Plaidoirie de Me Gérard Lévesque – 13 mars 1950

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Me Gérard Lévesque

Lundi, 13 mars 1950

 

Plaidoirie de Me Lévesque

Nous avons vu mademoiselle McKay, toute resplendissante de jeunesse, de charme, par la photographie qu’on nous a montrée, prise avant le départ de cet avion. Nous avons vu également d’autres gens : des industriels, des commerçants, des mères, des épouses, des enfants, tous ceux-là, pleins de vie, pleins d’enthousiasme, confiants en l’avenir, qui embarquaient les uns pour un voyage d’affaire, les autres pour un voyage de plaisir.

Nous retrouvons dans ce vaisseau aérien la jeunesse et l’âge mûr. Nous retrouvons le jeune bébé dans les bras de sa mère, nous retrouvons l’épouse qui porte son enfant bien serrée sur elle. Nous retrouvons des enfants un peu plus âgés, qui, à ce moment-là, doivent se réjouir tout probablement de faire leur premier voyage en avion, s’intéresser à tout ce mécanisme, s’intéresser à sa marche, regarder le panorama, voir cette beauté féérique des bords du fleuve St-Laurent. C’était le calme, c’était la joie, c’était l’espérance de tous ces êtres.

Ils sont partis, et à un moment donné, une immense explosion éclate, et tous ces gens sont précipités vers le sol.

La jeune mère, le jeune enfant que nous retrouvons, l’industriel plus âgé, le commerçant, plein de confiance dans l’avenir de son industrie, tous ceux-là sont précipités vers le sol, et nous les retrouvons comment? Brisés, déchiquetés, décapités.

Dans un amas de débris informes, cet avion, où nous retrouvons les corps mutilés, de ces gens, qui, à ce moment-là, s’en allaient vers le plaisir, s’en allaient vers leurs affaires, vers la vie commune.

Nous avons vu ces photographies d’un réalisme inouï, lugubres et macabres à la fois, de corps complètement déchiquetés. Et à ce moment-là, devant ce drame de l’aviation, peut-être le drame le plus pénible de l’histoire à date, on a voulu rechercher les causes. On a voulu savoir si tout d’abord c’était un accident, s’il y avait eu crime.

Vous serez les juges, messieurs les jurés, pour une large partie de la décision qu’il y aura à rendre pour savoir si oui ou non ce fut un pur accident, pour savoir si ce fut un crime.

Mais, si ce fut un crime, c’est le crime le plus horrible et le plus innommable que l’on puisse concevoir. Ce fut le crime le plus lugubre et le plus macabre, ce fut le crime le plus indescriptible à concevoir.

Mais, ce n’est pas parce que ce crime a été horrible, s’il y a eu crime, ce n’est pas parce que ça va être la tragédie la plus grande de l’histoire, si c’était un crime, qu’un homme est coupable. Ce n’est pas la gravité du crime qui fait la culpabilité de l’individu. Mais raison de plus pour que vous, qui êtes les maîtres des faits, vous, qui êtes les juges, vous qui déciderez si oui ou non un homme montera sur l’échafaud pour ce crime-là, justement pour cette raison, à cause de la gravité même du crime, s’il existe, que vous devez prendre toutes les précautions nécessaires afin que votre verdict soit réellement juste, qu’il soit réellement honnête, et qu’il soit réellement conforme à la justice, à l’heure actuelle.

Mais, messieurs, justement parce qu’il se peut, que des circonstances étranges, que des soupçons peuvent à un moment donné donner l’impression d’une certaine culpabilité, la loi anglaise, notre loi, a prévu dans sa sagesse, de prendre toutes les précautions nécessaires, en établissant d’abord un procès, en établissant un procès où est représenté la magistrature, en établissant un procès où est représentée la société par la Couronne, où est représentée la défense par les avocats de la défense, et où vous, sur la question de faits, vous êtes les maîtres, les juges. C’est à vous de décider.

Je ne crois pas que dans aucun autre procès, vous ayez eu la possibilité d’asseoir votre décision, de l’orienter, dans de meilleures conditions que le procès que nous venons de traverser. Pour présider aux destinées de ce procès, nous avons eu l’honorable juge en chef de la province. Qu’il me soit permis de vous dire, Votre Seigneurie, au nom de la défense, que depuis que vous êtes monté sur le banc, il y a déjà quelques années, vous avez toujours été le symbole vivant de la dignité de la magistrature, de la compétence, du sens de la justice, et de la façon dont vous avez dirigé les destinées de ce procès, vous avez prouvé encore davantage combien est le désir unanime, non seulement des membres du Barreau, mais de toute la population, de vous voir conduire encore très longtemps les destinées de la Cour Supérieure dans notre province, qui sont fondés sur la valeur personnelle que vous avez développée, et que vous avez toujours montrée.

Vous avez été, tant dans votre vie publique que dans votre vie à la direction des tribunaux, un exemple et un modèle, que nous, les jeunes avocats, et c’est pourquoi nous n’avons pas été surpris d’apprendre lors de la dernière guerre, que votre fils était devenu l’un des plus grands héros de cette guerre. Quand on a un père comme vous, on a un héros dans la famille.

Messieurs du jury, à côté de Sa Seigneurie, qui a dirigé, comme vous l’avez constaté, avec tellement de compétence, tellement de science et avec tellement d’honnêteté, sur toutes les questions de droit selon les lois établies, vous avez eu pour bien vous éclairer les deux avocats de la Couronne, les plus éminents de la province à l’heure actuelle.

Je n’ai pas besoin de faire ici l’éloge de Me Noël Dorion. Depuis bien longtemps, vous connaissez sa réputation, elle a dépassé les cadres de notre district judiciaire, elle a dépassé les cadres des districts judiciaires environnants, et à l’heure actuelle, il est celui que le gouvernement de sa province envoie dans toutes les causes les plus importantes.

Au début de ce procès, les journaux disaient : « c’est un vétéran criminaliste ». C’est non seulement un vétéran criminaliste, c’est un vétéran de la compétence, c’est un vétéran de l’éloquence. Vous allez l’entendre parler tantôt, vous allez voir avec quelle chaleur, avec quelle ardeur, il défend la cause qu’il a entreprise. Il s’est acquis la réputation d’être le plus grand criminaliste de l’heure, et elle est justifiée. Il est certaines rumeurs qui veulent qu’avant longtemps on le dirige vers le banc. Je puis lui dire, au nom de la défense, que c’est avec plaisir que nous le verrons recevoir la récompense de son sens du travail, de sa compétence et de son honnêteté, du soin méticuleux qu’il a toujours apporté à la préparation de toutes les causes qu’il a eu à défendre, et à la préparation de toutes les causes qu’il a eu à établir devant les jurés, ou les causes civiles.

Il était assisté de Me Paul Miquelon, dont la rayonnante intelligence est bien reconnue. On a déjà dit : « un homme qui parle deux langues en vaut deux ». Vous avez constaté comment il est parfaitement bilingue, et qu’à sa compétence normale, qui est déjà fortement enrichie par ses talents, il a rajouté celui d’être la double personnalité, celle de la culture française et de la formation anglaise, ce qui l’aide étrangement à être en même temps un grand avocat civil et un grand avocat criminel.

Je ne saurais, messieurs, avant d’entrer au creux même de mon plaidoyer, oublier que dans la lourde responsabilité que nous avons eue de défendre un homme qui était accusé du meurtre peut-être le plus grave de l’histoire, j’ai eu comme collaborateur le président du Jeune Barreau. Me Marcotte m’avait fait l’honneur de lui demander d’être son conseil. J’ai travaillé avec lui pendant des semaines, pendant des mois. Il me fait plaisir de lui rendre l’hommage que jamais je n’ai rencontré un homme qui, ayant accepté un mandat, a voulu l’accomplir dans toute son intégralité, il y a mis un courage, un sens du travail, une énergie. Toutes les semaines ont été chez lui un sacrifice maintenu de temps, de sommeil. Il n’a rien négligé pour que nous puissions établir devant vous tous les faits.

Comme vous avez le droit, et vous avez le devoir d’être certains que la Couronne, avec les deux avocats éminents qui ont dirigé cette cause, n’a oublié aucun fait, je puis vous dire à l’éloge de Me Marcotte, que lui aussi a fait tous les sacrifices nécessaires, dans des conditions parfois assez pénibles, pour établir l’innocence de l’accusé.

Maintenant, mes chers membres du jury, en dehors de ces règles de procédure, en dehors de ces formalités nécessaires pour établir si oui ou non un homme est coupable, il est certaines règles de droit sur lesquelles vous devez vous baser.

Avec la permission de Votre Seigneurie, quitte à me corriger dans votre adresse, je voudrais donner quelques règles qui m’aideront dans mon plaidoyer sur les faits.

Nous sommes ici, messieurs les jurés, devant une preuve simplement circonstancielle.

Quelles sont les règles qui doivent vous orienter et qui sont bien nécessaires qu’on vous établisse pour comprendre l’orientation de mon plaidoyer?

Devant une très nombreuse jurisprudence, et la jurisprudence est l’accumulation de certaines décisions par les tribunaux, je crois que la règle qui doive vous orienter dans un tel procès est celle que nous trouvons dans Treemear’s, à la page 1201, et qui dit : « The circumstances established to justify a conviction ». Les circonstances établies pour justifier une conviction [condamnation]. « … must be not only consistent with the guilt of accused … », ne doivent pas être simplement consistantes avec la culpabilité de l’accusé, « … but inconsistent with his innocence », mais inconsistantes avec son innocence, « … or with any other reasonable hypothesis than that of his guilt, and the Jury must be instructed to that effect ». Elle doit être inconsistante également avec toute autre hypothèse que sa culpabilité.

C’est de ces faits que nous partirons pour vous dire d’abord, pour trouver l’accusé coupable, il faut que vous soyez convaincus qu’il y ait eu meurtre.

Mais, ce n’est pas suffisant. Même, s’il y avait eu meurtre, le meurtre a peut-être été causée par d’autres personnes, et vous devez être convaincus que d’autres personnes ne peuvent pas avoir causé ce meurtre-là, si meurtre il y a eu.

Vous devez être convaincus que tous les faits apportés par la Couronne sont consistants avec la culpabilité de l’accusé, et sont inconsistants avec toute autre solution, dans les circonstances, et être inconsistants avec toute autre hypothèse du crime.

Voilà la règle de droit.

Voilà quel doit être le chemin tracé par des années et des années de jurisprudence, de lois et de sagesse humaine, afin qu’il n’y ait pas d’erreurs judiciaires.

Ce n’est pas parce qu’il y a 23 personnes de mortes, ce n’est pas parce qu’il y a 23 personnes qui à un moment donné ont trouvé la mort dans un des accidents les plus horribles qu’on puisse concevoir, que ça rachèterait quelque chose de l’allonger par un autre crime, par une erreur judiciaire.

C’est pourquoi, dans les circonstances, me permettrez-vous de vous dire que vous devrez y prêter toute l’attention – mais j’en suis sûr, messieurs les jurés, que vous allez prêter cette attention-là. Depuis près de trois semaines, je dirais que nous avons presque vécu ensemble. À chaque jour, nous avons travaillé, vous pour chercher la vérité, nous pour l’établir également. Vous pour tenter de voir clair dans ce drame affreux, dans ce paquet de circonstances qu’on établissait devant vous, pour tenter de trouver quelle pouvait être vraiment la vérité.

Me permettrez-vous de vous féliciter de la façon la plus sincère, de la façon la plus profonde. Vous avez accepté cette charge terriblement lourde de responsabilité, d’être les juges d’un de vos pairs. Vous avez accepté sans hésitation de décider si oui ou non, dans quelque temps, un homme montera sur l’échafaud. Vous avez pris cette responsabilité-là. Et, vous avez accepté de voir clair. Vous l’avez fait avec dignité, vous l’avez fait avec sagesse.

À chaque jour, vous avez suivi chacune des séances avec attention. À chaque jour, vous avez posé des questions. Vous avez voulu, lorsqu’il y avait un point qui n’était pas complètement clair dans votre esprit, aller chercher la vérité. Et vous avez surtout accepté que pendant trois semaines, vous soyez séparé de vos enfants, vous soyez séparé de vos familles, vous soyez séparé de votre travail.

Vous avez accompli là un geste, et au nom de la défense, je suis heureux de vous remercier, et permettez-moi de vous féliciter, et dire que nous avons eu confiance absolue en vous. Nous avons une absolue confiance dans la manière que vous vous êtes comportés au cours de ce procès.

Messieurs, y a-t-il eu meurtre?

Pour qu’il y ait eu meurtre, il faut mettre de côté toute autre possibilité d’accident. Vous avez eu des experts, vous avez eu des hommes de science qui sont venus ici. On est allé les chercher à Vancouver, Montréal, à Québec. On n’a rien mis de côté. On a pris les plus beaux cerveaux de la science moderne pour tenter de prouver, parce que c’était nécessaire, qu’il n’y avait aucune autre solution au drame de Sault-au-Cochon, que celui du dynamitage, et postérieurement, du dynamitage par un paquet qui aurait été porté par madame Pitre.

Me permettrez-vous, messieurs les jurés, d’attirer votre attention sur certains faits. Nous ne sommes pas, je crois, des experts dans le domaine, et je l’avoue, mais, il est certaines vérités qui semblent éclater à leur face même, et comme vous êtes les maîtres des faits, c’est à vous à juger, c’est à vous à décider si tel et tel expert a raison, si tel et tel expert a pu se tromper, si l’hypothèse ou si les prétentions qu’il établit devant vous sont conformes aux faits, conformes à votre intelligence, conformes à votre compréhension des faits, conformes également aux photographies et aux documents que l’on a prouvés.

Il est un fait incontestable : les experts eux-mêmes l’ont admis qu’il y avait des explosions possibles par vapeurs d’essence, de gaz hydrogène de batteries, par le compresseur hydraulique, par la concentration des conduits électriques et de gazoline sous le compartiment des bagages. Voilà des raisons d’explosion. C’est à vous à décider si on a prouvé hors de tout doute devant vous que ce n’était pas possible. On a posé toutes les théories, en disant : voilà, l’accident a eu lieu fatalement dans le compartiment à bagages gauche. C’est à vous à décider, messieurs les jurés, lorsqu’on voit une photographie comme celle qui a été posées immédiatement après le désastre, si c’est réellement, lorsqu’on voit des tas et des paquets de débris, lorsqu’on voit un avion qui est aux trois-quarts détruit, si c’est possible de dire à un moment donné : c’est parce qu’il y a un morceau de plancher qui est renfoncé un peu plus qu’un autre, que l’accident a eu lieu.

C’est à vous à décider, lorsqu’on retrouve un avion qui est mutilé, brisé, détérioré de la manière que vous voyez, qu’il est possible que, à un moment donnée, que c’est dans une seule section de l’avion, que c’est dans une seule place que cet avion-là a pu subir les dommages.

Messieurs, il est également, sur la question des experts, aussi un autre point sur lequel je voudrais attirer votre attention : c’est le fait que les expertises qui ont été faites, l’expertise positive, la dernière, a été faite postérieurement à l’arrestation de J. Albert Guay. À ce moment-là, un homme était arrêté pour meurtre. À ce moment-là, on tentait de prouver que ce meurtre-là avait eu lieu à cause d’un paquet qu’on aurait déposé dans le compartiment à bagages gauche.

Je ne veux pas mettre en doute ni de près ni de loin l’honnêteté des experts qui sont venus, et je ne voudrais pas seulement qu’il y ait l’ombre d’un doute dans les paroles que je dis, qui puisse laisser penser que je doute que ces hommes-là sont venus ici, et qu’ils n’auraient pas dit la vérité, qu’ils n’auraient pas agi avec toute leur conscience, avec toute leur âme, et avec toute la fermeté de culture morale qu’on donne dans nos universités en même temps qu’on donne la culture physique. Mais, messieurs, c’est à vous à décider. C’est vous qui êtes les maîtres. Lorsqu’on établit devant vous des hypothèses, et vous avez le droit de vous demander si dans le domaine de ces sciences qui sont nécessairement pas absolues, où il y a des possibilités d’erreur, ou, on vous l’a dit à ce moment-là, il est humain de se tromper, il n’est pas possible à ce moment-là que ces experts-là aient pu, en toute honnêteté, se laisser influencer.

Comment il se fait qu’on prouve, d’une façon absolue, ou du moins c’est la théorie de la Couronne, on a dit : « on vous a prouvé d’une façon absolue que c’est dans le compartiment à bagages qu’a eu lieu l’accident, et on dit pourquoi l’accident a eu lieu là, c’est parce que dans le plancher il y avait des trous. Parce que dans le plancher il y avait un rabaissement et que ce plancher-là a subi une force extraordinaire que l’on ne retrouve à aucun autre endroit, et l’on vient dire ceci est dû à la dynamite, et, lorsque les experts viennent, en expertises positives, nous parler de l’endroit où se trouvait la dynamite, ce n’est pas sur le plancher qu’ils la retrouvent, ils prétendent la retrouver ici, en disant il y a des traces de constituants, et nous ne pouvions pas les retrouver dans d’autres endroits. Nous avons fait établir qu’il était fort possible, que ces constituants nous pouvions les retrouver dans énormément d’endroits. Nous avons fait établir qu’il était fort possible de retrouver une horloge, un réveil matin, qu’il était fort possible de retrouver des batteries. Or, l’expertise ne peut pas être absolue et il était nécessaire pour faire établir le meurtre, que ces faits-là soient établis devant vous.

Messieurs, le linge qu’on a analysé, s’ils ont retrouvé ce linge, c’était du linge d’enfants, c’était dans la cabine des passagers et il est fort possible que l’explosion ait eu lieu là.

Comment se fait-il qu’à l’endroit même où l’on dit « nous somms persuadés qu’il y a eu un accident, que ce n’est pas à cet endroit qu’il y a eu certains constituants qui amèneraient, qui détermineraient, que ce serait de la dynamite?

C’est à vous autres, messieurs les jurés, à décider. Vous êtes les maîtres. Vous êtes les juges, et lorsque le Dr Gravel est venu rendre témoignage établissant qu’il a retrouvé un certain point qui lui permettait de dire qu’il y aurait eu de la dynamite et des explosifs, il a dit, de fait, plus loin, ce point-là ce n’est pas dans le plancher. Ça, c’est sur la carlingue qu’il le retrouve et, après son témoignage il est obligé de dire que c’est spécifiquement une opinion, et comme le disait Sa Seigneurie, une respectable opinion mais tout simplement et seulement une opinion.

Messieurs les jurés, en plus d’établir qu’il y a eu meurtre, il fallait établir d’une façon absolue que ce meurtre avait été commis par l’accusé, par J. Albert Guay et il ne faut pas dans la preuve, parce que c’est une preuve spécifiquement de circonstances, qu’un seul chaînon nous manque; il faut que tous les faits soient consistants totalement et intégralement avec la culpabilité de l’accusé.

Messieurs, on a établi que J. Albert Guay avait téléphoné à la compagnie d’assurances après le décès de sa femme. Est-ce là un fait incriminant? Est-ce là un fait consistant avec la culpabilité de l’accusé, lorsque monsieur Tourville lui-même nous le dit, que la compagnie recommandait d’aviser immédiatement, surtout lorsqu’il s’agissait d’accident?

Guay n’a agi là que comme un homme prudent, et en conformité aux instructions de la compagnie. Guay, à ce moment-là, a-t-il posé un geste incriminant? Il a posé le geste d’un homme intelligent, il a posé le geste d’un homme normal à ce moment-là, en avisant sa compagnie du décès de l’assurée.

On dit que Claisse l’a vu à la gare du Palais le matin. Est-ce qu’il y a là un geste incriminant et consistant fatalement avec la culpabilité de l’accusé? La gare du Palais c’est la gare centrale de Québec, c’est la gare la plus importante, c’est la gare où tout le monde se rencontre, c’est une gare où il y a un cafétéria, un cafétéria où les gens vont pour luncher, pour déjeuner, pour dîner ou bien souper.

Monsieur Daigle dit j’ai conduit Guay mais la description de Guay disant qu’il avait une veste carottée, deux couleurs, sans cravate, si vous vous en souvenez, n’est pas celle que décrit madame Emond. Il se peut qu’il y a eu erreur et même s’il a fait un voyage avec Daigle, ceci ne peut constituer un geste incriminant ou consistant avec la culpabilité de Guay, et, nous sommes là dans des questions de détails.

Marie-Ange Thibault vient nous dire « j’ai vu Guay monter dans un taxi de dos ». Qu’est-ce qu’il y a d’incriminant? Il a été établi qu’il a été chez madame Pitre plusieurs fois, c’est elle-même qui nous le dit, elle lui doit 627$ et elle ne le paye pas. Il n’y a jamais eu rien de déboursé sur le montant dû par madame Pitre.

Mes chers membres du jury, on a parlé du « Petit Journal ». Qu’est-ce qu’il y a d’incriminant d’avoir le « Petit Journal dans sa chambre? Qu’est-ce qu’il y a d’incriminant parce que deux jours ou une journée antérieurement sa belle-sœur lui a dit : « ceux-tu le Petit Journal? ». À ce moment-là, il n’est pas intéressé, du moins il ne le semble pas, et plus tard on retrouve Le Petit Journal dans sa chambre. En quoi ce geste pose-t-il un fait incriminant, en quoi peut-il constituer la culpabilité de l’accusé?

On a accumulé là tout un paquet de faits que l’on pourrait rencontrer chez tous et chacun. Ce sont des gestes posés normalement, ce sont des gestes que pourrait poser n’importe qui dans certaines circonstances. Qu’est-ce qu’il y a d’incriminant?

On dit que Guay était arrivé à un moment donné et qu’il aurait dit à sa femme : « énerve-toi pas ». Qu’est-ce qu’il y a d’incriminant là-dedans?

Et remarquez messieurs les jurés que c’est à peu près tout ce qu’on a trouvé contre Guay à l’endroit de son épouse. Si Guay s’était mal conduit à l’endroit de son épouse, si Guay l’avait torturée, si Guay avait été un mari infidèle, ça je veux bien, nous y reviendrons à ça, est-ce que Guay aurait été capable à un moment donné de sacrifier la vie de 23 personnes et de les envoyer dans l’éternité? Est-ce qu’on aurait pas trouvé dans l’attitude, dans la conduite de Guay envers son épouse quelque chose de plus que de lui avoir dit dans la nuit « énerve-toi pas »?

On l’a fait promener à Baie Comeau à minuit le soir.

Mes chers amis, ce sont là des faits que l’on a établis pour tenter de prouver la culpabilité d’un homme dans un des meurtres les plus horribles et, il a dit à un moment donnée, il a dit à sa femme qui regardait une mallette « saudite fouilleuse » et on a établi par Marie-Ange Robitaille elle-même que Guay transportait constamment une mallette dans laquelle il y avait des diamants. C’est tout-à-fait normal, c’est ce que nous avons prouvé avec la mallette, une mallette de produits Avon, il n’a même pas été prouvé qu’il y avait vingt bâtons de dynamite dans la mallette de produits Avon. Il est fort possible qu’à ce moment-là Guay ait, dans sa mallette, quelque chose qu’il voulait cacher à son épouse. On a établi, hors de tout doute, que depuis deux ans et demi, d’une façon irrégulière et orageuse, nous le verrons bien, il avait une maîtresse. Il a rien d’incriminant en soi, il n’y a rien qui puisse constituer un jalon pour la culpabilité de l’accusé qu’à un moment donné, qu’il ait laissé dans un meuble, chez ses beaux-parents, une mallette et que son épouse allant regarder dans cette mallette, il lui dise « saudite fouilleuse ».

C’est tout ce qu’on a prouvé contre Guay.

Nous avons établi qu’il se comportait bien à l’endroit de son épouse, même dirais-je, on est venu même dire qu’elle-même était très bien habillée, qu’elle était très chic. On a même fait admettre qu’elle était reconnue comme étant très bien habillée. Madame Morel nous a parlé des bijoux et a dit dans quelles circonstances et combien régulièrement il lui donnait des bijoux. On a établi par le fleuriste que Guay était l’homme qui envoyait régulièrement, à toutes les fêtes possibles, des fleurs à son épouse. Est-ce que c’est là l’homme qu’on veut représenter coupable de faire un tel crime?

Si c’était ce monstre, comment se fait-il que pendant toute la période de temps où il a été avec son épouse, il s’est conduit avec une gentillesse, il s’est conduit avec une délicatesse, si on avait eu quelque chose à prouver de la part de Guay à L’endroit de son épouse, excepté son infidélité, vous pouvez être convaincus, messieurs les jurés, que vous l’auriez su d’une façon absolue.

Vous avez le droit, c’est votre devoir même, d’analyser d’abord ces faits, de regarder la conduite d’un homme à l’Égard de la femme dont on l’accuse de l’avoir tuée. Est-ce qu’il y avait une hainte [?] de la part de Guay antérieurement? Est-ce qu’il y avait eu simplement une grosse mésentente, une scission, est-ce qu’il y avait eu des chicanes? Loin de là, loin de là. Guay, après avoir causé deux fois avec le curé à Baie Comeau, à Sept-Îles, dis-je, amène sa femme à Sept-Îles. On nous parle d’aucune difficulté pendant ce temps-là. Ses amours avec Marie-Ange Robitaille étaient terminés. Il retourne à sa femme, il reprend sa femme, qu’il n’a d’ailleurs jamais abandonnée. Il n’a jamais abandonné son épouse, ni son foyer, ni sa maison, pour aller vivre avec une maîtresse. Nous y reviendrons.

Il a eu une maîtresse en « à côté », c’est exact, et tout ce qu’on a pu trouver c’est qu’ils se sont rencontrés occasionnellement et que c’est à une de ces rencontres occasionnelles, une bonne journée qu’ils ont fait un voyage à Montréal et l’autre à Sept-Îles. Et là, à Sept-Îles, on a eu une chicane et c’est fini. C’est pour cette femme-là qu’il a tué 23 personnes? C’est là le mobile du crime, tel que le dit dans sa charge la Couronne? on va nous faire croire que c’est Marie-Ange Robitaille, que c’est elle qui est la responsable indirecte, je dirais, dans le mobile qu’on doit porter la responsabilité personnelle. Je veux que mes paroles soient bien comprises, le mobile, la raison d’être de ce crime, ce serait-elle Marie-Ange Robitaille, alors qu’elle admet elle-même que c’est fini avec ses amours, que ses amours sont terminés, alors qu’elle dit que Guay lui-même lui aurait dit en le rencontrant : « ça porte un coup de perdre sa femme quand ça fait 8 ans qu’on vit avec elle. On peut pas se revoir avant cinq ou six mois, ça porte un coup ». Il était triste, il a eu des larmes. Cinq ou six mois de délai avant de se revoir et ça c’est l’homme qui a tué sa femme?

À quel moment a-t-on prouvé que sa femme était même un obstacle à cette liaison-là? Quand il arrive et qu’il dit : « on se reverra pas avant cinq ou six mois ». C’est la femme qu’il désire, c’est la femme qu’il veut avoir, c’est la femme dont la passion serait tellement forte qu’il aurait été capable de commettre ce crime? La première chose qu’il dirait en face de sa maîtresse « ça porte un coup », il pleure et après avoir pleuré, il dit lui-même c’est pas avant cinq ou six mois qu’on va se rencontrer.

Voilà, messieurs les jurés, les faits, et, postérieurement nous l’avons vu au Château pleurer comme un enfant, alors que l’abbé Couture dit qu’il était inconsolable.

Mais là, je vous le demande, est-ce la réaction normale d’un homme qui vient de tuer sa femme pour posséder une autre femme, si d’après madame Pitre il lui dit : « demande-lui donc si elle m’aime encore, on se verra pas avant cinq ou six mois ». Si Guay avait tué sa femme, il aurait été heureux de l’avoir tuée. On ne commet pas un meurtre semblable, sans en avoir au moins une réaction de satisfaction. Il pleure comme un enfant après ça qu’est-ce qu’il fait? Tout son possible : 826$. On pourrait dire c’est une hypocrisie. Quand on joue avec des sentiments humains de cette envergure, ça ne peut pas être de l’hypocrisie.

Marie-Ange Robitaille a été dans sa vie qu’une femme qu’il a rencontrée à intervalles irréguliers, très irréguliers au début, avec laquelle il a fait un voyage et lorsque cela s’est terminé, on revient ici à Québec. Il n’a jamais dit à Marie-Ange « on va se marier un jour », il a jamais dit à Marie-Ange Robitaille « occupe-toi pas de mon épouse ou de ma femme ». Elle est venue nous raconter une histoire de lettre qui aurait été écrite au type.

Il a fait sauter un avion c’est pour cette femme-là, sous ces circonstances-là? Sous ces circonstances-là, est-ce que les mois après, il n’aurait pas tenté par tous les moyens au monde de pouvoir l’avoir, de lui dire je vas te marier, c’est normal chez un tel être, si on veut le représenter comme tel, il aurait dit : « enfin Marie-Ange je t’ai ».

Est-ce la première chose qu’il dit, la première qu’il dit c’est « ça m’a porté une claque ». S’il y a une conversation qui peut bien nous orienter à ce moment-là sur le mobile réel du crime, ça serait bien cela, je crois, le comportement de l’accusé après, le comportement de l’accusé ou, autrement dit, qu’il était satisfait de la mort de sa femme. Loin de là. Qu’est-ce que dans cette preuve de circonstances indique, qu’il a été peiné, qu’il a souffert, qu’il a eu de la peine. C’est normal.

Dans les replis du cœur, il peut y avoir un grand amour. Ceci ne veut pas dire infidélité possible. Qu’il ait trompé son épouse, c’est exact. Ce n’est pas nouveau, messieurs les jurés. On en parle dans le Saint Évangile. On a détruit Sodome et Gomorrhe. Depuis que le monde est monde il y a eu des infidélités. Depuis que le monde est monde il y a eu des triangles dans le mariage. Ceci n’est pas approuvable, je ne veux pas prétendre que c’est bien, je ne peux pas accepter une telle théorie, mais de là par exemple, la fatalité qu’il a parti de ce point parce qu’il a eu Marie-Ange comme maîtresse, qu’il l’a eue comme amie, que à ce moment-là il ait décidé de faire disparaître son épouse, c’est là qu’est le joint qui n’est pas consistant.

Messieurs, si vous le voulez bien, afin de tenter de voir clair autant que possible dans cet enchevêtrement de circonstances de faits qui ne sont pas complètement prouvés, de vérité que l’on voudrait avoir, je crois qu’après avoir analysé comme nous l’avons vu, les témoins que je dirais d’ordre secondaire, qui n’ont prouvé absolument rien d’incriminant, qui n’ont prouvé absolument rien qui puisse faire une liaison qui ne soit simplement qu’um enchevêtrement de faits posés par n’importe qui, nous étudierons, si vous le voulez, le témoignage des trois témoins les plus importants de la Couronne, et nous verrons là si les faits rapportés sont toujours consistants fatalement avec la culpabilité de Guay, et si vous ne pouvez pas trouver là une autre solution ou une autre hypothèse.

Messieurs les jurés, dans l’analyse de ces témoignages, je voudrais bien que vous compreniez ma situation. La défense n’est pas accusatrice, la défense n’a personne à accuser, elle cherche la vérité et veut qu’ensemble nous travaillions pour savoir où peuvent être véritablement les faits qui ont déterminé un tel crime, si crime il y a eu, et si vous pensez qu’il y a une autre hypothèse votre devoir est d’acquitter l’accusé.

Vous vous demanderez pour quelles raisons les vingt, vingt-deux contradictions flagrantes que nous avons rencontrées, que nous allons rencontrées dans le témoignage de Généreux Ruest, nous analyserons et vous chercherez à comprendre le faits rapportés de madame Pitre qui à leur face même apparaissent comme aucunement entourés de bon sens, et nous déduirons du témoignage de Marie-Ange Robitaille qu’elle ne peut être le mobile du crime.

Mais avant de rentrer dans le témoignage de Généreux Ruest, qu’il me soit permis de vous rapporter que comme chaînons excessivement importants de sa preuve, la Couronne avait dit à ce moment-là, dans votre adresse au début du procès : le billet de son épouse avait été acheté deux jours auparavant alors que Guay, contrairement à ses habitudes jusque-là, aurait pris soin d’assurer la vie de sa femme pour un montant de 10,000$.

Je crois que nous avons réglé cette preuve-là d’une façon absolue en produisant deux polices d’assurances pour le mois précédent que Guay avait pris lui-même et sur son épouse dans un voyage qu’il a fait de Rimouski à Québec et la Couronne faisait bien de prétendre ce point, parce qu’il fallait évidemment que ce soit inusuel, il fallait que ça soit contraire aux habitudes de l’accusé et pour que ça puisse avoir une certaine valeur.

Est-ce qu’on va prétendre que lorsqu’il a pris 5,000$ d’assurances à Rimouski pour lui et son épouse sur le train qui les montait à Québec, qu’à ce moment-là, que Guay avait pensé de dynamiter le train? Et c’est là un des chaînons des plus importants. Et la Couronne a voulu prétendre que c’est pour 10,000$, c’est un fait inusuel, alors que ç’a été régulier pour lui dans les mois qui ont précédé. Messieurs les jurés, c’est à vous autres à juger ça.

Généreux Ruest … Généreux … ironie des mots, son témoignage commence avec la discussion avec monsieur Côté.

Vous vous souvenez du témoignage de monsieur Côté qui est un honnête homme, qui est un de ces braves paysans, un de ces bons cultivateurs, qui est venu nous parler avec toute sa franchise de ce qui s’était passé, il a parlé avec son cœur, il nous a établi le fait tel qu’il s’est passé.

Qu’est-ce que dit monsieur Côté? Monsieur Côté dit que pendant deux heures de temps nous avons parlé de dynamite, pendant deux heures de temps nous en avons causé. Qui a commencé la conversation sur la dynamite? Généreux Ruest. Qui a activé la conversation sur la dynamite? Généreux Ruest. Qui à ce moment-là a suggéré des questions à Guay? C’est la propre déclaration de monsieur Côté à la page 159, il a dit : Guay posait des questions à la suggestion de Généreux Ruest. À ce moment-là, Généreux Ruest dit ç’a duré à peine dix minutes. Tout ce qui se dégage de ce témoignage c’est qu’il était plus ou moins intéressé, sauf que c’était Guay qui lui avait demandé ça.

Pourquoi à ce moment-là Généreux Ruest veut-il restreindre le cadre de la conversation? Quel intérêt et quel mobile Généreux Ruest a-t-il de ne pas admettre que la conversation a duré pendant deux heures? C’est lui qui était intéressé, c’est lui qui cherchait à ce moment-là à avoir des renseignements, alors que Côté lui-même nous dit : « j’ai senti qu’il était plus compétent que moi ». Pourquoi Généreux Ruest, pour quelle raison Généreux Ruest qui est plus compétent que Côté lui parle-t-il de dynamite à ce moment-là s’il le sait plus que lui? Pourquoi parle-t-il de dynamite? Pourquoi nie-t-il les deux heures? Pourquoi tente-t-il d’entrer Guay encore comme nous le verrons, tout le temps tout seul avec Guay, quatre fois de suite, sur ce qu’il pouvait y avoir de compromettant?

Pourquoi, à ce moment-là, c’est le début de sa transquestion [contre-interrogatoire], il part bien, c’est lui qui téléphone à Ross. Ce n’est pas Guay. Et quand Ross arrive à la maison chez Généreux Ruest, Guay à ce moment-là s’en va, il le dit lui-même, à la chambre de toilette, et Ross dit : « quand je suis sorti, je ne l’ai pas vu, il pouvait être allé dans une autre chambre, quelque chose de même ».

Et qu’est-ce que fait Généreux Ruest à ce moment-là? Il amène Ross dans sa chambre. Ils ont une petite conversation tous les deux. Pourquoi amène-t-il Ross dans sa chambre? Ross qui est un honnête homme, qui est un bon citoyen, Ross à qui on a rien à reprocher, loin de là, qui gagne sa vie normalement, qui à un moment donné est consulté, il commence à le questionner dans son bureau. Pourquoi faire cacher à Guay la conversation? Pourquoi à ce moment-là, messieurs les jurés – et c’est une question que vous devez vous poser, vous qui êtes les maîtres des faits – pourquoi à ce moment-là Généreux Ruest empêchait-il Guay d’assister à la conversation? Il va expliquer que Guay ne voulait pas y assister, alors que c’est lui qui est intéressé à la dynamite, que c’est lui qui est intéressé aux renseignements.

Qui parle après Coltart? C’est toujours Généreux Ruest. À la suite de la conversation avec Ross, Ross dit : « j’ai fait un téléphone ».

  • Vous avez fait un téléphone pour lui?
  • Oui, monsieur.
  • Pour qui?
  • À ce moment-là c’était pour Généreux Ruest.

Et voilà comment le témoignage de Coltart peut vous intéresser. Il dit : « j’ai appelé Coltart ».

  • Avez-vous pu lui parler?
  • Oui.
  • Quelle a été la conversation que vous avez eue avec Coltart?
  • Je lui ai demandé quel voltage que ça pouvait prendre pour faire partur des caps de dynamite.

Voilà la conversation de Coltart, qui est un homme honnête, que nous avons le droit et le devoir de croire, qui n’a aucun intérêt, qui est un brave citoyen. Voilà la conversation que nous rapporte Coltart : « je le connaissais depuis 1938, il a dit êtes-vous capable de dire si une batterie ordinaire fait partir les caps de dynamite ». J’ai dit là-dessus : « je ne peux pas dire ». Là, j’ai dit : « qu’est-ce que tu veux faire avec ça? ». Il dit : « on veut aller à la pêche ». J’ai dit : « t’as rien qu’à ôter un fil de bougie sur le char et mettre un fil sur un ground [mise à la terre] et un sur la bougie, et faites partir le char ».

C’est pour aller à la pêche qu’il a fait la boîte qu’on vous a ainsi produite? Vous êtes des gens sérieux, vous êtes des gens connaissant. Vous savez tout autant que moi que la boîte de Généreux Ruest ne peut pas avoir été faite pour la pêche. Pourquoi alors? Mais ce qu’il y a d’intéressant, après cela il a dit : « un cap, ça fait-il partir plusieurs bâtons ou s’il faut plusieurs caps? ». « Un seul suffit », j’ai dit. J’ai dit à part ça : « il n’y a pas besoin de plusieurs bâtons, un ça fait, même la moitié ».

Messieurs les jurés, écoutez bien la phrase : il a dit « on va mettre une vingtaine de bâtons parce qu’on veut le vider le criss ». C’est cela que nous rapporte Coltart.

Et si vous référez au témoignage de Généreux Ruest, quand je lui demande : « monsieur Ruest, est-ce que vous étiez au courant à ce moment-là que madame Pitre avait acheté vingt bâtons de dynamite? ». Il dit « non ».

Comment Généreux Ruest peut-il à ce moment-là ne pas savoir que madame Pitre a acheté vingt bâtons de dynamite quand il dit « on va en prendre une vingtaine pour le faire sauter le criss ». C’est cela qu’est la déclaration de Généreux Ruest et c’est là qu’est le lien, et madame Pitre va nous arriver avec une statue deux ou trois jours après, puis lui c’est comme s’il ignorait qu’il a fait le lampion qu’on met devant la statue. C’est cela qu’il essaie de nous faire croire.

Pourquoi Généreux Ruest nie-t-il en contre-interrogatoire qu’il ignore savoir que madame Pitre a acheté vingt bâtons de dynamite pendant qu’il admet indirectement dans une autre réponse qu’il était au courant de ces vingt bâtons de dynamite-là? C’est un point que vous aurez à juger, messieurs les jurés.

Quand on lui demande à quelle place que Guay a acheté les caps, il ne le sait pas. Quand on lui demande à quelle place que Guay a acheté les batteries, il ne le sait pas. Et quand on lui demande quand est-ce que Guay est venu porter des caps, il était tout seul, tout seul. Quand il vient porter les batteries, toujours tout seul, et quand il vient porter le 50$ dont il parler, toujours tout seul avec lui.

Messieurs du jury, vous avez entendu mademoiselle Lachance qui est venue déposer et dire : « j’ai ouvert la caisse enregistreuse et j’ai vu des caps de dynamite … des détonateurs. À ce moment-là, pourquoi Généreux Rust cache-t-il dans une caisse enregistreuse dans sa chambre ces détonateurs-là? Et qu’est-ce qu’il répond à mademoiselle Lachance : « voulez-vous regarder l’exhibit P-56 et nous dire si, quand vous parlez de caps, si c’est quelque chose dans ce sens-là? ». Il répond à mademoiselle Lachance : « c’est une affaire qui va avec la machine ». « Qu’est-ce qui s’est produit, là? ». « Là, j’ai demandé à monsieur Ruest qu’est-ce que c’Était ça ». « Ah, il a dit : c’est des affaires qui rentrent dans la machine ».

Comment se fait-il qu’à ce moment-là il ne dit pas que c’était Guay? Comme se fait-il qu’il ne dit pas que c’est Guay qui lui a apporté? Comment se fait-il qu’à ce moment-là, cachant cela dans sa chambre, dans une caisse enregistreuse, à une jeune fille qui lui demande à quoi cela sert, il dit « ça sert avec la machine »?

Expérience pour faire sauter un cap, pour faire sauteur un détonateur, c’est Généreux Ruest. À ce moment-là, qu’est-ce qui arrive? Guay est tout seul avec lui. C’est toujours sa prétention, et il nous dit à la page 758 qu’il avait fermé la porte.

La boîte pour mettre le mécanisme c’est encore Généreux Ruest qui l’a manufacturée. Le mécanisme lui-même, encore Généreux Ruest qui l’a manufacturé, et il veut nous faire croire qu’il l’a manufacturé pour Guay qui s’en allait faire de l’essouchage aux Sept-Îles, alors qu’il sait que Guay est un bijoutier, alors qu’il sait que Guay n’a aucune compétence, alors qu’il sait que c’est excessivement dangereux, alors qu’il s’y connait lui en dynamite, il vient nous faire croire qu’à ce moment-là il a fabriqué cela pour Guay, incrimination de Guay de tout le témoignage de Ruest.

Le 50$, pourquoi Guay aurait-il été déposer là 50$? Quelle est l’insinuation encore qu’il veut faire contre Guay? À la page 796, il nous déclare qu’à ce moment-là il savait que Guay partait en voyage. Pourquoi, la journée du crime, si crime il y a eu, messieurs, pourquoi à la journée de l’accident, si accident il y a eu, pourquoi à ce moment-là Guay entrant dans la maison de Généreux Ruest, Généreux Ruest lui dit : « comment, t’as pris l’avion ce matin »? Pourquoi? Pourquoi?

Et, messieurs, de tout l’ensemble de ce témoignage, il se déduit une chose : c’est qu’à l’enquête préliminaire, et je lui ai fait admettre en transquestion, il a rendu un témoignage qui était contraire à celui qu’il rend aujourd’hui dans le procès. À l’enquête préliminaire il n’était pas question de boîte. À l’enquête préliminaire il n’était pas question de mécanisme. À l’enquête préliminaire, Généreux Ruest dit qu’il a pris ça dans ses mains, il a mis ça dans sa poche, puis il s’est en allé. Et Généreux Ruest revenant rendre témoignage quelques mois après, ici dans cette Cour, à ce moment-là Généreux Ruest nous dit : « j’ai fait toute la boîte, j’ai fait tout le mécanisme », et il nous explique à un moment donné qu’il a pris une de ces boîtes à lui. Ce n’est pas Guay qui a apporté la boîte, une de ses boîtes à lui. Il dit que c’est Guay qui a déposé cela.

Pourquoi Généreux Ruest a-t-il rendu le témoignage qu’il a rendu à l’enquête préliminaire, et en désespoir de cause, quand j’ai tenté de lui faire dire la vérité, quand il a été serré par la défense, à ce moment-là il trouve un échappatoire, il dit : « Guay m’a dit de me taire un tel soir ». Et à ce moment-là, si Guay lui a dit de se taire un tel soir, il y a quelque chose. Qu’est-ce qu’il a à cacher? Comment se fait-il que tout ce qui se passe d’incriminant, les seuls faits incriminants contre Guay, qu’on a établis devant cette Cour, dans cette cause, il y a toujours madame Pitre seule, Généreux Ruest seul? Vous avez le devoir de vous poser ces questions-là? Vous avez le devoir de savoir où peut être la vérité.

Madame Pitre, vous la connaissez sa version. C’est la femme qui déclare à la page 1050 « quand Guay est revenu des Sept-Îles, il m’a dit « je vais prendre des procédures contre vous » ». C’est la femme chez qui Guay va collecter régulièrement de l’argent qu’elle ne lui verse pas, qu’elle ne lui donne pas. La situation est très heureuse. Ça va bien entre Généreux Ruest, madame Pitre et Albert Guay. Généreux Ruest nous dit dans son témoignage qu’il a mis en collection son compte contre Guay à la période de l’accident, et madame Pitre nous dit elle-même : « en revenant de Sept-Îles, Guay me menace de procédures. Il m’a écrit, alors qu’il était à Sept-Îles pour me demander mon argent, disant on va prendre des procédures, et à ce moment-là elle se lève le matin, elle va porter un paquet, et avant elle est allée acheter de la dynamite. Son achat de dynamite, elle dit : « Guay m’a dit qu’il n’a pas le temps ». On sait que Guay est à Québec, qu’il n’a rien à faire, c’est un bijoutier des Sept-Îles. Elle dit : « c’est parce que je suis plus proche, que vous allez m’apporter ça. Un soir Guay est venu le chercher chez Maranda, tout seul, il n’y a personne qui l’a vu ». C’était aussi loin pour aller la chercher que pour aller l’acheter.

Comment peut-elle expliquer qu’à ce moment-là elle ne trouve pas étrange que Guay aille chercher de la dynamite? Elle s’en va chez Samson & Filion, elle prétend que c’est Guay qui lui a demandé d’acheter de la dynamite, puis elle signe le nom de « Madame Côté, Rivière-aux-Pins ». Généreux Ruest nous dit : « moi, je suis déjà allé à Rivière-aux-Pins ». Ce sont des faits. Ce sont des faits.

Elle s’en va avec madame Parent et de toute la conversation il n’est jamais question de Guay, et sur le document qu’elle signe pour de la dynamite, ce n’est pas pour un chocolat, ce n’est pas pour un Laura Secord, ce n’est pas pour une bébelle : c’est pour vingt bâtons de dynamite, dynamite et caps avec lesquels elle va s’en venir dans une autobus, alors que cela aurait pu éclater en n’importe quel temps et que quarante personnes auraient pu mourir là. Elle signe quoi? Elle signe « Madame Côté, de Rivière-aux-Pins ».

« Le matin il m’a remis un paquet, il m’a dit de m’en retourner au Château ». Comment se fait-il que Guay, s’il avait donné rendez-vous à madame Pitre au Château, n’avait qu’à rester là. Nous avons eu le témoignage d’un nommé Cyr, qui est un homme bien honnête, qui est venu nous dire : « j’ai rencontré Guay, qui est un de mes clients, un de mes amis, comme sont tous mes clients ». Il n’est pas intéressé, il est possible qu’il se parjure, il dit : « j’ai rencontré Guay tout bonnement, il a embarqué dans mon char, on a descendu chez Paquet ensemble ». « Dans quel état était Guay à ce moment-là? ». « Tout à fait normal, et il cause d’aller s’établir à Sept-Îles, en disant que les affaires vont assez bien, avec sa petite famille ». Et cela c’est le gars qui à ce moment-là a embarqué sa femme dans un taxi et qu’on prétend que ce serait elle qui aurait été la victime. Mais madame Pitre nous admet elle-même la peine de Guay, elle nous admet qu’il a été très affecté, et madame Pitre, lorsque je lui demande : « vous êtes une belle âme », elle essaie de nous dire qu’elle avait donné de grands conseils à Albert Guay parce qu’à ce moment-là ils s’étaient rencontrés postérieurement chez eux, elle dit qu’il était veuf. Or, si c’était normal, comment la Couronne peut-elle prétendre qu’à l’heure actuelle ce serait un des jalons les plus importants de sa cause, que cette entrevue avec Marie-Ange Robitaille, comment la Couronne peut-elle prétendre à ce moment-ci que Guay a tenté, que Guay a tenté de voir Marie-Ange Robitaille et que ceci constituerait un élément de cette preuve, quand, messieurs, elle-même dit qu’il était veuf à ce moment-là.

On a fait établir avec force détail l’entrevue de Marie-Ange Robitaille et de Guay, mais nous l’avons vu ce qui ressort de cela, Guay qui vient dire tout bonnement : « ça m’a porté une dure claque, ç’a été dur pour moi et ma petite fille, on peut toujours pas se revoir avant cinq ou six mois ». Il a tenté de l’embrasser.

Messieurs, il ne faudrait tout de même pas oublier qu’ils vivaient en concubinage, et que, il est certains faits, lorsqu’on dissocie ce qui peut constituer simplement un fait, un fait humain, d’un fait moral ou mental, qu’à ce moment-là il retrouve sa maîtresse, mais il n’a pas du tout la réaction, comme je vous l’ai exposé, d’un individu qui vient de se débarrasser de son épouse et qui l’a fait pour cette femme-là.

Mais où vous pouvez voir clair, du moins un peu plus, dans le témoignage de madame Pitre, c’est quand contrairement à l’enquête préliminaire où c’était la statue elle vient au procès nous dire, et vous vous en souvenez la scène théâtrale, elle a dit : « il m’a dit c’est la bombe ». Vous vous en souvenez de cela, de la désinvolture de ce témoignage. Guay a dit : « c’est la bombe ». Quand est-ce qu’il y a eu une bombe? Ça n’a jamais été une bombe et Guay s’en va le matin chez madame Pitre, dit à madame Pitre que c’était une bombe et là il lui dit : « c’est fini, là, empoisonnez-vous, suicidez-vous, ouvrez le gaz ou bien prenez le revolver ou bien prenez les pilules et signez-moi un papier. C’est ma faute, je l’ai tuée parce qu’il me devait de l’argent, ou quelque chose de même ». Ce serait la scène qui se serait passée, et à ce moment-là madame Pitre aurait dit, … Guay a dit à madame Pitre : « je l’ai tuée parce qu’il me devait de l’argent ». Elle monte voir son frère Jean-Marie Ruest. Elle va voir son mari, elle lui raconte absolument cet incident-là.

Il faut bien se mettre dans la situation, vous savez. La femme, le matin, qui dit d’abord qu’elle est seule et dès qu’elle a eu la visite de Guay, là Jean-Marie Ruest est dans la maison et là rentre Guay dans la maison. Cet homme-là vient lui dire à ce moment-là : « j’ai tué 23 personnes ». Il vient lui dire : « j’ai commis le crime le plus horrible qu’on puisse concevoir, et le paquet que vous avez porté ce n’était pas une statue, c’était une bombe ». C’est à vous à juger si cela a du bon sens, messieurs les jurés. C’est à vous à juger et à vous demander après comment se fait-il que le même soir Guay arrive là, Guay c’est l’homme qui est venu dire le matin qu’il avait installé une bombe, c’est l’homme qui vient de dire qu’il y a 23 personnes qui sont mortes et c’est de ma faute. Et à ce moment-là il est reçu dans la maison. D’après la déclaration de madame Pitre, Jean-Marie Ruest le sait, son mari le sait. Sont-ils venus rendre témoignage, monsieur Pitre et Jean-Marie Ruest? Est-il venu rendre témoignage monsieur Pitre pour venir confirmer qu’à un moment donné, arrivant avec la dynamite, elle avait garroché [lancé] cela sur le sofa? Un fait de cette importance, monsieur Pitre serait venu rendre témoignage. Vous avez le droit de vous demander, messieurs les jurés, comment il se fait que le soit ou d’après la version de madame Pitre elle-même, Guay serait monté à sa maison, lui a dit : « je viens de déposer une bombe, j’ai tué 23 personnes, empoisonne-toi, empoisonne-toi, ouvre le gaz, à ce moment-là lui dit : « prend les pilules que je t’ai données ».

À ce moment-là, cet homme-là qui non seulement viendra avouer l’un des plus grands crimes de l’histoire, viendrait de demander à la sœur de Jean-Marie Ruest et à l’épouse d’Édouard Pitre de se suicider, il est reçu le soir, ils vont prendre un verre de bière. Jean-Marie Ruest le conduit à la salle des Chevaliers de Colomb. Voilà, messieurs les jurés. Ce sont les faits que vous avez à analyser.

Est-ce que ces faits que nous retrouvons dans les témoignages de Généreux Ruest et de madame Pitre sont consistants avec la culpabilité de Guay ou est-ce qu’ils ouvrent une autre hypothèse? C’est à vous à le décider.

Je vous l’ai dit avant d’analyser ces témoignages, je n’ai pas à porter d’accusations mais il est de mon devoir d’analyser devant vous tous les fats, afin de savoir la vérité, afin que vous sachiez vous, avec les faits qui ont été orientés devant vous, à ce moment-là, vous puissiez décider conformément aux règles de droit, parce que dans une preuve circonstancielle il faut être excessivement prudent, et que vous puissiez agir qu’en autant que tous les faits prouvés sont consistants fatalement avec la culpabilité de l’accusé et inconsistants avec toute autre hypothèse et inconsistants avec toute autre culpabilité.

Mes chers amis, Guay s’est marié, fait établi, depuis sept ou huit ans, pendant tout ce temps-là il est en preuve qu’il a été bon à l’endroit de sa femme. Il est en preuve, du moins il n’y a rien qui prouve le contraire, et si on l’avait eu on l’aurait établi devant vous, qu’il a été un époux, règle normale, modèle, il a eu un enfant. Ils ont eu leur petite fille et quelque temps après il rencontre Marie-Ange Robitaille. À ce moment-là quelles sortes de relations nt existées entre les deux? Et c’est sur cela que vous devez vous baser pour savoir si oui ou non, quel peut être le mobile de ce crime, si crime il y a eu.

Ils se rencontrent deux ou trois fois par mois, au début, une fois par semaine et cela ça s’accentue un peu plus. Ils font des voyages ensemble, ils ont des chicanes. De son aveu même, ce sont des amours excessivement orageux, des amours qui ont des hausses et des baisses. Pendant tout ce temps-là Guay reste chez lui, Guay reste avec son épouse, sauf pour le voyage aux Sept-Îles. Ils ont été constamment ensemble, et à la suite d’une conversation excessivement orageuse à Sept-Îles, Marie-Ange Robitaille s’en vient à Québec. Quels sont les gestes qu’il pose? Il va voir le curé de la paroisse. Voyant le curé de la paroisse, il dit : « appelez donc à Québec qu’il aille la chercher au bateau et une autre fois, elle semble vouloir revenir, et il dit : « demandez donc à son père qu’il la garde ».

Est-ce qu’on peut vous faire croire qu’à ce moment-là ce sont les gestes posés de Guay qui s’en va et demande au curé d’intervenir auprès de la petite fille pour ne pas qu’elle retourne, revient à Québec, amène sa femme aux Sept-Îles, et là qu’est-ce qu’il fait aux Sept-Îles? Il rencontre Fernande Michaud, demande pour s’organiser un logement. Est-ce qu’il a l’intention de faire disparaître son épouse à ce moment-là? Il loue presque un logement à Sept-Îles pour retourner avec son épouse, et à Québec ses relations avec Marie-Ange Robitaille sont terminées. Il ne l’a revue qu’une fois. C’est l’incident de Monte Carlo dont elle nous a parlé.

Dans ces amours illicites, vous devez chercher quel peut être à certains moments le mobile ou l’influence sur certains témoignages. Pourquoi Marie-Ange Robitaille, à ce moment-là, le fait-elle arrêter que le lendemain il part en voyage avec, prétendant qu’elle a peur du revolver, revolver qu’elle admet elle-même qu’il portait presque constamment sur lui et avec lequel elle-même avait tiré?

Pourquoi Marie-Ange Robitaille est-elle venue dire, ou du moins laissé entendre par tout son témoignage que l’accusé l’incarcérait, la séquestrait, la gardait de force? Ça fait deux ans et demi qu’ils ont vécus ensemble. Ils se sont rencontrés. Elle avait juste à prendre un billet de chars pour descendre chez eux. Elle avait juste à prendre un billet de taxi. Toutes les fois qu’ils se sont rencontrés, ils se sont rencontrés ici à Québec et non à Sept-Îles.

Messieurs du jury, je ne crois pas que l’on puisse déduire du témoignage de Marie-Ange Robitaille qu’il est l’homme tel qu’on a voulu le représenter.

Pourquoi s’en allait-elle pas chez elle? Pourquoi ne pas avoir demandé 50$ à son père avant? Qu’est-ce qui la privait de sa liberté? À quel moment l’a-t-il réellement empêchée de s’en aller chez elle? Je comprends que dans des amours orageuses il a pu y avoir certains incidents. Vous devez analyser ces incidents-là, messieurs les jurés, en face des incidents propres et de tous les faits de toute la vie commune de Marie-Ange Robitaille et d’Albert Guay, et cette déduction de penser que Guay la séquestrait, la gardait, cette impression est bien humaine dans les circonstances, et vous comprendrez que je n’ai pas besoin d’insister.

Je crois, messieurs les jurés, que nous avons analysé là ensemble la preuve qui a été établie devant vous. Nous avons vu que l’immense majorité des faits établis ne pouvait ni de loin ni de près avoir un caractère incriminant. Nous avons vu de plus les contradictions flagrantes dans le témoignage de Généreux Ruest et les exposés contraires au bon sens dans le témoignage de madame Pitre.

Quelle est la véritable situation? Ce n’est pas à la défense de l’établir. Il importait que la Couronne établisse hors de tout doute qu’il y a eu meurtre. Il importait que des faits existent, que des faits prouvés ou tentés d’être prouvés, il fallait que vous soyez convaincu d’une façon absolue qu’ils étaient tous consistants les uns envers les autres allant vers la fatalité nécessairement de la culpabilité de l’accusé, et nous prétendons que ceci n’est pas fait, qu’il n’y a aucune hypothèse possible, aucune théorie possible, aucune autre explication possible que celle de la culpabilité de l’accusé.

Eh bien, vous réalisez vous-même, et vous l’avez déjà réalisé qu’il y en a d’autres. Il appartenait à la Couronne de prouver hors de tout doute dans les circonstances la culpabilité de l’accusé.

Messieurs, la Couronne a failli dans sa tâche. Elle a fait tout en son possible. Rien n’a été négligé. Rien, rien n’a été négligé. Les avocats de la Couronne, les membres de la Police provinciale, les membres de la police municipale, les membres de la Police Montée [GRC], les membres du corps de Police du Canadian Pacific Airlines ont tout fait pour tout rechercher les faits. Il n’y a aucun blâme là, vous pouvez en être sûrs. Et vous avez vu comment on est allé chercher des experts jusqu’à Montréal, jusqu’à Vancouver. Rien n’a été négligé. Et malgré que rien n’a été négligé, malgré que rien n’a été mis de côté, malgré qu’on a travaillé au summum pour pouvoir établir la culpabilité de J.-Albert Guay, dans les circonstances, vous pouvez rendre qu’un seul verdict, parce qu’il n’y a pas de manslaughter, c’est le verdict d’acquittement.

Je ne sais pas quel sera votre verdict, mais me permettrez-vous de vous redemander de nouveau de bien analyser avec soin toute la preuve parce que vous ne rendrez pas un verdict dans une cause ordinaire, vous allez rendre un verdict dans une des causes les plus importantes de l’histoire judiciaire de votre pays, me permettrez-vous de vous demander si dans les circonstances vous n’avez pas le doute raisonnable.

Messieurs, si vous condamnez cet homme, un matin il montera gravement assisté d’un prêtre les marches de l’échafaud. Ce matin-là, sachant que c’est le matin de sa pendaison, demandez-vous si vous n’aurez pas une grave hésitation et demandez-vous si dans votre cœur vous n’aurez pas un doute raisonnable?

Il a été un adultère, c’est vrai. Mais cet homme, avec la preuve établie devant la Cour, n’a sûrement pas tué 23 personnes, et si ce matin-là, qui serait le matin de sa pendaison, un autre accident du même genre arrivait, demandez-vous si vous ne vous poseriez pas la question « est-ce que véritablement on a prouvé le meurtre d’une façon absolue et s’il a été prouvé que réellement on a puni les vrais coupables ».

Messieurs, cet homme est la victime de circonstances étranges. Certaines circonstances peuvent avoir un caractère incriminant. Demandez-vous d’abord, où l’on dit la vérité et où l’on cache la vérité et si vous n’avez pas la certitude, sans un doute raisonnable, votre devoir est de l’acquitter parce que non seulement c’est un crime, s’il y a eu crime, mais, comme je vous le disais, ce serait le crime le plus horrible que votre verdict soit influencé par la preuve qui a été mise devant vous, et je suis convaincu d’une chose, c’est que vous acquitterez cet homme à la barre, ainsi que Dieu vous soit en aide.[1]

[1] Il était 12h10 lorsqu’il termina sa plaidoirie. Le juge ajourna alors pour la période du dîner avant que les audiences reprennent avec la plaidoirie de Me Dorion à 14h15.

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