Historiquement Logique au 15e congrès de l’APTDQ


            Lors du 15e Congrès de l’Association professionnelle des techniciennes et techniciens en documentation du Québec (APTDQ), qui se tenait à la Grande Bibliothèque de Montréal le 27 avril 2018, j’étais invité à présenter la conférence ayant pour titre L’importance des archives dans l’interprétation des procès criminels.  Cette rencontre a été rendue possible grâce à l’invitation de l’APTDQ, mais tout particulièrement à Nathalie Champagne, présidente du comité du Congrès 2018.

En me servant de plusieurs exemples de procès qui ont marqué l’histoire du Québec au cours du dernier siècle, j’espère avoir démontré l’importance des archives lorsque vient le moment d’interpréter certains faits historiques.  Le milieu culturel fait sa part en permettant à plusieurs dossiers de survivre à travers le temps.  Il suffit de penser à l’affaire de la petite Aurore l’enfant martyre, Blanche Garneau ou celle de Sault-au-Cochon.  Mais lorsque le besoin d’exhaustivité se fait sentir, les archives judiciaires représentent une valeur primaire qui revêt une importance unique.

La problématique actuelle réside dans le fait qu’à l’ère Google les utilisateurs croient avoir tout à la portée de la main, alors que les archives ont tellement de choses encore à nous apprendre.  C’est justement cette distance entre le public et les archives qu’il faut réduire.

Par le fait même, l’APTDQ célébrait son 30e anniversaire.  L’association a vu le jour à Trois-Rivières en juin 1988.  Le mandat de l’Association est de regrouper des techniciens et techniciennes en documentation, promouvoir la profession et représenter ses membres auprès des autorités.

Contrairement à certaines croyances, les techniciens et techniciennes en documentation ne sont pas seulement des commis de bibliothèque.  Ils œuvrent aussi dans les milieux documentaires et en gestion de documents administratifs afin d’améliorer la recherche, le classement et l’adaptation aux nouvelles réalités technologiques.

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L’affaire Boudreau: les procès (partie 3)


Tracy Boudreau's Trial for Murder
Tracy Boudreau, fixant le sol, lors de son procès  (source inconnue, gracieuseté de M. Eden)

Jusqu’à maintenant, on sait que le témoignage de François a mystérieusement changé lors de son interogatoire, qu’il y a deux versions quant à l’emplacement de la voiture des comparses et que Tracy aurait eu l’ordre de quitter les lieux alors que l’agent Sirois avait démenti cette allégation. Revenons donc à ces irrégularités. Mon père et moi avons pris soin de les analyser du mieux qu’on peut puisqu’il nous faut faire des recherches sur le système judiciaire ainsi que les mœurs de l’époque.

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Procès du vol de bières, BanQ Gaspé

Dans un premier temps, lors de l’enquête coroner, Tracy a dit ne pas avoir voulu faire de mal à M. Audet et ne pas avoir voulu se venger de quoique ce soit. On faisait alors référence à un vol à la Coopérative. Toutefois, un témoin aurait entendu Boudreau dire qu’Audet méritait son sort puisqu’il aurait témoigné contre lui dans une histoire de vol. Aux archives, on m’a donc sorti le seul et unique procès de Tracy avant le meurtre : un vol de caisses de bières ayant eu lieu le 14 décembre 1952 dans l’entrepôt de l’hôtelier Alban Leblanc. Ce vol s’était produit avec des complices. Le procès devait avoir lieu en mars 1953 mais fût ajourné un peu plus tard en avril. Le père de Tracy, Melvin Boudreau, avait dû payer 1 000$ de cautionnement pour son fils, moyennant un arrangement de remboursement via ses lots. Après lecture complète du procès, j’ai été surprise de voir qu’en aucun temps le nom d’Edgar Audet n’apparaissait. Non seulement le vol n’avait pas eu lieu à la Coopérative mais le défunt ne figurait pas dans les témoins non plus. Toutefois, une feuille parmi le dossier méritait d’être considérée: c’était un contrat avec Tracy Boudreau au sujet de l’ajournement de sa cause et ceci fût signé le 27 octobre 1952. Comme le vol de bières avait été fait en décembre, il était évident que cette feuille concernait un autre délit. J’ai demandé aux archives de Gaspé mais rien d’autre ne figurait à son nom. Comme cette cause devait être ajournée début octobre 1953, je me suis référée aux archives de Montréal et de Québec car Tracy était alors emprisonné en attente de son procès pour le meurtre d’Edgar Audet. Rien. J’ai tout compris lorsqu’un membre de la famille d’Edgar m’a raconté ce qu’elle avait appris à l’époque. En visite chez son frère, M. Audet avait raconté avoir eu du fil à retordre avec Tracy. Il lui aurait volé par deux fois des cigarettes. Edgar lui aurait donné la chance de travailler pour rembourser son dû mais il aurait récidivé une troisième fois. C’est là qu’il aurait contacté la police. Comme Edgar devait être seul lors de ce vol et que le procès devait avoir lieu après sa mort, tout cela a dû être annulé puisque l’unique témoin était décédé…

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Photo du portefeuille présenté en preuve au procès, BanQ Gaspé

Si on revient au soir du 23 juillet, lorsque Tracy était en route après son crime, il aurait lancé par la fenêtre de la voiture le portefeuille en cuir noir volé à la Coopérative. Chez les témoins, il y a si peu de souvenirs sur les échanges qu’ils ont eus dans l’auto mais tous se rappellent exactement où le portefeuille a été lancé. Tracy avait dit qu’il pourrait même les guider vers l’objet convoité. C’est Odina Boudreau (n’ayant pas de parenté avec le meurtrier, du moins selon la Cour et selon mes recherches) qui l’aurait trouvé le 24 juillet en allant travailler, près d’un restaurant à Maria. Interrogé par la Cour, il n’avait d’abord pas hésité à confirmer que le portefeuille présenté était bien celui qu’il avait trouvé. Toutefois, quand Lucien Grenier, avocat de la défense, l’avait questionné à son tour, sa conviction était devenue oscillante. Il était même allé jusqu’à dire : « Maintenant, « asteur », là, que je le vois, je pense que ce n’est pas le même ». Il s’en était évidemment suivi une série de questions pour éclairer le tout, mais en vain. Odina avait fini par dire que ces portefeuilles se ressemblant tous, il y avait de bonnes chances que ce soit le même.

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Photo du bois dans le quel le chèque aurait été retrouvé, BanQ Gaspé

Plus curieux encore: Tracy avait volé deux chèques qu’un client, Ernest Cormier, avait donné à Edgar en guise de paiement sur des effets. John Willet avait affirmé avoir déchiré un de ces chèques en trois parties et les avoir lancés dans le bois, dans le bout de Cross-Point. Non seulement il a dit avoir indiqué aux agents DeGrâce et Blanchet où il avait lancé ce chèque mais il les aurait guidés vers l’endroit en question. Les policiers auraient été seuls dans le bois et auraient trouvé les trois parties de ce bout de papier. J’aimerais juste ici spécifier qu’on parle d’un chèque lancé dans le bois en pleine nuit du 23 juillet pour être retrouvé par deux policiers dans les alentours du 3 août suivant. Ce chèque déchiré fût lui aussi présenté en preuve.

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Agent DeGrâce lors de l’arrestation de Tracy, Le Soleil, 8 août 1953

J’aimerais aussi souligner l’étrange impression que me laisse Me Édouard Dion, avocat de la poursuite (pour la Reine), durant l’enquête préliminaire via les notes sténographiques. Bien que je ne maîtrise pas ce domaine et qu’il appert que les avocats des parties adverses n’ont pas toujours ces phrases assassines que l’on peut voir dans les procès cinématographiques, je trouve étrange la cohésion que semble avoir les deux avocats lorsqu’il est temps de questionner l’enfant. Ils se relayaient dans les questions et celles-ci convoitaient les mêmes réponses. Tout au long, on dirait la même personne qui pose les questions. Or, c’est Me Dion aussi qui rappelle sèchement plus d’une fois au docteur Adrien Gauvreau de ne pas dire ce que l’enfant a dit. Il fait la même remarque lorsque le docteur vient pour raconter ses échanges avec les voisins s’étant présentés sur place cette nuit-là. En aucun temps un tel rappel n’a été fait sur tous les autres témoignages, notamment les centaines de pages où les comparses de Tracy racontent ce que ce dernier avait dit. Peut-être que je me trompe et je tiens d’ailleurs à rappeler que mon but n’est pas de « salir » des gens mais bien de faire la lumière sur cette sombre affaire.

Or, dans les notes disponibles, le docteur Gauvreau est le seul à avoir maintenu le témoignage de l’enfant. Pour des raisons que j’ignore, les deux voisins ayant parlé à l’enfant ce soir-là, ayant même assisté au décès de la victime, n’ont pas témoigné. (* MISE À JOUR: après vérification, le dossier concernant cette cause est incomplet.  Voir plus bas.)  Avec photos à l’appui et avec l’aide du pathologiste Dr Roussel, M. Gauvreau a expliqué en détails les blessures mortelles qu’avait subies Edgar Audet. Or, la crédibilité de ces photos auraient été mise en doute puisqu’elles auraient été prises environ 12 heures après le décès. Pourtant, Edgar avait subi des fractures au nez, à la joue, à la mâchoire ainsi que 4 fractures du crâne au niveau temporal, pariétal et frontal. À l’enquête du coroner, le docteur avait même dit qu’il avait senti ces fractures juste en prenant la tête de M. Audet afin de le redresser alors qu’il peinait à respirer à cause de la grande quantité de sang qui s’écoulait. Les quelques dernières lignes de ce dossier se terminent avec Adrien Gauvreau qui maintient que ces blessures ont été nécessairement faites avec un objet contondant avec lequel on ne pouvait que s’être acharné avec violence.

Pourtant, le 24 octobre 1953, Tracy Boudreau a été accusé de meurtre involontaire et a écopé d’une peine d’emprisonnement de 30 ans. J’en arrive donc à la plus grande irrégularité de cette histoire : le plumitif de Tracy que j’ai trouvé dans son procès pour le deuxième meurtre qu’il a commis sur sa conjointe, Yvette Saint-Onge, en septembre 1978. J’apprends que Boudreau est sorti de détention en juillet 1960. Il a donc purgé moins de 7 ans pour le meurtre d’Edgar Audet.

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Extrait du plumitif pénal de Tracy Boudreau, BanQ Sept-Îles

J’avais trouvé quelques avis de saisies à son nom en 1971 mais j’étais loin de me douter que finalement, il était libre depuis plus d’une décennie avant ces encarts. C’était une liberté conditionnelle. Toutefois, sans vous faire la longue liste, Tracy a été arrêté pour vol, recel, déguisement dans le but de voler, voie de fait, conduite avec facultés affaiblies, conduite pendant la suspension de son permis et j’en passe. Finalement, il a tué sa conjointe un soir de 1978, alors qu’il restait dans un petit multiplex où les locataires semblaient tous se côtoyer. La femme de 34 ans avait subi 11 lacérations au visage et à la tête, avait perdu deux dents qu’on a retrouvées sur le sol et est décédée au bout de son sang. Les témoins, soit les amis de Tracy, avaient raconté qu’il était souvent agressif et très jaloux. Cette fois, Tracy ne s’était pas sauvé de la scène et avait d’abord tenté de faire croire aux policiers qu’Yvette était ivre et s’était cognée très fort le nez et la tête en tombant. En 1979, il a demandé à aller en appel parce qu’un dénommé Pierre Labbé s’était présenté chez son avocat pour faire des aveux. C’est en 1983 que le dossier fût fin prêt. Labbé avait raconté être l’ami de Roland Perreault, un des locataires de l’immeuble de la rue Cartier à Sept-Îles où le drame s’était déroulé. Il disait n’avoir jamais connu Tracy. Pourtant, il fréquentait le même immeuble et le même ami de ce dernier. Aussi, il résidait à un coin de rue de là. Il serait entré dans le logement ce soir-là et aurait vu Perreault en train de trainer le corps d’Yvette. À savoir pourquoi il revenait avec ces aveux aussi tardivement, il a raconté avoir rencontré le frère de Tracy. Lorsqu’on lui a rappelé qu’il avait pourtant dit ne pas connaitre Tracy, il a dit qu’il ne connaissait pas plus son frère mais qu’il l’avait croisé pendant qu’il faisait du vélo. Ce dernier lui aurait offert de venir prendre une bière chez lui. Quand on lui a demandé le nom du frère, il a dit ne pas le savoir, qu’il l’appelait Tracy, comme l’autre. C’est en discutant avec ce nouvel ami inconnu trouvé à bord d’un vélo qu’il aurait « allumé » que le frère de l’autre, emprisonné, serait le meurtrier d’Yvette alors que ce soir-là, il aurait aperçu son ami Roland avec la victime inerte. Il aurait alors, sous les conseils du frère de Tracy, contacté l’avocat. Non seulement ce témoignage était peu crédible mais en plus, il ne corroborait pas avec l’affidavit qu’il avait signé et qu’il n’avait pas lu car il était analphabète. Force est de constater que leur stratégie manquait sérieusement de peaufinage. Pierre Labbé avait déjà fait un long séjour en prison de 1962 à 1974 pour un double-meurtre commis sur une réserve indienne à Betsiamites. Il avait tué un homme et une femme à coups de ronds de poêle.

Je n’ai pas fini de chercher sur l’affaire Boudreau et j’en aurais beaucoup à raconter. J’espère vous revenir avec autre chose sur cette histoire qui me tient à cœur. Sans vouloir faire le pont entre celle-ci et l’affaire Coffin, je vais quand même vous revenir avec une petite (ou longue) liste d’intervenants dans l’affaire Coffin qui sont également reliés à l’histoire d’Edgar Audet. Puisqu’on parle du même été, dans la même région, je trouve qu’il est intéressant de faire des corrélations.

Et à toi François, brave petit gaillard, sache que j’ai rêvé la semaine passée que je t’emmenais avec mon fils dans les manèges de Wildwood. C’est te dire comment tu m’as marquée. Je tenais vos deux cornets en vous regardant crier dans la montagne russe. Je n’avais pas hâte de te ramener à la maison. Dans notre 2018 où quand un drame survient, on prend l’enfant à part pour l’entendre sans qu’il soit « contaminé » par l’adulte, je ne pouvais pas croire que je devais te ramener dans un décor en sépia ou même l’enfant le plus courageux devient un accessoire pour des adultes qui triomphent dans l’absurdité.

* Mise à jour en date du 5 mai 2018: le dossier concernant la cause de la Reine vs Tracy Boudreau, portant le numéro 2857 ne contient pas tous les témoignages au procès.  Bien que le verdict de culpabilité en date du 24 octobre 1953 et plusieurs éléments du procès en fasse partie, les témoignages sont plutôt issus de l’enquête préliminaire ayant eu lieu le 18 août 1953.  Des subpoena avaient d’ailleurs été envoyés, entre autre à Lionel Landry pour témoigner à cette enquête mais après les témoignages de l’agent Sirois, de Maurice Hébert, de Pearl MacKenzie, de Janie McWhirter, de John Thorburn, de François Audet, d’Ernest Cormier, de Gertrude Audet, d’Odina Boudreau, de John Willett et du Dr Gauvreau, le juge Duguay avait mit un terme à l’enquête, déclarant la preuve close.  Je vais tenter de trouver les éléments manquant au dossier afin de m’assurer d’une plus grande exactitude.   Je vous y reviendrai.

Trouvaille archivistique: le procès d’Alexandre Lavallée


            Le 30 avril dernier, le projet PMAJC (Portrait de la Mauricie par les archives judiciaires criminelles) a permis de faire la découverte des transcriptions sténographiques d’un procès datant de 1927 que l’on croyait détruites ou perdues.

J’étais à la recherche de ces documents depuis quelques années déjà.  En fait, il existait déjà un fragment du dossier à BAnQ Trois-Rivières, un autre à BAnQ-Québec et finalement un dernier aux archives de BAC à Ottawa.

Pour la première fois, les transcriptions de l’enquête du coroner et du procès sont facilement repérables par les chercheurs.  Désormais, BAnQ Trois-Rivières pourra leur présenter un dossier plus complet.

Connaissant l’importance qu’ont les transcriptions des témoignages lors d’un procès, Historiquement Logique pourra bientôt reconstituer une histoire beaucoup plus détaillée de cette affaire d’ici quelques semaines.  Comme je le mentionnais au cours de la conférence donnée à l’APTDQ le 27 avril dernier à Montréal, ces documents de valeur primaire ont une importance inestimable pour la reconstitution historique des événements.  Or, il existe deux rumeurs à propos de l’affaire Lavallée.  Est-ce que cette découverte nous permettra d’éclaircir les faits?

Le projet PMAJC est en train de faire ses preuves puisque l’indexation de tous les dossiers judiciaires permet de découvrir ceux qui ont pu être classés de manière erronée, comme ce fut le cas pour celui-ci.  Ceci dit, le respect interne et externe des fonds d’archives ne permet pas de regrouper ces transcriptions avec les autres fragments du dossier.  Le chercheur devra donc consulter plus d’un fonds d’archives pour s’assurer d’une recherche exhaustive.

Rappelons qu’Alexandre Lavallée, un septuagénaire habitant le 4e rang de St-Étienne-des-Grès, a sauvagement battu sa fille à mort en août 1926, apparemment pour obtenir des faveurs sexuelles.  Au terme d’un procès simple et efficace présidé par le juge Aimé Marchand, Lavallée deviendra l’un des sept pendus de toute l’histoire de la vieille prison de Trois-Rivières.

PMAJC: quelques chiffres pour la décennies 1930-39


Graphique illustrant les proportions de types d’accusation dans le fonds des procès expéditifs pour la décennie 1930-39.

Maintenant que le projet d’indexation PMAJC, entamé le 3 janvier dernier, a accumulé un minimum d’informations sur le fonds des procès expéditifs de la Mauricie, nous sommes en mesure d’en tirer quelques chiffres.

En ce qui concerne la décennie 1930-1939, nous en arrivons à 42 types différents d’accusations pour un total de 192 dossiers pour pratiquement autant d’accusés.  Parmi ces accusations, certaines ne font évidemment plus partie de nos faits divers contemporains. Par exemple, nous retrouvons trois tentatives de suicide. À cette époque, alors que le suicide était considéré comme un crime, la personne déprimée qui ratait son coup se retrouvait, au mieux, avec une comparution devant le juge.

La loi du dimanche a aussi permis d’immortaliser quelques faits intéressants dans les archives.  Cette trace, nous la devons en grande partie à Arthur Larue, un homme qui a intenté cette poursuite à la Canadian International Paper, usine communément surnommée « la CIP ».  La CIP a fermé ses portes le 9 janvier 1992. Trois ans plus tard, le bois destiné aux papeteries de Trois-Rivières cessait de flotter sur les eaux de la rivière Saint-Maurice. On venait de tourner la page sur une époque qui avait laissé de profondes racines dans l’histoire régionale. De plus, cette cause n’est pas sans rappeler l’époque où les grandes entreprises anglophones contrôlaient l’industrie ouvrière au Québec. En effet, les transcriptions sténographiques conservées dans le dossier montrent quelques témoignages enregistrés dans la langue de Shakespeare.

Le graphique circulaire apparaissant ci-haut permet de visualiser la proportion des divers types d’accusation d’après la quantité des dossiers qui ont été conservés. Par exemple, il faut garder à l’esprit que les données sont limitées au fonds des procès expéditifs et qu’elles ne peuvent donc pas être représentatives de tous les crimes qui ont été entendus au palais de justice de Trois-Rivières entre 1930 et 1940. De plus, rien ne nous dit si, à l’origine, tous les dossiers de ces procès expéditifs ont été conservés.  À tout le moins, ces chiffres nous fournissent tout de même une certaine vision de notre passé.

Parmi les accusations les plus courantes, on retrouve le vol (sous laquelle nous avons aussi inséré celle de « vol et effraction » ainsi qu’une accusation orpheline de « vol postal ») dans une proportion de 50 accusations, ce qui fait un pourcentage de 26%.  Les accusations de faux – que ce soit pour faux prétextes ou faux documents – arrivent au deuxième rang à 11%, suivi de tout ce qui se rapporte aux actes indécents, à la grossière indécence et à l’attentat à la pudeur dans une proportion de 8%, c’est-à-dire 16 accusations au total pour la décennie de 1930.

Le meurtre, le crime le plus grave prévu au Code criminel canadien, représente 3% des dossiers indexés pour les années 1930. Et encore faut-il demeurer prudent face à ces chiffres puisque les procès d’au moins trois de ces causes de meurtre se sont déroulés devant un jury. En principe, ces dossiers ne devraient donc pas se retrouver dans le fonds des procès expéditifs. Car, contrairement à ce que laisse entrevoir cet adjectif, les procès expéditifs n’étaient pas des procès bâclés ou vite fait. Le site Termium est probablement celui qui l’explique le mieux : « un accusé qui devait subir son procès devant la Cour des sessions générales de la paix pouvait, de son consentement, être jugé par un juge de cette cour hors du terme des assises. Cette disposition avait pour but d’éviter qu’une personne citée à procès et détenue, ne soit contrainte d’attendre en prison l’ouverture du terme de la Cour, pour qu’il soit disposé de son cas »[1].


[1] http://www.btb.termiumplus.gc.ca/tpv2alpha/alpha-fra.html?lang=fra&i=1&index=alt&srchtxt=PROCES%20EXPEDITIF

L’actualité fausse l’Histoire


            Parmi les valeurs que défend Historiquement Logique, on retrouve évidemment la revalorisation des archives. Récemment, l’actualité nous a prouvé à quel point le combat est loin d’être terminé en matière de respect de la valeur légale des archives judiciaires.

Dans le texte La dernière femme exécutée au Canada était peut-être innocente, publié le 2 février 2018 sur un site mal identifié qui semble prendre ses origines en France, on a droit à un résumé de l’affaire de Sault-au-Cochon. Le texte est bien présenté et le résumé plutôt intéressant pour les néophytes. Toutefois, l’auteur milite en faveur de l’innocence de Marguerite Ruest Pitre, ajoutant que les preuves « restent peu concluantes ».

La question est de savoir si, pour en arriver à ce commentaire, il a lu l’ensemble du dossier judiciaire.  Permettons-nous d’en douter. Le 22 octobre dernier, j’avais justement abordé la question sur HL dans l’article La dernière femme pendue au Canada était-elle innocente? J’ai même souligné l’importance d’être prudent devant ces communicateurs qui critiquent un procès sans avoir pris le temps de lire tout le dossier judiciaire. Comme je le répète souvent, cela revient à dire qu’on pourrait critiquer un livre sans l’avoir lu. C’est un manque de respect total devant un jury qui s’est investi sérieusement à étudier la preuve présentée devant lui.

Il y a aussi le texte de Lise Savary publié dans Le Journal de Montréal le 21 janvier dernier. Si elle affirme avoir confiance en notre système judiciaire, elle se permet pourtant de critiquer un procès qu’elle n’a certainement pas lu, à savoir le premier procès de Guy Turcotte, qu’elle qualifie de raté. A-t-elle lu les 7,000 pages du dossier? Ou encore le livre que Me Fortin a publié en 2017 sous le titre Guy Turcotte : ruse ou folie après avoir soigneusement étudié tous les témoignages? Ce dernier en venait à une toute autre conclusion que cette chroniqueuse.

Au passage, Savary critique aussi les procès avec jury, qui, souligne-t-elle, remontent à l’époque du Moyen Âge. Et parce qu’une pratique est ancienne elle devrait nécessairement être désuète?

Je ne pense pas. En plus d’être protégé par la constitution canadienne, le procès avec jury est une institution démocratique et honnête de permettre à qui que ce soit d’être jugé par ses pairs. Comme le souligne Me Fortin, le jury permet un détachement plus objectif vis-à-vis le juge. Il y a d’autres arguments en ce sens qui me donnent l’idée d’en faire un article sur le sujet. Nous verrons cela bientôt.

Ma modeste contribution, celle d’avoir lu plusieurs procès conservés aux archives nationales, me permet d’aller aussi dans ce sens. Par exemple, dans le procès de Marie-Anne Houde, survenu en 1920, des auteurs ont reproché au jury de l’avoir condamné à l’avance. Pourtant, à la lecture du dossier, on retrouve tous les éléments nécessaires à sa condamnation. Le jury de l’époque a donc rendu un verdict en toute connaissance de cause.

D’autres me disent : mais vous devez bien croiser des erreurs judiciaires dans vos recherches? La réponse est oui, mais peut-être pas dans le sens où on l’entend ni même selon l’idée que s’en font plusieurs personnes. Il peut y avoir des erreurs judiciaires dans le sens où le déroulement d’un procès n’a pas été parfait mais dont le verdict n’a pas nécessairement condamné un innocent. Le meilleur exemple qui m’a été donné de croiser jusqu’à maintenant est le procès intenté à Raoul Binette et William F. Palmer en 1921 pour le meurtre de Blanche Garneau. Plusieurs croient encore au complot politique dans cette affaire. Justement, l’issue du procès prouve le contraire. Car si on avait voulu des coupables à tout prix et que la justice était de connivence avec le premier ministre Taschereau, il aurait été plus facile de faire condamner Binette et Palmer afin de protéger les vrais coupables. Or, Binette et Palmer ont été acquittés.

L’erreur judiciaire dans cette affaire s’est plutôt produite au niveau des procureurs, qui n’ont pas su poser des questions pourtant essentielles. D’ailleurs, c’est avec un dossier assez pauvre qu’on a intenté une poursuite au criminel contre Binette et Palmer. Si la Couronne cherchait justement des coupables à tout prix – que ce soit pour répondre à la pression sociale ou autre – le jury a permis d’éviter une erreur judiciaire en acquittant ces deux hommes.