L’affaire Delorme en BD

                Je m’en confesse : je n’ai pas lu de bande dessinée depuis le début de mon adolescence. Depuis Astérix et Tintin, c’est le néant. Je sais, je suis un dinosaure en la matière.

C’est la curiosité qui m’a amené à acheter L’affaire Delorme, illustré par Grégoire Mabit et scénarisé par Michel Viau. Évidemment, je savais par un ami qu’il y était question de la célèbre cause impliquant l’abbé Adélard Delorme, accusé d’avoir assassiné son frère en 1922 à Montréal.

Un procès en BD! Je trouvais l’idée originale et je voulais voir comment on arriverait à dépeindre une telle cause dans un style qui résume les faits en 154 pages.

En 2015, je me suis commis en écrivant un article basé sur le livre de Jean Monet, qui avait raconté cette saga en 1993[1], mais j’étais loin de me douter que j’apprécierais sincèrement cette présentation. Tout y est. Les grandes lignes historiques, les éléments pertinents au dossier et même une objectivité à laquelle je ne m’attendais pas.

En 1922, alors que le Québec se trouvait encore sous l’emprise malsaine du clergé, l’idée qu’un homme d’Église puisse être assassin a bouleversé les convictions de plusieurs personnes à l’époque. Est-ce que cela a pu jouer un rôle dans ce qui pourrait être classé comme une injustice? C’est à cette question que tente de répondre les concepteurs de cette bande dessinée qui fait un survol historique et très honnête de ce que fut cette grande affaire. On assiste à plusieurs revirements de situation, dont la déchéance injuste d’un grand détective.

Je ne suis pas certain que cette BD intéressera les plus jeunes – mais après tout, qui suis-je pour en juger, moi qui n’y connaît rien. Ce qui est certain, c’est qu’on m’a convaincu, au point, peut-être, de vouloir découvrir plus amplement le merveilleux monde de la BD pour adultes. En fait, j’attends déjà que l’expérience puisse se renouveler. Quelle sera la prochaine grande cause judiciaire adaptée en BD?


[1] Eric Veillette, « Première utilisation de la balistique au Québec », Historiquement Logique! (blog), 11 novembre 2015, https://historiquementlogique.com/2015/11/11/premiere-utilisation-de-la-balistique-au-quebec/.

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L’affaire Boudreau: Coffin, Duplessis et cie (partie 5)

L’histoire du meurtre d’Edgar Audet méritait, selon moi, d’être revisitée.  Elle fait maintenant partie de moi.  Mais au-delà des sentiments qu’elle peut susciter et de toutes ses irrégularités, je ne peux passer à côté du fait qu’elle est survenue le même été et dans la même région que celle du célèbre Wilbert Coffin.  Et qui plus est, sur 15 intervenants/hommes de la loi dans l’affaire Boudreau, 9 font partie de celle de Coffin.  De près, ou de loin.  Dans certains cas, c’était tout à fait explicable étant donné qu’on parle de la même région et de la Cour du banc de la Reine, notamment pour le sténographe officiel Oscar Boisjoly et Maurice Hébert, technicien de la Sûreté Provinciale.  D’autres avaient des liens étroits avec le controversé premier ministre de l’époque, Maurice Duplessis, maintes fois accusé d’avoir utilisé Coffin pour éponger le fameux meurtre des chasseurs qui faisait ombre au tourisme gaspésien.

Lors de la Commission Brossard de 1964 faisant enquête sur la culpabilité de Wilbert Coffin, les médias avaient noté que plusieurs hommes dans l’affaire avaient bénéficié d’une quelconque promotion suite au procès de 1954.  On note entre autres Maître Maher qui avait été nommé conseiller juridique à la Régie des loyers et Noël Dorion qui fût promu Procureur de la Couronne et représentant du procureur général du Québec.

J’ai étudié la suite des carrières des intervenants dans l’affaire Boudreau.  Voici ceux sur lesquels mon attention s’est portée.

Maître Édouard Dion était procureur de la Couronne à New Carlisle de 1945 à 1959 et substitut du procureur général de Bonaventure.  Il représentait la Couronne dans le procès pour le meurtre d’Edgar Audet.  En 1959, il a été nommé un des 5 premiers commissaires lors de la création de la Commission des libérations conditionnelles du Canada.  Les commissaires devaient se mettre à l’étude et s’entendre à l’unanimité pour chaque détenu libéré.  En 1960, le taux d’octroi des libérations conditionnelles a augmenté de 62%.  Tracy Boudreau a donc fait partie de cette cohorte.  Édouard Dion le connaissait bien. (1)

soleil, 3 décembre 60
Le Soleil, 3 décembre 1960

Suite à de nombreuses critiques concernant une augmentation des récidives, ce taux d’octroi a chuté à 27% en 1961.  Selon Frank Miller, un des commissaires, la Commission avait été imprudente en accordant autant de libérations, souvent même à des individus emprisonnés à vie. Ce nouveau programme visant la réhabilitation du détenu ne devait pas changer la peine imposée par les tribunaux mais permettait toutefois de la purger hors de la prison, avec certaines conditions.  Bien que discrétionnaire aux commissaires, une décision de libération ne devait pas se faire avant le tiers de la peine imposée.  Juste avant le programme, la loi était à la moitié de la peine.  Tracy Boudreau a donc purgé un peu moins du quart de sa peine.  Et qui plus est, il a commis plusieurs délits alors que sa libération conditionnelle devait s’étendre jusqu’en 1976.

Au sujet des récidives suite aux libérations, Édouard Dion s’était exprimé à plusieurs reprises dans les journaux.  Dans la Presse du 21 septembre 1960, il défendait le programme comme suit: « Quand un détenu récidive, c’est que la société lui a hermétiquement fermé les portes. ».  C’est dans Le Soleil du 29 septembre la même année qu’il précise sa pensée: « Quand un employeur refuse un emploi à une personne en libération conditionnelle, il est directement responsable si cette personne retourne à la vie du crime ».

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BAnQ, Gaspé

Sachez que je comprends bien que la notion de réhabilitation dans un contexte de détention est nécessaire.  Après tout, si la prison ne réhabilite pas et qu’aucun effort n’est mis en place, quel bénéfice notre société en retirera?  La démarche entreprise visant à cibler des détenus pour qui la détention n’apporte plus rien peut être selon moi une intervention délicate mais défendable.  Par contre, sur le lot de libérations accordées en 1960, quels étaient les critères justifiant la libération d’un détenu ayant tué un homme durant son sommeil et menacé un enfant alors qu’il en était à un peu moins du quart de sa sentence?

À propos de Me Dion, un autre détail m’a interpellée.  Dans le dossier d’Edgar Audet, on peut voir sur la page frontispice de la plainte officielle le nom de son cabinet de New Carlisle, soit Jolicoeur & Dion.  Selon mes recherches, il pourrait s’agir d’Henri ou d’Achille Jolicoeur.  Toutefois, j’ai trouvé un bon nombre d’articles de journaux et de photos où figurent au même endroit ou encore côte à côte Édouard Dion et Henri Jolicoeur.  J’en suis donc venue à la conclusion non-officielle qu’il s’agit probablement d’Henri.

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Henri Jolicoeur, 1956, BAnQ

Henri Jolicoeur était un avocat mais aussi le député conservateur de Bonaventure de 1936 à 1939 et de 1944 à 1956.  Il est devenu juge à la Cour des sessions de la paix en 1960.  Au milieu des années 50, il a été mêlé à un petit scandale peu documenté à la suite d’une assemblée législative où un membre de l’Opposition libérale avait accusé avec preuves à l’appui le ministre de la voirie, Antonio Talbot, d’avoir consenti à ce que des chèques de paie soient produits pour des enfants de 5 à 15 ans dans le comté de Bonaventure.  Ce dernier avait avoué que des parents avaient encaissé 3000$, et ce durant les élections de 1952 où Henri Jolicoeur avait été élu apparemment avec une petite majorité.  Maurice Duplessis aurait défendu maladroitement le geste.  Peu de journaux en avait fait mention, autres que L’Avenir du Nord (18 mars 1954) et Le Devoir (29 mai 1956).

M. Jolicoeur était plutôt proche du premier ministre Duplessis, et ce depuis de nombreuses années avant l’affaire Boudreau.  Dans Le Soleil du 23 juillet 1937, on apprenait qu’il avait fait le voyage de Montréal à Chandler en passant par Québec en sa compagnie lors de l’ouverture officielle des usines de Chandler.  L’appréciation de Duplessis envers le député de Bonaventure était aussi soulignée, entre autres dans Le Devoir du 20 avril 1945 alors qu’on nous annonçait qu’une gerbe de roses avait été envoyée par le Premier ministre pour son anniversaire.  Il faut dire qu’après avoir lu bon nombre de textes de l’époque, il semble que M. Duplessis avait la gerbe de roses facile.

Si on retourne précisément au soir du meurtre d’Edgar Audet, on se rappelle que le policier dépêché sur place était J. Eustache Sirois.  C’est aussi lui qui avait juré devant le juge lors de l’enquête préliminaire n’avoir jamais donné d’ordre à Tracy Boudreau de partir d’ici 48 heures quelques temps avant sa cavale.  Eustache Sirois était le frère du capitaine Raoul Sirois, coéquipier du capitaine Alphonse Matte, tous deux attitrés à l’affaire Coffin. Ces deux capitaines étaient arrivés en Gaspésie précisément le 23 juillet 1953, soit le jour même du meurtre d’Edgar et de la découverte des deux dépouilles manquantes des chasseurs.  Eustache connaissait bien l’agent Henri Doyon, ce premier enquêteur pour les meurtres des chasseurs qui aurait été mis à l’écart en raison d’un soi-disant parti pris pour Wilbert Coffin.  Dans plusieurs articles apparus lors de la Commission Brossard de 1964, on peut lire ce que les journalistes avaient rapporté de son témoignage.  Le sergent Doyon aurait cherché la complicité d’Eustache dans son adversité pour les capitaines Sirois et Matte.  Dans Le Soleil du 14 mars 1964, il explique que Doyon avait eu des paroles dures envers eux en lui disant qu’ils devraient s’allier pour laisser partir ces deux « baveux » pour qu’ils puissent ensuite « nettoyer » leur cause eux-mêmes.  Eustache Sirois aurait décliné cette combine, entre autres parce que le capitaine Sirois était son frère.  Dans La Presse, le 19 mars 1964, il explique aussi avoir quitté la Gaspésie en 1958, ayant obtenu un prestigieux poste de chef de la police à la nouvelle ville Schefferville.  Ceci aurait toutefois été de courte durée car il aurait quitté son poste suite à une mésentente après le départ du maire François Langlais.  Dans les mêmes temps, le premier ministre Maurice Duplessis décédait à Schefferville, ville pour laquelle il a grandement contribué à bâtir et rendre accessible dans l’intérêt de l’économie pour ses richesses naturelles.  Eustache se serait ensuite parti une entreprises de cantines à Sept-Îles.

Malheureusement, les témoignages à huis clos concernant cette commission ne peuvent pas être consultés avant 2064, puisqu’ils demeurent secrets pour 100 ans.  Me Clément Fortin, auteur du livre Affaire Coffin: une supercherie? a mené une longue bataille judiciaire pour obtenir ces témoignages, mais en vain.  Le rapport est toutefois disponible sur le site de la bibliothèque de l’assemblée nationale mais ce document de 700 pages est exempt de témoignage. (2)

Pour finir, je constate avoir le même questionnement que j’ai mentionné quand j’ai pris connaissance du meurtre d’Edgar Audet alors que je n’avais lu que quelques articles de journaux.  Les trois chasseurs venus de la Pennsylvanie sont fort probablement passés par la Baie des Chaleurs pour se rendre à Percé.  Donc, ils auraient traversé toutes ces petites villes dont New Richmond.  Quel était leur itinéraire?  Où se seraient-ils arrêtés pour mettre de l’essence?  Pour dormir?  Pour manger?  Pour acheter un paquet de cigarettes?  Ils ont certainement été vus par des gens, surtout que ce n’était pas leur premier voyage de chasse en Gaspésie.  Ce n’est pas juste rendu à Percé que des gens ont pu constater que ces hommes possédaient quelques richesses.  Les seules bribes d’itinéraires de cette région que j’ai pu trouver sont plutôt celles de Wilbert Coffin lors de son voyage de Gaspé vers Montréal.  Il voyageait avec la camionnette verte de son ami William Baker et s’est arrêté à des endroits qui m’intéressent.  Il aurait fait le plein d’essence chez un Campbell à Black Cape et aurait mangé chez un dénommé Audet à Maria.  Bien entendu, je sais qu’il y a beaucoup d’Audet à Maria et les environs et j’ai pu constater dans La Presse du 26 juillet 1954 qu’il s’agissait d’un fermier de 70 ans au nom de Wilfrid-Pierre Audet.  Malgré tout, je n’ai pas pu faire autrement que d’insérer cette information parmi les multiples hypothèses que mon père et moi avons discutées.

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Jugement de la Cour Suprême, 1956-01-24

Edgar Audet a été tué dans la nuit du 23 au 24 juillet 1953, soit quelques heures avant le petit bruit sourd du journal qui tombe à plat sur les perrons québécois.  Celui dont la une annoncait la découverte des deux dépouilles manquantes sur les trois chasseurs.  Coïncidence ou pas?  Que l’affaire Coffin ait une incidence ou non, ma liste de théories est de plus en plus longue.  Je suis certaine que des gens savent des choses, ce qui me permet au moins de maîtriser dorénavant l’expression « l’esprit de clocher ».

Il y a une chose qui devient claire pour moi.  À la lumière de l’affaire Boudreau, où il m’apparait évident qu’il y a eu injustice et manipulation, je me demande comment peut-on être certain que Coffin ait eu un procès juste et équitable alors qu’on parle de la même région, le même été avec plus de la moitié des mêmes hommes impliqués ?


(1) Rapport annuel de la CNLC, 1960: https://www.securitepublique.gc.ca/lbrr/archives/npb-racnlc-1960-fra.pdf

(2) https://www.bibliotheque.assnat.qc.ca/DepotNumerique_v2/AffichageNotice.aspx?idn=70483

France Alain: le témoignage de son frère

France Alain 02
France Alain était âgée de 23 ans lorsqu’elle a été assassinée en 1982.

Le 12 mars 1986, l’enquête de coroner se poursuivit avec le témoignage de Bertrand Alain, le frère de la victime.  Maintenant âgé de 23 ans, il se décrivit comme comédien.  En 1982, c’est avec sa sœur qu’il partageait le logement no. 405 du 2185 rue Chapdelaine.  Il y avait également deux autres étudiantes comme colocataires.

Les premières questions de Me Parrot servirent à comprendre qu’au moment du drame Bertrand étudiait au Conservatoire d’arts dramatiques.  Il y avait alors 3 ans qu’il partageait ce logement avec sa sœur.  Quoiqu’il s’agissait de la semaine de lecture, il expliqua avoir subi un examen au cours de l’après-midi du 25 octobre 1982 au Conservatoire d’Arts Dramatiques, rue Saint-Denis.

Questionné sur la fin de semaine précédente, il dira l’avoir passé chez ses parents à Montmagny en compagnie de France.

  • À cette époque, monsieur Alain, connaissiez-vous un monsieur Benoît Proulx?, lui demanda Me Parrot.
  • Vous le connaissiez de quelle façon?
  • D’abord, je le connaissais parce qu’il habitait ma région puis qu’il était un ami d’une gang d’amis. Je ne le connaissais pas personnellement à l’époque, mais je savais qu’il existait.  Je savais qu’il était annonceur de radio.  Je l’avais rencontré peut-être une ou deux fois.
  • Est-ce que vous vous souvenez à quelles occasions vous l’aviez rencontré?
  • Oui, c’était le soir. Je ne pourrais pas dire à quelle époque, ça doit être en septembre, sans doute, fin septembre.  Un soir où il était venu chercher ma sœur pour sortir puis je l’avais rencontré à ce moment-là.
  • Il était allé chercher votre sœur au domicile de vos parents ou …
  • À Sainte-Foy.
  • À votre appartement?
  • Et il était déjà allé à votre appartement à Sainte-Foy où vous habitiez, vous et votre sœur?
  • En tout cas, pas en ma présence. Là, c’était la première fois que moi j’y étais.  Autrement, je ne peux pas dire.
  • Est-ce qu’il était à votre connaissance personnelle que votre sœur fréquentait à cette époque Benoît Proulx?
  • Est-ce que vous saviez depuis combien de temps ils se fréquentaient, à peu près?
  • Depuis le milieu de l’été, j’ai l’impression. Le début août, je … oui, 1982.

À cette époque, Proulx habitait également la région de Montmagny.

Ensuite, Me Parrot fit dire au témoin que la station de CHRC était située tout près, soit à un coin de rue de leur appartement.  Après son examen du Conservatoire, Bertrand était sorti avec des amis.

  • Après l’examen, dit-il, on est partis avec un groupe d’amis. On est allés prendre une bière dans un bar, dans le Vieux-Québec.  Ensuite, vers 19h00, j’ai l’impression, c’est que c’était une journée aussi de grève des autobus puis, bon, je suis venu avec une copine sur le pouce.  On est partis de sur le boulevard Saint-Cyrille et je suis débarqué au coin de Myrand.  Et là, j’ai descendu la rue Myrand, ensuite la rue Belmont, puis j’ai rencontré France.
  • À ce moment-là?
  • Au milieu de la côte.
  • Êtes-vous capable de nous situer à quel endroit vous l’avez rencontrée?
  • C’était sur la rue Belmont, à peu près à la moitié de la côte. Je pense qu’il y a un bloc qui est le … le 770, c’était vis-à-vis.

Me Parrot lui demanda de préciser l’endroit exact en lui montrant une photo déposée en preuve.

  • Pourriez-vous raconter le plus fidèlement possible quelle a été la discussion avec votre sœur et vous-même?
  • On s’est salué, puis, évidemment, c’était mon premier examen important au Conservatoire. J’en ai fait le résumé.  Ç’avait bien été, puis, c’est ça, on a échangé brièvement parce qu’elle voulait aller de suite au dépanneur.
  • Est-ce qu’elle vous a dit qu’elle s’en allait au dépanneur?
  • Vous dites que vous avez discuté sommairement de l’examen que vous veniez de subir?
  • Oui, dans le genre : « Ç’a bien été, je suis bien content ».
  • Qu’a-t-elle dit face à ça? Est-ce qu’elle a répondu quelque chose pour en savoir plus long à l’égard de votre examen?
  • Ç’a été, peut-être un commentaire, bon, tant mieux ou c’est « le fun » mais pas … pas plus élaboré que ça.
  • Vous a-t-elle dit qu’elle vous en reparlerait au moment où elle reviendrait?
  • Oui, c’est ça. Moi, j’ai dit que je m’en allais à l’appartement puis que je l’attendrais.
  • Il est à peu près quelle heure? Vous avez dit 19h20 tout à l’heure?
  • C’est difficile à dire. Tout ce que je sais c’est que quand je suis rentré chez moi, j’ai allumé la télévision puis c’était à peu près le début de l’émission suivante.  Donc, il devait être à peu près 19h30, le temps que j’ai enlevé mon manteau, que je sois chez moi.  Donc, là, il était peut-être près de 19h25.
  • Est-ce que cette semaine-là, les deux jeunes filles qui habitaient dans le même appartement, s’y trouvaient?
  • Elles étaient parties pour la semaine.  Elles n’avaient pas été là durant la fin de semaine.

On lui demanda ensuite d’identifier le dépanneur au toit rouge sur le chemin Ste-Foy, où il avait l’habitude de se rendre avec sa sœur afin de faire les courses.  Bertrand ajoutera n’avoir rien remarqué de spécial dans le comportement de sa sœur ce soir-là, au moment de la croiser pour la dernière fois.

  • À quel moment avez-vous commencé à vous inquiéter de l’absence de France?
  • Encore là, je ne pourrais pas mettre d’heure sauf que, encore là, c’est parce que j’écoutais la télévision après avoir soupé, puis l’émission suivante était commencée. Donc, il devait être … je ne sais pas, moi, je suis toujours resté avec l’idée que c’était vers 20h15 environ, 20h10.
  • À ce moment-là, je comprends que vous vous inquiétiez de son absence prolongée?
  • Parce que je l’attendais puis j’avais hâte de lui parler.
  • Qu’avez-vous fait?
  • J’étais sur le divan puis je l’attendais. Puis, là, les policiers sont arrivés.
  • Vous vous êtes rendu au coin de Chapdelaine et Belmont?
  • Les policiers m’ont demandé de m’habiller en vitesse puis à ce moment-là je suis descendu puis ils ne m’ont rien dit.  Ils ne m’ont pas dit ce qui se passait mais ils m’ont embarqué dans une voiture.  J’ai attendu là quelques minutes pour que, finalement, ils viennent me dire ce qui s’était passé.  Puis, ensuite, on est allé à l’hôpital.  Ils m’ont conduit.

Bertrand Alain affirmera qu’au cours de la journée du 25 octobre 1982 il avait quitté l’appartement vers 13h15 et que France y était à ce moment-là.  Elle était en train d’étudier.

  • Elle devait étudier cette semaine-là ou cette journée-là?
  • Cette journée-là, en tout cas, fallait qu’elle étudie parce que, à la fin de la semaine, je pense qu’elle devait partir pour Montréal puis après avoir fini ses travaux.
  • Alors, dans la matinée, elle était présente, au moment où vous quittez elle est toujours présente?
  • On a passé tout l’avant-midi ensemble puis je l’ai quitté à 13h15.
  • Vous n’avez pas reçu de communication téléphonique dans la matinée, d’aucune façon?

Après avoir passé la fin de semaine à Montmagny, Bertrand et France auraient quitté la résidence de leurs parents vers 18h30 le dimanche 24 octobre 1982 pour rentrer à leur appartement du 2185 rue Chapdelaine.  Leurs parents étaient venus les reconduire puisque ni l’un ni l’autre ne possédait de voiture.

  • Cette fin de semaine-là, est-ce que votre sœur France est sortie avec des amis, des copains?
  • Il me semble que non. Il me semble qu’elle avait passé la fin de semaine justement très en famille, dans la maison.
  • Est-ce qu’elle avait reçu des communications téléphoniques chez vos parents?
  • A-t-elle fait des communications téléphoniques en votre présence?
  • Est-ce que vous avez observé quelque chose de particulier à l’égard de France quant au champ qu’elle observait … je parle le champ visuel qu’elle observait?
  • J’ai le souvenir qu’à un moment donné elle s’est tournée vers le bas de la côte. Elle a regardé puis j’ai fait la même chose qu’elle.  J’ai regardé puis je n’ai rien vu, en tout cas, je n’ai pas eu de …  Ça s’est passé, ça, au milieu de l’entretien, à peu près.
  • Est-ce qu’elle vous a paru pressée ce soir-là?
  • Pas vraiment, non. Bien, moi, l’impression que j’ai eue, c’était pressée d’être de retour.

Puis Me Parrot en vint ensuite au fait que le frère de la victime avait été suspecté un moment donné au cours de l’enquête.

  • Monsieur Alain, vous avez été enquête par les policiers de Sainte-Foy?
  • Vous avez été longuement interrogé par les policiers de Sainte-Foy?
  • J’ai été interrogé, oui.
  • Vous avez même volontairement participé à un test polygraphique à Montréal?

Bertrand précisa lui-même qu’il avait été considéré comme un témoin important, en particulier parce qu’il avait été l’une des dernières personnes à avoir vu sa sœur vivante.

  • Votre comportement, monsieur Alain, avec votre sœur, comment c’était?
  • Bien, on était des grands amis.
  • Je comprends que ça faisait quand même 3 ans que vous habitiez dans le même appartement?
  • Et quand même, les relations étaient cordiales entre vous et votre sœur?
  • Très, très bonne.  Oui.  On avait beaucoup de choses en commun et tout.

Après quelques tergiversations entre le coroner et les procureurs, c’est le coroner Trahan lui-même qui soumit une question au témoin.

  • Vous avez dit, fit Trahan, qu’elle s’est retournée vers le bas de la rue Belmont et que vous-même ça vous a fait retourner dans la même direction. Elle regardait vers le bas de la rue Belmont.  Comment ça se fait que ç’a attiré votre attention, ça, pour que vous nous le racontiez ou que vous l’ayez déjà raconté aux policiers?
  • Bien, c’est qu’évidemment, par la suite, le lendemain, ç’a été le temps des interrogatoires puis, vu les faits, je n’avais rien … je n’avais rien à dire sauf que ce souvenir-là m’est revenu puis il pouvait peut-être avoir une certaine importance, puis …
  • Ç’a attiré assez votre attention pour vous souvenir de ce geste-là?
  • Parce que vous-même vous avez également porté attention vers le bas de la rue?, reprit Me Parrot.
  • Parce que votre sœur avait, évidemment, semblait …
  • Mais c’était dans un geste machinal, évidemment.

Ce simple geste peut-il laisser entendre que France ait présagé quelque chose, que ce soit une menace ou tout simplement une appréhension de devoir se rendre au dépanneur sous cette noirceur d’encre?  Ce geste pourrait-il avoir un lien avec le fait qu’après ses courses elle ait choisi de marcher jusqu’à l’intersection plutôt que de retourner à son appartement en réutilisant la porte arrière de l’immeuble?

Ou alors, ce geste fut-il seulement machinal, sans importance?

         Ensuite, Me Parrot fit admettre au témoin qu’il s’agissait d’un quartier étudiant et que dans l’immeuble où il logeait avec sa sœur il s’y trouvait plusieurs autres jeunes femmes âgées dans la vingtaine.  Le procureur voulait-il soumettre subtilement l’idée selon laquelle le tireur ait pu se tromper de cible?  Évidemment, Bertrand fut d’accord avec l’idée que le quartier regorgeait de filles âgées dans la vingtaine.

         Ce fut alors que le coroner y alla de questions suggérant des réponses très hypothétiques et basées sur des estimations très approximatives à propos des autres locataires de l’immeuble.

         Concernant l’apparence de la scène de crime, en particulier la luminosité, le témoin se rappela du fait que c’était sombre et que, en particulier, il n’y avait aucune lumière de rue à cette intersection.

  • À votre connaissance personnelle, demanda Me Parrot, est-ce que France avait certaines craintes de circuler dans des endroits où c’était sombre?
  • Bien, je pense que, comme toutes les filles de ce secteur-là, tout le monde était méfiant parce que, bon, il y avait eu le boisé de l’Université en arrière où il y avait eu beaucoup de viols, des choses comme ça. Je pense que les filles étaient méfiantes, en général.

Sur ce, Me Parrot confia le témoin à Me Lawrence Corriveau, qui ne s’était pas tellement démarqué jusqu’à présent.  D’entrée de jeu, celui-ci lui demanda comment sa sœur était vêtue ce soir-là.  Selon le souvenir de Bertrand, elle portait des jeans, un manteau noir et un foulard.  Aussi, il décrivit la texture du manteau comme une imitation de « mouton de perse ».  Ce sera là la seule question de Me Corriveau.