L’affaire Aurore Gagnon, l’introduction

Introduction

L'affaire Aurore GagnonÀ moins d’avoir vécu sur une autre planète, tous les Québécois connaissent l’histoire d’Aurore Gagnon. Nous l’avons virtuellement adoptée comme l’enfant martyre de notre folklore. Le sujet a été abordé à d’innombrables reprises dans les chaumières. Tout semble avoir été dit. Alors, pourquoi une autre publication sur cette affaire? Un siècle plus tard, peut-on encore y apporter quelque chose?

J’hésitais à me lancer dans l’étude du dossier judiciaire, justement parce que je croyais que le sujet avait été épuisé, pressé à l’extrême comme un citron. Aurore avait été torturée par le fer à friser, les chardons dans les cheveux, les gifles, le manche de hache de son père, et quoi encore! Incontestablement, elle avait souffert avant même de pouvoir profiter de la vie.

Ce fut d’abord par simple curiosité que j’ai cherché à mettre la main sur les transcriptions du procès, question de vérifier de manière informelle à quel point les informations véhiculées tout au long du 20ème siècle étaient exactes. Car n’importe quel observateur aura déjà remarqué, par exemple, les contradictions entre les deux films que la culture québécoise a consacrés à cette affaire. Il en va de même pour la littérature.

Dans la popularisation d’un tel fait historique, il faut nécessairement mieux connaitre les responsables de cette passation de la mémoire collective, et surtout comprendre le mécanisme de ce développement qui s’est étalé sur plusieurs générations. Quels furent donc les buts de ces créateurs et interprètes? Ont-ils vraiment voulu nous transmettre les faits ou leur vision du drame?

Dès janvier 1921, moins d’un an après les procès de Marie-Anne Houde et de Télesphore Gagnon, une pièce de théâtre intitulée Aurore l’enfant martyre, écrite par Léon Petitjean et Henri Rollin, s’inspirait des faits survenus à Ste-Philomène de Fortierville pour présenter au public, faut-il le dire, une certaine vision de la réalité. Or, quand on apprend que les citoyens auraient été expulsés du prétoire dès la deuxième journée du procès de Marie-Anne Houde en avril 1920, il est tout à fait légitime de se demander sur quoi ces auteurs se basaient pour reconstituer les faits? Sur les articles de journaux ou la rumeur populaire?

Certainement pas sur les notes sténographiques, qui ne furent déposées aux archives que bien plus tard. Par conséquent, me dis-je, il devait bien y avoir dans le souvenir que l’on garde d’Aurore une certaine part de ouï-dire, de ragots. La question était de savoir dans quelle mesure.

Puisque la pièce de Petitjean et Rollin a été jouée à environ 6,000 reprises, dit-on, et cela durant une trentaine d’années, il est bien évident que cette première œuvre a imprimé dans la mémoire collective une image difficile à remodeler.

Plusieurs romanciers présentèrent ensuite leur propre version, dont Robert DeBeaujolais qui publia, une dizaine d’années après la mort d’Aurore Gagnon, La petite martyre victime de la marâtre : roman sensationnel. En 1951, Jean-Yves Bigras, directement inspiré de la pièce de Petitjean et Rollin ainsi que du roman d’Émile Asselin La petite Aurore, tournait son film en noir et blanc à l’Île Bizard. En dépit de sa médiocrité, ce long métrage connut un immense succès dès sa sortie, le 25 avril 1952.

La même année, Benoît Tessier, sous le pseudonyme d’Yves Thériault, publiait Le drame d’Aurore. Puis il y eut encore un roman, celui d’Hubert Pascal, Le roman d’Aurore la petite persécutée avant que la pièce de Petitjean et Rollin se retrouve elle-même sous format littéraire en 1982 grâce au travail de recherche d’Alonzo Leblanc.

En 1986, la pièce L’obsession de Marie-Anne G., œuvre de Denis Giguère, fut diffusée à la radio. Cette fois, on s’attardait davantage au séjour de Marie-Anne Houde dans l’aile psychiatrique de la prison de Kingston. Or, comme on le verra plus tard, les informations contenues dans le dossier judiciaire ne permettent pas d’appuyer cette hypothèse selon laquelle, à un moment ou un autre de sa vie, elle ait reçu des soins psychiatriques.

En 1990, André Mathieu sortait sa version romanesque sous le titre Aurore la vraie histoire. Pour un roman – selon le Larousse une « œuvre d’imagination, constituée par un récit en prose d’une certaine longueur, dont l’intérêt est dans la narration d’aventures, l’étude de mœurs ou de caractères, l’analyse de sentiments ou de passions » – le titre était audacieux. Toutefois, l’œuvre de Mathieu connut un tel succès qu’il servit à jeter les bases pour le scénario du film de Luc Dionne, sorti en salle en 2005, en plus de débloquer les fonds nécessaires pour l’érection d’une pierre tombale à la mémoire d’Aurore.

Avant même sa sortie en salle, le film de Dionne raviva l’intérêt public pour le triste destin de la jeune fille, comme quoi la passion populaire ne s’était pas estompée. Entretemps, en 1994, le téléfilm Les grands procès du Québec consacrait l’un de ses épisodes à Aurore.

Exception faite de cette dernière production, était-il raisonnable de soupçonner que les québécois aient pu se faire raconter une « histoire vraie » tirée d’un fait judiciaire alors que les véritables témoignages entendus sous serment continuaient de dormir dans les archives?

Ce qui frappe dans cette énumération, c’est que la majorité de ces versions proviennent du milieu artistique et, par conséquent, il s’agit là d’interprétations. D’abord une pièce de théâtre, des romans et deux films. Où sont les essais et autres ouvrages documentaires?

En ce sens, l’épisode de 45 minutes de la série Les grands procès du Québec est pratiquement le seul de sa catégorie avec une réelle intention de s’attarder aux faits judiciaires, c’est-à-dire la source même de toute cette affaire. Mais encore là, depuis que Me Clément Fortin a démontré que les transcriptions du procès de Cordélia Viau, cette femme de St-Canut pendue en 1899 pour le meurtre de son mari, ne correspondaient pas à l’image que Les grands procès du Québec offrait de cette autre affaire, j’entretenais donc mes propres doutes[i]. Et comme nous le verrons en conclusion, les auteurs de ce téléfilm n’ont, eux non plus, jamais consulté le dossier judiciaire.

En 1981, Hélène-Andrée Bizier réservait à Aurore un chapitre dans La petite histoire du crime au Québec, mais la qualité de son résumé fait en sorte que je passerai outre.

En 1982, le livre d’Alonzo Leblanc qui, en plus de reproduire sur papier la fameuse pièce de théâtre créée en 1921, tentait, le temps d’un chapitre, de reconstituer les faits entourant les deux procès. Mais celui-ci comporte des erreurs suffisamment importantes pour soulever d’autres questions quant aux sources d’informations consultées. Leblanc avait beau dire que sa principale source était le dossier judiciaire qu’il disait avoir consulté au palais de justice, lorsque venait le temps de citer des extraits de ces mêmes procès il se tournait vers les journaux d’époque.

Bien sûr, il y eut en 1999 le livre de l’historien médical Guy Grenier Les monstres, les fous et les autres, mais il ne consacrait que quelques pages au procès de Marie-Anne Houde, en plus de s’attarder principalement à l’aspect de l’aliénation mentale évoquée dans cette cause. Comme Leblanc, ses notes de bas de page ne citent que des journaux d’époque.

Ces questions rattachées à l’idée d’authenticité versus création artistique ont donc rapidement suscité mon intérêt. Y avait-il une différence si marquée entre les versions que nous avons digérées au fil du dernier siècle et la réalité entendue dans le prétoire et sur laquelle douze jurés ont dû rendre un verdict au meilleur de leur connaissance?

La révision du dossier était donc amplement justifiée, d’autant plus que certains de ces auteurs ou interprètes ont remis en question des parties du procès. André Mathieu, fort de ses recherches sur le terrain, incluant ses rencontres avec des descendants des protagonistes de cette histoire, a d’ailleurs apporté quelques critiques à la fin de son roman. Selon lui, Marie-Anne Houde aurait dû être déclarée inapte à subir son procès. Ensuite, il nous dit que le juge a « chargé à fond de train » l’accusée. Or, il ne fournissait pas le moindre argument solide pour appuyer ces deux affirmations. En fait, allais-je comprendre plus tard, Mathieu, comme la plupart des autres d’ailleurs, n’a jamais lu le dossier judiciaire.

Leblanc pointait lui aussi du doigt le juge Louis-Philippe Pelletier pour avoir mené une charge « accablante ». Pourtant, lorsque se présente le moment de commenter l’adresse du juge, il cite Le Soleil qui écrivait à l’époque que « le juge L.-P. Pelletier se livra à une charge accablante contre l’accusée Marie-Anne Houde. […] Les vieux plaideurs du Palais de justice ne se rappellent pas avoir entendu une charge plus complète et surtout plus écrasante contre un accusé de toute leur carrière pourtant longue »[ii].

Le commentaire reste pourtant vague. Les arguments plutôt pauvres. En quoi véritablement l’adresse du juge au jury – j’ai tendance à rejeter l’utilisation du mot « charge » même si le juge Pelletier l’utilisa lui-même dans certaines correspondances – fut-elle si accablante à l’endroit de Marie-Anne Houde? Si tel fut le cas, l’avocat de la défense avait des recours pour faire valoir ce genre de point. Qu’en fit-il? Il n’y eut aucune cassation dans cette affaire. Le dossier judiciaire ne contient d’ailleurs aucun document relatif à la Cour d’appel.

Voilà pourquoi il sera important de reproduire dans leur intégralité les directives du juge et ainsi voir par nous-mêmes s’il y a matière à critiquer les propos utilisés par le juge Pelletier. Dans les transcriptions originales, ces directives s’étendent sur 89 pages et il faudra donc m’excuser la longueur de ce chapitre d’autant plus que les plaidoiries n’ont malheureusement pas été prises en sténographie.

Leblanc ajoutait même qu’au moment de prononcer la sentence à l’endroit de l’accusée, le juge Pelletier s’était effondré en sanglots sur son pupitre. Est-ce possible? Est-ce véritablement ce qu’il a lu dans le dossier judiciaire?

Toutes ces questions méritent qu’on s’y attarde, car ni Leblanc ni les autres ne m’ont donné l’impression d’avoir véritablement consulté les transcriptions du procès de Marie-Anne Houde. Donc, en tant que lecteur moi-même, je restais sur mon appétit; sur ma soif de savoir. Et cette étude me révéla quelques surprises. On ne nous avait pas encore tout dit sur cette affaire.

Si au cours des prochains chapitres je présente les témoignages tels qu’entendus lors du procès, je me suis permis, comme je l’ai fait dans mes ouvrages précédents, de corriger quelques erreurs afin d’en améliorer la lecture. Depuis ma première publication du genre en 2014 – L’affaire Dupont une saga judiciaire – je dois rectifier, ou tout simplement répéter, que le lecteur a aussi un devoir d’honnêteté et d’objectivité. Pour se permettre de juger correctement l’issue d’un procès, il faut faire l’effort de se mettre dans la peau des jurés. Ce sont eux, ces douze représentants de notre société, qui ont le fardeau d’entendre toute la preuve avant de donner leur verdict au meilleur de leur connaissance. Avant de crier à l’injustice, il faudrait donc avoir la franchise et surtout le courage soit d’assister au procès ou alors de lire l’ensemble de la preuve, c’est-à-dire les transcriptions des témoignages entendus sous serment.

En raison d’une trop grande demande, le bureau de Bibliothèque et Archives nationale du Québec (BANQ) à Québec, a numérisé les documents relatifs au dossier qu’elle détient concernant les procès de Marie-Anne Houde et de Télesphore Gagnon, les rendant ainsi publics via son site web. D’autre part, le site Canadian Mysteries.ca présente de longs extraits des témoignages entendus au procès de Marie-Anne Houde. De plus, ce site rend accessible aux internautes la correspondance de Houde entre 1920 et 1935. Malgré cette grande ouverture d’esprit, le site ne présente pas les directives du juge au jury en plus d’escamoter les dépositions de plusieurs témoins, empêchant la diffusion d’informations importantes en lien avec cette affaire. Je suis d’avis que pour juger d’une histoire qui repose sur un procès, il faut prendre le temps de se laisser imprégner de tous les témoignages. Parfois, des réponses d’apparence anodines permettent de comprendre la position d’un témoin; de savoir s’il dit la vérité, etc.

Avant de prétendre pouvoir présenter l’histoire de ce procès, il me fallait donc pouvoir le consulter dans son intégralité. Ce fut à Ottawa, aux Archives nationales du Canada, que j’ai pu le faire le 21 avril 2015, jour même du 95ème anniversaire du verdict. C’est là que se situe le cœur de toute l’affaire. Qui dit vrai? C’est le dossier judiciaire qui pourra nous l’apprendre près d’un siècle plus tard.

En 1999, Guy Grenier écrivait que « si l’on veut bien comprendre l’impact du procès de la marâtre Gagnon, il importe de lier celui-ci aux rôles respectifs accordés à l’époque aux parents, particulièrement la mère, et aux enfants. La correction physique appliquée aux enfants « désobéissants » est alors pratique courante. La sévérité de celle appliquée à la petite Aurore ne dépasse qu’en degré ce qui se pratiquait couramment »[iii].

Certes, il faut éviter de juger un dossier historique avec nos yeux contemporains. Toutefois, l’une des questions que nous devrons nous poser est de déterminer si la correction physique peut expliquer cette lâcheté de dénoncer, comme le prétendent certains. Le film de Luc Dionne a largement exploité ce thème, allant jusqu’à prétendre que tous les villageois de Fortierville étaient au courant de ce qui se passait sous le toit des Gagnon mais que personne n’a jamais levé le petit doigt pour venir en aide à la petite. Symboliquement, serait-il exagéré d’affirmer que tout le village fut coupable d’homicide involontaire?

D’autres questions nous accompagneront tout au long des prochains chapitres. De manière précise, quels sévices Aurore a-t-elle subi? Marie-Anne Houde souffrait-elle d’aliénation mentale? Jusqu’à quel point le père d’Aurore fut-il responsable de ces atrocités? Pourquoi la marâtre s’en est-elle prise uniquement à Aurore et pas aux autres enfants? Que fut le réel mobile de ce meurtre? Sur quels éléments la justice a-t-elle pris la décision de déposer des accusations? Est-ce que la pression populaire a influencé le verdict? Était-ce un cas de meurtre prémédité ou une négligence criminelle hors du commun? La marâtre était-elle condamnée à l’avance? Quel rôle le commérage a-t-il joué dans cette affaire?

Pour mieux apprécier l’aspect juridique, il faudra donc aborder le procès de manière objective et faire abstraction de tout ce qu’on a pu lire ou entendre à propos de la cause. Car au premier jour de ce procès, bien que l’exercice puisse être inconcevable pour une majorité de lecteurs, Marie-Anne Houde était considérée comme innocente jusqu’à preuve du contraire. Qu’on le veuille ou non, le bénéfice du doute doit toujours profiter à l’accusé(e).

Je me dois également de préciser que si j’ai modifié ou corrigé légèrement les dépositions – les initiés comprendront aisément que les notes sténographiques comportent bien souvent une bonne part d’erreurs, qu’elles soient d’orthographe, de syntaxe ou autre – afin d’en améliorer la lecture, en aucun temps je n’ai voulu les dénaturer. Au contraire, les expressions d’époque sont demeurées telles qu’elles sont sorties de la bouche des témoins, parfois avec certaines explications. Les inscriptions apparaissant entre crochets [ ] sont de moi, que ce soit pour souligner une erreur, compléter un ou plusieurs mots manquants ou pour apporter une précision. Pour éviter toute confusion, le système 24h00 sera utilisé.

Pour ceux et celles qui ne sont pas familier avec mon style – qui s’inspire d’ailleurs fortement de celui de Me Clément Fortin, pour qui j’ai un énorme respect et qui, sans le savoir, m’a appris le respect des notes sténographiques et des dossiers judiciaires – je dirais qu’il faut principalement « coller aux preuves » comme on le dit parfois dans le milieu policier. S’engager sur des pistes qui reposent sur des éléments fragiles et de simples soupçons conduit parfois vers des avenues sans issue. Ce style, donc, m’a permis déjà de mieux comprendre ou de démystifier des causes frôlant souvent la mythomanie. Ce fut le cas en 2014 dans L’affaire Dupont, une saga judiciaire et plus particulièrement dans mon dernier ouvrage Denise Therrien, une affaire classée, sorti en librairie en juillet 2015. L’ouvrage que vous tenez entre vos mains s’inscrit d’ailleurs comme le troisième de la collection Patrimoine Judiciaire, lancée en collaboration d’abord avec les Éditions Première Chance de Sylvain Vallières. Collaboration qui s’est poursuivie avec les Éditions de l’Apothéose, toujours du même éditeur.

En conclusion, après nous être bien imprégnés des détails relatifs au procès, nous reviendrons sur une analyse sommaire des principales œuvres et autres sources d’informations auprès desquelles le public n’eut d’autre choix que de s’abreuver pour satisfaire sa curiosité sur le triste destin d’Aurore Gagnon. Ce sera uniquement à cette étape que nous pourrons mieux comprendre à quel point les œuvres de fiction se rapprochent ou s’éloignent de la réalité.

Eric Veillette

www.historiquementlogique.com

 

[i] Me Clément Fortin, L’affaire Cordélia Viau la vraie histoire, 2013.

[ii] Alonzo Leblanc, Aurore l’enfant martyre, 1982, p. 38.

[iii] Guy Grenier, Les monstres, les fous et les autres, 1999.

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