L’affaire Aurore Gagnon: le curé s’est-il suicidé?

Le curé Ferdinand Massé
Le curé Ferdinand Massé

La rumeur peut s’avérer tenace. Très tenace.

Dans mon étude de l’affaire Aurore Gagnon, qui paraîtra aux Éditions de l’Apothéose en janvier 2016 sous le titre L’affaire Aurore Gagnon, le procès de Marie-Anne Houde, c’est un sujet que nous étudierons ensemble. Ces rumeurs sont nombreuses. Prenons tout de même le temps d’en regarder une de plus près : celle de la mort violente du curé de Fortierville. Comme je le démontrerai dans le livre, le rôle du curé n’a cessé d’évoluer au fil des interprétations, tandis que le dossier judiciaire nous permettra de donner l’heure juste.

Encore aujourd’hui, une rumeur veut que le curé de Fortierville, Ferdinand Massé, se soit suicidé en raison des remords qu’il entretenait envers la fin tragique d’Aurore. Voilà qui laisse clairement entendre qu’il se sentait responsable, donc qu’il aurait pu entretenir des pensées suicidaires. Était-ce vraiment le cas?

Le romancier André Mathieu fut le premier en 1990 à donner un rôle aussi important au curé. En dépit de nombreuses erreurs, Mathieu eut l’honnêteté de dire que le curé Massé avait trouvé la mort accidentellement en dynamitant un champ près de l’église de Fortierville, en 1923. Selon lui, c’est une erreur de calcul qui aurait poussé Massé à revenir près de la charge au moment de l’explosion. Le romancier parlait également d’Arthur Massé, qui aidait son frère aux travaux. Selon lui, Arthur aurait perdu conscience au moment de la déflagration.

En 2005, le film Aurore de Luc Dionne, basé sur le roman de Mathieu, nous laissait sur une scène finale qui, pour plusieurs, ne laissait aucun doute. Le rôle de Massé, incarné par le comédien Yves Jacques, se culpabilisait de manière presque exagérée avant de descendre dans un trou et de se laisser exploser, sans autre explication. La scène ne suggère aucun témoin. Le curé était seul. Pour quiconque a vu le film, le suicide était clair.

Toutefois, dans le DVD du making of, Dionne lui-même explique avoir préparé deux scènes finales pour son film, tout en admettant que Massé ne s’était pas suicidé. Affirmant des contraintes de temps, ses explications demeuraient cependant ambigües sur les causes de cette mort.

Sans doute parce que le cinéma laisse des images fortes et contagieuses dans le subconscient, plusieurs personnes croient encore au suicide du curé Massé.

En août 2015, c’est dans une capsule radiophonique qu’un historien fit un résumé de l’affaire Aurore Gagnon. Quelle ne fut pas ma surprise de l’entendre dire que le curé Massé s’était suicidé. Est-ce que la fiction était en train d’inculquer des faits fantômes à la mémoire collective?

Comme je le prêche dans mes livres, l’important est de revenir à la source. Cela nous permet parfois de défaire de vieux mythes ou autres affabulations malsaines.

Avant d’envoyer à mon éditeur la version finale de mon manuscrit, j’ai demandé à consulter l’enquête du coroner sur la mort tragique de Ferdinand Massé. Il était temps d’en avoir le cœur net.

Or, le témoignage du frère de la victime, Arthur Massé, est assez explicite et sans appel. L’homme de 56 ans, qui était venu travailler dans la paroisse de Fortierville depuis la nomination de son frère, expliqua que le 27 août 1923 il était en train de transporter de la pierre pendant que son jeune frère de 42 ans s’affairait avec les bâtons de dynamite pour faire éclater de lourdes pierres sur un terrain situé à environ quatre arpents du presbytère. Il le vit ensuite « déposer une cartouche de dynamite sur une grosse roche et je le voyais taper de la terre par-dessus cette cartouche, après avoir agi ainsi je le vis se préparer pour allumer la mèche. Je me trouvais à environ un arpent de lui. Il venait à peine d’allumer la mèche de la cartouche que l’explosion eut lieu. Je courus vers l’endroit et j’aperçus le défunt qui gisait à côté de l’endroit où il venait d’allumer la mèche ».

L’incident ne s’est pas déroulé en septembre 1923 comme le prétendait Mathieu. De plus, l’enquête du coroner ne fait aucune mention au fait qu’Arthur aurait perdu conscience. Au contraire, il a témoigné à l’effet d’avoir couru vers son frère dès les premiers instants.

Le verdict du coroner parle de mort accidentel. Selon les archives, il n’a donc jamais été question de suicide. Le fait que la mèche se soit consumée trop rapidement et que Massé n’a pas eu le temps de se mettre à l’abri présente un scénario beaucoup plus logique.

Il ne faut pas non plus s’étonner d’un accident du genre, surtout à une époque où on pouvait obtenir de la dynamite en vente libre. Il suffit de parcourir certaines enquêtes de coroner du début du 20ème siècle pour croiser des décès accidentels causés par la manipulation de la dynamite. À titre d’exemple, c’est de cette façon qu’est décédé Wilfrid Blais, 36 ans, en 1913; tout comme Orcio Félippo, 40 ans, à La Tuque, en 1907; Onésime Bernier, 28 ans, à Lévis; et Émile Genest, 20 ans, à Ste-Catherine-de-la-Jacques-Cartier. Ce ne sont là que quelques exemples.

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Aurore Gagnon n’a pas dit son dernier mot

L'auteur Eric Veillette devant la sépulture d'Aurore, en mai 2015.
L’auteur Eric Veillette devant la sépulture d’Aurore, en mai 2015.

Depuis que j’effectue des recherches dans les dossiers judiciaires de notre passé, il y avait longtemps qu’une idée me trottait dans la tête : celle de jeter un œil dans les archives du procès de Marie-Anne Houde. Comme on le sait, cette jeune femme fut condamnée en 1920 pour le meurtre de sa belle-fille Aurore Gagnon, que la plupart des Québécois surnomment encore « l’enfant martyre ». D’un autre côté, je tentais de refouler ma curiosité, me disant qu’au cours du dernier siècle on avait fait le tour de la question. Le théâtre, le cinéma et la littérature semblaient avoir épuisé le sujet. Alors, à quoi bon perdre son temps dans les archives?

Mais jusqu’à quel point toutes ces représentations étaient fidèles à la réalité? Parce que, faut-il le dire, cette affaire repose sur un procès que personne n’a jamais raconté.

C’est finalement en débutant ma lecture du dossier judiciaire que j’ai compris. Tout n’avait pas encore été présenté au public. Aurore Gagnon n’a donc pas dit son dernier mot!

À l’époque du procès, en avril 1920, le commérage faisait déjà son œuvre. Moins d’un an plus tard, une pièce de théâtre était lancée sur les planches de Montréal. Ainsi, durant plus de 30 ans, les Québécois n’eurent que cette version pour satisfaire leur intérêt face à ce fait singulier des annales judiciaires.

Bien sûr, il y eut le film de 1952 en noir et blanc qui marqua plus d’une génération. Les plus jeunes se souviendront probablement en priorité du film de Luc Dionne sorti en 2005, tandis que les mordus auront certainement lu quelques livres sur le sujet, dont le roman d’André Mathieu. Ainsi, la légende d’Aurore Gagnon demeura vivante durant près d’un siècle.

Habitué aux contradictions, je me demandais quelle était la part de vérité dans toutes ces interprétations, qui d’ailleurs provenaient essentiellement du milieu artistique, et non du domaine de l’Histoire par exemple. Pourtant, il suffit d’un minimum d’observation pour comprendre que les contradictions sont nombreuses entre le film de 1952 et celui de 2005.

Une fois ma révision du dossier terminée, quelle ne fut pas ma surprise de constater que, en plus de nombreuses inexactitudes, j’étais maintenant en mesure de prouver qu’aucune de ces interprétations n’avait consulté le dossier judiciaire. À tout le moins, si le dossier a été consulté, on ne l’a pas respecté. Par exemple, j’ai trouvé dans l’adresse du juge Louis-Philippe Pelletier des détails que je n’ai vu nulle part ailleurs. Il fallait donc que le public sache de quoi il en retournait.

Comme je l’ai fait dans mes livres précédents – L’affaire Dupont et L’affaire Denise Therrien – je présenterai dans mon prochain livre un récit complet du procès. Cet ouvrage, le troisième de la collection Patrimoine Judiciaire, aura pour titre L’affaire Aurore Gagnon, le procès de Marie-Anne Houde. Le lecteur pourra donc se plonger dans la peau de l’un des douze jurés pour entendre la preuve présentée légalement lors de ce procès et ensuite tirer ses propres conclusions.

Il sera enfin possible de se concentrer sur les véritables éléments de preuve afin de mieux comprendre les circonstances, que ce soit pour les sévices dont Aurore fut victime ou les circonstances de son meurtre. Car, quoiqu’on en dise, il s’agit bien d’une affaire criminelle.

Le livre L’affaire Aurore Gagnon, le procès de Marie-Anne Houde paraîtra bientôt aux éditions de l’Apothéose. Pour recevoir les plus récentes informations sur le projet, je vous invite à vous abonner par courriel à la liste d’envoi automatique du blog Historiquement Logique (dans la case supérieure droite), ou alors de me suivre sur Facebook à l’aide de la page Historiquement Logique ou sur Twitter à @histologique.