L’actualité fausse l’Histoire


            Parmi les valeurs que défend Historiquement Logique, on retrouve évidemment la revalorisation des archives. Récemment, l’actualité nous a prouvé à quel point le combat est loin d’être terminé en matière de respect de la valeur légale des archives judiciaires.

Dans le texte La dernière femme exécutée au Canada était peut-être innocente, publié le 2 février 2018 sur un site mal identifié qui semble prendre ses origines en France, on a droit à un résumé de l’affaire de Sault-au-Cochon. Le texte est bien présenté et le résumé plutôt intéressant pour les néophytes. Toutefois, l’auteur milite en faveur de l’innocence de Marguerite Ruest Pitre, ajoutant que les preuves « restent peu concluantes ».

La question est de savoir si, pour en arriver à ce commentaire, il a lu l’ensemble du dossier judiciaire.  Permettons-nous d’en douter. Le 22 octobre dernier, j’avais justement abordé la question sur HL dans l’article La dernière femme pendue au Canada était-elle innocente? J’ai même souligné l’importance d’être prudent devant ces communicateurs qui critiquent un procès sans avoir pris le temps de lire tout le dossier judiciaire. Comme je le répète souvent, cela revient à dire qu’on pourrait critiquer un livre sans l’avoir lu. C’est un manque de respect total devant un jury qui s’est investi sérieusement à étudier la preuve présentée devant lui.

Il y a aussi le texte de Lise Savary publié dans Le Journal de Montréal le 21 janvier dernier. Si elle affirme avoir confiance en notre système judiciaire, elle se permet pourtant de critiquer un procès qu’elle n’a certainement pas lu, à savoir le premier procès de Guy Turcotte, qu’elle qualifie de raté. A-t-elle lu les 7,000 pages du dossier? Ou encore le livre que Me Fortin a publié en 2017 sous le titre Guy Turcotte : ruse ou folie après avoir soigneusement étudié tous les témoignages? Ce dernier en venait à une toute autre conclusion que cette chroniqueuse.

Au passage, Savary critique aussi les procès avec jury, qui, souligne-t-elle, remontent à l’époque du Moyen Âge. Et parce qu’une pratique est ancienne elle devrait nécessairement être désuète?

Je ne pense pas. En plus d’être protégé par la constitution canadienne, le procès avec jury est une institution démocratique et honnête de permettre à qui que ce soit d’être jugé par ses pairs. Comme le souligne Me Fortin, le jury permet un détachement plus objectif vis-à-vis le juge. Il y a d’autres arguments en ce sens qui me donnent l’idée d’en faire un article sur le sujet. Nous verrons cela bientôt.

Ma modeste contribution, celle d’avoir lu plusieurs procès conservés aux archives nationales, me permet d’aller aussi dans ce sens. Par exemple, dans le procès de Marie-Anne Houde, survenu en 1920, des auteurs ont reproché au jury de l’avoir condamné à l’avance. Pourtant, à la lecture du dossier, on retrouve tous les éléments nécessaires à sa condamnation. Le jury de l’époque a donc rendu un verdict en toute connaissance de cause.

D’autres me disent : mais vous devez bien croiser des erreurs judiciaires dans vos recherches? La réponse est oui, mais peut-être pas dans le sens où on l’entend ni même selon l’idée que s’en font plusieurs personnes. Il peut y avoir des erreurs judiciaires dans le sens où le déroulement d’un procès n’a pas été parfait mais dont le verdict n’a pas nécessairement condamné un innocent. Le meilleur exemple qui m’a été donné de croiser jusqu’à maintenant est le procès intenté à Raoul Binette et William F. Palmer en 1921 pour le meurtre de Blanche Garneau. Plusieurs croient encore au complot politique dans cette affaire. Justement, l’issue du procès prouve le contraire. Car si on avait voulu des coupables à tout prix et que la justice était de connivence avec le premier ministre Taschereau, il aurait été plus facile de faire condamner Binette et Palmer afin de protéger les vrais coupables. Or, Binette et Palmer ont été acquittés.

L’erreur judiciaire dans cette affaire s’est plutôt produite au niveau des procureurs, qui n’ont pas su poser des questions pourtant essentielles. D’ailleurs, c’est avec un dossier assez pauvre qu’on a intenté une poursuite au criminel contre Binette et Palmer. Si la Couronne cherchait justement des coupables à tout prix – que ce soit pour répondre à la pression sociale ou autre – le jury a permis d’éviter une erreur judiciaire en acquittant ces deux hommes.

 

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La dernière femme pendue au Canada était-elle innocente?


         En matière de prétendues injustices, l’affaire Coffin trône au sommet.  Bien sûr!  Il s’est écrit tellement de choses sur cette affaire sans pour autant qu’on se donne la peine de réviser sérieusement le dossier, comme l’a fait Me Clément Fortin dans son livre L’affaire Coffin : une supercherie?, publié en 2007.  Si on en croit ceux qui se sont donné la peine de lire et d’étudier sérieusement le procès – j’y inclus évidemment Me Fortin – il s’en trouve aucun pour continuer à crier à l’injustice.  Il faut d’ailleurs garder à l’esprit qu’il est important de faire une différence entre une opinion sur la peine de mort et un verdict de meurtre.  On peut tout à fait être en désaccord avec la peine de mort mais se montrer en faveur d’un verdict de culpabilité bien argumenté.

Non, Coffin ne devait pas être pendu.  Mais oui, on devait le condamner pour triple meurtre.

Parmi les autres cas que l’on croit pouvoir classer parmi les injustices, certains racontent encore que la dernière femme pendue au Canada, Marguerite Ruest Pitre, était innocente.  Mais l’était-elle vraiment?  La justice canadienne l’a-t-elle pendue injustement?  Est-ce une terrible erreur judiciaire ou une autre idée farfelue émanant de l’esprit de quelques conspirationnistes?

Selon certaines personnes, la moitié des procès survenus dans l’histoire du Québec furent des escroqueries.  Mais où sont les arguments pour appuyer cette théorie?

Au contraire, le système judiciaire canadien est reconnu pour être l’un des plus sûrs.  Évidemment, cela n’exclus pas la possibilité d’erreurs judiciaires, mais de là à atteindre un taux de 50%, la marge est énorme, pour ne pas dire folle.  On s’imagine mal, par exemple, – à moins de très mal connaître notre système – qu’une affaire comme celle de Steven Avery aux États-Unis puisse se produire au Canada[1].

Dans les cinq procès qu’il a étudiés en détails, Me Clément Fortin n’en a trouvé qu’un seul qu’il a qualifié de « fraude judiciaire ».  Il s’agit de celui de Jacques Mesrine en 1971.

Dans ceux que j’ai personnellement étudiés jusqu’à maintenant, le seul qui semble causer problème, sans toutefois être une réelle injustice, a été celui qu’on a fait à deux accusés du meurtre de Blanche Garneau en 1921[2].

D’un autre côté, il faut aussi prendre en considération que la peine de mort n’existe plus depuis 1976.  Il ne faudrait donc pas que cela joue dans l’appréciation du verdict avec nos yeux du 21e siècle.  Théoriquement, pour celui ou celle qui n’est pas en faveur de la peine de mort, toutes les causes qui se sont terminées au bout d’une corde deviennent susceptibles d’être des erreurs judiciaires.  Mais ce serait là s’attarder uniquement à la sentence, et non à tous les éléments qui ont conduit au verdict.

Quant à Marguerite Pitre, rappelons d’abord les faits.

En 1993, le tout premier épisode de la télésérie Les grands procès, diffusé sur les ondes de TVA, était consacré à Marguerite Ruest Pitre.  Cette péripétie de 45 minutes s’intitulait péjorativement « La femme Pitre ».  Rappelons seulement que cette femme, âgé dans la quarantaine, a acheté de la dynamite dans une quincaillerie de Québec pour le compte de son ami bijoutier, Albert Guay.  Celui-ci s’en est servi pour faire fabriquer une bombe par son associé Généreux Ruest, le frère aîné de Marguerite.  Cette bombe servit à éliminer Rita Morel, la femme de Guay.  Mais puisque l’engin diabolique a été placé à bord d’un DC-3, ce crime passionnel devait aussi entraîner la mort de 22 autres personnes.  Une première en Amérique du Nord.  L’avion s’écrasa à Sault-au-Cochon, dans la région de Charlevoix, le 9 septembre 1949.

Dès la première minute de l’épisode consacré à cette affaire, Pierre Nadeau, le narrateur, affirmait que des « juristes » et des « historiens » remettaient en cause la culpabilité de Marguerite.  Qui sont ces historiens et juristes?  Il ne m’a pas été possible d’en trouver un seul.

Était-ce une façon très subjective d’amener le sujet et d’installer le doute dès le départ dans la tête des téléspectateurs?  Pensait-on réellement que d’affirmer une sottise devant les caméras la transformerait en fait établi?

En fait, mis à part cet épisode, les documents qui remettent en question la culpabilité de Marguerite Pitre se font plutôt rares.  La question est-elle seulement légitime?

Si on en croit le ton utilisé par Pierre Nadeau, il faudrait crier à l’injustice au nom de cette femme.  Or, est-ce que Mme Pitre était réellement coupable?

Nadeau allait encore plus loin.  Pour l’ouverture de la première scène, il posait une autre question : Marguerite était-elle condamnée à l’avance?  Une telle question implique automatiquement la possibilité d’une lourde critique envers le travail des jurés, laissant entendre que ceux-ci auraient pu se laisser influencer par la vindicte populaire et que, par conséquent, ils ne s’en étaient pas tenu uniquement à la preuve entendue devant eux dans le prétoire, comme l’exige le processus d’un procès criminel.  D’ailleurs, le document n’apporte aucune argumentation pour appuyer cette allégation.

De plus, cette dramatisation escamotait toutes les procédures ayant précédées le procès de Marguerite.  C’est donc dire à quel point on extirpait ce qu’on voulait bien du contexte.

Ensuite, on affirmait qu’en juin 1950 Albert Guay avait finalement dénoncé ses deux complices : Généreux Ruest et Marguerite Ruest Pitre, « que l’on appelait alors la femme Pitre », prétendait Nadeau.  On laissait entendre par là qu’on manquait de respect envers l’accusée.  Mais d’un point de vue historique, le surnom de « la femme Pitre » n’est aucunement péjoratif, ou du moins ce n’est pas un cas isolé.  Peut-être que l’expression nous parait aujourd’hui dépréciative, mais les journaux de l’époque avaient cette habitude.  Pour les femmes accusées de meurtre, on les surnommait souvent ainsi.  Ce fut le cas d’ailleurs pour « la femme Houde », ou la marâtre, si vous préférez.

Le comédien qui campe le rôle de Giroux, ce commis de la quincaillerie Samson & Filion qui a vendu la dynamite à Marguerite le 18 août 1949, désigne l’accusée comme « la femme Pitre », deux fois plutôt qu’une.  Or, cette expression n’a jamais été utilisée lors du procès, que ce soit par Giroux ou n’importe quel autre témoin.  Voilà donc une autre invention des concepteurs de la série.

Toujours selon Nadeau, la tactique de Me Noël Dorion, le fameux procureur de la Couronne qui a conduit les trois procès de l’affaire de Sault- au-Cochon, était de prouver l’intention criminelle en démontrant que l’accusée avait acheté la dynamite, en plus d’avoir utilisé un faux nom pour signer le registre.  En grande partie, c’est vrai.  Mais il ne faut pas non plus oublier tout le contexte, qui est primordial dans cette affaire.  Car Marguerite n’a pas uniquement témoigné qu’à son propre procès, mais aussi à celui de Guay et de son frère, et c’est seulement en étudiant ces témoignages que l’on note une évolution de son mensonge.  Oui, Marguerite Ruest Pitre était une menteuse!

On assiste également à certaines confrontations, entre autre avec l’avocat de la défense (René-Richard Cyr) et un témoin (Mme Parent).  Les transcriptions du procès nous montrent qu’il n’y a eu aucune confrontation entre ces deux-là.

Bref, encore une fois – j’en suis arrivé à la même conclusion dans L’affaire Aurore Gagnon – les concepteurs de cette série n’ont jamais consulté le dossier judiciaire pour recréer ce que le public était en droit de s’attendre à une reconstitution fidèle du procès.

Preuve en est faite qu’il faut éviter de se fier aux documents visuels lorsqu’on souhaite faire une recherche exhaustive sur une cause judiciaire.  Et cela ne s’arrête pas uniquement à cette télésérie.  Il faut également se montrer prudent envers les documentaires.

Suite à la diffusion de cet épisode rappelant le procès de la dernière femme pendue au Canada, TVA fit un sondage téléphonique auprès de ses téléspectateurs.  Ceux-ci répondirent dans une proportion de 93% en faveur de l’innocence de Marguerite Pitre.  Il est évident que ce jugement a été biaisé par l’interprétation des comédiens, la façon de présenter le dossier et aussi par le scénario qui s’inspirait probablement des comptes rendus journalistiques de l’époque plutôt que des véritables transcriptions du procès.

On en revient donc avec la question du départ : Marguerite était-elle innocente?

Je ne peux répondre de manière définitive à cette question, mais mon étude exhaustive des quelques milliers de pages de ces trois procès me permet jusqu’à maintenant de demeurer prudent quant à la possibilité d’une injustice.  D’ailleurs, cette réponse ne saurait être brève.  Il faut s’imprégner du contexte, des détails et de toutes les preuves déposées devant les jurés.  Les grands procès n’en ont présenté qu’une infime partie, et ce dans un contexte qui n’est pas fidèle à l’authenticité du dossier.  S’il y a injustice dans cette affaire, c’est là qu’il faut chercher.

 

[1] Steven Avery a purgé 18 ans de prison dans le Wisconsin pour un viol n’a pas commis.  Il a été disculpé par l’ADN.  Mais peu de temps après avoir été libéré et qu’il ait intenté une poursuite contre les policiers qui avaient conspiré pour le faire enfermé, on l’accusait d’un meurtre.  À voir dans le documentaire Making a murderer sur Netflix.

[2] Eric Veillette, L’affaire Blanche Garneau, Bouquinbec, autoédition, 2017.

Quand le crime québécois inspire les Américains


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J.-Albert Guay

Pour les plus jeunes, sans doute, la tragédie de Sault-au-Cochon évoque assez peu de souvenirs. Pourtant, elle demeure synonyme du premier attentat meurtrier à être survenu en Amérique du Nord. On était encore loin d’Al Quaïda et du 11 septembre 2001, mais ce record peu enviable est néanmoins détenu par la province de Québec.

 

Le 9 septembre 1949, un Douglas DC-3 décollait de l’aéroport de l’Ancienne-Lorette avec 23 personnes à son bord, incluant les membres d’équipage, à destination de Baie Comeau. Peu de temps après, vers 10h45, à une quarantaine de milles à l’est de la Vieille Capitale, l’appareil explosait en plein ciel avant de s’écraser en forêt, un peu à l’est d’un endroit isolé qu’on appelle encore Sault-au-Cochon.

L’enquête policière comprit rapidement qu’il ne s’agissait pas d’un accident ni d’un bris mécanique. La catastrophe avait été causée par une bombe à retardement faite de dynamite. Avant la fin du mois, on procédait à l’arrestation de J.-Albert Guay, un jeune homme de 30 ans qui se disait bijoutier.

Le mobile du crime? Guay souhaitait se débarrasser de sa femme, Rita Morel. Le couple était marié depuis 1941 mais rien n’allait plus entre eux. Le problème, c’est que pour arriver à ses fins, Guay avait aussi enlevé la vie à 22 autres personnes.

Cette affaire donna lieu à trois procès retentissants qui attirèrent des journalistes de partout à travers le monde. Ce que les Québécois ont peut-être plus de mal à se rappeler, cependant, c’est que le terrible projet de Guay aurait inspiré un Américain, qui répéta « l’exploit » six ans plus tard.

Le 1er novembre 1955, un DC-6B de la compagnie United Airlines atterrissait à Denver, Colorado, à 18h11. Le vol 629 accusait onze minutes de retard. Certains passagers descendirent, une autre grimpa dans l’appareil. Celle-ci avait pour nom Daisie Eldora King, une femme de 53 ans. À 18h56, avec 39 voyageurs et cinq membres d’équipage à son bord, l’appareil, piloté par Lee Hall, reprenait son envol en direction de Portland, en Oregon.

Malheureusement, comme à Québec six ans plus tôt, l’avion ne vola que quelques minutes. Près de Platteville, au nord de Denver, des cultivateurs virent exploser le DC-6B en plein vol avant qu’il ne s’écrase. Selon les témoins, l’appareil était en flammes avant et après avoir heurté le sol. Ce ne fut pas le cas dans la tragédie de Sault-au-Cochon. Pourtant, dans les deux cas, l’attentat a été commis avec de la dynamite, un explosif qui ne produit pas de flamme. Dans son livre Mainliner Denver the bombing of flight 629, publié en 2005, Andrew J. Field n’apporte aucune explication sur ce point.

C’est en reconstituant l’appareil à l’intérieur d’un hangar que les enquêteurs découvrirent que l’écrasement s’expliquait par une explosion venant de la soute à bagages no. 4. On envisagea alors les mobiles suivant : un problème financier, la maladie mentale, la cupidité, un problème sentimental ou marital, ou un suicide. Dès lors, les agents du FBI retracèrent les passagers qui avaient manqués le vol 629, mais chacun d’eux présenta un alibi solide.

John Gilbert Graham
John Gilbert Graham

En interrogeant les employés de la compagnie, les enquêteurs apprirent qu’à l’arrivée de l’appareil à Denver on avait dû vider les soutes à bagages pour rechercher des clés qu’un client disait avoir perdu. On avait ensuite remis les bagages en place. Ainsi, on déduisit qu’une seule personne avait pris l’avion à partir de Denver, une dame du nom de Daisie Eldora King. Née en 1902, celle-ci avait donné naissance, lors d’un second mariage, à un fils le 23 janvier 1932, John Gilbert Graham. En enquêtant sur lui, le FBI découvrit que Graham avait tenu avec sa mère, durant quelques mois seulement, un restaurant offrant les commandes à l’auto – très en vogue à cette époque. Or, la compagnie d’assurance l’avait soupçonné d’avoir fait exploser le commerce pour toucher la prime, sans toutefois pouvoir le prouver hors de tout doute. L’incendie par déflagration était survenu seulement deux mois avant la tragédie du vol 629.

 

Interrogé par le FBI, Graham tourna autour du pot un moment avant de tout avouer. Il se serait arrangé pour insérer sa bombe dans un bagage de sa mère, avec laquelle il avait connu certains conflits pendant la gérance du restaurant. Il aurait également vécu du rejet de sa part. Par exemple, elle l’aurait un jour retiré de l’orphelinat pour venir passer Noël avec elle et son nouveau mari, mais les espoirs de John de pouvoir ensuite demeurer avec eux s’évaporèrent rapidement lorsque Daisie l’avait retourné à l’orphelinat dès le lendemain.

Peu après être passé à table, Graham tenta de s’enlever la vie en s’étranglant. Sauvé grâce à la vitesse d’intervention des gardiens, on constata que le prisonnier n’avait soudainement plus le même comportement. Il divaguait, ne reconnaissait plus sa femme et ainsi de suite. Croyant que le manque d’oxygène au cerveau ait pu l’affecter, on lui fit passer certains examens devant des psychiatres. Lorsque ceux-ci se montrèrent d’avis qu’il feignait, Graham éclata en sanglot avant d’avouer son stratagème plutôt ridicule.

Le procès, qui s’ouvrit à la fin d’avril 1956, révéla que l’accusé avait utilisé, tout comme dans l’affaire Guay, des bâtons de dynamite reliés à une batterie sèche de marque Eveready. Au moment de témoigner, Graham dira avoir fait des aveux parce que les policiers l’avaient menacé d’arrêter sa femme. Alors, le procureur de la poursuite lui soumit une question plutôt embarrassante :

  • Êtes-vous en train de dire à cette Cour que vous avez assumé la responsabilité de 44 morts parce que votre femme risquait de se retrouver en prison?
  • C’est ça.

Graham sera reconnu coupable et condamné à la peine de mort. Le 11 janvier 1957, il mourut dans la chambre à gaz du Colorado.

L’auteur Field fait bien allusion à l’affaire de Sault-au-Cochon dans son livre, comme quoi le crime de Guay aurait pu inspirer le drame survenu au Colorado. Graham ne s’est jamais prononcé à savoir s’il avait pu s’inspirer du crime de Guay, mais selon Field c’est le journal Denver Post qui fit un lien direct en écrivant que l’une des victimes du vol québécois de 1949 était un Américain important dans la Copper Corporation dont le fils, Patrick Parker, aurait tenté de venger la mort de son père. Toutefois, les autorités l’auraient intercepté juste avant qu’il puisse mettre à exécution son plan de tuer Albert Guay. Au Québec, Allô Police fit également un lien entre les deux affaires.

Pour l’instant, mes recherches ne m’ont pas permises de confirmer cette hypothèse.

 

Causes célèbres du Québec


Éric-Causes célèbres du QuébecDANSEREAU, Dollard. Causes célèbres du Québec. Leméac, Ottawa, 1974, 201 p.

Dans ce petit livre d’à peine 200 pages, ce juge des Sessions se permet de présenter 7 grandes causes judiciaires qui ont marquées l’histoire du Québec. Parmi elles, quatre furent portées à l’écran dans les années 1990 par la série de Mark Blandford Les Grands Procès.

Si son but réel reste imprécis, Dansereau écrit en avant-propos : « c’est l’opinion de l’auteur que le procès par jury, peut-être conforme à l’idéal démocratique, sert mal la justice. On ne devrait pas confier la réputation et la vie des gens à cette espèce de consultation populaire. Les erreurs judiciaires, plus fréquentes que l’on pense, s’avèrent irréparables lorsqu’il s’agit d’accusations graves. Ce n’est pas le rôle de l’auteur de siéger en appel des verdicts; toutefois, il n’est pas sans intérêt de signaler les faiblesses du jury en certaines occasions ».

Ce n’est pas rien comme critique, puisque le procès par jury représente la transparence d’un système. Un système qui n’est pas parfait, certes, mais un système basé sur celui des Britanniques qui a forcé à rendre les procès publiques tout en permettant aux criminalistes de contre-interroger les témoins. Toutes ces choses étaient impensables sous le régime français à l’époque de la Nouvelle-France.

Dans le premier cas qu’il présente, c’est-à-dire celui du célèbre Louis Riel, Dansereau ne nous convainc pas de son idée exposée dans son avant-propos. Non seulement il ne mentionne aucune erreur provenant du jury mais il enfonce les derniers clous du cercueil en nous convainquant que Riel souffrait d’une certaine forme de folie. Après tout, il fut établi lors de son procès qu’il était atteint de mégalomanie. Pas étonnant venant d’un leader controversé aux tendances gourou qui souhaitait créer une nouvelle religion.

Donc, devrions-nous pleurer sur le sort de Riel? Là n’est peut-être pas la question, mais l’auteur ne nous apporte strictement rien pour douter du verdict, ni même pour développer une quelconque sympathie pour le condamné.

Dans la seconde cause, celle d’Honoré Mercier, premier ministre du Québec qui fut acquitté à son procès pour fraude au début des années 1890, on en vient plutôt à comprendre que la faute de cette cause revient à l’équipe de la poursuite, qui a le fardeau de faire la preuve. Dans ce cas-ci, donc, il semble qu’on ait, à la base, déposé des accusations un peu trop rapidement et sans preuve concrète. Le jury n’a donc fait que son devoir, c’est-à-dire de prononcer un acquittement.

Dans l’affaire du hold-up du tunnel de la rue Ontario, survenu dans les années 1920, on comprend qu’il y aurait pu, effectivement, y avoir injustice. Mais cette fois, ce serait en raison du fait que le procès concernait simultanément plusieurs accusés. Ainsi, plus d’un bandit furent pendus pour le meurtre d’un seul gardien. Certes, l’un d’eux était le coupable, mais qu’en était-il des autres?

D’ailleurs, l’identification des suspects posait un grave problème dans cette cause.

Encore une fois, difficile de blâmer les jurés, qui n’ont rien à voir dans le choix de mettre sur pied un procès conjoint.

Dans l’affaire de l’abbé Adélard Delorme, accusé d’avoir tué son frère pour une question d’héritage, on peut comprendre un peu mieux ce que l’auteur cherchait à nous dire à propos du devoir des jurés. Dans ce cas-ci, ils ont effectivement pu être influencés par le respect démesuré que la société québécoise vouait alors au clergé. Car après avoir été reconnu inapte et interné chez les fous, l’abbé Delorme subira un autre procès. Et cette fois, en dépit de preuves accablantes et d’un comportement hautement incriminant, il sera acquitté.

En revanche, on ne pourra jamais prouver jusqu’à quel point le jury fut influencé par cette image de perfection véhiculée par l’Église catholique. À première vue, donc, la théorie de Dansereau ne semble toujours pas tenir la route.

Quelques années plus tard, une autre cause de meurtre impliqua un religieux, le père Dosithée, de son vrai nom Albert Nogaret. Cette fois, nous dit l’auteur, l’influence cléricale n’était plus aussi intense et il est possible que cette fois ce fut l’inverse, d’autant plus que la victime était une fillette.

Peut-être condamné hâtivement, et même victime d’une partialité venant du célèbre Dr Wilfrid Derome, fondateur de l’Institut médico-légal de Montréal, Nogaret sera finalement acquitté après une condamnation. Et chose extrêmement rare dans les annales de la justice québécoise, la police décida de reprendre l’enquête après cet acquittement.

Cette fois, les soupçons se portèrent vers un dénommé Godon, un journalier au comportement étrange et simple d’esprit. Après que la police soit parvenue à lui arracher des aveux, Godon sera interné et mourra avant de subir un procès. Ainsi donc, le meurtre de la petite Simone Caron, 7 ans, demeurera officiellement impuni aux yeux de la justice.

Le livre de Dansereau a pour avantage d’aborder le sujet de la cause d’Albert Guay. Si ce procès est devenu célèbre pour avoir inspiré le roman et le film Le crime d’Ovide Plouffe, il n’en reste pas moins qu’on attend encore l’apparition sur le marché littéraire d’une œuvre historique et objective sur cette affaire retentissante. En effet, beaucoup de travail reste à faire pour immortaliser honnêtement notre patrimoine judiciaire.

Et l’auteur termine par la cause qui est sans doute qualifié comme étant la plus ambigüe de toute l’histoire du Québec, celle de Wilbert Coffin. En parcourant ce dernier chapitre, on ignore ce qu’en pense véritablement l’auteur, bien qu’il semble avoir du respect pour Jacques Hébert, le défenseur irréfléchi de Coffin. Y a-t-il eu injustice dans cette affaire?

On sait que depuis la publication du livre de Dansereau, en 1974, cette affaire a été étudiée et réétudiée. En 2007, Me Clément Fortin publiait d’ailleurs L’affaire Coffin : une supercherie?, en présentant à ses lecteurs le déroulement du procès et en dissipant les derniers doutes sur l’innocence de Coffin.

Les ouvrages évoquant de telles causes judiciaires ne font certainement pas légion dans nos librairies, ce qui ouvre parfois la porte à des auteurs moins scrupuleux qui propagent ainsi certaines rumeurs et ragots dans les chaumières. En effet, il existe un réel danger de déformation de notre passé lorsque les historiens et auteurs sérieux se désintéressent de tout un pan de notre folklore, dans ce cas-ci le volet de la justice.

Finalement, on aurait aimé que Dansereau nous laisse sur une conclusion qui lui aurait permis de revenir exposer certaines précisions. Si on a l’impression d’être laissé à nous-même à la fin du volume, il n’en reste pas moins qu’on y explore des causes fascinantes, ce qui nous fait dire que, au bout du compte, on n’a rien à envier à nos voisins américains en matière de crimes tordus.