Octobre 70: Fernand Venne (31)

Me Robert Lemieux

Roger Fernand Venne, 43 ans, était le mari de Thérèse, qui avait témoigné un peu plus tôt à propos d’une visite que Paul Rose avait faite à leur maison de Longueuil pendant que le ministre Pierre Laporte était introuvable.  Venne travaillait pour l’Hydro-Québec.

Le coroner Trahan demanda aux journalistes présents dans la salle de ne pas divulguer l’adresse du témoin.  D’emblée, le coroner accorda aussi à Venne la protection de la Cour.

D’abord interrogé par Me Yves Fortier, on apprit que le témoin était marié à Thérèse Dubois et que le couple avait trois enfants prénommés Roger, René et Sylvie[1].  Il lui montra ensuite la photo déposée sous la cote 9 en lui demandant de l’identifier.

  • C’est Paul Rose, répondit le témoin.
  • Pourriez-vous, s’il vous plaît, brièvement dire au coroner depuis combien de temps vous connaissez Paul Rose, dans quelles circonstances vous l’avez rencontré et si vous l’avez vu souvent durant les deux ou trois dernières années?
  • Je l’ai rencontré, si je me souviens bien, c’était à l’occasion de l’organisation du MIS sur la rive sud, c’était chez un monsieur Lefebvre, Jacques Yvon Lefebvre.
  • En quelle année cela environ?
  • Il y a environ peut-être deux ans, deux ans et demi.
  • Vers les années 68 environ?
  • Oui.
  • Et après cette première rencontre en marge du mouvement MIS est-ce que vous avez revu assez régulièrement monsieur Paul Rose?
  • Je l’ai vu assez souvent par la suite, oui, d’abord dans d’autres organisations, d’abord pour le MIS beaucoup, et puis ensuite dans certaines assemblées du Parti Québécois et puis lorsqu’on a organisé le Parti Québécois dans le comté de Taillon il a travaillé avec nous autres.
  • Est-ce que l’on peut dire que Paul Rose était un ami politique ou un ami social en autant que votre famille est concernée?
  • Bien, disons que sans être un ami intime on le connaissait bien.
  • Est-ce que vous avez déjà eu l’occasion avant cette année, avant cet automne, de lui rendre des services à Paul Rose?
  • Services, non, personnellement non, à lui personnellement non. C’était des services disons que l’on se rendait mutuellement pour une cause.
  • Est-ce qu’il ne vous a pas lui déjà rendu des services?
  • Oui, plusieurs services, de fiers services.
  • Il vous a aidé par exemple à la construction de votre maison?
  • Oui, l’an dernier à deux occasions où l’on était mal pris à ce moment-là parce que la première fois moi j’étais accidenté, je ne pouvais pas me servir de ma main droite alors il était venu nous aider avec mon frère pour défaire l’ancienne cheminée de la maison.
  • Quand vous dites son frère, c’est son frère Jacques?
  • Non, mon frère.
  • Est-ce que vous le connaissez son frère Jacques Rose?
  • Oui, je l’ai rencontré, je ne l’ai pas rencontré souvent Jacques mais il y a eu … à une occasion il m’a rendu service aussi, j’avais un trouble sur mon automobile, un trouble de freins et comme il était bon mécanicien il était venu me réparer cela.
  • C’était un bon mécanicien Jacques Rose?
  • Oui, très bon, parce que ça faisait deux fois que j’allais au garage avec mon auto et j’avais toujours le même trouble.
  • Il n’avait pas une certaine réputation Jacques Rose sur la rive sud comme étant le mécanicien des indépendantistes?
  • Oui, un peu.
  • C’est cela?
  • Oui, beaucoup d’indépendantistes avaient recours à ses services.
  • Monsieur Venne, au mois d’octobre 1970 et plus exactement le 13 de ce mois est-ce que vous avez rencontré Paul Rose et si oui, dans quelle circonstance?
  • Oui, d’abord j’ai appris qu’il était chez nous parce qu’en revenant de dîner au bureau j’avais un message d’appeler à la maison et c’est là que ma femme m’a annoncé que Paul Rose était à la maison. Je l’ai vu en revenant.
  • Est-ce que vous lui avez parlé au téléphone?
  • Oui.
  • De quoi a-t-il été question entre Paule Rose et vous à ce moment-là au téléphone?
  • Au téléphone simplement il m’a dit qu’il avait quelque chose à me demander et puis qu’il aimait mieux de le demander de vive voix alors je lui ai dit : « il va falloir que tu attendes que je revienne de travailler parce que je finis à 16h30 et je vais être à la maison vers 17h05, 17h10 ».
  • Maintenant, ça faisait combien de temps que vous ne l’aviez pas vu ou que vous ne lui aviez pas parlé à Paul Rose?
  • Au-delà d’un an.
  • Avez-vous été surpris quand votre femme vous a dit « Paul Rose est ici »?
  • Oui, pas mal. J’ai dit : « d’où qu’il sort celui-là? ».
  • Est-ce que vous lui avez demandé à Paul « d’où sors-tu? »?
  • Non, pas au téléphone.
  • Alors, cette conversation au téléphone a été plutôt brève?
  • Oui, très brève.
  • Alors, quand vous terminez votre travail le soir vous entrez chez vous?
  • Oui.
  • Et vous voyez Paul Rose?
  • Oui.
  • De quoi a-t-il été question entre vous et Paul Rose à ce moment-là?
  • Quand je suis arrivé à la maison il était assis devant la télévision. Moi j’ai été à la chambre de bain et là j’ai été le retrouver au salon et je lui ai demandé qu’est-ce qui l’amenait.
  • Est-ce qu’il vous a dit qu’il avait des problèmes?
  • Oui, il a dit qu’il avait des problèmes financiers et puis que … que l’affaire de la Maison du Pêcheur à Gaspé lui avait fait beaucoup de dettes et puis là qu’il avait des créanciers qui étaient à ses trousses et puis qu’il avait besoin d’argent rapidement.
  • En d’autres mots, le service qu’il vous demandait c’était de lui prêter des sous?
  • Oui, c’est cela.
  • Qu’est-ce que vous avez répondu?
  • Je lui ai répondu : « pauvre toi, si j’avais de l’argent je finirais de bâtir ma maison, c’est impossible dans le moment ».
  • Est-ce que Paul Rose … le Paul Rose que vous voyiez le 13 octobre dans votre salon, est-ce que c’était en apparence, en physionomie, en réaction, est-ce que c’était le même Paul Rose que vous aviez vu plus d’un an auparavant?
  • Je lui ai demandé aussi parce que je voyais qu’il avait l’air curieux, qu’il avait l’air, je ne sais pas comme abattu, caduque et puis je lui ai demandé qu’est-ce qu’il avait, ce qui se passait et puis il m’a dit qu’il avait eu un accident, qu’il avait tombé en bas d’un escalier, d’ailleurs il portait des marques sur le front et puis qu’il avait bien mal à la tête.
  • Il avait mal à la tête?
  • Oui, alors j’ai mis cela sur le compte de cela qu’il n’avait pas l’air disons …
  • Dans son assiette?
  • Oui, à son normal.
  • Il ne vous a pas donné d’autres explications?
  • Non.
  • Vous ne lui en avez pas demandé d’autres?
  • Oui, je lui ai demandé qu’est-ce qu’il faisait, s’il travaillait, s’il faisait encore … s’il enseignait encore et puis il m’a dit : « non, je n’ai pas été ré-engagé par la Régionale de Chambly alors je lui ai dit : « qu’est-ce que tu comptes faire? ». Il m’a répondu : « j’ai fait application dans d’autres régionales pour essayer d’avoir de la suppléance, et puis là il m’a dit « je m’attends d’avoir une réponse ces jours-ci d’une régionale de Montréal ».  Ç’a resté là.
  • Et l’argent qu’il vous demandait, est-ce qu’il vous disait pourquoi il en avait besoin?
  • Bien, c’est cela qu’il m’avait dit.
  • Pour payer les dettes?
  • Oui.
  • Est-ce qu’il a mentionné un montant?, questionna le coroner.
  • Non, il n’en a pas été question.
  • Est-ce qu’il vous a demandé autre chose à part l’argent?, reprit Me Fortier.
  • Non.
  • Est-ce que vous lui avez fait des suggestions, est-ce que vous lui avez dit où il pourrait en trouver de l’argent?
  • Non.
  • Vous ne lui avez pas dit par exemple « tu pourrais peut-être t’adresser à tes parents »?
  • Oui, je lui ai dit cela, je lui ai demandé, je lui ai dit : « t’as pas essayé du côté de ta mère, elle vient de s’acheter un char, elle doit avoir de l’argent ».
  • Au 13 octobre, monsieur Venne, ne vous méprenez pas sur le sens de ma question, au 13 octobre c’est trois jours après l’enlèvement de Pierre Laporte, n’est-ce pas, à Saint-Lambert?
  • Oui.
  • Je pense qu’il ne serait pas exagéré de ma part de dire que c’est sur les lèvres de tous les montréalais, même les montréalais de la rive sud?
  • Oui.
  • Paul Rose est un type avec lequel vous avez milité dans des partis politiques ou para-politiques, est-ce que vous parlez à ce moment-là ou en tout temps avec Paul Rose de l’enlèvement de Pierre Laporte et de monsieur Cross?
  • Non, je me souviens qu’il en avait été question aux bulletins de nouvelles quand on regardait la télévision puis je lui ai demandé qu’est-ce qu’il en pensait et puis il a tout simplement haussé les épaules, n’a pas dit un mot, aucun commentaire.
  • Est-ce qu’il avait été question par exemple au bulletin de nouvelles du 13 octobre au soir que l’avocat Robert Lemieux avait été mandaté par le FLQ pour négocier avec Me Robert Demers?
  • Je ne me souviens pas à ce moment-là qu’est-ce que … quelle était la nature exacte des nouvelles, je ne m’en souviens pas.
  • Alors, votre témoignage catégorique, monsieur Venne, c’est que Paul Rose n’a aucunement fait mention de l’enlèvement de monsieur Laporte ou de monsieur Cross et n’a passé aucun commentaire à ces sujets?
  • Pas du tout, quand je lui ai posé la question tout ce qu’il a fait, il a haussé les épaules.
  • Est-ce qu’à votre connaissance Paul Rose s’est servi de l’appareil téléphonique chez vous?
  • Pas le temps que j’étais à la maison, non.
  • Maintenant, est-ce que vous pourriez nous dire s’il vous plaît ce qui est arrivé quand vous avez eu fini de souper, que vous avez eu fini de voir les nouvelles, de visionner les nouvelles à la télévision, qu’est-ce que vous avez fait?
  • C’est qu’après le souper il avait mentionné, d’ailleurs il me l’avait mentionné plus tôt quand il a été question d’argent là, qu’il y avait quelqu’un qu’il voulait voir à Montréal qui serait probablement en mesure de lui aider.
  • Est-ce qu’il vous a dit qui était cette personne?
  • Non, il ne m’a pas mentionné de nom.
  • Est-ce qu’il vous a dit où cette personne demeurait?
  • Je lui ai demandé, moi … ça, c’est après le souper quand il a été question de partir, il a dit : « Bon, bien, je vais m’en aller à c’t’heure, il faut que j’aille à Montréal », ça fait que je lui ai dit : « écoute, c’est tu loin où tu vas à Montréal, je lui ai dit, nous autres on a affaire à Longueuil au comptoir de journaux … ».
  • Chez Carignan?
  • Oui, ça fait que je lui ai dit : « si ce n’est pas trop loin, j’ai rien qu’à traverser le pont, c’est une affaire de rien, je vais aller te reconduire ».
  • Est-ce qu’il a accepté votre offre?
  • Ha! Il a dit : « ce n’est pas nécessaire, je vais m’arranger ».  Ça fait que je lui ai dit : « écoute, si t’es mal pris t’as pas d’argent, c’est une affaire de rien pour moi d’aller te reconduire ». Ça fait qu’il a dit : « c’est correct », et puis c’est [là] qu’on est parti.
  • Vous êtes partis avec votre automobile?
  • Oui.
  • Où était garée votre voiture, est-ce qu’elle était garée sur la rue devant votre maison?
  • Non, elle était dans la cour.
  • Est-ce que c’est une cour qui est illuminée ou si c’est une cour qui est plutôt sombre?
  • Bien, quand les lumières sont allumés dans la cour en arrière, évidemment, il fait clair.
  • Et est-ce que les lumières étaient allumées ce soir-là?
  • Ce soir-là, je ne pourrais pas vous dire mais fort probablement que quand il fait noir on les allume, surtout pour sortir.
  • Alors, quand vous quittez la maison il fait noir?
  • Oui.
  • La nuit est tombée?
  • Oui, c’est assez sombre.
  • Alors, là, vous vous dirigez en voiture…
  • Oui.
  • C’est vous qui conduisez?
  • Oui.
  • Paul Rose est assis au centre?
  • Non, c’est ma femme qui est assise au centre.
  • Et Paul Rose?
  • Il est assis à droite.
  • Près de la portière?
  • Oui.
  • Et si je comprends bien, vos deux enfants sont en arrière?
  • Oui.
  • Est-ce que Paul Rose à ce moment-là, monsieur Venne, a un comportement qui continue de vous surprendre?
  • Non, il était tranquille. Il n’a pas dit un mot presque tout le temps de la route.
  • Avez-vous remarqué si, en aucun temps, alors qu’il est assis dans votre voiture, s’il se retournait pour voir par exemple s’il était suivi?
  • Moi, je n’ai rien remarqué d’anormal dans son comportement.
  • D’accord. Alors, vous allez chez Carignan?
  • Oui.
  • Acheter des cigarettes, je crois, est-ce cela?
  • Oui.
  • Là, vous avez stationné votre voiture?
  • J’ai arrêté devant chez Carignan sur la rue Saint-Charles et puis ma femme est descendue avec Paul Rose et puis moi j’ai continué avec mon auto sur la rue Grant et je me suis stationné là.
  • Vous n’avez pas stationné devant le kiosque à journaux, n’est-ce pas?
  • Non.
  • Est-ce qu’il y avait une raison particulière pour cela?
  • C’est défense de stationner là.
  • Alors, c’est pour ça que vous êtes allé sur l’autre rue?
  • Oui.
  • Et là, est-ce que vous êtes resté dans votre voiture?
  • Non, je suis descendu et j’ai été me chercher un paquet de cigarettes.
  • Et tous les trois vous êtes revenus dans la voiture?
  • Oui.
  • Est-ce qu’à votre connaissance Paul Rose a acheté quelque chose au kiosque?
  • Non.
  • Alors, qu’est-ce qui arrive après … Paul Rose ne vous avait pas dit où il allait, n’est-ce pas?
  • Il m’avait dit que c’était dans l’est de la ville sur la rue Ontario près de Cuvilliers.
  • Il vous avait dit sur Ontario près de Cuvilliers?
  • Oui, quand je lui avais demandé si c’était loin.
  • Alors, là, qu’est-ce qui arrive, vous empruntez le pont Jacques-Cartier?
  • Oui, on continue, on prend la rue Ontario et on se dirige vers l’est.
  • Est-ce que c’est lui qui vous dirige ou si c’est vous qui savez où aller?
  • Je savais où aller parce que je connais la rue Cuvilliers, je sais où ça se trouve, j’ai déjà demeuré dans ce coin-là.
  • Alors vous arrivez à un moment donné au coin de Cuvilliers et Ontario?
  • Oui.
  • Et qu’est-ce qui se passe, là?
  • J’ai tourné sur Cuvilliers et là j’ai modéré et je lui ai demandé : « est-ce que c’est loin où tu t’en vas? ». Il m’a répondu : « non, la première chance que vous avez d’arrêter … c’est dans ce bout-ci ».  Alors le premier coin que j’ai pu trouver pour me tasser près du trottoir, bien j’ai arrêté et c’était à peu près à 200, 300 pieds du coin de la rue Ontario.
  • Et qu’est-ce qui est arrivé, là?
  • Il est descendu et nous a dit : « bonsoir, merci ». Et c’est tout.
  • Il ne vous a pas donné d’autres précisions quant à l’endroit où il allait?
  • Non.
  • S’il y allait à pied, s’il y allait en taxi?
  • Non.
  • S’il pénétrait dans une maison?
  • Non, du tout.
  • Et vous, qu’est-ce que vous avez fait après cela?
  • J’ai continué sur la rue Cuvilliers qui est un sens unique vers le nord et puis là à partir de là, ma femme m’a mentionné que ça lui tentait de voir les magasins sur la rue Sainte-Catherine dans l’ouest. Ça faisait longtemps qu’elle ne les avait pas vus, qu’elle n’avait pas vu les magasins illuminés, ça fait que j’ai dit : « on a le temps d’y aller avant que Roger revienne de l’école ».
  • Aviez-vous pensé à ce moment-là, monsieur, que monsieur Rose devait revenir coucher chez vous le soir?, intervint le coroner.
  • Je ne me souviens pas s’il en avait été question mais je sais que ma femme l’avait invité à revenir.
  • Est-ce que Paul Rose, lorsqu’il a quitté votre domicile pour pénétrer dans votre voiture, est-ce qu’il avait, est-ce qu’il portait un imperméable ou un manteau quelconque?, reprit Me Fortier.
  • Non, seulement un jacket.
  • Il portait seulement un jacket avec chemise?
  • Chemise ou blouse.
  • Maintenant, est-ce que vous avez constaté, monsieur Venne, après la visite de Paul Rose, s’il avait oublié quelque chose chez vous et si oui, quoi?
  • Non, moi je l’ai appris seulement une semaine plus tard qu’il avait laissé son manteau chez nous.
  • Alors, ni votre femme, ni vos enfants, ni l’un ou l’autre de vos enfants vous aurait dit le lendemain par exemple le 14 octobre, que Paul Rose avait laissé un manteau chez vous?
  • Non, je n’étais pas au courant.
  • Après votre arrivée du bureau est-ce qu’en aucun temps l’un ou l’autre de vos enfants aurait quitté la maison?
  • Pas à ma connaissance.
  • Est-ce que vous avez dit à qui que ce soit après le 13 octobre 1970 et ce, évidemment à part de la police, que Paul Rose vous avait rendu visite à cette date-là?
  • On en a fait le moins de publicité possible à la suite, à la connaissance des événements qui sont survenus par la suite.
  • Mais le 14, par exemple, ou le 15 est-ce que vous n’avez pas dit à quelqu’un de vos amis ou de vos connaissances que Paul Rose était venu chez vous?
  • Oui, c’est possible.
  • D’amis que vous pouviez avoir en commun?
  • C’est possible.
  • Est-ce que Paul Rose avait demandé de faire des messages pour lui?
  • Non.
  • Est-ce que vous connaissez cet individu dont je vous montre la photo ici (photo cotée 10)?
  • Oui, Francis Simard.

Venne reconnut également Jacques Rose sur la photo no 11.  Quant à Bernard Lortie, il dira ne jamais l’avoir rencontré. Il reconnaissait son visage uniquement pour l’avoir vu dans les journaux. Il reconnut aussi Lise Rose, la sœur des célèbres frères felquistes.

  • Est-ce que vous savez si le lendemain de la visite de Paul Rose à savoir le 14 octobre est-ce que vous savez si quelqu’un s’est rendu chez vous pour y voir Paul Rose?
  • J’ai su par la suite que Mme Rose était venue faire un tour chez nous, c’était le mercredi matin, je crois.
  • Est-ce que vous savez aussi si depuis le 13 octobre 1970 Paul Rose a placé un appel à votre domicile?
  • Non.
  • Vous n’êtes pas au courant?
  • Non.
  • Monsieur Venne, il a été question très brièvement tout à l’heure de l’apparence de Paul Rose la journée du 13 octobre. Est-ce que vous pourriez s’il vous plaît nous donner un peu plus de précision sur les blessures qu’il semblait porter à la figure?
  • Bien, ça m’a donné l’impression de ne pas être des blessures très graves, ça m’a semblé plutôt superficiel mais il avait des taches rouges ici comme du mercurochrome, de l’iode à différentes places sur le front, dans le haut du front.
  • Est-ce que ça vous semblait être des blessures qui avaient été causées récemment ou qu’il avait subies longtemps auparavant?
  • Je ne pourrais pas dire.
  • Et son explication était qu’il était tombé dans un escalier?
  • Oui, c’est cela.

Avant de remercier complètement le témoin, le coroner lui fit dire qu’à ce moment-là Paul Rose avait les cheveux bruns et ne portait pas la barbe.

René Venne, 14 ans, suivit son père à la barre des témoins. Ce fut ensuite au tour d’Angèle Lavallée, une infirmière de 21 ans. On entendit également Pierre Lemay, 21 ans, et Robert Pagé, 27 ans.


[1] Selon le registre de l’état civil, on retrouve un Armand Fernand Venne qui a épousé une Thérèse Dubois le 25 octobre 1952.  On le décrivait alors comme comptable.  Rien ne prouve, cependant, qu’on parle bien du même couple.

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Octobre 70: Normand Turgeon (30)

         Normand Turgeon, 22 ans, habitait au 6808 Boulevard l’Assomption à Montréal, appartement 410. Il demanda à consulter son avocat, tandis que Me Jacques Ducros s’assurait qu’on lui ait remis une copie de sa déclaration aux policiers.

  • On vous a remis aussi une copie de la déclaration que vous avez faite?, fit Me Ducros.
  • On m’a remis, exactement, une copie de ma déclaration qui a été faite, également, sous menace soit dit en passant, répliqua Turgeon.
  • Est-ce que vous l’avez relue?
  • J’ai relu au complet et dans son intégralité toute la déclaration ici présente.
  • C’est bien votre signature qui est au bas de la déclaration?
  • C’est bien ma signature au bas de la déclaration et c’est également mon écriture.

Tout en expliquant qu’il faisait la grève de la faim depuis six jours, Turgeon demanda à avoir une chaise, ce que Me Fortier lui accorda immédiatement. C’est un policier qui se chargea de répondre à cette demande pour mieux accommoder le témoin. Après avoir consulté son avocat, Normand Turgeon fut disposé à répondre aux questions.

Il fut d’abord question de la demande de protection de la Cour. Étant donné la sensibilité du sujet et le fait que ce point précis risque de soulever des commentaires impertinents, je présente ici l’échange complet.

  • Je crois, Votre Seigneurie, que la loi lui donne la protection sans qu’il le demande, fit Me Mergler.
  • Ça ne fait rien, répondit le coroner. J’aime mieux qu’on le demande. C’est plus normal. C’est comme ça que ça s’est toujours fait. J’aime mieux que ça soit entré dans le témoignage, alors il y a moins de trouble quand tout est écrit que quand ce sont seulement des paroles.  Les paroles s’envolent, les écrits demeurent. Alors de même, les écrits sont là tandis que les paroles on peut les interpréter facilement.  Et comme je n’aime pas que les paroles soient interprétées d’une mauvaise façon on a les écrits et alors il n’y a pas d’interprétation mauvaise.

Une fois que la protection de la Cour fut accordée au jeune témoin, on revint une fois de plus sur sa déclaration et surtout sur le fait qu’il prétendait que celle-ci avait été obtenue sous la contrainte.

  • Est-ce que quelqu’un vous a tenu la main lorsque vous avez …?, demanda Me Fortier.
  • Non, non, j’ai dit des menaces verbales.
  • Est-ce que c’est vous qui avez signé seul cette déclaration?
  • Exactement, comme je l’ai dit, c’est ma signature.

Fortier lui montra ensuite une photo déposée sous la cote 9 et Turgeon y reconnut aussitôt Paul Rose.

  • Depuis combien de temps connaissez-vous Paul Rose?, fit Me Fortier.
  • J’ai connu Paul Rose en juin … pas juin 69, en juillet 69.
  • Où avez-vous connu Paul Rose?
  • À la Maison du Pêcheur à Percé.
  • Est-ce que vous l’avez vu souvent de juin 69 jusqu’à ces derniers mois?
  • Disons que dans la période de septembre à décembre, de septembre à février, fin février, septembre, décembre 69 et de janvier à fin février 70, je n’ai pas vu Paul Rose. J’ai vu Paul Rose peut-être à quatre reprises entre le mois de mars et juin.
  • De cette année?
  • Et à une reprise au début de septembre.
  • Alors, si vous nous indiquiez plus précisément dans quelles circonstances cette année, 1970, vous avez rencontré Paul Rose, où et …?
  • Bien, dans quelles circonstances, je l’ai rencontré peut-être à une reprise à Saint-Hubert ou deux dans des conditions très amicales, en tant qu’individu que je connaissais, que j’avais connu à la Maison du Pêcheur, où il y avait des discussions tout à fait normales, où l’on discutait de la Maison du Pêcheur, où l’on discutait d’un tas d’autres choses. On a pu également voir, j’ai pu également voir Paul Rose à d’autres occasions dont je ne me souviens pas mais je parle entre autres de celle-là, là, à Saint-Hubert.
  • Quand vous parlez de Saint-Hubert, est-ce que vous pourriez être plus précis?
  • Bien, enfin, jusqu’au moment où on m’a mis dans … on m’a appris que c’était sur la rue Armstrong parce que les fois où je suis allé à Saint-Hubert je n’ai jamais remarqué le nom de la rue. Alors, j’ai rencontré monsieur Paul Rose sur la rue Armstrong, au moment où on m’a dit que c’était la rue Armstrong à Saint-Hubert.

Sur la photo cotée 11, Turgeon reconnut Jacques Rose et dira l’avoir connu dans les mêmes circonstances qu’avec Paul Rose.

  • Est-ce que vous avez déjà rencontré Jacques Rose à la maison de la rue Armstrong à Saint-Hubert?
  • J’ai déjà rencontré effectivement cet individu au même endroit.

Me Fortier lui montra la photo 10, que Turgeon identifia comme Francis Simard, qu’il dira avoir connu un peu après Paul Rose. Il l’avait vu à une seule reprise au repaire de la rue Armstrong en 1970. Quant à la personne apparaissant sur la photo 17, il le reconnaîtra comme étant Bernard Lortie.

  • C’est Bernard Lortie, que j’ai connu à Gaspé qui travaillait je ne sais pas trop où, là, dans un restaurant de Percé, il demeurait à Gaspé. Enfin, de là à dire que je le connaissais, disons, je le connaissais de vue et non pas de nom, que j’ai vu par après, disons, à une ou deux reprises avec Paul Rose tout simplement.
  • Est-ce que vous avez déjà vu monsieur Lortie sur la rue Armstrong à Saint-Hubert?
  • À une ou deux reprises j’ai vu monsieur Bernard Lortie à Saint-Hubert, exactement.
  • Quand vous n’étiez pas à Percé, monsieur Turgeon, et que vous étiez dans les environs de Montréal, est-ce qu’il vous est déjà arrivé de demeurer sur le boulevard Rolland-Therrien, au 1148 Boulevard Rolland-Therrien?
  • Il m’est arrivé de demeurer sur le boulevard Rolland-Therrien à quelques reprises.
  • Qui habitait à cet endroit sur le boulevard Rolland-Therrien?
  • Il y avait Jean-Luc Arène, il y avait Lise Balcer, il y avait entre autres au moment … pendant un certain temps, moi, mais disons pas en permanence, il y avait Pierre-Marc Beauchamp qui venait coucher une ou deux fois mais très rarement, et dans les derniers mois c’est-à-dire au mois de septembre il y avait une dénommée Christiane Sauvé.
  • Monsieur Turgeon, vers le 16 août, vers le milieu du mois d’août de cette année, est-ce que vous avez rencontré à Montréal monsieur Jacques Rose?
  • Effectivement, j’ai rencontré monsieur Jacques Rose.
  • Pouvez-vous s’il vous plaît dire à la Cour dans quelles circonstances vous l’avez rencontré?
  • Dans les circonstances suivantes, exactement c’est que monsieur Jacques Rose a téléphoné à la maison et je lui ai fait remarquer que les pneus sur l’auto étaient finis, enfin.
  • Excusez-moi, de quelle auto parlez-vous, là?
  • De la Chevrolet bleue.
  • La Chevrolet bleue?
  • Avec toit de vinyle noir.

Me Fortier lui montra alors les photos 25J et 25K qui représentaient toutes deux la voiture immatriculée 9J2420, c’est-à-dire celle qui avait servi à l’enlèvement de Pierre Laporte et aussi dans laquelle son cadavre a été retrouvé dans la soirée du 17 octobre. Après que le témoin l’eut identifié, Me Fortier lui demanda de continuer de raconter où il en était rendu.

  • À ce moment-là, monsieur Jacques Rose a appelé à la maison et je lui ai fait remarquer que les pneus sur l’auto étaient terminés, que je devais me rendre à Percé dans la soirée. Et c’est à ce moment-là qu’il m’a offert, disons, de me passer des pneus qui n’étaient pas neufs mais en bon état pour me rendre jusqu’à Percé. J’acquiesçai immédiatement vu que mes moyens financiers étaient assez restreints.
  • Alors, comment cet échange, comment et où cet échange de pneus s’est-il fait?
  • Eh bien, Jacques Rose m’avait dit de me rendre au coin de Mont-Royal et St-André, ce que je fis. Et nous changeâmes les pneus à cet endroit sur cette rue au vue et au su de tout le monde.
  • Maintenant, au début de septembre, monsieur Turgeon, est-ce que vous vous êtes rendu à Saint-Hubert sur la rue Armstrong?
  • Effectivement, on s’est rendu à Saint-Hubert sur la rue Armstrong où il y avait Jean-Luc Arène avec moi mais là je ne pourrais pas affirmer de façon certaine, même si ça a été déclaré dans la déclaration, et où on a parlé du phénomène du feu qu’il y avait eu à la Maison du Pêcheur cet été.
  • Est-ce que vous pourriez nous dire qui était à la maison de la rue Armstrong à ce moment-là, quand vous vous y rendez au début de septembre?
  • À ce moment-là, j’avais vu, si je me souviens bien, monsieur Paul Rose, monsieur Jacques Rose et Francis Simard, probablement Bernard mais je n’en suis pas certain.
  • Et vous étiez accompagné de Jean-Luc Arène, n’est-ce pas?
  • J’ai dit probablement, je ne pourrais pas, disons affirmer, comme c’est écrit dans la déclaration. Il y a certains faits de même qui sont …
  • Au meilleur de votre connaissance?
  • Au meilleur de ma connaissance, exactement.
  • Avez-vous, quelques jours après cette rencontre sur la rue Armstrong, fait un voyage aux États-Unis?
  • Quelques jours après c’est-à-dire … c’est-à-dire, quoi, vers le 4 ou le 3, oui, j’ai fait, j’ai effectivement fait un voyage aux États-Unis au volant d’une Oldsmobile 64 où moi et Pierre-Marc Beauchamp on se rendit à Portland, Boston et Hartford.
  • Vous étiez accompagné de Pierre-Marc Beauchamp?
  • Exactement.
  • Si on passait maintenant au début d’octobre, plus exactement le 2 octobre 1970, est-ce que vous avez rencontré Bernard Lortie et si oui dans quelles circonstances?
  • Dans quelles circonstances? Et bien, voilà, nous avions une Renault qui ne nous appartenait pas à ce moment-là que nous avions besoin comme véhicule.
  • « Nous », ça c’est qui?
  • Pierre-Marc Beauchamp et moi. Et nous avions besoin, étant donné l’été que nous avions passé à Percé, et avant d’aller travailler on voulait se rendre aux États-Unis et il fallait remettre cette Renault en question.  Alors on a dit, je cherchai un peu partout Jean-Luc Arène que je ne trouvai point.  Alors je me suis rendu au Boulevard Rolland-Therrien à Longueuil dans le but de le voir. Il n’y était pas. Alors je fis remarquer aux gens qui étaient présents c’est-à-dire Bernard Lortie et Clément Roy et Steve Albert que je cherchais une auto pour me rendre aux États-Unis dans le but de prendre trois jours de vacances.  Et, évidemment, Bernard Lortie m’offrit la Chevrolet noire, eeeuh, bleue avec toit de vinyle.
  • Que vous avez identifiée tout à l’heure?
  • C’est bien ça. Alors nous allâmes, j’ai été avec Bernard Lortie chercher la Chevrolet à Saint-Hubert et de là Bernard est rentré à l’intérieur de la maison chercher la clé.
  • Est-ce que vous l’avez accompagné à l’intérieur?
  • Je suis rentré et nous sommes sortis immédiatement par après et de là nous nous rendîmes jusqu’à la maison à Longueuil où Pierre-Marc était resté. Et de là nous avons pris l’auto pour nous rendre immédiatement à Saint-Jérôme dans le but évidemment de chercher une autre auto parce que j’avais dit à Bernard Lortie que je lui remettrais son auto le lendemain.
  • La Chevrolet?
  • La Chevrolet en question.
  • Alors, vous êtes monté à Saint-Jérôme avec monsieur Beauchamp?
  • Eaxcetement.
  • Dans la Chevrolet?
  • Exactement.
  • Et là est-ce que vous avez fait marche arrière pour revenir à Longueuil?
  • C’est-à-dire, nous avons pris l’auto pour nous rendre et le lendemain c’est-à-dire à peu près vers une heure ou deux, je suis allé mener la Chevrolet à Saint-Hubert où j’ai mis les clés, les enregistrements dans le coffre à gants.
  • Alors, à ce moment-là, là, si je comprends bien, vous revenez sur la rue Armstrong?
  • Oui, j’y suis allé mener l’auto.
  • Et ça c’est vers le 3 ou le 4 octobre?
  • Peut-être le 2 ou le 3, disons au meilleur de ma connaissance, le ou vers le 2 octobre.
  • Et il n’y a personne à la maison de la rue Armstrong?
  • Il n’y avait personne à la maison à ce moment-là, même pas Bernard Lortie à ce moment-là.
  • Et est-ce que vous laissez la voiture Chevrolet devant la maison ou dans l’entrée du garage?
  • Dans l’entrée du garage, exactement, j’ai laissé l’auto là avec les clés à l’intérieur, tout ça.
  • Et est-ce que lorsque vous ouvrez le coffre à gants est-ce que vous prenez connaissance d’un document qui s’y trouve?
  • J’ai pris connaissance à la dernière minute que c’était Paul Fournier mais je n’ai pas porté attention plus que ça.
  • Vous avez pris connaissance que … excusez-moi?
  • Que le nom de Paul Fournier sur les enregistrements. Je n’ai pas porté attention plus que ça aux papiers, aux clés, parce que je devais partir immédiatement. Alors j’ai laissé l’auto là comme je l’avais dit.
  • Est-ce que vous avez déjà eu l’occasion de demander à Bernard Lortie qui était Paul Fournier?
  • Non, je n’ai nullement eu l’occasion de lui demander parce que, étant donné qu’il m’avait passé l’auto à ce moment-là et le lendemain je suis allé la mener, j’ai laissé les enregistrements tout simplement là à l’intérieur et je n’ai pas revu Bernard Lortie par la suite.
  • Est-ce que vous saviez à ce moment-là, monsieur Turgeon, où se trouvaient Paul et Jacques Rose et de même que Francis Simard?
  • Je ne savais pas nullement où se trouvaient ces individus-là.
  • De quelle façon êtes-vous parti de la rue Armstrong après avoir laissé l’automobile?, intervint le coroner Trahan.
  • J’ai pris l’autobus en question, là, qui passe, je ne sais pas, à toutes les demi-heures ou les heures, sur le parcours de Saint-Hubert.
  • Maintenant, poursuivit Me Fortier, lors de cette visite du début octobre sur la rue Armstrong où vous y laissez la Chevrolet est-ce que vous …?
  • Un instant, je m’excuse. J’avais pris à ce moment-là, on avait la Oldsmobile, je m’excuse. On avait mené la Chevrolet en question avec Pierre-Marc.
  • Alors, vous conduisiez chacun une automobile?
  • Oui, exactement.
  • Et vous avez laissé la Chevrolet là et vous vous êtes introduit dans la Oldsmobile pour continuer votre voyage?
  • C’est ça.
  • Bon! Cette journée-là, monsieur Turgeon, quand vous laissez la Chevrolet dans l’entrée du garage de la rue Armstrong après être sorti de la Chevrolet est-ce que vous avez fait quelque chose, est-ce que vous avez regardé à travers une fenêtre?
  • J’ai jeté un coup d’œil effectivement dans le garage où je remarquai je ne sais pas si c’est une Acadian ou une Chevy 64 ou 65, au meilleur de ma connaissance, qui était blanche.
  • Ça, vous l’avez vue dans le garage de la maison de la rue Armstrong?
  • Par le petit carreau de la vitre.

 

Octobre 70 deviendra un livre numérique

Avant même la fin de la parution de tous les épisodes de la série Octobre 70, M. Daniel Ducharme, éditeur chez ÉLP Éditeur, en fera un livre numérique qui sera disponible dès cet automne. M. Ducharme, qui est archiviste à Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ), a su voir en cette série un potentiel que je n’avais su voir moi-même.

La série, qui a débuté le 18 janvier 2018, se terminera le 14 octobre prochain avec la publication de la conclusion. Cette série se veut d’abord et avant tout un survol des archives judiciaires disponibles dans ce dossier chaud qui fait encore jaser, près d’un demi-siècle plus tard. La série n’avait aucune prétention politique.

Le livre sera disponible uniquement en format numérique dès cet automne aux éditions ÉLP, à l’adresse suivante : http://www.elpediteur.com/

Nous vous reviendrons d’ici quelques semaines avec le dévoilement de la page couverture et je profite de l’occasion pour remercier M. Ducharme pour l’ampleur de son travail dans le domaine de l’édition.

Les doubles meurtres de policiers au Québec

Les constables Fortin et O’Connell sont tombé sous les balles lors d’une intervention en 1910.

Les décès tragiques des policiers Sara Mae Helen Burns et Lawrence Robert Costello, survenues au cours de la fusillade de Fredericton vendredi dernier, ne sont pas sans rappeler que les doubles meurtres de policiers sont rares au Canada. Fort heureusement, d’ailleurs.

Au Québec, le premier double meurtre de policiers remontrait à 1910. Trois autres cas ont suivi au cours du 20e siècle.

Le 6 mai 1910, vers 21h15, le constable Daniel O’Connell, 38 ans, effectuait sa tournée habituelle dans le quartier Saint-Henri, à Montréal. C’est à ce moment que son attention se laissa attirer par un individu qui portait à son cou six paires de chaussures qu’il tentait de vendre aux passants. Lorsqu’O’Connell commença à le questionner, l’individu répliqua que ce qu’il faisait ne regardait personne. Le policier décida alors de l’arrêter, mais celui-ci résista.

Au même instant, O’Connell reçut l’appui de son collègue Jules Fortin, 25 ans. Quelques minutes plus tard, alors que les deux policiers conduisaient leur suspect vers le poste no. 6, ce dernier se retourna soudainement tout en sortant un revolver de la poche de son pantalon. Sans le moindre avertissement, il ouvrit le feu. Le constable Fortin fut atteint juste au-dessus de l’œil gauche tandis que son collègue reçut une balle dans le ventre. À l’intérieur du poste no. 6, qui se situait à seulement 200 pieds de la scène de la fusillade, le sergent Octave Charland entendit parfaitement les deux détonations. Tous les agents du poste accoururent sur les lieux. Fortin mourut sur place avant même l’arrivée de l’ambulance, alors qu’O’Connell succomba à sa blessure après son admission à l’hôpital Notre-Dame, le 9 mai.

Fortin avait fait son entrée dans la police de Montréal le 26 juin 1909. Depuis qu’il avait décroché cet emploi, il pensionnait chez un couple de la rue Saint-Louis.

Le tueur, Timothy Candy, fut appréhendé et condamné à mort devant le juge Saint-Pierre. Il a été pendu le 18 novembre 1910.

Le policier Paul Duranleau, tué en devoir en 1948.

Le 23 septembre 1948, c’est en intervenant lors d’un vol de banque à Montréal que les agents Nelson Paquin et Paul Duranleau furent abattus par des braqueurs. Trois hommes furent traduits en justice dans cette affaire : Noël Cloutier, Douglas et Donald Perreault. Tous trois furent condamnés à mort et pendus à trois dates différentes.

Le 14 décembre 1962, la Banque de commerce de Ville Saint-Laurent à Montréal fut cambriolée par trois braqueurs, dont l’un était déguisé en Père Noël. Dans un scénario qui n’est pas sans rappeler le drame de 1948, les policiers Denis Brabant et Claude Marineau ont littéralement été balayés par la mitraillette du Père Noël au moment de tenter une intervention. Plus tard, l’enquête permettra d’identifier le Père Noël comme étant Georges Marcotte. À son tour, il sera condamné à mort. Toutefois, les mœurs ayant changées au cours des dernières années, sa sentence sera commuée en peine d’emprisonnement.

Dans la nuit du 3 juillet 1985, le policier Serge Lefebvre de la police de Ste-Foy était en train de commettre un vol dans un commerce lorsqu’il a été surpris par deux policiers de Québec, Yves Têtu, 25 ans, et Jacques Giguère. Il les a abattu froidement avec son arme de service. Pour en savoir plus, voir l’article de HL! a déjà consacré à cette affaire : https://historiquementlogique.com/2016/01/03/le-double-meurtre-de-serge-lefebvre/

Espérons qu’il se passera encore plusieurs décennies avant qu’un drame semblable se répète au Québec, ainsi qu’au Canada bien sûr. Je profite de l’occasion pour transmettre toute ma sympathie aux familles et proches des victimes de Fredericton.

C’est dans cette banque que le braqueur Georges Marcotte, alias le Père Noël, a tué deux policiers en 1962.

Octobre 70: Thérèse Venne (29)

24 novembre 1970

Lors de la séance de l’avant-midi, on appela le témoin Thérèse Venne, une ménagère de 42 ans qui habitait au 1191 Saint-Alexandre, à Ville Jacques-Cartier.  Elle demanda aux journalistes de ne pas publier, surtout parce qu’elle avait de jeunes enfants.  Le coroner acquiesça mais tout en restant conscient que les personnes présentes dans la salle avaient pu entendre l’information.

Ce fut ensuite à Me Yves Fortier de l’interroger, d’abord sur ses enfants. Ainsi, le public apprit qu’elle avait un fils prénommé Roger âgé de 17 ans, un autre René de 14 ans et finalement une jeune fille de 11 ans qui répondait au nom de Sylvie.

  • Et vous avez aussi évidemment un mari qui demeure avec vous, n’est-ce pas?
  • Oui, Roger-Fernand Venne.
  • Son nom c’est Roger?
  • Roger-Fernand.
  • Est-ce que, madame Venne, vous avez déjà durant le cours des deux ou trois dernières années rencontré cet individu dont je vous exhibe la photo ici – c’est une photo qui a déjà été produite pour identification sous la cote no. 9?
  • Paul Rose.
  • C’est Paul Rose. Depuis combien de temps connaissez-vous Paul Rose?
  • Depuis que le MIS a débuté, avant le LIS.
  • Ça, vous parlez d’abord du MIS?
  • Oui.
  • Ça, c’est le Mouvement pour l’intégration scolaire, c’est ça?
  • Oui.
  • Et c’est en marge des activités de ce mouvement-là que vous avez …?
  • Que je l’ai rencontré.
  • Il y a de cela environ combien de temps?
  • Je dirais deux, trois ans. Je ne sais au juste.
  • Et à compter du moment où vous l’avez rencontré, il y a deux ou trois ans, en marge des activités du MIS qui est devenu par la suite le LIS …?
  • LIS.
  • … est-ce que vous avez eu l’occasion de voir souvent Paul Rose?
  • Je l’ai vu à quelques reprises parce que moi-même je suis allée à des manifestations. Je voulais participer, connaître les groupes du Québec.  Je suis allés au Bill 63, j’ai emmené mes deux garçons, mes deux plus vieux, pour qu’ils comprennent le pourquoi.  Je suis allée à McGill français.
  • Et vous y avez vu Paul Rose?
  • Paul Rose, à quelques reprises.
  • Alors, si je comprends bien, Paul Rose vous l’avez vu durant ces deux ou trois dernières années toujours dans des mouvements para-politiques, si on peut dire?
  • J’ai travaillé pour la Commission Scolaire aussi et puis …
  • La Commission Scolaire de Chambly?
  • Chambly, et puis à ce moment-là on avait des difficultés à la Commission Scolaire, alors quand on avait besoin de gens pour passer des pamphlets, ces choses-là, on le faisait demander.
  • Est-ce qu’il serait exact de dire, madame Venne, que très souvent dans vos conversations avec Paul Rose il était question de politique, des problèmes du Québec?
  • Oui, c’est arrivé quelquefois.
  • Par exemple, lors des manifestations au sujet du Bill 63, je présume que vous avez dû parler des problèmes du Québec?
  • Je n’en avais pas besoin, je me renseignais par les journaux et j’écoutais les discours politiques. Je n’avais pas besoin de l’idée d’un autre.
  • Est-ce que vous n’avez pas fait le voyage à Québec …?
  • Oui.
  • Avec monsieur Paul Rose?
  • Je suis allée avec ma sœur Diane puis mes quatre, mes deux neveux et mes deux nièces, Paul Rose et Jacques, puis Jacques Rose et mes deux garçons, Roger et René.
  • Alors, ce voyage qui a été fait à l’automne de 1969 c’est, je crois, de notoriété juridique que c’est à cette époque-là que …?
  • Je suis allée au Bill 85.
  • Alors …?
  • …et j’ai rentré au gouvernement.
  • Alors, vous l’avez fait en compagnie, entre autres, des membres de votre famille et aussi de Paul Rose que vous avez identifié tout à l’heure et de Jacques Rose?
  • Jacques.
  • Est-ce que c’est Jacques Rose dont je vous exhibe la photo?
  • Oui, ça c’est Jacques Rose.
  • La pièce qui a déjà été cotée pour fins d’identification sous le numéro 11. Est-ce que vous connaissez aussi, madame Venne, cet individu dont je vous exhibe la photo?
  • Francis Simard. Il a travaillé pour le Parti québécois avec nous.  Moi j’ai travaillé pendant deux, trois mois avec le Dr Serge Mongeau.
  • C’est dans Chambly, ça, je crois, hein?
  • Oui.
  • Ça, c’est la photo qui a été cotée sous le numéro 10.

Sur la photo 17, Thérèse Venne crut reconnaître la personne mais sans pouvoir donner le nom.  Une fois que le procureur lui eut donné le nom de Bernard Lortie, elle admettra l’avoir vu dans les journaux.

  • Alors, ce n’est pas quelqu’un que vous avez bien connu…?
  • Non, pas du tout.
  • …durant les dernières années? Maintenant, madame Venne, est-ce que vous avez eu l’occasion durant le mois d’octobre 1970, c’est-à-dire durant le mois dernier, de rencontrer à votre domicile monsieur Paul Rose dont on parle depuis quelques minutes?
  • Je l’ai rencontré. Il est venu un mardi.
  • Pourriez-vous expliquer au coroner dans quelles circonstances vous l’avez rencontré et je vous demanderais peut-être de vous servir de ce petit calendrier que je vous exhibe afin de préciser la date à laquelle vous l’avez rencontré?
  • Le lendemain d’une fête.
  • Le lendemain d’une fête qui pourrait peut-être être la fête …?
  • Le 13 du mois d’octobre.
  • Le 13 octobre. Alors, voulez-vous expliquer s’il vous plaît au coroner dans quelles circonstances vous avez rencontré Paul Rose à cette date?
  • Il est venu chez moi et j’étais couchée à ce moment-là, parce que j’ai eu une attaque cardiaque au mois de juillet.
  • Voulez-vous vous asseoir, madame, pour témoigner?
  • Non, je suis mieux debout.
  • Vous aimez mieux être debout. D’accord.
  • Je l’ai rencontré. Il est rentré chez moi, il a sonné alors que j’étais avec mon fils, le plus vieux, Roger.
  • Il était quelle heure environ?
  • Il devait être tout près d’une heure [13h00] parce que mon fils part pour le cours secondaire vers cette heure-là, il est parti, cinq, dix minutes après.
  • Il était environ une heure de l’après-midi?
  • Et puis j’étais couchée, mon fils m’a crié « Maman, il y a une grande visite ici ».
  • Ça, c’est quel fils, ça, lequel?
  • C’est Roger. Je me suis levée et j’ai vu Paul.  J’ai été toute surprise parce que ça faisait déjà un bon bout de temps que je ne l’avais pas vu, depuis qu’il était parti pour Percé, parce que je n’étais pas d’accord avec lui qu’il aille là.  On avait besoin de main d’œuvre pour la politique ici, ça fait que je ne voyais pas qu’est-ce qu’il avait à faire là-bas.
  • Vous avez ouvert une parenthèse avant de la fermer, là. Paul Rose était parti pour Percé à un moment donné.  À quelle époque, ça, à votre connaissance?  Est-ce que ça aurait été durant l’été 69?
  • Ça se peux-tu? C’est quand ça a débuté à Percé, je pense qu’il est parti vers le mois de juillet j’imagine.
  • Ce n’est pas durant l’été qui vient de s’achever?
  • Non.
  • Alors …?
  • C’est l’autre année avant.
  • L’autre année avant. Et à ce moment-là, à compter de ce moment-là vous aviez perdu de vue Paul Rose?
  • Paul Rose, je ne l’avais pas vu du tout, du tout.
  • Alors là, on est au 13 octobre 1970, Paul Rose, à 13h00, arrive chez vous?
  • Chez moi.
  • Après plusieurs mois d’absence?
  • Après plusieurs mois d’absence. J’ai été surprise et contente à la fois parce que je croyais qu’il revenait pour de bon pour travailler avec nous autres.  Je lui ai demandé…
  • Quand vous dites « nous autres », qui est-ce que c’est, ça?
  • Ça englobe tous ceux qui sont dans le Parti québécois pour moi.
  • D’accord?
  • Et je lui ai demandé comment est-ce que ça allait, alors il m’a dit qu’il venait du Bien-Être Social de Longueuil et puis qu’il ne travaillait pas encore. Je lui ai demandé pour voir s’il avait essayé de se placer à Montréal.  Il dit « non ».  À ce moment-là, Paul Rose je lui ai demandé pour voir s’il avait dîné.  Il m’a dit « non, je n’ai pas bien, bien faim ».  J’ai dit « je vais t’en apprêter, ça ne sera pas long ».  Et puis pendant ce temps-là que je lui apprêtais son dîner à un moment donné il est arrivé près de moi, il dit « j’ai une commission à faire ».  « Bien, j’ai dit, pourquoi? ».  J’ai dit « reste dîner, j’ai dit, je vais t’apprêter à dîner ».  Il dit « j’ai une commission à faire au centre d’achat ».  Il dit « ça ne sera pas long ».  Il a parti.  Là, il est revenu, son dîner était prêt et il a dîné.
  • Est-ce qu’il était parti en automobile ou à pied?, questionna le coroner Jacques Trahan.
  • Il était à pied. Il n’a pas d’auto.
  • Alors, reprit Me Fortier, il a été parti combien de temps environ à ce moment-là?
  • Habituellement, pour faire cuire les patates ça prend quinze, vingt minutes. Alors, quand il est arrivé les patates étaient prêtes.
  • Elles n’étaient pas trop cuites?
  • Non.
  • Alors, il aurait été parti environ quinze à vingt minutes?
  • À peu près.
  • Et il vous a dit qu’il allait au centre d’achat?
  • Il m’a dit « j’ai une commission à faire au centre d’achat ».
  • Est-ce que vous pourriez nous décrire ce que Paul Rose portait cette journée-là sur son dos lorsqu’il est d’abord arrivé chez vous à une heure environ de l’après-midi?
  • Je ne remarque pas les femmes comment qu’elles sont habillés, alors c’est très difficile pour moi de remarquer un homme.
  • Est-ce qu’il avait un manteau par-dessus ses habits?
  • Un paletot.
  • Est-ce que c’était un paletot brun, blanc, noir?
  • Bleu marin.
  • Est-ce qu’il a enlevé son paletot lorsqu’il s’est introduit dans la maison?
  • Me semble que oui.
  • Et est-ce que vous pouvez nous préciser ce qu’il avait en-dessous de son paletot?
  • Ah, là, je serais bien embêtée. Je ne remarque même pas les cravates de mon mari.
  • Alors, à tout événement, il avait un paletot bleu marin lorsqu’il rentre chez vous?
  • Oui.
  • Et est-ce que vous pourriez aussi nous décrire, s’il vous plaît, son apparence? Est-ce qu’il ressemblait au Paul Rose que vous avez vu sur la photo tout à l’heure?
  • Il n’avait pas de barbe.
  • Est-ce qu’il avait les cheveux …?
  • Il était bien coiffé, simplement. Il n’avait pas de barbe.
  • Et quelle était la couleur de ses cheveux?
  • Ses cheveux sont bruns, je pense.
  • Alors, je vous ai interrompue, je m’excuse.  Là, les patates sont prêtes, Paul Rose revient.  Qu’est-ce qui se passe?
  • Je le fais dîner et puis il s’avait [sic] dirigé à la télévision. Je lui ai demandé pour voir si je lui apporterais son plat vis-à-vis la télévision, il a dit « non ».  Il dit « je vais manger ».  Il a mangé puis là, il a retourné à la télévision, il voulait voir la joute de baseball ou de football, là.
  • Les séries mondiales, je pense, de baseball?
  • Je ne m’occupe pas des sports du tout. Alors, je lui ai demandé pour voir s’il voulait voir, s’il voulait aller voir le haut parce que j’étais en construction chez moi et puis il était venu nous aider à plusieurs reprises avant de partir pour Percé.  On a eu des inondations chez moi à trois reprises et en pleine nuit on l’avait appelé pour venir nous aider, dont moi-même, je montais, et il m’a aidée aussi.  À ce moment-là, je lui ai demandé, j’ai dit « va voir le haut ».  Il dit « ah, j’aime mieux regarder la partie ».  Il dit « plus tard j’irai voir ton haut comment ce qu’il est fini ».  Il a regardé le baseball et je lui ai demandé, j’ai dit « tu m’excuses, tu ne parles pas tellement, ça fait que, j’ai dit, je vais aller me coucher, j’ai besoin de repos ».
  • Maintenant, madame Venne, est-ce qu’avant que vous alliez vous coucher est-ce qu’à la demande de Paul Rose vous n’avez pas placé un appel téléphonique?
  • Savez-vous que je m’en souviens vaguement. J’ai appelé, j’avais appelé mon mari, vous me faites penser, pour lui dire que j’avais une belle grande visite, que Paul Rose était chez moi, qu’il était venu nous voir.  Et puis à ce moment-là Paul dit « est-ce que je peux lui parler? ».  J’ai dit « un instant.  Paul veut te parler », et il a parlé à mon mari.
  • Alors, cet appel-là, il avait été placé à la demande de Paul Rose, n’est-ce pas?
  • Non, c’est moi-même qui a décidé d’appeler mon mari. Quand j’ai une nouvelle c’est moi qui lui annonce.
  • Alors vous avez annoncé la nouvelle de la visite de Paul à votre mari et ensuite Paul Rose vous a demandé s’il pouvait adresser la parole…?
  • À mon mari.
  • Et là, il y a eu une conversation?
  • Ça n’a pas été long.
  • Est-ce que, vous ne pouvez évidemment pas témoigner sur ce que votre mari a dit à l’autre bout de la ligne, mais est-ce que vous vous souvenez ce que votre invité d’alors, Paul Rose, a dit au téléphone?
  • Pas du tout, parce que je lui ai passé l’appareil et puis j’étais empressée de finir la petite vaisselle que j’avais sortie pour lui. Alors je ne m’occupe pas tellement des conversations que …
  • Alors, vous avez donc dîné ensemble?
  • Je n’ai pas dîné ensemble, j’avais dîné avant qu’il arrive avec mon fils Roger.
  • Est-ce que vous lui avez tenu compagnie durant son dîner?
  • Durant son dîner je lui ai tenu compagnie.
  • Et ça faisait un an et quelques mois que vous n’aviez pas vu Paul Rose?
  • Je lui ai raconté tous les malheurs qu’on avait eus, dont mon mari avait été à l’hôpital un mois, toutes ces choses-là, et puis il a semblé surpris, il dit « t’es bad lucké ». J’ai dit « la dernière c’était moi », qui avais été malade avec mon attaque cardiaque.
  • Et puis lui, madame, est-ce qu’il vous a parlé de ses bonheurs ou de ses malheurs?
  • Pas du tout. C’est un homme qui jase très peu.
  • Il était taciturne?
  • Beaucoup.
  • Est-ce qu’il vous a parlé de quoi que ce soit?
  • Pas du tout.
  • Le 13 octobre 1970, ça c’est trois jours après l’enlèvement de monsieur Laporte, n’est-ce pas?
  • Oui.
  • Vous vous rappelez que c’est le samedi 10 octobre que Pierre Laporte a été enlevé?
  • C’était un samedi.
  • Oui, enfin, je vous dis que c’est le samedi 10 octobre que monsieur Pierre Laporte a été enlevé de sa maison de Saint-Lambert. Est-ce que vous avez fait mention à Paul Rose de ce sujet qui était sur les lèvres de tous les Montréalais à savoir l’enlèvement de Pierre Laporte?
  • J’en ai parlé seulement au souper en écoutant les nouvelles au 2 à 18h30. Et puis à ce moment-là il est venu, il s’est levé puis il est venu regarder la télévision.
  • Il est resté tout l’après-midi chez vous?, demanda le coroner.
  • Oui.
  • Avant de se rendre au dîner on va passer par votre sommeil, là. Alors là, vous vous êtes retirée?
  • Oui.
  • Et Paul Rose est resté seul dans la maison?
  • Regardant la télévision jusqu’à temps que mon fils arrive vers 14h45.
  • Est-ce que vous pourriez nous dire à quelle heure vous vous êtes levée?
  • Je me suis levée quand mon fils est arrivé, René, et puis j’ai été me recoucher. Je lui ai dit que Paul était là, il l’a vu, et puis je lui ai demandé, je lui ai dit « tu réveilleras maman si parfois elle dort pour son souper ».
  • D’accord. Alors, René à ce moment-là était donc seul dans la maison avec Paul Rose?
  • Oui.
  • Et à quelle heure vous êtes-vous relevée pour une seconde fois environ? … Est-ce que votre mari était arrivé à ce moment-là?
  • Non, mais ma fille est arrivée vers 16h00, 15h50. Ma fille est arrivée parce que j’ai entendu le coup de sonnette habituel de ma fille puis je suis allée lui répondre.
  • Alors, dites-nous donc, là, après que vous vous êtes levée pour la seconde et dernière fois ce qui s’est passé dans la maison avant que votre mari arrive?
  • J’ai apprêté le souper. Ma petite fille, bien, je lui ai dit que Paul était là, elle l’a vue elle-même, Sylvie, elle a fait ses devoirs et moi j’ai apprêté le souper.  Et puis Paul, mon fils l’a demandé par deux fois pour des difficultés en mathématiques et puis moi je me suis occupée de mon souper.
  • En bon professeur qu’il a déjà été, Paul Rose, a aidé votre fils?
  • Et à 17h00 mon mari est arrivé, vers 17h00, 17h10.
  • Est-ce que vous avez été témoin, madame Venne, de la conversation qui a pu avoir lieu entre votre mari et Paul Rose après l’arrivée de votre mari?
  • Je me suis empressé d’aller embrasser mon mari, comme d’habitude. Et puis je ne cause jamais de problèmes en arrivant, alors je lui ai demandé tout simplement, j’ai dit « Ç’as-tu bien été aujourd’hui? », tout ça.  Il a été surpris comme moi de voir Paul.  Il dit « Quelle visite! ».  Et ils se sont retirés dans la salle à dîner ou le salon, appelez ça comme vous voulez, pendant que moi j’apprêtais la table, le souper.
  • Et est-ce que vous aviez invité Paul Rose à souper, à rester?
  • Ah, certainement. Pour moi c’était une connaissance et puis la porte est toujours ouverte pour qui que ce soit chez moi.
  • Et il est resté à souper, n’est-ce pas?
  • Oui.
  • Alors, au souper, comme vous nous avez dit tout à l’heure, il a été question de l’enlèvement de l’honorable Pierre Laporte?
  • Les nouvelles à 18h30. Moi, j’ai soupé parce que ma table n’est pas tellement grande, alors on était déjà cinq membres de la famille, ça faisait six avec Paul.  Alors, j’ai soupé, moi, comme ça sur les genoux devant la TV puis j’ai demandé à mon mari, c’était l’heure des nouvelles, pour voir s’il voulait venir parce que les enfants l’accaparent pas mal toujours à l’heure du souper.  Et j’ai demandé à Paul, quand mon mari a dit, il dit « je suis pris avec les enfants ».  J’ai demandé à Paul, j’ai dit « viens te joindre, c’est les nouvelles ».  Alors, il a dit « oui, j’y vais, je prends mon dessert ». Et puis là, il est venu. Il a regardé ça. Je lui ai demandé, j’ai dit « qu’est-ce que t’en penses? ». Il a fait une moue, il n’a pas …
  • Ça a été le seul commentaire, madame, qui a été échangé entre vous et Paul Rose ou par Paul Rose en votre présence durant cette journée-là?
  • Oui, ah oui.
  • Le seul commentaire?
  • Le seul commentaire sur ça.
  • Sur l’enlèvement de Pierre Laporte?
  • Oui.
  • Et à part de faire la moue, il n’a rien dit?
  • Il n’a rien dit.
  • Est-ce que monsieur Rose a demandé quelque chose à votre mari, à votre connaissance, cet après-midi-là, madame?
  • Ils parlaient ensemble, hein, quand il est arrivé. Ils se sont retirés dans le salon, là, dans la salle à dîner et puis je n’ai pas demandé rien. Ça ne me concernait pas.
  • Alors, si vous n’êtes pas au courant dites-nous que vous n’êtes pas au courant. Est-ce que vous savez si oui ou non, Paul Rose a demandé quelque chose à votre mari?
  • Ils ont parlé ensemble puis … je ne sais pas.
  • Vous ne le savez pas?
  • Non.
  • Maintenant, la physionomie de Paul Rose, vous nous avez dit tout à l’heure qu’il était rasé, est-ce que vous avez remarqué quelque chose de spécial, de particulier au sujet de sa figure?
  • Ici, il avait comme des rougeurs ou des bleus. Je lui ai demandé à ce moment-là…
  • Quand vous dire « ici », excusez-moi, c’est parce qu’en sténographie ça n’apparaît pas, au-dessus de l’œil gauche?
  • Oui, à peu près ici, là, puis sur les pommettes.
  • Il y avait un genre d’égratignures?
  • Non.
  • Qu’est-ce que c’était exactement?
  • Comme rouge et noir, vous savez, comme des pokes.
  • Un œil au beurre noir?
  • Non, pas comme ça, comme …
  • Une ecchymose?
  • D’accord.
  • Est-ce que vous lui avez demandé où il avait pu subir cet accident?
  • Oui, je lui ai demandé.
  • Et qu’est-ce qu’il vous a dit?
  • Et puis il m’a dit qu’il avait tombé en bas d’un escalier, je n’ai pas été plus loin.
  • Il n’avait pas de diachylon?
  • Non.
  • Est-ce que vous avez demandé à …?
  • Moi je lui ai demandé, j’ai dit « mets-toi de l’eau froide ». Il dit « j’ai été m’en mettre ». C’est tout.
  • À un moment donné, madame Venne, est-ce qu’il est exact de dire que Paul Rose a quitté votre maison?
  • Tout de suite …
  • Cette journée-là, là?
  • Tout de suite après, avant de dîner chez moi, il a demandé pour aller faire une commission au centre d’achat.

Il fallut un certain temps et même l’intervention du coroner pour éclaircir les choses et permettre au témoin de comprendre qu’on parlait du départ de Paul Rose.

  • Est-ce que c’est quelqu’un chez vous qui lui a dit de partir ou quoi?, demanda Me Fortier.
  • Non, je n’avais aucune raison de l’envoyer. Alors, il m’a demandé, il dit « j’ai affaire ».  Il dit « en ville ce soir ».  Il dit « je vais prendre l’autobus ».  Je savais qu’il n’avait pas d’argent.  Alors, il m’avait demandé des billets d’autobus.  Alors, je lui ai dit, j’ai dit « moi je suis obligée de sortir souvent ces temps-ci », vous savez, depuis mon attaque, le médecin m’avait dit que j’étais mieux de sortir. J’ai dit « j’ai affaire à … », comment ce qu’on appelle ça?  Un dépôt de … pour aller chercher les journaux.
  • Ça ne serait pas chez Carignan?
  • Je suis allée Chez Carignan. C’est à Longueuil même, je crois que c’est sur la rue Saint-Charles. J’ai dit « j’ai affaire à sortir pour aller chercher mes journaux, puis, j’ai dit, ça me fera plaisir, j’ai dit, d’aller te reconduire à Montréal où tu veux ». Ça fait qu’à ce moment-là il dit « non », il dit, « ce n’est pas nécessaire de vous déranger ».  J’ai dit « ça ne dérange pas ».  J’ai dit « j’ai affaire à sortir ».  Là, il a embarqué dans l’auto avec mes deux enfants, moi et mon mari.
  • Alors, c’est donc dire qu’étaient du voyage, à part Paul Rose et vous, votre mari et vos deux enfants, Sylvie et …?
  • René et Sylvie.
  • Maintenant, ça c’était dans la voiture familiale c’est-à-dire votre voiture à vous, madame Venne, n’est-ce pas?
  • Oui.
  • Où cette voiture-là était-elle stationnée? Était-elle stationnée sur la rue ou était-elle stationnée en arrière?
  • En arrière dans la cour.
  • Dans la cour?
  • À côté de la maison.
  • Est-ce que dans la cour là où se trouve votre voiture est-ce qu’il y a de la lumière?
  • Oui.
  • Est-ce que la lumière était allumée?
  • Oui, la lumière était allumée.
  • Ça, vous vous en rappelez définitivement?
  • Parce qu’à tous les soirs je l’allume vers 17h00.
  • Alors, vous vous êtes donc tous dirigés vers la voiture?
  • Oui.
  • Vous rappelez-vous si Paul Rose avait remis l’imperméable qu’il portait quand il est entré chez vous à 13h00 de l’après-midi?
  • Pour être honnête avec vous, à ce moment-là, je ne savais même pas qu’il avait oublié son manteau chez moi.
  • Non, non, mais ma question c’est : est-ce qu’il avait lors de son départ l’imperméable qu’il portait lors de son arrivée?
  • Je m’en suis rendue compte de l’imperméable seulement après qu’il a été parti.
  • C’est donc dire …
  • Après que vous êtes revenue?, demanda le coroner.
  • Oui.
  • … qu’il n’avait pas sur lui lorsqu’il a pénétré dans la voiture de votre mari, son imperméable?, reprit Me Fortier.
  • Non, parce que je l’ai trouvé chez moi.

On comprit qu’entre son arrivée et son départ chez les Vennes, la coiffure de Paul Rose n’avait pas changée. Il n’avait donc pas modifié son apparence au cours de cette visite. Cette question peut paraître banale à première vue, mais le procureur disposait peut-être de quelques informations à l’effet que « l’oubli » du manteau avait été planifié, que Rose cherchait à semer une filature par exemple, en transformant son apparence. Mais là encore, les archives dont nous disposons aujourd’hui ne nous permettent pas d’aller plus loin.

  • Il n’a pas emprunté un gilet de votre mari?
  • Non, il ne m’a rien demandé.
  • Alors, vous vous êtes, comment vous assoyez-vous dans l’auto?
  • Mon mari, je ne sais pas si je devrais dire à droite, c’est le chauffeur mon mari.
  • C’est votre mari qui conduit?
  • Moi, j’étais au centre.
  • En avant?
  • Et Paul Rose à côté de moi.
  • Près de la porte droite?
  • Il a voulu aller s’asseoir en arrière. J’ai dit « bien non, tu vas être bien mieux en avant ».
  • Et à l’arrière, il y avait vos deux enfants?
  • Mes deux enfants, Sylvie et René.
  • Et est-ce que durant le trajet, madame Venne, est-ce que vous avez remarqué que Paul Rose agissait d’une façon particulière dans la voiture?
  • Non.
  • Alors, contez-nous où vous allez, là, en quittant votre maison?
  • J’ai arrêté chez monsieur Carignan pour aller chercher mes journaux. Paul est descendu avec moi.
  • Est-ce que vous avez stationné, vous rappelez-vous si la voiture, si votre mari a parké la voiture immédiatement devant le kiosque de Carignan ou s’il l’a parké un peu plus loin?
  • Il a stationné un peu plus loin, je crois.
  • Est-ce que vous savez pourquoi?
  • Non, c’est son habitude parce qu’on n’a pas le droit de stationner en face.
  • Alors, vous sortez de la voiture avec Paul Rose?
  • Avec Paul.
  • Est-ce que vous demandez à Paul de venir avec vous ou si c’est Paul qui s’offre de vous accompagner?
  • Bien, d’ailleurs il était près de la porte, alors il a été obligé de se lever. Alors j’ai dit « viens donc avec moi », et il est venu tout simplement.
  • Est-ce que vous êtes rentrée chez Carignan?
  • Je suis rentrée chez Carignan.
  • Est-ce que vous y avez été rejoint par votre mari quelques minutes plus tard?
  • Oui, mon mari, pour venir chercher un paquet de cigarettes.
  • Il ne vous avait pas demandé de l’acheter son paquet de cigarettes?
  • Il a pour habitude de faire ses commissions lui-même.
  • Même quand vous voyagez ensemble?
  • Oui, j’y tiens.
  • D’accord. Alors, vous rentrez chez Carignan et vous achetez des journaux?
  • Oui.
  • Est-ce que Paul Rose a acheté quelque chose chez Carignan?
  • Il a regardé les journaux par exemple …
  • Il a regardé les journaux?
  • … qu’il y avait là.
  • Et votre mari s’est acheté des cigarettes?
  • Oui.
  • Ensuite, est-ce que vous êtes sortis tous ensemble?
  • Je ne le sais pas, savez-vous, si mon mari me suivait ou … je sais que j’ai sorti puis … Je pense qu’on est sorti ensemble.
  • Et vous avez réintégré la voiture?
  • Oui.
  • Là, vous êtes toujours à Longueuil, n’est-ce pas, à ce moment-là?
  • Je suis à Longueuil.
  • Alors, pouvez-vous nous dire s’il vous plaît, nous raconter le trajet de la voiture après le départ du kiosque Chez Carignan?
  • Les noms des rues je ne les connais pas.
  • Le nom des rues n’est pas important, mais si vous voulez nous dire de façon …?
  • On a pris le pont Jacques-Cartier. Paul a demandé de se diriger vers l’est, qu’il avait affaire vers l’est.
  • Est-ce qu’il avait donné à votre mari un endroit précis où il voulait qu’on le conduise?
  • Non, même au départ puis même à l’arrivée.
  • Au départ, c’était qu’il voulait aller en ville?
  • En ville.
  • Est-ce qu’il vous a dit pourquoi il voulait aller en ville?
  • Non, et je ne lui ai pas posé de questions non plus.
  • Alors, au départ c’est en ville?
  • Oui.
  • Est-ce que c’est lui qui dirige votre mari une fois traversé le Pont Jacques-Cartier et rendu en ville?
  • Bien, rendu en ville … Quelle est la rue suivante du pont Jacques-Cartier quand on descend vers Montréal? Ste-Catherine, je crois?
  • Ontario?
  • Ontario.
  • Ste-Catherine peut-être?
  • Ontario, je pense, puis après à l’est.
  • Alors là, vous avez tourné à droite?
  • Monsieur le juge, je m’excuse, mais droite ou gauche…
  • Non, non, ce n’est pas important, mais est-ce que vous avez tourné…?
  • Vers l’est.
  • Est-ce que c’est Paul Rose qui a demandé à votre mari de tourner vers l’est?
  • Oui.
  • Sur cette rue précise où il a tourné?
  • Oui, il a dit « prends vers l’est ». Il a dit « je me rends vers l’est ». On a continué un bon bout mais je ne me rappelle pas si c’est le boulevard Pie IX, je sais qu’on a fait un bon bout et il a dit à mon mari « vire ici ».
  • Alors, encore une fois il donne une autre direction à votre mari, il dit « tourne ici »?
  • « Tourne ici ». Aussitôt que mon mari …
  • Quand il a dit « tourne ici », intervint le coroner, est-ce qu’il a parlé du nord ou du sud? Parce que comme vous ne savez pas ce que c’est la droite ou la gauche je vous demande si vous savez si c’est le nord ou le sud?
  • Vous permettez que je fasse des gestes? Je viens du Lac St-Jean.  Alors on marche …

Le témoin avait dit un peu plus tôt que c’était plus facile pour elle de fonctionner avec les gestes, ce qui pourrait indiquer qu’elle souffrait de dyslexie.  Finalement, on comprit qu’ils avaient tourné vers le nord.  Une fois ce point plus ou moins éclairci, Me Fortier lui demanda de raconter ce qui s’était produit en atteignant la destination de Rose.

  • Là on a fait un petit bout, à peu près de cent pieds, je pourrais dire. Là, Paul a dit, il dit « débarque-moi ici ».  Là, moi, à ce moment-là, j’ai dit « est-ce qu’on t’attend? ». Il dit « non ». J’ai dit « j’espère que tu vas venir coucher ». Il a parti comme ça, c’est tout.
  • Il est parti, il est disparu?
  • Il ne m’a pas répondu.
  • Il est disparu dans la nuit?
  • Bien, il est parti comme ça, je n’ai pas regardé.
  • Est-ce que vous avez remarqué si par hasard il s’était introduit dans une maison ou s’il avait simplement marché sur le trottoir?
  • Il a juste débarqué comme ça puis j’ai refermé parce que … je n’avais pas intérêt, moi …
  • Est-ce que la rue Cuvillier est-ce que ça vous dit quelque chose, ça?
  • Je sais que la rue Cuvillier c’est dans l’est mais … Je ne peux pas préciser si c’est celle-là.
  • Alors là, vous laissez donc Paul Rose. Il est quelle heure à ce moment-là le soir du 13 octobre?
  • J’ai écouté les nouvelles au 2, j’ai desservi la table, mes enfants comme ils ont l’habitude depuis le mois de juillet ont lavé la vaisselle après le souper et là, bien, Paul Rose leur a aidé. J’ai dit « pour de la visite, j’ai dit, je ne le permets pas ».  Alors il a dit, il dit « ça me fait plaisir ».
  • Alors, vous l’avez …?
  • Il devait être 19h00, 19h15, 19h30.
  • Quand il vous a quitté?
  • Non, quand, je pense, on est allé le reconduire.
  • Alors, c’est donc dire …?
  • Qu’on est parti de la maison.
  • Alors, il serait donc 20h00 environ quand il descend de la voiture à Montréal, en ville, et qu’il disparaît, environ?
  • Il fallait que je revienne pour mon plus vieux à 20h30 puis j’ai demandé à mon mari d’aller dans l’ouest faire un tour, voir les magasins.

Thérèse Venne était de retour chez elle pour 20h30.  Depuis ce soir-là, elle affirmait ne pas avoir revu Paul Rose.  Il n’avait pas non plus communiqué avec la famille Venne.

Maintenant, la question était de savoir pourquoi Paul Rose était allé chez cette jeune famille au cœur de la semaine la plus cruciale de l’année et alors que ses complices gardaient Pierre Laporte? Avait-il eu besoin de décompresser un peu?  D’aller voir les nouvelles à la télé chez son ancien ami qu’il n’avait pas revu depuis plus d’un an?  Y allait-il plutôt pour y perdre des preuves, comme son manteau?  Ou pour obtenir un transport gratuit vers un point chaud de la ville?

Comment interpréter cette visite qui ne semblait faire aucun sens? Et que dire des ecchymoses qu’il portait au visage? Était-ce le résultat de coups portés par Laporte au moment de se débattre contre ses agresseurs?

Le procureur Fortier semblait détenir d’autres informations puisque ses questions laissaient entendre qu’il soupçonnait quelque chose.

  • Est-ce qu’à votre connaissance Paul Rose a tenté de communiquer avec vous après le 13 octobre 1970?
  • C’est très vague pour moi.
  • On va essayer d’être un peu précis même si dans le moment c’est vague. Est-ce qu’après cette journée du 13 octobre qui, aujourd’hui, j’en suis certain, est gravée dans votre mémoire, eu égard aux événements qui ont suivi, est-ce qu’après cette journée du 13 octobre à votre connaissance Paul Rose a tenté de communiquer avec vous?
  • À ma connaissance, non, monsieur.
  • Est-ce que par hasard, fit le coroner, vous avez parlé tout à l’heure qu’il avait laissé son imperméable, il n’a pas rappelé pour le ravoir?
  • Je pensais bien qu’il allait venir le chercher et venir coucher même, chez nous.
  • Je vais reposer la question, reprit Me Fortier. Est-ce que, madame Venne, l’un de vos enfants le lendemain 14 octobre 1970 ne vous a pas dit que Paul Rose avait placé un appel à votre domicile et avait demandé à vous parler?
  • Je crois qu’il me l’a dit mais je ne suis pas sûre. J’étais après apprêter le souper, j’avais été magasiner avant souper, j’ai fait ça vite et puis je ne le sais pas s’il m’en a parlé.
  • Écoutez, me semble que c’est quelque chose dont vous devriez vous rappeler. Est-ce que, oui ou non, un de vos enfants, le lendemain de cette visite que vous avez qualifiée de surprenante et qui vous a plu énormément parce que c’était un type que vous admiriez pour les raisons que vous nous avez données, questions politiques, et cetera, est-ce que oui ou non l’un de vos enfants ne vous a pas dit « maman, Paul a appelé cet après-midi, il voulait te parler »?
  • Je mentirais, monsieur, dire qu’il a arrivé puis qu’il m’a dit ça comme ça, je ne m’en souviens pas. C’est très vague.
  • Est-ce qu’il vous l’aurait dit d’une autre façon?
  • Je ne m’en souviens pas, monsieur.
  • Vous avez dit tout à l’heure « je crois »?, fit remarquer le coroner.
  • « Je crois », oui.
  • Alors, « je crois » ça veut dire quelque chose dans la langue française?
  • Sur quoi vous basez-vous pour dire que vous croyez que Paul Rose a tenté de communiquer avec vous le 14 octobre?, poursuivit Me Fortier.
  • Je serais bien embêtée, monsieur le juge. C’est parce que je prends des médicaments et, je dois vous dire, la mémoire n’est pas tellement fidèle.
  • Voulez-vous un fauteuil, madame?, offrit le coroner.
  • Non, je suis nerveuse et je préfère être debout.

C’est la deuxième fois qu’on lui offrait de s’asseoir. Et pour la seconde fois, elle refusait.

  • Si vous vous en rappeliez, reprit Me Fortier, est-ce que ce serait votre fils ou votre fille qui vous en aurait parlé?
  • Là, vous m’embêtez davantage.
  • Durant sa visite chez vous, madame Venne, dans la journée du 13 octobre, est-ce qu’à votre connaissance Paul Rose a fait des appels téléphoniques, un ou des appels téléphoniques?
  • Il a parlé à mon mari et puis je n’ai pas eu connaissance, moi, qu’il ait fait des appels.
  • Il ne vous aurait pas demandé à un moment donné s’il pouvait se servir de votre téléphone?
  • Il est à la disposition tout près, dans la cuisine, mon téléphone.
  • D’accord, madame. Mais est-ce que vous ne vous rappelez pas qu’à un moment donné il aurait pris le téléphone pour appeler quelqu’un?
  • Ça se peut fort bien, monsieur.
  • Madame, … mais vous ne vous en rappelez pas?
  • Non, monsieur.
  • Est-ce que le lendemain 14 octobre vous n’avez pas reçu un appel de madame Rose, la maman de Paul?
  • Madame Rose est venue chez moi.
  • Elle est venue chez vous. Est-ce que vous pourriez, s’il vous plaît, dire au coroner dans quelles circonstances madame Rose est arrivée chez vous le lendemain?
  • Madame Rose est venue pour voir son fils Paul. Elle le croyait chez moi et puis je lui ai dit qu’il était parti la veille au soir, que je n’en avais pas eu de nouvelles.  C’est tout.
  • Est-ce qu’elle vous a dit, madame, pourquoi elle croyait que son fils était chez vous?
  • Elle m’a dit qu’il lui avait dit qu’il était ici.
  • Est-ce qu’elle ne vous a pas dit qu’il lui avait téléphoné?
  • Je ne me rappelle pas de ça.
  • Est-ce qu’il y a d’autres personnes, madame Venne, qui, après la visite de Paul le 13 octobre, à part la police évidemment, ont communiqué avec vous au sujet de cette visite de Paul Rose?
  • Je ne crois pas, monsieur.
  • Est-ce que vous avez relaté à qui que ce soit, après cette journée du 13 octobre, que Paul Rose était venu vous rendre visite?
  • Quand j’ai des visites je ne verrais pas pourquoi que je ferais la gazette.
  • Non, mais on pourrait peut-être …
  • Si vous voulez, madame, on va répondre aux questions, intervint le coroner. On vous pose une question directe, répondez donc par une réponse directe, s’il vous plaît. Tout à l’heure, vous nous avez parlé d’un tas de choses qui ne nous intéressaient pas trop, trop, les patates et puis toutes ces histoires-là. Alors, si vous voulez, vous allez essayer de répondre aux questions directes. Là, il vous pose une question, voulez-vous répondre à la question?
  • Voulez-vous me la reposer?, fit-elle.
  • Oui, reprit Me Fortier. Est-ce qu’après le 13 octobre, après que Paul Rose vous a quitté en ville est-ce que vous avez parlé à qui que ce soit, à part la police, de la visite de Paul Rose?
  • À madame Rose, quand elle est venu.
  • Est-ce que vous en avez parlé à quelqu’un d’autre?
  • Je ne crois pas, monsieur.
  • Est-ce que vous auriez par exemple parlé à Lise Rose de la visite de son frère, Paul?
  • Ah, Lise, ça fait longtemps que je ne l’ai pas vue, Lise.
  • Votre réponse est donc non?
  • Non.
  • Est-ce que vous saviez, madame Venne, à quel endroit demeurait Paul Rose lorsqu’il est venu chez vous en octobre 1970?
  • Non, je ne le savais pas, monsieur. Je savais qu’il ne demeurait pas chez lui parce que sa mère me l’avait dit.
  • Est-ce que vous lui avez demandé où il demeurait?
  • Non, ça ne m’intéressait pas.

Me Fortier lui montra alors la photo déposée sous la cote 41, sur laquelle on pouvait apercevoir Mme Rose. Tout de suite après, il lui montra la photo 29.

  • Je la connais pour l’avoir vue dans les journaux, c’est monsieur Lortie.
  • Non, ce n’est pas monsieur Lortie, trancha Me Fortier. Regardez-la comme il faut si vous voulez. Ça ne serait pas Jean-Luc Arène?
  • Me semble que c’est le monsieur Lortie que j’ai vu dans les journaux.
  • Est-ce que vous connaissez Jean-Luc Arène?
  • Si c’est lui ça ne me dit rien, ça.
  • Ma question c’est : est-ce que vous connaissez – ne regardez pas la photo, là – est-ce que vous connaissez Jean-Luc Arène?
  • Je connais Jacques, Paul, mais Jean-Luc Arène …
  • Vous ne connaissez pas Jean-Luc Arène?
  • Il faudrait me montrer une photo, monsieur.
  • Je vous en montre une, ici. Est-ce que ce nom-là, Jean-Luc Arène, vous dit …?
  • Est-ce que mes yeux feraient défaut? Je pense que c’est … ça ressemble à Lortie, je pense.
  • Croyez-moi, c’est monsieur Jean-Luc Arène. La Sûreté du Québec ne fait pas d’erreur.
  • C’est mes yeux qui ne sont pas bons.
  • Ce monsieur, est-ce que vous le connaissez?
  • Pour l’avoir vu dans les journaux, monsieur Lanctôt.
  • Vous ne le connaissez pas?
  • Non.
  • Ce monsieur-ci, est-ce que vous le connaissez?
  • Oui, celui-là, je le reconnais mais je ne sais pas son nom par exemple. Je l’ai déjà vu à des manifestations.
  • Est-ce que ce serait Clément Roy?
  • Ah oui, je pense que c’est lui.
  • C’est ça. Ça, c’est la photo qui a été cotée sous le numéro 26. Maintenant, une dernière question, madame. Je vous montre ici un manteau qui semble noir ou bleu foncé avec un intérieur en laine rouge. Est-ce que vous avez déjà vu ce paletot-ci?
  • Oui, monsieur.
  • C’est le paletot que portait Paul Rose quand il est rentré chez vous le 13 octobre 1970?
  • Pour moi il est bleu marin, monsieur.
  • Pour vous il est bleu marin mais c’est celui-ci qu’il portait?
  • Oui.

Le manteau fut accepté en preuve sous la cote 56.  Il s’agissait, bien sûr, du manteau que Rose avait « oublié » chez les Venne.

  • Quand vous êtes-vous aperçu que Paul avait laissé son paletot chez vous?
  • Ah, il s’est passé tellement de choses, vous savez, ils sont venus chez moi défoncer, alors …
  • On va s’en tenir, dans le moment, au paletot. Est-ce que ce n’est pas un fait, madame Venne, que dès le lendemain, avant qu’on défonce, là, comme vous dites, le 14 octobre vous l’avez vu ce manteau-là chez vous?
  • Bien, je l’ai vu quand il est arrivé le mardi avec. Le lendemain… Ça, ce manteau-là, moi je l’ai mis dans la chambre de mon garçon, Roger, en arrière de la porte.
  • Quand est-ce que vous l’avez mis dans la chambre de votre garçon?
  • Dans l’après-midi avant qu’il parte.
  • Et par la suite? Le lendemain, le 14, là, est-ce que vous ne l’avez pas vu dans la chambre de votre garçon?
  • Je ne me rappelle pas quel jour que je l’ai vu mais je sais bien que je l’ai vu puis une journée j’ai dit à mon fils Roger, il pleuvait dehors, j’ai dit « tu pourras le mettre, j’ai dit, c’est un manteau de pluie ».
  • Est-ce que votre fils, Roger, ou plutôt René, n’a pas parlé de ce manteau-là le 14 octobre 1970?
  • Je ne verrais pas pourquoi ce qu’il m’en aurait parlé.
  • Est-ce que votre fille Sylvie ne vous a pas parlé de ce manteau-là le 14 octobre 1970?
  • Oui ou non?
  • Monsieur …
  • Bien, dites-moi oui ou non?
  • Non, je ne me souviens pas qu’ils m’en aient parlé.
  • Plus de questions, monsieur le coroner.

Après avoir exercé sa patiente, Me Fortier se retira en espérant que ses questions aient permis d’éclaircir certaines choses.  Le fait que ce témoin ne répondait pas toujours clairement aux questions faisait-il en sorte de la rendre moins crédible?  Thérèse Venne cachait-elle des informations utiles? Sa famille avait-t-elle héberger Paul Rose en toute connaissance de cause tout en lui permettant d’utiliser son téléphone dans un dessein criminel?

Avant de la remercier totalement, le coroner eut une dernière question pour Thérèse Venne.

  • Quand vous avez vu que personne ne venait chercher le paletot, est-ce que vous l’avez examiné? Tout à l’heure, vous avez parlé que ça se défaisait, que vous le trouviez beau. Alors, est-ce que vous n’avez pas regardé dans les poches, regardé un peu partout pour voir s’il n’y avait pas quelque chose de spécial?
  • Après que la police a eu passé chez moi le vendredi au matin à 4h45 je n’ai pas pensé du tout au manteau mais en fin de semaine quand mon fils a eu à faire une commission, j’ai dit « viens, j’ai dit, il a laissé son manteau ici, il ne l’aura pas, certain ». J’ai dit « toi t’en as pas, j’ai dit, prends-le ». Je l’ai regardé puis je l’ai trouvé bien beau. Quand j’ai été interrogé par la police, c’est moi qui leur a dit que j’avais un manteau de Paul Rose chez moi.