L’affaire Denise Therrien, une affaire classée: l’introduction


L'affaire Denise Thérrien test 4         En ce qui me concerne, tout a commencé par un compte-rendu du livre L’inoubliable affaire Denise Therrien écrit par Isabelle Therrien en 2009 et que j’ai publié sur mon site web (Historiquement Logique) en décembre 2013. Deux autres articles ont suivis, cette fois pour traduire mon impression du torchon Le Fossoyeur (1977), tiré des mémoires même de l’assassin, ainsi que La clef de l’énigme absolue sorti en librairie en juin 2014.

Pour justifier l’utilité de produire une autre publication sur l’affaire Denise Therrien, je crois, bien humblement, qu’il fallait faire cesser les mauvaises langues. Le livre d’Isabelle Therrien a été très honnête. Non seulement elle a ouvert tout un pan de l’intimité familial, mais elle s’est aussi donné la peine de consulter le dossier judiciaire préservé aux archives de Québec. En un mot, elle est remontée à la source.

Quant à moi, le livre d’Isabelle me suffisait pour comprendre le fond de cette histoire. Cependant, je peux aussi envisager le fait qu’il puisse s’installer des doutes au sein de la population, en particulier par le travail de certains opportunistes qui tentent d’exploiter de prétendues failles, comme c’est le cas avec l’auteur de La clef de l’énigme absolue, qui a su réveiller en moi la motivation nécessaire de réviser tout le dossier judiciaire. J’ai d’ailleurs pu côtoyer largement le phénomène lors de mon enquête concernant L’affaire Dupont, laquelle contient une quantité incroyable de ragots.

Me Clément Fortin, auteur de L’affaire Coffin : une supercherie?, a démontré l’existence de ce phénomène. Les gens se sont tellement appropriés cette affaire, en particulier après les publications biaisées de Jacques Hébert, qu’on en est venu à dire à peu près n’importe quoi. Encore aujourd’hui, il est facile de dénicher une personne convaincue de l’innocence de Wilbert Coffin, condamné et pendu au cours des années 1950 pour le triple meurtre de chasseurs américains. Certains prétendent encore que ce procès a été une énorme erreur judiciaire. Pourtant, les nombreuses révisions du dossier faites jusqu’à maintenant n’ont pas permis de trouver le moindre élément pouvant espérer la réouverture de l’enquête. Au contraire, puisqu’à la lecture du livre de Me Fortin, qui nous raconte le procès avec l’essentiel de ses témoignages, on comprend qu’il n’y avait qu’un seul verdict possible : la culpabilité.

Il m’a été donné de constater que le phénomène s’est répété dans l’affaire Dupont, au point où une large partie de la population reste convaincu que le détective trifluvien Louis-Georges Dupont a été victime d’un assassinat. Pourtant, aucune preuve probante ni mobile n’a pu être mis de l’avant. Un climat de corruption a été à l’origine d’innombrables rumeurs, amplifiées par la suite par un traitement douteux de certaines interprétations de la preuve. D’ailleurs, plusieurs enquêtes ont toutes confirmées le suicide. Or, on a tenté de faire sensiblement la même chose dans le cas de Denise Therrien.

Heureusement, notre système judiciaire fait abstraction des rumeurs de corridor lorsque vient le temps de juger une cause criminelle. Dans le cas contraire, on assisterait à des jugements basés sur les émotions et on verserait rapidement dans des exécutions publiques et autres déboires que l’on reprochait justement à certaines époques de notre passé universel.

Malgré cette motivation qui m’a poussé à consulter les quelques 1000 pages du procès de 1966, je me suis efforcé de remettre mon compteur à zéro afin d’aborder cette affaire de manière objective, c’est-à-dire que j’ai fait abstraction de mes opinions concernant les trois livres publiés dans le cadre de cette affaire. En premier lieu, il fallait donc garder la porte ouverte à toutes les possibilités, incluant celle de l’erreur judiciaire.

En reprenant ma méthodologie utilisée dans L’affaire Dupont, qui offre au lecteur l’occasion de visiter les détails d’un procès tout en lui permettant de démystifier la cause et de construire son propre jugement, je crois sincèrement qu’on pourra aller au fond de ce dossier une bonne fois pour toute. Évidemment, il faut demeurer conscient que cette méthode n’est pas parfaite, car elle ne fera certainement pas taire les esprits tordus qui continueront de s’attacher à des soupçons loufoques. En revanche, le lecteur se retrouvera à forger une opinion éclairée en plus d’obtenir les outils nécessaires à répliquer, au besoin, aux fabulateurs en mal de sensation.

Comme je l’ai mentionné dans L’affaire Dupont en 2014, il faut d’abord avoir l’honnêteté de reconnaître la différence entre un soupçon et une preuve. Et pour cela, nous devons entretenir un certain respect de notre système judiciaire, qui a été éprouvé à de multiples reprises depuis les règles imposées lors de la conquête britannique du 18ème siècle. Ce système n’est pas parfait, mais jusqu’à preuve du contraire c’est le meilleur dont nous puissions bénéficier.

Ainsi, après une telle visite guidée du procès, ceux et celles qui continueront de remettre en question ces procédures et d’accuser les membres du tribunal de tous les maux n’auront qu’à en faire la preuve. Si, au contraire, l’exercice permet de faire ressortir quelques irrégularités, et bien ces mêmes personnes auront l’occasion de se frotter les paumes en se disant qu’elles avaient vu juste.

Ce concept représente pour le lecteur, sans pour autant s’adonner au voyeurisme, la chance de dresser un portrait fidèle et honnête des moindres détails de l’affaire. Car c’est précisément sur ces mêmes détails que surfent les polémistes pour donner un tant soit peu de crédit à leurs extrapolations qui, malheureusement, donnent parfois naissance à des rumeurs et des légendes qui ne demandent qu’à se propager dans la société au fil des générations.

Voilà donc le seul but de mon travail, qui sera de vous permettre d’aller au fond des choses, tout en laissant au patrimoine judiciaire de la Mauricie une vision honnête et translucide de cette horrible affaire qui ne s’est toujours pas effacé de la mémoire collective.

Qu’on soit d’accord ou non, le système judiciaire est souvent critiqué par les néophytes. Je le dis, je ne suis ni avocat ni juge ni policier, mais seulement un auteur passionné des faits judiciaires qui accorde une grande importance aux documents de base, en particulier les transcriptions sténographiques. Ce n’est pas là un aveuglement volontaire ni un parti pris, mais seulement un respect de cette recherche de la vérité. En effet, c’est dans l’étude de ces mêmes documents judiciaires qu’on peut en venir honnêtement à une opinion, que l’on confirme le verdict ou alors qu’on y décèle des arguments pour le contredire.

N’oublions pas que les transcriptions, qu’elles émanent d’une enquête de coroner, d’une enquête préliminaire ou d’un procès, représentent l’essentiel d’une cause parce qu’elles renferment le détail des témoignages entendus sous serment. Par exemple, lorsqu’une cause est portée en appel, ce sont elles que les juges réétudient avec minutie afin de voir si, par exemple, le juge n’aurait pas erré ou si on ne trouverait pas certaines failles.

Voilà donc pourquoi, sans aucune prétention, il est possible de revisiter une cause devenue historique et de rétablir certains faits. Car les témoignages qui y sont immortalisés représentent des preuves légales et non des rumeurs de corridor. Dans le dossier qui nous intéresse, par exemple, certaines personnes se sont permis de remettre en doute le procès, et ce, sans même y avoir assisté, ni avoir lu l’ensemble des transcriptions. Ce sera donc à vous de voir!

En revanche, il faudra m’excuser certaines longueurs, en particulier par mon choix de présenter l’intégrale des deux plaidoiries, tout ceci afin de les étudier en détail puisque certaines personnes, dont l’auteur de La clef de l’énigme absolue, les a fortement critiqué, en plus d’accuser le juge d’avoir erré. En fait, selon lui, l’accusé a été victime d’un complot. Nous verrons donc ensemble si ces critiques sont fondées ou non.

Partant du fait qu’un procès est publique et que les membres du jury sont des gens comme vous et moi, ce qui permet à l’accusé d’être jugé par ses pairs, il est donc permis à tout lecteur de faire ou refaire le même travail si on lui présente honnêtement le contenu des transcriptions d’un tel procès. Le Traité de droit pénal canadien de Côté-Harper, Rainville et Turgeon nous enseigne d’ailleurs que « l’infraction constitue une atteinte à l’ordre public, d’où le droit d’intervention de l’État ». Contrairement au droit civil donc, une infraction au Code Criminel, en l’occurrence le meurtre, est considéré comme une agression non seulement envers la victime mais aussi envers la société, et c’est pourquoi ces dossiers se doivent d’être transparents puisqu’ils sont d’intérêt public[1].

Quant à la présentation de la preuve, basée sur la confrontation entre la poursuite et la défense, elle permet de présenter des témoignages qui se rapprochent le plus possible d’une réalité dont, bien souvent, l’assassin demeure le seul détenteur.

Considérant qu’Isabelle Therrien s’est chargé de façon admirable d’offrir le point de vu familiale, je me concentrerai donc sur le procès et le récit judiciaire qui l’entoure, sans verser dans le potinage, que ce soit du côté de la famille de la victime ou celle de l’assassin. Pour cela, il faudra m’excuser la longueur de certains témoignages, un exercice que je considère cependant essentiel pour permettre aux lecteurs de s’imprégner véritablement de l’atmosphère des audiences, ou du moins de s’en rapprocher le plus fidèlement possible selon les documents historiques disponibles.

Parmi les documents consultés, on retrouve donc le dossier judiciaire déposé aux archives nationales de Québec, ce qui inclut plusieurs photos utilisées lors du procès, des plans et le document préparé par la Couronne destiné à la Cour d’appel. S’il m’a été possible de retracer les transcriptions de l’enquête du coroner dans l’affaire Denise Therrien aux archives de Trois-Rivières, celle de l’affaire Laurette Beaudoin demeurent introuvables. Dans ce dernier cas, cependant, on les retrouve dans un article d’Allo Police paru le 23 mai 1965 et retranscrit dans l’épilogue du livre de l’assassin publié en 1977.

Pour sa part, le document préparé par la défense pour la Cour d’appel reste introuvable. Quant au rapport de l’enquête policière rédigé par l’inspecteur Richard Masson, copie qui m’a été fournie par Isabelle Therrien, il demeure incomplet. En novembre 2014, ma demande auprès de la Sûreté du Québec afin d’obtenir l’intégral de ce rapport a été rejeté en raison du fait qu’il m’était impossible de fournir le numéro de dossier[2].

Je crois sincèrement que c’est en forçant le lecteur à une réflexion profonde qu’on retiendra davantage les faits historiques plutôt que les ragots. Alors, à tous, je vous souhaite bonne lecture et bon procès.

 

Eric Veillette

http://www.historiquementlogique.com

 

[1] Gisèle Côté-Harper, Pierre Rainville, et Jean Turgeon, Traité de droit pénal canadien 4ème édition, p. 19-21, « le droit pénal se distingue enfin du droit civil quant aux objectifs de la sanction. L’objectif de la sanction pénale ne vise pas à réparer un dommage ».

[2] Il semble que ma lettre de trois pages fournissant tous les détails relatifs à l’affaire Denise Therrien n’ait pas suffit à leur permettre de retracer le rapport de l’inspecteur Richard Masson. Dans leur réponse, ils insistent pour que le demandeur fournisse le numéro du dossier alors que dans la majorité des dossiers judiciaires déposés aux archives on ne retrouve pas cette information. Comment alors demander accès à un dossier dont on ignore le numéro de codification? Est-ce un manque de volonté ou de transparence envers les auteurs qui souhaitent simplement rétablir les faits au nom de l’intérêt publique? Certes, il y a dans ce processus matière à soulever quelques questions.

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