Carole Marchand et Chantal Côté, 1971

Carole Marchand, 13 ans

Documentation

Pour cette affaire, nous avons disposé du dossier judiciaire. Puisque ce double meurtre a été résolu, nous avons eu accès au procès intenté à l’un des deux tueurs. Et puisque ces documents de Cour sont détaillés et fort utiles pour la compréhension des événements, nous n’avons pratiquement pas tenu compte de la revue de presse. En effet, le dossier judiciaire a toujours valeur légale et représente donc une source primaire.

Parce que cette affaire a été classée en raison d’une condamnation devant un tribunal, nous aborderons cette histoire différemment et cela dans le but de comprendre ce qui peut amener un homme à s’en prendre à une victime sans défense. Dans ce cas-ci, il sera d’autant plus intéressant d’étudier l’affaire puisqu’il s’agit d’un duo meurtrier, un phénomène plutôt rare au Québec lorsqu’il est question d’un meurtre ou double meurtre à caractère sexuel.

Circonstances des décès

16 juillet 1971

Gabrielle Dufour Côté et son mari, Jean J. Côté, habitaient avec leurs enfants dans une modeste demeure située au 70 de la rue Pierre Boucher au Cap-de-la-Madeleine[1]. Le secteur, entouré d’une vaste zone boisée, était d’une tranquillité assommante.

Il était 13h00 en ce vendredi 16 juillet 1971 lorsque Gabrielle s’apprêta à partir.  La mère de famille devait se rendre à leur future résidence du 78 de la rue Thibeau afin d’y réaliser quelques travaux de peinture.  En raison de la construction prochaine d’un tronçon de l’autoroute 40 qui allait traverser la ville, la famille Côté faisait face à l’expropriation.

Chantal[2], 12 ans, demanda à sa mère la permission de pouvoir la suivre afin de l’aider à redorer leur nouveau logis, mais celle-ci lui expliqua gentiment qu’il n’y avait pas de travail à sa mesure. Gabrielle, qui connaissait pourtant la vaillance de sa fille, lui suggéra plutôt d’aller jouer avec son amie Carole Marchand, qui habitait tout près. La mère mit l’emphase sur le fait que d’ici deux ou trois semaines, le déménagement allait les éloigner. C’était peut-être là une des dernières occasions de jouer ensemble.

Après le départ de sa mère, Chantal rejoignit Carole Marchand[3], une jeune fille de 13 ans dont la famille se trouvait dans la même situation avec leur petite maison du 31 rue Boucher. Puisque Paul Marchand, le père de cette dernière, travaillait dans la ville de Québec, la relocalisation de sa famille s’effectuerait tout naturellement vers la Vieille Capitale.

Plutôt que de jouer au ballon-chasseur, comme l’avait suggéré la mère de Chantal, les deux jeunes filles décidèrent d’aller cueillir des bleuets dans les bosquets environnants. De 14h30 à 15h00, elles s’investirent à trouver des récipients. Chantal finit par en trouver un à l’effigie du café Sanka, la marque favorite de sa mère. Le contenant métallique en main, elle sortit de la maison en saluant sa grande sœur Lise.

Peu de temps après, Alain Daigle, un garçon de 11 ans, jouait tout seul sur la rue Pierre Boucher sur sa bicyclette. Il habitait lui-même cette rue et connaissait donc parfaitement le secteur et ses habitudes. Soudain, il vit une voiture passer près de lui et faire demi-tour. Ensuite, elle parut ralentir avant de se stationner du côté gauche de cette rue presque déserte. En fait, c’était précisément vis-à-vis de l’endroit où il avait vu, un peu plus tôt, Carole et Chantal en train de cueillir des bleuets.

Malgré son jeune âge, Alain avait une attirance particulière pour les voitures, si bien qu’il pouvait en reconnaître aisément la marque.  Et celle-ci, avec ses feux arrières arrondis, lui fit dire qu’il s’agissait d’une Buick, probablement de l’année 1960 ou 1961. Durant un bref instant, il eut même la présence d’esprit de regarder la plaque d’immatriculation. On pouvait y lire les chiffres 294-620.

Les portières de la voiture s’ouvrirent et deux hommes en descendirent, chacun de leur côté. Immobile sur son vélo, Alain les vit s’engouffrer dans l’herbe à gauche de la route. Un instant plus tard, ceux-ci revenaient en compagnie de Carole et de Chantal, qu’ils firent monter dans la Buick, sur la banquette arrière. Les portières se refermèrent et le véhicule s’éloigna en direction du secteur inhabité, plus précisément vers le nouveau pont (pont Radisson).

Chantal Côté, 12 ans

Puisqu’il n’avait vu aucun signe de violence ni entendu le moindre cri, Alain n’eut aucune raison de s’alarmer outre mesure. Néanmoins, il trouva cette scène plutôt étrange. Pourquoi Carole et Chantal, des copines de quartier qu’il connaissait bien, auraient acceptées de monter dans le véhicule de ces deux hommes?

Alain fit donc quelques coups de pédale en direction de chez lui. Puis, cédant probablement à la bizarrerie de la scène, se retourna pour voir dans quelle direction se dirigeait précisément la vieille Buick. Malheureusement, celle-ci avait déjà disparue.

Entre 19h00 et 19h15, dans le secteur du rang Saint-Malo, à Sainte-Marthe-du-Cap, à quelques kilomètres plus à l’est de la rue Pierre Boucher, un dénommé Royal Gilbert entendit un coup de feu en provenance de la forêt. Cinq minutes plus tard, il en entendit un deuxième.  Apeuré, il quitta rapidement les lieux.

Il était 20h30 lorsque le téléphone retentit au 80 de la rue Thibeau, cet appartement que Marcel Lampron, 39 ans, louait au couple Côté, les nouveaux propriétaires. En décrochant le combiné, Lampron reconnut la voix de Lise Côté, la fille de 16 ans de sa propriétaire.

  • Allez chercher maman au téléphone, lui lança l’adolescente.

Croyant reconnaître un ton alarmé, Lampron s’exécuta immédiatement en descendant au logement pour transmettre le message à Gabrielle Dufour Côté.  Ne comprenant pas cet empressement, Gabrielle, qui n’avait pas encore fait installer le téléphone chez elle, monta chez Lampron.

  • Maman, je ne sais pas ce qui se passe, dit Lise. J’ai quelque chose à vous dire.
  • Qu’est-ce qu’il y a?, s’inquiéta la mère.
  • Chantal est partie aux bleuets depuis 16h30 et elle n’est pas encore revenue.
  • Ça ne sera pas long. Ne faites rien. Attendez-nous! On va y aller.

La machine à panique venait de s’enclencher.

Rapidement, Gabrielle et son mari verrouillèrent les portes de leur nouvelle demeure et filèrent en direction de la rue Pierre Boucher.

  • Ils ne peuvent pas se perdre dans ce bois-là, lança Jean Côté tout en conduisant son véhicule à toute vitesse. C’est impossible qu’elles se perdent à l’âge qu’elles ont. Ce ne sont plus des bébés.

Les Côté habitaient ce secteur depuis maintenant 6 ans. Pour eux, il était inconcevable que leur fille puisse se perdre aussi facilement, d’autant plus que Chantal craignait la noirceur comme la peste.

Une fois à la maison, trois minutes plus tard, l’inquiétude s’amplifia.  On tenta d’abord de contacter les amis et les voisins, mais l’inquiétude était similaire chez les Marchand. Paul Marchand, qui s’absentait toute la semaine à Québec pour ne rentrer que le vendredi soir, était revenu chez lui pour apprendre que sa fille était allée cueillir des bleuets à quelques pas de la maison. Il n’en savait pas plus que les autres.

Finalement, à 21h20, Gabrielle Dufour Côté contacta la police municipale du Cap-de-la-Madeleine, dont le poste se situait à l’intersection des rues Rochefort et De Grandmont, pour leur signaler la disparition de sa fille. Elle appuya ses propos en leur disant que Chantal était disparue depuis au moins 16h30 et qu’elle craignait vraiment la noirceur. De plus, elle souligna que la jeune fille n’était vêtue que d’un petit short.

Pendant ce temps, Marcel Lampron ne pouvait rester les bras croisés.  Il expliqua à sa femme qu’il devrait profiter de ses connaissances dans le domaine de l’arpentage pour retrouver les deux disparues. Lampron ne pouvait accepter que ces jeunes filles puissent passer la nuit dehors. Immédiatement, il contacta son ami Pierre Giroux, qui avait déjà fait de la radio amateur et qui possédait encore ses contacts auprès du Club XM Routier.

Lampron et Giroux commencèrent par remonter la rue Thibeau jusqu’à Pie XII. Ils patrouillèrent ensuite ce secteur boisé pour l’encercler, jusqu’à la rivière Saint-Maurice. Bref, ils concentrèrent leurs recherches entre les rues Thibeau et la rivière.

Pendant ce temps, sur les ondes radios de la police municipale, on transmettait la description de Chantal Côté comme étant une fillette de 12 ans pesant 80 livres, mesurant 4 pieds et 8 pouces, portant les cheveux et les yeux bruns et le teint foncé. Au moment de sa disparition, elle portait des shorts rouges, un gilet bleu, des bas bleus pâles et des souliers blancs.

Quant à elle, Carole Marchand fut décrite comme une jeune fille de 13 ans, pesant 110 livres et mesurant 5 pieds et 4 pouces. Ses cheveux étaient châtains, ses yeux verts et son teint pâle. Elle portait aussi des shorts mais de couleur bleus, un gilet vert pâle, des bas bleus et des souliers bruns.

Quelques minutes plus tard, Lampron et Giroux croisèrent la voiture d’un détective, qui s’immobilisa auprès d’eux. Ce dernier reconnut aisément Lampron, qui travaillait pour la municipalité.

  • Cherches-tu les petites filles?, lui demanda le détective.
  • Oui, répondit Lampron. On devrait les retrouver assez facilement. C’est n’est pas bien grand, ce petit bois-là.
  • Il y a un changement dans notre affaire. On va avoir plus de difficulté que prévu à les retrouver.

Lampron et Giroux le dévisagèrent, silencieux. Les deux amis n’étaient pas certains de bien saisir l’allusion du policier.

  • On a un témoin qui nous dit les avoir vues embarquer dans un Buick de couleur brun, fit le détective.
  • Réellement, s’exclama Lampron, ça se complique notre affaire.[i]

Ce que le détective ne disait cependant pas aux deux hommes, c’est que ce témoin, le jeune Alain Daigle, leur avait transmis le numéro de plaque de la voiture. Ainsi, après vérification, les policiers étaient parvenus à savoir qu’il s’agissait bien d’une Buick mais que celle-ci avait été volée à Montréal sur la rue Alexandre-de-Sève dans la nuit du 15 au 16 juillet.

De  retour à la maison de la famille Côté, Marcel Lampron demanda la permission aux parents de Chantal de proposer aux policiers l’aide des utilisateurs de radios CB[ii] (SRG). Jean Côté lui transmit aussitôt son accord, alors Lampron entra en contact avec les policiers, qui acceptèrent d’emblée cette aide supplémentaire en plus de prêter à Lampron et Giroux deux walkie-talkie et un porte-voix.

Tous les policiers du Cap-de-la-Madeleine étant occupés aux recherches, Lampron se chargea de diviser le secteur des fouilles afin d’organiser un peu mieux les amateurs radio. Peu après, la pluie vint assombrir les recherches.

Pendant que les radios amateurs patrouillaient les rues et autres chemins, ce fut en compagnie de Pauline Côté, l’une des sœurs de Chantal, que Lampron arpenta certaines zones boisés. Maintenant informé que les deux disparues avaient peut-être été enlevées par un ou plusieurs hommes, Lampron pensait qu’une voix masculine dans le porte-voix risquait d’effrayer davantage les deux jeunes filles, si toutefois elles attendaient quelque part qu’on les découvre. C’est pourquoi il demanda à Pauline de prendre l’appareil pour appeler sa sœur et la copine de celle-ci.

Jusqu’à 5h00 ou 6h00 du matin, toujours sous une pluie incessante, Lampron, Giroux et la jeune Pauline Côté s’éreintèrent à parcourir tous les sentiers imaginables du secteur. Malheureusement, ils étaient toujours sans nouvelle. Pas le moindre signe. C’est alors qu’ils sentirent le besoin de prendre une pause afin de dormir un peu.

Samedi 17 juillet 1971

Déterminés à faire quelque chose, Marcel Lampron et Pierre Giroux reprirent leurs recherches vers 9h00 après un bref repos. Ils retournèrent chez les Côté afin de s’enquérir des nouveaux développements. La situation était demeurée la même.

En reprenant leurs recherches, Lampron eut cette fois l’idée de concentrer ses efforts de l’autre côté de la rue Thibeau, c’est-à-dire du côté est. Après tout, le secteur de la disparition n’avait rien donné en dépit des efforts investis par les policiers et les volontaires.

C’est en débarquant dans le secteur que les deux hommes eurent également l’idée de se rendre chez le vendeur de voitures usagées Hamel. En fait, les policiers avaient informés Lampron et Giroux qu’on recherchait une Buick brune, probablement de l’année 1961, avec des feux de position ronds à l’arrière, mais les deux amis n’avaient aucune idée de ce à quoi pouvait ressembler ce modèle. Ils demandèrent donc à Hamel de leur en montrer une, si possible, afin de se faire une image mentale de la voiture recherchée.

  • Ça n’existe pas une Buick 1961 avec des lumières rondes, leur dit Hamel. Il faut absolument que ce soit une 1960.

Hamel amena les deux hommes dans son stationnement tapissé de plusieurs dizaines de voitures. Au bout d’un moment, il s’arrêta au côté d’une Buick 1960. Les feux de position arrière étaient effectivement ronds.  L’homme avait raison puisque le modèle de l’année 1961 avait été complètement remodelé, si bien que les feux arrières étaient devenus étirés, presque rectangulaires.

  • Une automobile comme ça, est-ce que c’est possible de se tromper?, demanda Lampron.
  • Non, fit Hamel. Une Buick 60 comme celle-là, il n’y a pas d’autre modèle qui ressemble à ça. Justement, j’en ai vu une passer ce matin. C’est assez rare. On n’en voit pas souvent.

Vers 14h30, Alain Limoges et André Corbin, deux jeunes de 12 ans, s’amusaient à rouler en petite moto hors route, communément appelé mini-trail, dans les bois du secteur Grandes-Prairies, c’est-à-dire à l’Est de la rue St-Maurice. La pluie était tombée tout au long de la nuit, mais depuis une heure elle avait cessé, au point même de laisser poindre quelques rayons de soleil.

Soudain, ils s’arrêtèrent en repérant une voiture de couleur brune immobilisée au côté du chemin de terre battue. Les deux copains observèrent un moment pour se rendre compter que celle-ci s’était enlisée au point où le pare-choc arrière avait été arraché.

Limoges s’approcha et tenta de démarrer le véhicule. Le démarreur ronronna, mais le moteur refusa de laisser entendre son rugissement. Sur la banquette arrière, les deux garçons remarquèrent la présence d’une grande quantité de bleuets, à la fois sur la banquette et sur le plancher du véhicule, ainsi que certains contenants. De plus, il constata que la lumière du plafonnier était restée allumée.

Soupçonnant quelque chose d’anormal, Limoges et Corbin prirent la décision de quitter les lieux pour tenter d’aller demander de l’aide.

Peu de temps après, Limoges et Corbin croisaient Marcel Lampron et Pierre Giroux, qui étaient armés de leur walkie-talkie. Au moment où les deux garçons s’arrêtèrent, Lampron leur demanda s’ils avaient vu quelque chose, et particulièrement une Buick.

  • Je viens justement d’en voir une, répliqua aussitôt Limoges. Et les lumières à l’intérieur sont encore allumées.
  • Peux-tu nous conduire?
  • Vous avez juste à me suivre.

En arrivant à la voiture, quelques minutes plus tard, Lampron et Giroux furent aussitôt en mesure de constater ce dont les deux jeunes avaient été témoins, c’est-à-dire l’enlisement, le pare-choc arraché, la présence des bleuets et le plafonnier allumé. Mais, plus que tout, Lampron se souvenait de ce qu’il avait vu dans le stationnement du vendeur d’auto Hamel. En regardant l’arrière de cette voiture brune, il reconnut immédiatement le modèle de l’année 1960 avec les feux de forme circulaire.

Le devant de la Buick 1960 qui a servi au double meurtre. Cette voiture a été volée par les tueurs dans leur escapade improvisée.

Il n’y avait maintenant plus aucun doute possible. La voiture suspecte impliquée dans l’enlèvement de Chantal Côté et de Carole Marchand venait d’être retrouvée.

Lampron demanda alors à Giroux de se servir de son walkie-talkie pour transmettre le numéro de plaque aux policiers afin de confirmer le tout. Celui qui apparaissait sur celle-ci était bien lisible : 294-620.

C’est alors que Giroux crut en la possibilité que le ou les individus pouvaient encore se trouver dans les parages. C’était tout à fait plausible. Y avait-il encore du danger à demeurer près de cette voiture?

Giroux pensa immédiatement à sa propre voiture, qu’il avait laissée en marche au bout du sentier. Il s’empressa d’y retourner avec la promesse de contacter à la fois la police municipale du Cap-de-la-Madeleine mais aussi la Sûreté du Québec. En effet, il avait suffis de quelques centaines de mètres pour changer de juridiction. Si le lieu de la disparition se situait sur le territoire municipal, le lieu de la découverte du véhicule était hors de la ville.

Bien que dévoré par les moustiques, Marcel Lampron s’approcha de la Buick tout en sachant qu’il ne devait toucher à rien. C’est alors qu’il se rendit compte qu’elle dégageait une certaine chaleur. Il perçut également une odeur d’essence et d’huile brûlée. Voilà qui semblait vouloir dire une utilisation récente. Était-ce la confirmation que le ou les ravisseurs se trouvaient encore dans les environs? L’enlisement de la Buick était-il récent ou alors le moteur avait-il tourné toute la nuit jusqu’à en épuiser le réservoir d’essence?

Marcel Lampron attendait avec inquiétude près de la Buick depuis une vingtaine de minutes lorsque les premiers policiers arrivèrent sur les lieux.  Ceux-ci se présentèrent comme le détective Emery Leblanc et le constable Robert Veillet[iii]. Immédiatement, Lampron leur fit remarquer la présence des bleuets sur la banquette arrière, mais aussi un petit sentier qui semblait avoir été fait tout récemment dans l’herbe grasse. Une rosée était visible partout dans le boisé en raison des heures de pluie, mais à cet endroit c’était différent.

Puisque Lampron était mieux équipé en bottes et en vêtements de travail, le détective Leblanc lui demanda s’il pouvait aller voir un peu plus loin dans ce sentier qualifié de frais. L’arpenteur ne parcourut que 20 ou 25 pieds avant de faire une découverte horrible. Sous ses yeux se trouvait une fillette qui reposait dans les marécages, face contre terre. Elle portait encore ses vêtements et paraissait presque dormir.

En faisant part de sa découverte à Leblanc et Veillet, ceux-ci lui demandèrent s’il la reconnaissait, sachant très bien que Lampron connaissait Chantal Côté.

  • C’est assez difficile, répliqua Lampron, encore horrifié. On ne voit pas sa figure.

Peu de temps après, des policiers de la Sûreté du Québec débarquèrent sur les lieux. Ceux-ci ne tardèrent pas à retourner délicatement le corps de la jeune fille pour permettre à Lampron de l’identifier. Celui-ci fut d’abord frappé par la présence d’une énorme plaie au niveau du front, comme si le passage d’un projectile lui avait arraché une partie de la tête. Il put cependant la reconnaître assez rapidement puisque du niveau des yeux jusqu’au menton le visage demeurait intact. Il s’agissait bien de Chantal Côté.

Lampron dira plus tard qu’il se doutait que c’était elle avant même l’arrivée des policiers de la SQ en raison des vêtements que portaient la victime, car ils correspondaient à la description donnée par les parents, puis par les policiers du Cap.

La découverte de ce premier corps déclencha toute la machine judiciaire. On contacta d’abord Me Bertrand Lamothe, coroner du comté de Champlain, afin de venir sur les lieux dès que possible. Rapidement, on comprit que l’enquête serait confiée à la SQ.

Peu de temps après, les enquêteurs Claude Huot et Roland Beaulieu de la SQ trouvaient des bouteilles de bière à proximité de la Buick. Tous les policiers disponibles furent appelés dans le secteur afin de poursuivre les recherches, maintenant informés qu’un ou plusieurs tueurs pouvaient encore se trouver dans les environs. Le détective Denis Leclerc de la police municipale de Trois-Rivières sera même photographié par Le Nouvelliste en train de fouiller les bois avec une mitraillette à la main[4].

D’un autre côté, on fit appel à Robert Desruisseaux, expert dans le dressage des chiens policiers, qui débarqua avec un berger allemand nommé Champs, propriété du Dr Jean-Louis Frenette du Lac-à-la-Tortue. Jean-Jacques Thibeault et son chien Stringo, un bouvier des Flandre, se joignirent également aux recherches.

Alors que Me Bertrand Lamothe se trouvait sur les lieux, l’agent Gérald Fournier de la police municipale du Cap-de-la-Madeleine en était à pousser ses recherches à plus de 1 000 pieds de l’endroit où se trouvait la Buick. Et soudain, vers 17h50, il tomba sur un deuxième corps, visiblement celui de Carole Marchand. Immédiatement, il envoya le petit garçon qui le suivait sans cesse pour alerter les autres policiers.

Étrangement, le corps de Carole gisait dans la même position que celui de Chantal. Elle se trouvait face contre terre et avec tous ses vêtements sur le dos. La police faisait-elle face à deux exécutions de sang froid? Si oui, pourquoi?

Fournier demeura près du corps jusqu’à l’arrivée des premiers détectives de la SQ. Ce fut donc à cet instant qu’il fit la rencontre de l’enquêteur Jean-Claude Simard, celui qui prenait cette enquête en main.

Dès 20h00, les deux corps se trouvaient à l’hôpital Cloutier du Cap, où le Dr Richard Jacob les examina afin de constater les décès. Celui-ci écrivit qu’à 20h00 la première victime portait une « perforation à l’occiput, crâne ouvert à la région fronto-pariétale. Rigidité cadavérique. Décès constaté ».

Pour la seconde, examinée à 20h05, il écrira qu’il y avait aussi « perforation à l’occiput, saignement nasal, rigidité cadavérique, décès constaté ».

Peu après, les deux corps furent transportés à la maison funéraire J. D. Garneau du Cap-de-la-Madeleine, où certains membres de la famille procédèrent à l’identification. Ensuite, on les embarqua rapidement pour l’Institut Médico-Légal de Montréal situé dans les locaux du quartier général de la SQ au 1701 rue Parthenais. Les autopsies auraient lieu dès le lendemain matin.

Une station radiophonique fit l’erreur d’annoncer l’arrestation du ou des agresseurs au cours de la soirée du samedi 17 juillet, mais c’est seulement quelques jours plus tard qu’on finirait par mettre la main au collet de l’un des tueurs. Le coroner Lamothe expliqua aux journalistes que dans le cas de Chantal Côté la balle aurait soulevé la calotte crânienne alors qu’une autre balle avait causée moins de dommages chez Carole Marchand.

Néanmoins, ce double meurtre demeure l’un des crimes les plus horribles jamais commis en Mauricie.

Les autopsies

Le dimanche 18 juillet 1971, c’est le Dr Louis-Raymond Trudeau qui se chargea de pratiquer l’autopsie sur le corps de Chantal Côté. Il y notera une rigidité cadavérique, comme l’avait remarqué le Dr Richard Jacob en constatant les décès, mais aussi une présence de lividité cadavérique antérieure, ce qui signifiait que le corps reposait face contre terre depuis un certain temps.

Concernant la plaie d’entrée par balle, il écrira : « à la nuque, en postéro-latéral à gauche, à 5 cm au-dessus de l’épaule, on note une plaie arrondie de 0,8 cm de diamètre. Il s’agit vraisemblablement d’une plaie d’entrée de projectile d’arme à feu. Cependant, on ne peut pas mettre en évidence de fumée ou de poudre ni au pourtour ni à l’intérieur de cette plaie.  La région fronto-pariétale droite est complètement éclatée et le cerveau à ce niveau s’extériorise et est lacéré. Cette lésion mesure 15 X 15 cm. Au niveau de l’avant-bras gauche, érosion parcheminée de 4 X 0,4 cm. À la cuisse droite, présence d’une érosion de 7 X 3 cm et d’une zone qui contient 12 petites érosions de 0,2 à 0,5 cm en moyenne ».

Il notera aussi que tous les os du crâne avaient éclatés et quant à la trajectoire du projectile il précisera qu’elle était « oblique, de bas en haut, d’arrière en avant et de gauche à droite ».  Étant donné la nature du crime, il fallait obligatoirement vérifier si Chantal Côté avait été violée, mais à ce sujet le Dr Trudeau notera que l’hymen « ne présente aucune lésion » mais que « l’examen ne permet pas de conclure qu’il y a eu ou non relation sexuelle ».

En conclusion, il écrivait que « selon les constatations d’autopsie, le décès de Chantal Côté doit être attribué à : hémorragie externe massive par éclatement du crâne et du cerveau par le passage d’un projectile d’arme à feu ». Le Dr Trudeau signera son rapport quelques jours plus tard, soit le 23 juillet.

C’est aussi lui qui fit l’autopsie de Carole Marchand immédiatement après, soit vers 11h00. Outre une montre dont les aiguilles s’étaient arrêtées sur 3h45, il s’est principalement attardé à une plaie rappelant celle infligée à la victime précédente. Trudeau écrira dans le cas de Carole pour situer la plaie par balle : « à 12 cm au-dessus de l’épaule droite, en occipital, on note une plaie de 1,5 X 1 cm, dont le pourtour est érosif et présente des vestiges de noir de fumée (plaie d’entrée).  À la région temporale droite, on note une plaie de 2 X 2 cm (plaie de sortie) ».

Quant à la trajectoire, il parlera cette fois d’un angle « oblique, de bas en haut avec un angle d’environ 10 degrés, d’arrière en avant et de gauche à droite avec un angle d’environ 45 degrés par rapport à une ligne sagitale ».  La plus grande différence se situait au niveau de l’examen génital. À ce sujet, le Dr Trudeau écrivit : « à l’examen des organes génitaux, on note une ecchymose à la partie postérieure de la vulve, au niveau de la jonction des lèvres. Cette ecchymose mesure environ 1,5 X 0,7 cm. Au niveau de l’hymen, du côté gauche, entre 8 et 10h00, on note également une lésion ecchymotique au sein de laquelle on note une petite lacération de 0,2 cm de diamètre. Cet examen nous permet d’affirmer la présence de lésions récentes et vitales au niveau de la vulve et de l’hymen ».

En conclusion, il précisera que « selon les constatations d’autopsie, le décès de Carole Marchand doit être attribué à : hémorragie externe massive par éclatement du crâne et du cerveau par le passage d’un projectile d’arme à feu à bout touchant ».

Autrement dit, les deux jeunes filles avaient été exécutées chacune d’une balle en pleine tête après que seule Carole ait été agressée sexuellement. Toutefois, on se souviendra qu’elles portaient toutes deux leurs vêtements au moment où on a découvert leurs corps. Est-ce à dire que le ou les tueurs avaient forcé Carole à se rhabiller juste avant de la tuer?

Les analyses balistiques

Dès le lundi 19 juillet, l’information coula dans les médias à l’effet que la police recherchait deux suspects.

Le même jour, le quotidien Le Nouvelliste, cédant peut-être à une certaine vague de panique, tenta de faire un lien avec le cas d’Alice Paré, assassinée dans des conditions « presque similaires ». Le corps d’Alice, 14 ans, avait été retrouvé seulement trois mois auparavant à environ une heure de route du Cap-de-la-Madeleine. Nous avons vu ces détails dans un précédent article et nous y reviendrons quant à savoir s’il est possible de faire des liens entre ces deux affaires.

Pendant ce temps, on obtenait les tests effectués sur des échantillons prélevés sur les parties génitales des victimes. Ainsi, on put établir que « La recherche de spermatozoïdes s’est avérée négative » dans le cas de Chantal Côté, alors que pour Carole « La recherche de spermatozoïdes s’est avérée positive ».

Le 20 juillet 1971, l’expert en balistique Yvon Thériault écrira dans son rapport avoir reçu du biologiste Gosselin deux exhibits (pièces à cinviction), soit le numéro 1 une « enveloppe de plastique signée « Sergent Huot 3602 », contenant un projectile chemisé » et le numéro 2 qui était « une enveloppe de plastique signée « Rolland [sic] Beaulieu 3511 » contenant un projectile chemisé ».

À propos de la première balle, Thériault écrira que « ce projectile d’une pesanteur de 173.43 grains est de calibre .303 British et montre des rayures et cloisons de mêmes spécifications que celles des carabines Lee-Enfield. De plus, la déformation de la base du projectile indique que la carabine dans laquelle il a été tiré, avait un canon tronçonné très court ».

Concernant l’exhibit numéro 2, il écrivit que « ce projectile d’une pesanteur de 173,58 grains est de calibre .303 British et provient d’une cartouche tirée dans la même carabine qui a tiré le projectile de l’exhibit no 1 ».  Pour ainsi dire, ce rapport confirmait que la même arme avait été utilisée pour commettre les deux meurtres.

Et si ces rapports officiels ne le précisent pas, nous pouvons affirmer sans trop nous tromper, et cela pour le besoin de ceux et celles qui ont une connaissance limitée en matière d’armes à feu, qu’avec un calibre comme le .303 British ces deux fillettes n’avaient aucune chance. Elles sont probablement mortes sur le coup.

Conclusion

Le double meurtre de Chantal Côté et Carole Marchand a déjà été abordé par Historiquement Logique au cours des dernières années. Notre intention n’est pas de raviver de vieilles douleurs. Dans le cadre de notre série Les Assassins de l’innocence notre souhait est de mieux comprendre ce phénomène dont la société est incapable de se débarrasser depuis des milliers d’années : le meurtre gratuit et le meurtre à caractère sexuel. Aussi, peut-être, que ce soit conscient ou non, nous souhaitons trouver le détail qui fera la différence, qui pourra peut-être connecter un tueur en particulier avec une affaire non résolue.

Étant donné la quantité de détails que nous possédons sur cette affaire, nous y reviendrons plus tard au moment d’étudier l’aspect des tueurs. Pour l’instant, résumons seulement la suite des choses.

Le 24 juillet, la SQ procéda à l’arrestation d’un jeune homme âgé dans le début de la vingtaine et répondant au nom de Ludger Delarosbil dans un logement de la rue St-André à Montréal. Son complice, Michel Joly, sera retrouvé quelques semaines plus tard sous un viaduc. Il s’était suicidé avec une carabine tronçonnée de calibre .303. Les experts conclurent par la suite qu’il s’agissait de la même arme qui avait servie à tuer Carole et Chantal.

Rapidement, Delarosbil passa aux aveux. Il détailla le vol de la Buick à Montréal, son escapade avec Joly en direction du Cap-de-la-Madeleine, des nombreuses bières qu’ils avaient sifflées et surtout cette idée que Michel avait eu de vouloir « se faire » une femme. Celui-ci s’était d’abord rendu chez son ancienne copine, qui habitait à Ste-Marthe-du-Cap, mais comme elle n’était pas chez elle, il avait commencé à arpenter les rues de la ville, à la recherche d’une proie. C’est là que les deux braqueurs étaient tombés sur Carole et Chantal, qui cueillaient tranquillement leurs bleuets.

Joly aurait ensuite violé Carole avant de l’obliger à se rhabiller et à la tuer d’une balle dans la tête. Souhaitant ne pas avoir de témoin, il avait ensuite tué Chantal sans toutefois l’agresser. Delarosbil dira être resté dans la voiture en compagnie de Chantal pendant que se déroulait l’agression sexuelle. Lors de son procès, la Couronne mit en preuve que son inaction le rendait aussi coupable que Joly. Il avait eu quelques minutes pour sauver la vie de Chantale ou tenter quelque chose. Et pourtant, il n’avait rien fait.

Selon nos informations, Ludger Delarosbil aurait retrouvé sa liberté en 2003. Il n’aurait pas récidivé.

Dans un article ultérieur, nous étudierons plus en détails la dynamique de ce crime afin de mieux comprendre la psychologie de ces hommes qui s’en prennent si violemment aux femmes et aux enfants. En effet, ce cas est particulier en ce sens que les duos de tueurs à saveur sexuelle sont très rares dans l’historiographie criminelle du Québec.


[1] Ville fusionnée avec Trois-Rivières en 2001.

[2] Marie Yvette Chantal Côté est née le 21 novembre 1958 à l’Hôpital de Dolbeau.

[3] Carole Marchand est née le 29 juin 1958 à l’Hôpital St-Joseph de Trois-Rivières.  Ses parents étaient Paul Marchand et Huguette Hamelin.

[4] Denis Leclerc avait déjà un comportement de flic pourri à cette époque. Plus tard, il sera finalement limogé de la police de Trois-Rivières et impliqué dans l’enquête de la Commission de Police du Québec au début des années 1980, dont le but était de faire le ménage au sein de la police de Trois-Rivières. Toutefois, son rôle dans l’affaire des meurtres de Côté et Marchand est très minime, voir insignifiant. Ce sont plutôt les policiers de Cap-de-la-Madeleine et de la SQ qui ont travaillé sur ce dossier. En 1996, Leclerc sera de retour à Trois-Rivières afin de témoigner à la Commission d’enquête sur les circonstances du décès de Louis-Georges Dupont, mais il ne dira rien de bien significatif. Leclerc serait décédé en 2010.

[i] Cette conversation s’inspire directement du témoignage qu’en fit Marcel Lampron lors du procès.

[ii] CB pour Citizens Band.  Le terme francophone est SRG pour Service Radio Général.  Les utilisateurs sont appelés SRGistes ou CBieurs, pour utiliser l’anglicisme.

[iii] Dans les transcriptions du procès on écrit son nom « Veillette » alors même qu’il témoigne lui-même, ce qui laisse entendre que le principal intéressé se montrait d’accord sur cette prononciation de son nom de famille.  Toutefois, mon père, qui est aussi le petit-cousin de ce policier qui devint plus tard détective pour la police municipale du Cap-de-la-Madeleine, est formel sur le fait que le nom de celui-ci s’écrit Veillet.  J’ai donc utilisé cette dernière épellation.

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Les Faucheurs d’enfants: 6ème partie, la piste Marc Perron

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Le corps de Marc Beaudoin, tel qu’on l’a retrouvé en 1975. (photo: Le Nouvelliste)

Vers 18h00, le vendredi 7 novembre 1975, Marc Beaudoin, un garçon de 11 ans[1], marchait dans les rues de Shawinigan avant d’arriver chez son copain Alain Lord, 10 ans, au 2553 rue Laval.  Marc, qui portait des pantalons bruns et une veste à carreaux rouge et noire se mêla au petit groupe réuni chez Lord pour jouer à la tag.  Par la suite, les enfants se divertirent également avec quelques jouets.

Vers 20h30, Marc s’excusa en expliquant à ses amis que sa mère lui avait fait promettre de rentrer avant 21h00 et comme il lui fallait justement une trentaine de minutes pour couvrir la distance à pied, il avait intérêt à ne pas traîner.  Il habitait au 333 de la 2ème rue.  Après avoir salué Alain et les autres, il s’éloigna en solitaire au milieu de cette nuit brumeuse.  En fait, le brouillard était si dense ce soir-là qu’on rapporta quelques accidents de voiture dans la région.

Comme si cette fumée naturelle l’avait complètement englouti, Marc Beaudoin ne rentra jamais chez lui.

Le lendemain matin, Gaétan Renault, un adolescent de 13 ans qui résidait au 252 de la 3ème rue, décida d’aller jouer au hockey avec son copain Jacques Mercier.  Pour ce faire, les deux amis se dirigèrent dans la cour de l’École St-Bernard, où ils commencèrent à s’envoyer la balle.  Après quelques tirs, Mercier dut se déplacer plus loin pour aller la récupérer.  C’est à ce moment qu’il découvrit quelqu’un étendu au sol, appuyé contre un hangar.  À son tour, Renault s’est approché.  Tous deux crurent d’abord à un drogué qui s’était endormi.

Au bout d’un moment, les deux jeunes se décidèrent à contacter la police.  Ils étaient sur la 3ème rue lorsqu’ils virent passer une auto de patrouille vers 10h00.  À bord de celle-ci se trouvaient le constable Marcel Pruneau, 39 ans, et son collègue Yvon Grenier.  D’après les renseignements fournis par les deux jeunes hockeyeurs, Pruneau n’eut aucune difficulté à découvrir la raison de l’appel.  Il ne s’agissait d’ailleurs pas d’un quelconque va-nu-pieds, mais plutôt du corps d’un garçon correspondant à la description de Marc Beaudoin, porté disparu la veille.

Sans tarder, Pruneau contacta le répartiteur pour lui demander à ce qu’un détective vienne sur les lieux.  L’enquêteur Guy Deschênes fut le premier à débarquer à l’École St-Bernard.  Au fil de l’enquête, d’autres limiers seront impliqués dans l’affaire, et cela à différents degrés, tels qu’Alide Gilbert de Shawinigan, le capitaine Raymond Richard, André Pelletier et l’agent André Aubert de l’Escouade des Enquêtes Criminelles de la Sûreté du Québec du Cap-de-la-Madeleine.

Une fois les photos de la scène de crime complétées, le corps fut transporté à l’Hôpital Régional, où le décès fut constaté par les docteurs Jacques et Honoré Cossette, ce dernier occupant également la fonction de coroner du district.  On le confia ensuite à la morgue d’Oscar St-Ours.

Toutefois, en observant la nature des blessures, le coroner Cossette ordonna immédiatement un transfert vers l’Institut Médico-Légal de Montréal afin de procéder le plus rapidement possible à une autopsie.  Celle-ci, pratiquée par le Dr Wesner Thesee, débuta à 16h00.

Parmi les constatations effectuées lors de l’examen externe, il nota de multiples lacérations aux organes, tels que les reins, le foie, la rate et les poumons.  Il faisait également la différence entre des plaies piquantes, moins profondes, et d’autres pénétrantes.  Le pathologiste évita de s’aventurer sur l’interprétation de ces blessures, mais il se pourrait bien, par exemple, que l’assassin ait d’abord torturé sa victime en la piquant avant de lui asséner des coups plus violents, et par conséquent mortels.

Beaudoin pesait 87 livres et mesurait 4 pieds et 9 pouces.  « Le cadavre présente des lividités postérieure[s] non-spécifiques et une rigidité généralisée marquée aux quatre membres.  Le visage est légèrement souillé par de la terre ».  Il portait un chandail bleu, un pantalon brun, un manteau à carreaux rouge et noire troué en trois endroits.  De plus, deux boutons avaient été arrachés.  Dans la poche droite se trouvait encore le trousseau de clés de la victime.

Quant aux marques traumatiques, le pathologiste écrira : « plaies piquantes et pénétrantes multiples du corps : (31).  Réparties au dos, au niveau de la poitrine, au niveau des deux (2) bras et au niveau du creux de la main droite.  En avant, il y a quatorze (14) plaies piquantes et pénétrantes.  Au niveau du dos, on note neuf (9), au niveau du bras gauche, on note trois (3), au niveau de la cuisse droite (2), au niveau de la cuisse gauche (1), au niveau de la main droite (2) dont une au niveau de la face palmaire du pouce droit qui selon toute vraisemblance pourrait constitué [sic] une plaie de défense ».

Autre détail important, il notera que « les plaies sont orientées en tous sens, axiales, transversales et obliques » en plus de varier de 1,5 à 3,2 cm.  Puis il détecta finalement une légère éraflure cutanée au niveau de l’aile droite du nez.  Il n’y avait aucune autre blessure au niveau de la tête.  Les 31 coups de couteau représentaient donc la partie principale de cette agression.

Bien que ses constatations ne laissent entrevoir aucun signe d’agression sexuelle, le Dr Thesee fit tout de même un prélèvement au niveau du rectum.  Les tests destinés à dépister les spermatozoïdes s’avérèrent négatifs.

Dans sa conclusion, il fit remonter la mort entre 21h00 et minuit dans la soirée du vendredi.  Quant à la cause du décès, il l’attribuait à l’hémorragie causée « par les nombreuses perforations d’organes », ajoutant que « les trente-et-une (31) plaies notées au niveau du corps, treize (13) sont pénétrantes, c’est-à-dire ont atteint des organes intérieurs et dix-huit (18) sont piquantes ».  Selon lui, la lame de l’arme du crime mesurait au moins 3 pouces et demi de longueur.

L’enquête finit par conduire les policiers vers Marc Perron, un jeune homme de 16 ans qui habitait avec ses parents au 2455 rue Dollard.  Après lui avoir fait avouer son crime, ceux-ci parvinrent à le convaincre de les conduire jusqu’à l’arme du crime.  Ainsi, au cours de la soirée du 11 novembre, vers 22h40, Marc Perron montra au détective Alide Gilbert le couteau de chasse de son père, rangé dans un coffre à outils situé dans le hangar de la famille Perron.  Le détective Guy Deschênes se chargea de prendre des photos pendant l’ouverture du coffre.  Le poignard se trouvait toujours dans son étui.

Le lendemain, 12 novembre, les détectives Gilbert et Pelletier se rendirent à l’Institut Médico-Légal de Montréal pour confier le couteau au biochimiste Pierre Boulanger, de même que des vêtements, des fragments de feuilles mortes, et des dépôts de terre prélevés sur la scène de crime.  Le rapport, que Boulanger compléta en date du 24 novembre, conclut que les fragments de végétaux portaient des traces de sang humain du groupe A, tout comme le couteau et les pantalons.

L’enquête du coroner s’ouvrit le 26 novembre 1975, mais fut rapidement ajournée au 2 décembre en raison d’une tempête de neige qui empêcha certains témoins de se rendre sur place.

Ce jour-là, les audiences s’ouvrirent à 19h30.  Me Lucien Dallaire agissait comme procureur de la Couronne, tandis que Me Guy Germain, qui avait défendu le tueur en série Marcel Bernier lors de son procès de 1966 pour le meurtre de Denise Therrien, représentait les intérêts de Marc Perron, que l’on considérait alors comme un témoin important.  Finalement, Me Yves L. Duhaime épaulait la famille Beaudoin.

Après qu’on eut expliqué que la victime avait été identifiée par son père, Jean-Paul Beaudoin, et son frère Jacques, le rapport d’autopsie fut déposé en preuve.

Le premier témoin fut Normand Poirier, un policier de la Sûreté du Québec âgé de 34 ans.  Interrogé par Me Dallaire, cet agent de l’Identité Judiciaire expliquera que le 8 novembre, vers 16h15, le Dr Thesee avait fait appel à lui afin de prendre dix photos couleur du cadavre, que l’on déposa sous la cote C-6[2].

Le policier de la Sûreté municipale de Shawinigan Guy Deschênes, 37 ans, avait été amené à prendre des photos directement sur la scène de crime au matin de la découverte, vers 10h15.  La photo apparaissant au sommet du présent article est tirée du Le Nouvelliste, car aucun cliché n’a été déposé avec le dossier d’archive que j’ai consulté.

Ensuite, on déposa les photos prises lors de la découverte du couteau de chasse.  Dès la prononciation du nom de Perron, Me Germain intervint afin de rappeler qu’il s’agissait d’un mineur et qu’il fallait interdire aux journalistes de publier son nom.  Le coroner Cossette n’eut d’autre choix que d’accepter la requête, en plus de demander aux photographes de ranger leur équipement.  Ainsi, la couverture médiatique s’avéra par la suite limité, en plus de priver le public de nombreuses informations ici présentées pour la première fois en plus de 40 ans.

Après avoir entendu Alain Lord, l’ami de la victime, ainsi que Renault, qui avait découvert le corps avec Mercier, le coroner appela Marc Perron lui-même dans la boîte des témoins.  Il n’en fallut pas davantage pour que Me Guy Germain se lève à nouveau, cette fois pour demander un huis clos.  Me Dallaire ne s’opposa pas à cette requête.  Pour sa part, Me Duhaime obtint que la famille Beaudoin et les journalistes puissent demeurer dans la salle afin d’entendre la suite.  Quant aux autres, on exigea aussitôt leur expulsion.

Après qu’on eut accordé la protection de la Cour à l’étudiant de 16 ans, Me Dallaire s’en approcha pour l’interroger.

  • Monsieur Perron, commença-t-il, vous êtes étudiant à quelle école?
  • À la polyvalente des Chutes.
  • À quel niveau?
  • Secondaire 4, 11ème année.
  • En date du 7 novembre 1975, monsieur Perron, est-ce que vous êtes allé à l’école au cours de la journée?
  • … Le 7 novembre?
  • Oui, le 7 de novembre? C’est un vendredi ça?
  • Oui.
  • Vous êtes allé à l’école?

Selon les transcriptions, Perron se contenta de répondre à cette question par un « signe de tête affirmatif ».  En fait, il parut lent dans plusieurs de ses réponses, et parfois même il demeura silencieux.

  • Vous vous êtes levé à quelle heure le matin du 7 novembre, vous en souvenez-vous?
  • À quelle heure que vous êtes allé à l’école dans l’avant-midi?
  • 7h30.
  • Est-ce que vous êtes allé dîner à votre domicile?
  • Oui, toujours.
  • Vous avez dîné avec vos parents?
  • Oui, seulement que ma mère.
  • Votre père travaillait, j’imagine?
  • Oui.
  • Dans l’après-midi, est-ce que vous êtes retourné à l’école?
  • Oui.
  • À quelle heure que s’est terminé l’école?
  • À 16h00.
  • Après l’école, est-ce que vous êtes retourné à votre domicile?
  • Est-ce que vous êtes retourné à votre domicile sur la rue Dollard?
  • Oui.
  • Est-ce que vous avez soupé chez vous en date du 7 novembre?
  • Oui.
  • En compagnie de qui?
  • Je …
  • Est-ce que vous étiez en compagnie de vos parents?
  • Oui, toute la famille : mon père, ma mère, et mon petit frère.
  • Dans la soirée, là, après le souper, est-ce que vous vous êtes rendu en quelque part?
  • Est-ce que vous avez quitté votre domicile?
  • … Oui, oui.
  • Vers quelle heure?
  • 19h00.
  • Est-ce que vous avez apporté quelque chose avec vous lorsque vous avez quitté votre domicile?
  • Est-ce que vous avez pris un certain objet chez vous?

Puisque le témoin semblait ne pas vouloir répondre, l’avocat tenta un détour pour l’amener à parler du couteau.

  • Avez-vous un hangar chez vous?
  • Quand j’ai faite ça, j’m’en souviens plus.
  • Vous vous en souvenez pas?
  • J’me souviens pas d’avoir fait ça.
  • Vous rappelez-vous d’avoir parti avec quelque chose dans votre ceinture?
  • … (signe de tête négatif)
  • Je te montre ici un couteau, là, avec un étui. Est-ce que ça te dit quelque chose ça?

Perron prit le temps d’examiner le poignard et l’étui avant de répondre par un autre signe de tête, cette fois affirmatif.

  • À quelle place que tu as déjà vu ce couteau-là?
  • Chez nous.
  • En date du 7 novembre, est-ce que tu t’en es servi de ce couteau-là?
  • Oui.
  • À quelle place que tu l’avais pris le couteau, à quelle place qu’il se trouvait chez vous?
  • Dans le coffre.
  • Et ce coffre-là, il était placé où?
  • Dans le hangar, une dépense.
  • Une dépense?
  • Ouais.
  • Est-ce que tu es parti avec ce couteau-là à 19h00, le soir, de la maison?
  • Oui.
  • Maintenant, tu l’avais mis où ce couteau-là, sur toi?
  • Je l’avais mis dans ma ceinture.
  • Puis, tu as fait quoi par la suite, là? Tu t’es rendu où?
  • … J’ai descendu, là. J’allais prendre une marche.  J’avais pas cette idée-là, j’ai décidé d’aller prendre une marche et pis j’avais pas cette idée-là.
  • Tu n’avais pas cette idée-là?
  • À un moment donné, quelle idée que tu as eue?
  • À un moment donné, est-ce que tu t’en es servi de ce couteau-là dans la soirée?
  • Oui.
  • Pour faire quoi?
  • Veux-tu raconter à monsieur le coroner pourquoi tu t’en es servi à un moment donné, au cours de la soirée?
  • … Je suis obligé de répondre?
  • Certainement.
  • Vous savez ben ce qui est arrivé.
  • Bien, c’est-à-dire on ne sait pas nous autres, justement. On te demande de nous raconter ce qui s’est passé?
  • Ben, je l’ai tué.
  • Tu l’as tué?
  • … Oui.
  • Est-ce que tu peux parler un peu plus fort, intervint le coroner Cossette. J’ai pas compris.
  • Qu’est-ce que tu as fait le soir avec ce couteau-là?, reprit Me Dallaire.
  • Tu as tué qui?
  • Le p’tit gars.
  • Un jeune homme?
  • Oui.
  • Que tu avais rencontré où?
  • À quelle place que tu l’as rencontré ce jeune homme-là?
  • En bas de la ville.
  • Te souviens-tu sur quelle rue?
  • Des Cèdres.
  • Sur la rue Des Cèdres?
  • Est-ce que tu as parlé avec ce jeune homme-là, lorsque tu l’as rencontré?
  • D’abord, est-ce que tu le connaissais ce jeune homme-là?
  • De vue, oui.
  • Est-ce que tu savais son nom?
  • J’savais pas son nom.
  • Est-ce que tu le connaissais de vue?
  • J’savais pas son nom mais y me semblait que …
  • Il te semblait que tu l’avais déjà vu en quelque part?
  • Tu le connaissais de vue comme ça?
  • J’savais pas son nom.
  • Lorsque tu l’as rencontré ce jeune homme-là, est-ce qu’il se promenait sur le trottoir?
  • Est-ce qu’il circulait sur le trottoir sur la rue Des Cèdres?
  • Oui.
  • Est-ce qu’il était seul à ce moment-là?
  • Oui.
  • Lorsque tu l’as accosté, j’imagine que tu as dû lui parler?
  • Lui as-tu parlé?
  • J’m’en souviens plus.
  • Est-ce que tu as marché avec lui sur le trottoir? Est-ce que tu as fait un bout de chemin avec lui?
  • Oui.
  • Et pis, à un moment donné, qu’est-ce qui s’est passé?
  • Est-ce que vous avez passé dans une cour d’école?
  • Oui.
  • Ça, est-ce que c’est toi qui lui a suggéré de passer dans la cour de l’école ou ben si …?
  • De quelle façon que ça s’est décidé ça, de passer dans la cour d’école?
  • Dans la cour de l’École St-Bernard?
  • Tout ce que je sais, c’est que je me suis ramassé dans la cour de l’école et pis moé, j’pensais que je donnais des coups de poings et pis eh …
  • Tu pensais que tu donnais des coups de poings et c’est ton couteau que tu avais?
  • Te souviens-tu à quelle place que tu l’as frappé avec ton couteau?
  • Sur quelle partie de son corps que tu l’as frappé?
  • J’le sais pas … dans l’abdomen. J’le sais pas.
  • Dans le devant?
  • Oui.
  • Est-ce que vous pourriez, s’il vous plaît, lever la tête un peu plus haute pour que la sténographe puisse prendre les notes?, intervint le coroner. Notes qui sont nécessaires à la justice dans ces choses-là, dans cette chose-là et également répondre un peu plus fort pour éviter qu’on demande les questions deux, trois fois.
  • À ce moment-là, reprit Me Dallaire, te souviens-tu à quel endroit que tu étais dans la cour lorsque …?
  • Dans le fond de la cour.
  • Est-ce que c’est toi qui lui a demandé de te suivre ou si c’est lui qui t’a demandé de passer par-là? Te souviens-tu?
  • (Haussement d’épaules) J’m’en souviens pas.
  • Tu te souviens de lui avoir donné des coups de couteau?
  • Des coups de poing.
  • Seulement que des coups de poings?
  • Ben, j’voyais, j’voyais des coups de poings quand c’est arrivé. J’le sais pas.
  • Mais te souviens-tu d’avoir pris ce couteau-là dans tes mains à ce moment-là?
  • Non.
  • Tu t’en souviens pas?
  • Non.
  • Est-ce que tu peux dire à qui appartient ce couteau-là?, demanda le coroner.
  • À mon père. On le prenait pour aller à la pêche.
  • Est-ce que tu t’en servais souvent?
  • Non.
  • Le traînais-tu avec toi de façon habituelle le soir quand tu sortais?
  • … J’ai jamais été à la chasse, j’ai jamais, j’ai jamais tué un animal.
  • Te souviens-tu quelle était la condition atmosphérique ce soir-là où tu as passé à travers la cour de l’école … quelle température il faisait?
  • Brumeux.
  • C’était brumeux?, reprit Me Dallaire.
  • Ouais…
  • Mais qu’est-ce que tu as fait avec ce jeune homme-là dans le coin de la cour de l’école. … Tu parles de coups de poings, qu’est-ce qui s’était passé exactement, te souviens-tu?
  • C’est assez récent?
  • Je pensais que, je pensais que, je pensais que j’avais donné des coups de poings et pis eh, c’est un couteau.
  • C’est un couteau que tu as …?
  • J’le sais pas, j’m’en souviens pas. Je donnais des coups de poings moé.  J’ai déjà été battu et pis eh, et pis ça m’a resté.
  • Par la suite, là, est-ce que tu te souviens … te souviens-tu quel trajet que tu as pris après cet incident-là, après cet incident de la cour de l’école?
  • J’ai monté par la rue Des Cèdres et pis eh et pis j’ai passé à la gare.
  • Veux-tu dire à monsieur le coroner ce que tu as fait là, à la gare?
  • Je me suis aperçu justement que j’avais un couteau.
  • Que tu avais un couteau?
  • J’ai été l’arranger.
  • Qu’est-ce que tu as fait pour l’arranger?
  • Je l’ai lavé.
  • Tu l’as lavé?
  • Ouais.
  • Qu’est-ce qu’il y avait sur ton couteau à ce moment-là lorsque tu es allé à la gare pour le laver?
  • … du sang.
  • Du sang?
  • Tu as lavé ça où exactement à la gare?
  • Dans un lavabo.
  • À ce moment-là, est-ce que tu étais seul?
  • … ah ben là … j’étais seul, oui. Il y avait le gardien qui gardait plus loin là, mais eh
  • Maintenant, par la suite, après avoir lavé ton couteau, qu’est-ce que tu as fait?
  • J’ai reparti, j’ai passé dans le chemin de terre jusque chez moi … sur la rue Vincent, St-Charles.
  • Te souviens-tu vers quelle heure que tu l’as rencontré ce jeune homme-là?
  • Vers quelle heure approximativement?
  • … 21h00, peut-être.
  • À quelle heure t’es-tu rendu dans la cour de l’école après, là?
  • C’est ça, c’est vers 21h30?
  • 21h00.
  • À ce moment-là, tu étais seul dans la cour de l’école avec lui?
  • Ouais.
  • Il n’y avait pas d’autres personnes?
  • Tu n’en as pas vues?
  • Le 11 novembre, te souviens-tu qu’il y a des policiers qui sont allés te voir?
  • Quelques jours après, là?
  • Ouais.

Marc Perron reconnut aisément l’une des photos prises chez lui, au moment de récupérer le couteau dans le coffre à outils.

  • Qui est-ce qui a indiqué ça aux policiers?
  • C’est moé.
  • C’est le même couteau que tu avais en date du 8 novembre?
  • Oui.
  • C’est toi-même qui l’as déposé dans ce coffre-là, métallique?
  • Ouais.
  • Te souviens-tu quelle journée que tu as fait ça?
  • Le soir même.
  • Le soir même?
  • Ouais.
  • Est-ce que c’est à cet endroit-là que tu l’avais pris ou si le couteau, avant de partir de chez vous…?
  • Le vendredi soir, le 7 novembre avant de rencontrer ce jeune homme?
  • Est-ce que c’est dans le hangar également que tu l’avais pris ce couteau-là?
  • Dans le même coffre.
  • Après la veillée, tu l’as remis dans le même coffre?
  • Ouais.
  • Maintenant, te souviens-tu, dans la cour de l’école, d’avoir enlevé un manteau sur ce jeune homme-là, sur un jeune homme, un veston, une chemise carreautée?
  • Oui.
  • C’est toi qui as fait ça?
  • Oui.
  • Pourquoi tu as fait ça?
  • Ben … c’est pareil comme si j’avais repris mes sens après.
  • Tu as repris tes sens après?
  • Ouais, pis là, j’me suis aparçu [sic] qu’il mouillait et pis eh
  • Qu’il pleuvait?
  • Ouais et pis je l’ai recouvert.
  • Tu l’as recouvert quoi?
  • La tête.
  • Sur la tête?
  • Y mouillait.
  • Une fois rendu à ton domicile là, vers quelle heure que tu es rendu à ton domicile ce soir-là?
  • 22h15.
  • Et là, qu’est-ce que tu as fait?
  • Ben là, j’ai été à la Polyvalente des Chutes pour voir le résultat des élections mais c’était terminé. Là, mon père est venu me chercher à la Polyvalente.
  • Vers quelle heure que ton père est allé te chercher?
  • J’étais chez nous, ça fait que là je l’ai laissé, j’le savais pas.
  • Tu ne savais pas qu’il était mort?
  • Non.
  • Par la suite, est-ce que tu t’es couché?
  • Oui.
  • Est-ce que tu as conté ça à ton père?
  • Je pensais à ça, ouais.
  • Le lendemain c’était le samedi, je comprends que vous n’aviez pas d’école?
  • Le dimanche, est-ce que …?
  • C’est le samedi que j’ai appris ça qu’on avait trouvé tout ça là.
  • Tu as appris ça de quelle façon?
  • De mon ami.
  • Et …?
  • Le samedi soir, on était parti et on a été chez un de ses amis et pis eh, on a commencé à parler de ça, pis je savais pas qu’il eh
  • Quel est son nom à ton ami, celui qui t’a appris ça?
  • Jean Lahaie.
  • Il t’a dit quoi là, exactement?
  • … Il a su ça à la radio qu’un p’tit gars avait été trouvé, pis toute ça et pis eh
  • Quelle réaction que tu as eue à ce moment-là quand il t’a parlé de ça?
  • Ben, j’ai faite ben, j’y ai pensé et pis j’ai pas veillé tard.
  • Tu es allé te coucher?
  • … Pas tout de suite, je pense qu’il y avait du hockey ce soir-là … oui. Il y avait du hockey, j’ai écouté le hockey.
  • Est-ce que tu avais pris de la boisson toi, au cours de cette journée-là du 7 novembre?
  • Non.
  • Est-ce que tu en prends de la boisson d’habitude?
  • Non.
  • Est-ce que tu avais pris des médicaments ou des pilules?
  • Aucune drogue.
  • Pas de drogue?
  • Je fume pas non plus.
  • Comment est-ce que tu expliques ça ton geste, là?

Puisque Me Germain s’objecta à cette question, ce fut au coroner de poursuivre l’interrogatoire.  Lorsque celui-ci tenta de demander à Perron quelle était son intention en se rendant laver son couteau à la gare, Me Germain intervint à nouveau, cette fois pour lui faire remarquer que si on était en procès le juge leur ferait certainement remarquer que des intentions on pouvait déduire des faits.

Malgré ce conseil, le coroner s’entêta.

  • Je vais poser ma question de façon directe, reprit-il. Est-ce que vous avez lavé le couteau dans l’intention de vous soustraire ou de cacher un acte que vous avez commis, que vous aviez commis?
  • … C’est ça, fit Perron.

S’il a réellement nettoyé le couteau c’est parce qu’il était conscient du mal qu’il avait fait, peut-on en déduire.  S’il était conscient, pourrait-on également le déclarer apte à subir son procès?

D’ailleurs, Me Germain passa la remarque qu’il avait compris ce détail avant même que la question du coroner soit soumise.  Après tout, Perron avait quitté son logement avec le couteau dans sa ceinture, et cela sans justification, ce qui en soit prouvait déjà une certaine forme de préméditation, d’intention criminelle.  Ce soir-là, semble-t-il, il avait eu l’intention de tuer quelqu’un, de s’en prendre à la société en général.  La seule chose qu’il n’avait pas prévue, apparemment, c’était l’identité de sa victime.  Il avait donc frappé au hasard, spontanément, et de manière plutôt désorganisé.

Après lui avoir fait admettre qu’il avait marché sur une distance de trois coins de rues en compagnie de Beaudoin avant de le poignarder – une distance qu’il estimera lui-même de trois ou quatre minutes –, Me Dallaire déclara ne plus avoir de question pour le témoin.  Après que les avocats Germain et Duhaime eurent annoncé la même chose, le coroner se tourna à nouveau vers Perron.

  • Est-ce que dans votre souvenir, la victime était dans cette position au moment où vous l’avez laissée?
  • (le témoin examinant la photographie) … Oui.
  • Est-ce que les vêtements qui sont sur la tête de la victime ici c’est vous-même qui les avez déposés à cet endroit-là?
  • … Oui.

Finalement, Me Duhaime changea d’avis et se leva en demandant la permission de poser une question.

  • Marc Perron, au moment du 7 novembre, est-ce que tu étais sous les soins d’un médecin?
  • Non.
  • Pas à ce moment-là?
  • Non.

Le coroner leva donc le huis clos, et les curieux expulsés un peu plus tôt purent revenir entendre le verdict.

  • Après avoir entendu les témoignages, fit Cossette, il appert que la mort de Marc Beaudoin est survenue dans les circonstances suivantes : le vendredi soir, le 7 novembre 1975, alors que la victime revenait d’une rencontre avec ses amis dans la paroisse … sur la rue Laval, paroisse du Christ-Roi, sur la rue Laval, l’enfant, la victime revenait où il demeurait sur la 2ème rue à Shawinigan et en cours de route, il aurait rencontré le témoin important, soit Marc Perron et au cours du témoignage des personnes qui ont rencontré la victime, au cours de la soirée, soit Alain Lord, Gaétan Renault au moment du départ du jeune Beaudoin de la rue Laval, la personne était absolument consciente et en cours de route, selon le témoin important lui-même, Marc Perron … celui-ci aurait déclaré au cours de l’enquête, avoir blessé mortellement la victime Marc Beaudoin. À cette fin, je le reconnais comme étant coupable de crime et je demande à la Cour du Bien-Être Social de bien vouloir prendre les procédures nécessaires quant à la gravité et aux conséquences de l’acte criminel posé.
  • Je comprends que vous voulez dire, monsieur le coroner, criminellement responsable de la mort …?, demanda Me Dallaire.
  • Oui, c’est un crime. C’est criminellement responsable de la mort du jeune Marc Beaudoin.

Selon Ghislain Fortin, ancien agent de probation de Perron qui témoignera en 2014 dans le documentaire Novembre 84, le jeune homme fut déclaré inapte à subir son procès et envoyé en institut psychiatrique.  À la même époque, il aurait également agressé d’autres enfants, sans toutefois se rendre jusqu’au meurtre, dont un qu’il aurait attaché à un arbre à l’île Melville.  Perron n’en était donc pas un seul crime à son palmarès.

Maintenant, avec le recul, il nous apparaît évident qu’on pourrait déjà le classer dans la catégorie des violeurs ou agresseurs en série.  Qu’à cela ne tienne, le système des libérations conditionnelles et celui de ma médecine psychiatrique étant ce qu’ils sont, Marc Perron ne devait être interné que quelques années.  À l’automne 1984, au moment du triple meurtre de Viens-Métivier-Lubin, il habitait le même quartier que ces enfants, à Montréal.

En 1996, Marc Perron se trouvait toujours à Montréal quand il fut condamné pour une agression armée avec menaces et séquestration sur une enfant de sexe féminin.

Le 20 février 2010, il se retrouva dans un dépanneur de la rue St-Marc à Shawinigan.  C’est là que son attention fut attirée par un garçon de 11 ans, occupé à acheter des bonbons.  À la sortie de l’enfant, Perron l’aurait suivi pour lui demander de l’accompagner chez lui afin de l’aider à compléter certains travaux.  Perron, qui n’avait utilisé aucun stratagème en 1975 pour s’en prendre à Beaudoin – quoique il l’avait accompagné sur une distance de trois coins de rue, ce qui leur a laissé le temps de bavarder tout de même un peu – se montra convaincant puisque le garçon accepta de le suivre dans son logement de la 3ème Avenue, dans le secteur Shawinigan-Sud.  Selon une autre version, Perron l’aurait plutôt attiré avec des bonbons.  Malheur à lui, cependant, car Perron l’agressa sexuellement avant de le ramener au même endroit.  Encore une fois, l’enquête policière permit de l’arrêter en quelques jours seulement, soit le 26 février.

Perron comparut au palais de justice de Shawinigan, où on l’accusa d’agression et attouchements sexuels.  Le 2 mars, il tenta de retrouver sa liberté mais le juge s’y opposa en raison de ses antécédents en semblable matière.  En juin, il se méritera 20 mois de prison.  Il n’en fit que 17 en raison de la détention provisoire.  De plus, on lui avait imposé une probation de 3 ans qui l’empêchait de se trouver en compagnie de jeunes de moins de 16 ans.

screenhunter_271-oct-13-21-53         En octobre 2015, c’est avec une masse (ou un marteau) que Perron agressait l’adolescente Natasha Raymond.  Cette fois, son mode opératoire ressemblait étrangement à celui utilisé contre Marc Beaudoin, quarante ans plus tôt.  Mais, apparemment, personne ne mentionna cette similitude.  Il s’était attaqué spontanément à un enfant mineur, dans ce cas-ci une fille, de manière désordonnée et sans préméditation apparente, exception faite d’une arme qu’il transportait avec lui.  Encore une fois, aucun mobile apparent.  Comme s’il voulait s’en prendre à la société en général à travers des enfants.

Il n’en fallait pas davantage pour que Me Marc Bellemare sorte dans les médias pour souligner que Marc Perron avait un lien avec la disparition de Cédrika Provencher, survenue à Trois-Rivières le 31 juillet 2007.  Comme on le sait, deux mois à peine après cette déclaration, on retrouvait les restes de Cédrika le long de l’autoroute 40.  Encore une fois, Me Bellemare blâma le travail policier au moment où ceux-ci se retiraient après avoir complété leurs fouilles.  La première version du documentaire Novembre 84 se terminait d’ailleurs avec ce lien plutôt risqué, à savoir que Le Chambreur pouvait être impliqué dans l’affaire Cédrika.

Lorsque Jonathan Bettez fut arrêté pour pornographie juvénile en août 2016, les dernières personnes qui pensaient croire en la culpabilité de Perron se rangèrent derrière la majorité.  Car le jeune homme d’affaire faisait un suspect beaucoup plus intéressant.

Le 28 septembre 2016, le jour même où l’avocate de Jonathan Bettez recevait copie de l’ensemble de la preuve collectionnée sur son client, Marc Perron plaidait coupable au palais de justice de Trois-Rivières pour l’agression qu’il avait perpétré en octobre 2015.  Par ailleurs, on annonçait la possibilité d’une requête visant à le déclarer délinquant dangereux.  Connaissant son passé, il est étonnant, voir inacceptable, que cette demande n’ait pas été faite plus tôt.

Marc Perron est-il vraiment responsable des meurtres de 1984 et 1985?

Dans la version DVD du film documentaire Novembre 84, on affirme que la police aurait retrouvé chez Marc Perron (à une date inconnue) un scrapbook contenant des découpures de journaux sur les assassinats ou disparitions d’enfants, ainsi qu’une ceinture munie de pics.  Ensuite, on prétend se baser sur le rapport d’autopsie pour affirmer que c’est le même genre de ceinture qui a été utilisée sur le corps de Maurice Viens.  Pourtant, comme on l’a vu au cours des articles précédents, même la pathologiste n’osait pas une telle allégation; rigueur scientifique oblige.  Le rapport du Dre Sourour parle uniquement d’objet contondant, rien de plus.  Pour être plus précise, voici l’extrait :

« on note des contusions formant des plages étendues impliquant toute la partie du dos à partir du niveau de la ceinture, les deux fesses, le dos des cuisses jusqu’au pli des genoux.  Il s’agit de multiples empreintes superposées d’une surface contondante et répétant une mesure de 4 cm de largeur avec éraflures linéaires sur les bords de l’empreinte contusionnée et aussi des éraflures et des abrésions [sic] linéaires superposées et entrecroisées (donnant une impression de multiples impacts avec une surface contondante appliquée à cette région dont certains sont superposés).  Ces marques décrites s’étendent jusqu’au niveau de la hanche gauche vers la partie antérieure ».

Bien que la Dre Sourour mentionnait « des éraflures linéaires sur les bords de l’empreinte contusionnée », elle ne parle jamais d’une arme tranchante ou piquante.  Au contraire, elle mentionnait à deux reprises une surface contondante[3] pour décrire l’objet de torture.

Dans un article du Journal de Montréal, une autre imprécision se glissa lorsqu’on revint sur le cas de Beaudoin en parlant de 31 coups de couteau, dont 17 mortels[4]. C’est faux, bien sûr, si on en revient encore une fois au rapport d’autopsie, qui indiquait plutôt la présence de « trente-et-une (31) plaies notées au niveau du corps, treize (13) sont pénétrantes, c’est-à-dire ont atteint des organes intérieurs et dix-huit (18) sont piquantes ».

Il existe toutes sortes de rumeurs en ce moment, allant même jusqu’à dire que Perron aurait travaillé pour les Emballages Bettez, en plus d’avoir été complice de Jonathan dans le meurtre de Cédrika Provencher en 2007.

Comme j’exclus totalement les rumeurs de la pensée qui occupe cette série d’articles, nous nous en tiendrons aux faits établis et aux documents disponibles.

Avant de tenter une réponse quant au sérieux de la candidature de Perron, nous verrons bientôt celle du deuxième suspect, qui pourrait lui aussi être un candidat sérieux, sinon davantage.

(la semaine prochaine : 7ème partie, la piste Jean-Baptiste Duchesneau)

[1] Marc Beaudoin est né le 10 septembre 1963.  Ses parents étaient Jean-Paul Beaudoin et Pierrette Berthiaume, tous deux mariés le 21 août 1948 à Grand-Mère.  Pierrette, fille de Joseph et de Rose Lanouette, est décédée le 17 mars 1997 à Shawinigan-Sud.

[2] Ces photos n’ont pas été déposées dans le dossier de l’enquête de coroner que j’ai consulté à BAnQ Trois-Rivières.

[3] Selon Larousse (2016) : (du latin contundere, frapper) Se dit d’un objet qui meurtrit par écrasement, sans couper : Une matraque est une arme contondante.

[4] http://www.journaldemontreal.com/2014/11/10/elle-redoute-le-meurtrier-de-son-frere