L’affaire Shortis, une première en matière de folie?

Valentine Francis Cuthbert Shortis

Si à une certaine époque on parlait d’aliénation mentale, le terme qui est maintenant le plus approprié est celui de « non criminellement responsable ».  Du pareil au même, direz-vous?  Non.  Ce dernier terme est plus précis, quoique plus large, car il prévoit aussi ces moments d’égarement qui ne sont pas toujours associés à une maladie mentale.  Par exemple, un accusé aurait pu commettre un crime sous l’influence d’une substance quelconque sans pour autant souffrir d’une maladie mentale.

Au Québec, il faut remonter à la fin du 19ème siècle pour assister au tout premier cas où une plaidoirie de défense basée sur l’aliénation mentale semblait marquer des points.  L’affaire se passait en 1895 à Valleyfield.  L’accusé se nommait Francis Valentine Cuthbert Shortis.

Shortis est né le jour de la St-Valentin en 1875 à Waterford, en Irlande.  Il était le fils unique d’une famille riche.  Son père était un baron dans le domaine du bétail. Pour le façonner à son image, ce père le poussait constamment à faire mieux tandis que sa mère lui était étrangement dévouée.  Selon Martin L. Friedland, auteur de The case of Valentine Shortis a true story of crime and politics in Canada, plusieurs personnes croyaient qu’elle lui donnait trop d’attention.  Peut-être pour contrer cette maternisation, le père décida d’envoyer son fils devenir un homme au Canada.  En septembre 1893, à 18 ans, Valentine Shortis s’embarquait sur le S.S. Laurentian dans le port de Liverpool.  Selon Friedland, sa mère l’aurait accompagné jusqu’au quai.  Le jeune homme aurait pleuré abondamment avant de connaître la dépression durant la traversée.

Une fois à Montréal, Shortis loua une chambre en espérant se lancer dans la commercialisation de bicyclettes.  Selon des témoins, il ne parlait que de cela, ainsi que des armes à feu.  L’année suivant son arrivée, sa mère serait venue passer un mois avec lui pour l’aider à s’installer avant de retourner en Irlande.  Certaines personnes lui auraient conseillés de ramener son fils dans son pays natal, mais il n’en fut rien.

Peu après, Louis Simpson, le directeur de la Montreal Cotton Company basée à Valleyfield, engagea Shortis pour une période d’essai de deux mois.  Le jeune homme était si mauvais employé que Simpson décida de ne pas le garder avant même que les deux mois d’essai soient écoulés.  Toutefois, il continua de lui permettre de fréquenter l’usine pour apprendre les rouages du coton, mais sans salaire.  Ce privilège, cependant, Shortis le perdit en décembre 1894.

En fait, Simpson n’aurait pas apprécié la relation que Shortis entretenait avec la jeune Millie Anderson, au point de lui demander de briser cette relation.  Millie était la fille d’un important industriel et ancien maire de Valleyfield.  Et sa mère n’était pas en bon terme avec Simpson.  Shortis refusa de mettre fin à cette relation.  Au soir du vendredi 1er mars 1895, c’est d’ailleurs chez elle qu’il passa la soirée. Il était 22h00 lorsqu’il la laissa pour se mettre en route vers l’usine de coton.

Chaque vendredi, la compagnie recevait un magot de 12 000$ qui servait à payer les employés le lundi.  Les quatre employés chargés de déposer les billets de banque le firent devant Shortis.  Ils le savaient incompétent mais comme ils le connaissaient tous ils ne virent aucun inconvénient à l’avoir parmi eux pour passer le temps.  Shortis mangeait une pomme tout en les observant.

À un certain moment, le jeune irlandais demanda à voir le revolver qu’on gardait dans un bureau.  John Lowe refusa mais Shortis insista en prétextant vouloir vérifier le numéro de série.  Lowe accepta de lui tendre l’arme mais seulement après en avoir retiré les cartouches.  Shortis nettoya le revolver puis le remit à Lowe, qui replaça les cartouches dans le barillet.  Les hommes continuèrent de discuter et de compter l’argent.

Au moment où les employés s’apprêtaient à mettre l’argent dans le coffre, Shortis saisit le revolver et tira sur Hugh Wilson à bout portant.  John Loy se précipita vers le téléphone pour appeler un docteur, mais Shortis tira dans sa direction.  Un projectile pénétra dans son cerveau et Loy s’écroula, raide mort.  Quant à lui, Lowe prit l’argent et avec un autre employé nommé Arthur Leboeuf s’enferma dans la voûte.  Shortis leur cria de sortir en disant que Wilson était en train de mourir.  Lowe eut la présence d’esprit de lui répondre d’actionner le bouton de la combinaison pour leur permettre de sortir, ce que fit le dangereux tireur.  Toutefois, l’action eut plutôt l’effet contraire.  Cette fois, la voûte était verrouillée, mettant Lowe et Leboeuf à l’abri.

Pendant ce temps, Wilson avait eu le temps de se traîner plus loin mais Shortis se mit à gratter des allumettes afin de le suivre dans le noir.  Lorsqu’il le retrouva à l’autre bout de l’usine, il lui mit une balle dans la tête.  Il revint ensuite à la voûte, où il alluma un feu pour tenter de forcer Lowe et Leboeuf à sortir.  Vers minuit, le gardien Maxime Leboeuf, le frère d’Arthur, effectua sa ronde de sécurité habituelle.  Ne se doutant de rien, il tomba dans l’embuscade de Shortis, qui l’abattit froidement.  Leboeuf serait mort sur le coup.

Étonnement, Wilson n’était toujours pas mort.  Il se traîna encore, au point de déclencher l’alarme.  Un médecin arriva sur place et donna les premiers soins à Wilson.  Ensuite, armé d’une barre de fer et d’un autre employé, il confronta Shortis, qui accepta finalement de se rendre.  On l’attacha avant de contacter la police.  Lorsqu’un constable le fouilla, il découvrit sur lui une autre arme, celle-là de calibre .22.

À l’époque, on envisagea trois hypothèses pour expliquer cette tuerie.  Il y avait bien sûr le mobile du vol.  En effet, il semblait difficile de parler de coïncidence alors que Shortis avait choisi de se présenter à l’usine durant le seul moment de la semaine où on recevait l’argent pour les salaires.  D’autres se demandèrent s’il n’avait pas voulu se venger indirectement de l’interdiction que Simpson lui avait imposée de ne plus voir Millie Anderson.  Après tout, il sortait de chez elle au soir du drame.

Finalement, le mobile de la folie sembla par la suite prendre le dessus.  Après que la famille Shortis eut été informée du drame, il semble que cette hypothèse fut privilégiée.

Les habitants de Valleyfield étaient prêts à reconnaître que Shortis était quelque peu excentrique, mais certainement pas fou.  On l’avait vu, par exemple, ouvrir le feu sur des ouvriers avec un revolver dans chaque main, comme à la mode des cow-boys.  D’autres ont aussi prétendu que Millie et son jeune frère Jack faisaient partie du complot pour mettre la main sur le magot.  Leur rôle aurait été de fournir un alibi après coup.

L’enquête de coroner permit de déterminer que la seule balle retrouvée dans le corps de Loy provenait de l’arme appartenant à la compagnie, tandis que les trois projectiles retrouvés dans celui de Leboeuf (deux dans la tête et une dans le corps) étaient plutôt compatibles avec l’arme que Shortis avait dissimulée sur lui.  Selon les journalistes, Shortis demeura nonchalant tout au long de cette enquête.

À un journaliste, Shortis confia qu’il n’avait jamais pensé à se sauver après son forfait et qu’il ne réalisait toujours pas ce qui se passait.  « Ça me semble être un horrible cauchemar duquel je ne me réveillerai jamais », confia-t-il.

George Bury, un homme d’affaire ami de la famille Shortis, engagea l’avocat Henri Saint-Pierre pour représenter le jeune homme lors de son enquête préliminaire.  Selon Friedland, Saint-Pierre était probablement le meilleur criminaliste de l’époque dans toute la province de Québec.  Il avait défendu plusieurs criminels et tous avaient évité la pendaison.  Son père avait été un Patriote de 1837 et lui-même avait été un collègue de classe de Louis Riel au Collège de Montréal.  Lors de la Guerre de Sécession (1861-65) il s’était battu pour l’armée nordiste.  Blessé à la bataille de Mine Run, près de Fredericksburg, en Virginie, on l’avait cru mort au point d’organiser ses funérailles au Québec.  Son retour causa toute une surprise.

Saint-Pierre discuta une heure avec Shortis, après quoi le criminaliste confia aux journalistes que son client n’était pas moralement responsable.

Les funérailles des victimes attirèrent quelques milliers de curieux, un événement sans précédent dans l’histoire de Valleyfield.  Lors de l’arrivée de Shortis à son enquête préliminaire, il y eu des rumeurs de lynchage et beaucoup de protestation.  Ces menaces furent si sérieuses que le procureur Macmaster fit transporter le prisonnier en pleine tempête de neige pour qu’il arrive finalement à la prison de Beauharnois à 3h00 de la nuit, à une quinzaine de miles de là.  On le transféra éventuellement à Montréal.  Évidemment, Macmaster était convaincu que Shortis était sain d’esprit et qu’il avait commis ces meurtres dans l’intention de mettre la main sur le magot, tandis que Saint-Pierre était plutôt convaincu que son client n’était pas sain d’esprit et que, par conséquent, il n’était pas responsable de ses actes.

Le 20 avril 1895, la mère de Shortis débarquait dans la province et on lui permit de visiter son fils durant une heure.  Selon le Montreal Star, c’était la première fois que Shortis manifestait des sentiments normaux.  Au début de mai, il tomba malade et les autorités permirent à sa mère de rester à son chevet durant une nuit particulièrement critique.  Pendant ce temps, la défense tentait d’obtenir un changement de venue, croyant que leur client ne pourrait avoir un procès équitable à Beauharnois et que sa sécurité était compromise.  Les audiences pour cette motion eurent lieu le 7 juin.  Selon le nouveau Code criminel, entré en vigueur le 1er juillet 1893, le changement de venue était à la discrétion du juge. La requête fut refusée, confirmant que le procès se déroulerait bien à Beauharnois.  En 1986, l’auteur Friedland était d’avis qu’on aurait maintenant accepté ce changement de district mais il faut admettre juger le passé d’après une vision contemporaine est une entreprise complexe, surtout lorsqu’il s’agit d’une question d’appréciation comme celle d’un changement de venue.

En revanche, la défense demanda que Shortis soit examiné par des aliénistes et qu’une commission rogatoire soit envoyée en Irlande pour interroger ses proches et amis. Au cours des six semaines suivantes, le Dr Anglin lui rendit visite régulièrement en prison afin de l’évaluer.  Il en vint à la conclusion que l’accusé n’était pas sain d’esprit.  D’autre part, il n’existe aucune preuve que la Couronne ait fait examiner Shortis par des psychiatres.  Toutefois, le juge permit à la défense d’organiser à ses frais une commission rogatoire.  Le tout s’est fait avec l’accord du Dr Anglin, qui était d’avis que pour mieux évaluer l’accusé il fallait nécessairement connaître son passé.

Le procureur Macmaster s’est opposé à cette commission, soulignant que les amis de Shortis feraient tout en leur pouvoir pour lui sauver la vie et que cette enquête outre-mer ne serait pas impartiale.  Lorsque la commission fut autorisée, Macmaster insista pour faire le voyage afin de contre-interroger lui-même les témoins et de minimiser les effets.  On lui accorda un budget de 500$, plus 50$ par jour.

Durant la traversée, la mère de Shortis lui préparait tous ses repas.  En Irlande, les audiences débutèrent le 18 juillet.  On entendit 60 témoins en cinq jours.  À son retour au Québec, Me Greenshields, l’un des avocats de la défense, affirma que la preuve récoltée permettait d’établir que Shortis avait fait preuve de cruauté envers les animaux, qu’il avait déjà poignardé l’un des chiens de son père, qu’il riait et hurlait sans raison comme un véritable maniaque.  De plus, il avait ouvert le feu sur un chat attaché simplement pour savoir combien de projectiles il lui faudrait pour le faire mourir.  Selon un témoin, il avait aussi tiré sur une jeune fille, la balle effleurant son bras.  Tous ces faits étaient apparemment inconnus de ses parents, ce qui poussa certaines personnes à croire que l’équipe de la défense les avait fabriqués pour sauver la peau à leur client.

Le 22 septembre 1895, les parents de Shortis débarquaient à Montréal.  Le père, Francis Shortis, remercia les journaux anglophones d’avoir bien traité l’affaire, mais il blâma les journaux francophones puisque ceux-ci y voyaient une inégalité entre anglais et français.  Le procès débuta à Beauharnois le 1er octobre 1895.  La Northwestern Telegraph Company installa 17 miles de ligne supplémentaire pour mieux desservir les reporters.  Selon le Herald, il s’agirait du plus grand débat en cour criminel que la province ait connue jusque-là.  Le procès fut présidé par le juge Michel Mathieu, nommé juge en 1881 par John A. MacDonald.

En fait, on assista au plus long procès que le Canada avait vu jusque-là puisqu’il s’étendit sur 29 jours.  À son arrivée par le train, Shortis était menotté mais fumait sans cesse la cigarette.  Les procureurs Donald Macmaster et Charles Laurendeau représentaient le Couronne, tandis que la défense était assurée par Mes Greenshields et Foster.  Me Saint-Pierre se trouvait toujours à Montréal pour tenter de dénicher des éléments en faveur du plaidoyer de folie.

Shortis entra dans le prétoire d’un air désinvolte, au point de demander à Macmaster comment il allait.  Après qu’il eut plaidé non coupable, Greenshields annonça le plaidoyer d’aliénation mentale.  On sélectionna ensuite un jury mixte, c’est-à-dire moitié anglophone et moitié francophone.  Durant une heure, Macmaster livra au jury la façon dont il entendait présenter la cause, soulignant qu’un verdict d’aliénation ne garantissait pas la prison à vie.  Ensuite, Laurendeau présenta une allocution similaire en français.

John Lowe vint témoigner à l’effet que Shortis était parfaitement au courant pour la livraison d’argent.  Dans l’audience, plusieurs jeunes femmes en admiration pour l’accusé cherchaient à obtenir une place de choix, ce qui fit dire au Herald que si les femmes devaient être admises comme jurées l’accusé serait automatiquement acquitté.  Dans une autre cause contemporaine à celle de Shortis, l’affaire Demers, le juge Wurtele avait choisi d’expulser toutes les femmes du prétoire.

Après le témoignage de Hugh Wilson, blessé lors de la fusillade, la défense présenta le contenu de sa Commission rogatoire qui comptait 575 pages pour 48 témoins.  Ainsi, on apprit que le grand-père et un oncle de l’accusé avaient été internés.  D’autres racontèrent la maltraitance dont il avait fait preuve envers les animaux, sa tendance à la pyromanie et aussi à tirer sur des gens.

On entendit ensuite des témoins québécois, qui allèrent dans le même sens en décrivant le comportement excentrique de l’accusé.  Finalement, Millie Anderson fut appelée à la barre.  Elle n’aurait regardé l’accusé qu’une seule fois, c’est-à-dire au moment de l’identifier, alors que Shortis ne posa jamais les yeux sur elle.  Le jour du crime, dira-t-elle, il se sentait surveillé et  avait continuellement mal à la tête.  Shortis ne lui aurait jamais fait de proposition indécente et encore moins de promesse de mariage.  Au moment du drame, elle prétendit être sur le point de rompre avec lui parce qu’il devenait de plus en plus fou.  Au lendemain de sa comparution à la barre des témoins, Millie aurait démontré sa frustration à l’effet qu’il n’y ait pas une seule photo d’elle dans les journaux, puisqu’elle s’était donné beaucoup de mal pour se faire belle.

Appelé à son tour comme témoin, le père de l’accusé dira que son fils n’avait pas parlé avant l’âge de 4 ans et qu’il souffrait de violents maux de tête.  Le dernier témoin de fait fut Mary Shortis, la mère de l’accusé.  Selon elle, son fils avait reçu une roche sur la tête au cours de sa jeunesse et il serait devenu violent entre l’âge de 12 et 15 ans.

Quatre psychiatres témoignèrent pour la défense à titre d’experts, tandis que trois autres aidaient la Couronne en prenant uniquement des notes pour aider Macmaster lors de ses contre-interrogatoires. Dans les années 1890, les psychiatres croyaient beaucoup en l’hérédité.  Pour Shortis, les experts de la défense décrivirent son comportement comme une « folie morale », terme courant dans le domaine à cette époque.  Friedland fait remarquer que c’est seulement à partir de 1896 que le concept de schizophrénie est apparu et que Freud a parlé de psychanalyse.

L’un des psychiatres, R. M. Bucke, décrit par Friedland comme excentrique, croyait en la conscience cosmique, convaincu que des personnes comme le Christ et le poète Walt Whitman l’avaient atteint et qu’un jour tout le monde accèderait à ce niveau de conscience.  Il pensait aussi que le recueil de poèmes Leaves of grass de Whitman deviendrait la nouvelle Bible pour les prochains millénaires.  Toutefois, dans une lettre à sa fille, Bucke mentionne que M. Shortis aurait dépensé entre 30 000$ et 50 000$ pour « sauver » son fils.  Après avoir rencontré l’accusé à trois reprises, Bucke était d’avis qu’il était irrécupérable et décrivit son geste comme impulsif.  Me Macmaster le prit au piège en lui parlant de préméditation, ce qui allait à l’encontre de l’impulsivité.

Le Code criminel de 1892[1], le premier dont s’est doté le Canada, permettait à un accusé de témoigner pour sa défense, ce qui n’était pas permis auparavant.  Shortis n’a cependant pas fait ce choix.  La Couronne présenta donc une contre-preuve qui débuta avec le témoignage de Louis Simpson.  Celui-ci parla de l’incompétence de Shortis au travail, mais aussi de sa conviction selon laquelle Shortis était complice avec Millie et Jack Anderson.  D’après lui, si Shortis n’avait pas été arrêté à l’usine il serait retourné auprès de ses amis avec l’argent et ceux-ci lui auraient fournis un alibi.  En terminant son témoignage, Simpson offrit de serrer la main à Shortis, mais ce dernier refusa.

Deux médecins témoignèrent pour la Couronne mais pas en tant qu’experts.  Vers la fin du procès, la Couronne dut avouer qu’elle avait envoyé le Dr Georges Villeneuve pour examiner l’accusé mais que ce dernier l’avait renvoyé après quelques questions.  Macmaster expliqua cependant que la Couronne n’était pas intéressé à faire une expertise psychiatrique de l’accusé.

Au total, 133 témoins furent entendus en 22 jours d’audiences.  Après la plaidoirie de Greenshields en anglais ce fut celle de Saint-Pierre en français.  On a souvent souligné la longueur exceptionnelle de sa plaidoirie, qui s’échelonna sur trois jours, mais Friedland fait remarquer que l’avocat a été interrompu plusieurs fois en raison de problèmes de santé parmi les jurés.

En s’adressant aux jurés, Me Donald Macmaster leur parla de l’inutilité pour la Couronne d’appeler des experts aliénistes car elle ne croyait pas en la folie de l’accusé.  Selon lui, le comportement de Millie et Jack Anderson demeurait suspect.

Le 3 novembre 1895, le jury déclara l’accusé coupable.  Millie Anderson prenait son déjeuner à l’Hotel Kelley de Beauharnois lorsqu’on lui apprit la nouvelle.  Elle se serait précipitée vers la sortie, en larmes.  En après-midi, ce fut au tour de la mère de Shortis de recevoir le verdict.  Elle s’est littéralement effondrée.

Lorsque le juge demanda au condamné s’il avait quelque chose à déclarer, Valentine Shortis répondit seulement : « No, thank you! ».  Le juge fixa alors son exécution au 3 janvier 1896.  On raconte que Shortis aurait quitté le prétoire avec le sourire aux lèvres.

Le père de Shortis retourna en Irlande afin de récolter des pétitions pour la commutation de peine de son fils, tandis que sa mère resta au pays pour multiplier les efforts.  Le 31 décembre 1895 à 22h30, la nouvelle tomba : la commutation de peine était acceptée.  Shortis éviterait donc la pendaison.

On a tendance à voir l’affaire Shortis comme la première cause où le plaidoyer d’aliénation mentale a été accepté.  Pourtant, seul le contraire semble vrai.  En fait, le procès a plutôt conclu au meurtre prémédité.  Le jury a rejeté la théorie de la défense.  Quant à la commutation de peine, qui a été décidé des semaines après le procès par des politiciens, il faudrait savoir quels ont été les arguments qui ont pesé le plus dans la balance.  N’oublions pas que plusieurs condamnés avaient vu leur peine de mort être commuée en emprisonnement à vie sans même avoir plaidé la folie.

Après avoir purgé quelques années au pénitencier St-Vincent-de-Paul, Shortis fut transféré à Kingston, puis à Guelph, en Ontario.  Il fit même un séjour à la Ferme Industrielle de Burwash.  Il retrouva sa liberté le 3 avril 1937.  Après plus de 40 ans de prison, Shortis alla vivre à Toronto, où il se mit à marcher plusieurs kilomètres par jour afin de se familiariser avec sa nouvelle époque.  Le 30 avril 1941, il entra dans une pharmacie sur Bloor Street.  Il se plaignit à l’effet qu’il se sentait devenir malade.  Le pharmacien lui donna un médicament pour le soulager mais le célèbre tueur mourut dans l’heure qui suivit.  L’enquête du coroner conclut à une attaque cardiaque.

Est-ce qu’une contre-expertise psychiatrique faite par la Couronne aurait bloqué la possibilité d’une commutation de peine?  Est-ce que le mobile du crime était le vol?  Shortis avait-il comploté avec Millie et Jack Anderson?

Je ne pense pas qu’on puisse voir cette affaire comme une première victoire de la défense en matière d’aliénation mentale, mais ce fut certainement la première fois que l’idée de non responsabilité criminelle faisait autant de chemin dans un procès québécois, voire canadien.


Bibliographie :

Friedland, Martin L.  The case of Valentine Shortis, a True Story of Crime and Politics in Canada.  University of Toronto Press, Toronto, 1986, 1995, 2001, 324 p.


[1] Accepté en 1892, ce premier Code criminel entrerait en vigueur seulement le 1er juillet 1893.

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Une association qui se termine dans le sang

Le photographe J.-N. Laprès

En affaires, il arrive que des succès franchissent les époques.  Leur nom ou leurs produits parviennent à se transmettre à travers les générations.  Mais le nom du studio de photographie Laprès & Lavergne ne soulève certainement aucun souvenir en vous.  Pourtant, on leur doit des clichés légendaires comme celui d’Honoré Mercier ou du poète Émile Nelligan.  Sans doute maintenant écarquillez-vous les yeux en disant « mais, oui! ».  C’est ce studio qui a croqué sur le vif des personnages célèbres de notre histoire, allant jusqu’à s’infiltrer dans l’enceinte d’une prison pour tirer un plan lors d’une condamnation à mort, celle de Tom Nulty, le 20 mai 1898.  Les photographes qui défient les interdits pour obtenir de bons clichés ne datent donc pas d’aujourd’hui ni des journaux à sensation comme le défunt Allô Police.

En son temps, comme en fait foi plusieurs articles de journaux, le nom de J.-Napoléon Laprès était devenu synonyme de succès.  On le qualifiait même d’artiste photographe.  En 1902, il partageait déjà un studio au 360 rue St-Denis avec un certain Jules Lavergne.  Cette année-là, La Patrie écrivait à leur sujet que les deux associés méritaient leur renommée en raison de « leur exquise urbanité et à leur grand sens artistique ».

Nelligan
Ce cliché du poète Émile Nelligan, réalisé par J.-N. Laprès, compte parmi ses plus célèbres photos.

Des années plus tard, cependant, leur association prit fin dans des circonstances qui restent, plus d’un siècle plus tard, bien loin d’être éclaircies.  Rien ne prédisait cette rupture, semble-t-il, et encore moins la fin sanglante de cet échec.

Qu’est-ce qui aurait conduit à ce drame?  Selon Daniel Laprès, un descendant de la famille de l’assassin, son ancêtre n’acceptait pas que son ancien partenaire utilise toujours son nom sur l’affiche du studio.  Après tout, le nom de Laprès dans cette association d’affaires était sans doute plus « vendeur » que celui de Lavergne.  C’est d’ailleurs ce que confirme un article publié dans La Patrie au lendemain de la fusillade[1].

Qui fut le gros méchant dans cette affaire?  En faut-il réellement un?

Le 30 septembre 1914, Jules Lavergne se trouvait dans les bureaux du célèbre studio montréalais, au 360 rue St-Denis, en compagnie de son fils René, 20 ans, ainsi que de quelques employés.  D’après un article publié dans La Patrie au lendemain du drame, on arrive à dresser un premier portrait de la situation.  Il était à peu près 15h00 lorsqu’Armand Labelle, un employé du studio, prit un appel téléphonique.  Au bout du fil, quelqu’un lui demanda de faire le message à Jules Lavergne de rester au commerce jusqu’à 17h00 puisqu’une femme souhaitait apparemment l’y rencontrer.

À l’heure prévue, ce n’est cependant pas une quelconque cliente qui se présenta à l’atelier, mais J.-N. Laprès lui-même.  Selon un autre employé du nom d’Émile Fortier, Laprès aurait alors dit : « enlevez mon nom de l’enseigne de votre établissement ».  Lavergne répliqua qu’il avait payé 4 000$ pour avoir le droit de continuer d’utiliser le nom de son ancien partenaire.  Lavergne aurait même ajouté : « vous n’avez rien à faire ici.  Ne m’importunez pas. »

Toujours selon cette même source, Laprès aurait alors offert de racheter son nom, mais Lavergne refusa en spécifiant qu’il n’avait pas l’intention de vendre son atelier.  C’est à ce moment que Laprès aurait lancé sa phrase assassine : « dans ce cas, vous ne vivrez pas assez longtemps pour en jouir ».  Au même instant, Laprès sortit deux armes de poings de ses poches, ouvrant le feu sur René Lavergne et Fortier.  Fortier ne fut cependant pas touché, tandis que le jeune homme de 20 ans s’effondra en disant : « je suis blessé à mort ».

René Lavergne, l’une des deux victimes de Laprès.

Pendant ce temps, Jules Lavergne tentait de se réfugier dans la chambre noire et un combat au corps à corps s’ensuivit.  Lavergne aurait réussi à le désarmer de l’un de ses revolvers, mais deux balles finirent par s’engouffrer sous sa peau.  Il se traîna avant d’aller mourir sur le balcon arrière du studio.  « Quelques secondes après une dernière détonation était entendu et M. Laprès était blessé d’une balle qui lui traversait les chairs de la poitrine et se logeait sous son aisselle gauche », pouvait-on lire dans La Patrie.  Avait-il planifié de s’enlever la vie après avoir assouvi sa vengeance?

À l’arrivée d’un constable, René Lavergne aurait dit en désignant l’ancien associé de son père : « voici l’homme qui nous a tirés mon père et moi ».

René Lavergne fut opéré le 7 octobre par le Dr Bazin, assisté du Dr Wilfrid Derome, qui venait tout juste de fonder son laboratoire de médecine légale à Montréal.  Après l’intervention, René obtint son congé de l’hôpital.  On le retourna chez sa mère, au 223 rue Durocher à Montréal, pour lui permettre de se reposer.  Malheureusement, sa blessure s’infecta et il s’éteignit le 23 octobre.  La Patrie ne manqua pas de souligner qu’il était fils unique.  De plus, le crime de Laprès se transformait maintenant en double meurtre.

Le 24 octobre 1914, le surintendant de l’Hôpital général de Montréal, le Dr Bourne, écrivait au coroner Biron pour l’informer, en anglais, que « René Lavergne, 222 Durocher St., a été admis à l’hôpital dans la soirée du 30 septembre 1914 ».  Il portait une plaie d’entrée près de sa clavicule gauche mais aucune plaie de sortie.  Le projectile fut retrouvé dans la colonne vertébrale, celle-ci ayant été sectionné.  Si René avait survécu, il n’aurait jamais retrouvé l’usage de ses jambes.  Une parcelle de l’os fut également retirée.

L’autopsie permit de décrire la victime comme un homme de 5 pieds et 8 pouces, en plus d’établir que la cause de la mort était la pneumonie.  Le coroner Biron procéda ensuite à son enquête.  Parmi les premiers témoins entendus, on retrouva les docteurs Derome et MacTaggart, les deux médecins légistes les plus en vogue pour l’époque dans la région de Montréal.  Ceux-ci déposèrent leur rapport d’autopsie.

Jules Lavergne. Son association avec le photographe Laprès se termine dramatiquement.

Henri Leblanc viendra témoigner à l’effet qu’il avait trouvé un revolver sous les mains du père Lavergne.  En pénétrant dans le studio, il avait vu le père Lavergne et son fils gisant par terre.  « J’ai trouvé un revolver presqu’en dessous des mains de Lavergne père », dira-t-il selon le peu de détails rapportés dans le document qui nous reste aujourd’hui de l’enquête du coroner.  Plus tard, Leblanc avait aussi retrouvé sur le plancher des morceaux de la crosse du revolver et un projectile « écrasé » qui se trouvait près de l’entrée de la chambre noire.  Leblanc remit au coroner deux douilles (étuis) et trois cartouches.

Le fils Lavergne aurait eu la force de redresser sa tête pour dire à Leblanc : « C’est Laprès qui nous a tiré ».  Sur ces paroles, Laprès serait sorti d’une pièce et Leblanc avait trouvé le courage de procéder à son arrestation.  Du revolver de Laprès, il remit au coroner quatre douilles et une cartouche.  « Laprès m’a dit qu’il s’était défendu », ajouta Leblanc.

Armand Labelle, du 1207 St-André, affirma ne jamais avoir vu de revolver dans l’atelier de Lavergne.  Vers 17h10, Lavergne aurait été demandé au téléphone et on a alors dit qu’une certaine Mme Desbois viendrait.  Est-ce à dire que Laprès avait poussé l’audace de tendre une pièce en utilisant un nom fictif?  Un témoin viendra d’ailleurs expliquer que Lavergne aurait dit : « il me semble que c’est Laprès qui a téléphoné ».  Voilà qui appuie cette thèse de guet-apens.

Quoiqu’il en soit, Labelle rapporta ensuite l’échange suivant entre les deux anciens associés :

  • Combien vendez-vous votre atelier?, aurait demandé Laprès.
  • Laissez-moi, répliqua Lavergne. Je ne veux pas avoir affaire avec vous.

C’est ensuite que Lavergne lui aurait demandé de quitter les lieux, mais on connait la suite.  Mais un autre témoin rapporta que le fils Lavergne aurait aussi répondu que « c’est mon héritage, l’atelier je le garde ».  C’est alors que Laprès aurait plongé une main dans sa poche pour sortir un revolver qu’il pointa d’abord sur le fils.  Ce dernier est tombé rapidement.  Lavergne père a alors crié : « sauvons-nous, il va tous nous tuer ».

Le 11 mars 1915, La Patrie annonça à ses lecteurs que le procès de Laprès n’aurait pas lieu avant le prochain terme des assises.  Me Charles A. Wilson, qui défendait Laprès, avait déjà annoncé ses couleurs en disant qu’il avait l’intention de plaider l’aliénation mentale.  Il semble ne jamais avoir eu de procès ou avoir plutôt gagné sa cause en étant déclaré aliéné.  Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) ne gardent aucune trace d’un procès aux assises criminelles, ce qui signifie qu’il n’y ait pas eu de procès, qu’il n’ait pas été conservé ou alors qu’il ait été déclaré aliéné et que le dossier ait été transféré dans le domaine privé des documents médicaux.

[1] La Patrie, 1er octobre 1914.

Le massacre de la rue Laurier

351 rue Laurier (2)
La maison habitée par la famille Day en 1929 existe toujours. (photo: EV 2015)

Vers 3h40 au matin du 16 décembre 1929, le policier Alexandre Charest effectuait sa ronde habituelle lorsqu’il tomba sur un homme à l’intersection de la rue Alexandre[i] et Hart, à Trois-Rivières. En ouvrant le col de son manteau, celui-ci dévoila une gorge ensanglantée, tranchée. Croyant que ce citoyen venait d’être victime d’une violente bagarre, Charest le conduisit d’urgence au poste de police.

Là-bas, l’inconnu fit comprendre aux policiers son souhait d’écrire. On lui tendit un crayon et le couvercle d’une boîte de carton sur laquelle il griffonna «  I murdered my family (j’ai tué ma famille) ». Et il ajouta son adresse : 13 rue Laurier.

Tandis que le blessé était conduit à l’hôpital Normand et Cross, rue Laviolette, le chef de police Jules Vachon choisit deux policiers, Ross et Desaulniers, pour se rendre immédiatement sur la rue Laurier. Au rez-de-chaussée de la résidence, les trois hommes découvrirent le cadavre d’un jeune garçon, à moitié étendu sur un sofa. Il leur fallu ensuite enjamber une flaque de sang pour pouvoir grimper l’escalier.

À l’étage, l’horreur s’offrit à leurs yeux. Une femme d’environ 40 ans et six autres jeunes enfants, tous des garçons, gisaient dans différents lits. Malgré des éclaboussures de sang qui hantaient toutes les pièces, Jules Vachon, qui jouissait de son expérience dans affaire Lavallée, survenue trois ans plus tôt, constata que toutes les victimes avaient été tuées de la même façon. Elles portaient d’énormes plaies à la gorge. Pour certains, leur tête ne tenait plus que par quelques lambeaux de chair.

Vachon remarqua également des traces de sang près des interrupteurs électriques de chacune des pièces, comme si l’assassin avait pris le temps d’allumer et d’éteindre les lumières avant et après son passage dans chacune des pièces. La position des cadavres indiquait également que personne ne s’étaient éveillés. On ne nota aucun signe de défense.

Le malheureux à la gorge tranchée fut rapidement identifié comme étant Andrew Day, un ouvrier de 39 ans employé à la St-Lawrence Paper[ii]. Parmi les victimes, on comptait sa femme, Agatha Coughlin Day, et leurs 7 enfants: Jimmy, 13 ans; Billy, 8 ans; Freddy, 7 ans; Andrew, 6 ans; Daniel; Emmett 3 ans; et Peter.

Andrew Day - La Patrie 18 mars 1930
Andrew Day a massacré sa famille en décembre 1929 avant de tenter de s’enlever la vie en se tranchant la gorge. On constate d’ailleurs sur cette photo le pansement qu’il porte autour de sa plaie.

Le Nouvelliste révéla que les murs, les rideaux, et la table de la cuisine étaient maculés de sang. C’est d’ailleurs dans cette pièce que Vachon récupéra de précieuses pièces à conviction : une hache et un rasoir maculés de sang. Après l’octuple meurtre, il semble que Day ait utilisé le rasoir pour tenter de suicider en s’ouvrant la gorge. D’ailleurs, on craignait tellement pour sa vie que l’abbé Antonin Milot, vicaire à la cathédrale, accourut à son chevet pour lui donner l’extrême onction.

Devant un crime aussi violent, on se questionna rapidement sur le mobile. Des voisins parlaient déjà de Day comme d’un homme paisible et attentionné envers ses enfants. Selon le journal montréalais La Patrie cette boucherie pouvait s’expliquer par le fait que « Day avait perdu toutes ses économies à la Bourse et qu’il n’avait plus dormi depuis six ou sept jours. Il était employé par une compagnie de pulpe et de papier et gagnait environ dix dollars par jour »[iii].

L’immeuble de brique à deux étages habité par la famille Day appartenait à Cyriac Dupont, un marchand qui résidait dans la maison voisine, au 15 rue Laurier. En dépit d’un sommeil léger, Dupont dira n’avoir rien entendu la nuit de la tuerie.

Le Dr Adélard Tétreault, qui agissait à titre de coroner, demanda à ce qu’on dresse un périmètre de sécurité pour protéger la scène de crime. Les policiers eurent d’ailleurs du mal à retenir les curieux. Malgré ces précautions, il semble qu’au moins un journaliste ait eu accès à l’intérieur de la maison puisqu’on pouvait lire dans Le Nouvelliste : « on entre sur une salle double, divisée par une porte d’arche. Au fond sur une divanette [sofa] était étendue la première victime. C’est l’aîné des enfants, Jimmy. Il a la jambe gauche à terre et ses couvertures de lit sont repoussées au pied. Sa figure est enveloppée d’un masque de sang coagulé. Le cou est tranché presque complètement : il est presque décapité. Le sang a coulé par terre où il forme une marre épaisse ».

Et pour ajouter à l’incroyable tristesse du drame, les cadeaux de Noël destinés aux enfants gisaient toujours sous le sapin.

Après que le vicaire de la paroisse St-Philippe, l’abbé Charles-Édouard Bourgeois, eut administré les derniers sacrements aux huit victimes, le Dr Rosario Fontaine arriva sur place en compagnie des détectives Louis Jargaille, Hector Dorais et Édouard Lorrain de la Sûreté provinciale. Ceux-ci procédèrent à des expertises, tandis que Fontaine pratiquait les autopsies sur place. On photographia les lieux avant de déplacer les corps et de relever les empreintes digitales.

Le soir même, à 23h15, l’enquête du coroner Tétreault débuta. Déjà, Day était représenté par Me Jean-Marie Bureau[iv]. Devant le refus de Cyriac Dupont d’aller identifier les corps, la police demanda à Donat Duchesneau, un machiniste de la St-Lawrence Paper qui habitait juste en face. Celui-ci entra sur la scène de crime et identifia les victimes, une à une.

Devant le coroner, le Dr Fontaine « expliqua que dans la plupart des cas la mort avait dû être à peu près instantanée, il y eut presque chez chacune des victimes, fracture de la colonne vertébrale. L’instrument qui servit au crime était à la fois coupante et écrasante. Ce ne pouvait être un rasoir »[v]. Le médecin légiste se montra d’une précision quasi insupportable lorsqu’il détailla l’état du corps du jeune Billy, 8 ans, qui portait « une plaie à la joue droite et à la bouche, avec fracture de la mâchoire inférieure. Une blessure transversale au cou, faite avec deux coups de hache; section incomplète de la colonne vertébrale et section complète de la trachée »[vi].

Le 17 décembre, alors que les médecins annonçaient que Day survivrait à ses blessures, la police apprenait que le frère du présumé assassin, Thomas Day[vii], venait de quitter Milltown au Nouveau-Brunswick en compagnie de Frank Coughlin, frère d’Agatha. Les deux hommes auraient la pénible tâche de prendre les dispositions nécessaires pour les funérailles. Quant à elles, les rumeurs concernant les troubles mentaux de Day circulaient déjà.

C’est en compagnie du chef Vachon que Jargaille et Dorais rencontrèrent le suspect qui dira, après leur départ : « ils m’ont questionné, mais je ne suis pas obligé de parler, ils me l’ont dit eux-mêmes. Leur ouvrage est de chercher, ils sont payés pour ça. Qu’ils cherchent! »[viii].

Les funérailles d’Agatha Coughlin Day et de ses sept fils se déroulèrent le 18 décembre à l’église St-Philippe. Les huit dépouilles reposaient dans six cercueils. Dans l’assistance, on reconnut Me Jean-Marie Bureau, les détectives Jargaille et Dorais, ainsi que Cyriac Dupont, le propriétaire de la maison maudite, accompagné de son fils Hervé. L’abbé Charles-Édouard Bourgeois chanta la levée du corps avant que le curé de la paroisse St-Patrice, l’abbé Hervé Trudel[ix], ne célèbre l’office.

Charles-Édouard Bouregois 2
L’abbé Charles-Édouard Bourgeois.

À la fin de la cérémonie, lorsqu’on ouvrit les grandes portes de l’église, un vent violent s’engouffra à l’intérieur. Ce fut ensuite en pleine tempête de neige que le cortège se transporta jusqu’au cimetière St-Louis. La température se montra si exécrable qu’il « fallut faire ouvrir le chemin, par un des gros chasse-neige de la cité qui précédait les corbillards. Les cercueils furent placés sur un traîneau tiré par un cheval puis le cortège se rendit à travers une bourrasque d’une violence extraordinaire, au lieu de la sépulture, située [sic] à une certaine distance de la route »[x].

À la reprise de l’enquête du coroner, le 27 décembre, on apprit que Day aurait confié au Dr C. E. Cross « why they don’t hang me? » (pourquoi ne me pendent-ils pas?). Sur les conseils de son avocat, Day garda le silence devant le coroner. Il refusa même de prêter serment. La seule chose qu’il accepta de dévoiler fut son âge : 39 ans.

Le 10 janvier 1930, on déposa officiellement contre lui des accusations pour le meurtre de sa femme, de ses sept enfants, mais aussi pour celui qu’on retrouve dans le dossier judiciaire sous le nom de « Anonyme » Day, le bébé à naître dont Mme Day était enceinte. L’autopsie du Dr Fontaine avait permis de découvrir ce détail important qui, d’une certaine façon, portait le nombre des victimes à neuf.

L’enquête préliminaire s’ouvrit devant le juge François-Xavier Lacoursière. Me Maurice Fortier fut assermenté comme interprète, alors qu’à la poursuite on retrouvait Me Philippe Bigué. Ce dernier avait de l’expérience puisqu’il avait fait son apprentissage en 1906 au cours de l’affaire Sclater et avait réussi à faire pendre le vieil Alexandre Lavallée en 1927.

Les transcriptions de cette enquête préliminaire représentent aujourd’hui à peu près tout ce qui reste du dossier judiciaire. Après qu’on eut déposé en preuve sous la cote P-3 le carton sur lequel Day avait confessé son crime par écrit, on entendit le sergent Roméo Ross, 40 ans, qui avait découvert la scène en compagnie de son chef. Mais c’est sans doute le constable Ernest Jacob[xi], 36 ans, qui eut l’explication la plus imagée :

  • Qu’avez-vous vu?, l’interrogea Me Philippe Bigué.
  • J’ai rentré par la porte d’en arrière. J’ai rencontré en avant le petit garçon couché, la gorge tranchée. J’ai monté l’escalier et j’ai vu des gorges tranchées.

Le procès, dont les notes ont malheureusement disparues, s’ouvrit le 13 mars 1930 au palais de justice de Trois-Rivières devant le juge Aimé Marchand. Quant aux avocats, il s’agissait des mêmes, Me Bigué pour la Couronne et Me Bureau pour la défense. Ceux-ci s’entendirent sur un jury francophone[xii]. L’accusé apparut les yeux cernés, visiblement épuisé, peut-être même dépressif. Le Nouvelliste rapporta qu’une foule composée de « plusieurs centaines de curieux » s’assembla entre la prison et le palais de justice pour tenter d’apercevoir l’accusé, qui portait pour l’occasion un complet bleu à fine rayure pâle. La cicatrice à sa gorge étant toujours visible, il demeura debout tout au long de la matinée. Mais en début d’après-midi son avocat demanda la permission au juge pour que son client puisse s’asseoir. En dépit de la gravité inouïe de son crime, ce dernier n’était pas complètement abandonné par sa famille puisque son frère Thomas Day prenait place au côté de Me Bureau.

La preuve de la Couronne fut percutante. Puis vint celle de la défense, qui appela d’abord Sévère Rivard, un marchand d’instruments de musique de 52 ans qui dira que Day lui avait acheté comptant un piano pour sa femme. On démontra également ses pertes financières par ses relevés de compte. Afin de plaider la folie, Me Bureau appela plusieurs collègues et anciens collègues de l’accusé. Il en ressortit principalement que dans les usines à papier où il avait travaillé, Andrew Day entretenait un comportement étrange. Un jour, sans raison apparente, il frappa un collègue au visage. Il se serait aussi adonné à des gestes obscènes qui ne furent malheureusement pas décrit en détails par les journaux.

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En décembre 2014 s’entama la démolition de l’église St-Philippe, où s’étaient déroulées les funérailles des huit victimes du massacre de 1929. (photo: EV 2014)

D’autre part, il apparut également que Day était tellement attentionné envers ses enfants qu’il ne pouvait pratiquement rien leur refuser, sans oublier qu’on le voyait s’occuper beaucoup du ménage à la maison. Bref, les jurés eurent certainement l’impression que l’homme avait deux personnalités.

Au grand désarroi du procureur de la Couronne, Me Bureau réussit un tour de force remarquable en convainquant les jurés de déclarer son client aliéné mental avant même la fin du procès. Devant les explications peu détaillés des quotidiens, il nous est malheureusement impossible de comprendre ce verdict en détail. On ignore même si la plus récente grossesse d’Agatha avait pu être l’élément déclencheur de cette folie meurtrière. La disparition ou la destruction du dossier représente une perte pour notre patrimoine judiciaire. Peut-être aurions-nous pu nous permettre une meilleure incursion dans la tête de celui qui demeure l’auteur du pire familicide au Canada.

Après cette décision, Andrew Day prit le chemin des asiles québécois, un milieu considéré privé. Au moment d’écrire ces lignes, son dossier demeure confidentiel. On ne saura donc jamais ce qu’il est advenu par la suite.

La démolition de l’église St-Philippe débuta le 1er décembre 2014. Le 16 décembre, le jour même du 85ème anniversaire de la triste tuerie, j’accordais une entrevue télévisée au journaliste Pierre Marceau de Radio-Canada devant l’église[1]. Ce jour-là, on était à retirer les clochers. En mars 2015, il n’en restait pratiquement plus aucune trace.

En janvier 2015, grâce à une recherche en deux étapes – je tairai cependant mes démarches – j’arrivais à identifier la maison que les Day habitaient au moment du drame. Elle existe toujours mais ne porte plus le numéro civique de 1929. Selon une employée de la ville, ces chiffres auraient été modifiés en 1933 pour une raison inconnue.

En 1955, Arthur Koestler écrivait à propos du système pénal britannique que « dans les cinquante premières années de notre siècle, près de 20,000 personnes furent jugées pour des délits de tous ordres autres que le meurtre. Parmi elles, 29 en tout furent jugées « coupables mais démentes », c’est-à-dire 0,15%. Pendant le même demi-siècle, 4,077 personnes furent jugées pour meurtre. Parmi elles, 1,013 furent relaxées ou acquittées. Des 3,064 accusés de meurtre qui restent, 1,241 furent jugés « coupables mais déments », soit au cours de l’instruction, soit devant le tribunal, ce qui fait un total d’environ 40% ».

Notre échantillonnage mauricien n’est évidemment pas suffisant pour se comparer à cette statistique susceptible d’éveiller certaines idées philosophiques, mais ces chiffres faisaient dire à Koestler que la démence représentait un moyen de défense beaucoup plus courant dans les causes de meurtres. Est-ce à dire que la folie se manifeste seulement chez les assassins?

On pourrait être tenté de croire que le niveau de violence d’un crime est représentatif de la folie de celui ou de celle qui le commet. C’est un réflexe naturel que nous avons devant des crimes aussi odieux, mais est-ce que la folie explique tout?

Le massacre commis sur la rue Laurier reste, encore aujourd’hui, le pire familicide survenu de l’histoire criminelle du Canada. Nous avons bien connu quelques cas, comme celui de Nathaniel Dubois en 1890 qui, dans le comté de Portneuf, a tué sa femme, sa belle-mère et ses deux enfants à coups de hache. Le juge de l’époque a refusé d’accorder la moindre importance à la théorie de l’aliénation mentale, et Dubois fut pendu à la prison de Québec.

En novembre 1897, c’est aussi avec une hache que Thomas Nulty éliminait sauvagement son frère et ses trois sœurs. Mais rien de tout cela n’est comparable au familicide commis sur la rue Laurier. En fait, il faut se tourner vers nos voisins américains pour retrouver un cas impliquant autant de victimes face à une même arme. Autre similitude : les victimes furent toutes assassinées durant leur sommeil.

Le dimanche 9 juin 1912, J. B. Moore, sa femme Sarah Montgomery Moore et leurs quatre enfants – Herman, 11 ans; Katherine, 9 ans; Boyde, 7 ans; et Paul, 5 ans – se rendirent à l’église presbytérienne de Villisca, en Iowa. Katherine y rencontra ses amies Lena et Ina Stillinger. Ces deux sœurs, respectivement âgées de 11 et 8 ans, décidèrent la nuit chez les Moore. Vers 19h00, J. B. Moore téléphona aux parents Stillinger pour leur demander si les filles pouvaient dormir chez lui. C’est une autre sœur Stillinger qui répondit au bout de la ligne. Les parents étant absents, J. B. Moore expliqua que, puisque les lumières électriques ne fonctionnaient pas très bien dans le village, il serait plus prudent que Lena et Ina ne rentrent pas seules chez leur grand-mère.

Après les festivités, les sœurs Stillinger rentrèrent donc avec les Moore, vers 22h00. Les lumières s’éteignirent et puis, … plus rien.

La voisine immédiate des Moore, Mary Peckham, se leva comme à l’habitude vers 4h00 le lendemain. C’est seulement après avoir terminé son lavage vers 7h00 qu’elle s’inquiéta de la tranquillité inhabituelle de ses voisins. Mary alla d’abord frapper à leurs portes, mais celles-ci étaient verrouillées de l’intérieur et les rideaux fermés. Ed Selley, un employé de Moore qui attendait son patron à la boutique du village, arriva à son tour, s’occupant de traire les vaches avant de retourner au magasin. À son arrivée, Ross Moore, le frère de J. B., inséra sa tête par une fenêtre ouverte mais sans rien distinguer, ni entendre quoi que ce soit. Il trouva cependant dans son trousseau un double des clés de la maison et ouvrit. La vision d’horreur qui s’offrit alors à lui s’avéra cauchemardesque. Les six membres de la famille Moore et leurs deux jeunes invitées avaient été sauvagement tuées pendant leur sommeil.

Le coroner conclut en l’absence de toute agression sexuelle, bien que les sous-vêtements de Lena Stillinger aient été soulevés et que son corps fut retrouvé dans une position suggestive. L’auteur Troy Taylor affirme que, parmi les huit victimes, c’est J. B. Moore qui aurait subi les blessures les plus violentes. Mais il s’agit là d’une conclusion risquée puisqu’il n’y eut jamais de photos judiciaires pour immortaliser la scène, les documents officiels sont généralement manquants et les lieux furent contaminés par plusieurs curieux.

Un premier livre consacré à cette tragédie fut publié en 2003 sous le simple titre Villisca. Son auteur, Roy Marshall, présenta le dossier de manière objective. En dépit d’un ouvrage sérieux, Marshall se permettait de conclure dans son épilogue en disant qu’à l’approche du centenaire de la tragédie de Villisca (2012) aucun événement comparable ne s’était jamais produit. Visiblement, il n’a jamais été informé du massacre de la rue Laurier.

En 2012, Troy Taylor reprenait l’affaire dans Murdered in their beds, the history of hauntings of the Villisca ax muders. Mais Taylor, qui se dit auteur de plus de 80 livres, a un penchant pour les histoires de fantômes et autres crimes qu’il associe au paranormal. Bref!

Le fait de s’arrêter un moment sur la tuerie de Villisca nous permet de comparer le traitement que les Américains peuvent réserver à un tel fait judiciaire contrairement à nous. Pour être bref, disons que Villisca est aujourd’hui devenu un site touristique associé à l’horreur, alors que bien peu de Québécois savent où se trouve la maison qui fut autrefois un lieu de massacre. J’oserais même dire que la plupart d’entre eux ignoraient les circonstances de ce crime puisqu’on en fait mention dans pratiquement aucun livre ni article web.

Traitons-nous différemment ce genre de crimes par fausse pudeur ou parce que l’histoire et son dossier judiciaire se sont effacées avec le temps?

Sur les 1533 causes de meurtre qui ont menées à des condamnations à mort au Canada entre 1867 et 1976, on retrouve l’utilisation d’une hache dans plus de 60 cas. Dans trois d’entre eux, l’assassin était une femme.

Quant aux familicides, ils ne sont pas nouveaux. En 1873, Timothy Topping tuait sa femme et ses quatre enfants avant de tenter de s’enlever la vie à West Oxford, en Ontario. D’abord condamné à la peine capitale, sa sentence fut commuée en emprisonnement à vie. On croit cependant qu’il serait mort dans un asile de London.

En mars 1889, William Harvey tuait sa femme et ses deux enfants à Guelph, en Ontario. Il fut pendu le 29 novembre suivant.

Simeon Czubej utilisait lui aussi une hache et une arme à feu pour assassiner une personne du nom de Bojecko et ses quatre enfants à Winnipeg en octobre 1898. L’assassin fut pendu l’année suivante.

À mon avis, la tuerie qui se rapproche le plus de celle commise à Trois-Rivières, s’est produite en juin 1900 dans les Territoires du Nord-Ouest. Le 9 juin 1900, dans le village de Welwyn, John Morrison, 27 ans, utilisait une hache pour s’attaquer à son employeur Alex McArthur et les membres de sa famille. Au moment de l’attaque, tous dormaient. Il tua les parents et trois de leurs sept enfants, en plus d’en blesser gravement trois autres. Maggie, 15 ans, fut la seule épargnée. Elle courut se réfugier chez le voisin William Jamieson, à un mile et demi de là.

Selon le Winnipeg Tribune du 11 juin 1900, l’assassin était originaire d’Écosse et était installé dans la région depuis 6 ou 8 ans. Les autorités locales le retrouvèrent dans l’étable. Morrison portait une blessure prouvant qu’il avait tenté de s’enlever la vie. Des soins adéquats lui permirent de faire ensuite face à la justice. Il aurait avoué n’avoir aucun mobile avant d’ajouter qu’il n’était pas fou.

Jugé à Moosomin North, Morrison fut reconnu coupable et pendu à la prison de Regina, T.-N.-O., le 17 janvier 1901. En avril 2015, j’ai consulté le dossier de Morrison préservé aux archives nationales du Canada à Ottawa, mais il est assez mince. Les transcriptions de son procès sont absentes.


[1] Pour voir le reportage : http://ici.radio-canada.ca/regions/mauricie/2014/12/17/001-andrew-day-meutre-enfants-femme-eglise-saint-philippe.shtml

[i] René Verrette, Les rues de Trois-Rivières leur origine et leur histoire, 1984, p. 58. En 1941, la rue Alexandre, qui existait depuis 1822, céda son nom à la rue Radisson. À l’origine, on l’avait nommé en l’honneur du riche négociant Alexandre Hart. « En 1967 le tronçon situé entre la rue Royale et la rue Hart a été fermé lors de la construction du Centre culturel et du nouvel Hôtel de ville, la nouvelle place étant réservée aux piétons ».

[ii] Maintenant l’usine Kruger.

[iii] La Patrie, 16 décembre 1929.

[iv] Les jurés assermentés pour cette enquête étaient Willie Lamy, Maurice Fortin (26 rue Bonaventure), George Shore (96 St-Olivier), Antoine Dussault (118a St-Georges), J. Armand Laperrière (47 St-Roch), et Joseph Panneton (16 Plaisante).

[v] La Patrie, 17 décembre 1929.

[vi] Le Nouvelliste, 17 décembre 1929.

[vii] Selon le recensement de 1921, on retrouve un Thomas Day, 35 ans, habitant sur Water Street à Milltown au Nouveau-Brunswick et résidant avec sa femme Annie, également âgée de 35 ans. Selon ce document, Thomas serait né vers 1886 aux États-Unis et aurait immigré seulement en 1906. On le disait d’origine irlandaise. Thomas et Annie avaient alors six enfants : Elmer, 12 ans; Catherine, 10 ans; Thomas, 7 ans; Leo, 4 ans; Ambrose , 2 ans; et Mary, 7 mois. La profession de Thomas était alors négociant de meubles. En 1935, le couple habitait toujours Milltown, mais ensuite on perd leur trace.

[viii] La Patrie, 18 décembre 1929. Le revenu familial était alors estimé à 2,000$ par année.

[ix] Joseph-Adolphe « Hervé » Trudel est né à St-Stanislas le 24 février 1882. Il a fait ses études au Séminaire St-Joseph de Trois-Rivières et à l’Université Laval. Il a été ordonné prêtre par Monseigneur F.-X. Cloutier le 29 juin 1907. Avant de célébrer les funérailles des membres de la famille Day, il avait été vicaire à St-Maurice, aumônier à l’hôpital St-Joseph. En 1931, il se retrouvera curé de Batiscan et sera ensuite fondateur de la Congrégation St-Patrice à Shawinigan et se fera aussi l’auteur de livres sur l’histoire de Batiscan et Shawinigan.

[x] La Patrie, 18 décembre 1929.

[xi] Lors du recensement de 1935, on retrouve un Ernest Jacob, listé comme « capitaine » et habitant au 375 rue Volontaire à Trois-Rivières avec sa femme et un fils étudiant prénommé André. Il s’agit probablement de notre homme puisqu’à la même adresse vivait alors le chef de police Alide Bellemare et sa femme. Alide Bellemare avait succédé au chef Vachon en 1934 après que ce dernier ait été tué en service lors d’une poursuite automobile. Je consacre d’ailleurs un chapitre à cet épisode unique dans l’histoire de la police trifluvienne.

[xii] Selon le procès-verbal, les jurés retenus pour ce procès furent Ovila Lamy, Origène St-Onge, Georges Loranger, Stanislas Poirier, Gédéon Blais, Napoléon Boulanger, J. Narcisse Lord, Erclès Gélinas, Joseph Bécotte, Wilfrid Beauchesne, Orphir Ferron, et Omer Beaumier.

L’affaire Andrew Day ranime de vieux souvenirs

16 décembre 2014 - reportage de Pierre Marceau         Suite à mon dernier article concernant le lien entre la démolition actuelle de l’église de la paroisse St-Philippe à Trois-Rivières et l’affaire Andrew Day, le journaliste Pierre Marceau de Radio-Canada m’a invité à participer à un reportage qui fut présenté au bulletin du Téléjournal Mauricie le 16 décembre dernier. C’était l’occasion de souligner ce triste anniversaire puisque le même jour il y avait 85 ans qu’Andrew Day, un employé de la St-Lawrence Paper, tuait sa femme et ses sept enfants à coups de hache avant de tenter de s’enlever la vie en se tranchant la gorge.

Il s’agit d’un cas assez unique dans les annales judiciaires québécoises.

Toutefois, le reportage fut l’occasion de réveiller certains souvenirs. Au cours des derniers jours, il m’a été possible de discuter avec deux anciennes résidentes de la paroisse St-Philippe. Toutes deux nées dans les années 1930, le reportage de Pierre Marceau a réveillé chez elles le souvenir de ce qui se disait à une certaine époque à propos de l’affaire Day. L’une d’elle m’a d’ailleurs raconté que son père, âgé de 25 ans au moment de la tuerie, avait parlé de cette histoire à plusieurs reprises au sein du foyer familiale.

Évidemment, on peut comprendre le souvenir traumatique que cette tuerie a pu susciter auprès des gens du quartier. Les comptes rendus journalistes de l’époque, principalement ceux du Le Nouvelliste, rappellent que le drame s’est déroulé au 13 de la rue Laurier, dans une résidence appartenant à un certain Cyriac Dupont, qui fut d’ailleurs appelé à témoigner lors du procès de mars 1930.

Aujourd’hui, le 13 de la rue Laurier est un numéro civique qui n’existe plus. A-t-on détruit une portion des bâtiments ou procédé à un remaniement quelconque des adresses?

Quoi qu’on en dise, l’affaire Andrew Day mérite sa place dans notre patrimoine judiciaire, et c’est pourquoi une histoire plus complète de cette cause fait déjà l’objet de tout un chapitre dans mon projet qui porte le nom temporaire de Les grands procès de la Mauricie 1900-1950 et sur lequel je travaille depuis 2010. On y retrouvera les procès les plus marquants de cette période, dont la plupart se sont déroulés au palais de justice de Trois-Rivières.

Il est également possible de visionner le reportage directement sur le site de Radio-Canada à l’adresse suivante:

http://ici.radio-canada.ca/regions/mauricie/2014/12/17/001-andrew-day-meutre-enfants-femme-eglise-saint-philippe.shtml

 

 

Plaider la folie, c’est pas d’hier!

La Patrie 16 décembre 1929            Certains plaidoyers de folie, comme c’est le cas actuellement dans l’affaire Guy Turcotte et celle de Luka Rocco Magnotta, sèment la controverse en plus de soulever la grogne d’une partie de la population. Certains vont même jusqu’à crier haut et fort qu’ils sont en train de perdre confiance en l’administration du système judiciaire.

Voilà qui est sans doute hâtif, puisque cette option existe et elle ne date pas d’hier.

En 1854, François-Xavier Julien tuait son beau-père dans la ville de Québec. Son avocat, J.-T. Taschereau, futur juge en chef du Canada, plaida la folie en faisant témoigner plusieurs médecins à titre d’experts. « Cette procédure inusitée provoqua une vive réaction publique », écrivait Boyer[1] en 1966.

Malgré cette démonstration, Julien fut trouvé coupable. En revanche, un courant de protestation se souleva contre la peine de mort, entre autres par la voix du journal Canadien. Après moult réactions publiques, le général Rowan « suspendit la peine de mort et envoya Julien au pénitencier de Kingston pour la vie »[2].

Malgré cette commutation de sentence, Julien n’avait pas été déclaré inapte à subir son procès. La jurisprudence en matière d’aliénation restait donc à faire.

Le cas type se présenta en 1895. Cette année-là, Francis Valentine Cuthbert Shortis, un jeune homme récemment congédié de la Montreal Cottons de Valleyfield se rendit « au bureau de la compagnie au moment où quelques commis s’occupaient à mettre sous enveloppe la paye des employés qui se chiffrait à 14,000$. Shortis était connu de tous et il passa une heure ou deux avec eux à nettoyer et huiler un revolver appartenant à la compagnie. Sans aucune provocation, il tira tous ceux qui étaient dans la pièce, en tua un et en blessa gravement un autre. Par la suite, il tua un gardien de nuit qui faisait sa ronde. Il ne chercha pas à s’échapper et quand on vint le chercher il se rendit sans aucune protestation »[3].

Au procès, l’équipe de la défense décida d’avouer le meurtre afin de plaider directement la folie. Non seulement on fit témoigner des experts mais une commission rogatoire se déplaça jusqu’en Irlande, le pays d’origine du jeune homme, pour recueillir une cinquantaine de témoignages qui démontrèrent ses antécédents familiaux en matière d’aliénation mentale.

Bien que la Couronne ne présenta aucune contre-preuve, Shortis fut reconnu coupable. Mais les choses n’allaient cependant pas en rester là en matière de folie, comme cela avait été le cas de Julien une quarantaine d’années plus tôt. Puisqu’il n’y avait pas de Cour d’appel à cette époque, le dossier fut présenté au Gouverneur Général. Le conseil des ministres en arriva à un vote exæquo. Finalement, après avoir consulté le gouvernement impérial, le Gouverneur Général décida de commuer la sentence de mort en « une détention à vie au Pénitencier Saint-Vincent-de-Paul comme lunatique criminel ».

En décembre 1929 c’est à Trois-Rivières qu’Andrew Day, un ouvrier de la St-Lawrence Paper (aujourd’hui Kruger), tuait sa femme et ses sept enfants à coups de hache avant de tenter de s’enlever la vie en se tranchant la gorge. Tout comme Shortis, il se rendit aux policiers sans la moindre résistance. Après qu’on lui ait sauvé la vie, Day dût subir son procès au palais de justice de Trois-Rivières en mars 1930. D’anciens collègues qui avaient travaillé avec lui dans les usines à papier de Trois-Rivières, d’East Angus et d’ailleurs, vinrent décrire son comportement étrange.

En plein procès, Me Jean-Marie Bureau, qui défendait les intérêts de Day, causa une surprise de taille en réorientant le but du procès, choisissant de faire témoigner des aliénistes experts. Pour sa part, Me Philippe Bigué, représentant de la Couronne, tenta de démontrer vainement que les bizarreries de l’accusé pouvaient s’expliquer par son alcoolisme.

En une dizaine de minutes, le jury déclara Day inapte à subir son procès.

Shortis et Day ont-ils passé le reste de leur vie derrière les barreaux ou à l’asile?

Ce qui est sûr, c’est qu’ils n’ont pas été libérés sous conditions dans un délai qui aurait pu choquer, comme on l’a vu dans l’affaire Guy Turcotte. D’ailleurs, est-ce là que se situe véritablement le problème? À savoir que, peu importe si on déclare un accusé inapte ou pas, les sentences devraient être les mêmes, qu’on parle de détention conventionnelle ou de soins psychiatrique?

Après tout, que ces hommes soient fous ou sains d’esprit, le crime demeure le même et rien ne ramènera plus jamais leurs victimes.

[1] Raymond Boyer, Les crimes et les châtiments au Canada français du XVIIe au XXe siècle, Le cercle du livre de France, Montréal, 1966, p. 122.

[2] Ibid., p. 123.

[3] Ibid., p. 126.