Me Clément Fortin se prononce sur L’affaire Dupont et le genre docu-roman

Me Clément Fortin entretient son propre blogue, qui apparaît dans ma liste de liens (voir colonne de droite).
Me Clément Fortin entretient son propre blogue, qui apparaît dans ma liste de liens (voir colonne de droite).

C’est avec sa généreuse permission que je reproduis ici certains extraits de courriels que j’ai récemment échangés avec Me Clément Fortin, auteur de livres relatant des faits judiciaires de notre patrimoine, tel que L’affaire Coffin : une supercherie?; On s’amuse à mort; Mesrine le tueur de Percé, une fraude judiciaire; ou encore L’affaire Cordélia Viau, la vraie histoire.

Dans un premier temps, Me Fortin commente la lecture qu’il fait actuellement de mon livre L’affaire Dupont et du lien que ce dossier semble avoir avec la célèbre affaire Coffin. Il me disait donc que « en poursuivant la lecture de votre ouvrage, je constate moi aussi qu’il y a plusieurs ressemblances avec l’affaire Coffin. Les membres de la famille ne seront pas contents. Ils continueront de croire qu’il s’agit d’un meurtre et non d’un suicide. Et vous ne les ferez pas changer d’idée. Vous auriez pu faire comme Jacques Hébert et Pauline Cadieux : écrire des ragots. Vous vendriez sûrement un plus grand nombre de livres. Mais vous avez eu la sagesse de vous en tenir à la preuve faite au procès et à l’enquête [publique]. Je vous en félicite ».

Rappelons que Jacques Hébert est ce polémiste qui, motivé par une idéologie politique, a fait de l’affaire Coffin une véritable légende, prétextant que Wilbert Coffin était innocent du triple meurtre pour lequel il a finalement été pendu au cours des années 1950. On a cependant prouvé son manque de sérieux devant la Commission Brossard, chargée d’enquêter sur les allégations entourant l’affaire Coffin. Quant à Pauline Cadieux, elle a eu un comportement similaire à propos de l’affaire Cordélia Viau.

On connait principalement Clément Fortin pour le genre littéraire docu-roman qu’il utilise maintenant depuis plusieurs années, et dont il se servira à nouveau pour nous élaborer les faits entourant l’affaire Guy Turcotte. Concernant justement le choix et l’utilité de ce style littéraire, il m’apportait ces quelques précisions :

« Au sujet du genre littéraire que j’ai adopté pour mes écrits, j’ajoute quelques précisions. Je désirais raconter le drame qui est survenu au Collège de Matane en 1964. Le vieux prof que je suis voulait présenter cette affaire de manière accessible à tous. Au cours de l’année 2002, j’ai croisé Robert Gauthier à Saint-Sauveur. Il m’a invité à m’inscrire à ses ateliers de scénarisation. C’est ce que j’ai fait. Robert avait réalisé plusieurs œuvres dont la scénarisation des romans de Francine Ouellette, Au nom du père et du fils et Le Sorcier. Cette rencontre a été déterminante  pour moi. J’avais aussi assisté à des ateliers de cinématographie. Et pendant plus de cinq ans, j’avais fait la recherche pour écrire un roman historique que j’ai publié en 1997. C’est en combinant ces disciplines que j’ai décidé d’écrire On s’amuse à mort, sous forme de docu-roman et que j’ai publié chez Septentrion en 2005. »

Selon Me Fortin, le docu-roman a pour avantage de faciliter l’accessibilité de certains faits judiciaires à une plus grande partie de la population. « Personnellement », ajoute-t-il, « la réaction de mes lecteurs a été satisfaisante. Évidemment, je n’espérais pas qu’on cite l’un de  mes docu-romans dans des « ouvrages très sérieux. » Pour moi, l’écriture est un divertissement. C’est pourtant ce qu’ont fait Lucia Ferretti et Xavier Gélinas dans Duplessis, son milieu, son époque, publié en 2010 aux Éditions du Septentrion. The Journal of Canadian Provincial Judges l’a aussi commenté. J’ai aussi la satisfaction de retrouver mes docu-romans dans les bibliothèques de droit et d’histoire. Je n’en demandais pas tant. »

Toujours aussi modeste et professionnel, Me Fortin me disait que « je n’essaie pas de vous convaincre d’adopter cette formule. Je vous expose tout simplement comment j’en suis arrivé à concevoir mes docu-romans. »

Pourtant, je me suis rendu compte que ma présentation des faits se rapprochait de la sienne, une expérience que je répéterai sans nul doute dans mes futures ouvrages. En effet, le style docu-roman est probablement le genre qui permet une meilleure accessibilité et une meilleure compréhension des faits.

Ceci dit, nombreux sont ceux et celles qui attendent impatiemment les fruits du prochain docu-roman de Me Clément Fortin, qui traitera du dossier fort délicat de l’affaire Guy Turcotte.

L’affaire Coffin: une supercherie?

affaire CoffinFortin, Me Clément.  L’affaire Coffin : une supercherie?.  Wilson & Lafleur, 2007, 384 p.

Par son style fascinant, Me Clément Fortin nous offre l’opportunité de nous glisser dans la peau de l’un des douze jurés afin de mieux comprendre cette affaire controversée.

En effet, il y a plus d’un demi-siècle que les rumeurs circulent sur cette affaire.  Et la majeure partie d’entre elles dénoncent une injustice.  Mais Wilbert « Bill » Coffin a-t-il réellement été victime d’une injustice à saveur politique?

Ce que nous propose l’auteur, c’est de démystifier cette affaire criminelle en revenant essentiellement sur ce que les jurés ont entendu pour rendre leur verdict.  Ainsi, il accorde toute l’importance aux transcriptions du procès.

Le premier chapitre nous transporte en Pennsylvanie en juin 1953, où Eugene Lindsey se prépare à aller chasser l’ours noir en Gaspésie, accompagné de son fils Richard et d’un ami de ce dernier, Frederick Claar.  Dès cet instant, quelques détails importants se mettent en place.  Les jumelles qu’emporta avec lui Richard Lindsey, de même qu’un canif multifonctions, un cadeau précieux qui lui avait été offert par un cousin militaire basé au Japon.

Les trois hommes entreprennent leur voyage vers Gaspé à bord d’une camionnette Ford 1947 dont l’arrière avait été aménagé pour leur permettre de dormir à l’abri.  Le 8 juin, ils s’arrêtaient au Robin Jones & Whitman Company à Gaspé afin d’y acheter quelques provisions, dont des œufs et du sirop d’érable Old Tyme.  C’est ensuite qu’ils s’engagent en forêt.

Le garde-chasse Jerry Patterson leur conseille d’éviter de traverser une rivière en pleine crue printanière, mais Eugene Lindsey s’y engage tout de même et s’y enlise.  Désespéré, Patterson, qui doit d’abord terminer sa ronde, leur promet de l’aide pour le lendemain.  En attendant, les trois chasseurs américains ne sont pas en peine car ils ont des provisions en quantité abondante et un endroit pour dormir.

À bord d’un camion poids lourds, Thomas et Oscar Patterson, ainsi que Wellie Eagle, viendront leur donner un coup de main pour se libérer de cette fâcheuse position.  Pour le remercier, Lindsey, reconnu pour être près de ses sous, remet au conducteur 5 cigares King Edwards.

Vers 10h00 au matin du 9 juin, les trois chasseurs sont à nouveau à Gaspé, cette fois pour faire le plein.  Lindsey bavarde un bon moment avec le pompiste, un dénommé Donald Davis.

Le même soir, vers 18h00, Wilbert « Bill » Coffin laisse son ami MacDonald à son camp de chasse en lui disant qu’il rentre chez son père.  Les deux hommes se donnent rendez-vous le lendemain matin.  Vers 6h00, le 10 juin, MacDonald se présente chez le père de Coffin, comme prévu, mais celui-ci n’est pas là.  Et personne ne peut lui dire où se trouve Coffin.  « Pourquoi poser un lapin à son ami MacDonald? », s’interroge l’auteur.  Il semble que cette question restera à jamais sans réponse.

En fait, Coffin s’était mit en route dès 4h00 du matin à bord de la camionnette de Baker, direction camp 21.  Vers 7h00, il s’arrête en apercevant la camionnette des trois chasseurs, en panne dans une côte.  Il les aide à se sortir de cette nouvelle situation fâcheuse, après quoi il accepte leur invitation à déjeuner en leur compagnie.  Selon Me Fortin, c’est à ce moment que Coffin remarque la qualité des armes appartenant aux chasseurs.

Puisque le moteur de la camionnette des américains avait pris l’eau, ceux-ci éprouvaient quelques ennuis.  Coffin aurait alors examiné le véhicule pour conclure que la pompe à essence devait être changée.  C’est donc en compagnie du jeune Richard Lindsey que Coffin retourna vers Gaspé.  Il affirmera plus tard avoir emporté la vieille pompe pour tenter de la faire souder à Gaspé, avant de devoir se rendre compte qu’il fallait obligatoirement en acheter une neuve.  Or, on fera la preuve durant le procès que la pompe originale n’avait jamais été démantelée sur le camion des victimes.

Vers midi, Coffin et le jeune Lindsey s’arrêtent au garage Gérard & Fils enr., où ils achètent une pompe à essence.  Peu après, ils se rendent à la station service où Donald Davis fait le plein de leur nouveau bidon d’essence.  Une trentaine de minutes plus tard, Coffin et Lindsey s’arrêtaient à l’Hôtel de Gaspé.  Pendant que le jeune américain l’attendait dans la camionnette, Coffin entra pour discuter avec le barman Murray McCallum et boire une bière sur place.  Il en achètera quelques autres pour emporter.

Ce sera la dernière fois qu’on verra l’un des trois chasseurs américains.

Le 12 juin 1953, les preuves circonstancielles commencent à s’accumuler.  Coffin débarque chez Ernest Boyle à Wakeham, à quelques milles de Gaspé.  Il lui demande une bière et en profite pour lui rembourser une vieille dette de 5.25$.

Vers 19h00, Coffin débarque chez Wilson MacGregor pour lui acheter quelques bières.  MacGregor se souviendra avoir vu à l’arrière de la camionnette de Coffin « une batterie de cuisine, des sacs en toile de l’armée et le canon d’une carabine ».

Quelques minutes plus tard, à l’hôtel Mount View, Coffin achète une autre bière, cette fois avec un billet de 20$ américain.  Il prétendra avoir été payé par les Américains pour les avoir aidé, en plus de sortir de sa poche un couteau multifonctions.  Il dira aussi l’avoir reçu en cadeau pour son aide.

Coffin rentre chez lui vers 20h30, montre le couteau à sa sœur Rhoda en lui fournissant la même explication, et va se changer.  Il repart peu de temps après avec une bouteille de whiskey.  Lorsque Rhoda lui demande où il va, il répondra seulement « je ne sais pas ».

Le 13 juin, vers 1h30 de la nuit, il rembourse une autre vieille dette en remettant un billet de 10$ à Earle Tuzo, qui rend aussitôt à Coffin le revolver que ce dernier lui avait laissé en gage.

Vers 3h30, le camionneur Ansel Element s’arrête pour aider un homme dont la camionnette s’est enlisée dans le fossé.  Ce dernier lui donnera 2$ américain pour l’avoir aidé.  Vers 6h30, il arrive à Percé, mais puisque sa camionnette connaît des ratés depuis qu’il a versé dans le fossé, il s’arrête dans un autre garage.  Pendant que le mécanicien répare son système de freinage, Coffin prétend être en route vers Montréal pour rendre des comptes à un employeur.

Ainsi se poursuivra la galère de Coffin.  Il s’arrêtera chez un coiffeur, où il se sent tellement généreux qu’il passe la bouteille de whiskey à tous les clients et débourse les frais de deux d’entre eux.  Il roule et boit, comme si c’était tout ce qu’il savait faire.  À Saint-Charles-de-Caplan, il se renverse une fois de plus dans le fossé, mais cette fois plus violemment.  Le contenu de sa camionnette se renverse sur le sol et parmi les débris on retrouve des ustensiles de cuisine et des sacs de couchage.  Deux hommes lui viennent en aide pour ranger le tout, et Coffin reprend sa route.  Encore une fois, bien sûr, il dédommage ses anges gardiens avec des devises américaines.

Il se renversera même à une troisième reprise en raison de sa conduite erratique.  Et cette fois c’est un camionneur du nom d’Eugène Chouinard qui lui viendra en aide.

Bref, ce sera comme ça jusqu’à ce qu’il rejoigne sa concubine Marion Petrie à Montréal.  Quand on relit ce fil des événements on a l’impression de se retrouver en présence d’un alcoolique irresponsable et complètement désorganisé.  Reste à savoir si cela était suffisant pour le condamner.

Le 23 juin, c’est avec Marion Petrie et leur fils Jimmy qu’il démolit la camionnette en heurtant un tramway, toujours en état d’ivresse, bien sûr.  Il ira jusqu’à mentir en disant au mécanicien que le véhicule lui appartient et ne reviendra jamais le récupérer.  Mais, comme toujours, Coffin s’adapte et se tourne vers le transport en commun.

Coffin recevra finalement un télégramme de MacDonald, lui demandant de rentrer d’urgence à Gaspé.  Pendant ce temps, la disparition est rapportée et les recherches s’intensifient.  C’est le 13 juillet 1953 qu’on commence à retrouver les corps, à environ 175 pieds du camp 26.  Leurs effets personnels, incluant une carabine, semblent avoir été éparpillés dans les environs sans trop qu’on sache pourquoi.  Quelques heures après la découverte, le technicien Maurice Hébert et le pathologiste Jean-Marie Roussel débarquent sur les lieux.

Plutôt que de rentrer à Gaspé, Coffin prend l’autobus vers Val d’Or, un endroit qu’il avait déjà habité avec Marion Petrie. Il y rencontre un courtier minier nommé Hastie.  Ce sera en compagnie de celui-ci et d’un autre homme qu’il rentrera à Gaspé, le 20 juillet.  Le policier Doyon s’empresse alors d’amener Coffin avec lui pour revisiter les alentours des camps 21, 24, 25 et 26.  Il dira qu’en retrouvant les chasseurs après avoir acheté la pompe à essence avec le jeune Lindsay, il a vu une Jeep et deux autres chasseurs américains en leur compagnie.  Cette Jeep se retrouvera d’ailleurs au cœur d’une immense controverse par la suite.

Chez Marion Petrie, les enquêteurs Matte et Sirois retrouvent les jumelles qui portent le même numéro de série que celles de Frederick Claar, ainsi que le couteau multifonctions.  Interrogée le 6 août, Marion dira qu’en débarquant à Montréal en juillet, Coffin lui avait raconté avoir vu trois chasseurs seulement.  Interrogé le même jour par deux autres détectives, Coffin mentionne la Jeep et prétend n’avoir reçu aucun cadeau de la part des Américains, mis à part 40$.

Les contradictions s’accumulent.

Coffin sera finalement arrêté le 10 août.  À mon avis, l’un des éléments les plus incriminants se retrouvera dans le fait qu’il admettra aussi avoir ramené à Montréal la pompe à essence acheté avec le jeune Lindsey.  Cette pompe sera retrouvée en possession d’Harold Petrie, le frère de Marion.

Le procès s’ouvre le 19 juillet 1954 avec comme premier témoin la veuve d’Eugene Lindsey.  Bientôt, malgré une preuve de circonstance, la culpabilité de Coffin ne fait plus aucun doute.

Le livre de Me Fortin dissipe les derniers doutes pouvant subsister sur cette affaire et on cesse alors de douter de la mauvaise foi des jurés.

J’ai même eu l’impression que Coffin, comme probablement plusieurs autres accusés, a toujours refusé d’avouer parce qu’il subissait en réalité deux procès : celui de la justice et celui de sa famille.  Il lui était impossible d’avouer à ses parents l’horreur dont il pouvait être capable.

L’auteur nous permet également de comprendre d’autres éléments importants au dossier et qui ont gravité autour du procès, comme l’influence malsaine des médias, la haine que vouaient les gaspésiens à l’endroit des policiers de la ville de Québec et les contradictions de Coffin.  Bref, Me Fortin permet de démystifier cette affaire et de rétablir les faits.  Bref, lorsqu’on atteint le dernier chapitre, on semble n’avoir plus aucune raison de douter de sa culpabilité.

L’idée très répandue de l’injustice entourant cette condamnation résulte principalement des livres de Jacques Hébert.  À cet effet, l’auteur nous rappelle que lors de la Commission Brossard, Me Jules Deschênes avait demandé ceci à Hébert.

–         Sur les 80 témoins, il y en a un, Péclet, dont vous avez lu tout le témoignage; deux, Doyon et Sinnett, dont vous avez lu des extraits, et 77 donc vous n’avez jamais lu le témoignage, au moment de la publication de votre volume?

–         Oui, parce que je n’en sentais pas le besoin; ils ne m’intéressaient pas particulièrement.

Mesrine le tueur de Percé, une fraude judiciaire

                      Fortin, Clément.  Mesrine, le tueur de percé : une fraude judiciaire.  Wilson & Lafleur, 2012, 421 p.  Le docu-roman a fait sa sortie officielle le 13 novembre dernier aux éditions Wilson & Lafleur.

L’avocat retraité Clément Fortin nous a habitués à son invention littéraire du docu-roman avec L’Affaire Coffin : une supercherie?  et On s’amuse à mort, style qu’il reprend une fois de plus pour son tout dernier livre.  Cette fois, il s’est attaqué à l’un des plus tristes épisodes de l’histoire québécoise du 20ème siècle.

Ce fut aisé pour moi de me plonger dans ce livre que j’attendais depuis plus d’un an.

Les fins observateurs ont déjà décelé dans le titre une bonne part des conclusions de l’auteur, d’autant plus que ce dernier dédie son ouvrage aux témoins de cette cause « dont la réputation a été ternie par le verdict du jury de Montmagny », rien de moins.

Dès le premier chapitre, Me Fortin nous plonge dans les premières frasques du criminel français Jacques Mesrine.  C’est en compagnie de Jeanne « Janou » Schneider et de Michel Dupont, un autre compatriote français, que Mesrine organise à toute hâte l’enlèvement du richissime Georges Deslauriers le 19 juin 1969.  Suite à ce fiasco, le trio prend la fuite en train vers Percé, en Gaspésie.  Le 21 juin, ils s’installent au motel Les Trois Sœurs, propriété d’une célibataire de 58 ans, Évelyne LeBouthillier.  Celle-ci tombe immédiatement sous le charme du séduisant Mesrine, qui tente de dissimuler son identité.  Elle les installe dans la cabine no. 4.

Le 25 juin, le trio reprend le train pour revenir vers Montréal, où Mesrine apprend qu’il est activement recherché pour l’enlèvement de Deslauriers.  Dupont retourne chez lui, où il sera arrêté.  Mesrine bouge sans arrêt, comme s’il bénéficiait d’un instinct tout désigné pour brouiller les pistes.  C’est avec Schneider qu’il reprendra la route de Percé, où il sera aperçu au soir du dimanche 29 juin 1969.

Le lendemain matin, 30 juin, Irène LeBouthillier découvre sa tante gisant sur le plancher du motel.  Le Dr Authier fixera plus tard la mort entre minuit et 4h00 du matin.  Les détectives cibleront rapidement le couple Mesrine – Schneider, qui se trouve alors en pleine fuite à travers la province avant de passer aux États-Unis.  C’est d’ailleurs en Arkansas qu’ils seront capturés à la fin de juillet et ramenés au Québec pour comparaître dans cette affaire d’enlèvement.  Se croyant à l’abri, le couple sursaute d’étonnement lorsqu’on les accuse du meurtre d’Évelyne LeBouthillier.  Les preuves sont pourtant contre eux.

Le 21 août, à Percé, leur enquête préliminaire est présidée par le juge Duguay, le même juge ayant présidé l’enquête préliminaire de Wilbert Coffin en 1953 avant de l’envoyer devant la Cour du banc de la reine.

Après certains délais, c’est le procureur général Rémi Paul qui, le 11 mai 1970, autorise Me Roch Roy et Me Anatole Corriveau à porter des accusations de meurtre contre Mesrine et Schneider dans l’affaire de Percé.

Il faut attendre le chapitre 12 pour se laisser entraîner au rythme de cette première journée de procès qui se déroule à Montmagny, à l’est de la ville de Québec.  En ce 18 janvier 1971, le récit nous donne l’impression d’être assis dans la salle à écouter les procédures.

On débute donc avec le témoignage du policier Denis Léveillé, celui qui a été chargé de prendre les photos de la scène de crime et de prélever les empreintes.  L’auteur nous permet d’assister à ce qu’il qualifie lui-même de « derby de démolition » quand Me Raymond Daoust le contre-interroge afin de remettre en question ses compétences.  Il écrit d’ailleurs à ce propos que « il n’est évidemment pas possible pour un enquêteur de se souvenir, dans le menu détail, un an ou deux ans plus tard, de toutes les observations qu’il a faites sur le terrain, à moins de toutes les mettre par écrit.  La défense le sait et cible ces apparentes faiblesses ».

Ce n’est là que le début de l’offensive sans relâche et machiavélique qu’entretiendra Me Daoust tout au long de ce procès.  Si certains peuvent qualifier sa stratégie d’une certaine forme d’art, on serait aussi tenté d’y voir de l’acharnement et un manque flagrant d’honnêteté.  L’auteur fait d’ailleurs dire à l’un de ses personnages que « je trouve ça bien triste qu’on utilise la justice pour faire du spectacle ».

Pour avoir moi-même consulté ces transcriptions durant quelques semaines, j’entretenais un doute sérieux quant au témoin Marcelle Raymond, une jolie célibataire de 28 ans.  J’ai toujours cru que son témoignage avait été fabriqué de toute pièce afin de prétendre qu’elle avait vu les bijoux en possession de Mesrine et Schneider au moment où elle prétendait fréquenter Deslauriers.  Il semble que l’auteur en vienne à la même conclusion, qualifiant l’intervention de Mlle Raymond de « témoignage de dépannage ».  Après tout, rien de plus facile que de prétendre avoir déjà vu tel ou tel bijoux, alors qu’on tourna le dos aux honnêtes témoins sans histoire qui sont venus expliquer que ces bijoux appartenaient plutôt à la victime.

Ces subterfuges sont nombreux, au point où on en vient réellement à se demander si les procédures légales ont été respectées.  En plus du fait qu’on a caché aux jurés la condamnation de Mesrine dans l’affaire Deslauriers, puisque Daoust avait porté cette cause en appel, et aussi le fait que l’accusé tenta une évasion par incendie au cours du procès, ils ont eu droit aux interventions musclés de Mesrine et des membres de la Cour.  En fait, on en vient à croire que ce procès aurait dû être annulé.

Pour expliquer une partie de la controverse, l’auteur revient sur le fait que le juge Paul Miquelon était encore hanté par l’affaire Coffin, d’autant plus que Me Daoust s’était frotté à lui devant la Commission Brossard, créée par Jean Lesage devant le tollé soulevé par Jacques Hébert qui hurlait l’innocence de Coffin à travers son chapeau.

Mesrine poussera évidemment l’audace jusqu’à poursuivre ses interventions de gueulard diplômé pendant la plaidoirie du procureur de la Couronne.  Ce dernier conclut d’ailleurs calmement en s’adressant aux jurés de cette façon : « alors, messieurs, je termine en vous disant que je ne suis pas d’accord avec ceux qui disent qu’un jury décide qui est le meilleur avocat.  Je n’ai aucune espèce d’orgueil.  Vous pouvez trouver que les avocats de la défense sont infiniment supérieurs à ceux de la Couronne.  Mais, c’est en votre âme et conscience que vous devez rendre votre verdict ».

Les jurés ont semblés ignorer la recommandation puisque le couple maudit fut acquitté au milieu d’un autre tumulte.

En utilisant les transcriptions sténographiques du procès, Me Fortin permet au lecteur de se glisser dans la peau de l’un des jurés et ainsi lui permettre de se dessiner sa propre idée de l’affaire.  En fait, l’auteur est si fidèle aux documents qu’il écrit en préface que « je n’ai pas jugé opportun d’interviewer les quelques  survivants de ce drame, car je sais, par expérience, qu’il faut se méfier de l’information qu’on recueille sur le terrain.  Pour se rendre intéressants, certains racontent des histoires qu’ils ne répéteraient pas sous serment devant un tribunal ».

La lecture est fluide et passionnante, voir naturellement emballante malgré la lourdeur du propos.  Le travail colossal de Me Fortin permet en quelque sorte de faire la barbe à certains auteurs et commentateurs qui se sont permit, au fil des années, d’acquitter trop facilement Mesrine sans avoir même consulté, ne serait-ce qu’un instant, les dossiers d’archives.  En fait, plusieurs personnes, historiens inclus, se sont trop souvent contentées de digérer les propos de Mesrine étalé dans deux livres (1977 et 1979) sans les remettre en question.  Certes, ce n’est pas le cas de Me Fortin, qui n’en manque pas une de clouer le bec aux affirmations du « grand » criminel.

Un ouvrage comme celui-là devrait servir de leçon à tous ces fanatiques en mal d’idoles qui admirent un héros aussi faux et pleurnichard que Mesrine.

Il est seulement regrettable de devoir attendre plusieurs années avant que des auteurs comme Me Fortin viennent rétablir l’ordre dans des affaires qui ont pris trop d’ampleur au moment des faits.  Il l’a remarquablement bien fait avec l’affaire Coffin, et cette fois il devient le premier à oser dire publiquement que ce procès a été une fraude et que Mesrine était réellement coupable.  Et ce ne sont pas des paroles en l’air.  Les documents sont là pour le prouver!

On ne peut en conclure que les jurés se sont, au final, laissé aveugler par le spectacle de Me Daoust et de son arrogant client.  En se basant sur les véritables faits et des preuves solides, sans se laisser distraire, le verdict aurait sans doute été différent.  Au lieu de ça, on a préféré croire la parole d’un criminel contre celle de plusieurs témoins qui se corroboraient entre eux.

Quant à ceux et celles qui tenteraient de se faire une opinion par ce simple compte-rendu de livre, je dirais seulement qu’il s’agit de l’une des rares affaires qui ne peut être résumée, même en quelques pages.  Pour se forger une opinion juste et honnête il faut obligatoirement lire l’ouvrage de Me Fortin du début jusqu’à la fin.  C’est en se familiarisant avec les moindres détails qu’on peut dresser un tableau fidèle de cette aventure judiciaire.

En épilogue, où l’auteur nous partage son opinion, il ne manque pas de souligner que les maires de Percé et de Montmagny ont tenté de profiter de certaines retombées économiques devant le film de Jean-François Richet L’Instinct de mort, mettant en vedette Vincent Cassel dans le rôle de Mesrine.  Ce n’est pas sans rappeler les intentions douteuses concernant le projet d’un centre d’interprétation de l’affaire Coffin, rappelle-t-il au passage.

Il ne manque pas non plus se revenir sur certaines irrégularités, dont le sort injuste réservé à plusieurs témoins : « on ne pourra jamais réparer tout le mal fait à ces témoins qu’on a qualifié de parjures.  Jusque-là irréprochables dans leur communauté, il n’a fallu qu’un truand, qu’on a cru naïvement sur parole, pour en faire des gens qu’on pointe du doigt ».

J’ai déjà mentionné à Me Fortin dans un courriel qu’après avoir lu son livre sur l’affaire Coffin je ne pouvais que me ranger derrière le verdict des jurés et que cette conclusion m’enlevait tout envie de lire les écrits de Jacques Hébert sur le sujet.  Mais dans ce cas-ci, impossible de se ranger derrière l’avis des jurés.  Car le procès de Montmagny fut réellement … une fraude judiciaire!

Mesrine le tueur de Percé (PDF)