Plaidoirie de Me Noël Dorion – 13 mars 1950

Me Noël Dorion 02

Me Noël Dorion

Plaidoirie de Me Dorion

 

Qu’il plaise à Votre Seigneurie, avec la permission de messieurs les jurés, mes premiers mots seront pour le président du tribunal qui, depuis bientôt trois semaines, avec tant de dignité, de compétence et d’impartialité, a conduit ce procès d’une importance capitale.

Votre Seigneurie, votre présence sur le banc me rappelle, évoque en moi, en mon esprit, un souvenir très précieux.

Il y a bientôt vingt ans, il m’arrivait, pour la première fois dans une cause de cette nature, d’avoir à entreprendre ma carrière devant les Assises criminelles. Et j’ai souvenance que c’est vous-même qui étiez alors président des Assises. Et dès ce moment, la confiance que vous aviez inspirée tant à la défense qu’à la Couronne, l’objectivité avec laquelle vous aviez, comme dans cette cause-ci, conduit les débats, ont été pour ainsi dire pour moi un encouragement dans cette carrière qui débutait, et qui, bientôt, aura le chiffre de vingt ans.

Il y a une raison pour laquelle nous avons été fort heureux, tant les avocats de la défense que les avocats de la Couronne, que ce fut vous, plutôt qu’un autre, qui présidiez ces Assises, c’est parce que vous êtes pour ainsi dire, comme mon savant ami l’a dit ce matin, vous êtes pour ainsi dire un comprimé de ce que représente, dans notre pays et dans notre province, la magistrature. Et messieurs les jurés qui pendant plus de trois semaines ont assisté à ces débats, ont vu avec quelle minutie et avec quels soins la preuve était pour ainsi dire triée afin que rien d’illégal ne se passe, et ils ont pu apprécier qu’ici, au pied de votre tribunal, au pied de votre magistrature, viennent pour ainsi dire mourir les sentiments et les passions.

Tout cela permettra à messieurs les jurés, lorsqu’ils seront de retour dans leur foyer, de conserver un souvenir vivace de la façon dont vous avez présidé ces Assises et qui constitue une leçon et également une garantie de la force, de la conscience et aussi de la bonté de la magistrature dans cette province.

Messieurs les jurés, vous me permettrez bien, avant d’aborder le sujet qui nous occupe, de remercier mes savants amis de la défense, et particulièrement Me Gérard Lévesque des bons mots qu’il a eus à mon endroit ce matin. Je les accueille avec autant plus de joie, que je savais qu’ils partaient d’un bon naturel et qu’ils étaient pour ainsi dire l’expression d’une amitié qui nous lie depuis longtemps.

Lorsque mon savant ami Me Lévesque a accepté d’être le conseil de Me Marcotte, nous savions, nous de la Couronne, que rien ne serait négligé dans la préparation de la défense, et que tous les éléments qui pourraient avoir quelque utilité pour que la lumière, même celle favorable à l’accusé, soit faite, et que tous ces éléments vous soient apportés devant vous.

Ils ont accompli, tous deux, leur tâche avec une confiance remarquable; avec un dévouement inlassable. C’est une autre preuve, messieurs, que dans le [illisible] souvent critiqué et qui a bien mauvaise presse, c’est une autre preuve que le dévouement foisonne que le talent se donne volontiers au secours de l’impuissant et même de celui-là qui est recherché par la justice, et que le Barreau constitue pour tous les justiciables une garantie dont vous garderez à la suite de ce procès, un souvenir impérissable.

Je félicite également mon savant ami de sa plaidoirie, et des efforts qu’il a déployés pour faire ressortir le bon côté de cette cause, si bon côté il y a, et je félicite également Me Marcotte, président du Jeune Barreau de Québec, de la compétence qu’il a apportée dans la préparation de sa cause et aussi dans les contre-interrogatoires qu’il a fait subir aux témoins de la Couronne. vous avez vu que ces messieurs avaient une compétence qui était à la hauteur de la tâche très grande qui leur avait incombé.

Messieurs les jurés, la Couronne a la tâche difficile et compliquée de rechercher, au nom de l’autorité, de rechercher les coupables s’il y en a, et de sévir contre eux, lorsque véritablement ils le méritent.

Dans ce travail, j’ai eu l’assistance et le concours très précieux de mon excellent ami Me Paul Miquelon, et sans lui, inutile de vous dire que la tâche herculéenne qui nous était imposée n’aurait pu être menée à bien. Je le remercie et de nouveau je le félicite de la minutie qu’il a apportée dans l’accomplissement de ses fonctions et de son devoir.

Il y a aussi – parce qu’enfin, les avocats de la Couronne ne peuvent rien sans que des faits ne leur soient apportés – il y a aussi le concours de la police, une autre institution qui, malheureusement, est trop souvent décriée, parce qu’on ne la connait souvent que par le mauvais côté. Elle est obligée de rechercher la vérité, d’inviter les gens ou les témoins à dire la vérité, et spécialement ceux qui ont une propension à cacher quelque chose, et il leur faut faire un travail de géant pour arriver parfois à certains résultats.

Dans l’accomplissement de cette besogne, vous me permettrez bien de féliciter particulièrement le capitaine Matte de la Police provinciale et ses hommes, qui ont travaillé avec intelligence et avec beaucoup de dévouement sous sa haute direction. Vous me permettrez bien également de féliciter et de remercier d’une façon toute particulière, pour le concours si précieux qu’il nous a apporté, monsieur Aimé Guillemette, sous-chef de la Sûreté municipale, assurément l’un des meilleurs limiers que nous ayons dans le district, sinon dans la province de Québec.

Messieurs les jurés, vous avez vu tout au début de ce procès, avec quelle minutie, le choix des douze hommes qui devaient être appelés à juger du sort de l’accusé, avec quelle minutie dis-je, ce choix a été fait.

Notre Loi, qui s’inspire des institutions britanniques, a voulu, en somme, qu’avant de toucher à la liberté d’un homme, et à plus forte raison avant que sa tête ne soit demandée en sacrifice, pour les méfaits dont il a pu être coupable, notre Loi a voulu que ces douze hommes soient choisis parmi un grand nombre d’autres; que la défense ait le privilège de supputer vos consciences, de voir dans votre esprit pour déterminer s’Il n’y aurait pas quelque obstacle à l’œuvre de justice que vous êtes ensuite appelés à entreprendre.

Et c’est de ce choix extrêmement minutieux, de ce travail préalable, que vous êtes sortis, et que vous avez été choisis entre plusieurs autres.

La défense, par conséquent, comme la Couronne, a eu l’impression très nette, tant à cause des réponses que vous avez pu donner dans le temps qu’à cause de la physionomie qui respire les sentiments qui vous animent, la Couronne et la défense ont voulu que ce fut vous, et personne d’autre qui seriez invités à décider du sort de l’accusé. Et depuis que ce choix a été fait, d’un commun accord, eh bien je pense que la défense comme la Couronne, je ne dirais pas seront heureuses, mais peuvent être heureuses que vous soyez ainsi choisis et que ce soit entre vos mains que le sort de l’accusé comme celui de la société soit confié.

D’ailleurs, l’intérêt soutenu que vous avez apporté à nos débats, l’attention que vous avez apportée à chacun des témoignages; attention qui s’est manifestée même pat des questions fort justes et fort à point de quelques-uns d’entre vous; tout cela m’indique que vous allez respecter votre serment, qu’il n’y aura chez vous aucune faiblesse, aucune antipathie, aucune sympathie quelconque et que vous vous en tiendrez à la formule sacrée, au serment que vous avez prêté devant Dieu de prendre un verdict juste et selon la preuve faite devant vous.

Messieurs les jurés, en parlant de preuve, cela m’amène à vous parler de la crédibilité des témoins, parce qu’enfin, si c’est sur la preuve que doit reposer votre verdict, c’est sur une preuve qui vous est apportée par des personnes qui sont, tour à tour, montées dans la boîte aux témoins.

Vous me permettrez bien, à ce propos, de vous rappeler que vous êtes les maîtres absolus des faits, et d’ailleurs, Sa Seigneurie vous l’indiquera dans sa charge, dans ses instructions, il vous appartient à vous de déterminer la preuve qui a été faite, et de voir si cette preuve vous amène à une conclusion quelconque. Et dans ce travail, qui sera le travail de vos délibérations, vous aurez droit de vous demander également si tel témoin, vous ayant apporté certaine preuve, doit être considéré comme un témoin désintéressé ou non.

Dans ses instructions, je le présume, Sa Seigneurie vous indiquera par exemple qu’il peut y avoir des complices dans une cause de cette nature et que le témoignage d’un complice pour être accueilli, ne nécessite pas nécessairement de la corroboration, mais il est important de l’accepter s’il y a certaines circonstances qui viennent, pour ainsi dire, le renforcer, le corroborer.

Là-dessus, vous me permettrez de signaler que le complice, ce serait la personne qui, à la place de Guay, aurait, ou une autre personne qui aurait de bonnes raisons pour que le crime soit commis.

L’article 69 du Code criminel définit les complices en disant qu’ils sont les personnes responsables; qu’ils sont les personnes qui aident, qui conseillent, ou qui excitent quelqu’un à commettre le crime ou qui y participent au même degré que l’auteur même de l’infraction.

Comment déceler si l’on doit accepter ou rejeter le témoignage d’un complice? Là, il suffit de faire appel à vos connaissances de la nature humaine, qui nous avertit qu’une personne qui est mue par un intérêt quelconque ne peut apporter une vérité tout aussi pure que celle que nous apporterait une personne absolument désintéressée.

Quel est son degré d’intérêt? Dans quel sens son intérêt l’a-t-elle dirigée à dire la vérité; à n’en dire qu’une partie, ou à la contrecarrer? Voilà autant de problèmes qui vous sont absolument propres et sur lesquels vous aurez à vous arrêter lorsque viendra le temps d’examiner la preuve.

Il y a une chose cependant dans cette cause-ci, sans entrer tout de suite dans les détails, il y a une chose qu’il ne faudrait pas oublier : les personnes que l’on pourrait suspecter d’être des complices dans le sens que je vous l’ai dit, seraient nécessairement des personnes qui ont été les amis ou les habitués de l’accusé. Et il me vient à l’esprit le vieux proverbe : dis-moi qui tu hantes, je te dirai qui tu es.

En outre de cela, quel intérêt pourrait avoir telle ou telle personne qui aurait participé au même crime; quelle sorte d’intérêt pourrait-elle avoir lorsqu’elle est dans la boîte aux témoins, si ce n’est de minimiser la vérité, d’en diminuer l’éclat, de n’en dire qu’une parcelle, même si cette parcelle peut être racontée contre lui, et de ne pas rapporter tous les faits? Qui en bénéficie sinon l’accusé lui-même, lorsque l’accusé est directement lié à ces demi-vérités que peuvent vous apporter les témoins.

Je vous dis ces choses, messieurs les jurés, parce que je crois, et j’y reviendrai, parce que je crois que c’est là les dispositions d’esprit dans lesquelles il faut être pour juger avec équité une cause; et ce sont aussi les dispositions d’esprit dans lesquelles doit être le procureur de la Couronne lorsqu’il parle aux jurés.

La Couronne n’a pas de cause à gagner. C’est une vieille formule, mais une vieille formule qui doit être exacte et conforme aux faits. La Couronne n’a pas de vengeance à exercer. Le devoir de la Couronne c’est de faire en sorte que l’ordre, que le respect de la société, que la liberté humaine soient sauvegardés, et que la vie des individus ne soit pas laissée entre les mains des malfaiteurs.

Cette preuve, elle revêt, surtout dans les causes criminelles, deux formes bien distinctes : et elle est dite tantôt preuve directe, tantôt preuve indirecte.

La preuve directe, le mot di bien la chose, c’est la preuve qui nous est apportée par un témoin qui a vu ou qui a entendu.

Un vol est commis, et vous êtes là. Vous voyez pénétrer dans l’établissement le voleur, vous l’envoyez sortir avec le fruit de son larcin. C’est ce qu’on appelle la preuve directe.

C’est la preuve la moins fréquente en matière criminelle, pour la bonne raison que tout naturellement, dès le moment où l’on se réduit à commettre un forfait, tout naturellement on cherche à se dissimuler ou à se cacher.

Plus cette dissimulation sera poussée, plus grand généralement sera le criminel et plus grand sera le crime. Plus vous trouverez de dissimulation dans le crime et plus vous trouverez l’hypocrisie dans la personne de celui-là qui le commet. Et c’est pour cela que le législateur a voulu qu’à cela s’ajoute la preuve de circonstance.

Comment le définit, la preuve de circonstance? Mon savant ami a lu une expression heureuse ce matin, quand à ce qui la concerne. La preuve de circonstance serait un faisceau de faits secondaires dont chacun en lui-même n’aurait guère ou à peu près pas de signification; mais lesquels faits, reliés ensemble, constitueraient ce qu’on appelle communément une chaîne qui entoure le coupable, qui le désigne pour ainsi dire, dans tous ses actes. Une chaîne d’où le coupable ne peut plus sortir.

L’honorable juge Cannon, devant qui j’ai eu l’occasion de plaider assez fréquemment, et qui fut pour moi peut-être le plus grand professeur de droit criminel que j’ai connu avait éloquemment illustré sa pensé sur la preuve de circonstance par cet exemple que nous pourrions situer à la campagne.

Vous me permettrez bien de rappeler cet exemple parce qu’il est susceptible de vous guide dans l’étude des faits qui ont été prouvés dans cette cause.

Nous sommes durant l’hiver, et je présume que j’habite une paroisse environnante, disons mon pays de Charlesbourg.

Je suis cultivateur. J’ai laissé le soir à l’écurie mes animaux, mon cheval, et lorsque j’y suis allé vers 21h ou 22h, tout était bien en ordre. J’habite assez loin dans la paroisse où les maisons sont espacées l’une de l’autre. J’ai un voisin qui demeure seul dans sa maison. Le matin, je me lève vers les 4h pour aller faire mon train. Je me dirige vers l’écurie, et je constate soudain la disparition du cheval.

Rien n’indique que le cheval soit parti de lui-même puisque tout est en ordre, le licou est là bien détaché, et la porte était bien fermée la veille. Qu’est-ce qui s’est produit? Je retourne à la porte de l’écurie, tout à coup je regarde et je constate des pistes du cheval qui se dirigent de mon écurie vers l’écurie du voisin. Tout le long de ces pistes, je retrace les pistes d’une personne, d’un homme. Je suis ces deux pistes simultanément et elles me conduisent à l’écurie du voisin.

Je n’entre pas, mais je regarde aux environs de la porte et je constate que les mêmes pistes d’homme qui accompagnaient les pistes du cheval reviennent et se dirigent cette fois vers la maison où vit seul mon voisin.

Je n’ai vu ni le cheval dans l’écurie du voisin, ni l’homme dans la nuit venir chercher mon cheval, le reconduire chez lui et s’en aller ensuite à sa résidence. Mais je peux conclure tout de même, de ces deux pistes, que mon cheval a été volé, qu’on l’a conduit dans l’écurie du voisin et que celui-là qui l’a conduit dans l’écurie du voisin est un monsieur qui s’est dirigé dans la maison où habite seul mon voisin. La conclusion logique s’en dégage.

Eh bien, messieurs les jurés, si j’avais examiné ces deux pistes individuellement, séparément l’une de l’autre, vous conviendrez avec moi que je n’arriverais à aucune espèce de conclusion. J’arrive à cette conclusion bien précise parce que j’ai examiné simultanément les deux pistes et j’en ai conclu que mon cheval a été volé.

Voilà, à mon sens, un exemple qui dénote bien ce qui constitue la preuve de circonstance et qui nous indique en outre comment est-ce qu’il faut examiner les faits qui la constituent.

Dans vos délibérations, je le soumets respectueusement, il vous faudra donc analyser non pas une piste séparément de l’autre, mais tous les faits qui convergent les uns vers les autres et qui précisément, à cause de leur convergence, constituent des chaînons qui vont vous indiquer la solution logique à laquelle vous allez en venir.

Si vous aviez accepté la façon de procéder de mon savant ami ce matin, il vous aurait suffi d’étudier les faits isolément, et de les apprécier. Mais cela ne suffit pas, il faut nécessairement faire la synthèse de tout cela et c’est de la synthèse de tout cela que la vérité a la chance de sortir; vérité d’autant plus évidente que, comme je le disais tout à l’heure, plus un crime est horrible, plus grand est le criminel, plus difficile est sa recherche, sa poursuite et souvent hélas sa condamnation.

Messieurs les jurés, l’acte d’accusation dressé contre Guay est très simple, il réfère à l’article 259 de notre Code criminel. On lui reproche d’avoir délibérément tué sa femme le 9 septembre 1949, alors qu’un avion de la CP Airlines était précipité au Sault-au-Cochon, du haut des airs.

Quelle est la preuve qui vous a été apportée, et est-ce que véritablement dans cette preuve vous avez les éléments qui vous montrent, non seulement qui vous montrent, qui vous autorisent à conclure qu’il est coupable, ou du moins l’un des coupables.

La Couronne, on vous l’a dit, est tenue de faire une preuve hors de tout doute raisonnable. C’est l’expression consacrée de nos tribunaux, et s’il y a un doute raisonnable dans vos esprits, votre devoir et c’est mon devoir comme procureur de la Couronne de vous le rappeler, votre devoir c’est que vous devez en donner le bénéfice du doute à l’accusé. Ce n’est pas un privilège pour lui, c’est un droit.

Doute raisonnable, il est bien difficile de définir une expression aussi simple que celle-là. Mais vous me permettrez bien de vous rappeler la notion que la philosophie nous donnait sur ce point : le doute, c’est l’hésitation de l’esprit entre deux solutions contraires ou opposées. Doute raisonnable, par conséquent doute de la raison.

Un sentiment qui, ainsi par exemple, soit de la grande sympathie, une prévention, un préjugé quelconque, ce ne serait plus un doute raisonnable, puisque les sentiments, par cette expression même doivent être pour ainsi dire dominés par la raison qui elle seule doit être la maîtresse de vos délibérations et de votre verdict.

Messieurs les jurés, est-ce que dans cette cause-ci vous avez une preuve hors de tout doute raisonnable que Guay est responsable de la mort de sa femme? Je n’ai pas l’intention d’insister sur la gravité des événements qui se sont produits le 9 septembre dernier. Il suffira, je crois, d’examiner aussi sommairement la preuve, selon l’illustration que je vous ai fournie tout à l’heure, c’est-à-dire selon la façon dont il faut examiner une preuve de circonstances, et ainsi, tout à l’heure, nous aurons à examiner cette preuve.

S’il vous reste un doute raisonnable, votre obligation, c’est d’en donner le bénéfice à l’accusé et de l’acquitter. Mais si par ailleurs, votre esprit est débarrassé de tout doute, si par ailleurs vous avez dominé vos sentiments, que vous êtes convaincus que Guay est responsable de la mort de sa femme, je présume, étant donné la conscience que vous avez apportée dans ces délibérations, je présume que vous n’aurez aucune hésitation à rendre le verdict qui s’impose.

Au matin du 9 septembre, un avion de la Canadian Pacific Airlines, faisait le circuit ou le service entre Québec et Sept-Îles, avec escale … entre plutôt Montréal et les Sept-Îles, avec escales à Québec et à Baie Comeau, partait de la métropole aux environs de 9h00, ou exactement à 9h00.

À ce moment-là, l’avion avait subi tous les examens habituels. Il avait subi quelques 130 heures auparavant le grand examen supérieur no. 4, où pour ainsi dire on démanche chaque pièce du moteur ou de l’avion pour déterminer s’il n’y a pas quelque faille. Il y avait, semble-t-il, d’autres examens encore, le no. 3, presque aussi important que le no. 4, il avait subi l’examen no. 2 dans les 36 heures qui avaient précédé son départ de Montréal, et en autre de cela, dans la nuit, il avait été inspecté complètement par deux ou trois personnes à qui est dévolu ce soin. Et l’avion, d’après ces gens que vous avez entendus, était en parfait ordre, et pouvait fonctionner normalement, en bonne condition.

C’est donc dans ces circonstances que l’avion quitte l’aéroport de Dorval.

Bien plus, les pilotes chargés de sa gouverne avaient subi les tests, dont vous vous rappelez le détail qui vous a été fourni par monsieur Boisvert, tests éminemment précis et d’une exigence absolue, tests qui démontraient que le capitaine Laurin et monsieur Alexander étaient véritablement aptes à conduire l’avion à bonne destination. Et ici, vous me permettrez bien de m’associer aux paroles fort éloquentes de mon ami, Me Lévesque, à l’endroit de monsieur Laurin et de sa famille. Ce jeune homme était un grand pilote, un pilote qui avait fait sa marque, qui avait toute la confiance des autorités qui lui confiaient le soin de leurs avions, un pilote avec qui on pouvait se sentir en tout sécurité.

Avant le départ, des bagages sont montés à bord. Il y a trois compartiments : l’un à l’arrière, le compartiment no. 3; deux compartiments en avant, l’un à droite, en-dessous des appareils de radio, le compartiment no. 2; et un troisième à gauche, l’autre compartiment, le no. 1. Au départ, et vous avez une preuve non contredite sur ce point, parce que enfin, les hypothèses, soit dit en passant, qui peuvent logiquement ou raisonnablement, qui peuvent nous venir à l’esprit lorsqu’on examine une preuve de circonstance, ne peuvent pas tout de même être en contradiction avec la preuve qui a été faite. Apporter, pour résoudre un problème, des hypothèses en contradiction avec la preuve qui a été faite, c’est mettre de côté la preuve et se violer le serment que l’on prête. Par conséquent, lorsqu’il s’agira d’examiner des hypothèses plausibles et raisonnables autres que celles de la culpabilité de l’accusé il faudra que ce soit des hypothèses qui naissent de la preuve elle-même.

Alors, au départ, les bagages sont situés de la façon suivante : les bagages de Québec dans le compartiment no. 1, c’est-à-dire à gauche en avant, les bagages de Sept-Îles dans le compartiment no. 2 à droite en avant, et les bagages de Baie Comeau dans le compartiment no. 3 à l’arrière.

Et c’est après que ces bagages soient déposés et que les passagers soient montés que décolle l’avion en route vers Québec d’abord.

Au cours du trajet, vous avez la preuve par trois témoins de la façon dont on se comporte. L’hôtesse, à deux ou trois reprises, se dirige vers la chambre des pilotes, et ferme constamment la porte sur elle, tant au retour qu’à l’avant. Aucun déménagement de bagage. D’autant plus que l’on a pris soin, au départ, de placer les poteaux d’aluminium que vous avez vus, de même que les espèces de courroies qui retiennent les bagages à l’intérieur du compartiment.

Et, vous vous rappelez ces trois témoins qui nous ont dit que la température était magnifique, que la conduite paraissait compétente, à tel point que monsieur Fla..iff, en a fait la remarque, et dont vous avez entendu le témoignage, que tout se passait dans l’ordre. Le décollage au début, on prenait soin de ceinturer les passagers, comme il se doit, et selon les indications qui étaient fournies par la lumière, ou par l’affiche lumineuse, et la même chose lorsqu’on est arrivé à Québec.

Par conséquent, rien, ni dans la conduite de l’avion, ni dans la conduite des pilotes, ni dans la conduite de l’hôtesse qui est chargée de voir à ce que chacun soit à sa place, et de voir à ce que chacun obéisse aux ordres qui sont donnés, rien ne laissait présager le terrible dénouement auquel nous allons assister dans quelques minutes.

On arrive à Québec, et là à Québec, l’automobile arrive qui vient du Château Frontenac, dans laquelle ont pris place quatre personnes : une dame Durette, un monsieur Pye, une dame Chapados et ses trois enfants, et une dame J. Albert Guay, épouse de l’accusé.

Les bagages que ces personnes avaient – madame Guay, je tiens à le noter tout de suite, n’avait aucun bagage, malgré que la veille une demoiselle Bergeron, une dame Bergeron, ait entendu de la bouche de l’accusé, chez Ruest, qu’il venait chercher un bagage pour le confier à son épouse qui partait le lendemain. Elle n’avait aucun bagage.

Madame Durette avait cinq pièces de bagage dont le détail – pardon madame Chapados avait cinq pièces de bagage dont deux boîtes de carton et trois porte-manteaux, et le détail, imprécis si vous voulez, mais suffisant, puisqu’il n’est pas contredit, dont le détail nous a été fourni par sa sœur, Mme Chapados.

Évidemment, on imagine difficilement, d’ailleurs, que des personnes voyageant en avion prendraient soin d’apporter avec eux des charges de dynamite, des cadrans, et des piles sèches. Mais peu importe, afin d’éliminer dans vos esprit tout soupçon quelconque, nous avons pris soin de vous faire voir que dans aucune des pièces de bagage qui devaient être placés dans le compartiment no. 1 à Québec, que dans aucune de ces pièces à bagage ne se trouvait l’agent qui avait pu expliquer, ou qui pourrait expliquer plus tard l’explosion. Il en fut ainsi pour madame Durette.

Vous avez entendu le témoignage de mademoiselle Fafard qui a vécu avec elle pendant près de deux mois avant qu’elle parte le matin en question. Et il en fut ainsi pour monsieur Pye.

Vous avez entendu, pour monsieur Pye, deux personnes, dont l’une sa sœur, qui est venu de Aircliff, aux environs de Sherbrooke, et l’autre, un jeune homme qui a fait le trajet de Montréal à Québec, et qui l’a quitté à 20h00 la veille du 9, et enfin, rendu là, ses bagages sont montés dans le compartiment no. 1, je crois que c’est sur une question de monsieur le juré Pouliot, à ce moment-là on a regardé, c’est monsieur Frenette, je pense qui témoigne sur ce point, on a regardé et il n’y avait plus rien dans le compartiment aux bagages no. 1. Tout ce qui était venu en partance de Montréal pour Québec avait été débarqué de là, et par conséquent le compartiment était complètement libre de tout au moment où l’on va déposer le bagage de ces personnes, et en plus quelques objets, quelques autres pièces de bagages dont celui d’un monsieur Hamelin, si j’ai bonne souvenance, et celui de monsieur Lamontagne. Et vous vous rappelez ces deux témoins qui sont venus donner les détails des pièces de bagage qui étaient restées la veille ou l’avant-veille à Québec parce que la charge était trop lourde et que l’on avait monté le 9 au matin dans le compartiment no. 1 en direction de la Baie Comeau ou des Sept-Îles. Et enfin, vous aviez également quelques pièces de bagage venant de Montréal, cette fois trois pièces de bagage, si j’ai bonne souvenance, qui elles, avaient été laissées le 7 à Québec, précisément à cause qu’il y avait une charge trop lourde et qu’on avait monté, le matin du 9 en direction de leur destination. Sur ce point, nous avons fait entendre des témoins pour dire le détail de ces bagages, et d’ailleurs plusieurs de ces bagages ont été retrouvés et identifiés par leur propriétaire même ou les commis de leur propriétaire lorsqu’ils sont venus témoigner.

Incontestablement, messieurs les jurés, à moins qu’il naisse dans vos esprit une hypothèse qui soit contraire à la preuve, incontestablement, dans le faisceau de faits qui ont été prouvés devant vous par des personnes qui n’ont aucune espèce d’intérêt quelconque dans cette cause, il faut en venir à la conclusion que dans aucune de ces pièces de bagage que je viens de vous indiquer, vous ayez un agent quelconque, de la dynamite, ou des piles sèches, ou des cadrans pouvant expliquer la tragédie qui va se produire vingt minutes après le départ de Québec. Mais, il y a un autre bagage qui lui, vous parait louche dès le moment où vous examinez la feuille de route de ce bagage.

Ce paquet, qui est arrivé une heure avant le départ, qui a été apporté par une femme, femme qui ne donne même pas son identité, qui a été pesé, 25 livres, qui a été apporté avec les autres, dans le compartiment no. 1, et qui a été déposé là au su et au vu de Frenette, qui est la dernière personne à avoir vu le compartiment à bagage avant l’explosion qui s’est produite, après quoi les poteaux ont été placés, au témoignage de Frenette, après quoi, les courroies se trouvaient à retenir ce bagage. Qu’est-ce que c’était que ce bagage, le paquet sans identité pesant 25 livres, venant d’un monsieur Delphis Bouchard de St-Siméon, comté de Charlevoix, adressé à monsieur Alfred Plouffe, 180 rue Laval, Baie Comeau?

Vous avez entendu le témoignage de monsieur Delphis Bouchard, et d’une dame Bouchard, de St-Siméon. Ni un ni l’autre n’ont jamais adressé un tel paquet à Québec pour envoyer à Baie Comeau, et ce sont les deux seules personnes de St-Siméon qui portent ce nom.

Pouvez-vous avoir un doute dans l’esprit qu’il s’agit bien des destinataire et d’envoyeur fictif. Bien plus, le destinataire lui-même, on s’en va à Baie Comeau, a 180 rue Laval, et qu’est-ce que l’on trouve là? On trouve le bureau d’une compagnie où jamais n’a vécu une personne du nom d’Alfred Plouffe. Bien plus, le secrétaire trésorier dit : « je n’ai jamais connu de personne de ce nom à la Baie Comeau ».   Peut-il y avoir un doute dans vos esprits, un doute raisonnable, que ce sont là des noms fictifs, que ce paquet, accolé de noms fictifs, est un paquet qui, de sa nature même, à première vue, lorsqu’on sait que ce sont des noms fictifs, comme aujourd’hui, que ce paquet-là est un paquet suspect, un paquet sur lequel nécessairement se déchargent nos soupçons, si véritablement c’est par un tel paquet que l’explosion s’est produite.

Lorsque 10h25 est arrivé, cinq minutes en retard – remarquez bien ce détail, cinq minutes en retard – l’avion décolle à nouveau, et là c’est pour nous l’obscurité, puisque 23 personnes à bord de cet avion, au bout de vingt minutes, tomberont en un instant dans l’éternité.

Messieurs les jurés, qu’est-ce qui s’est produit à Sault-au-Cochon? Il fallait d’abord déterminer la cause de l’accident, si accident il y avait. Sur ce point, vous avez entendu trois témoins en particulier. Je pourrais dire même quatre témoins, monsieur Pépin, en outre trois témoins qui avec pièces à l’appui, sont allés dans les moindre détails pour dire que cette explosion dans le ciel ne peut être attribuable à aucun des organes constitutifs de l’avion, ou à aucune des pièces que transporte l’avion pour fonctionner.

Il y a d’abord une chose qui frappe. Laissons pour un instant les experts de côté. On est à Sault-au-Cochon, les moteurs de l’avion ronflent régulièrement. Tout paraît en ordre. Chacun s’en va vers sa destination. Ce sont des témoins oculaires qui nous le racontent, c’est monsieur Duclos, monsieur Tremblay, ce sont quelques autres que vous avez entendus. Ils ont vu l’avion qui allait régulièrement vers son but, au-dessus de la côte, à quelques 500 pieds du rivage. Et tout à coup, une fumée blanche s’exhale aux environs du compartiment à bagage, du côté gauche, vis-à-vis les deuxième et troisième fenêtres. On comprend que l’avion continuant à décoller, la fumée ne se produira pas nécessairement à l’endroit où l’explosion se fait. C’est normal, c’est logique. Puis soudainement, on entend, ou au même instant, ou à peu près, on entend un bruit sourd, et tous ces gens-là on l’impression ou à peu près d’une explosion de dynamite. Vous allez voir comme le bon sens de nos gens est remarquable. Toutes et chacune de ces quatre personnes-là ont dit qu’elles ont eu à ce moment-là l’impression d’une explosion de dynamite. Et d’ailleurs, l’avion lui-même, nécessairement actionné par ses moteurs continue sa course quelques instants, quelques secondes. On le voit dévier vers la gauche, mais non seulement ça, mais on entend encore les moteurs qui grondent.

Par conséquent, sans même les experts, aucune preuve attestant une preuve [d’un arrêt?] de moteur. Au contraire, au moins deux ou trois témoins disent que les moteurs continuent à gronder après l’explosion.

Mais à quoi est-ce dû?

Laissons encore un instant les experts de côté. Regardons l’avion qui tombe. Cette masse de débris où se mêlent les pièces d’avions aux cadavres mutilés des passagers, et vous n’avez qu’à suivre la trace sur le plan qui vous a été fourni, et vous constatez une chose étrange : c’est que les mêmes pièces qui ont été recueillies sur les lieux, qui provenaient du compartiment à bagage no. 1 sont toutes des pièces qui sont tombées avant la masse même de l’avion. Vous vous rappelez par exemple l’essieu, le clavigraphe, les livres du bord, quatre ou cinq pièces qui ont été produites. On a fait déterminer l’endroit où on les a trouvées, et cet endroit-là va jusqu’à 1500 pieds avant la masse des débris. Qu’est-ce que ça veut dire si ce n’est que la partie qui s’est brisée, l’endroit où l’explosion a eu lieu n’est rien autre chose que le compartiment à bagage no. 1, où se trouvaient ces objets. Et, d’ailleurs, quand on examine les experts, qu’est-ce que les experts nous disent? Trois hommes de science, monsieur Francis, qui fait partie du Canadian Pacific Airlines, monsieur Tennant qui est de la Trans Canada Airlines, sont également confirmés par monsieur Rousseau, indépendant des deux.

Tous les trois, surtout du moins pour les deux premiers, ont examiné les débris de l’avion. Tous les trois ont envisagé les seules hypothèses qui pouvaient naîtrent raisonnablement et logiquement à l’esprit. Tous trois se sont demandés si ça serait par l’alcool, si ça serait par la gazoline, si ça serait par le système hydraulique, si ça serait par l’hydrogène qui se dégage de batteries humides, si ça serait par le monoxide de carbone, et tous les trois unanimement ont dit c’est impossible. Et, d’ailleurs, je suppose qu’il y aurait eu une explosion de gazoline, l’explosion aurait pris naissance où la gazoline passe. Or, les conduits de gazoline qui touchent à l’avion sont en-dessous du plancher ou du moins entre les deux planchers et, l’explosion a pour objet, le mot le dit, de faire éclater, et de faire éclater non pas vers l’intérieur, mais vers l’extérieur.

Or, le plancher de la chambre à bagages, tel qu’il a été démontré par l’expertise, est la partie la plus résistante de l’avion, celle qui est le moins exposée à éclater. C’est cette partie qui a éclaté et le plancher lui-même a éclaté, non pas dans le sens du haut en bas, du bas en haut en haut plutôt, mais dans le sens inverse de l’endroit où passent les conduits de gazoline. Et, d’ailleurs, monsieur Pépin nous l’a dit, si cela avait été de la gazoline, il y aurait eu feu, il y aurait eu fumée. Si cela avait été causé par la gazoline, comment aurait-on pu trouver encore de la gazoline dans les réservoirs; si ça avait été de la gazoline, comment les réservoirs auraient-ils pu, à la manière, par exemple des veines dans un corps humain, apporter l’essence dont on avait besoin pour les moteurs, et comment les moteurs auraient-ils pu continuer à fonctionner après l’explosion?

Et ce qui s’est dit pour la gazoline, s’est dit également pour l’alcool, et d’ailleurs, il n’y avait qu’une petite quantité dont on se servait simplement pour dégivrer les fenêtres ou encore pour déglacer les ailes de l’avion. Pas de fumée, pas de feu, absolument rien qui indique que ce soit l’alcool; bien au contraire, tout indique que ce n’est pas l’alcool, étant donné les éléments qu’on retrouvera plus tard.

Le monoxyde de carbone qui peut se dégager de l’accumulateur – vous m’excuserez messieurs les jurés, je ne suis qu’un profane – mais le témoin nous l’a dit, monsieur Pépin, que pour en arriver à sa force explosive, il faut au moins qu’il y en ait au moins 10% dans l’air de ce gaz. Alors, 1% suffit pour empoisonner des personnes. Vous avez le témoignage du Dr Roussel qui est venu nous dire qu’aucune des quatre personnes qu’il examinées n’était morte avant la chute; par conséquent ces quatre personnes vivaient et si elles vivaient elles ne pouvaient pas avoir été empoisonnées. Et, il en est de même pour les autres; je ne veux pas insister, mais il en est de même pour les autres possibilités d’une explosion due à un agent de l’avion qui, normalement devait y être.

Vous avez, par exemple, le système hydraulique. Or, la canistre qui contenait de ce fluide est restée à peu près intacte. L’explosion commence par faire un déplacement d’air à l’endroit où l’agent est situé; comment imaginer que ce fluide serait resté intacte si véritablement on pouvait lui attribuer l’explosion dont il s’agit?

Pour le bioxyde de carbone, il en est de même. La bouteille est restée intacte et les témoins ajoutent que l’énergie qui pourrait se dégager de pareille bouteille n’est pas suffisant pour causer une explosion de cette nature.

Maintenant, il y a plus, je crois que c’est à cet item que nous nous sommes arrêtés pour faire voir que les brisures qu’on y retrouve vers l’extérieur et non pas vers l’intérieur étaient l’inverse de ce qui se serait produit véritablement c’est ce qui était arrivé.

Il en est de même pour l’accumulateur et les batteries qui se trouvent situées en-dessous du plancher de l’avion et qu’on retrouve à peu près intactes.

La première chose qui aurait explosé c’est cela, et encore là, si c’était cela, évidemment, l’explosion aurait porté sur tout le plancher, et le résultat c’est que le plancher aurait été levé de bas en haut et non pas du haut en bas.

Il en est de même pour les autres petites hypothèses qu’on pourrait risquer.

Monsieur Pépin ajoute à son témoignage, en confirmant le tout du sceau de son expérience vieille de 25 ans, il ajoute également qu’il ne peut pas s’agir ni de poudre noire ni de poudre blanche. La poudre blanche dit-il a plutôt un effet propulsif et, d’ailleurs, vous le savez, on s’en sert pour la fabrication des cartouches, si je suis bien informé, et elle a pour objet de propulser les balles et les plombs qui se trouvent dans une cartouche, et quand à la poudre noire qui d’ailleurs on ne retrouve pas, dit-il, on ne retrouve aucune forme de nitrate comme on en a trouvé dans le cas qui nous occupe. Il dit d’ailleurs que la poudre blanche est une poudre de beaucoup moins de violence que la poudre noire parce que la poudre noire est l’intermédiaire quant à la force détonante avec la poudre blanche. Avec la poudre blanche vous auriez eu de la fumée et du feu.

Il aurait fallu au moins 200 livres de poudre noire pour causer une explosion de cette nature et encore les effets eussent été différents parce qu’il y aurait eu brûlures, feu, et enfin il n’y aurait pas eu la moindre trace de nitrate, et le dommage aurait été tout différent dans ces résultats qu’il ne l’a été dans ce cas-ci.

Par conséquent, messieurs les jurés, on peut s’arrêter un instant ici et dire que nous n’avions dans l’avion rien, absolument rien qui soit propre à l’avion ou qui soit nécessairement à son fonctionnement, absolument rien qui pouvait indiquer que cette chute de l’avion, du haut des airs, était attribuable à un organe quelconque de l’avion ou à des moteurs, ou à la conduite de son pilote, des deux pilotes qui étaient bien vivants au moment de l’explosion, si on s’en rapporte au témoignage du Dr Roussel.

La conclusion qui se dégage alors, hors de tout doute raisonnable, conclusion dont la preuve est absolument positive, c’est que un autre agent est venu se loger dans le compartiment à bagages, absolument étranger à l’avion, agent qui a déclenché cette explosion ou qui l’a produite, agent qui a été cause de la perte de 23 personnes dans cette tragédie.

Quel est cet agent? Avançons un peu plus loin dans la preuve que nous avons faite et vous constaterez que tous les experts s’entendent, c’est à preuve, vous constaterez que l’avion, et vous l’avez vu de vos yeux vu, et non pas simplement par des théories scientifiques, que le siège de l’explosion est nécessairement dans le compartiment à bagages, témoignages de monsieur Francis, de monsieur Tennant, de monsieur Rousseau. Bien plus, cet explosion est due à de la dynamite, témoignage de monsieur Pépin, témoignage de monsieur Péclet, et témoignage de monsieur Gravel. Bien plus, que cette dynamite, au témoignage de monsieur Péclet, ne peut en aucune façon exploser d’elle-même, il faut nécessairement qu’elle soit jointe à un détonateur et que ce détonateur doit être lui-même déclenché pour produire l’explosion.

Le témoignage de Péclet dit qu’il faut que ce soit intimement lié. Ce n’est pas une charge quelconque qu’on a déposée et qu’on devait prendre à Sept-Îles ou à Baie Comeau, mais une charge qui était munie par conséquent d’un détonateur, détonateur qui devait être déclenché par un mécanisme quelconque, sans lequel mécanisme l’explosion ne se serait pas produite.

Ça, c’est en preuve, et c’est une preuve qui ne laisse à l’esprit la possibilité d’aucun doute raisonnable quelconque.

Si vous êtes capables de trouver autre chose que cela dans la preuve, s’il vous est possible d’avoir une hypothèse autre que les faits qui ont été prouvés, parce que ce sont des faits, quand vous voyez les morceaux et les débris qui attestent plus éloquemment que la raison, comment l’explosion s’est produite; ce sont des faits et si vous êtes capable, même en présence de ces faits, de trouver une hypothèse qui soit compatible avec la preuve, c’est la première exigence, qui soit compatible avec l’innocence de l’accusé, vous lui donner ce bénéfice, ce n’est pas simplement un privilège, c’est un droit.

Mais, par ailleurs, cela vous est impossible, si votre esprit immédiatement se refuse devant une preuve aussi accablante, de lui donner tel bénéfice, vous n’avez pas droit en conscience de le faire. Vous retrouvez des traces très nettes de dynamite. C’est incontestable, c’est incontesté par la défense.

Vous retrouverez des traces très nettes de piles sèches à l’endroit même où on retrace les traces de dynamite; c’est incontesté et incontestable. Et, bien plus, grâce à un petit morceau, à une petite pièce, et c’est là, messieurs les jurés, où l’on voit le travail de la Providence dans une affaire aussi horrible que celle-ci; vous retrouvez une piècette [sic] par laquelle, insignifiante en elle-même, qui était restée fixée avec des débris dans un arbre, grâce à laquelle on pourra même déterminer la batterie qui a fait déclencher le mécanisme, d marque Eveready, alors que l’avion ne portait aucune pièce de batterie de ce genre, alors qu’on y emploi des Burgess.

Par conséquent, batterie qui était extérieure à l’avion et enfin, vous aurez ce témoignage impressionnant de monsieur Gravel qui, évidemment, comme un expert sur ce point, dit que de la dynamite, ça se voit et ça se retrouve parce que les débris de piles sèches ça se voit et ça se retrouve, ce sont des faits, ce sont des faits dis-je, ce ne sont pas des opinions.

Vous avez un autre agent que le témoignage impressionnant du Dr Gravel qu’il vient vous signaler de façon pratiquement mathématique, c’est la trajectoire suivie par l’explosion, quand il vient pour ainsi dire, vous montrer du doigt comment est-ce que les éléments constitutifs de la pile sèche et de la dynamite ont été dirigés du côté des passagers à quelques pieds de la chambre à bagages. Et, il affirme, sous son serment, que le point de rayonnement était précisément l’endroit que les experts nous ont indiqué en nous montrant les débris; le compartiment à bagages no. 1 et rien autre chose.

Et quand vous avez examiné les photographies, je conçois sur ce point qu’il a pu exprimer qu’une opinion mais, quand vous examinez les débris, et que vous voyez les petites perforations triées qui correspondent avec les dents d’un système d’horlogerie et que vous voyez à faible distance cette autre perforation faite nécessairement par un élément assez dur et assez résistant comme l’acier, cette autre perforation qui répond à cette espèce de couverture qui sert de caisse de résonnance à un cadran, quand vous voyez tout cela logé pour ainsi dire dans la forme du cadran et que vous retracez dans cette forme du cadran des plombs et correspondant aux plombs dont on se sert pour pivoter le cadran, que vous regardez une photographie et que vous voyez très nettement dessiné par les marques faites par cet objet, très nettement dessinée la forme d’un cadran, et, comme vous le savez, comme disait monsieur Pépin, qu’il est impossible de faire exploser une charge de dynamite sans que la dynamite soit mue par quelque chose, soit par un système d’horlogerie ou un mécanisme du genre que Ruest a fabriqué, est-ce que vous n’êtes pas en mesure de conclure en dehors de tout doute raisonnable quelconque, que l’agent en question qui a produit cette explosion et qui a jeté dans l’éternité 23 personnes, n’est rien autre qu’une charge de dynamite actionnée par un détonateur électrique, lequel est lui-même mu par un système d’horlogerie, sur lequel on avait fixé, on avait fixé dis-je le moment fatidique sur lequel on avait pris soin d’indiquer, ce qui appartient au Créateur, le soin d’indiquer le moment où les 23 personnes devaient être lancées dans l’éternité.

Messieurs les jurés, si vous n’avez pas là une preuve concluante, hors de tout doute raisonnable, indépendamment du reste, sans encore être entré ou avoir pénétré dans les détails des activités de l’accusé, je me demande véritablement qu’est-ce qu’on peut apporter en preuve pour en porter la conviction.

Et ceci nous amène à revenir au paquet dont l’identité est inconnue, paquet d’autant plus suspect qu’il est muni d’une fausse adresse.

Messieurs les jurés, J.-Albert Guay avait sa femme qui était passager parmi les 23 personnes qui sont mortes à Sault-au-Cochon, 20 minutes après le départ de Québec. Il l’avait mariée 7 ans auparavant et depuis deux ou trois ans, il la gardait évidemment chez elle, mais il avait à côté une demoiselle du nom de Marie-Ange Robitaille qu’il était allé cueillir à l’âge de 16 ans et demi dans un restaurant où elle était obligée de travailler. L’âge des illusions, l’âge des amours coupables également et l’âge où tout sourit dans la vie et où on est prêt à tout risquer. Il l’avait rencontrée chez elle d’abord, où il fréquentait une autre personne et, pour dissimuler l’amour qui va naître, ou plutôt les relations qui vont naître, il s’était donné un nom d’emprunt, Roger Anger. Et grâce à ce truc, il a pu, pendant au-delà d’un an et demi, déjouer la surveillance paternelle. Et ça demande un homme d’une certaine habilité car pendant un an et demi il a réussi, d’un commun accord d’ailleurs, avec mademoiselle Robitaille, à cacher son identité d’homme marié, et à déjouer la surveillance du père Robitaille. Les choses vont ainsi jusqu’au moment où, au mois de novembre 1948, si je me rappelle bien, le père apprend de la bouche de sa femme, que le monsieur en question qui se donne pour un célibataire et pour un monsieur Roger Angers n’est autre que J.-Albert Guay.

Scène à la maison, scène de la pauvre petite fille qui est venue nous raconter avec franchise et avec un vieux fond d’honnêteté dont il faut la louer. Est-ce qu’elle ne vous a pas donné l’impression de vous tromper cette fille-là? Est-ce que cette jeune fille qui est venu pour ainsi dire ouvrir le livre de sa vie devant vous, qui a répondu sans charger l’accusé, sans savoir pourquoi, quelle importance tel ou tel petit fait pouvait avoir dans la balance de la justice, est-ce que cette jeune fille, âgée de 17 ans seulement, qui a admis ses amours coupables et qui vous a dit ensuite ses tentatives de retour, est-ce que cette jeune fille ne vous a pas donné l’impression de la franchise et d’un fond d’honnêteté incontestable?

De toute façon, c’est la preuve qui est devant vous. C’est la preuve, vous n’avez pas autre chose, et, alors au mois de novembre 1948, voici que s’est déroulé ces scènes où la pauvre petite fille raconte d’une façon effacée que possible ce qui s’est produit en disant, papa était pas doux doux.

Lorsqu’elle s’en va au restaurant où elle travaille, elle lui raconte le lendemain, à son amant, qui est véritablement son amant, puisque à ce moment-là elle l’aime, et cet amant saisit l’occasion pour l’avoir davantage à lui au lieu de rompre, il trouve que la chicane de la fille avec son père, ou que la dispute que le père a faite à sa fille est une belle occasion pour lui et alors il s’en empare définitivement.

Il prend soin de téléphoner à une dame Pitre, avec qui il est en relations d’affaires depuis 5 ou 6 ans et qu’il sait avoir un logis sur la rue Richelieu. Il lui demande si elle ne pourrait pas recevoir une jeune fille et, le lendemain ou le surlendemain, cette jeune fille se présente, qui n’est autre que celle qui se donnera pendant un bout de temps sous le nom de Nicole Côté.

Je veux bien croire que madame Pitre le savait, mais ce détail n’a guère d’importance, c’est le fait qui compte. Incontestablement cette jeune fille habite rue Richelieu et, c’est à la demande et à la suggestion de Guay et c’est lui qui habituellement la tiendra là, et quand je dis la tiendra là, Guay évitera même de lui remettre une clé et au cas où il lui prendrait fantaisie de s’en aller, ne lui donnera que le stricte nécessaire pour manger, une piastre ou deux piastres à tous les deux jours. Et, la jeune fille, vous l’avez remarqué, était indignée, même encore dans son témoignage, à la seule pensée qu’elle aurait pu accepter … qu’elle aurait vendu son corps et son cœur, tellement qu’elle était désintéressée de l’amour qu’elle lui portait.

Il la tient là pendant un bout de temps et sous prétexte qu’il abandonne son logis pour aller faire son commerce de bijouterie sur la Côte Nord, et, effectivement les paquets arrivent là, et au départ il lui révèle que les affaires ne sont pas sur la Côte Nord mais chez sa sœur.

C’est lui l’homme qui pour sa femme achètera des roses de temps à autre, sa femme sur le cercueil de laquelle dis-je il déposera une crois qu’il veut de cinq pieds de haut, avec au centre un cœur en roses blanches, comme si on pouvait mesurer son deuil et ses sentiment; cette femme était à Québec à ce moment-là. Pourquoi elle plutôt que Marie-Ange Robitaille?

Les jours se passent, la petite fille se sent devenir un être que la société de demain va repousser du pied : la maîtresse avouée et publique d’un homme; elle veut se délivrer de ses griffes et un bon jour elle décide un truc qui vous a peut-être pari naïf, mais pour mesurer ce truc et sa signification, il faudrait se placer dans l’esprit d’une petite fille de 17 à 18 ans et, par conséquent, ce n’est pas avec notre esprit d’âge mûr qu’on peut apprécier la valeur d’un pareil truc. Elle se dit « je suis allée à Montréal avec Guay et sa sœur quelque temps auparavant. De Montréal, j’ai écrit à mes parents et je leur ai fait croire que je travaillais là, à Montréal. Par conséquent, je ne peux pas arriver tout de suite de bic en blanc comme ça, sans avertir mes parents et leur donner un avertissement, surtout que mon père n’est pas doux, doux; sans leur donner l’impression que véritablement je n’étais pas à Montréal ».

Alors, elle imagine ce truc d’emprunter 50$ pour se rendre à Montréal. Ça, c’est un fait incontesté. Et par après, après avoir obtenu les 50$, elle achète un billet à la gare du palais un soir et puis là, elle loue une chambre et se sent presque délivrée. Elle se dit enfin je vais pouvoir sortir de ce milieu antisocial où je suis et, pendant qu’elle attend, on est en train de faire son lit, pendant qu’on est en train de faire son lit, on sonne au compartiment où elle se trouve et croyant que c’est le nègre qui veut l’informer que tout est prêt, elle ouvre, et constate que le nègre c’est lui, l’accusé.

C’est lui, messieurs les jurés, et pour démontrer la puissance d’hypocrisie de cet homme-là, il a dit au monsieur qui était à la gare aux barrières « c’est ma sœur qui se sauve contre le gré de mes parents, elle s’en va ». Il s’empare des bagages et il contraint cette jeune fille à s’en retourner, la faisant passer vis-à-vis du public pour une aventurière qui se cache de ses parents, qui veut les quitter, alors qu’en réalité l’aventurière c’est sa créature à lui et c’est lui qui l’a fait telle quelle. On s’en va, on monte en automobile. Il est décidé à tout. On se dirige jusqu’à une salle de pool à la Basse-Ville, qu’il tient, et puis là elle cherche de nouveau, en dépit de tous ses trucs, elle a essayé de le quitter de nouveau. On est en plein hiver, on au mois de février ou de janvier, si j’ai bonne souvenance, en plein hiver, et cet individu-là lui enlève les chaussures, les souliers, et la laisse dans l’automobile jusqu’au moment où en train de geler, elle consentira à rentrer dans son établissement. Il ne veut pas que la chose se répète et le lendemain, alors qu’elle est sous son contrôle, alors qu’il l’a ressaisie de la façon que je viens de vous dire, il procédera à lui faire des marques qu’elle gardera pendant une couple de semaines afin qu’elle soit la honte du public, si véritablement elle ose encore sortir dans des circonstances comme celle-là.

Voilà l’individu qui est bon pour sa femme, qui lui envoie des fleurs à Pâques et à Noël et signe Albert, l’individu qu’on retrouvera d’ailleurs avec sa femme dans le mois d’août dans les circonstances que je vous décrirai tantôt. À un moment donné, il change de logis dans la dernière semaine de leur vie commune, rue Richelieu. Évidemment, il n’allait pas coucher là tous les soirs. Évidemment, il dissimulait, et pour avoir tenu pendant si longtemps une petite fille enfermée dans les murs de Québec sans que les parents eux-mêmes ne le sachent, il fallait avoir une volonté de dissimulation peu ordinaire. Il retourne rue Ste-Angèle. Elle prend chambre en attendant qu’on l’amène sur la Côte Nord. Et il prend soin d’envoyer dans les malles qu’elle a paquetées, d’envoyer le linge de la petite fille chez sa sœur. De telle sorte que sur la rue Ste-Angèle elle n’a qu’une robe ou deux et un petit costume. À un moment donné, il lui prend à la petite fille une autre idée, à ce moment-là, on peut dire comme elle disait, on peut bien dire comme elle le disait que le bon sens commençait à prendre le dessus sur l’amour.

Il lui revient à l’esprit une autre idée, suffit qu’elles est fatiguée « pourquoi ne pas me jeter dans les bras de la justice » au risque même qu’on la renferme ailleurs. Et d’elle-même, un après-midi, alors que Guay est là, elle sort et elle s’en va à la Cour des Jeunes Délinquants pour y rencontrer monsieur le juge Champoux. Il la suit pas à pas et malheureusement pour elle, au moment où elle est prête à demander la protection de la justice contre cet individu-là, monsieur le juge Champoux est absent et par conséquent elle est obligée de revenir. Elle y reviendra et demeurera jusqu’au moment où il décidera de l’envoyer à Sept-Îles. Vous vous rappelez le détail de ce voyage, alors qu’elle part un soir. Il lui donne quelque argent, juste le nécessaire pour s’y rendre, soixante quelques piastres. Il s’en va la conduire à Lévis, au train de nuit et puis elle part en direction de Sept-Îles. Elle arrive là découragée. Elle y passe toute une journée, tien à revenir tout de suite et envoie un télégramme à Guay.

On dira : mais pourquoi un télégramme à Guay? Évidemment, ce n’était pas encore le temps d’informer ses parents qu’elle était rendue à Sept-Îles. Elle revient. Guay est ici et là l’oblige à rebrousser chemin tout de suite, sous prétexte qu’elle ne peut pas retourner chez elle d’abord et que là il ira la rejoindre, qu’on établira là un commerce. Il ajoute plutôt : tu pourras t’en aller. Elle retourne donc à Sept-Îles, et cette fois elle y est une journée ou deux, juste le temps pour ne pas recevoir l’argent promis d’abord et pour savoir que c’était des comptes qu’il recevait, et là l’accusé vient la rejoindre. À un moment donné la vie est évidemment difficile et ennuyeuse pour elle. Elle accepte de passer pour sa femme. Elle porte un jonc, elle porte une bague. Au su et au vu de tout le monde, elle est sa femme et elle supporte cette vie pendant un bout de temps. Grâce à une espèce de grève de silence qui dure deux ou trois semaines et grève de regard, il finira par consentir à lui remettre les 50$ dont elle a besoin pour retourner chez elle.

Elle revient à Québec, et après avoir pris cela, vous vous rappelez du téléphone à sa mère, à Rimouski, disant qu’elle était là avec une amie de Montréal et qu’elle avait l’intention de revenir à Québec, et alors sa mère fait semblant, comme toutes bonnes mères, de croire sa fille, de laisser croire, n’est-ce pas, que cette raison qu’elle lui donne est exacte et conforme à la vérité. Elle revient et là elle reprend son travail. Elle revient chez elle et reprend normalement son travail.

Nous sommes, je crois, à la fin de mai ou au commencement de juin 1949. Qu’est-ce qui se passe? La petite fille s’en va de nouveau comme serveuse au restaurant Monte Carlo. La besogne fonctionne. La besogne marche bien. Elle est satisfaite. Elle se sent débarrassée du poids qu’elle portait depuis quelques mois, lorsque soudain un soir l’accusé revient. C’est la veille de la St-Jean-Baptiste. Pendant que la petite fille se dirige vers son restaurant, elle entend des pas qui la suivent et soudain l’accusé la rejoint, et c’est là la scène que vous savez, alors qu’il porte avec lui un revolver, revolver dont il la menace, dont il se menace d’abord, et là-dessus la petite fille de lui dire : sois pas si lâche que ça. Sa réponse : je peux être lâche pour deux. Et les circonstances sont telles qu’en dépit du fait qu’elle a vécu avec lui pendant plusieurs mois, qu’elle a été amoureuse de lui pendant au-delà d’un an, elle appelle un gendarme qui est de faction et elle le fait poursuivre. Il se sauve. Elle rentre au restaurant accompagnée du gendarme. La leçon ne lui a pas suffi. On le retrouve au restaurant, et c’est là qu’on l’arrête avec son revolver à la main ou plutôt son revolver sur lui.

Va-t-il s’arrêter en chemin? La leçon va-t-elle le servir? Non. À peine le lendemain, 25 juin, voici qu’il téléphone de nouveau à la petite fille et il insiste pour lui parler sous prétexte qu’il a quelque chose de grave à lui dire, d’extrêmement important.

Qu’est-ce que c’est? Il invente une peur : ma femme t’accuse d’avoir Sali son nom. Voyez-vous cela? « Sali son nom »? Qui l’a Sali son nom? Et tu vas être recherchée par la justice. Moi, cela me fait rien. Belle âme désintéressée! Cela m’est parfaitement égal. Moi, je te donne un conseil : viens t’en à Montréal, là tu vas aller de ton côté, moi du mien. On ne se verra plus. C’est simplement pour te protéger. Protecteur puissant! Et c’est sur cette instance et alors que la jeune fille est dans cet état d’esprit craintif qu’il a lui-même provoqué et entretenu qu’il réussit à la reprendre dans les filets et qu’ils retournent. Ils s’en vont à Montréal pour faire semblant, pour donner plutôt à cette jeune fille une couleur de vrai et de vraisemblance au projet qu’il avait développé devant elle, parce qu’enfin si la jeune fille était simplement retournée en amour avec lui par je ne sais quelle chose qui se serait développée de façon subite, pourquoi l’amener à Montréal? C’est parce que véritablement cette jeune fille avait accepté l’idée qu’il lui avait proposée, et il l’a amenée à Montréal.

Là, à Montréal, on s’en va rue Dorchester, on donne des noms d’emprunt, c’est entendu; on passe une journée et puis finalement il la fait consentir, devant surtout un excès de générosité auquel l’accusé ne l’a jamais habituée, puisqu’il lui achetait toutes sortes de choses et il la fait consentir à s’en venir à Sept-Îles en disant : si ça ne fait pas, eh bien tu t’en retourneras, et on part par avion. Il connaîtra l’avion comme moyen de transport. On arrête à Québec, on continue, un petit détail se produit : Guay quitte à un moment donné son siège pour aller donner un coup d’œil, voir le trajet que l’on suit. On est à ce moment-là vraisemblablement au-dessus du fleuve et l’on arrive à Sept-Îles où se produit la dernière étape de leur amour, si véritablement il y a, je crois de l’amour à ce moment-là.

À Sept-Îles, la vie se passe de façon encore plus orageuse que la première fois, et à un moment donné comme la grève du silence et du regard avait réussi une première fois, la jeune fille songe à recommencer. Il y a un incident qui se produit, une scène de découragement de sa part, parce qu’il n’est pas suffisamment aimé par la jeune fille où il aurait tenté de mettre fin à ses jours, et à un moment donné, surtout après le soir où il avait laissé cette petite fille sous la pluie pendant une demi-heure, trois quarts d’heure, là à attendre, la jeune fille voyant qu’elle ne pourrait avoir cette fois l’argent dont elle avait besoin pour retourner, tellement il la tenait sous son emprise et lui enlevait tous les moyens de s’échapper, cette jeune fille décide cette fois de faire grand coup et de téléphoner chez elle, au risque même d’attraper le sermon qu’elle méritait, dans une certaine mesure, mais qu’elle ne méritait plus depuis le moment où il l’avait tenue sous sa détention, pour ainsi dire, rue Richelieu, et là au téléphone c’est son père qui répond et elle lui dit : je suis à Sept-Îles, j’ai besoin de 50$ pour m’en retourner, veux-tu m’envoyer cela, je t’expliquerai quand je serai arrivée. Son père, pas de commentaire, lui envoie les 50$.

Jusque-là, il la fait passer pour sa femme. Qu’est-ce qu’il va faire après? Et ici, je rejoins le témoignage de l’abbé Doucet, et d’abord au moment où elle téléphone pour développer dans son esprit la crainte du retour, il prend le téléphone, il dit : faites renverser les charges en plus de cela : dites que c’est Marie-Ange Robitaille qui appelle. Quelle grandeur d’âme!

Non content de cela, le lendemain ou le surlendemain, pour donner l’impression que c’est lui qui veut mettre fin à ces amours, il s’en va voir le curé qui, tout naïvement, le reçoit, il dit : téléphonez donc à M. Robitaille de venir chercher sa fille.

Remarquez qu’à ce moment-là déjà elle avait téléphoné elle-même dans les circonstances que je viens de vous indiquer pour demander les 50$ dont elle avait besoin. Monsieur le curé le reconnaît. C’est ce que monsieur Robitaille lui a dit. Et puis, à part cela, par mesure de précaution, au cas où cette jeune fille tomberait dans les pattes d’un insolent, rappelez donc le dimanche au matin au moment du départ pour que son père vienne la chercher à la gare. Voyez-vous le grand protecteur! Force de dissimulation et d’hypocrisie qui nous expliquera bien d’autres choses tantôt.

Et là, le monsieur qui a renvoyé la petite fille aux yeux du curé, qui a brisé lui-même les amours, les amours auxquelles cette petite fille y tenait, d’après ce qu’il laissait entendre, il part sur le même bateau, ils font route, lui jusqu’à Godbout et là il quitte la petite fille. Nous sommes à la fin de juillet 1949. Il lui écrit une lettre à cette petite fille qu’il n’aime plus, avec laquelle il est cassé, qu’il a chargé le curé de mettre au courant son père, il lui écrit une petite lettre dans laquelle il lui dit à peu près ceci : « qu’il l’aime encore ». Elle dit : « j’ai pris cela pour une annonce parce qu’à ce moment-là depuis un certain temps tout sentiment était disparu à son endroit, alors je ne peux pas me rappeler tous les mots, mais qu’il l’aime encore, que bientôt elle regretterait de l’avoir quitté parce qu’il présumait être libre – j’emploie l’expression même de la jeune fille – il présumait être libre. Sa femme était-elle en si mauvaise santé? Il présumait être libre. Il avait parlé de séparation de corps auparavant, il avait dit à cette jeune fille : je vais la faire suivre, ma femme, pour la faire tomber ». Elle n’était pas encore tombée.

Qu’est-ce que voulait dire ce mot : « bientôt », ou plutôt « je présume être libre », si ce n’est qu’à ce moment-là dans son esprit il y avait un obstacle. Il le voyait très clairement. À la liberté de son adultère, que cette petite fille, malgré toutes ces escapades, malgré ces fautes, avait encore un vieux fond d’honnêteté qu’il n’avait pu vaincre, et que pour le vaincre il y avait qu’une chose à faire, c’était de faire disparaître la lettre incriminante et donner l’impression à cette petite fille qu’il était un veuf attristé, un veuf pitoyable, un veuf qui achèterait une grande croix de cinq pieds, toute en roses, pour mettre sur le cercueil de sa femme.

Messieurs les jurés, vous avez dans le récit des faits que je viens de vous faire le mobile évident, incontestable du crime qui va se commettre, et ce mobile, Votre Seigneurie vous le dira probablement dans les instructions, et je réfère à la cause de Cloutier, 73CCC, page 1. Ce mobile doit constituer lui-même déjà une circonstance pour prouver la commission du crime, une circonstance dont vous êtes tenus de tenir compte, sans quoi vous mettez de côté un élément important de cette preuve, et en mettant de côté, sans raison, puisque ce n’est pas contesté les faits que je vous ai signalés, sans raison, en mettant de côté tel élément, eh bien, évidemment, vous iriez violer le serment que vous avez prêté.

Pendant ce temps-là, on est à la fin de juillet, il reviendra ici au commencement d’août, quelques jours après, là il ne reverra plus Mlle Robitaille pendant un bout de temps. Il viendra ici et il se rendra chez un monsieur Généreux Ruest avec qui il est en relation d’affaires depuis cinq ou six ans et qui fait ses travaux d’horlogerie ou de réparations.

Généreux Ruest a rendu son témoignage, lequel témoignage reste indemne, puisque les grandes lignes, il n’a pas été contesté. Généreux Ruest le reçoit, puis là Guay apporte chez Ruest des détonateurs électriques et puis six batteries, six piles sèches de marque Eveready, numéro 6. Ruest met les détonateurs électriques dans une caisse enregistreuse et il y a une jeune fille d’ailleurs qui a témoigné pour dire qu’elle les avait vus à cet endroit.

Quant aux batteries, Guay en reprend trois et en laisse trois, et pour la première fois il lui fait faire un cadran. Remarquez bien que Ruest a dit deux choses dans son témoignage. Il dit que Guay lui avait fait faire deux sortes de travaux. La première fois c’était un cadran avec une tige et la deuxième fois ça été le mécanisme qui a été produit. La première fois, il lui fait faire un cadran avec une tige et la deuxième fois Ruest ne peut pas préciser la date, mais la deuxième fois c’est un mécanisme d’horlogerie de la nature de celui qui a été produit.

Ruest, je tiens à le signaler en passant, ne contredit pas son enquête préliminaire mais y ajoute, et si nous avions été à la place de Ruest, même à supposer qu’il y avait chez lui aucune espèce de complicité, parce qu’enfin, comme je vous l’ai dit, pour que quelqu’un soit complice d’un autre, il faut qu’il soit accusé victorieusement du même crime. Ce n’est pas parce que on a eu une bribe de renseignements simplement qu’on a le tout. Alors, si Ruest n’a pas dit cela à l’enquête préliminaire, c’est évidemment qu’il sait aujourd’hui jusqu’à quel point son mécanisme a eu son importance, et il a donné d’ailleurs une explication qui n’est pas contredite : c’est que la veille de l’arrestation de Guay, Guay l’a bien prévenu si Ruest allait parler.

De toute façon, prenons simplement le fait tel qu’il se présente, sans nous occuper pour le moment de Ruest et de sa responsabilité parce qu’enfin ce n’est pas là la cause. Si d’autres sont responsables, et si d’autres doivent être recherchés par la justice, ils seront recherchés par la justice. Soyez sans crainte.

Ruest raconte qu’il lui a fait faire son mécanisme et cela sur un plan que l’autre lui a apporté à l’avance, avec l’une des trois batteries qui étaient restées chez lui, chez Ruest, et un soir on a essayé le mécanisme et on l’a essayé à l’aide d’un détonateur électrique, et pour confirmer cette preuve, vous avez rien autre chose que le témoignage des experts qui le confirment, et effectivement on a trouvé trace non pas de dynamite ni de travail sur la dynamite mais de travail sur un ou des détonateurs électriques, chez Ruest. Par conséquent, Ruest ne nous ment sûrement pas sur ce point. Bien plus, à deux reprises ou à trois reprises, Guay s’en va chez Ruest pour parler de dynamite. Une première fois Ruest lui dit : on va appeler quelqu’un qui connait ça, et il suggère le nom de Ross. Guay regarde dans l’indicateur, lui donne le numéro. Ruest signale et on fait venir Ross le soir vers 19h30. Je crois que ça été le premier, Ross.

(à cet instant, le juge intervint brièvement pour lui rappeler « pas Guay; Côté, Ovide Côté, Ross et Coltart »)

Par conséquent, la première fois c’est donc à ce moment-là qu’on a fait l’essai du mécanisme, parce que je crois que le mécanisme apparaît vers la mi-août. Les dates ne sont pas très précises dans le témoignage de Ruest. La première visite, c’est donc Côté, Ovide Côté et la première parole qui est rapportée et par Côté et par Ruest, c’est que Ruest s’en retourne voir Guay et dit : « tiens, voici ton homme, lui connait ça la dynamite ». Et là, on interroge pendant une heure et demie Côté de la dynamite. Ruest dit dix minutes. Ça lui a peut-être paru court mais ce qui est important ce n’est pas le détail de savoir à quelle heure il est arrivé ni à quelle heure il est parti. Ce n’est pas cela qui frappe d’abord l’imagination et l’esprit. Ce qui frappe, ce sont les faits importants, et là-dessus vous me permettrez bien une petite comparaison qui pourrait peut-être vous aider dans l’appréciation des témoignages : c’est que la mémoire c’est un peu comme un écran sur lequel se déroule un film et ce qui en reste ensuite de cela souvent c’est bien peu de chose. Lorsqu’on serait appelé par exemple à raconter le thème du film qu’on a vu. Le détail dans ce cas-ci : combien de temps est-il resté là? Qu’est-ce que cela importe? Ce qui importe, c’est que Côté rapport qu’il a été question de dynamite et Ruest confirme, et Côté dit : Ruest m’interrogeait pour savoir quelle était la charge de dynamite nécessaire pour faire partir un lac, faire sauter un lac, et Guay est intervenu « c’était pour dessoucher les arbres », et ce qui l’intéressait il voulait savoir si ça marchait avec une batterie électrique. Cela, c’est Guay qui était intéressé à cela.

De toute façon, la conversation dure pendant une heure et demie et qu’est-ce qu’on veut savoir? Ruest et Guay – pas rien que Ruest tout seul – Ruest et Guay : « comment est-ce qu’on peut faire partir une charge de dynamite? ».

Supposons un instant que Ruest aurait voulu savoir cela pour son propre compte, pour se débarrasser de Guay par exemple, parce qu’il devait 56$ ou 60$, pensez-vous qu’il aurait pris soin de parler de cela devant Guay, et s’il en a parlé devant lui, s’il en discutait, lui y a participé, quel rapport cela pouvait avoir avec sa bijouterie et avec ses réparations, perdre une heure et demie, deux heures à prendre des renseignements sur la dynamite sous prétexte qu’il veut essoucher, et d’ailleurs je me rappelle une question que Votre Seigneurie a posée à un des témoins : il n’a jamais été question à la Côte Nord des gens qui en sont venues, qu’il devait acheter une propriété et l’essoucher. Quel intérêt qu’il avait là-dedans?

Non satisfait des renseignements qu’il obtient, parce que ce n’est pas la façon de procéder de Côté; il n’a jamais songé lui à organiser de la dynamite avec un système de batteries et d’électricité; non content, quelques jours après, une journée ou deux, Guay retourne là, il veut avoir d’autres précisions. Il n’est pas satisfait des renseignements. Puis il demande à Ruest s’il ne pourrait pas appeler quelqu’un d’autre et c’est là je crois que Ross entre en jeu. Il l’appelle dans l’après-midi et Ross vient le soir. Chose curieuse, Guay est là. Si Guay n’a rien à voir là-dedans, qu’est-ce qu’il fait là et comment se fait-il que ça s’adonne qu’il soit là, si ce n’est parce que Ruest dans l’après-midi, lorsqu’il a appelé, c’est bien à la suggestion et à la demande de Guay ou du moins avec son consentement, puisqu’ils se retrouvent tous les deux au moment où Ross arrive et là Ruest s’en va dans une chambre en particulier pour pouvoir parler plus librement à Ross. À ce moment-là, messieurs les jurés, il y a une charge de dynamite qui est achetée et cela date du 18 août 1949, depuis 15 jours environ. Guay est parti de la Côte Nord le 17 août. Il était allé avec sa femme. C’allait bien avec sa femme. Pour un mois, ça va bien aller. Dissimulation qu’on retrouve constamment. Il était sur la Côte Nord et le 17 il décide de s’en aller à la Baie Comeau, pas à Québec, à la Baie Comeau, pour y faire son commerce. Il part avec trois malles. Deux grosses que vous avez vues et une plus petite. Chemin faisant, à Godbout, il descend avec la troisième malle. Pas d’autres. Pas d’erreur. La troisième malle. Vous avez un témoin qui le dit, monsieur Comeau, je crois, à Godbout il descend la troisième malle. Ce n’est pas une erreur, cela. Il arrive à Baie Comeau : « ah, vous m’avez écarté une malle, je suis pas capable de faire commerce, il faut que je laisse cela ici à l’entrepôt ».

Qu’est-ce qu’il préparait dans le temps? Pourquoi cette hypocrisie? Pourquoi masquer sa conduite? Pourquoi simuler avec les deux malles qui restent à la Baie Comeau, c’est parce qu’il n’est pas capable avec ses deux malles qu’il dit prétendre ouvrir son commerce, si ce n’est que déjà se prépare dans son esprit l’exécution de son plan. Il s’en vient à Québec. Il dit : il faut que j’aille à Québec, je n’ai rien à faire avec ça. Qu’est-ce que vous voulez que je fasse avec deux malles, après tout, bijoutier, ce n’est pas assez pour faire commerce. L’autre a été écartée. En réalité, c’est lui qui l’a déposée. Qu’est-ce que vous voulez que je fasse. Il s’en va à Québec. Il vient à Québec pourquoi, messieurs les jurés? Vous avez entendu, la famille Morel où il était retourné comme par hasard depuis un mois, ou plutôt il y retournera comme par hasard dans les dix derniers jours avant la mort de sa femme. Qu’est-ce qu’il est venu faire à Québec? Êtes-vous capables de trouver la raison en dehors de la preuve, de découvrir le mobile de sa visite à Québec? Êtes-vous capables de me dire pourquoi il a laissé deux malles à Baie Comeau? Ce n’est sûrement pas parce qu’il en avait perdu une troisième. La preuve démontre que c’est lui qui l’avait laissée à Godbout. Pourquoi cette mise en scène, si ce n’est qu’il préparait son plan de façon diabolique en en élaguant, en en essouchant les actes de duplicité et d’hypocrisie aux yeux de tout le monde.

Il s’en vient à Québec. Qui est-ce qu’il rencontre? Madame Pitre. C’est cela le but de son voyage. Qu’est-ce qu’il lui demande d’acheter? De la dynamite. Évidemment, il est tout seul avec. Pensez-vous qu’un garçon aussi fin et aussi dissimulé qu’il va faire cela au grand air? Et elle s’en va et elle a recours à une dame Parent pour acheter de la dynamite. Ils s’en vont chez Samson & Filion, ils achètent 20 livres de dynamite, dix livres plutôt de dynamite, et elle donne le nom que lui avait suggéré Guay, que ce soit vrai ou faux que c’est Guay [qui] l’ait suggéré, il y a un fait qui reste incontestable, c’est que Mme Pitre n’est pas là seule. Elle, chez Samson & Filion, l’homme qui s’est dissimulé, c’est le monsieur qui lui a parlé tout seul, et puis elle n’a pas rapporté ça en se cachant, elle a rapporté ça dans l’autobus et puis chez elle. Elle a mis ça sur un sofa et elle a repris la dynamite et l’a apportée chez Maranda où elle travaillait et elle lui a confié cela.

Maintenant, quand il s’est agi de lui demander à cette dame-là, lors de l’achat de la dynamite, si elle avait besoin de ratelle et détonateurs, avec, elle a dit « mettez ce qui va avec ». Elle n’avait même pas pris soin de noter qu’il lui avait demandé quelque chose avec. Elle a dit : « mettez ce qu’il faut avec ». Et cela s’est confirmé, ce n’est pas rien que Mme Pitre qui le dit, c’est confirmé par Mme Parent.

Il arrive ici le 17 août, il repart le 18, et l’achat de la dynamite c’est le 18, et vous ne trouvez pas dans la preuve un seul iota qui indique que ce soit pour autre chose qu’il ait quitté les Sept-Îles que pour se faire acheter et se procurer de la dynamite et pour aller chez Ruest et parler de la préparation, de lui remettre un plan pour organiser un détonateur automatique à l’aide d’un cadran.

Cela, c’est de la preuve, messieurs les jurés. Ce ne sont pas des hypothèses. Et il s’en retourne le 18. Qu’est-ce qu’il est venu faire? Il n’a rien à faire avec la dynamite, il n’a rien à faire avec le détonateur, il n’a rien à faire avec Ruest et avec Mme Pitre. Mais qu’est-ce qu’il est venu faire à Québec? Le 18, le soir, lorsqu’il s’en retourne, il a une mallette. On en a pas parlé de cette mallette-là. Quand il est arrivé à Godbout, on l’a vu avec trois malles, on l’a vu avec trois malles. Il a deux malles plus tôt à Baie Comeau. On n’a pas parlé de la mallette. Il s’en retourne avec une mallette. Qu’est-ce qu’il y a dans cette mallette? Est-ce le cadran? Nous n’en savons rien, mais il y a une chose certaine, c’est lorsque sa femme vient tout à fait par hasard pour jeter un coup d’œil, il la referme, il ne veut pas la laisser voir, il ne veut pas que personne transporte cette mallette-là. Là, il s’en retourne vers les Sept-Îles avec sa femme. Je ne sais pas si elle est partie le même soir. Elle est partie quelques jours après. Elle est restée deux ou trois jours. Je pense qu’elle est revenue. Et là, qu’est-ce qu’il va faire aux Sept-Îles?

Comment lier tous ces projets les uns aux autres, si ce n’est là un masque dont il se sert pour cacher sa conduite.

Il passe par Baie Comeau, ses malles sont là et il n’y touche même pas. Il va à Sept-Îles, en revient, les malles sont encore à Baie Comeau et il n’y touche pas.

Qu’est-ce que les malles vont bien faire là? Qu’est-ce que ces malles vont faire là si ce n’est qu’elles constitueront le prétexte dont il a besoin pour que sa femme quitte Québec, parte par avion et tombe dans l’éternité.

D’ailleurs, il revient à Québec avant pour organiser la conversation avec Côté, avec Ross, et le téléphone à Coltart. Et puis, vers le 3 septembre, il y a un monsieur Desrosiers de Baie Comeau qui s’amène à Québec, et qui les connait bien. Il apprend que Mme Guay doit partir pour Baie Comeau pour aller chercher les deux fameuses malles, parce que l’autre il l’avait descendue même à Godbout par prétexte qu’il l’avait perdue.

Desrosiers invite madame Guay pour aller faire le voyage. Madame Guay dit : j’aimerais bien ça, cela me ferait plaisir de voir la côte. Albert Guay dit « on verra ça, peut-être que oui peut-être que non ». C’est le 3 septembre. Le 5, après avoir reçu une lettre de Mme Guay, la vraie Mme Guay, le 5 au matin, Desrosiers arrive chez les Guay. Et là, la femme insiste encore pour pouvoir descendre avec Desrosiers, qu’elle aimerait ça faire le voyage en automobile, que ça lui plairait beaucoup de voir la côte. Qu’est-ce que Guay dit? Il dit : « j’ai pensé à ça, je pense qu’on va y aller tous les deux, ou bien je vais descendre moi-même, j’ai même été invité par monsieur Faguy pour l’initiation des Chevaliers de Colomb ». Ça, c’était le 5 septembre, et il ajoute : « j’ai décidé d’amener ma femme à l’Exposition ». Histoire de lui faire plaisir, elle mérite bien ça, après les petites escapades que j’ai faites depuis quelques années.

Il va amener sa femme à l’Exposition. C’est son prétexte.

Et pourquoi refuser pareille occasion de faire le voyage en automobile, si après ses affaires vont tellement bien qu’il puisse payer le luxe d’un voyage à sa femme qui coûte 40$ aller et retour.

Quelques jours après, il rencontre une demoiselle Durette qui a témoigné, et il dit : « ma femme va descendre à la fin de la semaine, vendredi, je ne sais pas, et je vais aller la rejoindre à Sept-Îles ».

Avec Desrosiers, c’est lui qui y va, et avec Mlle Durette, c’est sa femme.

Le 7, il s’en va au Château Frontenac; le plutôt [plus tôt?], et là Mlle Lucille Lévesque préposée aux billets, le reçoit. Il achète des billets pour Baie Comeau aller et retour. Sa femme s’en va chercher des bagages. Il ne dit pas : « c’est moi, ça va peut-être être moi ». Il achète le billet au nom de sa femme, et la police il la prend tout de suite au nom de sa femme pour 10,000$.

Il n’est pas besoin d’insister sur les circonstances qui ont entouré l’achat du billet, Mlle Lévesque a dit : « il est possible qu’elle puisse partir demain, pour le moment, je n’ai pas de place ». Le lendemain, mademoiselle Lévesque téléphone, et c’est lui-même qui répond et il dit : « non, gardez ça pour vendredi, ça ne donne pas assez de temps ». De la rue du Roi au Château, ce n’est pas loin, mademoiselle téléphone à ses clients. Mais pour lui ça ne donne pas assez de temps. C’est exact que ça ne donne pas assez de temps, il n’a pas encore l’instrument que Ruest a entre les mains.

Le 8, dans l’après-midi, on le retrouve chez Ruest, et c’est une dame Bergeron qui nous le dit : « il informe Ruest que sa femme va emporter le paquet s’il est prêt ». Elle part le lendemain. Ruest de répondre : « il sera prêt en temps ». Le soir, Ruest nous raconte qu’il est venu chercher le paquet, muni d’un système d’électricité, avec batterie, qui est un détonateur excellent, comme le dit monsieur Péclet ou monsieur Pépin, et lui donne ça dans une boîte de même dimension que celle que madame Pitre avait transportée le lendemain.

Qu’est-ce qu’il y avait dans cette boîte? Qu’est-ce que c’était : des horloges, des cadrans, de la bijouterie?

Qu’est-ce que madame Guay a au départ? Rien de tel; une pauvre petite sacoche, pas même un bagage.

On est au 9 au matin; ou plutôt dans la nuit du 8 au 9, quelle espèce de discussion s’engage entre le marie et la femme, pour savoir qui va y aller? Et c’est madame Turgeon qui en rapporte quelques bribes de cette discussion. À deux heures du matin, on en parlait.

Remarquez bien, entre parenthèses, que Mme Turgeon indique que dans la soirée, le 8 au soir il est sorti vers les 20h00 et il est revenu vers les 22h30 ou 23h30. Ce qui confirme le témoignage de Généreux Ruest, et ce qui indique que dans la soirée il est passé chez lui.

C’est le délai nécessaire, de 23h30 à 10h45 le lendemain, pour que la petite aiguille fatidique fasse son tour et déclenche la détonation.

Dans la nuit, il y a une petite discussion vers les 2h00 du matin. Mme Guay dit : « si tu veux y aller, vas-y ».

Simulation vis-à-vis de sa femme d’abord, pour montrer que c’est bien avec regret, cette chère femme, qu’il la laisse partir, lui pour qui il a été si tendre et si bon.

Par ailleurs, il veut lui faire plaisir, le plaisir d’un voyage. À part ça, il y a aussi les murs qui sont très minces et qui peuvent être des témoins utiles pour lui.

Elle dit : « si tu veux y aller, vas-y ».

Le lendemain, sa femme s’apprête pour le départ. Il a eu trois fois l’occasion de rapporter ses malles de là-bas. Et pas une seule fois, il n’y a touché.

Et c’est pour aller chercher ces malles, alors que lui n’a rien à faire à Québec, que son commerce n’est pas encore établi à Québec, non seulement pas encore établi mais il veut l’établir sur la Côte Nord. Pourquoi envoyer sa femme pour aller chercher des malles qu’il a eu au moins trois fois l’occasion de rapporter lui-même.

Et le lendemain matin, on le retrouve à la gare du Palais vers 7h45, pendant que sa femme se préparait à partir pour voyage. Ce n’est pas rien que Mme Pitre qui dit ça.

(à cet instant, le juge intervint pour faire comprendre à Me Dorion son intention de terminer ce soir. Il ajourna pour une pause de quinze minutes)

Nous étions donc rendus à la journée du 9 septembre 1949 et je vous disais que pendant que son épouse était en train de s’apprêter à partir, ou plutôt, nous nous rappelons que c’est Mme Morel qui l’a éveillée. Guay avait quitté, par je ne sais quel prétexte la maison qui l’avait recueilli depuis quelques jours; la maison de sa belle-mère.

Nous le retrouvons vers 7h45 à la gare du Palais. Vous avez remarqué dans le témoignage de monsieur Hébert qu’il était facile pour lui de descendre du troisième étage et de s’en aller sans que personne ne le remarque, au deuxième étage, où habitait Mme More.

Qu’est-ce qu’il allait faire là, au matin du 9 septembre, à la gare du Palais. Car, ce fait est incontestable. Vous n’avez qu’à vous rappeler le témoignage de monsieur Claisse qui le voit là vers 7h50, à qui il cause. Guay est en train de prendre un café à la cafétéria de la gare. Pourquoi est-il là? Et pendant qu’il est là, arrive Mme Pitre.

Incontestablement, Mme Pitre est partie de chez elle ne portant aucun paquet à la main. Vous n’avez pas que son témoignage, mais aussi le témoignage d’un employé du CNR, monsieur Laroche, qui l’a rencontrée non loin de la gare près de chez Massey-Harris. Il lui demande : « où allez-vous? ». Elle répond : « je m’en vais à la gare », et elle explique que la veille elle avait reçu un téléphone de Guay lui demandant de se rendre à la gare, qu’il avait affaire à elle. Il est à la gare ce matin-là. Mme Pitre demande le pourquoi de sa visite matinale et c’est là qu’il lui remet un paquet qu’il a pris dans l’une des cases de la gare : paquet qu’il lui demande d’aller porter à l’aérodrome de L’Ancienne Lorette.

Madame Pitre est donc confirmée par deux témoins qu’elle n’avait pas de paquet. Et quand au fait que Guay était à la gare, il y a même un troisième témoin, parce qu’il y a un chauffeur de taxi qui prendra Guay à peu près à 8h30 pour aller le reconduire à 49 rue Monseigneur Gauvreau. Il ne peut pas y avoir de doute là-dessus. Il n’y a pas que le témoignage de Mme Pitre sur lequel vous pourrez vous appuyer, mais vous avez trois témoins. Et Mme Morel nous dit qu’elle a réveillé sa fille, qu’elle n’a pas entendu la voix de Guay. Seule sa fille a répondu.

Par conséquent, incontestablement, Guay était à la gare au matin du 9 septembre, alors que sa femme s’apprêtait à partir pour l’aérodrome. Pourquoi était-il à la gare? Pour remettre à Mme Pitre un paquet pour porter à l’avion dans lequel sa femme devait elle-même monter.

Pourquoi cette précaution? Pourquoi n’avoir pas confié le paquet à sa femme si ce paquet ne contenait rien d’insolite?

Et Mme Pitre prend le paquet, prend le taxi, après avoir reçu des mains de Guay une somme de 10$, puis se dirige vers l’aérodrome. Ce paquet lui-même contient la note « fragile » et correspondant, quant aux dimensions, à la boîte que la veille même Ruest a remis à Guay.

Elle s’en va donc à l’aérodrome et là dépose ce paquet entre les mains d’un monsieur Lamonde qui est chargé de les recevoir, et vous avez la fameuse dont je vous ai parlé au début de son témoignage, le seul paquet dont nous n’avons pu établir devant vous le contenu, si ce n’est par les traces de dynamite, par les traces de piles sèches, par les traces de cadran que l’on retrouve immédiatement après l’explosion.

Si vous n’avez pas, dans le résumé de ces faits, la preuve incontestable, la preuve déniée de toute autre hypothèse que celle de la culpabilité de l’accusé, qui a délibérément, avec une hypocrisie marquée, selon un [plan] diaboliquement conçu, préparé lui-même l’engin que devait détonner au-dessus de Sault-au-Cochon et entraîner dans l’éternité sa femme, et quant au reste, 22 personnes dont il ne se souciait pas de la vie.

Et après avoir été à la gare à 8h30, c’est incontestable, en dépit du témoignage de Mme Pitre, il demande qu’on le reconduise à 49 rue Monseigneur Gauvreau, pas chez lui, ce serait trop facile de le retracer. L’hypocrisie se renouvèle, lorsque le masque dont il a besoin pour cacher la triste façon de son crime.

Tout à coup madame Morel le voit chez elle alors qu’elle revient du marché vers 8h50. Il est rasé, habillé, il se promène de long en large dans la maison et ça presse à aller reconduire certainement sa femme au Château, d’où on partira pour le voyage tragique.

Au Château : discussion. Mademoiselle Lévesque en a remarqué les détails. Madame Guay ne veut plus partir; elle vient d’apprendre qu’il sera impossible de retourner à Québec, de revenir à Québec le jour même. Il n’y a plus de place, il y a un délai de deux jours, c’est très clair à ce moment-là qu’il était possible de compléter le voyage de retour et c’est là-dessus qu’elle offre à son mari d’y aller. Elle insiste et son mari dit : « non, j’irai te rejoindre en fin de semaine ». Sachant, lui qu’il n’y a pas d’avion pour la fin de semaine, c’est le vendredi et le prochain avion c’est le lundi. Il dit : « vas-y ». Le voyage d’initiation des Chevaliers de Colomb commence à s’atténuer, et il insiste tellement que sa femme, en dépit du fait qu’elle ne veut pas passer la fin de semaine là-bas, les ennuis que cela peut comporter pour elle, est obligée de partir sur les instances de son mari, et là on retrouve sa femme à l’aérodrome, qui inconsciente, sans savoir que le voyage qu’elle entreprend ce sera le grand voyage, le voyage définitif, pendant que sa femme s’en va en avion, il se promène. Il multiplie les démarches, les visites, lui qui n’a pas le temps d’aller chercher le paquet ou les paquets en question, il s’en va chez Généreux Ruest d’abord vers les 10h00, au dire de Ruest, et là l’informe que sa femme est partie le matin. Ruest doit bien le savoir, parce que la veille Mme Bergeron aurait eu connaissance que Mme Guay lui aurait […?].

Après avoir été chez Ruest, il s’en va chez sa belle-mère, dîner vers 11h30, repart vers 12h15 ou 12h30, avec sa petite fille et on le retrouve encore chez Ruest. Il se passe là un incident assez important. À l’arrivée, il ouvre l’appareil de radio. Là, vous avez le témoignage de Ruest, de Bélanger et du père Ruest. Et le père Ruest qui est là présent et qui est aux écoutes entend la nouvelle qu’un avion vient de tomber non loin de St-Joachim. Tout de suite l’appareil est refermé des mains de Guay lui-même.

Tout de suite, l’appareil est refermé, des mains de Guay lui-même. Et le père Ruest s’informe : « est-ce que ta femme ne serait pas à ord? ». Il répond : « non, ça c’est le premier avion, et elle a pris le deuxième ». Évidemment, elle n’est pas à bord, et il ne donne pas plus d’explication, il s’esquive.

On le retrouve, messieurs les jurés, vers 15h00, 15h30 chez sa belle-mère. La belle-mère, à ce moment-là, a reçu deux ou trois téléphones lui disant que l’avion était tombé et que sa fille était probablement morte. Elle appelle deux fois au Château, et on confirme la nouvelle. Lorsque Guay arrive au moment où elle est en train de parler avec son beau-frère, monsieur Bégin, elle quitte l’appareil et lui dit : « c’est terrible ce qui vient d’arriver, Rita est morte, un avion est tombé ». Alors, l’autre de répondre : « non, ce n’est pas cet avion-là, elle n’a pas pris le premier, elle a pris le deuxième ». Et madame Morel, dans son excitement [excitation] parle de quarante passagers. Il dit : « ce n’est pas possible, il y en a rien que 23 ou 28 ». Par conséquent, évidemment, ce n’est pas l’avion dont il s’agit.

Elle insiste tellement qu’il téléphone au Château, et là monte au Château, rencontre Mlle Lévesque, et enfin apprend de la bouche de cette jeune fille que véritablement c’est cet avion. Et c’est la scène de larmes et de sanglots, scène bruyante qu’on vous a rappelée.

Messieurs les jurés, comment se fait-il que le dernier à manifester sa croyance dans le fait tragique qui vient de se passer, ce soit Guay? Comment expliquer qu’il a recours au mensonge pour tenter de démontrer à sa belle-mère et à monsieur Ruest que sa femme n’était pas à bord de l’avion fatidique? Pourquoi vouloir masquer? Et est-ce que, si véritablement cet homme avait entretenu à ce moment-là les sentiments d’un homme honnête à l’endroit de sa femme, si véritablement cet homme, à ce moment-là, avait sérieusement repris contact avec son épouse, avait voulu renouveler sa vie et faire oublier à celle qu’il avait prise devant les autels, les escapades dont il avait été l’auteur, comment se fait-il qu’il soit le dernier, devant les nouvelles qui arrivent, à y porter la moindre croyance et aller se renseigner sur les lieux mêmes où l’on peut lui donner les renseignements dont il a besoin.

Il ne veut pas y croire. Non seulement il ne veut pas y croire, mais il ment pour ne pas y croire. S’il n’a rien à se reprocher, si véritablement c’est là le sentiment qui l’anime, sentiment d’amitié à l’endroit de sa femme, pourquoi hésiter alors que la mère en pleure et se suspend au basque de son vêtement pour lui dire : « ta femme Rita est morte, un accident est arrivé? ».

Messieurs les jurés, prenez la chose par vous-mêmes. Imaginez-vous qu’un accident terrible arrive à un des vôtres, que vous avez simplement un doute. Pour pouvoir effacer ce doute, sinon pour le confirmer, est-ce que vous n’iriez pas tout de suite à la source des renseignements? Est-ce que vous allez hésiter un instant pour savoir véritablement ce qui s’est passé? Eh bien, Guay, non seulement hésite, mais il masque la vérité, il ment pour retarder le moment où il sera obligé d’apprendre officiellement que sa femme est morte, pour retarder le moment où il devra simuler une scène de pleurs et de sanglots.

D’ailleurs, dans la soirée, il revient chez sa belle-mère, et au lieu d’expliquer ce qui s’est produit, d’accepter les sympathies qui de toutes parts s’offrent à lui dans la famille de sa femme, il se sauve dans sa chambre, et là, il reste pendant toute la veillée, jusqu’au moment où, dit-on, il serait allé du côté de Ste-Anne pour voir ce qui s’était produit à la suite de cette explosion.

Chose étrange, messieurs les jurés, pendant les quelques jours qui ont suivi la mort de sa femme, les mensonges se multiplient : et d’abord, à propos des assurances. Lorsqu’il arrive à la morgue, il choisit un cercueil d’un certain prix, croyant qu’il pourra avoir une indemnité de la compagnie qui a transporté son épouse. Et, à ce monsieur qui est un pur étranger, il raconte qu’il a pris une police d’assurance de 10,000$ sur la vie de sa femme. Pourquoi dire cela à un étranger?

S’il l’avait dit à tout le monde, il n’y aurait pas lieu de s’en étonner. Mais, pendant que sa femme est sur les planches à la morgue, il raconte qu’il a pris une police de 10,000$ sur la vie de sa femme, et quant à aller la voir, il veut garder d’elle un bon souvenir – souvenir qu’il lui avait laissé alors qu’il fréquentait Marie-Ange Robitaille, je présume. Il s’informe si elle est pas mal maganée, selon l’expression dont s’est servi le témoin et devant les informations qu’il reçoit, il décide de ne pas aller la voir.

Maintenant, dans sa famille, chez les Morel, alors qu’on s’informe pour savoir s’il avait pris de l’assurance sur la vie de sa femme avant le voyage, il dit : « je n’ai pas pensé à ça, je pensais tellement peu que ma pauvre femme mourrait à l’occasion de ce voyage-là, je n’ai pas songé un instant à prendre de l’assurance ».

Chez madame Pitre, où on lui offre des sympathies le 17 septembre, et alors qu’un pleur tombe de ses yeux, on lui demande : « aviez-vous des assurances sur votre épouse? ». Il dit : « j’ai 1,000$. À part ça, je n’en ai pas ». Ce qui est absolument faux. Pourquoi dire chez Mme Morel qu’il n’a pas d’assurance? Pourquoi dire chez Mme Pitre qu’il n’a pas d’assurance? Et pourquoi cela devient-il un secret que le fait d’avoir pris 10,000$ d’assurance sur la vie de son épouse, si ce n’est parce qu’il craint d’être suspecté, si ce n’est parce qu’il se sent coupable, dans sa conscience, si ce n’est parce qu’il voit bien que ce sera là un élément dangereux contre lui.

Il n’y a rien de mal en soi de prendre des assurances quand on voyage. C’est vrai qu’il en a pris une fois, on a pris soin de nous le dire, quelques jours avant la mort de sa femme, sur le train. Il avait fait des voyages en avion, on n’a pas parlé de ces assurances-là.

Mais, pourquoi masquer ce fait, si véritablement ça n’offre rien de dangereux et de suspect? Parce que, enfin, il habite chez sa belle-mère depuis quelque temps, il veut être agréable à la famille, il simule le retour. Mais alors, pourquoi mentir?

Ses amours avec Marie-Ange sont depuis longtemps oubliés, et cependant il s’en va chez Mme Pitre, et il lui demande d’appeler Marie-Ange Robitaille, de la faire venir chez elle, qu’il voudrait la rencontrer. On est à ce moment-là à trois jours à peine des funérailles, et à cinq ou six jours à peine de l’accident qui s’est produit à Sault-au-Cochon. Plus exactement, je crois que c’est le 17 septembre, et l’accident s’est produit le 9. On est donc à 8 jours. La tombe est à peine recouverte de la terre; les fleurs qu’il a achetées, cette immense croix de cinq pieds, avec au centre un cœur de roses sont à peine fanées que déjà il songe à la personne qu’il a voulu rejeter chez elle par l’intermédiaire de monsieur le curé Doucet, si véritablement l’on donne quelque sérieux au geste que monsieur le curé Doucet est venu rapporter devant vous. Il n’a pas eu le temps encore de sécher ses larmes qu’il a versées abondamment au Château Frontenac quelques jours auparavant que déjà il songe à cette jeune fille, avec laquelle, au dire de mon savant ami, il avait alors définitivement rompu.

Et la jeune fille s’amène, après avoir pris soin d’en informer un homme de la police. Et là, vous avez la conversation qu’elle nous a rapportée. Tout au début, il a voulu l’embrasser. Elle s’est récusée par une sorte de sentiment bien facile à comprendre, devant le deuil qui venait à peine de le frapper. Il lui dit : « est-ce que tu ne m’aimes plus? ». Et Mlle Robitaille répond que c’était fini, qu’elle n’en voulait plus. Guay à son tour de répondre : « eh bien, tu as été menteuse ou hypocrite, tu mens plutôt actuellement, ou tu as été une hypocrite ». Et la conversation se continue sur le même ton lorsqu’à un moment donné il raconte déjà ses projets d’avenir. Il retournera chez sa mère où l’on est en train de lui préparer une chambre, et quant au radio, il lui en fait cadeau. Et Mlle Robitaille de répondre : « ça paiera pour les 50$ que tu m’as enlevés le jour où j’ai voulu quitter Québec pour m’en aller à Montréal, et là appeler mes parents pour m’en retourner chez moi ». Alors, on parle évidemment de rencontres possibles. Mademoiselle Robitaille se refuse. Il dit : « évidemment, je ne pourrai pas sortir avec personne avant six mois ». Et la conversation continue jusqu’au moment où il dit : « je comprends qu’avant 21 ans, tu ne seras pas libre ». Qu’est-ce que ça veut dire, ça, si ce n’est qu’au cours de cette conversation, le sentiment qui trotte dans son cœur, et l’idée qui trotte dans son esprit, c’est que désormais, il aura un délai vis-à-vis du public, il aura un délai vis-à-vis des parents de mademoiselle Robitaille, il aura un délai vis-à-vis la famille de sa femme, mais que désormais il croit pouvoir donner cours au libre épanouissement des amours coupables qu’il a menés depuis au-delà de deux ans.

Voilà l’aboutissement auquel il voulait arriver, et en dépit du fait que mademoiselle Robitaille lui dit qu’elle ne veut plus recevoir son téléphone, la veille même de son arrestation, ou l’avant-veille de son arrestation, sous prétexte que c’est sa fête, le voilà qui recommence, le voilà qui téléphone à mademoiselle Robitaille, le voilà qui veut lui parler.

Il s’imagine que tout est fini, que tout s’est endormi, que l’immense croix de fleurs et de roses dont il a mesuré la grandeur, comme si on mesurait des sentiments, et comme si on mesurait son deuil, il s’imagine qu’après l’avoir jeté sur la tombe de son épouse on va s’endormir dans la sérénité, on va se dire : « ce brave homme, regardez comme il aimait cette femme ». Et puis, on ne soupçonnera pas la ligne de conduite qu’il a suivie depuis deux ans, et plus particulièrement depuis deux mois.

Mais, messieurs les jurés, il n’y a pas de crime parfait. On a beau être intelligent, on a beau être astucieux, on a beau avoir une puissance d’hypocrisie incroyable, on a beau être capable de masquer pendant un certain temps sa conduite répréhensible, on a beau pousser le plus loin possible son esprit de perversité, il n’y a pas de crime parfait, surtout quand on contrecarre l’œuvre même de la Providence et qu’on enlève à ses semblables la vie sur laquelle nous n’avons aucun droit quelconque.

Et il a suffi que son mécanisme se déclenche au mauvais instant, il a suffi que l’avion soit en retard de cinq minutes au départ, il a suffi que lors de l’explosion, les débris et les cadavres, mêlés les uns aux autres, dans une scène effroyable, tombent à 500 pieds du rivage pour découvrir son forfait, et pour l’indiquer du doigt à l’opinion du public, et à ses pairs, que vous êtes, comme étant le grand responsable d’une des pires tragédies que l’histoire ait enregistrée.

C’est cela, messieurs les jurés. Il a voulu braver la Providence elle-même, et c’est la Providence qui s’est chargée de déjouer ses plans et de faire en sorte que ces cadavres viennent pour ainsi dire parler par la bouche du médecin-légiste, que ces débris viennent pour ainsi dire parler par les dépôts qui ont été laissés, que tout cet ensemble de restes de tragédie vienne pour ainsi dite témoigner pour vous indiquer hors de tout doute raisonnable qu’il est le premier et le grand coupable, et qu’il mérite le châtiment que toutes les lois de l’humanité – que l’Ancien Testament lui-même a déterminé, le châtiment de Caïn, qui a tué son frère, le châtiment que mérite la conduite qu’il a tenue, lui, le coupable de cette tragédie.

Messieurs les jurés, je n’insiste pas davantage. Je vous ai présenté les faits selon l’ordonnance même qu’ils ont, et selon la liaison qu’il y a entre eux, parce que c’est là la façon de considérer une preuve de circonstance.

S’il y a des failles, si véritablement vous êtes capable de trouver une autre solution logique et raisonnable que celle que je vous suggère, vous êtes tenus d’en donner le bénéfice à l’accusé.

Et, comme mon savant ami Me Miquelon me le suggère, pour masquer son crime, il a voulu, non satisfait de faire disparaître 23 personnes dont sa femme, il est allé jusqu’à suggérer à un témoin gênant de disparaître, nonobstant ses propres enfants, lorsqu’il a conseillé à Mme Pitre de s’empoisonner.

Bien, messieurs les jurés, je vous disais donc que je n’insiste pas davantage. Je vous ai présenté les faits tels qu’ils vous ont été présentés, du moins je le crois, par les témoins de la Couronne, liés les uns aux autres, tels qu’ils doivent l’être, et si vous trouvez dans cet exposé, ou plutôt dans cette preuve, une autre proposition, une autre hypothèse que la culpabilité de l’accusé, et cela, selon le travail de votre raison, vous êtes obligés de donner le bénéfice du doute à l’accusé.

Mais si par ailleurs, aucune autre conclusion logique, raisonnable, ne découle de cette preuve que celle que je vous suggère, si par ailleurs vous en venez à la conclusion que le drame aérien du 9 septembre a été le résultat d’un complot diabolique dont il a été l’auteur, si par ailleurs la preuve vous a convaincu que c’est lui le grand coupable, vous n’avez qu’un devoir tout tracé, celui de rapporter un verdict selon la preuve, un verdict de culpabilité, qui saura également une valeur d’exemple pour ceux-là qui seraient tentés de répéter le geste diabolique dont il est l’auteur.

Messieurs les jurés, je crois qu’il est bon, dans vos délibérations, de prier le Dieu de toute sagesse et de toute puissance de jeter dans vos consciences la lumière et la force dont vous avez besoin pour accomplir votre devoir sans faiblir, et jusqu’au bout.

 

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