport avec l’événement actuel, le fait qu’elle a été tuée.

En causant avec Dubé, il dit ceci – j’ai pris cela seulement en quelques lignes – il dit que Cole et la jeune fille avaient été dans les broussailles et que la jeune fille s’est levée et a fait des reproches à Binet, que lui Binet avait permis d’arriver ce qui venait d’arriver, et la jeune fille a dit qu’elle allait faire arrêter Cole. Évidemment, pace qu’il l’avait maltraité dans les broussailles. Et alors, Cole a dit : qu’est-ce qu’elle a dit, la fille? Cole aurait demandé à Binet qu’est-ce qu’elle avait dit, et aussitôt que lui Binet lui eut expliqué qu’est-ce que la jeune fille avait dit, à savoir qu’elle allait le faire arrêter, que Cole ou Palmer a frappé la jeune fille avec ses poings et avec ses pieds jusqu’au point que Binet aurait dit : ne la tue pas. Voilà ce qu’il a dit à Dubé.

Un autre jour, toujours à la Ferme, à Fort William, il a une entrevue avec Sauriol. Comment a-t-il expliqué l’affaire à Sauriol? Il dit à Sauriol : nous étions deux, il y avait Onias [?] Cole et moi Raoul Binet. Il dit qu’il y a eu une discussion et que Raoul Binet a poussé la fille – qu’elle lui a dit alors qu’il était un lâche – en parlant à Binet – et il dit : sur ça Raoul a été froissé et il a poussé la fille et la fille est tombée, et que son compagnon Palmer a commencé à la frapper pendant qu’elle était par terre.

Comme vous voyez, messieurs, dans ça il a déclaré à Sauriol que c’est lui-même qui avait poussé la fille et qu’il l’a fait tomber et que lorsqu’elle était par terre son compagnon Palmer ou Cole aurait commencé à la frapper. Vous voyez quelle contradiction il y a entre cette version et la version qu’il aurait donnée à Dubé.

Venons à la déclaration qu’il a faite au détective Rioux. En causant avec Rioux il dit que les deux, c’est-à-dire Palmer et Mademoiselle Garneau c’avait l’air comme s’ils avaient eu des mots ensemble, et qu’il a vu les bras de Cole en l’air comme s’il était pour frapper la fille, et que lui-même était resté à distance et que tout à coup Palmer est venu lui dire qu’il avait eu une chicane avec la fille et qu’il avait peur de l’avoir tué – quelque chose comme ça – dans la déclaration qu’il a faite à Rioux. Lui-même était à une certaine distance et qu’il aurait vu de loin, à une certaine distance de là enfin que la querelle aurait été uniquement entre les deux, entre Palmer et la fille et que là ce qu’il a vu c’était les bras de Palmer en l’air comme s’il la frappait. Inutile de vous dire, messieurs, que cette version est encore complètement différente des deux versions précédentes.

Venons-en maintenant à la déclaration écrite qu’il aurait faite en date du 6 février. Là, il dit : il commençait à faire noir – j’ai fait une traduction tout à fait informelle, j’ai pris mes notes en anglais quoique le témoignage ait été rendu en français, mais le sens est exact – il dit : il commençait à faire noir et les deux prenaient la track du chemin de fer – ils avaient l’air à se chicaner ensemble – ils avaient l’air comme si Palmer avait voulu embrasser la fille et qu’elle résistait. Alors moi-même je suis approché, et étant moi-même sur une petite élévation j’ai vu Palmer qui donnait des coups de pieds à quelque chose à terre.

Voilà, messieurs, ses quatre versions, ses quatre déclarations. C’est à vous, messieurs, de les interpréter. Il me semble que ce sont quatre versions distinctes. Voilà pour l’examen intrinsèque de ces déclarations et je ne veux faire que quelques commentaires. Si j’avais le tout devant moi j’aurais peut-être d’autres différences à vous signaler mais voilà ce que j’ai pu saisir avec ma plume pendant que les témoignages se passaient.

Intrinsèquement, il me semble que ces quatre versions ne se correspondent pas. Quelle foi pouvez-vous donner, messieurs, à de telles déclarations qui se contredisent pour ainsi dire l’une et l’autre. Il est un peu tard et je me contente de laisser la chose à votre bon jugement.

Mais pour un moment supposons si vous voulez que les déclarations ne se contredisent pas et qu’elles soient conformes. Dans ce cas-là, vous auriez à choisir entre la vérité des faits mentionnés dans les déclarations et la vérité des témoignages des gens de St-Raymond. Vous voyez bien que les témoignages de St-Raymond, si ces témoignages sont bien fondés, s’ils sont vrais, détruisent complètement toutes les déclarations de Binet à l’effet qu’il était à Québec le 22 juillet et à l’effet qu’il aurait été à Québec le 23 juillet – ce sont les faits qui nous intéressent, et vous ne pouvez pas décider la question de la présence ou de la non présence de Binet à Québec le 22 et le 23 juillet sans prendre en considération le témoignage de ces gens de St-Raymond.

Voilà, messieurs, il me semble comment la cause pourrait être sans injustice pour personne présentée à l’esprit. Le crime est admis, le malheur, l’énormité, etc. Mais qui est-ce qui l’a commis?

Est-ce que le témoignage de Morency est suffisant pour nous laisser conclure que l’homme qu’il a vu est celui qui a commis le crime?

Est-ce que le témoignage de Morency est suffisant pour dire que c’est cet homme-là que Morency a vu?

Est-ce que le témoignage de Plamondon est suffisant pour dire que c’est Binet qui était sur la voie du tramway ce soir-là?

Est-ce que le témoignage de Cinq-Mars est suffisant pour dire que c’est Binet qui était dans son tramway le 23? Allez-vous croire, oui ou non, les témoignages des gens de St-Raymond? C’est à vous de décider. Si vous les croyez, messieurs, toutes les confessions, toutes les admissions et les déclarations de Binet disparaissent.

Dans le cas de Palmer, j’ai à demi exprimé l’avis que sa preuve d’alibi, enfin son alibi n’a pas été prouvé. D’un autre côté, messieurs, dans ces affaires-là il faut toujours se rappeler que ce n’est pas toute personne qui peut pour toute journée prouver un alibi. C’est possible que Palmer ait été à Sherbrooke ce jour-là sans pouvoir le prouver. Il n’est pas en preuve qu’il était là, chez lui. Peut-être était-il un étranger de passage. Il voit des gens, il est arrêté sept ou huit mois après. Il fait venir ces gens et il tâche de les persuader que le jour qu’il les a vus c’était bien à telle date. Cela est très difficile. Pouvons-nous faire cela? L’un de nous, supposons que nous aurions fait un voyage quelque part à Montréal ou ailleurs, pourrions-nous trouver dix mois après les personnes que nous aurions rencontrées peut-être par hasard? Et pourrions-nous avec beaucoup de chance de succès les approcher et dire : c’est bien tel jour que je vous ai vu? Est-ce que vous vous rappelez de ça? ça serait très difficile. Ça serait trop exigé que de demander à tout accusé de pouvoir prouver cela. Je me demande, comme je l’ai dit, s’il a prouvé son alibi, et je me demande, et je crois que vous pourrez vous demander avec encore plus d’insistance s’il y a une preuve contre lui, contre Palmer pour l’identifier avec l’homme qu’on a dit être dans le parc ou sur la voie de tramway ou pour prouver qu’il est l’individu ou un des individus qui aurait tué Blanche Garneau?

Quant à Binet, sa cause est peut-être recouverte par l’alibi. Je dis « peut-être » parce que c’est vous qui décidez la chose. Si vous en venez à la conclusion que cette preuve est exacte, vous ne pouvez pas croire les suppositions ni de Morency ni de Plamondon, si Plamondon en a, ni celles de Cinq-Mars que Binet était à Québec ce jour-là, le 22, le soir du 22 juillet.

La question a été posée d’une façon un peu générale de savoir où et quand le crime a été commis? Ce n’est pas nécessaire de décider ça. On vous a mentionné que le cadavre a été trouvé dans les broussailles. On a mentionné que le père adoptif de la jeune fille était passé par-là deux fois le lendemain soir sans voir aucune trace. On vous a rappelé le témoignage du jeune Boulanger qui dit qu’il y [avait] toutes espèces de sentiers battus par les pieds en partant de la grève à 150 pieds du cadavre et qu’il faut faire le tour des broussailles pour arriver à l’endroit exact où le cadavre a été trouvé.

On a mentionné différents faits – on a parlé de son porte-monnaie qui a été trouvé sur la grève à 50 pieds de là – on a parlé aussi du chapeau – il est très facile de faire plusieurs suppositions, des hypothèses, mais ce n’est pas nécessaire de décider ça.

Vous avez tout simplement à décider si en suivant la preuve mise devant vous il appert que les deux accusés sont coupables, oui ou non, du meurtre de Blanche Garneau.

Vous avez le droit de croire les témoignages que vous désirez croire pour une bonne raison. Vous avez le droit de mettre de côté les témoignages que vous trouvez qui ne sont pas vrais. Vous avez le droit dans votre verdict de déclarer les deux accusés coupables, ou vous avez le droit dans votre verdict de déclarer coupable un ou l’autre, et vous avez le droit dans votre verdict de déclarer les deux non coupables.

Je ne vous parle pas du verdict de manslaughter parce que dans un verdict de manslaughter il s’agit tout simplement de savoir si les accusés tout en étant pas coupables de meurtre ont tout de même été responsables de la mort de la victime. Dans le cas actuel je crois que nous serons tous d’accord qu’il n’y a pas de possibilité de manslaughter, qui est l’acte de tuer une personne par mégarde ou par accident ou quelque chose comme ça. dans le cas actuel nous sommes d’accord qu’il n’y a pas de possibilité de manslaughter. Il y a eu meurtre s’il y a eu quelque chose.

Maintenant, messieurs, je vous soumets ces différentes considérations, mais c’est à vous d’apprécier la preuve.

Si mes remarques ont pu vous être utiles, j’ai rempli mon devoir, mais encore une fois, je vous le dis, c’est à vous de décider sous votre serment.

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