France Alain: le témoignage de Jean-Michel Trottier

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Intersection de Chemin Sainte-Foy et de Myrand, à Québec.  C’est sensiblement cette vue qu’on pouvait avoir en 1982 depuis l’immeuble abritant la station de radio CHRC.  Au centre, on aperçoit un Provisoir, autrefois le dépanneur où France Alain acheta quelques articles, quelques minutes seulement avant sa mort.

12 mars 1986

Après le témoignage du Dr Cavallo, expert de l’Institut médico-légal, on appela devant le coroner l’agent Jean-Michel Trottier, 33 ans.  Il était policier municipal pour la ville de Sainte-Foy depuis 11 ans.

  • Le 25 octobre 1982, demanda Me Parrot, est-ce que vous avez été appelé à vous rendre au coin de Chapdelaine et Belmont?
  • Oui, monsieur.
  • À peu près vers quelle heure vous êtes-vous rendu à cet endroit?
  • Aux environs de 19h46.
  • Lorsque vous êtes arrivé sur les lieux, est-ce qu’il y avait déjà de vos collègues qui y étaient déjà?
  • Il y avait déjà quatre policiers; deux véhicules sur les lieux.
  • Quand vous êtes arrivé sur les lieux, quelles ont été les opérations que vous avez effectuées ou qu’on vous a demandées de faire.
  • Moi, je me suis occupé des lieux, de la circulation, jusqu’à temps que la victime soit déposée sur la civière et en direction de l’hôpital.
  • Ceci étant fait, qu’est-ce que vous faites par la suite?
  • On fait la recherche à terre d’éléments qui pourraient provenir d’un véhicule qui aurait frappé la victime.
  • Et je comprends qu’à ce moment-là la plainte que vous avez au départ il d’agit de quoi, d’un délit de fuite?
  • Oui, monsieur.
  • Et à quel moment vous apprend-on qu’il s’agit d’un projectile d’arme à feu qui aurait blessé et tué la victime?
  • C’est …
  • Combien de temps êtes-vous sur les lieux avant d’apprendre cette nouvelle?
  • Environ 5 à 10 minutes après le départ de la victime. Il y a deux individus qui me donnent une information.  Un me dit que ça ressemblait à un tuyau d’échappement de véhicule qui avait explosé; un autre me donne l’information me disant que ça ressemblait à un coup de fusil.
  • Partant de ces informations-là, est-ce qu’à un certain moment donné vous avez effectué un travail et recueilli certaines affaires, certaines choses qui pourraient nous intéresser?
  • À ma demande, j’ai reçu l’information de l’hôpital que la victime qui avait été ramassée avait été frappée par balle.
  • Sachant ça, qu’est-ce que vous faites?

Apprenant cela, Trottier et ses collègues s’étaient mis à la recherche d’éléments pouvant s’apparenter à une arme à feu.

  • Est-ce que vous avez trouvé quelque chose?
  • J’ai trouvé, au coin de l’intersection, sur le pavé, deux bourres de plastique semi-transparent.
  • Est-ce que vous savez ce que c’est que des bourres, monsieur Trottier?
  • Oui, monsieur. Ça ressemble à un cylindre d’environ un demi-pouce.  Ça a cinq huitième de diamètre avec un bout fermé puis un bout ouvert.
  • Et cette pièce-là se retrouve comment dans une balle?
  • C’est entre la poudre et le plomb.
  • De telle sorte que lorsqu’il y a un projectile qui est tiré par une arme à feu cette bourre peut être retrouvée près de l’endroit où on a tiré?
  • Ça pourrait être aussi la bourre qui retient le plomb compacté près de la poudre.
  • Alors, quand les plombs sont éjectés, la bourre aussi peut être éjectée?
  • Oui, monsieur.

Me Parrot lui demanda d’identifier les deux bourres sur une photo prise le soir même du crime avant de faire dire au témoin qu’il avait lui-même remis ces preuves à un enquêteur.  Trottier précisa également que ces deux bourres se trouvaient l’une de l’autre à une distance d’environ un pied ou un pied et demi.  Conscient que le témoin n’était pas un expert dans le domaine, Me Parrot se risqua à lui poser la question concernant le calibre et Trottier, d’après le diamètre des bourres, parla d’un calibre .12.

Questionné par le coroner, il fut cependant incapable de se prononcer à savoir si ces deux bourres provenaient d’une même cartouche ou de deux.  De toute manière, le ministère public avait prévu de faire comparaître un expert sur cette question.

En revanche, Trottier estimera les avoir retrouvé dans la rue à environ 5 pieds du trottoir.  D’ailleurs, Trottier avait produit un croquis pour préciser l’endroit où se trouvaient ces bourres et qui fut déposé sous la cote C-44, tandis que les bourres le furent sous C-43[1].

L’un des points susceptibles de devenir important dans cette affaire concernait les conditions dans lesquelles les fouilles de la scène de crime avaient été effectuées.  Et c’est sur ce point que Me Parrot questionna ensuite le policier.

  • Ce soir-là, monsieur Trottier, est-ce qu’il est à votre connaissance personnelle qu’un certain nombre de policiers de Sainte-Foy ont effectué des recherches pour ratisser le secteur?
  • Après avoir pris connaissance des circonstances des événements, nous étions environ une douzaine à faire des recherches dans le secteur.
  • Et ces recherches-là ont débuté vers quelle heure?
  • Ah, je dirais aux environs de 20h15, 20h30.
  • Jusqu’à quelle heure?
  • Ce qui concerne les patrouilleurs, je pourrais mettre 22h30, 23h00.
  • Évidemment, suite à ces recherches-là, on n’a rien retrouvé d’autre que ces bourres dont vous avez pris possession?
  • Non, monsieur.
  • Au niveau de l’éclairage, ce coin de rue-là, comment il était?
  • C’est un coin de rue qui était sombre.
  • Il n’y avait pas de lampadaire tout près?
  • Non, monsieur. Il y en avait un à proximité mais pas à cet endroit-là.
  • Est-ce que vous avez été témoin que, pour faire les recherches, on a utilisé un appareillage quelconque, la Sûreté Municipale de Sainte-Foy pour faciliter la tâche?
  • C’est aux environs de 20h30 qu’un opérateur d’incendie nous amena sur les lieux le véhicule d’urgence qui est muni de phares halogènes, que j’ai moi-même mis en place à l’intersection pour éclairer les alentours du meurtre.

L’agent Trottier était donc en mesure d’établir que le site avait été bien éclairé pour permettre aux policiers de fouiller les lieux et de rechercher d’autres éléments de preuve.  Selon lui, tout a été fouillé minutieusement, y compris les stationnements intérieurs et extérieurs, les conteneurs à déchets, les poubelles, le terrain de balle surnommé Don Bosco, le centre des loisirs, et le Ski Myrand.

  • Tous les bâtiments ont été faits, dira Trottier.
  • Tous les bâtiments?
  • Oui.
  • Y compris la roulotte qu’on voit ici, qui semble être une … enfin…?
  • Oui.

Lentement, cette roulotte dite de construction prenait toute son importance.  Et on pourra bientôt comprendre pourquoi.

  • Y compris la roulotte, ç’a été investigué?, demanda Me Parrot.
  • Le stationnement. Même le chalet intérieur a été fait.  Tous les alentours, le long de la clôture, tout ce qui était de boisé, de foin, on l’a fait à ce moment-là.

Trottier assurera qu’on avait aussi illuminé le secteur de cette roulotte à l’aide du camion d’urgence muni de quatre puissants phares halogènes qui pouvaient être hisser à une douzaine de pieds dans les airs.  En plus de ces phares, les hommes disposaient de lumières portatives de 500 watts muni d’un filage leur permettant d’obtenir une certaine autonomie.  Sur ce, Me Parrot annonça en avoir terminé du témoin et confia celui-ci à Me Corriveau.

  • Monsieur Trottier, commença Me Corriveau, le défenseur de Benoît Proulx, étiez-vous le premier sur les lieux?
  • Non, monsieur.
  • Il y a d’autres policiers qui ont arrivé avant vous?
  • Oui, monsieur.
  • Alors, vous, vous êtes arrivé à quelle heure?
  • Je suis arrivé, peut-être 30 secondes, une minute, après que l’appel a été lancé parce que, au moment que l’appel a été lancé, je n’étais pas loin.
  • Alors, vous êtes arrivé sur les lieux à quelle heure?
  • Ça peut être une minute après l’appel.
  • Oui, mais l’appel était à quelle heure?
  • À 19h46, monsieur.

Encore une fois, Me Corriveau reprit sa place après avoir soumis peu de questions au témoin.  Trottier fut donc libéré.  Le coroner Trahan prit alors la décision de prononcer un ajournement pour permettre à tout le monde d’aller dîner.


[1] Je rappelle, pour ceux et celles qui n’auraient pas suivi l’affaire depuis le début de la série d’articles sur l’enquête du coroner relative à l’assassinat de France Alain, que le dossier consulté pour cette recherche ne contenait aucune des pièces à conviction mentionnées, incluant les photos, croquis, etc.

France Alain: le témoignage de Céline Doyle

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Descente de la rue Belmont.  À gauche, l’immeuble où habitaient France Alain et Céline Doyle en 1982.  C’est au bas de cette rue, sur le coin gauche, que le corps de France fut retrouvé.

Le 7 février 2015, je publiais un article résumant les faits entourant l’assassinat de France Alain, une étudiante sans histoire.  Le drame se passait sur le campus de l’Université Laval à Québec, en octobre 1982.  Le mystère entourant ce crime non résolu a suscité beaucoup de commentaires à la suite de mon article, comme quoi la mémoire de cette jeune victime n’a pas été effacée.  Pour rafraîchir votre mémoire, voici le lien pour lire ou relire cet article qui reconstituait la scène de meurtre : France Alain, une affaire non résolue.

         Plusieurs d’entre vous se souviennent probablement du battage médiatique qu’il y eut ensuite, d’abord lors de l’enquête du coroner, qui s’est ouverte seulement en 1986, et puis le procès intenté à Benoît Proulx, animateur de radio et ancien petit-ami de la victime, quelques années plus tard.  En dépit des rumeurs colportées par les mauvaises langues, Proulx a finalement été blanchi et même dédommagé pour tout ce qu’il a traversé au cours de ces années.  Et malgré cela – la société étant ce qu’elle est – plusieurs personnes continuent de le voir comme un meurtrier.

         Quand j’ai rédigé mon article du 7 février 2015, j’ai redoublé de prudence et surtout d’objectivité.  Pour des raisons qui m’appartiennent je suis convaincu de l’innocence de Proulx.  C’est d’ailleurs la position officielle du système judiciaire.  Avant de remettre en question un tel verdict, il faut des preuves solides.

         Je l’ai déjà dénoncé : il arrive fréquemment qu’on critique le système judiciaire ou le processus des procès criminels sans même connaître le dossier ni ses détails, ce qui donne lieu à des dérapages regrettables ainsi que de l’incompréhension.  Le système judiciaire n’est pas parfait, et c’est particulièrement vrai dans ce cas-ci.

         Pour tenter un exercice de compréhension, il faut se rapporter dans le contexte de 1982.  C’était bien avant les fusions municipales, et Sainte-Foy était contaminée par un corps policier à la rigueur douteuse.  Toutefois, comme j’aime à le croire, j’ose espérer que les éléments pourris représentaient un pourcentage minime au sein de cette force policière.  Ajoutez à cela une justice où tout le monde se connaît et un animateur de radio assez peu rigoureux, on se retrouve avec un drôle de cocktail.  Et pour quiconque possède un minimum de discernement, on sait à quel niveau se situe la valeur de certaines stations de radio de la Vieille Capitale.  Un procès sur la place publique est souvent voué à l’échec.  Si Benoît Proulx acceptait de nous partager son expérience, il serait probablement d’accord avec moi sur ce point.

         Comme j’ai l’habitude de le faire dans mes livres ou encore dans une série d’articles comme Les Faucheurs d’enfants, parue au cours de l’automne 2016, je vous laisserai forger votre opinion, si toutefois vous tenez absolument à en avoir une.  Voilà donc l’exercice que je propose : une série d’articles racontant l’histoire tout en se basant sur le dossier judiciaire, c’est-à-dire l’enquête du coroner.  Celle-ci fait plus de 2 000 pages, ce qui donnera lieu à plusieurs articles.

         Cependant, en raison d’un horaire chargé, il m’est impossible de prévoir les dates des parutions à l’avance.  Pour le moment, je propose donc une première incursion au cœur de cette affaire avec les débuts de cette enquête de coroner, ainsi qu’un premier témoignage entendu sous serment.  Pour ceux et celle que cette affaire passionne, je vous demanderais donc d’être patients.  Je tenterai de publier les articles suivants aussi souvent que possible.

         Après le meurtre de France Alain commis sur le campus de l’Université Laval en 1982, en pleine semaine de lecture, il fallut attendre presque 4 ans avant que l’enquête du coroner s’ouvre au palais de justice de Québec le 12 mars 1986 sous la présidence de Me Pierre Trahan.  Le procureur du ministère public était Me Robert Parrot tandis que Me Lawrence Corriveau représentait les intérêts de Benoît Proulx.

         Dès l’ouverture de son enquête, le coroner Trahan tint à préciser qu’il ne s’agissait pas d’un procès.

  • Alors, je tiens immédiatement à souligner ceci : ce n’est pas un procès ici. Il n’y aura pas la preuve de la Couronne puis la preuve de la défense.  Par contre, une partie intéressée peut soumettre, en vertu de la loi, que ce soit de l’ancienne ou de la nouvelle, peut soumettre au coroner des témoins, des noms de témoins afin qu’il les assigne et il appartient au coroner de décider si, oui ou non, il va de l’intérêt de la cause de les assigner.  C’est à lui de décider si ces témoins pourraient l’éclairer.

Avant même le début des témoignages, on déposa quelques pièces à conviction, à commencer par le certificat de décès de France Alain signé par le Dr Picard Marceau du Centre Hospitalier de l’Université Laval (CHUL), à Sainte-Foy.  La formule d’identification de la victime fut admise en preuve sous la cote C-2, identification faite par Fernand Alain le 25 octobre 1982.  Sous la cote C-3, on accepta en preuve le rapport d’autopsie réalisé par le Dr George Miller.

Puis on demanda aux témoins assignés dans cette cause de se retirer dans une autre salle afin de ne pas entendre ce que les autres avaient à dire.  Et ainsi on appela le premier témoin, Jules Gingras, 45 ans, sergent à l’identité judiciaire de la police de Sainte-Foy.  C’est lui qui avait été chargé de prendre les photos de la scène de crime le 25 octobre 1982, à l’intersection des rues Chapdelaine et Belmont.  Ainsi, il présenta une série de photos prises entre 22h00 et minuit.  Malheureusement, il m’est impossible de vous présenter ces clichés puisque les photographies judiciaires n’ont pas été déposées dans le dossier relatif à l’enquête du coroner et conservé à Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ).

D’après le témoignage de Gingras, on sait cependant que l’une de ces photos représentait le coin sud-ouest de l’intersection Chapdelaine et Belmont.  En plus de ces images, on retrouvait des radiographies du corps de la victime, ainsi que des clichés de l’intérieur et de l’extérieur de la station de radio CHRC, là où travaillait Benoît Proulx à l’époque du drame.

À la demande de Gingras, la police de Sainte-Foy avait également élaboré un plan des lieux.  Puisque Me Corriveau n’eut aucune question pour le témoin, Gingras fut libéré.  C’est alors qu’on appela Céline Doyle, une jeune femme de 28 ans.

Tout d’abord, Me Parrot établit avec le témoin qu’en 1982 elle habitait dans l’appartement 110 de l’immeuble situé au 2175 Chapdelaine, c’est-à-dire le même qu’occupait France Alain.  Le logement de Doyle se situait au rez-de-chaussée.

  • Le soir du 25 octobre 1982, reprit Me Parrot, est-ce qu’à un certain moment donné votre attention a été attirée par un bruit quelconque?
  • Vous étiez à ce moment-là à quel endroit lorsque vous avez entendu un bruit?
  • Dans mon appartement.
  • Vos fenêtres et portes donnent accès à quel endroit?
  • Sur le balcon qui se trouve vis-à-vis, en face de la rue Chapdelaine.

Sur l’une des photos déposées par le policier Gingras, le procureur lui demanda d’identifier le balcon en question.

  • Quel genre de bruit avez-vous entendu?
  • Un coup.
  • Un coup?
  • Un coup qui se trouvait … mon appartement était fait en forme de L … Alors ça se trouvait, mettons qu’on dit, qu’on voit un L, c’est dans la … ça se trouvait être dans la direction opposée, le coup, du coup qui venait.
  • Vous pensiez que le coup provenait du sens opposé?
  • Donc, il provenait de l’arrière de votre bloc-appartements?
  • Toujours de la rue Chapdelaine.
  • De la rue Chapdelaine?
  • Au moment où vous entendez ce bruit-là, qu’est-ce que vous faites?
  • La première chose que j’ai faite c’est d’aller voir à la fenêtre mais c’était tellement noir que je n’ai rien vu. J’avais une porte-patio, alors comme le coup me semblait venir de l’autre côté, je me suis habillée puis j’ai sorti dans le portique pour voir qu’est-ce qu’il y avait parce que j’entendais des gémissements, des pleurs.  Comme si un enfant avait pleuré puis on lui avait mis la main dans la bouche pour l’empêcher de …  J’ai cru que c’était quelqu’un qui … un enfant qui … quelqu’un qui avait frappé le mur de la maison, assez violemment.
  • C’est assez violemment, le bruit était assez fort?
  • Très fort.
  • Il est à peu près quelle heure à ce moment-là, madame Doyle?
  • Environ … 19h00. Moins dix, peut-être.
  • Alors, à ce moment-là, madame Doyle, vous êtes sortie par la porte qui se trouve être … à donner accès sur Belmont ou sur Chapdelaine?
  • Ma porte d’appartement. Je suis sortie dans le … par le corridor puis j’ai été dans le portique qui se trouve être du côté de Chapdelaine.  Je ne suis pas sortie à l’extérieur.
  • Non, mais vous êtes allée dans le portique?
  • Puis j’ai regardé par la fenêtre.  Je pense, j’ai ouvert la porte mais c’est trop loin … je ne me souviens plus.
  • Est-ce que vous avez à ce moment-là, entendu quelque chose, au moment où vous allez à cette porte-là?
  • J’entendais tout le temps pleurer. J’entendais ça tout le temps.  Puis à un moment donné, quand j’ai vu qu’il n’y avait rien, j’ai dit, mon Dieu, ils l’ont ramassé, quelque chose.  Là, je suis retourné chez moi.
  • Je comprends qu’à cette époque-là c’était sombre ce coin-là?
  • C’était très noir.
  • Lorsque vous vous êtes rendue à la porte dans le portique en question, à la porte donnant accès à l’immeuble, est-ce que vous avez vu des gens à proximité?
  • Pas du tout.
  • D’autres bruits?
  • Pas du tout.
  • Voitures? Motocyclettes?
  • Je l’aurais entendu parce que je l’entendais pleurer puis j’ai de très bonnes … j’ai des bonnes oreilles.  J’aurais entendu un bruit d’auto.
  • Est-ce que vous avez eu connaissance que, par la suite, il s’est passé quelque chose?
  • Non, parce que j’ai été une des premières sur les lieux. Il n’y avait personne.
  • Mais après, quand vous dites que vous étiez une des premières sur les lieux, est-ce que vous êtes ressortie à un moment donné?
  • Vous êtes sortie?
  • Avant, il y a deux personnes qui sont venues me chercher.  Deux dames qui sont venues me chercher.  Là, j’ai appelé la police et je suis sortie tout de suite.
  • Combien de temps entre le moment où vous avez entendu le bruit, le coup très fort, combien de temps s’est-il passé approximativement entre l’audition de ce bruit-là et le moment où vous avez appelé la police de Sainte-Foy, à peu près?
  • 3 minutes, environ.
  • Ça pourrait être 5, ça pourrait être 2?
  • Non, ça ne pourrait pas être 5.
  • C’est 3 minutes au maximum?
  • À peu près, oui.
  • Ces dames-là sont allées vous voir et vous ont demandé d’appeler la police?
  • Ils m’ont dit qu’il y avait quelqu’un qui s’était … qu’ils avaient trouvé quelqu’un qui était étendu par terre. Alors moi, j’ai conclu que c’était un accident.  J’avais entendu le coup, alors j’ai appelé tout de suite la police sans que … ils cherchaient un téléphone.
  • Est-ce que vous êtes sortie de votre appartement pour vous rendre, en compagnie de ces dames, auprès de la personne en question?
  • Et qu’est-ce que vous avez vu? Qu’est-ce que vous avez constaté quand vous êtes arrivée à cet endroit, au coin de Chapdelaine et Belmont?
  • J’ai constaté … la première chose que … la façon qu’elle était étendue puis aussi que c’était tellement noir, qu’elle aurait pu passer la nuit là.  Si elle n’avait pas eu la pinte de lait en question, personne ne l’aurait jamais trouvée.

Rappelons qu’au moment d’être atteinte par un tir d’arme à feu, France Alain revenait avec un sac de victuailles dans les bras.  Parmi ces articles se trouvait une pinte de lait.

  • Il y avait une pinte de lait qui était à proximité de là …?
  • Il y avait des choses sur le trottoir et tout ce qu’on voyait c’était le bout de ses souliers, puis c’était … c’était noir. Puis là, je l’ai … j’avais amené une couverte, j’ai …
  • Est-ce que la personne en question, vous avez pu en déterminer l’âge à ce moment-là, à peu près?
  • Les jeunes filles m’avaient dit « un enfant », puis moi j’ai vu que ce n’était pas … qu’elle était un peu plus vieille.
  • Est-ce qu’elle parlait?
  • Non, elle ne parlait pas.
  • Elle vous semblait encore vivante?
  • Oui, elle était vivante. Elle avait des … beaucoup de bruits dans la gorge, elle semblait très congestionnée.  Alors, ce que j’ai fait, c’est de lui tourner un peu la tête puis lui ouvrir la bouche, c’est tout.  Puis elle gémissait.
  • Est-ce que ça a pris beaucoup de temps avant que les policiers arrivent sur les lieux?
  • Ah non.
  • À peu près combien de temps?
  • Moins de temps que le temps qu’il y a entre les …
  • Moins de 3 minutes, si je comprends bien?
  • Ça été très rapide.
  • Est-ce que d’autres personnes se sont regroupées auprès de vous et les deux autres femmes pour constater qu’est-ce qui se passait sur le coin de la rue à ce moment-là?
  • Je ne m’en souviens pas mais je crois que la police est arrivée avant qu’il y ait des gens qui …

Me Parrot la coupa en annonçant ne plus avoir de question pour le témoin.  Pour sa part, Me Corriveau expliqua n’avoir aucune question pour Céline Doyle.  La jeune femme, toujours aux études, put donc se lever et retourner vaquer à ses occupations.

À suivre …


Source :

Enquête du coroner concernant le décès de France Alain, 1986, Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ).

La rumeur, malsaine et coûteuse

Le 22 juillet 1920, dans le parc Victoria de Québec, Blanche Garneau, une jeune femme de 21 ans, était sauvagement violée et assassinée.  Son corps ne devait être découvert que six jours plus tard.  Bien que son nom ait aujourd’hui été oublié par la majorité d’entre nous, ce drame souleva une controverse rarement rencontrée dans l’histoire de notre province.  En fait, le nom de cette modeste vendeuse de thé souleva un intérêt médiatique bien plus imposant que le meurtre d’Aurore Gagnon, survenu la même année.  La stagnation de l’enquête policière poussa le public à vouloir trouver ses propres réponses, ce qui créa rapidement des rumeurs incontrôlables.

Un procès, puis une commission royale d’enquête à laquelle le premier ministre Louis-Alexandre Taschereau fut contraint de témoigner, ne suffit pas à élucider ce crime.  On avait dépensé les deniers publics pour en arriver au même point.  Le meurtre demeurait non élucidé.

L’Histoire nous enseigne certaines leçons, à condition, bien sûr, d’accepter de leur prêter un minimum d’attention.  Dans les faits, rien dans cette cause du siècle dernier ne rejoint celle de Cédrika Provencher.  Nous avons là deux dossiers séparés par plus de huit décennies, deux modes opératoires différents, et des victimes qui n’ont pas le même âge.  Et pourtant!

Quand on prend la peine de se pencher sur le comportement social, on croirait alors assister à un véritable copier-coller.  La technologie a considérablement évoluée depuis 1920, mais pas nécessairement la mentalité sociale.

Pendant les quelques semaines que dura l’enquête du coroner sur la mort tragique de Blanche Garneau, le public avait, semble-t-il, pris la décision de faire sa propre justice.  Le seul moyen dont le peuple dispose dans ce genre de situation est sa langue, considéré ici au premier degré et comme synonyme de commérage.  Bien sûr, ces rumeurs prenaient leur élan à partir de certains éléments véridiques ou quelques interprétations douteuses, mais elles ne tardèrent pas à prendre une proportion telle que la classe politique fut pointée du doigt.  On accusa deux fils de député d’être les meurtriers, en plus de laisser clairement entendre que d’autres politiciens agissaient au sein de cette enquête dans le seul but de les protéger.  Bref, on parlait de complot politique.

On a d’ailleurs assisté à cette tendance dans l’affaire Dupont, au sein de laquelle, sans aucune preuve, on accusait pratiquement toutes les institutions québécoises, et cela sur une période de plusieurs décennies.  En réalité, le crime reproché ne fut qu’un malheureux suicide.  Bref, la rumeur publique avait failli fausser un résultat clairement établi par la justice.

Quand on se retrouve devant un combat à la saveur de David contre Goliath, comment se fait-il que David ne se remette jamais en question?  Pourquoi ne se demande-t-il pas, par exemple, la raison pour laquelle il est tout seul dans son camp?  Avant de pointer l’ensemble de la société en l’accusant de tremper dans un épouvantable complot qui n’a jamais laissé la moindre trace, une prise de conscience devrait s’imposer d’elle-même.

Ces rumeurs vont rarement en décroissant.  Les ragots prennent plutôt de l’ampleur, et parfois même des proportions démesurées, voir épouvantables.  Ai-je besoin de mentionner quelques cas américains comme JFK ou celui des tours jumelles?

Dans l’affaire Dupont, le congédiement de deux policiers en 1969 a effectivement révélé un certain climat de corruption à Trois-Rivières, mais ce sujet est vite devenu un fourre-tout pour y déposer les hypothèses les plus loufoques.  Bref, c’est devenu à peu près n’importe quoi.  La justice s’est prononcée à plusieurs reprises et à chaque fois le suicide fut confirmé, et reconfirmé, telle une vieille chanson à répondre qui passe et repasse à la radio entre Noël et le Jour de l’An.  Le système judiciaire n’a pas à expliquer son fonctionnement ou ses décisions, mais peut-être qu’on aurait dû faire comprendre à certains acteurs du dossier ce qu’est une véritable preuve.  Ce petit exercice pédagogique aurait sans doute pu éviter de nombreuses dépenses, que ce soit en argent ou en énergie.

L’affaire Dupont a ceci en commun avec celle de Blanche Garneau : dans les deux cas, la rumeur publique a forcé la tenue d’une commission d’enquête coûteuse qui, au final, n’a strictement rien donné, sinon de créer des déchirements et autres mésententes regrettables.  La rumeur peut donc avoir un impact concret et financier sur notre quotidien.  Dans ce cas, il ne faudrait surtout pas la considérer comme inoffensive.

La pendaison de Wilbert Coffin, en février 1956, a suscité sensiblement le même phénomène, au point de forcer le gouvernement à mettre sur pied la Commission Brossard au milieu des années 1960.  Bien que le verdict ait été reconfirmé et qu’une révision du dossier entamée en 2007 n’a jamais donné suite, il se trouve encore des gens pour affirmer haut et fort que Coffin était innocent.  Encore une fois, la rumeur s’est avérée coûteuse.

screenhunter_205-sep-16-19-25En 1982, l’étudiante France Alain a été sauvagement abattue en pleine rue à l’aide d’un fusil de chasse de calibre .12 alors qu’elle revenait de faire des emplettes à Ste-Foy.  Le coroner mit quatre ans avant de tenir son enquête, qui visait clairement l’animateur de radio Benoît Proulx.  Même si celui-ci a été acquitté honorablement lors de son procès survenu au début des années 1990, il s’en trouve encore pour le pointer du doigt.  Et pourtant, quand on se donne la peine d’approfondir un peu cette affaire on a plutôt tendance à viser le comportement policier.  Là encore, il semble que la population ait dû encaisser les frais d’un procès qui n’aurait jamais dû avoir lieu.  J’ajouterais que, dans ce cas, la rumeur a été malhonnêtement entretenue par certaines personnalités, tout comme le laissait entendre Yves Boisvert dans La Presse du 23 août 1997.

Boisvert, qui intitulait son article « Quand l’hystérie d’une opinion publique gagne le système judiciaire », soulignait que « ce dérapage-là ne pouvait se passer qu’à Québec.  Avec un meneur d’opinion publique appelé André Arthur qui se prend pour un policier, un procureur, un juge et un jury; avec une police de banlieue à la réputation moins qu’ordinaire; avec un avocat de la Couronne pressé et ambitieux; avec un juge ancien sous-ministre associé qui paraît pencher pour la thèse de l’État et qui en oublie des règles élémentaires de justice; et avec un petit monde médiatique qui se chicane salement autour de tout ça ».

On ne souhaite évidemment pas que ces histoires d’horreur se répètent avec l’affaire Cédrika Provencher, alors que nous n’avons toujours pas la moindre accusation ni procès.  Et ces rumeurs ne se limitent pas aux détails entourant Jonathan Bettez.  Dès 2007, et cela jusqu’à l’été dernier, des âmes irréfléchies m’ont fait part de leur idée selon laquelle le coupable serait nul autre que le père de Cédrika, Martin Provencher.  Pour être franc, je n’ai jamais cru ou même envisagé cette avenue.  Pas une seule seconde!  Au contraire, je trouvais cela tout à fait gratuit, et même dégueulasse.

Cette idée ridicule offre un autre exemple concret de l’aspect malsain que peut engendrer un climat contrôlé par les ragots.  Souvenons-nous que Cédrika a été enlevée par un homme qui rôdait dans son quartier en demandant, ici et là, à des enfants de venir l’aider à retrouver son chien.  En fait, un père mal intentionné s’y prendrait autrement, sans ameuter tout un quartier au sein duquel il risquerait d’ailleurs d’être reconnu.

Le simple fait d’y avoir pensé prouve à quel point certaines commères peuvent manquer d’esprit d’analyse.  C’est bien connu, la commère préfère ouvrir la bouche avant de mettre son cerveau en marche.

Comme je le soulignais lors de mon dernier passage à l’émission Denis Lévesque, il est tout à fait normal de vouloir aider, d’avoir l’instinct de chercher, au point de voir Cédrika dans notre soupe.  La normalité a cependant ses limites lorsqu’elle se transforme en chasse aux sorcières.  En dépit de ce que certaines personnes croient, le système policier est généralement efficace et il est aussi là pour nous protéger contre nous-mêmes.  Le système judiciaire se chargera en temps et lieu du coupable, si bien sûr on arrive à déposer des accusations contre lui.  Il ne faudrait tout de même pas laisser la population se faire justice en conduisant Jonathan Bettez sur le bûcher.  Ce serait une terrible régression sociale que de laisser de telles décisions au public, qui a toujours eu besoin de moins de preuve – sinon aucune – que la Justice pour condamner une personne.

Ceci dit, la rumeur a parfois tort, et parfois raison.  Le problème, c’est que nous devons avoir la sagesse d’admettre que ce n’est pas à nous d’en juger, et encore moins à tous ces détectives en herbe qui s’improvisent actuellement.  On peut commenter raisonnablement, mais de là à répandre des rumeurs invérifiables…

Probablement comme plusieurs d’entre vous, j’ai parcouru quelques textes et commentaires sur les réseaux sociaux.  C’est clair, nous sommes plongés en pleine stupeur.  Les gens disent vraiment n’importe quoi, au point où j’ai reconnu personnellement certains affabulateurs et d’autres qui s’improvisent experts en ADN.  Le célèbre chroniqueur judiciaire Claude Poirier en est rendu à perdre son latin, et peut-être même son dentier, en répandant certaines inepties.  Certes, il a nagé toute sa vie dans le ouï-dire, mais cette fois c’est la goutte qui fait déborder le vase chez plusieurs amateurs de faits judiciaires.  Ce n’est peut-être pas son âge qui l’affecte le plus, comme l’avancent certains, mais plutôt son amour démesuré pour le scoop.

D’autres avancent l’idée d’un complot alors que nous n’avons toujours pas la moindre accusation légale.  On brûle les étapes.  On cède à la pression populaire et on déblatère.  On veut plaire au public, mais ce n’est pas ça une véritable enquête objective.  C’est dérisoire, inacceptable et très malsain.

Comme le disait si bien l’écrivain S. Yzhar « nous émettons une idée sur toute chose avec une ignorance merveilleuse ».

C’est sans doute malheureux pour les indiscrets chroniques, mais nous saurons la vérité sur cette affaire seulement s’il y a procès.  En attendant, libre à vous de croire les affabulateurs de votre choix.