L’affaire Delorme en BD

                Je m’en confesse : je n’ai pas lu de bande dessinée depuis le début de mon adolescence. Depuis Astérix et Tintin, c’est le néant. Je sais, je suis un dinosaure en la matière.

C’est la curiosité qui m’a amené à acheter L’affaire Delorme, illustré par Grégoire Mabit et scénarisé par Michel Viau. Évidemment, je savais par un ami qu’il y était question de la célèbre cause impliquant l’abbé Adélard Delorme, accusé d’avoir assassiné son frère en 1922 à Montréal.

Un procès en BD! Je trouvais l’idée originale et je voulais voir comment on arriverait à dépeindre une telle cause dans un style qui résume les faits en 154 pages.

En 2015, je me suis commis en écrivant un article basé sur le livre de Jean Monet, qui avait raconté cette saga en 1993[1], mais j’étais loin de me douter que j’apprécierais sincèrement cette présentation. Tout y est. Les grandes lignes historiques, les éléments pertinents au dossier et même une objectivité à laquelle je ne m’attendais pas.

En 1922, alors que le Québec se trouvait encore sous l’emprise malsaine du clergé, l’idée qu’un homme d’Église puisse être assassin a bouleversé les convictions de plusieurs personnes à l’époque. Est-ce que cela a pu jouer un rôle dans ce qui pourrait être classé comme une injustice? C’est à cette question que tente de répondre les concepteurs de cette bande dessinée qui fait un survol historique et très honnête de ce que fut cette grande affaire. On assiste à plusieurs revirements de situation, dont la déchéance injuste d’un grand détective.

Je ne suis pas certain que cette BD intéressera les plus jeunes – mais après tout, qui suis-je pour en juger, moi qui n’y connaît rien. Ce qui est certain, c’est qu’on m’a convaincu, au point, peut-être, de vouloir découvrir plus amplement le merveilleux monde de la BD pour adultes. En fait, j’attends déjà que l’expérience puisse se renouveler. Quelle sera la prochaine grande cause judiciaire adaptée en BD?


[1] Eric Veillette, « Première utilisation de la balistique au Québec », Historiquement Logique! (blog), 11 novembre 2015, https://historiquementlogique.com/2015/11/11/premiere-utilisation-de-la-balistique-au-quebec/.

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Première utilisation de la balistique au Québec

Le pseudo-expert Albert Hamilton
Le pseudo-expert Albert Hamilton

C’est dans l’affaire Delorme, au début des années 1920, que la balistique fut utilisée pour la première fois dans un procès pour meurtre au Québec. En janvier 1922, le corps de Raoul Delorme était retrouvé dans un banc de neige en bordure d’une rue à Montréal. La ténacité du détective Georges Farah-Lajoie permit de déposer des accusations contre l’abbé Adélard Delorme, le frère de la victime. Ce prêtre arrogant subira par la suite quatre procès au cours desquels on étudia certains aspects de la balistique.

À un certain moment, la défense présenta sa contre-expertise en appelant à la barre William Jones, « qui travaillait pour la police de New York depuis vingt ans »[1]. Selon lui, les balles retrouvées dans le corps de la victime n’étaient pas compatibles avec l’arme de l’accusé. En fait, il produisit une arme dont le numéro de série précédait celui de l’arme du crime, car sa prétention était à l’effet que les rayures laissées sur les projectiles seraient identiques puisque les deux armes avaient été fabriquées par les mêmes outils. Une telle prétention ne tiendrait maintenant plus devant un tribunal, mais en 1923 les connaissances sur la balistique en étaient à leurs débuts.

Mais lorsque Jones admit lors de son témoignage avoir obtenu l’aide d’un certain Albert Hamilton, le procureur de la Couronne, Me Robert Louis Calder, se rappela de ce nom. En comprenant que ce même Hamilton était assis dans la salle, il se tourna brusquement vers lui pour demander au juge qu’on expulse cet homme immédiatement. La réaction peut surprendre, mais un bref retour en arrière nous aidera à comprendre.

Le 22 mars 1915, dans l’État de New York, Charles Stielow découvrit le corps de son patron, Charles Phelps, et celui de Margaret Walcott. Cette dernière avait été atteinte de trois projectiles de calibre .22. Interrogé par la police, Stielow nia d’abord posséder une arme de ce calibre avant d’admettre un peu plus tard en posséder une. Devant ce mensonge, on l’accusa du double meurtre. Sous la pression des enquêteurs, il fit également des aveux. Toutefois, peu de temps avant la tenue du procès, Stielow revint sur ses aveux. Il se disait innocent.

La justice fit alors appel à Albert Hamilton, qui se disait expert dans le domaine, pour étudier l’arme et les projectiles. Celui-ci témoigna sous serment que les balles retrouvées sur la scène de crime correspondaient parfaitement avec l’arme de l’accusé. Croyant à la démonstration de Hamilton, le jury condamna Stielow.

Avant que le condamné soit envoyé sur la chaise électrique, des doutes s’installèrent quant à la validité de l’expertise balistique, une science qui était utilisée pour la toute première fois aux États-Unis dans un procès pour meurtre. Cette fois, on confia les analyses à deux autres experts qui s’acharnèrent à réaliser leurs propres essais. Selon eux, les balles tirées avec l’arme de Stielow ne correspondaient pas du tout à celles du crime. En fait, ils découvrirent un fait encore plus troublant : en nettoyant l’arme de Stielow pour les tests, ils constatèrent que celle-ci n’avait pas servi depuis très longtemps et que, par conséquent, Hamilton ne l’avait jamais utilisé pour ses essais. Hamilton avait donc menti. On le considéra ensuite comme un charlatan. Comme quoi la justice n’était pas complètement à l’abri des mythomanes.

Heureusement pour Stielow, il eut droit à un nouveau procès, au terme duquel il fut acquitté. Voilà donc l’histoire qui revint à l’esprit de Me Calder en plein procès à Montréal. En comprenant la supercherie qui était en train de s’installer en plein prétoire, il obtint l’accord du juge pour expulser Hamilton du palais de justice.

Néanmoins, l’incident n’eut apparemment aucune conséquence sur le sort réservé à l’abbé Delorme. Au bout de quatre procès, dont deux s’étaient terminés par un désaccord du jury, le prêtre fut acquitté. À la lecture du livre La soutane et la Couronne de Jean Monet, on comprend cependant que l’abbé était certainement coupable du meurtre de son jeune frère, dont le mobile était l’impression héritage de leur père, et que sa position au sein du clergé empêcha le jury de se montrer impartial.

[1] Jean Monet, La soutane et la Couronne, Éditions du Trécarré, 1993, p. 161.

Causes célèbres du Québec

Éric-Causes célèbres du QuébecDANSEREAU, Dollard. Causes célèbres du Québec. Leméac, Ottawa, 1974, 201 p.

Dans ce petit livre d’à peine 200 pages, ce juge des Sessions se permet de présenter 7 grandes causes judiciaires qui ont marquées l’histoire du Québec. Parmi elles, quatre furent portées à l’écran dans les années 1990 par la série de Mark Blandford Les Grands Procès.

Si son but réel reste imprécis, Dansereau écrit en avant-propos : « c’est l’opinion de l’auteur que le procès par jury, peut-être conforme à l’idéal démocratique, sert mal la justice. On ne devrait pas confier la réputation et la vie des gens à cette espèce de consultation populaire. Les erreurs judiciaires, plus fréquentes que l’on pense, s’avèrent irréparables lorsqu’il s’agit d’accusations graves. Ce n’est pas le rôle de l’auteur de siéger en appel des verdicts; toutefois, il n’est pas sans intérêt de signaler les faiblesses du jury en certaines occasions ».

Ce n’est pas rien comme critique, puisque le procès par jury représente la transparence d’un système. Un système qui n’est pas parfait, certes, mais un système basé sur celui des Britanniques qui a forcé à rendre les procès publiques tout en permettant aux criminalistes de contre-interroger les témoins. Toutes ces choses étaient impensables sous le régime français à l’époque de la Nouvelle-France.

Dans le premier cas qu’il présente, c’est-à-dire celui du célèbre Louis Riel, Dansereau ne nous convainc pas de son idée exposée dans son avant-propos. Non seulement il ne mentionne aucune erreur provenant du jury mais il enfonce les derniers clous du cercueil en nous convainquant que Riel souffrait d’une certaine forme de folie. Après tout, il fut établi lors de son procès qu’il était atteint de mégalomanie. Pas étonnant venant d’un leader controversé aux tendances gourou qui souhaitait créer une nouvelle religion.

Donc, devrions-nous pleurer sur le sort de Riel? Là n’est peut-être pas la question, mais l’auteur ne nous apporte strictement rien pour douter du verdict, ni même pour développer une quelconque sympathie pour le condamné.

Dans la seconde cause, celle d’Honoré Mercier, premier ministre du Québec qui fut acquitté à son procès pour fraude au début des années 1890, on en vient plutôt à comprendre que la faute de cette cause revient à l’équipe de la poursuite, qui a le fardeau de faire la preuve. Dans ce cas-ci, donc, il semble qu’on ait, à la base, déposé des accusations un peu trop rapidement et sans preuve concrète. Le jury n’a donc fait que son devoir, c’est-à-dire de prononcer un acquittement.

Dans l’affaire du hold-up du tunnel de la rue Ontario, survenu dans les années 1920, on comprend qu’il y aurait pu, effectivement, y avoir injustice. Mais cette fois, ce serait en raison du fait que le procès concernait simultanément plusieurs accusés. Ainsi, plus d’un bandit furent pendus pour le meurtre d’un seul gardien. Certes, l’un d’eux était le coupable, mais qu’en était-il des autres?

D’ailleurs, l’identification des suspects posait un grave problème dans cette cause.

Encore une fois, difficile de blâmer les jurés, qui n’ont rien à voir dans le choix de mettre sur pied un procès conjoint.

Dans l’affaire de l’abbé Adélard Delorme, accusé d’avoir tué son frère pour une question d’héritage, on peut comprendre un peu mieux ce que l’auteur cherchait à nous dire à propos du devoir des jurés. Dans ce cas-ci, ils ont effectivement pu être influencés par le respect démesuré que la société québécoise vouait alors au clergé. Car après avoir été reconnu inapte et interné chez les fous, l’abbé Delorme subira un autre procès. Et cette fois, en dépit de preuves accablantes et d’un comportement hautement incriminant, il sera acquitté.

En revanche, on ne pourra jamais prouver jusqu’à quel point le jury fut influencé par cette image de perfection véhiculée par l’Église catholique. À première vue, donc, la théorie de Dansereau ne semble toujours pas tenir la route.

Quelques années plus tard, une autre cause de meurtre impliqua un religieux, le père Dosithée, de son vrai nom Albert Nogaret. Cette fois, nous dit l’auteur, l’influence cléricale n’était plus aussi intense et il est possible que cette fois ce fut l’inverse, d’autant plus que la victime était une fillette.

Peut-être condamné hâtivement, et même victime d’une partialité venant du célèbre Dr Wilfrid Derome, fondateur de l’Institut médico-légal de Montréal, Nogaret sera finalement acquitté après une condamnation. Et chose extrêmement rare dans les annales de la justice québécoise, la police décida de reprendre l’enquête après cet acquittement.

Cette fois, les soupçons se portèrent vers un dénommé Godon, un journalier au comportement étrange et simple d’esprit. Après que la police soit parvenue à lui arracher des aveux, Godon sera interné et mourra avant de subir un procès. Ainsi donc, le meurtre de la petite Simone Caron, 7 ans, demeurera officiellement impuni aux yeux de la justice.

Le livre de Dansereau a pour avantage d’aborder le sujet de la cause d’Albert Guay. Si ce procès est devenu célèbre pour avoir inspiré le roman et le film Le crime d’Ovide Plouffe, il n’en reste pas moins qu’on attend encore l’apparition sur le marché littéraire d’une œuvre historique et objective sur cette affaire retentissante. En effet, beaucoup de travail reste à faire pour immortaliser honnêtement notre patrimoine judiciaire.

Et l’auteur termine par la cause qui est sans doute qualifié comme étant la plus ambigüe de toute l’histoire du Québec, celle de Wilbert Coffin. En parcourant ce dernier chapitre, on ignore ce qu’en pense véritablement l’auteur, bien qu’il semble avoir du respect pour Jacques Hébert, le défenseur irréfléchi de Coffin. Y a-t-il eu injustice dans cette affaire?

On sait que depuis la publication du livre de Dansereau, en 1974, cette affaire a été étudiée et réétudiée. En 2007, Me Clément Fortin publiait d’ailleurs L’affaire Coffin : une supercherie?, en présentant à ses lecteurs le déroulement du procès et en dissipant les derniers doutes sur l’innocence de Coffin.

Les ouvrages évoquant de telles causes judiciaires ne font certainement pas légion dans nos librairies, ce qui ouvre parfois la porte à des auteurs moins scrupuleux qui propagent ainsi certaines rumeurs et ragots dans les chaumières. En effet, il existe un réel danger de déformation de notre passé lorsque les historiens et auteurs sérieux se désintéressent de tout un pan de notre folklore, dans ce cas-ci le volet de la justice.

Finalement, on aurait aimé que Dansereau nous laisse sur une conclusion qui lui aurait permis de revenir exposer certaines précisions. Si on a l’impression d’être laissé à nous-même à la fin du volume, il n’en reste pas moins qu’on y explore des causes fascinantes, ce qui nous fait dire que, au bout du compte, on n’a rien à envier à nos voisins américains en matière de crimes tordus.