Trouvaille archivistique: le procès d’Alexandre Lavallée

            Le 30 avril dernier, le projet PMAJC (Portrait de la Mauricie par les archives judiciaires criminelles) a permis de faire la découverte des transcriptions sténographiques d’un procès datant de 1927 que l’on croyait détruites ou perdues.

J’étais à la recherche de ces documents depuis quelques années déjà.  En fait, il existait déjà un fragment du dossier à BAnQ Trois-Rivières, un autre à BAnQ-Québec et finalement un dernier aux archives de BAC à Ottawa.

Pour la première fois, les transcriptions de l’enquête du coroner et du procès sont facilement repérables par les chercheurs.  Désormais, BAnQ Trois-Rivières pourra leur présenter un dossier plus complet.

Connaissant l’importance qu’ont les transcriptions des témoignages lors d’un procès, Historiquement Logique pourra bientôt reconstituer une histoire beaucoup plus détaillée de cette affaire d’ici quelques semaines.  Comme je le mentionnais au cours de la conférence donnée à l’APTDQ le 27 avril dernier à Montréal, ces documents de valeur primaire ont une importance inestimable pour la reconstitution historique des événements.  Or, il existe deux rumeurs à propos de l’affaire Lavallée.  Est-ce que cette découverte nous permettra d’éclaircir les faits?

Le projet PMAJC est en train de faire ses preuves puisque l’indexation de tous les dossiers judiciaires permet de découvrir ceux qui ont pu être classés de manière erronée, comme ce fut le cas pour celui-ci.  Ceci dit, le respect interne et externe des fonds d’archives ne permet pas de regrouper ces transcriptions avec les autres fragments du dossier.  Le chercheur devra donc consulter plus d’un fonds d’archives pour s’assurer d’une recherche exhaustive.

Rappelons qu’Alexandre Lavallée, un septuagénaire habitant le 4e rang de St-Étienne-des-Grès, a sauvagement battu sa fille à mort en août 1926, apparemment pour obtenir des faveurs sexuelles.  Au terme d’un procès simple et efficace présidé par le juge Aimé Marchand, Lavallée deviendra l’un des sept pendus de toute l’histoire de la vieille prison de Trois-Rivières.

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Les pièces à conviction de BAnQ

Photo de scène de crime. Ici, le corps du ministre Pierre Laporte, retrouvé dans une voiture au soir du 17 octobre 1970. (BanQ Mtl)

Les gens ignorent à quel point les archives nationales ont encore d’innombrables choses à nous apprendre.  Dans mon livre sur l’affaire Aurore Gagnon (2016) j’expliquais à quel point je fus étonné de constater qu’au cours d’un siècle personne n’avait tenu compte des informations contenues dans le dossier judiciaire.  Dans ce cas précis, les archives ont permis de rétablir des faits.  Or, la même idée s’applique à plusieurs autres affaires.

En matière d’histoire criminelle, ces dossiers représentent encore de la preuve légale et surtout une source d’information par excellence.  C’est la base de toute reconstruction objective d’une cause qui a pu marquer notre passé.

Cette étrange pièce à conviction a servi dans une vieille affaire d’avortement.

Les dossiers judiciaires, qui conservent les actes de procédures de plusieurs procès criminels sont les gardiens d’une mémoire fondamentale.  À Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ), on estime que les archives de nature judiciaires représentent à elles seules 35% de l’ensemble de tout ce que l’on conserve dans les voûtes.  Si je me fais défenseur et promoteur du contenu textuel des transcriptions sténographiques depuis quelques années, c’est parce qu’elles permettent de rétablir des faits entourant des causes célèbres qui ont été racontées de différentes façons au fil du temps.  Mais outre cette preuve textuelle permettant de reconstituer des procès entiers, ces boîtes renferment quelques objets fascinants.

Comme on le sait, dans la plupart des procès pour meurtre la Couronne, ou le ministère public comme on le dit aujourd’hui, présente non seulement des témoignages mais aussi des preuves matérielles.  Dans le jargon judiciaire, on les surnomme exhibits, un anglicisme qui désigne des pièces à conviction.  Cela peut aller d’une simple déclaration sur papier, d’un revolver ou un véhicule.  Toutefois, on se doute bien que plusieurs d’entre eux n’ont pas été conservés.  Par exemple, on imagine mal comment on aurait pu entreposer des objets de dimension importante comme des voitures sans que cela n’engendre un coût exorbitant en infrastructures.  Il ne faut donc pas espérer retrouver dans nos archives nationales la voiture à bord de laquelle on a retrouvé le corps de Pierre Laporte en 1970.  En revanche, on garde encore les photos de la scène de crime.

Il reste beaucoup de choses à éclaircir sur les anciennes méthodes de conservation pouvant nous permettre d’expliquer pourquoi certaines pièces ont été conservées et d’autres non.  Il en va de même pour les photos judiciaires ou de scène de crime.  Pour certains dossiers, elles sont présentes et pour d’autres elles ne semblent pas avoir survécu à l’épreuve du temps.

Ce mouchoir se trouvait dans la main de Blanche Garneau lorsqu’on a retrouvé son corps à Québec le 28 juillet 1920. Le meurtre de cette jeune femme de 21 ans n’a jamais été résolu.

Malgré cela, nos archives renferment quelques trucs passionnants permettant de mieux reconstituer les drames du passé.    Dans certains cas, ces découvertes peuvent nous faire frissonner.  C’est ce qui m’est arrivé en étudiant le dossier de l’affaire Blanche Garneau.  Parmi les rares pièces conservées, on retrouve un mouchoir qui s’avère être celui retrouvé dans la main de Blanche Garneau, 21 ans, lorsque son corps fut découvert dans le parc Victoria à Québec, en juillet 1920.  Ce mouchoir, qui porte toujours les initiales « H. D. » fut à l’origine d’une piste d’enquête qui n’a cependant mené nulle part.  Malheureusement, le meurtre sordide de cette jeune femme sans défense et surtout sans malice n’a jamais été résolu.  Il est d’autant plus impressionnant de tenir entre ses doigts, presque un siècle plus tard, cette pièce de tissu qu’elle avait dans sa main au moment d’être assassinée.

Un autre artéfact intéressant se trouve dans la voûte de BAnQ Trois-Rivières, plus précisément dans la cause d’Alexandre Lavallée, un septuagénaire qui a assassiné sa fille en 1926 pour un motif qui reste toujours imprécis.  Quoique fragmenté entre Trois-Rivières, Québec et Ottawa, c’est la partie trifluvienne du dossier qui contient les photos de la scène de crime.  Elles sont probablement parmi les plus anciennes à avoir été conservées et utilisées devant un jury.  À défaut d’avoir les transcriptions sténographiques du procès de Lavallée, on retrouve une petite enveloppe contenant une mèche de cheveux.  Cette mèche a été prélevée dans la main de la victime avant d’être expédiée au célèbre laboratoire montréalais du Dr Wilfrid Derome pour fins d’analyses.  Le procès démontra que ces cheveux appartenaient à l’accusé, ce qui valut à Lavallée d’être pendu en 1927.

Le dossier qui contient le plus de pièces à conviction – du moins celui qui m’a été possible de consulter jusqu’à maintenant – concerne une affaire de 1971.  Le 16 juillet de cette année-là, deux jeunes filles pré-adolescentes, Carole Marchand et Chantal Côté, ont été enlevées alors qu’elles cueillaient des bleuets.  L’une d’elle fut violée; les deux lâchement assassinées.  L’un des meurtriers s’est enlevé la vie avant de pouvoir subir son procès, tandis que son complice fut jugé et condamné.  Le dossier contient plusieurs preuves matérielles présentées aux jurés à l’automne 1971, dont les projectiles ayant causés les meurtres.

Ce projectile a causé la mort dans une affaire de double meurtre. Carole Marchand et Chantal Côté, deux jeunes filles, ont été assassinées en 1971 alors qu’elles cueillaient des bleuets.

Ces objets sont plutôt marginaux, et ils heurteront peut-être la sensibilité de certaines personnes.  Il faut cependant comprendre l’importance de conserver les dossiers judiciaires afin de bénéficier d’une source fiable d’information lorsqu’on souhaite faire revivre une vieille affaire criminelle ou pour vérifier certains détails.  Il en va de la qualité de notre mémoire collectif.

Je souligne cette importance puisqu’il existe un certain secret de polichinelle selon lequel les archives ont été pillées à différentes époques.  Parfois, on a même eu l’impression qu’il pouvait exister un certain marché noir d’objets ou de documents reliés à ces causes criminelles.  Je ne vous cacherai pas que pour certains c’est le côté glauque ou morbide qui suscite leur intérêt.  C’est un comportement désolant puisqu’on prive alors le public d’un accès généralisé à l’information.  D’ailleurs, la mission de BAnQ est la diffusion public de ses archives, qu’elles soient judiciaires ou non.  Il ne faut donc pas se surprendre si la sécurité a été rehaussée dans les centres d’archives et c’est tant mieux.  Je suis le premier à saluer ces mesures afin de protéger la pérennité de notre mémoire nationale.

Historiquement Logique vous invite aux 21e Journées de la Culture au Musée de Culture Populaire de Trois-Rivières, les 29, 30 septembre et 1er octobre 2017.  Certaines des pièces dont il a été question dans le présent article y seront exposées au public.  Bienvenue à tous!

Pour plus d’informations : http://www.journeesdelaculture.qc.ca/?lang=fr&gclid=Cj0KCQjw3MPNBRDjARIsAOYU6x8z2kQcNHB1Juxwn3syFrj4C0uyHkxhZT39DPnAv4eesewNp1dNmT4aAjeXEALw_wcB

Conférence sur les archives judiciaires de la Mauricie à BAnQ

20161119_152316_burst01            Le 19 novembre dernier, c’est sur invitation de l’archiviste Sophie Morel, de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) à Trois-Rivières que j’ai eu la chance d’offrir une présentation PowerPoint sur les plus retentissants dossiers criminels à avoir marqué l’histoire de la Mauricie.  Mon survol se consacrait principalement aux sept meurtriers pendus dans l’enceinte de la prison de Trois-Rivières entre 1825 et 1934, ainsi que certains autres dossiers méconnus.

            Ce fut un plaisir de vulgariser ces faits historiques en plus de faire connaître ce passé judiciaire très enrichissant, en commençant par l’amérindien Noël François, qui est à l’origine de la légende du mur du pendu.  Nous avons ensuite abordé l’épouvantable crime de Thomas Therrien, commis à l’intérieur même des murs de la prison, de même que ceux de Louis Théberge et William E. Brainard.

            Le cas de Sclater en 1905, qui demeura à jamais une affaire non résolue, a rappelé des souvenirs à certaines personnes puisqu’il a fait l’objet d’un épisode de la télésérie Les grands procès au milieu des années 1990.

            Indéniablement, la simple évocation du massacre de la rue Laurier a suscité quelques réactions parmi l’assistance.  En effet, il s’agit là du plus sanglant familicide jamais commis dans toute l’histoire du Canada avec une arme blanche.  Par une nuit de décembre 1929, Andrew Day utilisa une hache pour assassiner froidement sa femme et ses sept enfants avant de tenter de s’enlever la vie en se tranchant la gorge.

            À défaut d’avoir pu assister à la présentation, je vous invite à consulter le lien YouTube suivant :

https://www.youtube.com/watch?v=T7MkTpGGAbw&t=155s

            N’hésitez pas à vous abonner à ma chaîne YouTube pour être parmi les premières personnes à recevoir les prochaines vidéos.

            Je remercie très sincèrement l’archiviste Sophie Morel pour cette idée originale, ainsi que Rodrigue Savard pour son travail remarquable à la diffusion de l’information judiciaire sur 10-04 Média.

Bon visionnement!

Une stratégie pour sauver la tête d’Alexandre Lavallée?

Alexandre Lavallée
Alexandre Lavallée

Dans un article du 8 mars dernier (voir L’affaire Alexandre Lavallée), j’ai résumé cette affaire de meurtre qui a marqué la région de la Mauricie au milieu des années 1920. Ce drame évoque l’histoire d’un cultivateur septuagénaire pendu en 1927 pour le meurtre de sa propre fille survenu à St-Étienne-des-Grès. En effet, Rose-Anna Lavallée de Vaudreuil, dont le mari travaillait sur des chantiers en Ontario, a été retrouvée morte dans des circonstances sanglantes en août 1926.

Ma récente escapade aux Archives nationales du Canada à Ottawa m’a permis non seulement de découvrir le visage de ce vieux criminel (voir photo ci-contre), mais aussi de comprendre que le véritable mobile du crime, selon l’avis du Dr Rosario Fontaine, expert en science judiciaire et alors jeune protégé du célèbre Dr Wilfrid Derome, fut l’agression sexuelle. Au procès, le Dr Fontaine fut d’ailleurs incapable d’établir si le viol avait eu lieu avant ou après le décès. Or, le dossier de première instance préservé aux Archives nationales de Trois-Rivières, ainsi que celui de la Cour d’appel à Québec, ne me permettaient pas de confirmer quoi que ce soit à propos du mobile du crime.

Puis on découvre également que le 21 juillet 1927, à moins d’un mois de la date prévue pour l’exécution, le sénateur Jacques Bureau, qui avait lui-même été solliciteur général quelques années auparavant, adressa une lettre à l’honorable Lucien Cannon, le solliciteur-général d’Ottawa. Bureau lui souligna que « j’ai ici deux de mes amis, Jean-Marie Bureau[1] et Léopold Pinsonneault, qui ont défendu un vieux vaurien du nom de Lavallée qui ne vaut pas la corde pour le pendre. Je te dis cela sérieusement et c’est pour cela que je te demande à commuer sa sentence parce que ce serait une dépense inutile que d’acheter une corde pour débarrasser l’univers d’un pareil individu. […] Il est âgé de 73 ans et Léopold Pinsonneault et Jean-Marie Bureau m’affirment que le bonhomme est absolument dégénéré. Je ne crois pas qu’il y ait de mal à incarcérer le bonhomme jusqu’à la fin de ses jours et il n’y aurait pas de révolution dans le diocèse si sa sentence était commuée. Je crois même, d’après certaines conversations que j’ai entendus, que tous les membres du clergé verraient ça d’un œil favorable ».

Difficile à croire, mais Lavallée trouvait quelques supporters sensibles à sa cause, ou du moins à la préservation de ses vertèbres cervicales puisque le 28 juillet une pétition signée par quelques dizaines de trifluviens fut adressée à Lucien Cannon. On y prétextait qu’aucune preuve directe n’avait été apportée contre lui lors du procès et qu’il n’y avait pas eu d’exécution dans le district « depuis 75 ans », ce qui nous reporte alors à 1852. C’était faux, bien sûr, puisque c’était là oublier l’exécution de William Brainard en 1860.

Le Dr Napoléon Lambert de Trois-Rivières se mit également de la partie en écrivant que, selon lui, Lavallée « ne jouit pas de ses facultés mentales. Maladie : érotisme ». Peut-être qu’aujourd’hui on parlerait plutôt de perversion sexuelle, qui sait!?

Le document le plus étonnant apparut le 29 juillet 1927. La déclaration de Georges alias Alphonse Boucher, un homme de 28 ans alors incarcéré pour viol à la prison de Bordeaux, eut des choses intéressantes à dire. Dans cette déclaration faite devant le gouverneur Séguin de la même prison, il s’incriminait avec un complice de nom de Tony, affirmant que le 10 août 1926 ils avaient tous deux quitté Montréal pour la région de Trois-Rivières. Voici un extrait de cette déclaration :

Aux Trois-Rivières, nous avons dîné au Café du Platon. Après le dîner nous sommes allés à l’hôtel Martin. Tony connaissait le père Lavallée. Il l’a rencontré là et m’a dit lui avoir donné une dose d’héroïne.

De l’hôtel Martin, nous sommes partis pour St-Étienne. Nous avons laissé notre voiture dans le bois à la station de Marchand. De là nous nous sommes rendus chez Lavallée à pieds.

C’était la quatrième ou la cinquième fois que j’allais chez Lavallée.

La première fois j’y étais allé au mois de mai 1926. À cette date-là, je passais dans le 4ème rang, et étais arrêté du magasin de Milot pour y prendre un verre de liqueur. Le sucre de la liqueur m’était resté dans la gorge et je suis arrêté chez Lavallée pour demander un verre d’eau. Madame de Vaudreuil [la victime] m’a donné une tasse de lait. J’ai causé avec elle.

Je suis retourné deux ou trois fois par la suite chez Lavallée pour rencontrer Madame de Vaudreuil. […]

À mon deuxième voyage j’avais eu des relations charnelles avec Madame de Vaudreuil. De même aussi pour le troisième et le quatrième voyage.

Le jour du meurtre je me suis d’abord rendu seul chez Lavallée. J’ai causé avec Madame de Vaudreuil. À un moment je suis sorti et suis allé dans un hangar au côté de la maison. Durant ce temps des gens sont passés et ont parlé à Madame de Vaudreuil. Je ne sais pas ce dont il a été question entre eux.

En rentrant dans la maison j’ai demandé à Madame de Vaudreuil si elle avait dit à ces gens que j’étais là.

Tony est ensuite arrivé. Nous avons voulu avoir des relations avec Madame de Vaudreuil en lui disant que nous l’amènerions avec nous à Montréal et qu’elle demeurerait au numéro 247 rue Sherbrooke.

Elle a refusé en disant qu’elle était honnête et avait assez de misère avec son mari qui était une brute pour ne pas venir à Montréal. J’ai voulu la prendre de force et elle m’a donné un coup de couteau à pain. Vous voyez la marque ici.

Quand elle m’a donné un coup de couteau, je l’ai frappée sur la jambe et ensuite dans le bas du corps.

Elle est tombée par terre. Je l’ai transportée sur son lit et là je l’ai frappé avec un « crowbar », un petit crowbar, un[e] pince-monseigneur. Je l’ai aussi frappée avec un « post » de cordonnier que Tony avait emporté.

Nous l’avons ensuite violé. […]

Avec le peu que nous sachions sur cette affaire, puisque les transcriptions du procès demeurent manquantes, cette déclaration peut aujourd’hui paraître tout à fait plausible. Est-ce que la justice s’est trompée? A-t-on pendu un innocent à Trois-Rivières?

Me Jean-Marie Bureau, qui avait son cabinet d’avocat dans l’édifice de la Banque Canadienne de Commerce à Trois-Rivières, écrivit une lettre le 1er août 1927 à l’honorable Lucien Cannon, alors ministre intérimaire de la Justice à Ottawa. Dans cette lettre de 11 pages, Bureau voulut attirer son attention sur cette confession de Boucher. Probablement au courant que l’enquête déclenchée par la Couronne à la suite de cette déclaration en venait à la conclusion d’un énorme mensonge, Me Bureau insista en affirmant que les affirmations du patron de Boucher, dont le témoignage permettait d’établir qu’il était impossible pour ce violeur de se trouver à St-Étienne-des-Grès au moment du meurtre de Rose-Anna, n’étaient pas dignes de foi. Le criminaliste trifluvien ira même jusqu’à prétendre que cet employeur, un dénommé Morris, était un ami de Boucher et qu’il couchait avec sa femme.

Il ajoutait à propos du complice présumé de Boucher que « Tony aurait été arrêté dernièrement par la police de Montréal, au cours d’une partie de cartes, précisément avec le patron de Boucher, un juif du nom de Morris ».

Me Bureau écrivit que « dans les circonstances, monsieur le ministre, je me demande s’il serait raisonnable de procéder le 12 du mois courant à l’exécution du vieillard Lavallée, contre lequel, il faut le dire, on n’a apporté que des preuves de circonstances, des preuves de nature telles que le juge Rivard de la Cour d’Appel nous disait que s’il avait été juré il n’aurait pas condamné Lavallée. […] Il me paraît que dans les circonstances le plus sage serait de conserver la vie à Lavallée afin que l’irréparable ne se soit pas produit si un jour la Justice devenait convaincue de la culpabilité de celui qui fait aujourd’hui une confession aussi extraordinaire ».

Malheureusement pour l’avocat et son client, ni la Couronne ni le ministère de la Justice ne prit cette confession au sérieux. Mais alors, comment Boucher aurait-il pu décrire l’intérieur de la maison de Lavallée et donner des détails aussi impressionnants? De plus, la pince-monseigneur mentionnée par Alphonse Boucher pouvait correspondre à l’arme du crime, quoi que celle-ci ne fut jamais retrouvée. Est-ce que Bureau voulait sauver la tête de son client à tout prix au point d’élaborer une entente avec un détenu de la trempe de Boucher?

Le 3 août 1927, Arthur Bettez, maire de Trois-Rivières, mentionna à son tour que « le cas de Lavallée me paraît un de ceux qui autorisent une commutation tant à cause de l’âge du condamné que de l’absence de preuves directes au procès ». Le 4 août, Bettez écrivait cette fois au premier ministre William Lyon Mackenzie King pour tenter de le convaincre d’intervenir en faveur d’une commutation de peine. Bettez soulignait entre autres que « la Couronne n’a pas amené de preuves directes de sa culpabilité. Il a été condamné simplement sur les preuves de circonstances ».

L'Action Catholique, édition du 12 août 1927.
L’Action Catholique, édition du 12 août 1927.

Toutefois, comme certaines autres affaires criminelles ont pu le démontrer, la preuve de circonstance peut parfois s’avérer plus solide qu’une preuve directe.

La déclaration de Boucher fut étudiée et enquêtée par le procureur Ernest Bertrand et certains détectives de la Police provinciale agissant sous les ordres du chef Lorrain. Selon Bertrand, il était impossible que Boucher se soit retrouvé à St-Étienne-des-Grès le jour du meurtre. En haut lieu, on croyait donc que Lavallée était un « maniaque » et que la justice devait donc suivre son cours.

Alexandre Lavallée était donc responsable de l’horrible assassinat de sa fille Rose-Anne. Et selon les lois en vigueur à l’époque, il en paya de sa vie dans l’enceinte de la prison de Trois-Rivières le 12 août 1927.

[1] Il ne m’a pas été possible d’établir s’il y avait un lien de parenté entre Jacques et Jean-Marie Bureau.

L’affaire Alexandre Lavallée

Maison d'Alexandre Lavallée située dans le 4ème rang à St-Étienne-des-Grès. (BANQ TR: dossier 2833, TP9, S3, SS1, SSS1)
Maison d’Alexandre Lavallée située dans le 4ème rang à St-Étienne-des-Grès.  C’est dans cette résidence que sa fille fut sauvagement assassinée en août 1926. (BANQ TR: dossier 2833, TP9, S3, SS1, SSS1)

En 1926, Alexandre Lavallée, un cultivateur de 72 ans, habitait une modeste maison située dans le 4ème rang de St-Étienne-des-Grès, à quelques kilomètres au nord-ouest de Trois-Rivières. Cette résidence, il la partageait avec sa fille Rose-Anna, dont le mari s’était absenté quelque temps sur un chantier ontarien.

Cinq ans plus tôt, Lavallée avait épousé Marie Garceau, veuve de Raphaël Pellerin, mais celle-ci vivait séparément de lui pour des raisons qu’on ignore.

Dans la matinée du mardi 10 août 1926, Lavallée et sa fille attelèrent leur cheval pour descendre au marché de Trois-Rivières afin d’y vendre leurs framboises. Pour l’occasion, Rose-Anna portait une robe de ville en soie rayée noire et blanche, des bottes rouges et des bas de laine. Vers 16h00, des témoins les virent revenir tout doucement à leur maison du 4ème rang.

Ce soir-là, cependant, Rose-Anna ne se présenta jamais chez le voisin Désiré Pellerin, où elle avait pourtant l’habitude d’aller veiller quotidiennement.

Vers 17h00, le vieux Alexandre fut aperçu en train de reprendre la route en direction de la ville. Cette fois, il était seul. Peu après, un jeune livreur se présenta sur la ferme mais découvrit sur la porte la présence d’un cadenas.

Vers 19h15, voyant que Rose-Anna ne venait pas leur rendre visite, les Pellerin s’étaient tranquillement mis au lit. Mais vers minuit, Désiré Pellerin fut soudainement tiré de son sommeil par un poing qui frappait à sa porte. En allant ouvrir, il se retrouva devant Alexandre Lavallée qui, quelque peu énervé, lui annonça la mort tragique de sa fille. Encore choqués par la nouvelle, les Pellerin acceptèrent de le suivre, ce qui fera d’eux les premiers témoins à entrer sur la scène de crime. Rapidement, ceux-ci constatèrent la présence du corps ensanglanté de Rose-Anna, qui reposait en travers de son lit. Le sang, projeté dans tous les sens, leur parut coagulé. On devinait la violence qui s’était abattue sur la pauvre femme âgée dans la jeune quarantaine.

Rapidement, le chef de la police de Trois-Rivières, Jules Vachon, fut contacté par téléphone vers 5h10 du matin. À 5h50, il débarquait sur les lieux en compagnie d’un constable. Vachon fut d’abord étonné de trouver le vieux Lavallée en train de ronfler tranquillement, vautré dans une chaise berçante, sa pipe tombée sur le plancher.

Le chef de police se dirigea ensuite vers la chambre de la victime pour mémoriser ses observations avant de se tourner vers les gens massés près de la maison afin de les interroger. Ainsi, il comprit qu’au moment d’être assassinée, Rose-Anna portait encore les vêtements qu’elle avait enfilés pour cette journée passé au marché de Trois-Rivières. Elle n’avait donc pas eu le temps de se changer après son retour à la maison, ce qui laissait croire que l’incident s’était produit peu de temps après 16h00, d’autant plus que les Pellerin ne l’avaient pas vu par la suite.

Maintenant convaincu par certains détails qui ne collaient tout simplement pas dans la version rapportée par Lavallée, sans compter qu’il nota du sang sur le visage et les vêtements de celui-ci, Jules Vachon le conduisit immédiatement au poste de police trifluvien.

Les journaux de l’époque ne rapportèrent pas tous les détails de l’affaire. Le Nouvelliste, qui en était à sa véritable première grande cause de meurtre depuis sa création en 1920, se garda bien de dévoiler immédiatement le nom du suspect numéro un. Mais déjà, semble-t-il, Vachon avait recueilli des aveux.

C’est à l’intérieur même de la résidence que l’enquête du coroner fut conduite par le Dr Henri Beaulac. Le Dr Pierre Millette de St-Étienne-des-Grès, qui avait examiné le corps de la pauvre femme, fut le premier témoin entendu. Il expliqua la présence de trois plaies : une au sommet du crâne, une autre sous l’oreille gauche et la troisième sous l’aile gauche du nez.

Les funérailles de Rose-Anna se déroulèrent le 13 août à l’église de St-Étienne-des-Grès. C’est sous bonne garde que son père y assista.

Au terme de l’enquête du coroner, Alexandre Lavallée fut reconnu criminellement responsable et le chef Vachon le confia alors aux soins de la prison commune de Trois-Rivières. Si le dossier judiciaire permet d’apprendre que le vieil homme était originaire de St-Aimé de Richelieu et qu’il habitait à St-Étienne-des-Grès depuis seulement 6 ans, il est assez difficile d’en apprendre davantage à son sujet.

Lavallée bénéficia rapidement des services de Me Jean-Marie Bureau, un avocat trifluvien qui allait laisser sa marque dans les annales judiciaires pour avoir été impliqué dans quelques-uns des plus retentissants procès de la première moitié du 20ème siècle à s’être tenus dans le palais de justice de la rue Laviolette.

Le procès d’Alexandre Lavallée s’ouvrit le 2 mars 1927 au palais de justice de Trois-Rivières devant le juge Aimé Marchand. Le Dr Rosario Fontaine, le jeune protégé du Dr Wilfrid Derome, fondateur de l’Institut médico-légal de Montréal, vint témoigner sur les blessures de la victime. Pour la première fois, Trois-Rivières avait droit à une démonstration des avancées de la science judiciaire car le Dr Fontaine avait procédé à des analyses réalisées sur une mèche de cheveux retrouvée dans la main de Rose-Anna et qu’il avait ensuite comparé à des cheveux prélevés sur la tête de l’accusé[1]. Ces deux enveloppes contenant ces pièces à conviction se trouvent toujours aux archives nationales (BANQ).

Lors de ma visite du cimetière de St-Étienne-des-Grès en 2011, ces vieilles épitaphes se trouvaient derrière l'église, mais aucune trace de la mémoire de Rose-Anna Lavallée ou de son assassin.
Lors de ma visite du cimetière de St-Étienne-des-Grès en 2011, ces vieilles épitaphes se trouvaient derrière l’église, mais aucune trace de la mémoire de Rose-Anna Lavallée ou de son assassin.

Finalement, Lavallée fut reconnu coupable et condamné à la peine capitale. Selon les journaux, il serait demeuré étonnement calme tout au long des procédures, au point de blaguer à l’occasion avec certaines personnes. De tous les pendus dans l’histoire de la vieille prison de Trois-Rivières, il semble avoir été le plus froid d’entre tous, demeurant pratiquement imperturbable jusqu’au moment où la trappe s’ouvrit sous ses pieds, aux petites heures du 12 août 1927. Une foule s’était massée autour de la prison, mais un mur de pierre leur empêcha de voir la scène. Les exécutions n’étaient plus tenues en public depuis déjà plusieurs décennies.

Le corps d’Alexandre Lavallée, 73 ans, fut apparemment réclamé par un ami non identifié qui avait promis de défrayer tous les frais reliés aux funérailles. On l’inhuma dans le cimetière de St-Étienne-des-Grès. Lors de ma visite des lieux en 2011, je n’ai trouvé ni l’épitaphe de Rose-Anna ni celle de son assassin.

La maison Lavallée du 4ème rang de St-Étienne-des-Grès, déjà mise en vente au moment d’être prise en photo pour les besoins du dossier judiciaire, fut ultérieurement détruite. On y retrouve maintenant une nouvelle habitation érigée sur le même terrain[2].


[1] Puisque la dernière affaire de meurtre dans la région remontait à 1911, c’est-à-dire avant la création de l’Institut médico-légal par le Dr Wilfrid Derome, il s’agissait donc d’une première pour Trois-Rivières, même si d’autres médecins agissaient également à titre de médecins légistes, comme ce fut le cas pour le Dr Georges Bourgeois dans les affaires Sclater en 1905 et Trépanier en 1911. Le Dr Bourgeois était un trifluvien et c’est d’ailleurs dans sa ville qu’il mourut en 1919.

[2] Par respect pour les propriétaires actuels, qu’on me pardonne de ne pas fournir l’adresse exacte.