Plaidoirie de Me Jean Bienvenue

Me Jean Bienvenue lors du procès de Léopold Dion, aussi surnommé le "monstre de Pont-Rouge", en 1963.

Me Jean Bienvenue lors du procès de Léopold Dion, aussi surnommé le « monstre de Pont-Rouge », en 1963.

(la plaidoirie de Me Bienvenue lors du procès de Marcel Bernier pour le meurtre de Denise Therrien en 1966 est ici reproduite telle qu’elle apparaît au chapitre 31 de mon livre L’affaire Denise Therrien, une affaire classée, Éditions de l’Apothéose, 2015, 440 p.  Puisque certaines personnes ont remis en cause la qualité de sa plaidoirie, je permet ici d’en juger par vous-mêmes)

Jeudi, 24 février 1966.

[i]Messieurs les jurés, commença Me Jean Bienvenue, vous aussi, vous avez fait des sacrifices. Comme moi et comme celui qui vous parle pendant plusieurs jours, vous avez été tenus loin de vos foyers. Vous avez assisté à de longues séances. Vous avez donné à la conduite de ce procès une attention soutenue. Comme j’ai tenté de le faire, vous avez aussi fait votre devoir. Le mien, mon devoir, il achève et je vous supplie de faire le vôtre jusqu’à la fin suivant le serment que vous avez prêté. Si, messieurs, dans ma plaidoirie il m’arrivait d’exprimer des opinions personnelles, je vous dis que vous n’êtes pas obligés d’en tenir compte. Si dans ma plaidoirie il m’arrivait, en citant des témoignages, des témoins, de faire des erreurs bien involontaires, je vous prie de m’en excuser, de les ignorer, parce que parfois la fatigue est responsable de telles erreurs.

Messieurs, l’accusé qui est devant vous l’est en vertu de l’accusation suivante :

« Le Procureur Général de sa Majesté La Reine, Elizabeth II, pour la Province de Québec, porte la présente accusation formelle, à savoir : que le ou vers le 8 août 1961 dans le district de St-Maurice – non pas à Shawinigan-Sud, non pas au Lac-à-la-Tortue, dans le district de St-Maurice – Marcel Bernier, des cités et district de Montréal, a illégalement projeté et de propos délibéré, tué et assassiné Denise Therrien, âgée de 16 ans de Shawinigan-Sud, le tout contrairement aux dispositions de l’article 202-A et 206 (1) du Code Criminel du Canada et ses amendements en vigueur ».

Je vous dis tout de suite, messieurs, que 206 (1), qui est au bas de l’acte d’accusation, a trait à la sentence qui doit être imposée si un verdict de meurtre qualifié est rendu. Cette sentence-là, ce n’est pas vous qui la rendez, c’est la Cour. Vous n’avez rien à y voir. C’est la responsabilité de la Cour seule. C’est la responsabilité de la loi. Et vous, l’article qui vous intéresse, c’est 202-A, celui qui définit le meurtre qualifié et c’est l’article sur lequel vous, vous aurez à juger. Quant à 206-(1), qui est la sentence, elle ne vous regarde pas. Elle ne me regarde pas[ii].

Vous avez remarqué que dans la lecture de l’acte d’accusation, j’ai lu deux mots : « a illégalement projeté ». Messieurs, la meilleure façon de pouvoir comprendre le mot « projeté », qui est un adjectif, c’est de penser au nom, au substantif, d’où vient cet adjectif. Et le nom c’est le mot « projet »; une chose est projetée, on dit, c’est un projet. Quand vous pensez à un projet, vous pouvez penser, disons, au projet que fait l’un d’entre vous de faire un voyage. Si vous faites le projet de faire un voyage, ça veut dire que le matin même ou la veille ou un mois avant parfois, vous avez fait le projet d’aller en voyage. Par conséquent, vous pouvez penser à préparer, à penser à l’avance, à préméditer, c’est-à-dire méditer à l’avance contrairement à un voyage que subitement l’un de vous, alors qu’il est 10h00 du matin, déciderait de faire sur-le-champ. Il est 10h00, vous êtes près de votre automobile et vous vous dites : « Tiens, je pars et je m’en vais à Montréal ». Et vous partez tout de suite. Vous n’avez pas fait le projet, vous êtes parti sur le coup, immédiatement. Mais si la veille, si à 9h00 le matin, une heure avant, s’il y a un mois, vous avez fait le projet d’aller en voyage, bien là, on dit que votre voyage est un voyage projeté.

Vous avez remarqué aussi, dans l’acte d’accusation, on a employé le mot « et de propos délibéré ». Qu’est-ce que ça veut dire « propos délibéré »? Dans le langage simple, pensez au mot « calcul ». Pensez au mot « pensé », à l’expression « décidé après avoir discuté ou délibéré ». Pensez au mot « réfléchi ». C’est ça le propos délibéré.

Si je fais un geste absolument spontané, absolument irréfléchi, je ne fais pas un geste de propos délibéré. Mais si le geste que je fais, j’y ai songé avant de le faire, j’ai discuté avec moi-même, j’ai médité avec moi-même, j’y ai réfléchi et j’ai décidé en toute connaissance de cause de le faire. Là, je dis « j’ai le propos délibéré ».

Je m’empresse d’ajouter, messieurs, que ce que je viens de dire là devant vous, même si j’ai eu recours à des exemples ou à d’autres mots de langue française, c’est du droit que je viens de discuter devant vous et la Cour, qui, à la fin de ce procès, qui est maître absolu du droit, alors que vous, vous êtes maîtres absolus et indiscutables des faits. La Cour, elle, vous expliquera peut-être ces mots. Et quelles que soient les explications qu’elle vous donne, oubliez les miennes si elles ne concordent pas avec celle de la Cour parce que c’est la Cour qui, en vertu de la loi, a le premier et le dernier mot sur les explications de la loi. Et c’est elle que vous devez écouter et ce sont ses explications que la loi vous force à suivre, et c’est normal.

Au début de cette cause, messieurs, mon collègue Me Lamothe vous a fait l’exposé des faits, vous a expliqué ce que la Couronne entendait prouver, ce que la Couronne tenterait de prouver et le savant président du Tribunal vous a bien dit, « messieurs, ce n’est pas de la preuve ce que va faire Me Lamothe. Vous ne devez pas en tenir compte comme une chose prouvée, c’est simplement une explication à l’avance pour mieux vous aider à suivre les débats de ce que la Couronne et le mot le dit « tentera de prouver ».

Maintenant, messieurs, la preuve est terminée de part et d’autre. La preuve est close généralement. Maintenant, messieurs, arrive ce que j’ai déjà appelé « l’heure de la reddition des comptes ». L’heure où ensemble, si vous voulez bien, nous allons examiner si la Couronne a réussi à prouver hors de tout doute raisonnable les différents éléments de l’acte d’accusation que je viens de vous lire et je vous rappelle, comme j’ai fait en le lisant, que le Procureur Général avait dit dans l’acte d’accusation « le ou vers le 8 août », et dans « le district de St-Maurice », et non pas dans tel village, dans tel rang ou dans telle coulée.

À cette fin, nous allons revivre ensemble, si vous le voulez, le triste récit qui nous a été fait par des témoins, tous sous serment, par des documents, par des photographies, par des objets, depuis dix jours.

Messieurs les jurés, à Shawinigan-Sud vivait en août 1961 la seconde fille d’une famille heureuse de 9 enfants, une jeune fille qui n’avait que 16 ans; une écolière. On nous a dit qu’elle pesait 100 livres, qu’elle mesurait environ 5 pieds et 1 pouce. On nous a dit qu’elle avait les cheveux bruns foncés et on nous a dit qu’elle avait les yeux noirs et sa photographie a été produite sous la cote P-26. C’était Denise Therrien lorsqu’elle vivait.

Le 7 août, sa sœur aînée, Micheline, âgée de 17 ans, a reçu un appel téléphonique à l’endroit où elle travaillait, au Bureau de Placement. Il était environ 14h30, 15h00. Suivant ce qu’elle a cru comprendre, ça lui paraissait être un appel local et non pas interurbain. Quelqu’un a demandé une employée. C’était un homme, dit-elle, ni jeune ni un vieillard, en autant qu’on puisse se fier à la voix. Il s’est nommé Claude Marchand. Elle ne le connaissait pas. Bonenfant, son patron au Bureau de Placement, ne le connaissait pas. Personne, semble-t-il dans la preuve, connaissait ce Claude Marchand qui, le 7 août, voulait avoir une employée.

Ce Claude Marchand parla ensuite à monsieur Bonenfant, qui corrobore ce que dit Micheline quant au nom, quant au sexe de celui qui appelait, quant à la demande d’emploi. Micheline appela sa sœur Denise et lui transmit le message. Environ une heure plus tard, le même Claude Marchand que personne ne connaissait, rappelait. C’était le même nom, dit-elle. Il avait la même voix. Je lui ai donné la réponse de ma sœur Denise.

Vous avez remarqué, messieurs, que la loi ne permettait pas de relater par les témoins ces différentes conversations mais vous aurez pu sans doute, en écoutant la preuve, deviner ce qu’il voulait, ce Claude Marchand, ce qu’il demandait et deviner quelle fut la réponse qu’il a reçue après que Micheline ait parlé à sa sœur. Le soir, chez elle, Micheline en reparle à sa sœur de cette demande et, dit-elle, elle semblait hésiter un peu.

Le 8 août, le matin, elle semblait de bonne humeur. Elle avait son état de santé habituel et elle a mis ce jour-là sa robe préférée, imprimée noir, mauve et vert, confectionnée par sa mère. Des espadrilles à talon bas, à semelle de caoutchouc de velours verts et qu’elle n’avait que depuis le début des vacances. Des bas golf noirs qui allaient au bas des genoux. Elle avait la bourse noire de sa sœur, un set à manucure, un mouchoir, un chapelet de cristal, un porte-monnaie rouge avec des photos à l’intérieur dont la sienne et sa sœur disait que tout cela était en bon état. Rien de ça n’était brûlé ni calciné et elle a dit au sujet de ces photos qu’elle avait l’habitude de marquer son nom ou les noms en arrière.

Micheline l’a vue attendre l’autobus vers 8h30 du matin au restaurant de la Dame Blanche. Elle était seule. Comme sa mère, Micheline connaissait la destination de sa sœur, la destination pour son emploi. Elle savait qu’elle devait revenir vers 16h00. Elle prenait l’autobus qui mène vers Trois-Rivières et qui, comme la preuve l’a établi, passe devant le Motel Caribou et devant le cimetière St-Michel.

Elle devait revenir vers 16h00. Elle n’est jamais revenue. Ils ne l’ont jamais revue vivante. Ils savaient la destination car le soir même du 8 août sa mère, inquiète, angoissée, s’est rendue faire des recherches à l’endroit supposé, soit au deuxième chalet passé le Motel Caribou, le chalet rose, a-t-elle dit. Le chalet qu’elle a indiqué sur le plan P-2 que je vous exhibe comme le chalet de monsieur Boisclair.

Vous avez vu les photographies. Vous avez vu les photos de ce chalet. Vous avez entendu celui qui l’a habité un jour, le deuxième chalet en venant de Shawinigan. Il y avait le premier qui était celui de monsieur Lagacé et le deuxième qui était celui de monsieur Boisclair.

La mère dit qu’elle s’était rendue là, à ce chalet-là, au chalet rose. « Je l’ai trouvé barricadé », dit-elle. Il était barré. Celui du voisin aussi. « Nous avons fait une douzaine de maisons, personne ne l’avait vue ». Personne ne connaissait de Claude Marchand. Les propriétaires de ces chalets qui ont été entendus, Boisclair et Lagacé, ont dit que cet été-là, qu’ils étaient barrés, qu’ils ne les avaient pas occupés.

La mère a dit : « c’est là que j’ai commencé à être plus mal, c’est là que j’ai pensé qu’il s’était passé quelque chose. On s’est fait attraper, je pense qu’il y a quelque chose qui n’est pas normal ». Ce chalet rose, messieurs, ce chalet rose que vous avez vu non loin du golf miniature, en réponse à mes questions, elle a dit : « ce n’est pas très loin du cimetière St-Michel, qui est de l’autre côté du chemin ».

Le père, plus tard, les policiers qui l’ont aidé, les amis, les chercheurs bénévoles ont fouillé, ont enquêté pendant des semaines, pendant des années et ils ne l’ont jamais trouvée vivante ou même morte.

Demandons-nous, messieurs, quelles furent les dernières personnes qui l’ont vue vivante. Demandons-nous quelles sont les dernières personnes qui l’ont vue vivante, Denise Therrien?

Il y a tout d’abord le chauffeur de l’autobus qui l’a reconnue et deux de ses passagers qui, par son habillement l’ont reconnue et qui sont venus témoigner devant vous. Devant ou près du Motel Caribou, elle a parlé au conducteur. Elle semblait hésiter. L’autobus a ralenti; elle a paru désappointée. L’autobus est reparti, elle descendit vers la première maison à droite, la première maison à droite après la courbe suivant ce qu’ont dit les témoins. C’est là où on voit ici un signe rouge, les lettres D.T.[iii], dans cette région-là près de ce que les témoins sont venus devant la Cour appeler le « cordon St-Michel », qui est la limite sud du cimetière et en face ou à peu près, suivant ce que d’autres témoins ont dit de ce cercle rouge qu’un témoin a fait pour indiquer un cimetière d’autos. Près de cet endroit, qui est la limite sud du cimetière qu’on a appelé « le cordon St-Michel ». C’est là, messieurs, qu’elle est débarquée.

Aucun d’eux, chauffeur ou passagers, ne vit d’auto. Aucun d’eux ne vit de véhicule. Aucun d’eux ne vit d’autres humains, homme ou femme sur la route ou près de la route. Elle était seule avec ses 16 ans; seule sur la route; seule près du cimetière; seule près de la limite sud du cimetière; seule près du cordon St-Michel.

On avait vu personne d’autre qu’elle, messieurs, mais quelqu’un qu’on n’a pas vu, caché peut-être quelque part, épiant peut-être quelque part, coupant peut-être du foin, coupant peut-être du gazon, lui, l’avait-il vu? Était-elle bien seule lorsque l’autobus et tout le monde l’a laissée sur la route?

Le chauffeur d’autobus et ses passagers étaient-ils bien les dernières personnes au monde à avoir vu vivante Denise Therrien?

Messieurs, je vous dis non. Je ne décide pas pour vous, je vous dis que non, elles n’étaient pas les dernières personnes. Il en restait au moins une personne après, qui l’avait vue vivante. Son assassin, son meurtrier, celui qui après lui avoir enfoncé le crâne à plusieurs reprises à coups redoublés, avait creusé pour elle une fosse. Il l’avait enfouie morte et sans cercueil dans la terre perdue du rang St-Mathieu, dans ce que vous me permettrez d’appeler « la coulée maudite » du lot 984, parmi les arbres, parmi les branches desséchées, parmi les feuilles mortes.

Là, Denise Therrien, morte à 16 ans, était maintenant seule avec pour tout monument ou pierre tombale le gourdin de bois qui la recouvrait que vous avez vu et produit comme exhibit.

Messieurs les jurés, je requiers votre attention, votre aide. Je vous demande de m’aider à chercher avec vous, dans la preuve, l’identité de ce tueur afin que vous soyez en mesure de rendre un verdict suivant le serment que vous avez prêté.

Le lendemain, le 9 août 1961 vers 8h30 du matin, Micheline reçut ce qui lui parut être encore un téléphone local. C’était le même Claude Marchand qui se nommait et c’était le même timbre de voix. La loi, messieurs, n’a pas permis que nous rapportions la conversation mais elle était angoissée et fâchée. Demandez-vous pourquoi. Rien dans la preuve n’indique, bien au contraire, que le nom de Claude Marchand, celui qui avait appelé deux fois le 7 août pour qui Denise devait travailler, rien n’indique que ce nom-là n’était connu encore du grand public, le 9 août, soit par radio, la télévision ou les journaux. Rien dans la preuve ne l’indique. Micheline avait alors au bout du fil ce même Claude Marchand. À ce moment-là, il parlait. Vous vous demanderez si elle a pu se demander, elle parlait peut-être à l’assassin ou au ravisseur, celui qui avait ravi ou enlevé sa sœur, suivant que cette dernière était déjà morte ou encore vivante et séquestré par lui.

Les jours qui suivirent, vous vous demanderez si c’était, ce n’était pas par cruauté, cynisme ou sadisme pour torturer encore davantage dans leur désespoir, vous qui êtes des pères de famille, pour torturer les époux Therrien. Toujours vers la même heure, vers 9h00 le matin, ils recevaient des appels où on ne parlait pas, seule la musique du poste de Shawinigan jouant au loin dans la pièce d’où on appelait.

Peu de temps après la disparition de sa fille, Henri Therrien s’emporte et demande à qui il avait affaire, il en avait assez de ne parler à personne. Mme Claude Marchand fut la réponse, une voix qu’il a appelée lui, de vulgaire, éraillée, une voix féminine et après sa colère qui lui valut une information ou une nouvelle que la loi ne lui permet pas de vous rappeler, il raccrocha désespéré, angoissé, dévoré par l’inquiétude et en proie au désarroi total que vous pourriez imaginer que vous auriez dans la même situation. Ce devait être, semble-t-il, le dernier de ces appels.

Elle était disparue le mardi et le vendredi après-midi, à l’improviste, Henri Therrien se présenta chez l’accusé, Marcel Bernier, sans avertir, dans le chalet du cimetière St-Michel. Qu’est-ce qu’il fait là? Il cherche son enfant. Bernier sursaute. Bernier, manifestement, est surpris, il est énervé, il manque de s’étouffer en avalant d’une seule bouchée un sandwich qu’il avait dans les mains. Il en échappe des morceaux par terre. Il marche de long en large dans la pièce. Pourquoi? Pourquoi ce trouble? Pourquoi cet énervement? Pourquoi cette nervosité?

Il lui montre, à propos de rien, un espèce de grabat ou un espèce de lit où jadis, lui dit Bernier, il a trouvé l’ex-fossoyeur Dorval mort, les pieds dépassants; si jamais il est vrai que c’est là qu’il était mort, Dorval. La preuve ne l’a jamais révélé.

Tout ce que je viens de raconter n’a pas été nié par qui que ce soit. Pourquoi lui montrer ce grabat où il aurait trouvé quelqu’un de mort? Sur les questions d’Henri Therrien, qui lui demande s’il avait remarqué quelque chose ou vu sa fille à 8h30 du matin, du 8 août ou s’il l’avait vue près du cimetière, il répond d’abord ceci : « je ne pourrais pas rien voir car ce matin-là je coupais du foin sur la limite sud du cimetière ». À cet endroit, messieurs, que d’autres ont décrit comme le « cordon St-Michel », « je ne pouvais », dit-il, « la voir parce que je coupais du foin à cet endroit-là ». Se ravisant aussitôt, et vous vous demanderez pourquoi, il lui dit que non, tous les matins, à cette heure-là il regardait par la fenêtre qui donne sur la route 19 et il n’a rien remarqué. Pourquoi s’est-il ravisé? Demandez-le vous. Ces deux conversations, ces deux remarques, personne ou rien dans la preuve ne les nie.

Pourquoi a-t-il modifié sa version? Serait-ce parce que justement il a réalisé que, comme elle était débarquée sur la route 19, à l’extrémité sud du cimetière, il ne serait pas cru ou pas excusable de ne pas l’avoir vue?

Après cet énervement et ce trouble évident, après ces deux versions contradictoires et c’est une question que je vous invite à poser, lorsque vous délibérerez, Bernier n’a-t-il pas voulu se racheter en poussant et c’est vous qui le déciderez, en poussant le sadisme jusqu’à dire à Henri Therrien que tous les matins il inspectait les fosses fraîchement creusées pour s’assurer que personne, la nuit, n’y aurait enterré le cadavre de sa fille Denise?

Vous vous demanderez la question suivante : le plancher qu’arpentait Bernier nerveusement de long en large, n’était-il pas situé au-dessus même de la cave de terre où 4 ans plus tard son beau-frère Lambert et la police découvraient une fosse, la présence d’une ancienne fosse d’environ 8 pieds de profondeur, par environ 2 pieds et demi de large et d’environ 5 pieds et quelques pouces de long?

Vous vous demanderez, messieurs, à quoi jadis avait servi cette fosse. Pourquoi cette ancienne fosse avait été remplie ensuite, alors qu’il y avait tant d’espace dans le cimetière pour les fosses qui servent à des fins honnêtes?

Rien dans la preuve n’est venu nier ou expliquer quoi que ce soit.

Quel fossoyeur l’avait creusé cette fosse? À quoi avaient servi les deux canisses vides d’huile dont Lambert a dit qu’elles étaient inflammables, qu’elles pouvaient brûler ou faire brûler? Vous a-t-on produit comme exhibit des objets qui portaient, sans l’ombre d’un doute, la preuve, la marque de la calcination et du feu?

Que signifiaient, messieurs, alors les paroles de Bernier au beau-frère de Massicotte, parlant des efforts qu’avaient faits les chercheurs lors des fouilles au cimetière : « Que ce n’était pas comme cela qu’ils la trouveraient ». Que voulaient dire ces paroles de Bernier? Et puisque nous en sommes sur des versions contradictoires de Bernier, sur ce qu’il avait vu ou pas vu, sur ce qu’il avait fait ou pas fait le matin du 8 août entre 8h30 et 9h00, demandez-vous pourquoi, messieurs, pas longtemps après la disparition de Denise, il a dit à Massicotte qu’il était à couper le gazon qu’il avait vu une jeune fille être molestée en vue d’être embarquée de force dans une auto près du golf miniature.

Rien ni personne dans la preuve n’a nié cette conversation.

Demandez-vous pourquoi au lieu de dire à Massicotte, et du moins la preuve ne le révèle pas, pourquoi Bernier ne l’a pas dit à la police, pourquoi Bernier ne l’a pas dit à Henri Therrien lorsqu’il lui a rendu visite ce qu’il avait dit à Massicotte au sujet de l’auto et des gens qui voulaient molester sa fille.

Quelque temps après la disparition de Denise, il dit au curé Grégoire Leblanc que le matin du 8 août il tondait le gazon, qu’il avait vu une jeune fille descendre de l’autobus. Pourquoi ne l’avait-il pas dit à son père? Au même curé Leblanc, quelques secondes après, il change sa version, il lui en donne deux autres qui sont contradictoires, dit le curé Leblanc. Et il dit : « je me rappelle de l’une d’elles, qu’il était dans l’office et non pas au bout du cimetière et qu’il n’avait rien vu ». Se serait-il ravisé, messieurs, pour les mêmes raisons qu’il s’était ravisé en changeant de version avec Henri Therrien?

Pas longtemps après la disparition de Denise Therrien, Bernier montre à Lambert, son beau-frère, l’endroit sur la route où il l’aurait vue le matin du 8 août et il a dit qu’il était facile pour quelqu’un de se cacher dans les broussailles ou dans les talles d’arbres qu’il y avait à l’époque au bord de la route, la tirer hors de la route près du golf miniature.

La Cour, j’en suis sûr, vous parlera de ce que l’on appelle dans le Code Criminel, le rapt ou l’enlèvement. L’enlèvement tout simplement ou l’enlèvement d’une personne du sexe féminin. Je suis sûr que la Cour vous en parlera peut-être en rapport avec la présente accusation de meurtre qualifié.

À ce sujet, le curé Leblanc vous a montré sur le plan, il l’a dessiné lui-même devant vous, en août 1961, il y avait deux boisés épais, a-t-il dit, qui étaient en bordure de la route 19 et puis, depuis Lambert qui a succédé à Bernier, a abattu ou fait disparaître.

Vous vous demanderez ce que voulait dire la phrase de Bernier à Lambert : « qu’il aurait été facile pour quelqu’un de caché ou tapi derrière les broussailles, de la tirer hors de la route ».

Que penser alors, messieurs, comment Denise Therrien est-elle disparue de la route 19 où elle marchait seule sans que personne n’ait vu aucun véhicule au moment où elle est débarquée de l’autobus? Croyez-vous aux miracles, messieurs? Et vous me comprenez, je parle dans une cause de cette nature. Qui l’a enlevée? Qui a commis le rapt? Où se cachait l’assassin? Où était ce matin-là le Claude Marchand qui lui avait donné le rendez-vous avec la mort?

Je vous pose la question. Je vous supplie, messieurs, d’y réfléchir. Les deux versions de Bernier après tout étaient-elles si contradictoires, soit la première où il faisait les foins au cordon St-Michel, celle, la deuxième où un véhicule occupé par quelqu’un l’aurait enlevée, molestée et enlevée de force.

Si c’est lui, où devait-il se placer pour la voir venir sur le chemin sans être vu? Le cordon est-il loin de l’endroit où elle est débarquée? S’il avait un véhicule, si la preuve vous a révélé qu’il avait un véhicule, un camion vert, où pouvait-il l’avoir caché, à cet endroit ou près de cet endroit où le curé vous a dit qu’il y avait un taillis, des arbres et des broussailles?

Bernier a fait un plan, nous a dit l’inspecteur Masson, et il vous a dit l’inspecteur Masson, sous serment, que tout ce qu’il y avait d’écrit ou dessiné sur ce plan qui a été produit comme la pièce P-31, que tout ce qu’il y avait là, sauf ce que lui l’inspecteur Masson avait écrit, c’est-à-dire « le 11 avril 1965 après 17h00 à mon bureau en présence de l’agent Dubé » avec les initiales de Masson, il vous a dit que tout le reste provenait de la main, de l’initiative, de l’écriture, de la pensée de l’accusé.

Vous avez vu ce plan avec moi. On l’a examiné ensemble. Vous avez reconnu ces lieux, vous avez vu ici deux carrés en face ou à peu près de l’entrée du cimetière. Je vous remontre le plan véritable. Vous voyez, messieurs, deux carrés en face ou peu près en front du cimetière, vous les voyez ici. Vous voyez ici au bout de mon doigt, une ligne qui forme angle droit, qui forme une courbe et qui aboutit devant ce carré. Vous vous demanderez si ce carré c’est le chalet Boisclair et vous vous demanderez ce que représente cette ligne qui part soit du chalet Boisclair pour aller au cimetière, soit du cimetière pour aller au chalet Boisclair? C’est une question, messieurs, que vous avez le droit de vous demander parce que cette ligne, elle a été tracée par l’accusé à la barre.

La preuve nous dit que l’automobile, suivant l’une des versions contradictoires, qu’il aurait vue, pourrait-elle être le camion vert, que signifie cette ligne? Si oui, où aurait-elle pu être cachée cette automobile, sans être vue, sinon derrière le boisé épais du curé Leblanc ou sinon près ou sur le terrain du chalet barricadé de Boisclair? Marcel Bernier avait-il du temps libre ce matin-là? Avait-il de l’oisiveté ce matin-là ou alors devait-il travailler à ensevelir des défunts ordinaires, dans l’exercice de son métier de fossoyeur?

Le curé Leblanc, registre en mains, a répondu pour vous à cette question. La seule funérailles ou sépulture qu’il y a eue au cours des jours en question, fut celle d’un bébé, d’un enfant l’après-midi du 8 août et selon lui, étant donné la durée du service, Bernier n’avait pas à être près de la fosse avant 16h00 ou 16h30. Qu’avait-il à faire entre 8h00 et 16h00? Qu’est-ce que la preuve a révélé à ce sujet?

Quel effet, quelle réaction, cette visite surprise de Henri Therrien que les soupçons avaient enfin conduit peut-être, vous vous le demanderez, au bon endroit, le vendredi lorsqu’il est allé au chalet du cimetière, quelle réaction cela a-t-il provoquée chez l’accusé?

Je vous invite à vous le demander. Je ne veux pas décider pour vous. Est-ce que cela a provoqué une réaction de prudence, une réaction de prévention qui nous fait aller au-devant des coups, une réaction d’hypocrite, une réaction de sadisme, quasi diabolique? Je n’affirme rien, je vous pose des questions. Réaction comme lorsque la visite de monsieur Therrien a eu lieu, qui lui avait parlé qu’il visitait toutes les fosses, est-ce ça la réaction qu’il a eue?

Des témoins sont venus vous répondre « peut-être » à ces questions. Deux jours, c’était le vendredi, la visite au cimetière, deux jours lui ont suffi pour répondre lui-même aux questions que je viens de vous poser et pour ne pas vous induire en erreur, j’aime mieux, messieurs, parce que c’est important, relire le témoignage au texte.

(Me Bienvenue relut l’extrait du témoignage de Madame Therrien au moment où elle racontait la visite de Bernier chez elle, le premier dimanche suivant la disparition de sa fille.)

Voilà, messieurs les jurés, la réaction de Bernier deux jours après la visite qu’a fait le père de Denise Therrien. Madame Angers, la belle-mère de Bernier, elle aussi a témoigné et je lis dans le texte. (Me Bienvenue relut ici l’extrait du témoignage de Mme Angers lorsqu’elle racontait la même visite à bord de la camionnette de son gendre, et ne manqua pas de souligner que Bernier avait dit aux parents que la disparue avait retirée de l’argent de la banque avant de partir).

Qu’est-ce que ça peut faire comme réaction à un père, une fille de 16 ans, l’idée ou la suggestion qu’à 16 ans elle a retiré son argent de la banque, qu’elle est partie? Elle part pour où, une fille de 16 ans qui retira son argent de la banque? Faire croire à de pauvres parents que leur fille était partie à l’aventure, faire la vie, s’amuser? Je ne l’affirme pas, je vous le demande et je vous demande qu’est-ce qu’il recherchait, lui, comme but.

Croyant naïvement qu’un père et une mère angoissés oublieraient si facilement une enfant disparue, et leurs soupçons. Messieurs, ce n’est pas de l’argent qu’elle avait avec elle. Le père l’a dit. Ce n’est pas de l’argent qu’elle avait avec elle. L’argent, elle l’avait laissé chez elle. Une écolière n’a pas d’argent à la banque. Ce qu’elle avait avec elle, messieurs, c’est ce qui a été produit comme exhibit, qu’elle avait avec elle, Denise Therrien, dont l’accusé voulait faire croire aux parents qu’elle avait, … pardon. Qu’il avait su qu’elle avait vidé son compte de banque. Tirez vos conclusions. (À ce moment précis, selon les notes sténographiques, Me Bienvenue montra aux jurés le chapelet)

Monsieur Therrien, qui a témoigné, a confirmé cela que l’autre lui avait dit : « si vous avez des nouvelles, donnez m’en ». Pourquoi Bernier, l’accusé à la barre, pourquoi voulait-il avoir de Therrien des nouvelles? Pourquoi était-il si intéressé? Demandez-vous la question. Monsieur Therrien a témoigné, il a donné à peu près la même version, sauf au lieu de dire, au meilleur de son souvenir à lui « christ d’écoeurant », il a dit : « christ de chien » ou « d’enfant de chienne ».

Vous vous demanderez, messieurs, au sujet de ces paroles de celui que vous aurez à juger, s’il est vrai le dicton qui dit « la bouche parle de l’abondance du cœur ».

Et alors, messieurs les jurés, que dans une cause de meurtre, on sache de la bouche même de l’accusé à la barre, ce qu’il pense lui, de celui qui a commis l’acte dont on l’accuse. Il est rare que l’on voit ça dans une cause de meurtre et vous, vous pouvez vous demander si c’est rare que l’on connaisse de celui même que vous avez à juger ce qu’il pense, lui, de l’auteur du crime dont on l’accuse, lui.

Il est rare et vous vous demanderez à ce moment-là quand il reconnaît par les propos qu’il a tenus, comment il a décrit celui qui a fait cet acte. Pourquoi, comme avec le curé Leblanc, comme avec Massicotte, comme avec Lambert et comme avec Henri Therrien deux jours avant au cimetière, il change si vite sa version? La première chose qu’il dit : il a su qu’elle était partie avec de l’argent, indiquant évidemment qu’elle était partie de son plein gré et de sa propre initiative.

Alors, à ce moment-là, il n’y a pas d’écœurant, il n’y a pas de chien, mais une seconde après, alors qu’il vient de dire qu’il a su qu’elle était partie avec son argent, c’est-à-dire pour les motifs que vous devinez, il s’empresse de corriger et de dire les paroles que je ne veux plus employer au sujet de celui qui avait fait une chose de même, indiquant alors que loin de partir de sa propre initiative, elle était quoi? Enlevée? Victime d’un rapt? Tourmentée? Violée? Tuée? Demandez-vous ce que ça voulait dire que l’écœurant qui avait [fait] une chose de même, car, messieurs, si un homme qui s’empare d’une écolière de 16 ans, que la preuve ne révèle pas que c’était pour la voler ou qu’il l’a volée, demandez-vous dans quel autre sale dessein s’empare-t-on d’une écolière de 16 ans? Alors que personne ne savait, qui, quand, pourquoi, comment, où, ou par qui elle était disparue, comment lui le savait-il?

N’était-ce pas comme lorsque nous faisons une visite de sympathie, à une famille qui est affligée par un décès? En fait, n’était-il pas le premier à offrir ses sympathies à sa famille, 4 ans avant que le reste de la population, devant la certitude acquise de sa mort, faisant suite à la découverte du cadavre suivi de son service funèbre? Avant, dis-je, que le reste de la population témoigne, elle, ses véritables condoléances à la famille Therrien?

(Me Bienvenue relut alors l’extrait du témoignage de Mme Angers pour rappeler l’épisode où son gendre vociférait contre les policiers en plus de les avoir défié d’apporter des preuves)

Messieurs, c’est ce que nous avons tenté de faire depuis 10 jours. C’est ce que nous avons tenté de lui amener ce qu’il demandait, lui, qui appelait « les chiens de policiers ».

(Après avoir relu la partie du témoignage où Mme Angers parlait du fait que Bernier lui avait mentionné la présence d’une voiture noire au matin de la disparition, Me Bienvenue s’adressa à nouveau aux membres du jury).

La loi ne permettait pas qu’elle dise ce qu’elle avait pensé, mais vous, vous pouvez y penser. Bernier était très nerveux. Il était troublé le vendredi au chalet lors de la visite surprise que lui a faite Henri Therrien. Déjà il avait échappé la phrase au sujet des chercheurs qui s’y prenaient mal. Il y avait déjà, peut-être, vous vous le demanderez, une fosse sous le plancher, déjà il avait fait une allusion inexplicable au lit ou grabat où il aurait vu un mort.

L’accusation ne dit pas, messieurs, que c’était le 8 août qu’il l’a tuée, mais le ou vers le 8 août dans le district comme je l’ai déjà dit, et non pas tel endroit au Lac-à-la-Tortue.

(La Cour prit alors la décision d’ajourner quelques minutes pour « sérer la sale », après quoi Me Bienvenue put reprendre et terminer sa plaidoirie)

Messieurs les jurés, je venais de vous souligner que l’acte d’accusation disait, le ou vers le 8 août[iv] et disait dans le district de St-Maurice. Je vous pose la question et posez-vous-la. Est-elle morte le jour même et si oui, à quelle heure? Si elle est morte le jour même, à quelle heure est-elle morte? Un témoin muet, un témoin qui n’a pas besoin d’être assermenté, mais qui est un témoin bien éloquent; une simple montre était arrêté à 3h27 du jour ou 3h27 de la nuit? La montre ne peut pas parler, mais il est une chose sûre et certaine, c’est que lorsque Denise a été morte, sa main droite n’était plus en mesure de remonter la montre sur son poignet gauche, 3h27. La preuve indique que la sépulture du bébé n’a eu lieu qu’à 16h00 ou 16h30. Rien dans la preuve n’indique, rien dans la preuve n’est venu vous dire que Bernier avait été dérangé par des visiteurs ou qui que ce soit entre 8h30 du matin et 16h00 cet après-midi-là dans sa cabane ou ailleurs. Qu’est-ce qu’il lui a fait dans sa cabane? Le grabat qu’il a montré avec insistance au père de Denise Therrien avait-il servi à quelque chose? Avait-il servi, vous vous le demanderez, à des desseins criminels ou répugnants? L’ancienne fosse, messieurs, qui est en preuve, une ancienne fosse, était-elle creusée à l’avance, le 8 août?

Vous avez le droit de vous le demander. Était-ce, et je vous questionne, je n’affirme rien devant vous, était-ce une fosse temporaire pour ne pas avoir, si cadavre il y avait dedans, pour ne pas avoir à sortir ce cadavre en pleine clarté le jour même où on l’y avait placé avant les funérailles de 16h00? C’est une question.

Et ne fallait-il pas, plus tard, alors que les fouilles s’intensifiaient, alors que les soupçons lourds pesaient davantage, alors qu’on avait eu la visite au cimetière du père et des chercheurs, ne devenait-il pas justement lourd ce cadavre, s’il est là qu’il était, et ne fallait-il pas le transporter ailleurs?

Pourquoi marchait-on de long en large si nerveusement lorsque le père était là?

Madame Angers répond peut-être à la question que je viens de vous poser. Madame Angers, qui est la belle-mère de l’accusé et je lis dans le texte. (Me Bienvenue lut, textuellement, l’extrait de l’interrogatoire où elle racontait la période des Fêtes de 1962 où Bernier lui était apparu plus calme et où il avait dit être le seul à savoir où se trouvait Denise, ajoutant qu’il parlerait seulement sur son lit de mort ou au moment d’être assuré de mourir.)

Vous vous demanderez, messieurs, s’il n’a pas été téméraire de dire qu’il attendrait son lit de mort pour dire où elle était. Lorsqu’on a produit devant vous la pièce P-29, le plan écrit, dessiné de la main même de l’accusé, le plan où il a marqué d’un « X » le mot « elle », le plan où il a écrit au bas « la tête du côté de l’étang, profondeur un pied », avec le dessin de la clairière et tout ce que vous avez vu dessus. (Il lut alors l’extrait du témoignage où Mme Angers disait que Bernier était sobre au moment de lui dire « il y a seulement vous autres qui le sait »).

Demandez-vous, messieurs, si après avoir dit cette phrase que vous seuls aurez le droit d’apprécier, demandez-vous ce que ça voulait dire, à sa femme et à sa belle-mère. « Il y a seulement vous autres qui le savez ». Et après avoir dit « je ne le dirai que sur mon lit de mort », était-ce des menaces voilées? Était-ce une invitation à se la boucler, à se la fermer? Il appartient à vous d’en décider.

Posez-vous alors la question : Quand, si elle n’a pas été ensevelie le 8 août dans la coulée, quand a-t-on transporté là sa dépouille?

Même en novembre ou en décembre, messieurs, quand le sol est rendu plus dur par les premières gelées, le travail de creusage est-il tellement plus difficile pour quelqu’un qui est fossoyeur de profession?

D’ailleurs, la fosse de la coulée avait-elle 6 ou 7 pieds de profondeur comme les autres fosses que creusait Bernier ou si elle n’avait qu’un pied comme la preuve l’a révélé?

Les objets qui ont été trouvés dans le cimetière, à demi calcinés, étaient avec un journal à demi calciné en date du 2 septembre. Le cadavre et les objets ont-ils été enfouis et enterrés le même jour? Demandez-vous la question et s’il l’a enterrée, elle, le 8 août, pourquoi a-t-il attendu au moins, je dis bien au moins, au 2 septembre pour enterrer à leur tour les derniers objets qu’elle avait sur elle et sur les indications de qui ont été trouvés les objets? Le petit porte-monnaie rouge dans lequel il y en avait plus de photos, ni de Denise ni d’autre. Où sont-elles allées alors, qu’est-ce que l’on en a fait?

Messieurs, si nous trouvons ce Claude Marchand avec tout ce que la preuve a révélé, je vous demande la question : allons-nous trouver l’assassin? Allons-nous trouver si c’est lui qui a appelé et si vous voulez, on va laisser le nom du Seigneur de côté, on l’a assez entendu, je ne veux pas le mêler à l’expression qu’il a employée, mais si on trouve Claude Marchand, allons-nous trouver l’assassin? Allons-nous trouver celui que lui a appelé « l’écoeurant » ou « le chien qui a fait une chose de même »?

Personne ne le connaissait le vrai Claude Marchand ou alors quelqu’un dans cette Cour au moment où je vous parle, le connaissait-il, lui, le Claude Marchand le 7 août, le 8 août, le 9 août et les jours qui ont suivi? Deux Claude Marchand sont venus devant vous, sous serment, tous les deux. L’un d’eux restait sur la rue St-Prosper, il est père de famille. Il jure sur la Bible qu’il ne connait pas et qu’il n’a jamais connu Bernier, qu’il n’a jamais demandé de bonne ou de gardienne d’enfants, le 8 août ou le 7 août 1961.

Ce fait n’est pas nié ni contredit par personne.

Un autre Claude Marchand, tout jeune celui-là, qui n’avait pas de femme et d’enfants en 1961, qui demeurait à 2003 St-Laurent, Shawinigan. En 1961, dit-il, « Bernier demeurait de biais avec mes parents sur la même rue St-Laurent. Il connaissait mon père, il venait parfois chez nous ». Il pouvait probablement ou il y avait de toute apparence des chances qu’il sache son prénom. « Je jouais », il était tellement vieux qu’il jouait, dit-il, « à la balle dans la rue et lorsque nous jouions à la balle, mes copains m’appelaient par mon prénom ».

Un jour de juillet, dont il ne peut se rappeler, quelques semaines avant la disparition de Denise Therrien, quelques semaines tout au plus, Bernier vient le chercher et lui demande pour travailler pour lui, ce qu’il fit de 10h00 du matin jusqu’à vers 15h00 de l’après-midi. Quel était ce travail compliqué, ce travail requérant beaucoup d’effort que Bernier exigeait de lui? « Reste assis dans le bureau et répond au téléphone ». Il y en a eu qu’un téléphone et on raccroche.

Combien l’a-t-il payé pour ça? Si je fais une erreur, messieurs, oubliez-la. Je vous l’ai demandé au début de ma plaidoirie, comme tout ce que j’ai pu dire, si ma mémoire est fidèle, de 5.00$ à 10.00$. Un jeune pour répondre à un téléphone, il avait été bien payé. Pourquoi Bernier avait-il besoin de lui ce jour-là? Quelques semaines avant la disparition de la petite Therrien? Demandez-vous-le.

Si c’est une question que je vous pose, si Bernier, à ce moment-là, selon vous, l’avait engagé ou embauché, si bien payé en prévision d’un crime ou d’un meurtre futur, en vue d’avoir un alibi plus tard, si jamais les policiers venaient demander qui était Claude Marchand, le connaît-on? Reste-t-il près du cimetière? Si vous croyez qu’il a fait cela pour pouvoir plus tard, un jour, dire « adressez-vous à lui, c’est lui qui un jour, Claude Marchand a travaillé pour moi ».

Si vous croyez, messieurs, qu’il a fait cela en prévision de commettre le meurtre qu’on lui reproche, et vous vous demanderez quel nom a employé celui qui a appelé, et qui a poussé la torture morale jusqu’à appeler après la disparition, si vous croyez, messieurs, que c’était partie de son plan, que c’était partie de la préméditation, que c’était partie du projet dont je vous ai parlé, et si vous en êtes convaincu, comme l’expliquera la Cour, pas seulement cela mais du reste, hors de tout doute raisonnable, demandez-vous si dès ce moment le meurtre qualifié n’était pas déjà commis dans le cœur de celui qui est derrière moi.

Est-ce que le truc a réussi? Est-ce que le truc d’embaucher Claude Marchand et de se servir de son nom a réussi? Posez-vous la question. Demandez-vous si la question n’est pas oui? Il a réussi. Combien de temps, combien d’années? 4 ans? A-t-il fallu afin que l’on trouve et la victime et l’accusé et celui qui avait employé le nom de Claude Marchand?

Vous savez, messieurs, si un étranger, et je sors de la preuve, ce n’est qu’un exemple. Si un étranger, un type que personne ne connaît dans la région, vient le soir, ramasse sur la route le soir, dans sa voiture, amène de force une jeune fille, la viole ou attente à sa pudeur, le soir, lui qui n’est pas connu, la laisse ensuite sur le chemin dans la forêt, la laisse vivre, cela peut être une chose normale. Il y a peu de chances qu’on le reconnaisse plus tard, que sa victime le reconnaisse plus tard, lui, cet étranger, qui un soir en a fait son objet.

Mais si on est gardien, connu, du cimetière St-Michel, connu de la population, si par surcroît dans l’offre ou la demande d’emploi, on a mentionné un endroit situé tout près ou à proximité du même cimetière St-Michel, si c’est de jour qu’un appel local au lieu de l’étranger dont je parlais, fait, ce qui, peut-être, a été fait, posez-vous la question. Celui qui a fait cela peut-il se payer le luxe de la laisser vivre parce que ceux qui vivent peuvent parler et si elle parle, on peut être puni. Mais, les morts ne parlent pas.

Posez-vous cette question.

Vous vous demanderez alors ce Claude Marchand, au moment où je vous parle, messieurs tous et chacun de vous, ce Claude Marchand que personne ne connaissait, est-il ici dans cette Cour? S’il est ici dans cette Cour, c’est à vous qu’il appartient de le décider. Est-il là, là-bas, devant vous et si c’est lui qui est là devant vous, si vous dites oui, est-ce de lui, est-ce de ce Claude Marchand qui serait là devant vous, est-ce de lui, de lui-même, Bernier, en parlant à monsieur Therrien et à sa femme, le dimanche a dit que ça prenait un écœurant et un chien pour avoir fait une chose pareille? Posez-vous la question.

De la découverte du cadavre, vous savez ce que la preuve a révélé, vous avez entendu monsieur Duchemin; vous avez entendu monsieur Cossette qui vous ont expliqué en quel endroit éloigné et en dehors de toute civilisation, là où les cris ne peuvent être entendus, là, où il n’y a pas de trafic. Ils vous ont expliqué à quel endroit elle avait été trouvée et vous vous demanderez, je vous le demande à nouveau, si c’est bien à l’endroit indiqué par l’accusé sur le plan produit comme pièce P-29.

Qui d’autre que l’assassin pouvait conduire les policiers à l’endroit où elle était enterrée, qui d’autres que le meurtrier pouvait conduire les policiers à l’endroit où étaient les objets?

Vous vous rappelez ce qu’a dit Labissonnière lorsqu’il a parlé aux cellules à Bernier. Bien, Bernier lui disait qu’il s’en souvenait plus ou moins après 3 ou 4 ans, et Labissonnière qui lui disait : « alors, comment se fait-il que tu es allé les conduire-là ». Bernier me répondit, dit-il, « je trouverai une explication, à titre d’exemple, si on trouve dans ta cour un objet, est-ce que ça veut dire que c’est toi qui l’a enfoui là? » ».

Vous vous demanderez si le rang St-Mathieu dans cette coulée maudite dont j’ai parlé, si c’était près de la cour de Bernier? Posez-vous la question.

Labissonnière, dont je viens de parler, il a témoigné. Bernier, si c’est lui le coupable, si vous en venez à la conclusion que c’est lui l’assassin, si vous en venez à la conclusion qu’il a tendu un piège ou une embûche ou une trappe ou un traquenard à Denise Therrien, vous vous demanderez s’il n’a pas connu le même sort lorsque la police, et il ne s’en est pas caché, Labissonnière lui a tendu à lui aussi un piège, un traquenard ou un stratagème?

La justice, parfois, messieurs, a le bras long. « Il m’a avoué qu’il l’avait tué. Il m’a avoué qu’il l’avait tuée. » Vous vous rappelez, messieurs, lorsque chacun de vous a été assermenté comme juré, on vous a lu la formule « accusé, regardez le juré, juré regardez l’accusé ». … On vous ordonnait de le regarder. Vous aviez le droit de le regarder pendant tout le procès, comme vous avez le droit de le regarder au moment où je vous parle. Le procès se déroule devant l’accusé et devant les jurés. Et c’est leur droit de le regarder, et si vous l’avez regardé lorsque Labissonnière a témoigné, vous en tirerez les conclusions que vous avez pu alors tirer.

Le Dr Valcourt a témoigné. Il a dit qu’elle avait reçu de multiples coups. Il a parlé d’impacts violents. Il a parlé de plusieurs fractures à l’aide, dit-il, d’un objet contondant, soit un gourdin. Il a donné des exemples soit un gourdin, soit un bâton, soit un tuyau et vous vous rappelez que sur certaines d’entre elles, il en est même une où on voit l’air libre qui passe de part en part du crâne, vous les avez vues, messieurs. Nous les avons vues.

Pourquoi il vous a parlé de la gravité de ces fractures de ce qu’elles causent dans le cerveau. Pourquoi, s’est-il acharné? Pourquoi tant de coups? En fallait-il tellement pour la tuer?

Et alors, je vous pose la question, quand je vous parlais de « propos délibéré », quand je vous parle de « l’acte réfléchi », croyez-vous qu’un des coups qui a fait le premier des trous ou la première des cassures ou fractures que vous voyez là, n’était pas suffisant pour la faire mourir? Se sont-ils tous donnés pendant la même fraction de seconde, ces nombreux coups? Pourquoi s’être acharné? Voulait-on seulement la blesser ou si on voulait qu’elle meure?

Si vous croyez, messieurs, qu’on s’est acharné à frapper et à bûcher dessus avec un objet que je ne connais pas, vous vous demanderez si à ce moment-là on avait le « propos délibéré », si on pensait à ce que l’on faisait, si on voulait la tuer ou si on voulait seulement l’engourdir ou la blesser légèrement. Je vous pose la question.

L’identification de la montre, les objets, du linge, vous y avez assisté. C’est pénible. Le Dr Valcourt vous a dit qu’un bas était roulé à la cheville. Le Dr Valcourt vous a dit, les photos vous ont dit qu’un des souliers n’était plus dans son pied. Le Dr Valcourt vous a dit que la crinoline était roulée à la taille. Pourquoi? Qu’est-ce que ça signifie? Et je vous demande une autre question. On a retrouvé tout le linge. Où était la robe? Je vous demande la question. Où était la robe? Où était la robe de Denise Therrien et si elle ne l’avait pas, pourquoi? Demandez-vous la question.

Et vous avez le droit devant les faits, devant la preuve, de tirer vos conclusions et c’est votre devoir, si vous croyez ce que je viens de dire qui indique un assaut, un assaut d’un ordre que je n’ai pas besoin de décrire devant vous avant qu’elle meure. Demandez-vous si elle a dit « oui ». Demandez-vous si elle a dit « non ». Et demandez-vous si elle avait dit « oui », elle, dont on a retrouvé ce qu’elle portait avec elle, demandez-vous si elle avait dit « oui » si nous serions ici, vous et moi, et si lui il serait là où il est. Je vous pose la question.

Quand on l’a vue vivante pour la dernière fois, elle avait 16 ans. Elle était ce qu’on appelle, vous avez peut-être des enfants, elle était ce qu’on appelle le printemps de la vie. Elle était jolie. Qu’est-ce que l’assassin en a fait d’elle, s’il l’a tuée? Qu’est-ce que l’assassin de cette [fille] que vous voyez sur P-26 et l’accusé à la barre avait-il raison, quelques jours après sa disparition de dire que ça prenait un chien ou un écœurant pour avoir fait une chose de même? Répondez à cette question comme à tant d’autres lorsque vous délibérerez.

Je vous dis, messieurs, que si vous êtes convaincus hors de tout doute raisonnable que c’est l’accusé qui a commis le crime dont on l’accuse, lui, qui est devant vous. Je vous dis que si vous êtes convaincus qu’il a commis le crime dont on l’accuse, sujet aux directives que vous donnera la Cour, je vous demande, messieurs, conscient de mes responsabilités, de mon devoir, de rapporter après votre délibéré, je le demande à chacun de vous, un verdict de meurtre qualifié.

La société, messieurs, qui est ici, que je représente devant vous, ne crie pas à la justice. Elle demande justice, un point c’est tout.

De par la Loi, et le juge vous l’expliquera, le cas échéant, si vous deviez comme je vous le demande, rapporter un verdict de meurtre qualifié, de par la Loi, le juge devra à ce moment-là vous demander de délibérer à nouveau afin de savoir si oui ou non vous recommandez Marcel Bernier à la clémence.

Conscient de mes responsabilités, conscient de mon devoir, si vous êtes convaincus hors de tout doute raisonnable qu’il a commis le crime qu’on lui reproche, et si, vous êtes en conséquence, après avoir délibéré, si vous revenez devant cette Cour, dire « coupable de meurtre qualifié », je vous demande, messieurs, en pesant mes paroles, je vous demande à l’avance, au nom de la société, au nom de la société que je représente, de répondre non quand on vous demandera si vous le recommandez à la clémence.

Vous vous demanderez, messieurs, si elle a demandé la clémence un jour dans une cabane ou dans la forêt. Vous vous demanderez si elle en a obtenu de la clémence.

Je vous demande la question et vous y répondrez.

Je vous demande, messieurs, de rendre un verdict sans pitié et sans faiblesse parce que vous vous demanderez, vous, s’il est l’auteur du crime dont on l’accuse. Si lui, il a eu de la pitié ou de la faiblesse. Je vous demande encore, messieurs, et je vous le demande au nom de la société, de ne pas avoir cependant de vengeance. Je vous dis non, vous n’avez pas le droit de rendre un verdict basé sur la vengeance, je vous en supplie.

Rapportez, messieurs, un verdict basé sur votre seule conscience et sur la preuve faite, vous rappelant le serment que vous tous, tous les douze, vous avez prêté au début de cette cause, serment dont vous aurez à répondre un jour. Celui qui est là-haut, qui va tous un jour nous juger, vous jugera aussi et je lui demande de vous donner deux choses qui sont nécessaires pour administrer la justice : la lumière et la force voulue.

[i] La plaidoirie de Me Bienvenue débuta bien évidemment par les remerciements d’usage destinés au juge, à ses confrères, aussi bien son associé Me Lamothe que son adversaire de la défense, tout cela dans le but d’entretenir une courtoisie et un respect qui est de bonne guerre en ce genre de circonstances. Pour alléger le texte, j’ai donc retiré ces premiers paragraphes qui me paraissaient fastidieux. Cependant, le reste du texte contenu dans ce chapitre représente l’intégralité du reste de sa plaidoirie.

[ii] On constate que Me Bienvenue était prudent à propos de l’article 206 puisqu’il ne prononça en aucun temps l’expression « peine de mort » ou « peine capitale » devant les jurés. C’est pourtant ce que prévoyait cet article du Code Criminel, qui fut plus tard abrogé.

[iii] Les lettres D.T., pour Denise Therrien, avaient été inscrites sur le plan pour indiquer l’endroit où l’adolescente était descendue de l’autobus.

[iv] Depuis longtemps, il est de coutume que les actes d’accusation parlent de la date du crime en disant « le ou vers le », même quand le moment précis du crime est connu. Il s’agit d’une précaution visant à éviter les erreurs. Il arrive que cette tendance soit mal interpréter par certains pointilleux.

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