Octobre 70: Épilogue

         Rosa Rose ou Rose Rose, s’est éteinte en 1981 du cancer du sein, quelques mois seulement avant la libération de son fils Paul Rose.  Dans un article paru sur le web, le fils de Paul Rose affirme qu’en dépit du fait qu’il n’avait pas connu sa grand-mère, celle-ci était « très éveillée socialement et politiquement malgré son peu d’instruction, elle a eu une influence majeure sur ses enfants »[1].  On y apprend également qu’après les événements de 1970 elle avait continué d’appuyer ses fils dans les médias.

Il semble qu’il en ait été autrement pour le patriarche, car il paraissait « peu intéressé à la chose publique et plutôt suspicieux devant tout engagement politique ».  Jean-Paul Rose s’est éteint en 1980.  Selon le registre de l’état civil, on retrouve un Jean-Paul Rose, né en 1917, qui s’est éteint le 22 octobre 1980 à Montréal. Selon le même registre, Rose, qui avait pour nom de naissance Doré, est morte le 23 janvier 1981. Elle était née le 2 novembre 1914.

Dès 1971, Gérard Pelletier publie La crise d’octobre aux Éditions du Jour. Bien qu’il avoue sa partialité, ce livre, à mon avis, reste encore d’actualité par sa lucidité et son honnêteté. Loin de voir les choses uniquement en noir ou en blanc, Pelletier soulève des idées intéressantes et aussi des contradictions qui nous font encore réfléchir.

En 1977, le livre de Pierre Vallières, L’exécution de Pierre Laporte : les dessous de l’opération essai, était publié aux éditions Québec-Amérique.  Cet ancien terroriste soi-disant repenti qui a tenté de flirter avec René Lévesque commet l’une de ses plus grandes erreurs en page 74 lorsqu’il écrit : « avec l’un des otages tué par le FLQ, donc par le séparatisme […] ». C’est une erreur de confondre les deux idéologies. L’un est un mouvement terroriste et criminel s’inspirant d’une certaine idée de l’indépendance, alors que l’autre est un projet politique pacifiste. Il suffit de lire la biographie que Pierre Godin a consacrée à René Lévesque pour s’en convaincre.

Toutefois, le fait de voir Vallières confondre les deux pourrait traduire une certaine motivation des felquistes, à savoir qu’ils croyaient avoir l’appui de toute la population, ce qui pouvait les propulser à commettre des actes toujours encore plus violents. Le bon vieux syndrome de l’intimidateur de la cour d’école qui se laisse encourager par les élèves!

Vallières a soulevé tout de même un point qui, du moins au départ, pouvait sembler intéressant. Il se demandait comment Pierre Laporte avait pu être enlevé si facilement, et surtout pourquoi la police ne le protégeait pas ce jour-là. En effet, cela peut sembler curieux, surtout quelques jours après l’enlèvement de Cross. Vallières a sauté sur l’occasion pour dénoncer le fait que la police disait pourtant protéger Laporte, mais il semble plutôt qu’on effectuait de simples patrouilles près de chez lui à intervalles réguliers. Un autre point de vu naît dans un article publié dans La Presse, le 8 octobre, où on peut lire simplement que « l’enlèvement de M. James Richard Cross a plongé les milieux parlementaires dans une profonde inquiétudes ». Cette simple phrase révélerait-elle le fait que l’inquiétude était plus élevée à Ottawa justement parce que le FLQ menaçait depuis des années déjà les institutions fédérales? Cela démontrerait-il que le gouvernement provincial, en dépit d’une protection rapprochée accordée à Bourassa, ne se doutait aucunement que l’on puisse s’en prendre à Laporte?

Après tout, Francis Simard dira dans son livre que l’enlèvement de Laporte – quoiqu’on puisse remettre ce détail en doute – a été décidé à la dernière minute. Pourtant, Vallières affirmera que tout était planifié depuis longtemps et que cela faisait partie d’un complot. Évidemment!

Il aurait fallu pouvoir vous entendre dans vos mensonges, messieurs les felquistes!

À quelques reprises, Vallières s’attaque au livre de Pelletier, sans grande surprise.  Mais de la part d’un auteur adulé par certains, entre autre pour Nègre blanc d’Amérique, la plume de Vallières n’est pas à la hauteur de Pelletier, qui manie le verbe beaucoup mieux que lui.

À l’image de plusieurs auteurs qui raffolent de l’idée de la conspiration, Vallières suggéra bien des hypothèses sans pour autant en faire la preuve.  Pour lui, le gouvernement fédéral avait tout organisé, impliquant même Claude Ryan dans le complot sans pour autant emmener d’argument convaincant.

Quand on insiste pour voir un complot dans une affaire quelconque, on finit toujours par trouver des arguments. La différence réside cependant dans la valeur de ces arguments. Dans le cas de Vallières, ils ne tiennent pas la route.

En 1982, les éditions Stanké publièrent Pour en finir avec octobre, écrit par Francis Simard en collaboration avec les frères Rose et Bernard Lortie.  Le livre est dédié à Michel Viger, l’homme qui les avait aidés à se cacher après le meurtre de Pierre Laporte.

Tout comme Vallières, Simard ne faisait aucune allusion aux nombreux crimes commis par le FLQ entre 1963 et 1970. Pourtant, son livre présente dès les premières pages une « chronologie sommaire » des événements marquants. Il a décidé de les faire commencer en 1967 avec la démission de René Lévesque du parti Libéral.

La première contradiction avec les écrits de Vallières survient assez rapidement, puisque Francis Simard admet avoir enlevé Laporte avec ses complices. Vallières faisait clairement planer le doute sur d’autres individus qu’il préférait garder mystérieux, évidemment.

Pour répondre encore une fois à l’illogisme de Vallières, qui prétendait qu’une lettre n’avait pu être écrite par des gars du FLQ en raison du fait qu’elle contenait trop d’anglicismes, et bien je vous invite à lire ou simplement consulter le livre de Simard : il en est rempli[2].

Le lecteur d’aujourd’hui s’attendrait à un livre plus révélateur et introspectif, mais il faut admettre que le bouquin de Simard est plus logique que celui de Vallières.  Il ne parle d’aucun complot et tente même d’assumer ses erreurs : « Il y a des responsabilités qu’il faut prendre et assumer par rapport à ce qui s’est passé durant la crise d’Octobre.  De mon côté, je ne veux pas la diminuer ou l’amoindrir cette responsabilité. Je veux l’assumer au boutte!  Ceux qui étaient au pouvoir à cette époque, ils s’arrangeront avec leur conscience s’ils en ont une … »[3].

Tetley écrira : « En octobre 2000, les « anciens » du Parti Québécois ont décliné l’invitation à prendre part aux divers débats radiodiffusés ou télévisés sur la Crise et leur formation politique a refusé d’y envoyer des représentants. Dans le cadre d’une émission montréalaise d’une heure à laquelle Claude Ryan, Marc Lalonde et moi-même avons collaboré, Radio-Canada a fait venir d’aussi loin que Sept-Îles l’ex-avocat du FLQ Robert Lemieux devant le refus persistant du PQ d’y participer »[4].

Dans son livre, William Tetley rapporte un fait intéressant : « dans le cadre d’une journée tenu en 2000 à l’UQAM pour souligner le trentième anniversaire de la Crise, les participants et l’auditoire ont discuté de la Loi sur les mesures de guerre à l’exclusion de presque tout autre sujet. Le dépliant, les affiches et les documents officiels du colloque arboraient une photo pleine page d’un soldat casqué qui, après examen minutieux, s’avérait être un membre de la police spéciale du dictateur chilien Augusto Pinochet. Les organisateurs du colloque, dont l’ex-felquiste Robert Comeau, ont dit avoir été incapables de trouver une photo de soldat canadien casqué en octobre 1970. Incidemment, j’étais la seule personne invitée pour représenter les gouvernements fédéral et provincial, et aucun membre du Parti Québécois présent ou passé ne s’était porté volontaire pour prendre la parole au colloque »[5].

En 2010, l’ancien policier Claude Lavallée publiait ses mémoires aux Éditions de l’Homme sous le titre Révélations d’un espion de la SQ.  En page 206, il écrit : « Sept an plus tard, l’écrivain Pierre Vallières, ancien membre du FLQ ayant opté pour la non-violence, proposerait une thèse de complot assez délirante, contenant toutefois quelques vérités (entre autres concernant les motifs de Trudeau dans sa lutte sans merci contre les séparatistes et sa campagne de peur), mais fausse dans son ensemble, à mon avis.  Il a suggéré notamment (et je pense un peu comme lui) que cet enlèvement avait bien servi le gouvernement libéral, qui n’ignorait pas que le ministre corrompu faisait l’objet d’une enquête policière, la preuve étant dans la manière expéditive dont l’enquête sur ces événements s’était conclue. Il s’approchait de la vérité, mais la vérité était ailleurs. Dans ce livre, il relate souvent des faits se rattachant aux activités de la SQ en tenant pour acquis qu’elle était partie prenante d’un complot. Je ne crois pas du tout que la SQ ait participé à un complot, mais je sais qu’il régnait à tous les échelons une certaine incompétence, et que de plus, la hiérarchie était craintive et désorientée ».

Le plus intéressant, c’est que Lavallée révèle à ses lecteurs avoir été un spécialiste de l’écoute électronique. Or, c’est pour ses talents dans ce domaine qu’il a été appelé à poser une ligne d’écoute à l’arrière de la demeure de Rosa Rose, la mère des frères Rose. Ainsi, il a pu entendre un appel effectué par Paul Rose, demandant à sa mère de détruire des papiers dans ses poches de manteau. « C’est alors que nous avons compris que nous avions probablement laissé passer le suspect sans le reconnaître. Un homme, bien mis, en veston cravate, les cheveux courts, était en effet sorti de chez Rosa Rose, au moment même où notre voiture de surveillance s’installait. […] J’ai souvent pensé que si nous avions pu l’intercepter à ce moment, nous aurions retrouvé le ministre en vie »[6].

Le fait le plus important, cependant, survient lorsqu’il admet avoir enregistré une conversation entre Paul Rose et son avocat Me Robert Lemieux. « À un moment de la conversation, il a dit à peu près ceci : « Durant sa détention, Laporte nous suppliait de lui sauver la vie. Il n’était pas du tout l’homme fort que le public connaissait! C’était une poule mouillée. Il nous a offert de grosses sommes d’argent et il est allé jusqu’à nous offrir des jobs très importantes dans son gouvernement. … J’avais pitié de lui… La dernière journée, on s’est absentés quelques heures et, quand on est revenus, il était par terre en dessous de la fenêtre qu’il avait brisée pour essayer de s’évader. Il saignait comme un cochon, il était plein de sang. On lui avait attaché les mains et les pieds, mais il ne semblait pas prêt à subir ce traitement trop longtemps. Quand on a vu qu’on ne pouvait pas faire grand-chose pour lui, parce qu’il nous était impossible de faire venir un médecin ou de l’amener à l’hôpital, on l’a fini, avec la chaînette qu’il avait dans le cou » »[7].

Évidemment, si cet enregistrement existe, nous sommes en droit de nous demander où il se trouve aujourd’hui. Si elle se trouve parmi les boîtes du fonds des enquêtes de la SQ, qui ne seront pas accessibles avant plusieurs décennies encore, espérons que la bande magnétique ne se dégrade pas et permette aux futurs chercheurs de bien en apprécier le contenu.

L’enquête du coroner Jacques Trahan fut-elle expéditive, comme le prétendait Pierre Vallières?

Quand on constate à cette lecture que des témoins partisans ont refusé de témoigner ou même perturbé la salle d’audience, il est évident que le coroner Trahan s’est montré excessivement patient. D’ailleurs, il n’a jamais fait l’erreur de commenter leurs opinions ou de se laisser entraîner dans leurs inepties. Il s’en est tenu aux faits.

Par moment, l’enquête a même traîné en longueur, ce qui est le contraire de la signification que l’on accorde au mot expéditif. Quant au fait qu’on y aurait révélé peu de choses, comme le reprochait Vallières, il faudrait sans doute blâmer ces mêmes témoins qui se sont moqués de l’opinion publique, et cela en faisant tout en leur pouvoir pour cacher la vérité et jouer à la victime.

C’est aussi en 2010 que les éditions Lux publièrent Le procès des Cinq, dont les auteurs étaient nommés à titre postum – Chartrand, Vallières, Gagnon, Lemieux et Larue-Lajoie – puisqu’on présentait seulement des extraits des notes sténographiques et aucune mise à jour de l’affaire, exception faite d’une préface signée par Louis Hamelin.  Dépourvue de toute objectivité, ce petit livre qui pourrait aussi bien passer pour un pamphlet, vante les mérites de certaines idées véhiculées par les « Cinq » à l’époque de leur procès de 1971. Mais étant donné les 139 pages de ce petit ouvrage, il m’apparaissait déjà malhonnête puisqu’il était évident, rien qu’à l’examiner, qu’on n’y présenterait pas la totalité du procès pour ainsi laisser le lecteur tirer exhaustivement ses propres conclusions. Bref, on en présente d’extraits choisis pour, encore une fois, dépeindre ces personnages comme des victimes d’un système et des intellectuels sans égal.

Il paraît en effet étrange de voir Hamelin vanter les mérites d’un Vallières en omettant, bien sûr, ses implications dans des meurtres, comme celui de Thérèse Morin en 1966. C’est d’ailleurs une tendance évidente dans les écrits pro-felquistes, à savoir qu’on minimise les dégâts en passant sous silence les victimes directes et indirectes des actions prises par le FLQ dans les années 1960.

Bien sûr, on ne sera pas surpris de voir Hamelin dans sa préface parler « des prisonniers politiques ».


[1] Consulté le 12 août 2017 : http://lautjournal.info/articles-mensuels/318/je-le-jure-sur-la-tete-de-la-mere-paul

[2] À titre d’exemple, Simard utilise des mots ou expressions comme « cheap labor », « storage », « shipping », etc.  Je vous laisse découvrir vos propres trouvailles.

[3] Simard, p. 56-57.

[4] Tetley, p. 18.

[5] Tetley, p. 18.

[6] Claude Lavallée, Révélations d’un espion de la SQ, p. 207-208.

[7] Ibid., p. 224.

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À la mémoire de Louise Fleury

Il y a certains crimes pourtant résolus qui font parfois l’objet d’une certaine attention.  Pourquoi?  Pour plusieurs raisons.  Il arrive que ce soit pour des motifs de cheminement personnel ou pour une quête de réponses.  Après tout, ces crimes nous ont modifié collectivement et individuellement, en plus d’avoir façonné notre système judiciaire.  Plus précisément, c’est aussi en étudiant les cas résolus que l’on apprend beaucoup.  Les gens demandent souvent à quoi bon revenir sur ces tristes événements.  Les cas résolus nous permettent de lire les déclarations statutaires des accusés, de lire leur procès et donc leur témoignage, de consulter leur rapport psychiatrique, de voir parfois comment ont-ils pu demander un appel à leur sentence et avec quels motifs.  Avec notre ère numérique, on peut maintenant aller chercher un maximum d’information en quelques clics et ensuite compiler ces données pour trouver des corrélations entre différentes victimes.  Résoudre un cas non-résolu est quelque chose de rare si on pense à sa finalité.  Mais si résoudre une affaire serait d’apporter des confirmations aux familles, de trouver une information qui permet à une soeur de poursuivre son parcours ou encore à une mère de voir la chronologie des faits du meurtre de sa fille exempt d’erreur plutôt que sur une humiliante couverture de journal sur laquelle figure son corps meurtri et nu, on serait donc en mesure d’en résoudre plusieurs.  Cela dépend dans quel angle on voit les choses.

Dans le cas de Louise Fleury, c’est moi-même qui ait approché la famille.  Le meurtrier, Raymond Baird, était un conjoint violent récidiviste.  Comme il a eu plusieurs offenses du même type à son plumitif pénal, je trouvais important d’étudier son parcours.  Louise, 31 ans, a été tuée durant son sommeil le 17 février 1990.  Baird lui a tiré dessus, pratiquement à bout portant, dans le front et dans le dos.  Le fils de Louise, Claude, âgé d’à peine 12 ans, a entendu les coups de feu et s’est sauvé que partiellement vêtu pour aller trouver son grand-père qui résidait sur la même rue.  En attendant les secours, le père de Louise s’est rendu à son logement et n’a pu que constater avec effroi la gravité de ses blessures.  Elle est décédée des suites d’un traumatisme crânio-cérébral et d’une lacération au poumon gauche.  Les prélèvements toxicologiques révèlent que Louise avait ni alcool, ni drogue dans son sang.  Quant à Baird, il avait fait une tentative de suicide en se tirant dans l’abdomen mais il a survécu, sa vie étant déclarée hors de danger le soir même.

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Je me rappelle bien de cet événement car il s’était produit en face de chez nous et Claude était dans la même classe que ma grande soeur.  Je ne le connaissais pas beaucoup.  Mais j’ai toujours eu souvenir de cet habile garçon qui sautait par-dessus des clôtures Frost à une seule main et qui avait ce parfait métissage qui nous rappelle que le partage des chromosomes dans le mélange ethnique a le don d’aller chercher le plus beau de chacun des parents…

Forcément, la vie de Claude venait de prendre un autre chemin.

Dans la feuille de route de Baird, on peut constater qu’il a eu des infractions au Code criminel de 1978 jusqu’à sa dernière, en 2006.  Au niveau des archives des journaux, on peut voir dans La Presse de mai 1973 que lui et deux acolytes avaient été épinglés dans une affaire de vol de 10 000$.  Baird avait alors 18 ans.  En 1981, sa conjointe de l’époque avait porté plainte contre lui.  S’ensuit alors quelques infractions criminelles au code de la route jusqu’au meurtre de Louise en 1990.   Il a plaidé coupable et serait resté en détention jusqu’en 2002.  En 2006, à St-Hubert, il a étranglé sa conjointe mais celle-ci s’en est heureusement sortie de peu.  Au procès découlant de cette odieuse tentative de meurtre, la famille de Louise s’était présentée au Palais de Justice de Longueuil.  En 2012, à l’âge de 57 ans, il est décédé alors qu’il était en détention au pénitencier de Cowansville.  L’enquête du coroner nous indique que ce matin là, il s’est effondré sous l’oeil témoin de quelques détenus et que l’autopsie a conclu à un arrêt cardiorespiratoire en raison d’une insuffisance cardiaque.

Pour ce qui est de l’enquête du coroner de Louise et de l’information médiatique concernant son meurtre, il y a quelques pendules à mettre à l’heure.  D’abord, peu d’articles relataient les bonnes informations.  On se trompe sur l’âge de Louise, sur les circonstances qui ont emmené Baird à tuer et on parle parfois de lui comme étant le père biologique de Claude alors que ce n’était pas le cas.  Même la notice nécrologique que nous offre l’établissement de Cowansville ne contient pas la bonne année quant aux événements.  Le plus troublant est certainement l’enquête du coroner de Louise.  On expose les faits lors de l’arrivée des secours et lorsqu’il est question de Claude, on l’appelle Monsieur Claude alors qu’il allait fêter ses 12 ans deux mois plus tard.  On dit alors qu’il a été appelé par Baird chez son grand-père et qu’il lui a dit avoir tué sa mère.  Il n’est aucunement mentionné que Claude a vécu le drame à l’intérieur du logement et que Baird l’a plutôt appelé de vive voix pour lui demander de venir l’aider.  C’était un enfant qui a tout vu et tout entendu.  Dans ce cas-ci, c’est une enquête qui s’est résolue rapidement mais autrement, ce document aurait pu rester longtemps d’une grande importance puisque les informations étant habituellement exactes peuvent être lues ultérieurement par des professionnels prenant le relais.  Ces erreurs, probablement involontaires, minimisent toutefois l’impact sur l’enfant puisqu’il y a un monde entre voir, entendre ainsi que courir pour sa vie et recevoir un appel tel que mentionné.

L’histoire de Louise Fleury a causé beaucoup de dommages autours d’elle.  J’avais 8 ans et je prenais conscience de cette noirceur extrême.  Ironiquement, je me rappelle que quelques jours plus tard, il faisait un temps magnifique dehors.  Le printemps s’amenait.  J’ai pensé à Claude.  Je me disais que ça devait être insoutenable pour lui de voir les gens continuer leur train de vie, sourire parce qu’il fait beau, parler de « belle journée pour étendre » à la Maisonnée au coin de Notre-Dame.  Je ne pense pas me tromper en pensant que lui, il était encore figé à la première étape de son long deuil.  Je me disais que la vie pouvait être arrogante pas rien qu’un peu avec ses beaux atours.

Louise, repose en paix.

Spécialement, même si on ne s’est pas connu, tu es une bonne partie de la raison pourquoi j’aide d’autres familles à investiguer.

Et Claude, repose en paix toi aussi.

 

Lire la suite « À la mémoire de Louise Fleury »

Des deux côtés du miroir

Bloch, Jean-Marc; et Champseix, Rémi. Des deux côtés du miroir, itinéraire d’un flic pas comme les autres. Paris : Cherche midi, 2015, collection Documents, 223 p.

J’ai découvert l’existence de Jean-Marc Bloch il y a quelques années à travers la série Non Élucidé, disponible ici via YouTube. Ses interventions m’ont tout de suite impressionnées, à la fois par sa logique, sa justesse et son objectivité. Cela a d’ailleurs contribué à ce que Non Élucidé devienne ma série documentaire favorite en matière de faits divers, même si elle traite de dossiers exclusifs à la France. Elle est d’une justesse irréprochable, sobre et axée sur les victimes.

C’est d’ailleurs Arnaud Poivre d’Arvor, producteur et animateur de l’émission, qui préface cette autobiographie enrichissante, honnête et drôle. Dans un langage populaire qui pourrait agacer certains lecteurs québécois, mais que, personnellement, j’ai adoré, Bloch nous raconte son parcourt peu commun à travers les échelons de la police française, lui qui ne se destinait pourtant pas vers une carrière de flic. Une fois le doigt dans l’engrenage, il n’a cependant pu résister : « Au fil des mois, ce métier m’attirait de plus en plus. Il était varié, nourri quotidiennement de situations inattendues. J’appréciais beaucoup le poste d’observation extraordinaire que m’offrait le guichet d’accueil. Je compris que beaucoup de gens n’avaient aucun autre endroit, hormis le commissariat et l’hôpital, où se réfugier pour raconter leur(s) misère(s). Et que le seul fait d’être écoutés et de voir leurs malheurs consignés en dix lignes dans le grand cahier de la main courante leur faisait du bien. »[1]

Contrairement à ce qu’on pourrait penser, sa vision de la société reste positive : « Ces quarante années passées dans la police ne m’ont pas rendu méfiant à l’égard de mes congénères, au contraire. Je sais qu’on est tous comme des icebergs, avec une part cachée plus ou moins importante et plus ou moins malsaine selon les individus. Je sais aussi que les pires monstres sont apparemment des types charmants. Mais globalement, les gens sont honnêtes, j’en suis certain. Quand on est spectateur, qu’on regarde la télé ou qu’on lit les journaux, on est terrorisé par le sentiment d’être entouré de malfrats. Mais quand on a pour mission de les arrêter, ces malfrats, on constate qu’on a bien du mal à les trouver : c’est bien la preuve qu’ils ne sont pas si nombreux! Et puis, entre un receleur de cartons de chaussettes volées dans un camion et un violeur de petites filles, il y a un monde »[2].

Jean-Marc Bloch a aussi travaillé à la BRI et pour l’antigang, en plus d’avoir connu le célèbre commissaire Broussard. Il garde malgré tout un regard objectif sur les choses, n’hésite pas à souligner ses bons coups comme les moins bons, au point d’admettre ses propres erreurs, ce qui en fait, selon moi, un homme encore plus grand.

Il est aussi un des rares qui ose aborder un sujet encore tabou, que ce soit ici ou en France : le suicide chez les policiers : « On déplore en France presque un suicide de policier par semaine, et ces drames sont souvent dus à l’accumulation de trois facteurs : des problèmes professionnels (dans un des métiers les plus stressants qui soient) auxquels s’ajoutent des galères personnelles (comme dans tous les couples) mais aussi, exclusivité policière, la présence permanente d’une arme à feu. Là où beaucoup de gens déprimés tentent de se suicider, les flics ont les moyens de réussir à coup sûr, en passant à l’acte sans se laisser le temps d’hésiter »[3].

Pour les amateurs de documentaires de faits divers, je vous invite à visionner les épisodes de Non Élucidé sur YouTube et je vous laisse sur ce teaser de deux minutes à propos du lancement du livre de Jean-Marc Bloch :

https://www.youtube.com/watch?v=OrMpXpYLlNA


[1] Bloch, p. 19.

[2] P. 23.

[3] P. 157.

Octobre 70: Le procès de Paul Rose (36)

         Pierre Vallières a écrit à propos de l’enquête du coroner conduite par le juge Jacques Trahan que « cette enquête, que le coroner Trahan veut « expéditive », posera plus de questions qu’elle n’apportera de réponses convaincantes sur les causes et les circonstances de l’enlèvement, de la séquestration et de la mort de Pierre Laporte ».

Plus haut, on a vu que Vallières a probablement fait une fixation sur la déclaration que le coroner Trahan a faite dès l’ouverture des procédures au matin du 6 novembre 1970, et dans laquelle il utilise le mot « expéditif ».  Mais il semble que pour un auteur, Vallières ait mal complété ses devoirs en interprétant ce mot de façon négative en l’associant à la vitesse et le travail mal fait.  Hors, ce serait certainement une erreur de penser que cette enquête a été bâclée hâtivement. D’ailleurs, vous venez d’en faire l’expérience en lisant les témoignages des articles parus au cours des derniers mois.

Les archives de BAnQ conservent le document original de cette enquête de coroner, qui compte environ 1 500 pages.  Les enquêtes de coroner d’une telle ampleur (le procès pour meurtre de Marie-Anne Houde en 1920 comptait sensiblement le même nombre de pages) ne font pas légion dans les archives.  On a réellement pris le temps de la faire, d’autant plus que le coroner Trahan s’est montré d’une patience que je qualifie d’exemplaire. En fait, si cette enquête parut par moment « expéditive » c’est à cause du manque de collaboration des frères Rose et de certains autres témoins.

Quant à sa critique sur « les causes et les circonstances de l’enlèvement », il faut aussi savoir que le but d’une enquête de coroner est d’éclaircir, le mieux possible, les circonstances d’un décès et non pas de faire une enquête exhaustive sur les détails de l’enlèvement.  De plus, les suspects n’avaient toujours pas été appréhendés et il serait bien normal que tous les détails de l’affaire n’apparaissent pas tout de suite devant le coroner.  Les éléments de preuves sont principalement utilisés et dévoilés lors d’un procès.  Après tout, la Couronne a aussi le droit de conserver quelques cartes dans ses poches avant de jouer le grand jeu aux assises.

Le problème, c’est que le public n’a toujours pas droit au procès de Paul Rose, ce qui nous permettrait de comparer les informations révélées lors de l’enquête du coroner, mais surtout des compléter.  Comprenons également que les transcriptions sténographiques d’un procès révèlent toujours plus de détails que celles d’une enquête de coroner, et cela pour une raison toute simple.  Le procès doit faire la preuve de la culpabilité ou de l’innocence d’un ou plusieurs accusés.  Pour cela, il est donc essentiel de présenter tous les détails d’une affaire.  En ce sens, il est réellement dommage de constater que le procès de Paul Rose fasse toujours l’objet d’un scellé. C’est une perte non seulement historique mais sociale qui nous permettrait très certainement de rétablir beaucoup plus de faits que ne peut le faire l’étude de l’enquête du coroner.

Faudra-t-il attendre jusqu’en 2071 pour avoir enfin accès à toute la vérité?  Si oui, les chercheurs et historiens du futur sauront-il tirer parti de ces archives?

Pierre Vallières a aussi mentionné que « le « procès du siècle », celui de Paul Rose, débuta le 25 janvier 1971, mais, comme les autres qui suivront, ne révéla rien des véritables circonstances de la mort de Pierre Laporte ».

Voilà un commentaire étonnant et quasi insensé, car c’est là le rôle principal du procès d’étudier de manière exhaustive tous les détails. Cette méthodologie éprouvée sert à déterminer si l’accusé est coupable ou non.  Bien entendu, Vallières pouvait dire n’importe quoi en 1977, et il pourrait encore le faire de nos jours. En effet, lors de ma consultation du dossier judiciaire le 22 juillet 2017 dans les locaux de BAnQ Montréal celui-ci contenait uniquement les photos de l’autopsie et les transcriptions de l’enquête du coroner sur la mort de Pierre Laporte. Aucune trace du procès en première instance intenté contre Paul Rose ou l’un de ses complices.

Une discussion avec un technicien en documentation m’a appris que le reste du dossier – on ignore ce qu’il contient exactement – est sous le coup d’une restriction de 100 ans. On ne pourra pas le consulter avant 2070 ou 2071.  D’ici là, les défenseurs du FLQ et de Paul Rose pourront continuer de dire tout ce qu’ils veulent à propos du procès sans qu’on puisse remettre quoi que ce soit en perspective.

Tout commentaire sur le procès équivaut donc à du ragot.

Évidemment, il est possible de se tourner vers les journaux, mais cette source secondaire qui n’a aucune valeur légale ne vaudra jamais l’importance unique des transcriptions sténographiques. Ceci dit, pour éviter de terminer cette série sur une note trop décevante pour le lecteur, nous terminerons avec ce dernier chapitre par un bref survol de ce qu’il est possible de récolter sur ce procès. Je dis bien « survol », car même avec un dossier de presse complet nous ne serions pas plus avancés. Et je crois même que la majorité des Québécois commencent à en avoir assez d’entendre parler de la Crise d’octobre. Le sujet est devenu assez redondant.

Dans un article de Léopold Lizotte paru dans La Presse du 9 mars 1971, Paul Rose n’aurait pas voulu signer ses aveux aux policiers. Toutefois, il semble qu’on les a acceptés en preuve puisque La Presse en transmit cet extrait : « nous étions tous les trois présents, Simard, Jacques et moi, lorsque M. Laporte fut exécuté.  Deux de nous le tenaient pendant que l’autre serrait la chaîne qu’il portait autour du cou ».

Ce simple extrait des aveux de Rose ont de quoi faire mordre la poussière à Vallières qui, dans son livre, s’est nettement acharné sur l’utilisation du terme « exécution » afin de décrire le meurtre du ministre.  Vallières est allé jusqu’à prétendre que le crime n’avait pas été commis par les frères Rose ou Simard, laissant planer le doute sur l’existence d’un mystérieux complot qui n’a jamais été démantelé. Or, Paul Rose a lui-même avoué. Et en 1982, Simard fera la même chose dans son livre.

Ces déclarations « mettent fin à toutes les spéculations que l’on a pu faire, depuis le 17 octobre dernier, sur la possibilité que cette mort ait été accidentelle », ajoutait Lizotte.  « Bien plus, le prévenu soutient que, dans la matinée, on avait longuement discuté des modalités de l’exécution et de la disposition du cadavre ».

Cette déclaration a été lue au jury un peu avant 17h00 le 8 mars.  Lizotte précisa également que cette déclaration avait été acceptée en preuve suite à un voir-dire qui avait durée deux jours, un fait que Vallières remettra pourtant en question quelques années plus tard. Or, selon le même journaliste, cette déclaration a été acceptée par le juge Nichols comme ayant « été consentie d’une façon libre et volontaire par l’accusé ».

N’oublions pas que Rose se défendait seul, ce qui pousse Lizotte à écrire que « quant à Rose, rappelé en cour en matinée, et invité non seulement à contre-interroger les seize témoins déjà entendus au cours de ce « procès dans le procès » mais également à déposer lui-même et à appeler des témoins, il a littéralement refusé, en déclarant que tout cela n’était qu’un guet-apens et une manigance pour démontrer qu’on avait voulu lui rendre justice ».

Rose conversa avec le Dr Jacques Ferron mais le juge le rappela vite à l’ordre en lui faisant remarquer « que ce n’était pas l’opportunité de converser qu’il lui offrait mais bien celle de contre-interroger le témoin ».  Paul Rose aurait alors répliqué : « très bien, si vous voulez appeler cela un contre-interrogatoire à tout prix ».

Les felquistes et leurs défenseurs ont aussi prétendu que le procès de Paul Rose avait été irrégulier, voir injuste.  Est-ce possible?  A-t-on eu droit à une véritable injustice?  Même Allô Police l’a laissé entendre à l’époque par le ton de ses articles. Le principal argument en cette matière provient sans doute du fait que Paul Rose a été expulsé pendant son procès.

Or, ce que le FLQ a oublié de vous dire, c’est que l’expulsion d’un accusé lors de son propre procès n’est pas une chose courante, certes, mais pas rare non plus, en particulier en 1971.  En même temps que le procès de Rose, se déroulait à Montmagny celui de Jacques Mesrine et de sa conjointe d’alors Jeanne Schneider.  Le truand français a également été expulsé du prétoire en raison de ses interventions inappropriées.  Au Canada, il est interdit pour un accusé d’intervenir à tout moment lors de son procès.  S’il souhaite s’expliquer devant le juge et les jurés, il doit le faire en témoignant pour sa propre défense. Cela évite la cacophonie et l’indiscipline durant les procédures. À savoir si Mesrine a agi ainsi seulement parce qu’il avait l’habitude des Cours françaises ou s’il voulait plutôt attaquer pour se défendre, le mystère demeure. Rose s’est-t-il inspiré de Mesrine? Ou est-ce le contraire?

Lors du procès de Rose, Me Jacques Ducros occupait pour la Couronne, alors qu’il était assisté de Me Jean-Guy Boilard. Deux noms qui avaient pris de l’ampleur pendant les enquêtes de coroner apparaissant ci-haut.

Que le procès ait été régulier ou non, il semble que Rose se soit tiré dans le pied à quelques reprises.  Selon Allô Police, il aurait refusé d’enregistrer un plaidoyer dès le début du procès.  Un militant peut bien contester un système judiciaire, mais s’il ne se soumet pas à quelques procédures de base c’est bien mal parti.  D’ailleurs, on se souviendra du comportement qu’il avait eu, lui et ses complices, lors de sa comparution devant le coroner Trahan.

Et il a poussé encore plus loin sa mauvaise foi et son militantisme de l’époque : « par la suite, Rose a prononcé ce qu’on pourrait appeler un discours politique dans lequel il a qualifié le tribunal de « cour coloniale installée par la force et maintenue par la force ».  Il a mentionné qu’il ne reconnaissait pas le tribunal et que son vrai procès c’est le peuple du Québec qui pourrait le lui faire après l’indépendance totale »[1].

Toujours selon Allô Police, un expert en écriture aurait confirmé que le communiqué du 17 octobre provenait de la main de Paul Rose et que sur le papier on avait même découvert l’une de ses empreintes digitales.

Le juge Jacques Trahan avait fait preuve d’une patience à tout épreuve. Il en fut de même pour son collègue qui président le procès de Rose. Allô Police écrira à ce sujet que « après s’être montré d’une patience exemplaire, le juge Marcel Nichols a expulsé Rose de la cour, comme la loi le lui permet. « J’entends aller jusqu’à la limite de ce que la décence peut permettre pour conserver au tribunal que je préside, le respect, la dignité et l’autorité qui doivent le caractériser », avait déclaré le juge Nichols à Rose. « Votre langage irrespectueux et souvent outrageant, le harcèlement systématique auquel vous soumettez le tribunal depuis l’ouverture, votre intention déclarée de vous servir de cette enceinte pour des fins de propagande, votre refus d’obtempérer à mes décisions et votre mépris manifeste vous acheminent vers cette limite » ».

Appelé à venir témoigner le 19 février, Bernard Lortie a refusé de dire quoi que ce soit. S’il était apparu assez ouvert à répondre aux questions des procureurs devant le coroner Trahan, qu’est-ce qui a pu le faire changer d’avis à ce point?  Selon Allô Police : « quand on lui a demandé son âge, il a répondu : « dix-neuf ans d’esclavage de l’establishment économique et financier ». À la question suivante, il a répondu que « felquiste » était sa profession. »

Le juge lui laissa la fin de semaine pour réfléchir, mais ce sera sans succès.  Les membres de la cellule Chénier avaient visiblement passé un pacte de silence, privant ainsi la population de la vérité. C’était un manque de transparence envers le peuple qu’ils prétendaient défendre.

Bref, on retiendra probablement de ce comportement le fait que, au fond, les militants du FLQ sont demeurés fidèles à eux-mêmes, c’est-à-dire des criminels pathétiques.

Nous verrons la semaine prochaine l’épilogue à la série Octobre 70, mais d’emblée je partagerai avec vous le fait qu’en m’attaquant à ce dossier en 2017 j’espérais pouvoir y dénicher une histoire intéressante, un procès palpitant. Au lieu de ça, je constate que, au bout du compte, je me retrouve devant un récit redondant qui m’éloignera probablement à jamais du sujet que suscite le FLQ. Il est temps d’éteindre le flambeau avant que les historiens de 2071 puissent avoir accès aux dossiers.

Pour le reste, je retourne à des dossiers moins connus mais drôlement plus passionnants.


[1] Allô Police, 7 février 1971.

Octobre 70: la comparution des frères Rose (35)

Francis Simard

 

4 janvier 1971

Le premier témoin appelé ce jour-là fut Laval Perron, technicien pour la Sûreté du Québec. Il fut d’abord interrogé par Me Jacques Ducros de la Couronne. Il raconta s’être rendu au 5630 rue Armstrong pour y prélever des empreintes.

  • Pourriez-vous dire à monsieur le coroner les empreintes digitales de qui, après vérification, vous avez pu trouver à 5630 rue Armstrong?, questionna Me Ducros.
  • J’ai pu vérifier et examiner les empreintes de Jacques Rose, Paul Rose, Francis Simard et Bernard Lortie.
  • Est-ce que vous y avez aussi trouvé les empreintes de feu monsieur Pierre Laporte?

Quant à l’examen de la voiture à bord de la laquelle on avait retrouvé le corps de Laporte, Perron y avait trouvé l’empreinte du « majeur droit de Bernard Lortie à l’intérieur sur la vitre de la porte de devant ».  On lui laissera ensuite préciser qu’il s’agissait de la porte de droite.

Le témoin suivant fut Raymond Bellemare, capitaine à la Sûreté du Québec. Le 17 octobre, c’est lui qui avait trouvé le cadavre dans la voiture.

  • Est-ce qu’à cette occasion quelqu’un vous a remis un communiqué de presse?, lui demanda Me Ducros.
  • Oui, une personne qui s’est identifiée comme étant Michel St-Louis du poste CKAC Télémédia Québec m’a remis effectivement un communiqué.

Me Ducros lui présenta le communiqué en question afin de lui permettre de bien l’authentifier. Le document fut déposé en preuve sous la cote P-58.

  • Pourriez-vous lire à monsieur le coroner le texte de ce communiqué?
  • « Face à l’arrogance du gouvernement fédéral et de son valet, Bourassa, face à leur mauvaise foi évidente le FLQ a donc décidé de passer aux actes. Pierre Laporte, ministre du chômage et de l’assimilation, a été exécuté à 18h18 ce soir par la cellule Dieppe Royale 22e. Vous trouverez le corps dans le coffre du Chevrolet vert 9J2420 à la base de St-Hubert. Nous vaincrons. FLQ. Les exploiteurs du peuple du Québec n’ont qu’à bien se tenir ».  … Et, de plus, apparaissait un graphique indiquant où découvrir la voiture en question.
  • Et c’est bien à cet endroit-là que vous avez découvert l’automobile dans laquelle se trouvait le corps de monsieur Laporte?
  • Oui, Votre Seigneurie.

C’est ensuite qu’on appela Francis Simard dans la boîte des témoins.  Dès son apparition, il tenta un coup d’éclat en s’inspirant nettement du discours que Charles De Gaule avait fait à Montréal en juillet 1967, lançant « Vive le FLQ!  Vive le Québec libre! ».  Cette incartade fit aussitôt réagir le coroner Trahan.

  • Une minute s’il vous plaît, lança Trahan. Vous êtes en cour. Si vous voulez, vous allez répondre aux questions qui vont vous être posées, normalement.  Voulez-vous avancer dans la boîte s’il vous plaît?
  • Alors, fit le greffier, mettez la main droite sur l’Évangile…
  • Ah non!, répliqua Simard. D’après ce que je vois, comme l’armée est au Québec je me considère comme prisonnier de guerre. Tout ce que j’ai à donner c’est mon numéro : 42.  Je n’ai pas d’affaire à prêter serment.

Après que Me Ducros lui eut fait dire qu’il avait cinq avocats, dont Robert Lemieux, le greffier demanda à nouveau à Simard de mettre sa main droite sur l’Évangile afin de prêter serment.  Il s’avéra que seul Me Lamarre était présent.

  • Non, non, moi je n’ai pas de serment à faire.
  • Alors, intervint encore le coroner, avant de prendre cette décision-là, est-ce que vous préférez parler à Me Lamarre qui est votre avocat qui est ici présent?
  • Non, non.  Je n’ai pas d’affaire à parler à l’avocat, moi.  La Bible c’est bien que trop sérieux pour moi.  Je ne mettrai jamais la main là-dessus.
  • Peut-être que Me Lamarre pourrait aviser son client de ses droits et de ses obligations, monsieur le coroner, suggéra alors Me Ducros.
  • Ah, mes droits je les connais, répliqua Simard. Puis mes obligations je n’en ai pas. Les seules obligations que j’ai c’est vis-à-vis mes opinions révolutionnaires.
  • Alors, refusez-vous …?, commença le coroner.
  • Puis je les respecte.
  • …monsieur, de …?
  • Ah, je refuse.
  • … de prendre le conseil …?
  • Ah, je n’ai pas besoin de conseils.
  • … que va vous donner votre avocat, Me Lamarre?
  • Bien, je vous dis, la seule chose que je peux prendre c’est mon opinion révolutionnaire. Et, là-dessus, je n’ai pas d’affaire à prêter serment.  Je n’ai rien à dire icitte.  Absolument rien.
  • Alors, là, ce matin vous ne voulez rien dire?
  • Ah, pas rien que ce matin. Je n’ai rien à dire.
  • Très bien, monsieur. Retirez-vous.
  • Vivre le Québec libre! Vive le FLQ!
  • Vous m’impressionnez énormément, lança finalement Me Ducros.
Paul Rose

Le coroner se doutait-il que les complices de Simard agiraient de la même façon?  Quoi qu’il en soit, il se devait tout de même de laisser Me Ducros appeler le prochain témoin, Jacques Rose. En dépit de ce spectacle pathétique, il fallait laisser la chance au coureur.

Contrairement à son camarade, Jacques déposa sa main droite sur la Bible et jura de dire toute la vérité.  Mais lorsque le greffier lui demanda son nom, on eut droit à une autre boutade.

  • Votre nom?
  • En tant que prisonnier de guerre vous savez à quoi vous en tenir, je pense.
  • Voulez-vous donner votre nom, monsieur Rose, s’il vous plaît?, intervint Me Ducros.
  • Alors, quel est votre nom, monsieur Rose?, questionna le coroner.
  • Pardon?
  • Quel est votre nom?
  • Selon la Convention de Genève…
  • Je veux simplement, monsieur, je vous pose une question. Vous êtes un homme intelligent, je vous pose une question, je voudrais purement et simplement savoir votre nom.  Ce n’est pas un discours que je vous demande.  Je vous demande votre nom?
  • Regardez dans la bureaucratie, là, c’est marqué 54. Mon nom, mon pedigree…
  • Je vous demande …?
  • … au complet.
  • Je ne veux pas discuter longtemps avec vous.
  • Ah, moi non plus.
  • Je veux savoir si vous voulez donner votre nom ou pas le donner?

Me Ducros lui demanda ensuite s’il avait un avocat et Rose répliqua : « j’informe la Cour que j’ai fait appel à monsieur, Me Lemieux, l’honorable Me Lemieux, un gars honnête et humain avant tout ».

  • C’est Me Lemieux qui est votre avocat?
  • J’en fais, j’en fais la demande.

Après quelques courtes tergiversations, Me Ducros se montra direct dans une question.

  • Monsieur Rose, est-ce que je peux vous poser une question : qui a tué monsieur Pierre Laporte?
  • Ah, vous êtes un … oui, ça, remarquez que je n’ai pas à répondre.
  • Vous n’avez pas à répondre?
  • Vous refusez de répondre?
  • Je refuse de répondre là-dessus.
  • Alors, intervint encore le coroner Trahan, vous avez l’intention bien solide de ne pas vouloir parler ici aujourd’hui, répondre aux questions qui vont vous être posées?
  • Je demande à la Cour, là, la réouverture de l’enquête Turcot en 65…
  • On y verra après, répliqua Me Ducros.
  • … sur la mort de sept travailleurs du Québec qui ont été tués comme le caporal Dumas, de la même façon, par les gros millionnaires, les gros big shots.
  • Excusez une seconde, fit le coroner. Je ne crois pas que ça soit nécessaire aujourd’hui de faire des déclarations sur l’enquête Turcot.
  • Non, mais les enquêtes réouvertes ça dérange bien du monde.
  • On va finir celle-là, suggéra Me Ducros.
  • Surtout celle-là. Je pense que vous étiez impliqué là-dedans aussi.
  • Juste une seconde, monsieur, fit le coroner. Tout ce que je peux dire ce matin – et je le dis avec fermeté et courage – …
  • Ah, moi aussi, moi aussi.
  • Une seconde, s’il vous plaît, monsieur. La politesse ça existe en tous lieux et toujours.
  • Puis, ça, j’espère …
  • Je vous demande, monsieur, de vous taire!
  • J’espère que la Cour va être polie envers les accusés.
  • Voulez-vous vous taire une seconde!? C’est moi qui parle. Tout à l’heure on vous donnera la chance de parler. Sur l’échangeur Turcot, monsieur, j’invite – ce matin je n’en aurais pas parlé si vous n’en aviez pas parlé – j’invite le journaliste de Québec-Presse qui a écrit le petit article dimanche à venir …
  • Ah, on a déjà écrit là-dessus?
  • … à venir me voir…
  • Ça promet!
  • … à venir me voir puis je vais lui montrer, moi, qu’il était complètement dans l’erreur et qu’il s’adresse également à monsieur Giroux qui était un des chefs de la CSN à ce moment-là et qui a fait une déclaration à l’effet que c’était l’enquête la plus complète qui ne s’était jamais faite dans le Québec.
  • Ah, et de loin, et de loin. Ce n’est pas à cause de votre obscurantisme qu’il y a eu non-lieu sur cette cause.
  • C’est fini, fini, monsieur.
  • Sur cette enquête et probablement celle de Dumas.
  • Sur ce sujet-là, monsieur, c’est fini. Tout ce que je veux savoir de vous : voulez-vous rendre témoignage oui ou non, aujourd’hui?
  • D’après moi, vous faites partie de la crème verte qu’on appelle la pègre, la pègre gouvernementale.
  • Voulez-vous, monsieur, rendre témoignage aujourd’hui?
  • Je ne suis pas impoli, moi.
Jacques Rose

Sur ces réponses incorrigibles et presque incohérentes, le coroner demanda à ce qu’on escorte Jacques Rose hors de la salle.  Et tout comme Simard, celui-ci se laissa aller à son arrogance en lançant : « Vive les Québécois!  Vive les gars de Lapalme!  Vive les travailleurs du Québec! ».  N’en pouvant plus d’entendre ces balivernes, Me Ducros laissa échapper : « faites-moi sortir ça! ».

Le prochain témoin appelé fut Paul Rose. Encore une fois, sa comparution ne fut guère mieux que les autres. Tel un révolutionnaire convaincu et enragé, il déclara dès son entrée : « Le FLQ 70 n’est pas mort.  Vive le FLQ 71, 72 et le FLQ 70! ».  Terriblement patient, le coroner Trahan lui laissa tout de même une chance de présenter un témoignage honnête.  Paul commença par dire que Me Lemieux était son avocat, puis tout bascula à nouveau.

  • Monsieur Rose, commença le coroner avant d’être interrompu.
  • Je m’adresse à la salle, lança le principal suspect.
  • Une seconde, monsieur Rose. J’ai juste une question à vous poser parce que dans la province de Québec il y a encore des règles …
  • Dans le Québec.
  • … des règles à suivre devant les cours de justice. Monsieur Rose, est-ce que vous êtes prêt à rendre témoignage ou à ne pas rendre témoignage ce matin?
  • En 1970 …
  • Je vous pose juste une question.
  • En 1970 …
  • Je vous pose une question, monsieur Rose. Êtes-vous prêt à rendre témoignage ou à ne pas rendre témoignage?
  • …on s’est battu contre l’establishement.
  • Alors, s’il vous plaît, voulez-vous sortir monsieur Rose. Je conclus que vous ne voulez pas rendre témoignage.
  • On a visé juste et on a frappé fort.

On fit alors sortir Paul Rose, qui, à l’image de ses deux présumés complices, n’eut pas le temps d’en rajouter, au grand bonheur des membres de la cour du coroner.

  • Alors, monsieur le coroner, fit Me Ducros, vu la coopération de nos trois derniers témoins je demanderais un ajournement.
  • Tout ce que j’ai à dire à ce moment-ci c’est que j’espère que ce ne sont pas les membres du Barreau qui ont conseillé les témoins d’agir de la façon qu’ils viennent d’agir.
  • Moi aussi, monsieur le coroner, fit Me Ducros.

L’enquête fut donc suspendue avant de reprendre un peu plus tard avec le témoin Jacques Gaboury, détective de la Sûreté du Québec.  Il était l’un des policiers ayant participé aux arrestations de Simard et des frères Rose le 28 décembre chez Michel Viger à Saint-Luc.  Il s’était ensuite chargé de conduire Simard jusqu’au quartier général de la SQ à Montréal alors qu’il était accompagné de l’agent Marcel Vigneault. Michel Viger se trouvait également dans le même véhicule.

  • Par la suite, fit Me Ducros, au cours de la soirée, est-ce que vous avez eu l’occasion d’interroger ou de parler avec Francis Simard?
  • Le 28 au soir j’ai interrogé, en compagnie de l’agent Marcel Vigneault, j’ai interrogé Francis Simard.
  • Et est-ce qu’à ce moment-là celui-ci vous a fait certaines déclarations?
  • Exactement, il m’a fait une déclaration.
  • Est-ce qu’il vous a permis de prendre des notes au sujet de ce qu’il vous racontait?
  • Au sujet de ce qu’il racontait l’agent Marcel Vigneault écrivait au fur et à mesure ce qu’il racontait.

Lorsque Me Ducros lui demanda d’authentifier le document de la déclaration, le coroner demanda au témoin s’il avait d’abord, comme la loi l’exige, mis le suspect en garde. Gaboury acquiesça. Ainsi, il jura lui avoir expliqué qu’il n’était pas obligé de parler. Cette déclaration comportait 6 pages.

  • Bon, reprit Me Ducros. Qu’est-ce que monsieur Simard vous a raconté le 28 décembre 1970 à la suite de son arrestation?

Voici l’intégrale de cette déclaration, telle que lue par le détective Gaboury.

« Au mois d’octobre 70 j’ai fait un voyage au Texas », dit Gaboury en faisant lecture de la déclaration de Francis Simard.  « J’étais accompagné de madame Rose, Jacques et Paul Rose de même que la jeune Marie-Claire. Pour le voyage, nous nous sommes servis du véhicule de madame Rose qui est un compact jaune.  C’est en revenant que nous avons appris l’enlèvement de monsieur James Cross.  Nous l’avons appris par radio aux environs de New York, il était tard dans la soirée du 5 octobre 1970.  Sur le chemin du retour, dans un petit magasin aux États-Unis, nous avons acheté des montures de bois servant à modifier les carabines de modèle M-1.  Les deux montures en question coûtèrent environ 30$ chacun.  De plus, nous avons acheté le grillage supérieur au prix de 1.50$.  L’achat s’est fait à l’insu de madame Rose.  À notre arrivée à Montréal, nous nous sommes rendus à la maison de la rue Armstrong.  Madame Rose, mère de Paul et Jacques, est retournée chez elle. Le lendemain, ici à Montréal, j’ai acheté deux mécanismes de M-1 que j’ai montés par la suite. Enfin, suite à l’enlèvement de monsieur Cross par la cellule Libération, nous, la cellule Chénier qui comprend Jacques et Paul Rose, moi-même et Bernard Lortie comme stand-by avons décidé d’enlever Pierre Laporte, et ce pour surseoir la menace d’exécution qui pesait sur monsieur Cross qui n’était pas responsable du malaise québécois et forcer le gouvernement à négocier en enlevant l’une des têtes dirigeantes du parti Libéral, le tout en accord avec la cellule Libération pour garder Cross en vie.  Au moment de l’enlèvement, et à aucun autre moment, nous n’avons fait usage de drogues, calmants ou boissons pour commettre ces actes. Nous étions pleinement conscients de ce que nous faisions et pourquoi nous le faisions.  Le jour de l’enlèvement nous avons téléphoné et vérifié plusieurs fois chez les Laporte.  Finalement, le sachant dehors, nous nous y sommes rendus et là Jacques et Paul Rose de même que Bernard Lortie et moi-même l’avons enlevé. Jacques conduisait l’auto de marque Chevrolet. Bernard était assis sur la banquette avant avec lui tandis que j’étais à l’arrière avec Paul. Sur les lieux, Paul et Bernard sont descendus pendant que je surveillais avec la carabine M-1 par la vitre arrière.  Paul avait l’autre arme.

Par la suite, nous nous sommes dirigés vers la maison de la rue Armstrong.  Le soir du 10 octobre 1970, je me suis rendu chez Francine, elle travaillait de nuit et j’ai couché là quand même.  Les trois autres sont demeurés avec monsieur Laporte.  Le dimanche, soit le lendemain, je suis retourné à la maison et Paul, Jacques et Ben y étaient.  Vers le milieu de la semaine je suis sorti à nouveau pour livrer un communiqué.  C’était une lettre de Pierre Laporte qui n’est jamais parvenue d’ailleurs.  À ce moment-là Paul était sorti et nous ne pouvions pas revenir, il ne pouvait pas revenir parce qu’il était suivi.  À la maison, il y avait toujours Bernard et Jacques.

Durant l’après-midi du vendredi j’étais à la maison de la rue Armstrong avec Jacques Rose et Bernard quand Laporte a brisé une vitre en lançant un oreiller et il a tenté de sauter par la fenêtre.  Il s’est coupé à un poignet de même qu’à la paume de l’autre main et sur l’abdomen. Aux membres, nous lui avons fait des garrots et à l’abdomen un pansement humide.  Il pleurait et voulait qu’on le conduise à l’hôpital.  Il n’en était pas question et nous l’avons installé sur le divan dans le salon.  Un peu plus tard il semblait bien.  Un peu plus tard Bernard est parti pour ne plus revenir.  Quant à Paul il est revenu le même soir.  Le lendemain, soit le samedi, vers 17h30 ou 18h00, tous les trois, Jacques, Paul et moi-même avons étouffé Pierre Laporte avec la chaîne qu’il portait à son cou depuis sa détention. On est trois responsables.  On savait ce qu’on faisait et, politiquement parlant, nous devions le faire et on l’a fait.  Le même soir, Jacques et Paul se sont dirigés vers Wan-Del Aviation pour le … avec le Chevrolet et le corps de Laporte dans le coffre arrière.  J’ai suivi dans l’auto blanche que nous possédions.

Après avoir abandonné l’auto et le corps nous nous sommes dirigés vers la route 3 puis vers Longueuil en passant par le Chemin du Tremblay.  Près de l’aréna Jacques-Cartier j’ai moi-même jeté les carabines M-1 que j’avais mis dans un sac de toile.  J’ai moi-même, j’ai monté moi-même ces armes et je reconnais mon travail sur les armes que vous avez en votre possession.  Par la suite, nous nous sommes rendus à Longueuil où nous avons abandonné l’auto pour nous rendre à Montréal par autobus.  Là, nous nous sommes rendus chez Francine Bélisle qui ignorait tout de cette affaire, de même que ceux qui habitaient avec elle.  Ne voulant pas impliquer personne par mes déclarations en dehors de la cellule je termine ici.

Simard reconnut avoir parlé sans menace ni promesse, mais il refusa de signer sa déclaration. Les deux armes dont il était question se retrouvaient maintenant devant Me Ducros. Elles avaient été modifiées par Simard et retrouvées à l’endroit qu’il avait indiqué.

Gaboury raconta ensuite que le 29 décembre, au lendemain des arrestations, il avait visité un lieu stratégique en compagnie de Simard.

  • Le 29 décembre 1970, soit le lendemain de cette déclaration, Francis Simard nous a accompagné et dirigés pour une visite de reconnaissance des lieux à partir du moment de l’appel téléphonique qui a été placé d’une boîte sur la rive sud à Saint-Lambert en face du 1430 de la rue Saint-Charles, dont le numéro de téléphone de la boîte est 677-0193.
  • Avec qui étiez-vous à ce moment-là?, demanda le coroner.
  • J’étais accompagné de l’agent Marcel Vigneault.
  • Pourriez-vous relater au coroner tous les endroits, tous les lieux qui vous ont été indiqués à l’occasion de cette visite par … Tout ce qui vous a été indiqué par Francis Simard?
  • De ce restaurant qui se nomme le restaurant Mike qui est sur la rue Saint-Charles, Francis Simard nous a demandé de continuer vers, sur la route 3, sur la rue Saint-Charles en direction ouest, de tourner à gauche sur la rue Tiffin et ensuite à droite sur la rue Robitaille et il nous a fait immobiliser en face de la demeure de monsieur Laporte au 725 de la rue Robitaille. Il nous a dit que c’était en face de la maison à l’endroit même où nous étions immobilisés que monsieur Laporte a été vu et enlevé.  De là, ils sont partis en direction ouest, ils ont tourné à gauche sur la rue Mortlake en direction sud.  Ensuite, ils ont tourné encore à gauche sur la rue Smiley en direction est et ensuite à droite sur la rue Tiffin en direction sud puis, en se dirigeant vers Ville LeMoyne ou Saint-Lambert à ce moment-là, ils ont tourné à gauche sur la rue St-Joseph.  Et là Francis Simard nous dit qu’il a débarqué de l’automobile à l’intersection de Saint-Joseph et boulevard Taschereau en face du restaurant Café Doric à 1350 Taschereau, Longueuil.  De cet endroit Francis Simard a quitté les lieux pour revenir à Montréal en allant prendre un taxi de l’autre côté du boulevard Taschereau.  Par la suite, nous nous sommes rendus, accompagné également de Francis Simard et de monsieur Vigneault, en face du 5630 de la rue Armstrong à Saint-Hubert.  Après la mort de monsieur Laporte, Francis Simard nous indiqua le chemin qu’ils ont parcouru avec le cadavre de monsieur Laporte dans la valise de l’automobile Chevrolet.  Ils sont partis de cet endroit, Jacques et Paul Rose, Jacques Rose conduisait l’automobile Chevrolet, il était accompagné de Paul Rose.  Et Francis Simard était dans une autre automobile en arrière, une petite automobile Acadian blanc.  Ils sont partis sur la rue Armstrong en direction sud, ils ont traversé le chemin de la Savane, ils sont tournés en direction ouest, soit en direction de Saint-Hubert ou de Longueuil, sur le Chemin de la Savane et au coin ils se sont arrêtés.  L’Acadian blanc conduit par Simard s’est arrêté sur la route pendant que la Chevrolet continuait son trajet en entrant sur le terrain de stationnement de Montreal Flying Club.  Et là Francis Simard a attendu Jacques et Paul Rose qui sont revenus à pied.  Paul Rose a pris le volant de l’automobile Acadian blanc et ils ont, ils sont revenus sur le Chemin de la Savanne, ils ont tourné à droite en direction de Boucherville, ensuite rendu … ils ont emprunté, ils ont tourné à gauche en direction nord sur la rue Montarville en direction de Boucherville encore puis ensuite ils ont emprunté le Chemin de Touraine en tournant à leur gauche pour revenir vers Longueuil.  Ils ont passé au côté du ciné-parc de Boucherville, en arrière du ciné-parc cet quand ils arrivent ils arrivent dans Longueuil par le Chemin du Tremblay.  En passant en face de l’aréna, à environ mille pieds de l’intersection du boulevard Jacques-Cartier et du Chemin Du Tremblay, Francis Simard m’indique approximativement l’endroit où il a jeté les deux carabines M-1 et il nous invite à continuer notre route sur ses indication et il arrive dans Longueuil.  Ils tournent à gauche sur la rue Barthelemy puis ils tournent à droite à une autre intersection sur le Chemin Chambly direction nord et là ils tournent à gauche sur la rue LeMoyne en direction ouest, ils tournent à gauche sur Chateauguay, ils tournent à droite sur la rue Perreault, ils tournent à droite sur d’Iberville et stationnent l’automobile sur cette rue en face du 319.  De là, ils se rendent à pied à une intersection coin Joliette et Lemoyne où ils prennent l’autobus pour revenir à Montréal et se rendre à Queen Mary Road.

Le témoin suivant fut Marcel Vigneault, agent de la SQ, qui corrobora entièrement le témoignage de son collègue Gaboury.  Il ajoutera cependant que Simard avait pris le temps de relire sa déclaration après que Vigneault l’eut écrite.

Finalement, on appela Raymond Bellemare, capitaine à la SQ.  Le 30 décembre, celui-ci s’était rendu à la maison du 3630 rue Armstrong vers 16h30 en compagnie du sergent Sainte-Marie.

  • Ce dernier m’informa qu’il avait reçu une information de Paul Rose à l’effet que dans le grenier ou entre le plafond et la toiture on pourrait trouver deux crosses de fusil-mitrailleur M-1. Et l’endroit pour s’y introduire se trouvait un garde-robe ou placard. Il y avait une ouverture d’à peu près deux pieds carrés.  Je me suis glissé entre la couverture et le plafond et en fait j’ai trouvé les deux crosses de M-1.

Ces deux crosses d’arme à feu furent déposées en preuve sous la cote 59. Le témoignage du capitaine Bellemare permit également de comprendre qu’au sujet du trajet, les déclarations de Lortie et Simard concordaient.

À la fin de cette journée du 4 janvier 1971, le coroner Jacques Trahan livra sa conclusion en ces termes :

  • L’enquête qui se termine avait pour but exclusivement la recherche et l’étude des circonstances qui ont entouré la mort du ministre Pierre Laporte, survenu le ou vers le 17 octobre 1970. Nous sommes satisfaits après avoir entendu les médecins-légistes que monsieur Laporte est décédé d’une mort violente et nous sommes d’opinion que messieurs Paul Rose, Jacques Rose, Francis Simard et Bernard Lortie devraient être tenue criminellement responsables de cette mort.  Conformément aux prescriptions de l’article 448 du Code criminel, nous ordonnons donc que ces personnes soient mises sous garde et conduites, sans délai, devant un juge de paix.  … À l’enquête instituée à Montréal, par moi, coroner du district judiciaire plus haut mentionné, au sujet de la mort de Pierre Laporte, 49 ans, en son vivant domicilié à 725 rue Robitaille, Saint-Hubert, district de Montréal, survenu à Saint-Hubert, district de Montréal, le 17 octobre 1970, et après avoir entendu les témoignages, il appert que la mort de la personne précitée est survenue dans les circonstances suivantes :  la victime a été enlevée et séquestrée, et, selon les constatations d’autopsie, le décès doit être attribué à un processus d’asphyxie aigüe par strangulation au lien.  … Le lien était une chaînette scapulaire qui entourait encore le cou de la victime au moment où le corps fut découvert dans la malle d’une voiture automobile, le 17 octobre 1970. Cette enquête établit que la mort est due à un processus d’asphyxie aigüe par strangulation au lien.  Et qu’à mon avis il y [a] eu crime, que les faits qui le constituent sont ceux décrits ci-dessus et que le nom du ou des auteurs présumés sont : Paul Rose, Jacques Rose, Francis Simard et Bernard Lortie.