Chapitre 3, Victimologie

Théophile Garneau[1] vit le jour dans le quartier Saint-Sauveur de Québec le 22 novembre 1868.  Il se dirigeait lentement vers son septième anniversaire lorsque naissait, dans le même quartier, Rosanna Paré[2] le 25 octobre 1875.  On ignore tout de leur enfance mais ils finirent tous deux par se rencontrer avant de se marier le 21 octobre 1895.  Le couple eut un premier enfant le 15 février 1896, une fille qui hérita du nom d’Yvonne Garneau.  Son grand-père François Paré fut désigné comme parrain, alors que sa marraine fut la sœur de ce dernier, Anastase Paré.  Deux jours plus tard, Théophile perdait son père.  Louis Garneau, qui avait été policier, allait rejoindre sa femme dans la mort.

Le 9 mars 1897, ce fut un fils baptisé Théophile Philias Garneau.  Malheureusement, le poupon mourut quatre mois plus tard, le 5 juillet.  Le 18 avril 1898, un deuxième fils, Arthur, vint faire oublier aux parents leur drame de l’année précédente.  Le 20 mars 1899, ce fut une deuxième fille.  Théophile et Rosanna s’empressèrent de la baptiser sous le nom de Malvina Blanche Graziella Garneau.  Louis Garneau Jr devint son parrain alors que Malvina Métivier fut choisie pour être sa marraine.  Le registre signé le jour du baptême indique que Théophile était électricien, une profession en plein essor à cette époque.

Le bonheur engendré par la naissance de Blanche fut cependant de courte durée puisque deux jours plus tard son jeune frère Arthur décédait avant de pouvoir célébrer son tout premier anniversaire.  Décidément, la vie souriait difficilement à la famille Garneau.

Le 9 novembre 1900, Rosanna donnait un nouveau petit frère à Yvonne et Blanche.  Celui-là fut nommé Théophile Alphonse.  Mais la malédiction continua de s’acharner puisque celui-ci s’éteignit le 24 juin 1901.  Un moment de répit s’installa dans la parenté lorsque, le 9 septembre 1901, le parrain et la marraine de Blanche, Louis Garneau Jr et Malvina Métivier, unirent leur amour à l’église de St-Zéphirin de Stadacona.  Un peu plus de deux mois plus tard, Rosanna donnait naissance à Ludger Théophile, le 24 novembre 1901.  Mais le malheur avait décidé de s’accrocher solidement à la famille Garneau.  Le poupon ne survécut que quelques semaines, s’éteignant le 17 décembre.

Le 12 novembre 1902, Rosanna mit au monde une autre fille que l’on baptisa Marie-Jeanne Émérilda.  Quelques semaines plus tard, le père de famille fut frappé par la mort.  Théophile s’éteignait le 23 décembre 1902, à deux jours de Noël.  Il n’avait que 34 ans.  Sa petite Marie-Jeanne le suivit peu de temps après, soit le 16 avril 1903.

Le 17 décembre 1904, c’est à l’Hôtel-Dieu de Québec que Rosanna trépassait à son tour.  Les sœurs Yvonne et Blanche Garneau se retrouvaient orphelines, cette dernière à l’âge de 5 ans et 9 mois.  Comme on le verra plus tard, les circonstances de leur adoption ne furent jamais véritablement éclaircies.  Selon une première version, les deux sœurs furent adoptées ensemble par le couple Baribeau.  Mais une deuxième se présenta avec le mariage d’Yvonne à Narcisse Martin le 17 mai 1915, toujours à l’église de St-Zéphirin de Stadacona.  Dans le registre, on mentionne que les parents adoptifs d’Yvonne étaient alors le charretier Alfred Caron et Philomène Métivier.  Selon les annuaires de Québec, le couple Caron-Métivier résidait dans le quartier Stadacona au 35 ½ 2ème avenue.

Ce qui est sûr, c’est que Blanche finit par se retrouver chez Michel et Émilie Baribeau, qui habitaient eux aussi le quartier Stadacona en 1901, au 6 de la 5ème rue.

Michel Alexandre Baribeau avait vu le jour dans le quartier St-Roch le 28 décembre 1852[3].  À l’âge de 31 ans, c’est à Lévis qu’il épousait Agnès Grenier le 16 juin 1884.  Celle-ci devait cependant mourir trois ans plus tard.  Baribeau passa la majeure partie de sa vie dans les quartiers de Stadacona ou St-Roch.  Le 25 juin 1888, il se remariait avec Émilie Sansfaçon, veuve de Joseph Belleau dit Larose[4].  De ce mariage, elle avait eu deux fils, Delphis et Joseph Larose.  Elle n’enfantera plus jamais par la suite.

En 1920, Michel Baribeau, 67 ans, et Émilie, 61 ans, habitaient un modeste logement situé au 59 de la rue François 1er, dans la paroisse de Stadacona.  Joseph Larose étant marié et installé avec sa jeune famille, seul Delphis y avait encore un pied à terre.  Mais celui-ci étant parti depuis des mois sur les chantiers, le vieux couple habitait seul avec Blanche Garneau.  Cette année-là, Yvonne et son mari pompier habitaient au 15 de Bernières, face aux plaines d’Abraham.  En raison de cette distance et de l’emploi qu’occupait Blanche – elle travaillait six jours sur sept – on en déduit que les deux sœurs ne devaient certainement pas se côtoyer tous les jours.  Le dossier judiciaire ne permet d’ailleurs pas d’établir à quelle fréquence elles se voyaient, ou même si elles se fréquentaient encore.

Selon l’auteur Réal Bertrand « Blanche Garneau voulait entrer au couvent, chez les sœurs Servantes du Saint-Cœur de Marie.  Pauvre, elle économisait depuis longtemps pour amasser la dot exigée, une somme considérable à l’époque : 200$ à l’entrée et 10$ par mois durant les trois ans du postulat et du noviciat.  D’ailleurs, pendant des années, la maîtresse des novices, mère Saint-Ignace, montrera à ses protégées la demande d’admission de Blanche Garneau ».

Puisque mes doutes sur cette information s’accroissaient au fil de ma lecture du dossier judiciaire – la seule allusion survient lorsqu’un avocat questionne Edesse May sur ce sujet en 1922; celle-ci répond ne jamais avoir entendu parler de cet élan de vie religieuse – j’ai écrit à la congrégation concernée en décembre 2015.  Le 11 décembre, Sœur Monique Roy, s.s.c.m., me répondait ceci : « suite à votre demande, j’ai consulté nos documents d’archives susceptibles de contenir une information soit une demande d’admission dans notre Congrégation de la part de Blanche Garneau, je n’ai rien trouvé.  J’ai consulté des Sœurs aînées afin de vérifier si elles avaient entendu parler de cette jeune dame assassinée en 1920, aucune d’elles n’a de souvenir de ce côté.  Le fait que les Sœurs Servantes du Saint-Cœur de Marie ont enseigné à Stadacona à partir de 1899, j’espérais remuer des souvenirs ».


[1] Les parents de Théophile étaient Louis Garneau et Joséphine Dusseault.

[2] Les parents de Rosanna étaient François-Xavier Paré et Marie Langlois.

[3] Ses parents étaient Thomas Alexandre Baribeau et Adélaide Fraker, tous deux décédés en 1892.

[4] Les parents d’Émilie étaient Thomas Sansfaçon et Rose Blouin.  Lors de son mariage avec Michel Baribeau, l’un des témoins était François Baribeau.  Celui-ci se serait éteint en 1940.