Carole Marchand et Chantal Côté, 1971

Carole Marchand, 13 ans

Documentation

Pour cette affaire, nous avons disposé du dossier judiciaire. Puisque ce double meurtre a été résolu, nous avons eu accès au procès intenté à l’un des deux tueurs. Et puisque ces documents de Cour sont détaillés et fort utiles pour la compréhension des événements, nous n’avons pratiquement pas tenu compte de la revue de presse. En effet, le dossier judiciaire a toujours valeur légale et représente donc une source primaire.

Parce que cette affaire a été classée en raison d’une condamnation devant un tribunal, nous aborderons cette histoire différemment et cela dans le but de comprendre ce qui peut amener un homme à s’en prendre à une victime sans défense. Dans ce cas-ci, il sera d’autant plus intéressant d’étudier l’affaire puisqu’il s’agit d’un duo meurtrier, un phénomène plutôt rare au Québec lorsqu’il est question d’un meurtre ou double meurtre à caractère sexuel.

Circonstances des décès

16 juillet 1971

Gabrielle Dufour Côté et son mari, Jean J. Côté, habitaient avec leurs enfants dans une modeste demeure située au 70 de la rue Pierre Boucher au Cap-de-la-Madeleine[1]. Le secteur, entouré d’une vaste zone boisée, était d’une tranquillité assommante.

Il était 13h00 en ce vendredi 16 juillet 1971 lorsque Gabrielle s’apprêta à partir.  La mère de famille devait se rendre à leur future résidence du 78 de la rue Thibeau afin d’y réaliser quelques travaux de peinture.  En raison de la construction prochaine d’un tronçon de l’autoroute 40 qui allait traverser la ville, la famille Côté faisait face à l’expropriation.

Chantal[2], 12 ans, demanda à sa mère la permission de pouvoir la suivre afin de l’aider à redorer leur nouveau logis, mais celle-ci lui expliqua gentiment qu’il n’y avait pas de travail à sa mesure. Gabrielle, qui connaissait pourtant la vaillance de sa fille, lui suggéra plutôt d’aller jouer avec son amie Carole Marchand, qui habitait tout près. La mère mit l’emphase sur le fait que d’ici deux ou trois semaines, le déménagement allait les éloigner. C’était peut-être là une des dernières occasions de jouer ensemble.

Après le départ de sa mère, Chantal rejoignit Carole Marchand[3], une jeune fille de 13 ans dont la famille se trouvait dans la même situation avec leur petite maison du 31 rue Boucher. Puisque Paul Marchand, le père de cette dernière, travaillait dans la ville de Québec, la relocalisation de sa famille s’effectuerait tout naturellement vers la Vieille Capitale.

Plutôt que de jouer au ballon-chasseur, comme l’avait suggéré la mère de Chantal, les deux jeunes filles décidèrent d’aller cueillir des bleuets dans les bosquets environnants. De 14h30 à 15h00, elles s’investirent à trouver des récipients. Chantal finit par en trouver un à l’effigie du café Sanka, la marque favorite de sa mère. Le contenant métallique en main, elle sortit de la maison en saluant sa grande sœur Lise.

Peu de temps après, Alain Daigle, un garçon de 11 ans, jouait tout seul sur la rue Pierre Boucher sur sa bicyclette. Il habitait lui-même cette rue et connaissait donc parfaitement le secteur et ses habitudes. Soudain, il vit une voiture passer près de lui et faire demi-tour. Ensuite, elle parut ralentir avant de se stationner du côté gauche de cette rue presque déserte. En fait, c’était précisément vis-à-vis de l’endroit où il avait vu, un peu plus tôt, Carole et Chantal en train de cueillir des bleuets.

Malgré son jeune âge, Alain avait une attirance particulière pour les voitures, si bien qu’il pouvait en reconnaître aisément la marque.  Et celle-ci, avec ses feux arrières arrondis, lui fit dire qu’il s’agissait d’une Buick, probablement de l’année 1960 ou 1961. Durant un bref instant, il eut même la présence d’esprit de regarder la plaque d’immatriculation. On pouvait y lire les chiffres 294-620.

Les portières de la voiture s’ouvrirent et deux hommes en descendirent, chacun de leur côté. Immobile sur son vélo, Alain les vit s’engouffrer dans l’herbe à gauche de la route. Un instant plus tard, ceux-ci revenaient en compagnie de Carole et de Chantal, qu’ils firent monter dans la Buick, sur la banquette arrière. Les portières se refermèrent et le véhicule s’éloigna en direction du secteur inhabité, plus précisément vers le nouveau pont (pont Radisson).

Chantal Côté, 12 ans

Puisqu’il n’avait vu aucun signe de violence ni entendu le moindre cri, Alain n’eut aucune raison de s’alarmer outre mesure. Néanmoins, il trouva cette scène plutôt étrange. Pourquoi Carole et Chantal, des copines de quartier qu’il connaissait bien, auraient acceptées de monter dans le véhicule de ces deux hommes?

Alain fit donc quelques coups de pédale en direction de chez lui. Puis, cédant probablement à la bizarrerie de la scène, se retourna pour voir dans quelle direction se dirigeait précisément la vieille Buick. Malheureusement, celle-ci avait déjà disparue.

Entre 19h00 et 19h15, dans le secteur du rang Saint-Malo, à Sainte-Marthe-du-Cap, à quelques kilomètres plus à l’est de la rue Pierre Boucher, un dénommé Royal Gilbert entendit un coup de feu en provenance de la forêt. Cinq minutes plus tard, il en entendit un deuxième.  Apeuré, il quitta rapidement les lieux.

Il était 20h30 lorsque le téléphone retentit au 80 de la rue Thibeau, cet appartement que Marcel Lampron, 39 ans, louait au couple Côté, les nouveaux propriétaires. En décrochant le combiné, Lampron reconnut la voix de Lise Côté, la fille de 16 ans de sa propriétaire.

  • Allez chercher maman au téléphone, lui lança l’adolescente.

Croyant reconnaître un ton alarmé, Lampron s’exécuta immédiatement en descendant au logement pour transmettre le message à Gabrielle Dufour Côté.  Ne comprenant pas cet empressement, Gabrielle, qui n’avait pas encore fait installer le téléphone chez elle, monta chez Lampron.

  • Maman, je ne sais pas ce qui se passe, dit Lise. J’ai quelque chose à vous dire.
  • Qu’est-ce qu’il y a?, s’inquiéta la mère.
  • Chantal est partie aux bleuets depuis 16h30 et elle n’est pas encore revenue.
  • Ça ne sera pas long. Ne faites rien. Attendez-nous! On va y aller.

La machine à panique venait de s’enclencher.

Rapidement, Gabrielle et son mari verrouillèrent les portes de leur nouvelle demeure et filèrent en direction de la rue Pierre Boucher.

  • Ils ne peuvent pas se perdre dans ce bois-là, lança Jean Côté tout en conduisant son véhicule à toute vitesse. C’est impossible qu’elles se perdent à l’âge qu’elles ont. Ce ne sont plus des bébés.

Les Côté habitaient ce secteur depuis maintenant 6 ans. Pour eux, il était inconcevable que leur fille puisse se perdre aussi facilement, d’autant plus que Chantal craignait la noirceur comme la peste.

Une fois à la maison, trois minutes plus tard, l’inquiétude s’amplifia.  On tenta d’abord de contacter les amis et les voisins, mais l’inquiétude était similaire chez les Marchand. Paul Marchand, qui s’absentait toute la semaine à Québec pour ne rentrer que le vendredi soir, était revenu chez lui pour apprendre que sa fille était allée cueillir des bleuets à quelques pas de la maison. Il n’en savait pas plus que les autres.

Finalement, à 21h20, Gabrielle Dufour Côté contacta la police municipale du Cap-de-la-Madeleine, dont le poste se situait à l’intersection des rues Rochefort et De Grandmont, pour leur signaler la disparition de sa fille. Elle appuya ses propos en leur disant que Chantal était disparue depuis au moins 16h30 et qu’elle craignait vraiment la noirceur. De plus, elle souligna que la jeune fille n’était vêtue que d’un petit short.

Pendant ce temps, Marcel Lampron ne pouvait rester les bras croisés.  Il expliqua à sa femme qu’il devrait profiter de ses connaissances dans le domaine de l’arpentage pour retrouver les deux disparues. Lampron ne pouvait accepter que ces jeunes filles puissent passer la nuit dehors. Immédiatement, il contacta son ami Pierre Giroux, qui avait déjà fait de la radio amateur et qui possédait encore ses contacts auprès du Club XM Routier.

Lampron et Giroux commencèrent par remonter la rue Thibeau jusqu’à Pie XII. Ils patrouillèrent ensuite ce secteur boisé pour l’encercler, jusqu’à la rivière Saint-Maurice. Bref, ils concentrèrent leurs recherches entre les rues Thibeau et la rivière.

Pendant ce temps, sur les ondes radios de la police municipale, on transmettait la description de Chantal Côté comme étant une fillette de 12 ans pesant 80 livres, mesurant 4 pieds et 8 pouces, portant les cheveux et les yeux bruns et le teint foncé. Au moment de sa disparition, elle portait des shorts rouges, un gilet bleu, des bas bleus pâles et des souliers blancs.

Quant à elle, Carole Marchand fut décrite comme une jeune fille de 13 ans, pesant 110 livres et mesurant 5 pieds et 4 pouces. Ses cheveux étaient châtains, ses yeux verts et son teint pâle. Elle portait aussi des shorts mais de couleur bleus, un gilet vert pâle, des bas bleus et des souliers bruns.

Quelques minutes plus tard, Lampron et Giroux croisèrent la voiture d’un détective, qui s’immobilisa auprès d’eux. Ce dernier reconnut aisément Lampron, qui travaillait pour la municipalité.

  • Cherches-tu les petites filles?, lui demanda le détective.
  • Oui, répondit Lampron. On devrait les retrouver assez facilement. C’est n’est pas bien grand, ce petit bois-là.
  • Il y a un changement dans notre affaire. On va avoir plus de difficulté que prévu à les retrouver.

Lampron et Giroux le dévisagèrent, silencieux. Les deux amis n’étaient pas certains de bien saisir l’allusion du policier.

  • On a un témoin qui nous dit les avoir vues embarquer dans un Buick de couleur brun, fit le détective.
  • Réellement, s’exclama Lampron, ça se complique notre affaire.[i]

Ce que le détective ne disait cependant pas aux deux hommes, c’est que ce témoin, le jeune Alain Daigle, leur avait transmis le numéro de plaque de la voiture. Ainsi, après vérification, les policiers étaient parvenus à savoir qu’il s’agissait bien d’une Buick mais que celle-ci avait été volée à Montréal sur la rue Alexandre-de-Sève dans la nuit du 15 au 16 juillet.

De  retour à la maison de la famille Côté, Marcel Lampron demanda la permission aux parents de Chantal de proposer aux policiers l’aide des utilisateurs de radios CB[ii] (SRG). Jean Côté lui transmit aussitôt son accord, alors Lampron entra en contact avec les policiers, qui acceptèrent d’emblée cette aide supplémentaire en plus de prêter à Lampron et Giroux deux walkie-talkie et un porte-voix.

Tous les policiers du Cap-de-la-Madeleine étant occupés aux recherches, Lampron se chargea de diviser le secteur des fouilles afin d’organiser un peu mieux les amateurs radio. Peu après, la pluie vint assombrir les recherches.

Pendant que les radios amateurs patrouillaient les rues et autres chemins, ce fut en compagnie de Pauline Côté, l’une des sœurs de Chantal, que Lampron arpenta certaines zones boisés. Maintenant informé que les deux disparues avaient peut-être été enlevées par un ou plusieurs hommes, Lampron pensait qu’une voix masculine dans le porte-voix risquait d’effrayer davantage les deux jeunes filles, si toutefois elles attendaient quelque part qu’on les découvre. C’est pourquoi il demanda à Pauline de prendre l’appareil pour appeler sa sœur et la copine de celle-ci.

Jusqu’à 5h00 ou 6h00 du matin, toujours sous une pluie incessante, Lampron, Giroux et la jeune Pauline Côté s’éreintèrent à parcourir tous les sentiers imaginables du secteur. Malheureusement, ils étaient toujours sans nouvelle. Pas le moindre signe. C’est alors qu’ils sentirent le besoin de prendre une pause afin de dormir un peu.

Samedi 17 juillet 1971

Déterminés à faire quelque chose, Marcel Lampron et Pierre Giroux reprirent leurs recherches vers 9h00 après un bref repos. Ils retournèrent chez les Côté afin de s’enquérir des nouveaux développements. La situation était demeurée la même.

En reprenant leurs recherches, Lampron eut cette fois l’idée de concentrer ses efforts de l’autre côté de la rue Thibeau, c’est-à-dire du côté est. Après tout, le secteur de la disparition n’avait rien donné en dépit des efforts investis par les policiers et les volontaires.

C’est en débarquant dans le secteur que les deux hommes eurent également l’idée de se rendre chez le vendeur de voitures usagées Hamel. En fait, les policiers avaient informés Lampron et Giroux qu’on recherchait une Buick brune, probablement de l’année 1961, avec des feux de position ronds à l’arrière, mais les deux amis n’avaient aucune idée de ce à quoi pouvait ressembler ce modèle. Ils demandèrent donc à Hamel de leur en montrer une, si possible, afin de se faire une image mentale de la voiture recherchée.

  • Ça n’existe pas une Buick 1961 avec des lumières rondes, leur dit Hamel. Il faut absolument que ce soit une 1960.

Hamel amena les deux hommes dans son stationnement tapissé de plusieurs dizaines de voitures. Au bout d’un moment, il s’arrêta au côté d’une Buick 1960. Les feux de position arrière étaient effectivement ronds.  L’homme avait raison puisque le modèle de l’année 1961 avait été complètement remodelé, si bien que les feux arrières étaient devenus étirés, presque rectangulaires.

  • Une automobile comme ça, est-ce que c’est possible de se tromper?, demanda Lampron.
  • Non, fit Hamel. Une Buick 60 comme celle-là, il n’y a pas d’autre modèle qui ressemble à ça. Justement, j’en ai vu une passer ce matin. C’est assez rare. On n’en voit pas souvent.

Vers 14h30, Alain Limoges et André Corbin, deux jeunes de 12 ans, s’amusaient à rouler en petite moto hors route, communément appelé mini-trail, dans les bois du secteur Grandes-Prairies, c’est-à-dire à l’Est de la rue St-Maurice. La pluie était tombée tout au long de la nuit, mais depuis une heure elle avait cessé, au point même de laisser poindre quelques rayons de soleil.

Soudain, ils s’arrêtèrent en repérant une voiture de couleur brune immobilisée au côté du chemin de terre battue. Les deux copains observèrent un moment pour se rendre compter que celle-ci s’était enlisée au point où le pare-choc arrière avait été arraché.

Limoges s’approcha et tenta de démarrer le véhicule. Le démarreur ronronna, mais le moteur refusa de laisser entendre son rugissement. Sur la banquette arrière, les deux garçons remarquèrent la présence d’une grande quantité de bleuets, à la fois sur la banquette et sur le plancher du véhicule, ainsi que certains contenants. De plus, il constata que la lumière du plafonnier était restée allumée.

Soupçonnant quelque chose d’anormal, Limoges et Corbin prirent la décision de quitter les lieux pour tenter d’aller demander de l’aide.

Peu de temps après, Limoges et Corbin croisaient Marcel Lampron et Pierre Giroux, qui étaient armés de leur walkie-talkie. Au moment où les deux garçons s’arrêtèrent, Lampron leur demanda s’ils avaient vu quelque chose, et particulièrement une Buick.

  • Je viens justement d’en voir une, répliqua aussitôt Limoges. Et les lumières à l’intérieur sont encore allumées.
  • Peux-tu nous conduire?
  • Vous avez juste à me suivre.

En arrivant à la voiture, quelques minutes plus tard, Lampron et Giroux furent aussitôt en mesure de constater ce dont les deux jeunes avaient été témoins, c’est-à-dire l’enlisement, le pare-choc arraché, la présence des bleuets et le plafonnier allumé. Mais, plus que tout, Lampron se souvenait de ce qu’il avait vu dans le stationnement du vendeur d’auto Hamel. En regardant l’arrière de cette voiture brune, il reconnut immédiatement le modèle de l’année 1960 avec les feux de forme circulaire.

Le devant de la Buick 1960 qui a servi au double meurtre. Cette voiture a été volée par les tueurs dans leur escapade improvisée.

Il n’y avait maintenant plus aucun doute possible. La voiture suspecte impliquée dans l’enlèvement de Chantal Côté et de Carole Marchand venait d’être retrouvée.

Lampron demanda alors à Giroux de se servir de son walkie-talkie pour transmettre le numéro de plaque aux policiers afin de confirmer le tout. Celui qui apparaissait sur celle-ci était bien lisible : 294-620.

C’est alors que Giroux crut en la possibilité que le ou les individus pouvaient encore se trouver dans les parages. C’était tout à fait plausible. Y avait-il encore du danger à demeurer près de cette voiture?

Giroux pensa immédiatement à sa propre voiture, qu’il avait laissée en marche au bout du sentier. Il s’empressa d’y retourner avec la promesse de contacter à la fois la police municipale du Cap-de-la-Madeleine mais aussi la Sûreté du Québec. En effet, il avait suffis de quelques centaines de mètres pour changer de juridiction. Si le lieu de la disparition se situait sur le territoire municipal, le lieu de la découverte du véhicule était hors de la ville.

Bien que dévoré par les moustiques, Marcel Lampron s’approcha de la Buick tout en sachant qu’il ne devait toucher à rien. C’est alors qu’il se rendit compte qu’elle dégageait une certaine chaleur. Il perçut également une odeur d’essence et d’huile brûlée. Voilà qui semblait vouloir dire une utilisation récente. Était-ce la confirmation que le ou les ravisseurs se trouvaient encore dans les environs? L’enlisement de la Buick était-il récent ou alors le moteur avait-il tourné toute la nuit jusqu’à en épuiser le réservoir d’essence?

Marcel Lampron attendait avec inquiétude près de la Buick depuis une vingtaine de minutes lorsque les premiers policiers arrivèrent sur les lieux.  Ceux-ci se présentèrent comme le détective Emery Leblanc et le constable Robert Veillet[iii]. Immédiatement, Lampron leur fit remarquer la présence des bleuets sur la banquette arrière, mais aussi un petit sentier qui semblait avoir été fait tout récemment dans l’herbe grasse. Une rosée était visible partout dans le boisé en raison des heures de pluie, mais à cet endroit c’était différent.

Puisque Lampron était mieux équipé en bottes et en vêtements de travail, le détective Leblanc lui demanda s’il pouvait aller voir un peu plus loin dans ce sentier qualifié de frais. L’arpenteur ne parcourut que 20 ou 25 pieds avant de faire une découverte horrible. Sous ses yeux se trouvait une fillette qui reposait dans les marécages, face contre terre. Elle portait encore ses vêtements et paraissait presque dormir.

En faisant part de sa découverte à Leblanc et Veillet, ceux-ci lui demandèrent s’il la reconnaissait, sachant très bien que Lampron connaissait Chantal Côté.

  • C’est assez difficile, répliqua Lampron, encore horrifié. On ne voit pas sa figure.

Peu de temps après, des policiers de la Sûreté du Québec débarquèrent sur les lieux. Ceux-ci ne tardèrent pas à retourner délicatement le corps de la jeune fille pour permettre à Lampron de l’identifier. Celui-ci fut d’abord frappé par la présence d’une énorme plaie au niveau du front, comme si le passage d’un projectile lui avait arraché une partie de la tête. Il put cependant la reconnaître assez rapidement puisque du niveau des yeux jusqu’au menton le visage demeurait intact. Il s’agissait bien de Chantal Côté.

Lampron dira plus tard qu’il se doutait que c’était elle avant même l’arrivée des policiers de la SQ en raison des vêtements que portaient la victime, car ils correspondaient à la description donnée par les parents, puis par les policiers du Cap.

La découverte de ce premier corps déclencha toute la machine judiciaire. On contacta d’abord Me Bertrand Lamothe, coroner du comté de Champlain, afin de venir sur les lieux dès que possible. Rapidement, on comprit que l’enquête serait confiée à la SQ.

Peu de temps après, les enquêteurs Claude Huot et Roland Beaulieu de la SQ trouvaient des bouteilles de bière à proximité de la Buick. Tous les policiers disponibles furent appelés dans le secteur afin de poursuivre les recherches, maintenant informés qu’un ou plusieurs tueurs pouvaient encore se trouver dans les environs. Le détective Denis Leclerc de la police municipale de Trois-Rivières sera même photographié par Le Nouvelliste en train de fouiller les bois avec une mitraillette à la main[4].

D’un autre côté, on fit appel à Robert Desruisseaux, expert dans le dressage des chiens policiers, qui débarqua avec un berger allemand nommé Champs, propriété du Dr Jean-Louis Frenette du Lac-à-la-Tortue. Jean-Jacques Thibeault et son chien Stringo, un bouvier des Flandre, se joignirent également aux recherches.

Alors que Me Bertrand Lamothe se trouvait sur les lieux, l’agent Gérald Fournier de la police municipale du Cap-de-la-Madeleine en était à pousser ses recherches à plus de 1 000 pieds de l’endroit où se trouvait la Buick. Et soudain, vers 17h50, il tomba sur un deuxième corps, visiblement celui de Carole Marchand. Immédiatement, il envoya le petit garçon qui le suivait sans cesse pour alerter les autres policiers.

Étrangement, le corps de Carole gisait dans la même position que celui de Chantal. Elle se trouvait face contre terre et avec tous ses vêtements sur le dos. La police faisait-elle face à deux exécutions de sang froid? Si oui, pourquoi?

Fournier demeura près du corps jusqu’à l’arrivée des premiers détectives de la SQ. Ce fut donc à cet instant qu’il fit la rencontre de l’enquêteur Jean-Claude Simard, celui qui prenait cette enquête en main.

Dès 20h00, les deux corps se trouvaient à l’hôpital Cloutier du Cap, où le Dr Richard Jacob les examina afin de constater les décès. Celui-ci écrivit qu’à 20h00 la première victime portait une « perforation à l’occiput, crâne ouvert à la région fronto-pariétale. Rigidité cadavérique. Décès constaté ».

Pour la seconde, examinée à 20h05, il écrira qu’il y avait aussi « perforation à l’occiput, saignement nasal, rigidité cadavérique, décès constaté ».

Peu après, les deux corps furent transportés à la maison funéraire J. D. Garneau du Cap-de-la-Madeleine, où certains membres de la famille procédèrent à l’identification. Ensuite, on les embarqua rapidement pour l’Institut Médico-Légal de Montréal situé dans les locaux du quartier général de la SQ au 1701 rue Parthenais. Les autopsies auraient lieu dès le lendemain matin.

Une station radiophonique fit l’erreur d’annoncer l’arrestation du ou des agresseurs au cours de la soirée du samedi 17 juillet, mais c’est seulement quelques jours plus tard qu’on finirait par mettre la main au collet de l’un des tueurs. Le coroner Lamothe expliqua aux journalistes que dans le cas de Chantal Côté la balle aurait soulevé la calotte crânienne alors qu’une autre balle avait causée moins de dommages chez Carole Marchand.

Néanmoins, ce double meurtre demeure l’un des crimes les plus horribles jamais commis en Mauricie.

Les autopsies

Le dimanche 18 juillet 1971, c’est le Dr Louis-Raymond Trudeau qui se chargea de pratiquer l’autopsie sur le corps de Chantal Côté. Il y notera une rigidité cadavérique, comme l’avait remarqué le Dr Richard Jacob en constatant les décès, mais aussi une présence de lividité cadavérique antérieure, ce qui signifiait que le corps reposait face contre terre depuis un certain temps.

Concernant la plaie d’entrée par balle, il écrira : « à la nuque, en postéro-latéral à gauche, à 5 cm au-dessus de l’épaule, on note une plaie arrondie de 0,8 cm de diamètre. Il s’agit vraisemblablement d’une plaie d’entrée de projectile d’arme à feu. Cependant, on ne peut pas mettre en évidence de fumée ou de poudre ni au pourtour ni à l’intérieur de cette plaie.  La région fronto-pariétale droite est complètement éclatée et le cerveau à ce niveau s’extériorise et est lacéré. Cette lésion mesure 15 X 15 cm. Au niveau de l’avant-bras gauche, érosion parcheminée de 4 X 0,4 cm. À la cuisse droite, présence d’une érosion de 7 X 3 cm et d’une zone qui contient 12 petites érosions de 0,2 à 0,5 cm en moyenne ».

Il notera aussi que tous les os du crâne avaient éclatés et quant à la trajectoire du projectile il précisera qu’elle était « oblique, de bas en haut, d’arrière en avant et de gauche à droite ».  Étant donné la nature du crime, il fallait obligatoirement vérifier si Chantal Côté avait été violée, mais à ce sujet le Dr Trudeau notera que l’hymen « ne présente aucune lésion » mais que « l’examen ne permet pas de conclure qu’il y a eu ou non relation sexuelle ».

En conclusion, il écrivait que « selon les constatations d’autopsie, le décès de Chantal Côté doit être attribué à : hémorragie externe massive par éclatement du crâne et du cerveau par le passage d’un projectile d’arme à feu ». Le Dr Trudeau signera son rapport quelques jours plus tard, soit le 23 juillet.

C’est aussi lui qui fit l’autopsie de Carole Marchand immédiatement après, soit vers 11h00. Outre une montre dont les aiguilles s’étaient arrêtées sur 3h45, il s’est principalement attardé à une plaie rappelant celle infligée à la victime précédente. Trudeau écrira dans le cas de Carole pour situer la plaie par balle : « à 12 cm au-dessus de l’épaule droite, en occipital, on note une plaie de 1,5 X 1 cm, dont le pourtour est érosif et présente des vestiges de noir de fumée (plaie d’entrée).  À la région temporale droite, on note une plaie de 2 X 2 cm (plaie de sortie) ».

Quant à la trajectoire, il parlera cette fois d’un angle « oblique, de bas en haut avec un angle d’environ 10 degrés, d’arrière en avant et de gauche à droite avec un angle d’environ 45 degrés par rapport à une ligne sagitale ».  La plus grande différence se situait au niveau de l’examen génital. À ce sujet, le Dr Trudeau écrivit : « à l’examen des organes génitaux, on note une ecchymose à la partie postérieure de la vulve, au niveau de la jonction des lèvres. Cette ecchymose mesure environ 1,5 X 0,7 cm. Au niveau de l’hymen, du côté gauche, entre 8 et 10h00, on note également une lésion ecchymotique au sein de laquelle on note une petite lacération de 0,2 cm de diamètre. Cet examen nous permet d’affirmer la présence de lésions récentes et vitales au niveau de la vulve et de l’hymen ».

En conclusion, il précisera que « selon les constatations d’autopsie, le décès de Carole Marchand doit être attribué à : hémorragie externe massive par éclatement du crâne et du cerveau par le passage d’un projectile d’arme à feu à bout touchant ».

Autrement dit, les deux jeunes filles avaient été exécutées chacune d’une balle en pleine tête après que seule Carole ait été agressée sexuellement. Toutefois, on se souviendra qu’elles portaient toutes deux leurs vêtements au moment où on a découvert leurs corps. Est-ce à dire que le ou les tueurs avaient forcé Carole à se rhabiller juste avant de la tuer?

Les analyses balistiques

Dès le lundi 19 juillet, l’information coula dans les médias à l’effet que la police recherchait deux suspects.

Le même jour, le quotidien Le Nouvelliste, cédant peut-être à une certaine vague de panique, tenta de faire un lien avec le cas d’Alice Paré, assassinée dans des conditions « presque similaires ». Le corps d’Alice, 14 ans, avait été retrouvé seulement trois mois auparavant à environ une heure de route du Cap-de-la-Madeleine. Nous avons vu ces détails dans un précédent article et nous y reviendrons quant à savoir s’il est possible de faire des liens entre ces deux affaires.

Pendant ce temps, on obtenait les tests effectués sur des échantillons prélevés sur les parties génitales des victimes. Ainsi, on put établir que « La recherche de spermatozoïdes s’est avérée négative » dans le cas de Chantal Côté, alors que pour Carole « La recherche de spermatozoïdes s’est avérée positive ».

Le 20 juillet 1971, l’expert en balistique Yvon Thériault écrira dans son rapport avoir reçu du biologiste Gosselin deux exhibits (pièces à cinviction), soit le numéro 1 une « enveloppe de plastique signée « Sergent Huot 3602 », contenant un projectile chemisé » et le numéro 2 qui était « une enveloppe de plastique signée « Rolland [sic] Beaulieu 3511 » contenant un projectile chemisé ».

À propos de la première balle, Thériault écrira que « ce projectile d’une pesanteur de 173.43 grains est de calibre .303 British et montre des rayures et cloisons de mêmes spécifications que celles des carabines Lee-Enfield. De plus, la déformation de la base du projectile indique que la carabine dans laquelle il a été tiré, avait un canon tronçonné très court ».

Concernant l’exhibit numéro 2, il écrivit que « ce projectile d’une pesanteur de 173,58 grains est de calibre .303 British et provient d’une cartouche tirée dans la même carabine qui a tiré le projectile de l’exhibit no 1 ».  Pour ainsi dire, ce rapport confirmait que la même arme avait été utilisée pour commettre les deux meurtres.

Et si ces rapports officiels ne le précisent pas, nous pouvons affirmer sans trop nous tromper, et cela pour le besoin de ceux et celles qui ont une connaissance limitée en matière d’armes à feu, qu’avec un calibre comme le .303 British ces deux fillettes n’avaient aucune chance. Elles sont probablement mortes sur le coup.

Conclusion

Le double meurtre de Chantal Côté et Carole Marchand a déjà été abordé par Historiquement Logique au cours des dernières années. Notre intention n’est pas de raviver de vieilles douleurs. Dans le cadre de notre série Les Assassins de l’innocence notre souhait est de mieux comprendre ce phénomène dont la société est incapable de se débarrasser depuis des milliers d’années : le meurtre gratuit et le meurtre à caractère sexuel. Aussi, peut-être, que ce soit conscient ou non, nous souhaitons trouver le détail qui fera la différence, qui pourra peut-être connecter un tueur en particulier avec une affaire non résolue.

Étant donné la quantité de détails que nous possédons sur cette affaire, nous y reviendrons plus tard au moment d’étudier l’aspect des tueurs. Pour l’instant, résumons seulement la suite des choses.

Le 24 juillet, la SQ procéda à l’arrestation d’un jeune homme âgé dans le début de la vingtaine et répondant au nom de Ludger Delarosbil dans un logement de la rue St-André à Montréal. Son complice, Michel Joly, sera retrouvé quelques semaines plus tard sous un viaduc. Il s’était suicidé avec une carabine tronçonnée de calibre .303. Les experts conclurent par la suite qu’il s’agissait de la même arme qui avait servie à tuer Carole et Chantal.

Rapidement, Delarosbil passa aux aveux. Il détailla le vol de la Buick à Montréal, son escapade avec Joly en direction du Cap-de-la-Madeleine, des nombreuses bières qu’ils avaient sifflées et surtout cette idée que Michel avait eu de vouloir « se faire » une femme. Celui-ci s’était d’abord rendu chez son ancienne copine, qui habitait à Ste-Marthe-du-Cap, mais comme elle n’était pas chez elle, il avait commencé à arpenter les rues de la ville, à la recherche d’une proie. C’est là que les deux braqueurs étaient tombés sur Carole et Chantal, qui cueillaient tranquillement leurs bleuets.

Joly aurait ensuite violé Carole avant de l’obliger à se rhabiller et à la tuer d’une balle dans la tête. Souhaitant ne pas avoir de témoin, il avait ensuite tué Chantal sans toutefois l’agresser. Delarosbil dira être resté dans la voiture en compagnie de Chantal pendant que se déroulait l’agression sexuelle. Lors de son procès, la Couronne mit en preuve que son inaction le rendait aussi coupable que Joly. Il avait eu quelques minutes pour sauver la vie de Chantale ou tenter quelque chose. Et pourtant, il n’avait rien fait.

Selon nos informations, Ludger Delarosbil aurait retrouvé sa liberté en 2003. Il n’aurait pas récidivé.

Dans un article ultérieur, nous étudierons plus en détails la dynamique de ce crime afin de mieux comprendre la psychologie de ces hommes qui s’en prennent si violemment aux femmes et aux enfants. En effet, ce cas est particulier en ce sens que les duos de tueurs à saveur sexuelle sont très rares dans l’historiographie criminelle du Québec.


[1] Ville fusionnée avec Trois-Rivières en 2001.

[2] Marie Yvette Chantal Côté est née le 21 novembre 1958 à l’Hôpital de Dolbeau.

[3] Carole Marchand est née le 29 juin 1958 à l’Hôpital St-Joseph de Trois-Rivières.  Ses parents étaient Paul Marchand et Huguette Hamelin.

[4] Denis Leclerc avait déjà un comportement de flic pourri à cette époque. Plus tard, il sera finalement limogé de la police de Trois-Rivières et impliqué dans l’enquête de la Commission de Police du Québec au début des années 1980, dont le but était de faire le ménage au sein de la police de Trois-Rivières. Toutefois, son rôle dans l’affaire des meurtres de Côté et Marchand est très minime, voir insignifiant. Ce sont plutôt les policiers de Cap-de-la-Madeleine et de la SQ qui ont travaillé sur ce dossier. En 1996, Leclerc sera de retour à Trois-Rivières afin de témoigner à la Commission d’enquête sur les circonstances du décès de Louis-Georges Dupont, mais il ne dira rien de bien significatif. Leclerc serait décédé en 2010.

[i] Cette conversation s’inspire directement du témoignage qu’en fit Marcel Lampron lors du procès.

[ii] CB pour Citizens Band.  Le terme francophone est SRG pour Service Radio Général.  Les utilisateurs sont appelés SRGistes ou CBieurs, pour utiliser l’anglicisme.

[iii] Dans les transcriptions du procès on écrit son nom « Veillette » alors même qu’il témoigne lui-même, ce qui laisse entendre que le principal intéressé se montrait d’accord sur cette prononciation de son nom de famille.  Toutefois, mon père, qui est aussi le petit-cousin de ce policier qui devint plus tard détective pour la police municipale du Cap-de-la-Madeleine, est formel sur le fait que le nom de celui-ci s’écrit Veillet.  J’ai donc utilisé cette dernière épellation.

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Condamnation d’un pédophile: l’affaire Nick Javallas

Immeuble du 52 rue Tamarac à Shawinigan.  En 1940, Nick Javallas y possédait un restaurant et habitait au-dessus, à l'appartement no. 9.  En 1941, il fut subir son procès pour avoir abusé sexuellement d'au moins un garçon dans cet établissement.
Immeuble du 52 rue Tamarac à Shawinigan. En 1940, Nick Javallas y possédait un restaurant et habitait au-dessus, à l’appartement no. 9. En 1941, il dut subir son procès pour avoir abusé sexuellement d’au moins un garçon dans cet établissement.

L’Arrestation

Le 20 mars 1941, Nick Javallas[1], propriétaire d’un restaurant situé au 52 de la rue Tamarac à Shawinigan, fut arrêté pour s’être « rendu coupable de l’acte criminel qualifié de sodomie sur la personne de Jean-Paul Monette[2], et aussi de l’acte criminel qualifié de sodomie sur la personne de Jules Boisclair[3], dans le cours du mois de décembre 1940, en la cité de Shawinigan Falls »[4].

Le lendemain de son arrestation, il était remis en liberté après que son frère Charles et un dénommé Beaudet aient payé une caution de 950$.

L’enquête préliminaire

C’est devant le juge François-Xavier Lacoursière que s’ouvrit l’enquête préliminaire de Nick Javallas. D’après un document de trois pages laissé par le juge Lacoursière, Jules Boisclair était âgé de 12 ans. En décembre 1940, il travaillait encore pour l’accusé. Par deux fois, alors qu’il se trouvait dans le sous-sol du restaurant, là où on entassait des caisses de liqueurs, Boisclair aurait été sodomisé par Javallas.

Jean-Paul Monette, 13 ans, fut cependant le premier à témoigner. Comme on le sait, l’enquête préliminaire sert à établir sommairement les faits, sans que les procureurs dévoilent toute leur preuve. Dans une telle cause d’agression sexuelle, l’un des objectifs était d’apprécier la solidité des principaux témoins. Après tout, c’est souvent la parole de la victime contre celle de l’accusé.

D’abord interrogé par Me Léopold Pinsonnault de la Couronne, le jeune Monette expliqua qu’au restaurant il s’occupait principalement de monter les bouteilles depuis le sous-sol et de servir les tables.

  • Voulez-vous raconter au juge ce qui est arrivé pendant que vous travaillez là?
  • J’étais après travailler. Il est arrivé dans la cave et il a commencé à me poigner les fesses. Il jouait après mes fesses et il m’a rentré le doigt dans le derrière.

Le jeune garçon se montra cependant imprécis sur la date de l’agression et la durée de son emploi chez Javallas. Il ajoutera cependant que le restaurateur d’origine grecque l’avait agressé à une dizaine de reprises, lui baissant chaque fois son pantalon.

  • Qu’est-ce qu’il faisait une fois que votre pantalon était baissé?
  • Il me rentrait sa pissette dans le derrière.
  • Est-ce qu’il l’entrait profondément?
  • Je ne sais pas. Un peu.
  • Est-ce que vous avez eu connaissance qu’il est sorti quelque chose?
  • Une fois.
  • Est-ce que à chaque fois il vous a rentré son organe dans le corps?
  • Toutes les fois.

Le jeune garçon jura ensuite que son employeur lui avait fait promettre de ne rien dire, sans compter qu’il lui avait donné un peu d’argent pour acheter son silence. Une fois satisfait, Javallas se servait d’une serviette pour s’essuyer. Le témoin dira que les agressions ne s’étaient pas uniquement produites dans le sous-sol, mais aussi dans l’appartement no. 9 que Javallas avait au-dessus de son restaurant, où il obligeait Monette à s’étendre sur son lit. On devine le reste.

Le rôle de l’avocat de la défense dans des causes aussi délicates est loin d’être évident, puisqu’il suffit d’un manque de tact pour être vu comme le méchant de l’histoire. Pourtant, Me Lafond, qui défendait les intérêts de Javallas, se devait de tester la solidité de la preuve pour éviter que son client soit victime de fausses accusations.

  • Maintenant, tu as dit que tu n’avais pas vu si ses culottes étaient ouvertes?
  • Il déboutonnait sa fly [fermeture éclaire].
  • Tu ne t’es jamais plaint de ça?
  • Non.
  • Tu étais consentant?
  • Pas tout le temps.
  • Tu as continué à travailler?
  • Il me donnait de l’argent. Il ne voulait pas que j’en parle à personne.
  • Mais tu as continué à travailler et tu as laissé faire?
  • J’ai cherché un petit garçon pour me remplacer. Je n’en ai pas trouvé et j’ai continué à travailler. À la fin, j’en ai trouvé un.
  • As-tu parlé de ça à d’autres personnes?
  • Non, je n’ai jamais parlé de ça.
  • Tu n’en a pas parlé au petit Boisclair?
  • Non, je ne le connaissais pas.

Jules Boisclair fut aussitôt appelé dans la boîte des témoins. Ce garçon, qui avait célébré son 12ème anniversaire le 31 janvier, se montra plus précis que Monette en disant avoir travaillé pour l’accusé durant trois semaines en décembre 1940.

  • Racontez donc au juge exactement ce qui est arrivé, lui demanda Me Pinsonneault.
  • Une fois, je m’en allais étendre des serviettes dans la cave. Il est descendu, il m’a poigné. Il m’a couché sur des caisses de liqueurs. Il m’a ôté mes culottes, il a sorti son objet et il m’a rentré ça dans le rectum.
  • Ça vous a-t-il fait mal?
  • Oui, ça m’a fait mal.
  • Qu’est-ce qu’il a fait une fois qu’il avait entré cette affaire-là?
  • Il se collait sur moi.
  • Est-ce qu’il se branlait un peu?
  • Oui.
  • Est-ce que c’est arrivé d’autre fois?
  • Trois ou quatre fois.
  • Pendant le cours du mois de décembre?
  • Oui, monsieur.

Boisclair parlera lui aussi du fait que l’accusé se servait d’une serviette après l’agression et qu’il lui conseillait de garder le silence. Pourtant, Jules en avait parlé à ses parents deux jours après la dernière agression, soit le soir même où il avait quitté son emploi au restaurant.

Contre-interrogé par Me Lafond, le garçon raconta également un épisode où Javallas l’aurait fait monter à son loyer dans le but de polir ses chaussures. Sans doute pour tester la véracité de ses propos, l’avocat de la défense lui fit remarquer qu’il y avait des clients au rez-de-chaussée au moment où se produisaient les agressions dans la cave.

  • Ça t’a fait bien mal?
  • Oui, je n’étais pas capable de m’asseoir. Ça chauffait.
  • Assez pour crier?
  • Je ne criais pas, mais dans tous les cas ça me faisait mal.

Évidemment, s’il avait réussi à faire dire au témoin qu’il avait crié de douleur, cela aurait automatiquement enlevé du crédit à ses affirmations. Mais le jeune Boisclair fut inébranlable.

  • Vous n’alliez donc pas à l’école?, demanda le juge.
  • Il ne restait rien que 24 jours d’école et j’ai essayé de gagner un peu [d’argent] pour mes parents.

La mère de Jules, une femme de 33 ans, vint ensuite confirmer le fait que son fils avait travaillé pour Javallas seulement en décembre 1940. Peu après, son fils lui avait confié son souhait de ne plus retourner travailler là-bas.

  • J’ai demandé pour quelle raison, dit la mère. Il m’a dit qu’il descendait dans la cave, qu’il lui enlevait son pantalon, qu’il jouait avec lui et qu’il faisait ce qu’il vient de vous rapporter.

Le juge Lacoursière détermina que la preuve était suffisante pour renvoyer Javallas subir son procès. Le restaurateur de 42 ans choisit alors de faire face à un procès expéditif[5] devant juge seul.

Le procès

Le procès de Nick Javallas s’ouvrit le 26 juin 1941 au palais de justice de Trois-Rivières devant le juge Lacoursière. Si la Couronne fut à nouveau représentée par Me Léopold Pinsonnault, l’accusé bénéficierait cette fois d’un nouvel avocat en la personne de Me Lucien Gendron[1].

Dès le début des audiences, on comprit que la Couronne avait choisi de ne pas faire témoigner le jeune Monette. On commença plutôt avec Jules Boisclair, qui résidait alors avec ses parents au 71 de la 4ème rue à Shawinigan Falls. Cette fois, il dira avoir travaillé au restaurant de la rue Tamarac en novembre et décembre 1940, où il transportait des bouteilles, de la glace et étendait les serviettes humides. Ensuite, il répéta sensiblement les mêmes choses que lors de l’enquête préliminaire, exception faite qu’il se montra plus précis sur l’épisode du polissage des chaussures.

  • Une fois aussi, il m’avait monté en haut chez eux. Il m’a dit que si je voulais shiner ses souliers il me donnerait 15 cents la paire. Il dit : « monte en haut, j’irai te trouver tout à l’heure pour te donner les souliers ». Pendant que je montais il a ressout [surgi] en arrière de moi. Il y avait une fille, elle est pas venue, mais elle m’a vu monter. Après ça, rendu là, il s’est en allé dans la chambre, je l’ai vu ressoudre [sic]. Il était nu. Il avait rien que sa combinaison sur lui. Après ça, il m’a enlevé mes pantalons, je savais pas quoi faire. Là, il m’a couché les pattes en l’air, sur ses épaules et la tête en bas, et lui me rentrait ça dans le rectum. Il me demandait si ça faisait mal, je disais que oui, il modérait un peu et il recommençait.

Contre-interrogé par Me Lucien Gendron, Jules Boisclair se souviendra que parmi les autres employés il se trouvait trois ou quatre jeunes femmes, dont l’une du nom de Simone Isabelle, et que celles-ci descendaient régulièrement à la cave, là où on retrouvait les toilettes. Il dira aussi que la lumière de cette cave était parfois éteinte lorsque se produisaient les agressions. Me Gendron lui demanda de préciser qu’il n’y avait aucune porte à ouvrir pour y descendre et que les employées, y compris l’épouse de Javallas, y allaient, soit pour remonter des boissons gazeuses ou effectuer d’autres tâches reliées au commerce.

En prouvant ces allées et venues, l’avocat de l’accusé espérait démontrer l’invraisemblance des propos du jeune témoin et ainsi le discréditer.

  • Vous avez pas essayé à vous sauver?, questionna l’avocat de la défense.
  • J’avais peur de lui. Je le connaissais pas.
  • Vous avez pas essayé d’appeler ou de vous sauver?
  • Non.
  • Vous vous êtes laissé faire?
  • Comme ça, j’avais peur des fois. Il aurait pu me faire mal.

Sans doute pour démontrer que son témoignage aurait pu être fabriqué avec l’aide de certains adultes, Me Gendron le questionna à savoir comment il connaissait la signification du mot « rectum ».

  • À ce moment-là est-ce que vous saviez ça ce nom-là « rectum » ou si quelqu’un vous l’a dit?
  • Ça faisait longtemps que je savais ça.
  • Personne vous a dit ça?
  • Non. C’est maman qui me l’a dit quand j’étais jeune. Rectum, c’est pas mal.

Boisclair affirmera avoir quitté son emploi le soir même de la dernière agression.

  • Vous êtes plus revenu?
  • Non, je suis allé chez nous et je suis pas revenu.
  • Rendu chez vous, vous en avez parlé à votre mère?
  • Oui.
  • Après souper?
  • Oui.
  • Après avoir quitté son emploi êtes-vous retourné à son restaurant?
  • Non, jamais.

Me Gendron tenta ensuite de démontrer une version selon laquelle Boisclair serait ensuite retourné au restaurant ou dans ses alentours avec un autre camarade pour aller intimider le restaurateur. Boisclair avouera seulement avoir accompagné son ami à la pharmacie Fafard pour l’y attendre à l’extérieur. Ce début de stratégie de la part de la Défense apparaîtrait sous son vrai jour au moment de la comparution d’un prochain témoin.

Marie-Jeanne Boisclair, 33 ans, la mère de la présumée victime, corrobora le fait que son fils s’était confié à elle après avoir manifesté sa réticence à retourner travailler pour Javallas. Après cela, Marie-Jeanne dira avoir téléphoné au poste de Shawinigan pour parler au policier Donat Côté, 42 ans. Ce dernier fut d’ailleurs le témoin suivant à être appelé. C’est lui qui s’est rendu chez Médéré Boisclair recueillir la plainte de sodomie.

Sarah Lacerte, 35 ans, épouse de Maurice Bolduc[6], confirma avoir travaillé comme concierge au 52 rue Tamarac et que Javallas habitait à l’appartement no. 9. Principalement, elle dira se souvenir avoir vu Boisclair monter à cet appartement en compagnie de l’accusé.

Thérèse Lamy, 17 ans, habitait sur la 2ème rue à Shawinigan Falls. De sa bouche, on apprit qu’elle affectionnait particulièrement le restaurant Javallas mais qu’elle n’y avait jamais travaillé, et ne connaissait pas la présumée victime. Bref, son apparition à la barre fut assez inutile, au point de se demander pourquoi la Couronne avait fait appel à elle. Ce fut donc sans surprise que Me Gendron annonça n’avoir aucune question.

La Couronne tenta de se rattraper en appelant Mlle Gisèle Bellemare, une jeune femme de 18 ans qui avait quitté son emploi chez Javallas vers la fin de l’été 1940. Mais puisqu’elle n’avait pas connu le jeune Boisclair, sa présence en Cour fut toute aussi vaine. Ainsi prit fin la preuve de la Couronne.

Ce fut donc au tour de Me Gendron de présenter sa stratégie. Pour ce faire, il appela dans la boîte des témoins l’épouse de l’accusé. La femme de 48 ans, qui témoigna en anglais, raconta être marié à Javallas depuis 15 ans et qu’elle lui avait donné deux fils. Après avoir vécu à Montréal, leur petite famille était installée à Shawinigan depuis environ 5 ans. Selon elle, son mari ne quittait pratiquement jamais son restaurant sauf en après-midi pour aller se reposer à l’appartement. La période des Fêtes était spécialement achalandée, mais serait-ce suffisant pour discréditer le témoignage du jeune Boisclair? Sur ce point, elle ajoutera que « il y a toujours quelqu’un qui descend l’escalier ».

Elle dira aussi que la mère de Boisclair était venue voir son mari après lui avoir téléphoné à deux reprises.

  • Après que le jeune Boisclair a quitté votre emploi est-ce que vous l’avez vu dans votre établissement?, demanda Me Gendron.
  • Non, mais il est passé devant. Il est venu vers l’établissement et il faisait tout le temps des grimaces.

En contre-interrogatoire, Me Léopold Pinsonnault fit dire à la femme de l’accusé que ce dernier descendait généralement au restaurant vers 11h00 avant de fermer son commerce vers 22h00 ou 23h00.

Finalement, la défense prit la décision de faire témoigner son client de 42 ans. Puisque le système judiciaire anglo-saxon ne juge pas les individus mais leurs actes, un accusé ne risque pas de voir son passé ressurgir sous ses yeux en refusant de témoigner à son propre procès. Mais puisque Javallas n’avait aucun antécédent criminel il ne risquait aucune mauvaise surprise de ce genre. Interrogé d’abord par son propre avocat, il dira être né en Grèce mais débarqué au Canada dès l’âge de 4 ans, avant d’être naturalisé comme sujet britannique en 1914. Il avait principalement vécu à Trois-Rivières et à Grand-Mère, où il avait tenu un autre restaurant durant une dizaine d’années, avant de s’établir à Shawinigan.

Bien sûr, il dira n’avoir fait l’objet d’aucune plainte à l’époque de son restaurant à Grand-Mère, sans compter qu’il avait toujours embauché des employés des deux sexes. Ce fut aussi l’occasion pour son avocat de démontrer qu’il n’y avait jamais eu d’accusation criminelle contre lui, de quelque nature que ce soit.

Concernant le jeune Boisclair, Javallas lui versait un salaire de 2.00$ par semaine en plus de lui donner de 5¢ à 25¢ pour des courses.

Au sujet de la circulation dans l’escalier et au sous-sol, l’accusé dira que les filles pouvaient descendre afin de venir prendre des bouteilles de ginger ale, et que, d’ailleurs, des clients y descendaient également. Il fut brièvement question qu’une tante de Boisclair soit venu voir le restaurateur pour lui demander de l’engager, prétextant que le père de Jules était malade. Comme de raison, Javallas nia totalement l’existence des agressions.

Il avoua lui avoir donné 10¢ pour le dédommager d’avoir monté un journal à son appartement avant d’ajouter que toutes ses employées avaient accès non seulement à la cave mais aussi à son appartement. Il fut même question de musique dans le restaurant, ce qui couvrait des bruits. Par cette démonstration, la Défense espérait sans doute démontrer l’invraisemblance du scénario présenté par le garçon de 12 ans. Toutefois, ce niveau sonore pouvait également nuire à la Défense puisqu’il aurait pu couvrir de possibles bruits reliés à une agression.

Javallas, dont l’anniversaire était le 8 décembre, dira que Boisclair l’avait quitté en bons termes le samedi suivant. Ce fut alors que Me Gendron fit un lien important avec cette histoire de grimaces.

  • Il m’a dit « pouvez-vous me donner 2.00$ parce que ma mère en a besoin ». J’ai ajouté, « très bien. Reviens lundi pour finir le travail ». Je lui ai donné 2.00$ et tout ce que j’ai eu ensuite ce fut un téléphone de sa mère.
  • Sa mère vous a téléphoné?
  • Oui.
  • L’avez-vous vu?
  • Elle m’a téléphoné. Madame Boisclair a dit « j’aimerais vous voir personnellement chez moi ».
  • Qu’est-ce que vous avez dit?
  • J’ai dit à ma femme « on me recherche » et madame Boisclair a rappelé deux fois.
  • Y êtes-vous allé?
  • Non. Elle a rappelé et j’ai dit « je ne vois pas pourquoi je dois y aller ». J’ai pris le trouble d’y aller.
  • Qui étaient là?
  • Un jeune garçon, et une petite fille, une fillette d’environ 4 ans.
  • Y avait-il quelqu’un d’autres dans la pièce?
  • Non. Après cinq minutes, deux autres hommes sont entrés. Quand je suis allé là je lui ai demandé quelle était la raison de m’avoir appelé. Elle a dit, « monsieur Nick … ».

Me Pinsonneault s’objecta en prétextant que cette preuve était irrégulière et illégale, mais le juge Lacoursière permit à la Défense de poursuivre sur cette lancée et ce fut alors que Javallas expliqua que Mme Boisclair et son mari lui auraient dit « vous savez que vous avez fait quelque chose de mal sur mon fils ». Javallas aurait répliqué « qu’est-ce que vous voulez dire? ». « Vous le savez et il est malade depuis », aurait ajouté la mère tout en le menaçant de représailles s’il refusait de lui donner la somme de 100.00$ en échange de son silence. La défense était-elle en train de mettre à jour un stratagème de chantage?

  • Qu’est-ce que vous avez répondu?, lui demanda son avocat.
  • J’ai dit « je suis désolé madame mais je n’ai pas 100.00$ à vous donner, et je travaille, et je ne donne pas mon argent à n’importe qui, et vous feriez mieux de dire à votre mari que s’il veut de l’argent il ferait mieux de travailler comme moi. Je lui ai dit « je ne vous donnerai pas d’argent et je vais vous apprendre une leçon que vous n’avez jamais eu dans votre vie ». Elle a dit « je vais vous donner une leçon aussi et je ferai téléphoner mes garçons à tout le monde pour dire ce que vous avez fait, et je vous mettrai derrière les barreaux pour vous séparer de votre femme ».
  • Après cet incident avez-vous revu madame Boisclair?
  • Non.
  • Avez-vous revu le jeune Boisclair près de votre magasin?
  • Oui, près de la fenêtre et finalement avec un autre garçon. Je ne peux me rappeler du nom de ce jeune Robert. J’ai dit au jeune Boisclair « ne vient pas par ici ». Il m’a regardé et n’a rien dit. J’ai dit « va-t-en, tu n’as rien à faire ici ». Une autre fois, le jeune Boisclair était avec deux autres garçons, dont l’un s’appelait Marcotte. C’était le même. J’ai juste mentionné Robert dans la fenêtre et un autre jeune garçon qui a travaillé pour moi. Les trois parlaient ensemble. Je suis sorti pour voir ce qui se passait. Le jeune Boisclair s’est enfui. Les autres m’ont dit « il parlait de vous et de ce que vous avez fait ». Et tout ce que j’en ai su par la suite c’est que deux constables entraient chez moi pour venir m’arrêter.

Au moment du contre-interrogatoire, on apprit que Javallas avait dû vendre son restaurant depuis les événements. Les rumeurs avaient donc eues raison de son commerce.

Le tout dernier témoin appelé par la défense fut Lionel Grenier, un adolescent de 16 ans qui ne fut d’ailleurs pas d’une très grande utilité, exception faite d’amener en preuve une histoire voulant que le jeune Boisclair avait vite répandu la nouvelle de cette affaire parmi ses copains. Lorsque Me Pinsonneault annonça n’avoir aucune question, le juge Lacoursière mit fin au procès. Puisqu’il n’y avait pas de jury, ce serait à lui de trancher.

Le verdict

Le verdict du juge Lacoursière tomba le 22 juillet 1941. Concernant la crédibilité du témoin vedette, le juge précisera que « ses déclarations sont claires et précises et la façon dont il a soutenu un contre-interrogatoire très serré de la part du savant procureur de l’accusé démontre une intelligence bien développée pour son âge. Les faits qu’il rapporte se sont passés à trois intervalles dans le mois de décembre 1940. Ce n’est qu’à la troisième fois qu’il en parle à sa mère alors qu’il ressentait des douleurs des suites de l’acte commis sur sa personne par l’accusé. En confiant ainsi à sa mère ce qui s’était passé, il faisait la démarche la plus naturelle qu’on peut attendre d’un enfant. Le témoignage de sa mère qui rapporte les révélations faites par son fils ne sont pas évidemment une corroboration de la substance de son témoignage, mais une corroboration de sa crédibilité ».

Pour ainsi dire, il n’accordait aucune importance aux témoignages du couple Javallas. Sur le sujet, il se demandait même ce « qu’allait faire au logement de l’accusé le jeune Boisclair lorsqu’il est prouvé qu’il avait été engagé pour travailler au restaurant de l’accusé et que son ouvrage se faisait surtout dans la cave? L’accusé prétend que dans cette circonstance il lui portait son journal. Cette explication est loin d’être convaincante. La preuve de la présence du jeune Boisclair au domicile de l’accusé corrobore une partie de la version du jeune Boisclair quant aux faits qui se seraient passés à cet endroit ».

Il ne croyait donc pas un mot sur le scénario présenté par la Défense puisque selon lui Javallas « prétend que cette affaire est un coup monté pour lui extorquer de l’argent. Je ne puis me rallier à cette prétention. Le premier geste le plus naturel que fait la mère du jeune Boisclair après les révélations de son fils, c’est de faire venir immédiatement le même jour un constable de la cité de Shawinigan Falls. Je crois que si elle eut voulu faire du chantage contre l’accusé, elle lui en aurait parlé avant de confier cette affaire entre les mains de la police ».

En réalité, le témoignage du policier fut si bref que le procès n’avait pas véritablement établi le moment exact où il s’était présenté chez les Boisclair, alors que la mère de la victime semblait avoir téléphoné à Nick Javallas plus tôt, si on en croyait évidemment le témoignage du couple.

Le juge termina en écrivant que « je n’ignore pas qu’il faut être prudent et user de beaucoup de discrétion lorsqu’il s’agit du témoignage d’un enfant de 12 ans. Il doit être appuyé sur certaines circonstances. Je me refuse de croire que le jeune Boisclair ait imaginé les faits qu’il rapporte. Sa présence dans un passage conduisant à l’appartement de l’accusé apporte une certaine corroboration de son témoignage, du moins de ce qui se serait passé à cet endroit entre lui et l’accusé et de plus c’est une forte présomption. Les explications fournies par l’accusé pour justifier sa conduite ne peuvent créer un doute dans mon esprit malgré ses dénégations formelles et me justifier de mettre de côté la preuve fournie par la Couronne. En conséquence, j’en viens à la conclusion que la Couronne a prouvé l’accusation portée contre l’accusé et je le déclare coupable de l’acte de sodomie sur la personne de Jules Boisclair dans le cours du mois de décembre 1940 ».

La cause fut portée en appel. Le 30 décembre 1941, la Cour d’appel, formée entre autres par l’honorable juge Antonin Galipeault, confirma le verdict prononcé quelques mois plus tôt par le juge Lacoursière. Nick Javallas devrait prendre le chemin des cellules.

Épilogue

Probablement stigmatisé par le résultat de ce procès, il semble qu’après avoir purgé sa peine Nick Javallas s’éloigna à jamais de la Mauricie. On retrouve un « Nickolas Javellas » décédé à Mont Royal le 10 février 1945. En sachant que son frère, Charles Javallas, demeurait au 427 Mont Royal Ouest au moment du procès, il est fort probable qu’il s’agisse ici du même homme.

Le juge François-Xavier Lacoursière, qui siégeait depuis 1923, s’éteignit à Trois-Rivières en 1955. Il laissait dans le deuil son fils Jacques Lacoursière, né le 17 mai 1919 à Trois-Rivières. Après des études au Séminaire St-Joseph et à l’Université Laval, Jacques suivra les traces de son père en devenant d’abord substitut du procureur de 1960 à 1966 avant de pratiquer le droit en association avec Me Jean-Louis Marchand, Me Yvan Godin et Me Gilles Lacoursière. Il deviendra juge de la Cour Supérieure du Québec en 1972, un titre qu’il conservera jusqu’en 1994. Il s’éteindra à Trois-Rivières en 2003.

 

[1] Selon Daniel Proulx, Me Lucien Gendron était le criminaliste le plus en vogue de son époque. Il défendit d’ailleurs Albert Nogaret, aussi connu comme le frère Dosithée, lors de son retentissant procès au palais de justice de Montréal en 1931. Doit-on en déduire que les Javallas avaient les moyens financiers de se payer les services d’une telle vedette du Barreau?

[1] Son nom fut épelé de différentes façons, dont Javellas et Javellos. Au recensement de 1911, on note la présence d’un « Nick Javalos » âgé de 20 ans, de nationalité grecque mais né en Turquie vers 1891. En 1911, il habitait à Grand-Mère au sein d’une famille comprenant aussi Charlie, 18 ans; George, 12 ans; Mary, 13 ans, Antonio, 4 ans; et Evedoxia, 2 ans. Quant à eux, les parents étaient décrits comme Jim Javalos, 38 ans, et Alexandre (Alexandra?), 35 ans. Le recensement de 1921 fait de Nicholas Javallas un résidant de Grand-Mère, habitant plus précisément au 120 de la rue Ste-Catherine avec John, Antonia (Antonio?), Mary et Charles. Sa profession était alors fabriquant de friandises. Ce même recensement le disait âgé de 22 ans, ce qui correspond à l’âge qu’il donna au moment du procès.

[2] Le jeune Monette habitait alors au 16 de la 1ère rue à Shawinigan Falls.

[3] Boisclair habitait au 71 de la 4ème rue à Shawinigan Falls.

[4] Selon l’acte d’accusation.

[5] Pierre Béliveau, Jacques Bellemare, et Jean-Pierre Lussier, Traité de procédure pénale, Éditions Yvon Blais, 1981, « un accusé qui devait subir son procès devant la Cour des sessions générales de la paix pouvait, de son consentement, être jugé par un juge de cette cour hors du terme des assises. Cette disposition avait pour but d’éviter qu’une personne citée à procès et détenue, ne soit contrainte d’attendre en prison l’ouverture du terme de la Cour, pour qu’il soit disposé de son cas. On permettait donc à l’accusé de réopter pour subir ce que la partie XVIII de l’ancien Code désignait comme procès expéditif (speedy trial) ».

[6] Sara (ou Sarah) Lacerte a épousé Maurice Bolduc à Granby le 4 août 1937. Sur le registre des mariages il est pourtant indiqué que Maurice Bolduc habitait déjà à Shawinigan. Il était le fils d’Alfred Bolduc et de Corine Laroche. Fille de Thomas Lacerte, Sarah Lacerte était originaire de Granby.