L’affaire Blanche Garneau: l’avant-propos

ScreenHunter_614 Apr. 19 16.42Il est possible de se procurer le livre à la Librairie l’Exèdre au 819-373-0202 ou sur Amazon en cliquant sur le lien suivant: L’affaire Blanche Garneau

Le texte suivant est une reproduction intégrale de l’avant-propos qui apparaît au début du livre:

 

Avant-propos

Dans son livre Unsolved, true canadian cold cases, publié en 2010, Robert J. Hoshowsky rappelle que chaque révision de dossier de meurtre non résolu ramène les familles des victimes au point de départ.  Ces histoires ne connaissent jamais de véritable fin et c’est probablement là que se situe la torture.

         Pourquoi ne pas écrire des volumes sur ces dossiers criminels qui soulèvent les passions?  La raison est simple : parce qu’elles sont justement non résolues, ces affaires restent encore entre les mains des enquêteurs de la police.  Et puisque ces documents ne sont pas rendus publics, comme c’est le cas lors de la tenue d’un procès, il ne reste plus que les comptes rendus médiatiques pour reconstituer ces drames.  Le résultat tiendrait alors en quelques pages.

         Or, l’affaire Blanche Garneau se démarque par une riche documentation.  Dans le dossier judiciaire on retrouve les documents relatifs à l’enquête du coroner, à une enquête dite on discovery ouverte quelques mois plus tard, au procès que la justice fit à deux suspects, et à une Commission royale d’enquête à laquelle dut témoigner le premier ministre de la province.  Cette simple énumération démontre l’impact que cette cause a eu sur notre patrimoine judiciaire, en plus d’ébranler les colonnes du temple qu’on appelle gouvernement provincial.  Ce n’est pas rien.  Du jour au lendemain, le nom d’une vendeuse de thé plutôt timide et routinière s’était retrouvé dans les journaux, de même que sur les langues de toutes les commères.

         On pourrait discuter longuement des comparaisons à faire pour évaluer l’importance qu’on a réservé à certaines affaires criminelles de notre passé, mais je suis d’avis, depuis que j’ai mis le nez dans ce dossier, qu’il faudrait considérer le nom de Blanche Garneau comme le symbole des affaires non élucidées au Québec, ne serait-ce que pour apporter un nouvel élan aux quelques centaines de meurtres qui cherchent toujours des réponses.  Il y a aussi toutes les leçons à tirer de ce drame, dont plusieurs aspects nous aiderons à mieux comprendre certains points, comme l’amélioration des techniques d’enquête par exemple, ou l’attitude que nous devrions adopter face à des mystères d’ordre judiciaires.

         En 1920, les enquêteurs n’étaient visiblement pas préparés à un meurtre comme celui-là et ils ne voulaient probablement pas admettre que leurs bonnes vieilles techniques devenaient soudainement archaïques.  Un autre meurtre violent survenu six ans plus tôt demeurait lui aussi sur les tablettes, et cela en dépit d’un procès.  Que se passait-il donc dans la Vieille Capitale?  Les détectives étaient-ils si incompétents ou se sentaient-ils dépassés par les événements?

Qui a merdé?  Pourquoi n’a-t-on pu résoudre ce meurtre odieux à caractère sexuel?  Doit-on blâmer l’incompétence policière?  Le sensationnalisme journalistique?  L’attitude gouvernementale?  Les ambitions politiques?  Ou simplement les techniques d’enquête?

Avant de répondre à ces questions, nous aurons un énorme devoir de conscience à faire.  Si les familles des victimes blâment souvent les policiers, l’incompétence ne pourrait à elle seule expliquer la raison d’être de centaines de cas non résolus.  Malheureusement, il existe des dossiers tout à fait insolubles que les meilleurs détectives du monde n’arriveraient pas à percer.

Depuis la création de la section des Cold Cases à la Sûreté du Québec, au début des années 2000, on parlerait d’au moins 1 000 affaires non résolues, et ce depuis les années 1970 seulement.

Les ragots sont tenaces.  Dans la région de Québec, l’histoire de Blanche Garneau est encore bien vivante.  En 1920, en dépit de la tenue du procès de Marie-Anne Houde, l’affaire Blanche Garneau faisait couler beaucoup plus d’encre que celle d’Aurore Gagnon, cette fillette que l’on surnommera rapidement Aurore l’enfant martyre.  Celle-ci a eu droit à sa pièce de théâtre, des romans et deux films.  Pas étonnant que sa popularité fasse en sorte que son nom nous soit aujourd’hui familier.

Et que réserva-t-on à Blanche?  Pas grand-chose, si ce n’est quelques écrits que nous étudierons de manière plus exhaustive au cours des derniers chapitres.  Pourquoi fut-elle si vite oubliée alors que son histoire est l’une des plus enrichissantes?

Et puisqu’il reste, malgré tout, des résidus de cette quasi-légende, j’invite mes lecteurs à un exercice d’objectivité.  En fait, comme nous le verrons au fil des chapitres, mes recherches m’ont aidé à comprendre que cette affaire fut sans doute l’une des plus malhabilement racontée de tout notre patrimoine judiciaire.  À titre d’exemple, je crois avoir largement démontré dans mes publications précédentes que d’innombrables détails font souvent la différence entre le mythe et la réalité, telle qu’on la retrouve dans le dossier judiciaire.  Cette fois, la marge sera énorme.  Et c’est pourquoi je propose à ceux et celles qui pensent déjà connaître cette histoire de bien vouloir mettre de côté leurs idées préconçues et de se laisser conduire par les témoignages et reconstitutions de scène établies à partir des documents légaux.  Après tout, qu’avons-nous à gagner ou à perdre si la balance penche d’un côté ou de l’autre?  Au mieux, nous en sortirons avec les yeux ouverts sur tout un pan de notre folklore.

Il me faut glisser un mot à propos de Réal Bertrand, un auteur qui a présenté en 1983 son livre Qui a tué Blanche Garneau?.  Le travail de Bertrand fut honnête mais incomplet.  Il faudra donc revisiter chaque étape, chaque indice de cette incroyable enquête.  Encore une fois, le public n’a pas eu droit à tous les détails.

On m’a questionné sur la pertinence d’écrire au sujet d’un meurtre non résolu qui remonte à un siècle, interrogation qui laissait entendre qu’il me serait impossible de résoudre l’énigme.  Si je dois avouer qu’une partie de ma motivation se laissait guider par ce désir de trouver « la » réponse, je ne suis pas naïf au point de croire en mes capacités de pouvoir élucider un mystère aussi ancien en ne dépendant que des documents disponibles, sachant que toute interview avec les protagonistes était devenue impossible.  Toutefois, je répondrai à cette question que le but d’un volume n’est pas toujours de vouloir trouver une réponse à une vieille question, mais aussi de faire revivre une époque.  Si on s’acharne à publier des ouvrages sur des sujets redondants, alors pourquoi ne pas faire revivre un visage méconnu comme celui de Blanche et de toutes les personnes impliquées dans cette affaire?

Il arrive que des auteurs – qu’il s’agisse d’écrivains ou de documentaristes – moussent leurs ventes en prétendant pouvoir résoudre des énigmes criminelles.  Mes ouvrages précédents sont là pour en témoigner.  Plus récemment, sur la jaquette de son livre Qui a tué le Dahlia Noir?, l’auteur français Stéphane Bourgoin, pour qui j’ai beaucoup de respect, est peut-être allé un peu loin en prétendant résoudre ce meurtre mythique qui a fasciné non seulement les Américains mais le monde entier depuis la fin des années 1940.  En dépit de cette promesse, le contenu du livre n’apporte aucune preuve concluante pour nous convaincre que son suspect favori était le véritable assassin.  Patricia Cornwell a fait la même chose en prétendant avoir identifié le célèbre Jack l’Éventreur, et pourtant nous en sommes toujours au même point.

Il faut être extrêmement prudent avant de condamner quelqu’un, qu’il soit vivant ou décédé.  La présomption d’innocence est un droit réservé à tous.  Et pourtant, nous l’oublions trop souvent.  On pourra dire ce que l’on veut mais on ne pourra jamais faire de procès à un suspect qui mange les pissenlits par la racine.  Partant de cette idée, je savais donc qu’il me serait impossible d’arriver à une conclusion claire et précise.  Ceci dit, mes recherches m’ont quand même permis de dénicher deux suspects jusqu’ici oubliés ou négligés, que je vous présenterai en temps voulu.

À vous tous, bonne enquête!

Eric Veillette

Eric.veillette@hotmail.ca

www.historiquementlogique.com

Twitter : @histologique

 

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L’affaire Joseph Poiré: meurtre ou suicide?

screenhunter_381-nov-15-19-57            Le 28 mars 1801, c’est dans le district de Québec, devant les juges Williams et De Bonne, que s’ouvrit le procès de Joseph Poiré, un homme dont on estima l’âge à 44 ans.  Celui-ci était accusé d’avoir tué son ami Alexis Lamarre en le poussant dans les eaux du fleuve depuis le quai de la Reine, à Québec.  Ce dernier se situait au bout de la rue St-Pierre, entre les quais St-André et Cul-de-Sac.  L’incident serait survenu le 28 janvier.

Selon la théorie de la Couronne, une dispute serait survenue entre les deux hommes au cours de l’automne 1800.  Lamarre aurait remis à Poiré une certaine quantité de morue pour vendre sur le marché mais une fois sa cargaison vendue, Poiré aurait utilisé l’argent pour s’acheter du tabac.  La première querelle aurait éclatée le 12 décembre.  Des coups furent échangés avant que Poiré lance cette menace : « mon sacré gueux, tu ne mourras jamais d’autre main que de la mienne ».

Le 14 janvier 1801, c’est au cours d’une autre dispute que Lamarre s’empara d’un bâton pour frapper Poiré, qui se fit ensuite très docile.  Les choses semblaient être rentrées dans l’ordre.

Le 28 janvier, c’est en canot que les deux hommes se rendirent à Québec.  Lamarre et Poiré auraient été vus ensemble tout au long de la matinée.  Un peu avant midi, sur la rue St-Pierre, Poiré aurait lancé à l’autre : « Lamarre, viens ici, je veux te parler ».  Ainsi, Lamarre l’aurait suivi jusqu’à la maison d’un certain McKenzie, plantée tout près du quai de la Reine.  La fois d’ensuite, on les vit au bord du quai, près de l’eau.

Le premier témoin de la Couronne fut Pierre Baron qui avait vu Poiré et Lamarre quitter ensemble vers le quai.

Nicholas Lemage dira que Poiré « est arrivé le premier sur le bord du quai et a regardé en bas du quai, Lamarre le suivait ».  À peine venait-il de déposer une brassée de bois de chauffage que Lemage entendit crier Michel Campagnard : « voilà un homme qui en a jeté un autre à l’eau ».  Lemage se précipita sur les lieux mais seulement pour voir Lamarre disparaître sous les eaux froides du fleuve.  Un canot fut mis à l’eau pour tenter de le sauver, mais sans résultat.  Finalement, le corps avait été repêché par un grappin appartenant au pilote Rôlet.  Selon le témoin, la victime était restée sous l’eau entre 30 et 45 minutes.  Quant à Poiré, il le décrivit vêtu d’une redingote bleue et d’une toile cirée jaunâtre recouvrant son chapeau.

Contre-interrogé par la défense, Lemage admit que Lamarre était solide sur ses jambes et qu’il n’était pas un ivrogne.  Il admettra aussi ne pas l’avoir vu tomber « mais j’ai vu la trace du pied » dans la neige.  Selon lui, des gens venaient parfois sur le quai « voir s’il y a beau pour traverser ».  La défense parvint également à lui faire dire qu’il n’avait jamais vu la moindre animosité entre Lamarre et Poirée.

Michel Campagnard s’avéra être un témoin important.  Il arrivait chez son patron aux commandes d’une carriole lorsqu’il avait aperçu deux silhouettes sur le quai qui regardaient en direction de la pointe Lévis. « J’ai arrêté mon cheval et comme j’ai regardé ces deux hommes, l’un a poussé l’autre par les épaules à l’eau dans le fleuve Saint-Laurent, j’ai couru immédiatement à l’office de Mr Mure ».  Pendant que Poiré se sauvait vers le Cul-de-Sac, Campagnard courut jusqu’au quai.  Malheureusement, le corps de Lamarre avait déjà disparu sous la surface.

Apparemment, on doit apporter une nuance à ce témoignage.  Après avoir décrit le suspect avec une redingote bleue, Campagnard admettra ceci : « je ne peux pas jurer positivement que le prisonnier [l’accusé] est l’homme, parce que je ne le connaissais pas auparavant et je n’ai pas vu parfaitement son visage, mais je reconnais son habillement ».  Certes, ce fut là une belle ouverture pour la défense.

En contre-interrogeant Campagnard, la défense mit en lumière le fait que ce témoin se trouvait à un demi-arpent (29 m) de la soi-disant scène de crime.  Était-ce suffisant pour amoindrir l’importance de ce qu’il affirmait avoir vu?

D’autres témoins comme Martin Cheniquy, Olivier Lyonais et Louis Riopel racontèrent avoir vu Poiré s’éloigner « d’un bon pas ».  Pour Lyonais, il avait l’air fatigué.  Il avait abouti chez un certain Étienne Couture, à qui il avait refusé une soupe en se disant trop peiné pour avaler quoi que ce soit.  Et c’est là que Poiré aurait dit : « il y a arrivé un malheur à la basse ville, Lamarre s’est noyé.  Nous avons été boire un coup, il m’a demandé d’aller sur le quai de la Reine, là il m’a donné la main en me disant je te dis adieu et pour la dernière fois, et s’est jeté à l’eau.  J’ai peur qu’on dise que c’est moi ».

Voilà qui jetait un tout autre éclairage à l’affaire.  La justice britannique faisait-elle fausse route en conduisant le procès d’un homme dont l’ami s’était seulement suicidé?

Cependant, il y avait d’autres éléments incriminants.  Poiré aurait demandé à Couture un endroit pour se cacher, requête refusée par ce dernier.  Ce fut alors que Poiré lui aurait confié avoir tenté de repêcher son ami, mais on se demande pourquoi il n’est pas resté sur le quai.

La veuve de Lamarre, Catherine Carrier, fut entendue comme témoin.  Elle dira que Poiré demeurait dans leur maison au cours de l’automne 1800 en plus de confirmer l’histoire de la vente de morue.  Lorsque son mari l’avait menacé de propager la nouvelle selon laquelle il avait des dettes, Poiré serait devenu furieux.  La bagarre avait alors éclaté, au point où d’autres amis et voisins avaient dû intervenir pour séparer les deux belligérants.  « Tu ne mourras jamais d’autre main que de la mienne », aurait menacé Poiré.

Vers le 14 janvier, toujours selon Catherine, une nouvelle bagarre s’était produite.  Cette fois, Lamarre avait eu le dessus avec l’aide d’un bâton.  Les deux hommes auraient fini par faire la paix sans toutefois se serrer la main.

Selon Charles de St-Félix, la menace lancée par l’accusé devait s’entendre ainsi : « mon sacré gueux, tu ne mourras jamais que de ma main ».  Puis un dernier témoin de la Couronne se souvint de l’intention que Lamarre avait eu de foutre Poiré hors de chez lui sans toutefois savoir comment s’y prendre.

Les premiers témoins de la défense firent bonne réputation à l’accusé, en plus d’ajouter qu’il n’était pas rare que les hommes se rendent au quai de la Reine pour observer « la mer ».  Selon eux, il n’y avait donc rien d’incriminant dans le fait que les deux protagonistes se soient retrouvé à cet endroit.

Un autre, Louis Foy, avait passé de longues périodes en forêt avec Poiré et n’avait absolument rien à reprocher à son comportement.  Louis La Caffe dira même l’avoir hébergé durant 6 ou 7 ans.

Selon ce qui a survécu des directives du juge au jury, le magistrat se serait montré partial en disant « je crois beaucoup à l’évidence de Campagnard ».  En fait, il alla jusqu’à dire que ce témoignage donnait la preuve d’un homicide.  Et s’il y avait eu homicide, il devait y avoir un coupable; et s’il y avait un coupable ce devait être Poiré.  Évidemment!

Le juge – on ignore lequel de Williams ou De Bonne livra ces directives – ajouta que « le prisonnier était l’homme par qui le défunt a été poussé au bas du quai ».  Comme exemple d’impartialité, on a vu mieux!

Le seul document qui nous est parvenu se termine bien abruptement.  À la toute fin, on apprend que le jury délibéra durant deux heures avant de rendre un verdict d’acquittement.  Poiré était libre comme l’air.

Voilà qui nous laisse, encore une fois, avec un meurtre non résolu; à moins que la mort de Lamarre n’ait été qu’un bête accident?

Le système judiciaire canadien, qui repose essentiellement sur le système britannique, est construit de façon à ce qu’il soit préférable d’acquitter un coupable plutôt que de condamner un innocent.  La leçon que semble nous laisser l’affaire Poiré c’est qu’il y a deux siècles – contrairement à la croyance populaire – la justice ne condamnait pas aveuglément le premier venu.  En dépit de l’opinion du juge, il arrivait que les jurés soient capables de réflexion et surtout d’objectivité.

Les Faucheurs d’enfants: 3ème partie, Denis Roux-Bergevin

denis-roux-bergevin-5-ans         Denis Roux-Bergevin, un bambin de 5 ans, habitait au 2038 de Villiers à Montréal.  Le 5 juin 1985, il disparaissait de chez lui. Il portait des jeans, un caleçon jaune à bordure brune, des souliers couleur tan et des bas verts.  Il avait les cheveux bruns, mesurait 41 pouces (104 cm) et pesait environ 34 livres.  Il portait la cicatrice d’une blessure ancienne au front, à la base de la racine des cheveux.

Le 8 juin 1985, trois jours après sa disparition, son corps était retrouvé à Brossard au bord de l’autoroute des Cantons de l’Est, vers 10h00.

À la demande du coroner Maurice Laniel, l’autopsie fut réalisée le jour même par le Dre Sourour, celle-là même qui avait travaillé sur l’affaire Maurice Viens.  Celle-ci demanda à l’agent Gilles Prud’homme de la Sûreté du Québec de prendre 43 photos couleur du petit cadavre, selon différents angles bien sûr.  Les premières constatations permirent de comprendre que les pantalons et le sous-vêtement étaient descendus et enroulés autour des chevilles, ce qui, à première vue, n’était pas sans rappeler le cas de Maurice Viens.

Les rigidités cadavériques avaient disparues mais les lividités « sont visibles en antérieur du corps », écrira-t-elle.  La pathologiste nota également des magots d’insectes dans les cheveux et sur l’abdomen, une macération de la peau à l’intérieur de la main gauche et des « éraflures cutanées d’apparence post mortem au niveau du thorax et du bras gauche, sur la hanche gauche, sur les deux [illisible] et à l’intérieur du bras et de l’avant-bras droits : à noter que ces régions portent particulièrement les évidences de lividités du corps »

Outre des éraflures au front, des abrasions cutanées sur le joue gauche, une hémorragie pétéchiale de la paupière droite, et une hémorragie notable sous-conjonctivale de l’œil droit, il y avait aussi des contusions au niveau du cuir chevelu « en arrière de l’oreille droite, toute la partie pariéto-occipitale droite avec éraflures cutanées, la région occipitale au-dessus de la nuque et jusqu’en arrière de l’oreille gauche ».

Au cou, la victime portait d’autres ecchymoses « linéaires, transversales, parallèles entre elles sur le côté droit du cou, sous le niveau du [sic] mandibule[1] et plus bas au niveau du milieu du cou, à droite, au nombre de deux bien définies.  Sur le côté gauche, deux éraflures transversales vers la nuque, à la partie supérieure du cou et une troisième éraflure située sous les deux premières ».

Là où ces détails deviennent véritablement intéressants, c’est au moment de préciser les blessures retrouvées au niveau du torse.  Le Dre Sourour les décrivait ainsi :

  • Contusions et plages d’hématomes visibles au niveau des deux fesses, particulièrement à droite, s’étendant dans la partie supérieure, aux dos des cuisses.
  • On note aussi quelques marques linéaires, ecchymotiques, ressortant des plages contusionnées visibles au niveau de la hanche droite, au dos.
  • À la pratique de crevées au niveau des fesses et au dos des cuisses, il est confirmé qu’il s’agit bien d’hématomes dans les tissus cutanés et les tissus adipeux sous-cutanés, résultant d’impacts à ce niveau du corps à l’aide d’un objet contondant.

À la région lombaire se trouvaient aussi « des abrasions éraflures de la peau et des marques ecchymotiques linéaires minces.  Au niveau de la partie supérieure, au dos, encore des ecchymoses et contusions avec des effusions sanguines sous-jacentes dans les tissus cutanés, confirmant qu’il s’agit bien de lésions vitales causées par impacts à l’aide d’objet contondant ».

Ainsi, on constate une similitude évidente avec le meurtre de Maurice Viens.  Les deux bambins avaient tous deux été frappés à de multiples reprises au dos, aux fesses et derrière les cuisses avec un objet contondant, comme si on avait voulu leur administrer une très violente « fessée ».  Plus tard, on se demandera d’ailleurs si cette « fessée de la mort » ne serait pas la signature de l’assassin!

Par contre, il y avait une nette différence entre Maurice et Denis.  Au niveau de l’anus de ce dernier, on nota des éraflures et des fissures superficielles « dans la muqueuse de la région anale ».  La pathologiste semble avoir refusé de se prononcer clairement pour confirmer ou non si la victime avait été sodomisée.

Dans son arrière-gorge on retrouva des substances gastriques, alors que l’estomac contenait 100 cm³ d’une « bouillie beige, résidu d’aliments digérés ».  Loin de moi l’intention de jouer les experts, mais on comprend assez facilement que par ce détail le meurtre serait survenu dans les premières heures de l’enlèvement, comme c’est souvent le cas.

La conclusion du Dre Sourour fut la suivante : « les constatations de l’autopsie pratiquée sur le corps d’un dénommé Denis Roux-Bergevin me permettent de conclure que la cause de son décès est attribuable à des lésions cérébrales graves avec fractures du crâne résultant d’impacts violents à la tête à l’aide d’un objet contondant.  À noter aussi sur le corps des impacts par objet contondant au niveau du visage, des fesses, des cuisses et au dos; ainsi que des traces de manipulations au niveau du cou et probablement au niveau de l’anus ».

Le 10 juin, le chimiste Pierre Picotte reçut du Dre Teresa Sourour « divers prélèvements biologiques » pour des fins d’analyses.  Les résultats toxicologiques s’avérèrent négatifs.

Toutefois, on préleva aussi deux échantillons de sang liquide, un morceau de coton taché de sang, des vêtements, des cheveux, un sac de plastique contenant un prélèvement fait dans la bouche de la victime et un autre au niveau de l’anus.  Aucune tache de sperme ne put être détectée sur les vêtements et aucun spermatozoïde parmi les prélèvements.

Comme dans les trois premiers cas que nous avons vus plus haut, l’enquête stagna, tandis que les parents des victimes ne savaient plus où donner de la tête.

En octobre 1987, un homme de 24 ans mentalement retardé serait passé aux aveux.  L’affaire demeura nébuleuse, et ne connut apparemment aucun développement.  Comme dans plusieurs causes médiatisées – on le vit présentement dans l’affaire Cédrika Provencher – il est fréquent de rencontrer différentes rumeurs auxquelles se raccrochent de nombreuses personnes.  Le public, impatient, cherche souvent ses propres réponses.

En 2014, dans le documentaire Novembre 84, Nicole Roux, la mère du petit Denis Roux-Bergevin, raconta les doutes qu’elle entretenait toujours envers l’un de ses frères, récemment décédé.  En fait, elle alla jusqu’à déclarer que « j’avais les preuves à 99,9% que c’était lui ».  Elle ne manquait pas non plus de critiquer vertement le travail policier, sans toutefois nous en convaincre vraiment puisqu’on n’y apporte aucun argument solide.  Par exemple, le fait que les enquêteurs ne tiennent pas systématiquement les familles au courant de toutes les démarches de leur enquête est loin d’être une preuve d’incompétence.  Leur travail est d’abord d’élucider un meurtre, et quand il n’y a aucun suspect satisfaisant dans les parages, tout le monde devient douteux à leurs yeux.

Quant aux autres reproches, ils peuvent s’expliquer de différentes façons sans nécessairement sauter trop rapidement à des conclusions.

Puis, en 2016, sur les ondes du réseau TVA, Nicole Roux se rangeait soudainement derrière l’idée que les policiers se faisaient apparemment depuis 1993, et selon laquelle le meurtrier de Denis était un dénommé Jean-Baptiste Duchesneau.  Est-ce que les fameux prélèvements emballés lors de l’autopsie de 1985 avaient fournis un match parfait avec l’ADN de Duchesneau?  Y avait-il autre chose pour convaincre cette mère de faire volte-face?

Malheureusement, le public eut très peu d’informations puisque la police ne fit aucune conférence de presse sur le sujet.  Aurait-on pu savoir, par exemple, si les similitudes entre les autopsies de Viens et Roux-Bergevin signifiaient que Duchesneau était aussi l’auteur des meurtres de 1984?

Duchesneau serait-il le fameux Faucheur d’enfants à qui on pourrait attribuer tous les meurtres non résolus de cette époque?

Avant d’en arriver là, il nous faudra d’abord revenir sur les circonstances de deux autres meurtres.

Consultez le rapport du coroner: enquete_denisrouxbergevin

(la semaine prochaine : 4ème partie, Pascal Poulin et Marie-Ève Larivière)

[1] Mandibule est un nom féminin.