Octobre 70: Conclusion

         Tout en rappelant que le but principal de cette série documentaire était d’apporter un regard neuf à partir des archives judiciaires disponibles tout en se tenant loin d’une quelconque opinion politique, nous tenterons maintenant de répondre à certaines questions.  Toutefois, il nous faudra admettre et surtout accepter que plusieurs de ces questions resteront à jamais sans réponse, ou du moins jusqu’à l’ouverture des scellés sur les archives prévues à partir de 2070.

Malgré cela, qu’il me soit permit quelques commentaires quant au comportement social (non politique) et criminel de certains personnages.

Il m’apparait évident que le manifeste de 1970 était à l’image de ses créateurs, c’est-à-dire médiocre et grossier. Comme nous l’avons vu plus haut, je ne suis d’ailleurs pas le seul à le penser, au point où, en fait, mon opinion ne vient pas changer grand-chose sur ce point.

D’autre part, rien n’excuse la mort de Pierre Laporte. Dénonçons également les auteurs felquistes et leurs partisans qui ont passé sous silence les faits qui pouvaient nuire à leur « cause ». René Lévesque et les autres signataires du 14 octobre 1970 n’auraient pas dû considérer ces criminels comme des « prisonniers politiques ». Au lieu de cela, ils auraient dû se montrer solidaires au gouvernement Bourassa pour défendre la société québécoise, cette même société sur laquelle ils ont par la suite compté pour obtenir des votes et tenter l’indépendance.

Je le répète, la série Octobre 70 ne fait pas de politique mais elle met en contexte des faits criminels, des crimes qu’aucun mobile au monde ne peut justifier, pas même une cause politique, qu’elle soit noble ou non.

De plus, pour éviter toute confusion, il faut dissocier le FLQ du PQ.  Ces deux organisations – l’une terroriste et l’autre un parti politique – sont très distinctes. Ceci dit, même après tous ces articles, je n’ai toujours aucune opinion politique. Je n’entrerai pas dans les détails qui motivent cette prise de position, car le plus important pour Historiquement Logique n’est pas la gloire personnelle mais plutôt le fait de mettre en valeur ce que les archives ont encore à nous apprendre.

L’importance des archives judiciaires

Lors d’un procès, la justice n’a pas à tenir compte des sentiments de tous et chacun.  Elle s’occupe uniquement des faits.  C’est pourquoi elle peut paraître, aux yeux des profanes, comme une machine insensible.  Jusqu’à un certain point, c’est ce qu’elle est et c’est ce qu’elle doit demeurer.  C’est aussi là son devoir.

Dans le cas contraire, c’est-à-dire si elle devait tenir compte des états d’âme de tous et chacun, le processus du procès criminel serait long, laborieux et injuste. Peu d’entre nous souhaiterions retourner à l’époque de l’Inquisition, où il était possible d’accuser n’importe qui sans preuve. Les condamnations étaient faciles à obtenir, d’autant plus que les systèmes de défenses étaient inexistants. On laissait libre cours aux impressions, aux états d’âmes et au commérage. Et combien d’innocents se sont ainsi retrouvés sur le bûcher?

La façon de procéder au cours d’un procès criminel a considérablement évoluée au fil du temps. Elle n’a pas toujours été parfaite et ne le sera probablement jamais, mais le système que nous avons, basé sur la common law britannique, est actuellement la meilleure façon de faire ressortir la vérité.  Je ne suis pas en train de prendre la défense de notre système judiciaire, mais je dis seulement que, comme tout autre chose, il faut d’abord lui donner le bénéfice du doute, tout comme il nous l’accorderait dans l’éventualité où nous serions accusés d’un crime. Avant de le critiquer, il faut d’abord chercher à le comprendre. Assez peu de gens acceptent de le faire, et cela est vrai non seulement dans le dossier des meurtres commis par le FLQ mais dans plusieurs autres affaires que j’ai eu la chance d’étudier. C’est désolant, mais j’ai assez peu de respect pour ceux et celles qui critiquent avant de réfléchir.

Les archives judiciaires représentent des documents légaux. Et ce n’est pas mon invention. Non seulement la Déclaration universelle sur les archives, accepté en 2011 par l’UNESCO, le stipule, mais il existe aussi la Loi concernant le cadre juridique des technologies de l’information, sans oublier la Loi sur la preuve. Malgré cela, plusieurs auteurs ou communicateurs accordent plus d’importance aux sources secondaires et parfois même tertiaires. Certains informateurs s’avèrent bavards devant un café alors qu’ils déclinent sans tarder l’invitation de mettre à l’épreuve leurs affirmations devant un juge. C’est pourtant le seul endroit où une allégation peut devenir une preuve.

Dans le merveilleux monde du patrimoine vivant, contaminé jusqu’à l’os par le ouï-dire, les informations n’ont pas autant de valeur que la preuve légale.

Or, si les archives judiciaires sont aussi importantes, pourquoi, me direz-vous, ne les consulte-t-on pas davantage?  Cette question, il faudrait la poser aux auteurs et communicateurs qui lèvent leur nez sur ces documents pourtant précieux. De tous les auteurs que j’ai étudiés pour la présente série documentaire, le seul qui semble avoir consulté l’enquête de coroner sur la mort de Pierre Laporte a été Pierre Vallières. Malheureusement, celui-ci n’a pas été honnête envers son lectorat. Il a interprété le dossier à son avantage en y prenant uniquement ce qui collait à son scénario de complot.

La leçon qu’il faut en tirer c’est que le fait de présenter une seule partie d’un tel dossier peut biaiser l’interprétation et par conséquent la mémoire collective.

Vous permettriez-vous de critiquer un livre sans l’avoir lu?  Alors, pourquoi le fait-on avec un procès?

J’ai déjà posé ces deux questions toutes simples à une personne qui entretenait une tendance naturelle à épouser toutes les théories du complot, y compris les plus loufoques, et son regard s’est tout de suite embrouillé.  Pourtant, la réflexion est simple. Les douze jurés passent des jours et des semaines entières à étudier de manière exhaustive tous les détails d’une affaire. Pourtant, lorsqu’ils rendent leur verdicts sur des bases solides le public, qui n’a consulté que quelques reportages ici et là, se permet de critiquer vertement leur décision.

Ce que permet l’étude d’un dossier judiciaire – et je crois l’avoir prouvé dans des livres comme L’affaire Aurore Gagnon, L’affaire Blanche Garneau ou L’affaire Denise Therrien – c’est justement cette preuve légale que les jurés ont entendu.  C’est là-dessus qu’ils doivent construire leur analyse et rendre un verdict unanime et non pas sur des ragots de corridor qui continuent d’intéresser de pseudo-auteurs dont certains se donnent parfois des airs de journalistes d’enquête.  Et je le dis par expérience.  Quand ceux-ci viennent nous dire qu’ils ont obtenu « la preuve » d’une chose parce qu’une personne mystère leur a parlé devant un café ou une cigarette, c’est bien dommage, mais ces personnes n’ont pas compris la valeur d’une véritable preuve.

Je me moque de l’establishment, qu’il soit de nature historique, littéraire ou autre, car le diplôme ne fait pas de l’auteur un être critique, réfléchi et objectif.  Il y a des choses qui ne s’acquièrent pas sur les bancs de l’école.

À ces auteurs, je dirai seulement que s’ils n’ont pas le courage de lire la totalité d’un dossier judiciaire, alors je leur suggère de s’intéresser à un autre sujet.  Car si l’intelligentsia de l’Histoire se veut parfois plus sociologue que factuel, elle devrait avoir le respect de prendre en considération le contenu d’un dossier judiciaire lorsque celui-ci est disponible.

L’objectivité utopique des médias

Pour certains, ce ne sera pas une surprise. Et je ne m’étendrai d’ailleurs pas sur le sujet. Les médias n’ont probablement jamais connu une réelle objectivité, en particulier pour certains sujets.  Évidemment, on ne parle pas ici de rapporter des accidents de la route ni des chiens écrasés, mais des dossiers sérieux qui portent à réflexion et qui ont d’ailleurs une portée sociale.

En théorie, on le sait, le travail du journaliste se doit pourtant d’être objectif.  Dans la réalité, il l’est rarement.  Notre série a permis, je pense, de le démontrer. Quand on pense que René Lévesque profitait des pages du Journal de Montréal pour véhiculer ses idées, que Claude Ryan dirigeait Le Devoir, et ainsi de suite, l’objectivité semble bien utopique. Encore aujourd’hui, lorsqu’un lecteur de nouvelles se permet un commentaire sur un sujet qu’il ne connaît visiblement pas, ça me redresse le poil des jambes, comme disait ma grand-mère.

Pierre Laporte était-il un politicien corrompu?

Encore aujourd’hui, il subsiste une rumeur selon laquelle Pierre Laporte était un politicien corrompu. Le plus triste, c’est que certaines personnes se servent de cette accusation – sans apporter de preuve évidemment – pour minimiser les conséquences de son meurtre.  On se dit alors qu’il méritait un peu cette fin et que les felquistes avaient raison. C’est là une façon malhonnête de dépersonnaliser la victime et de fuir les responsabilités. Que Laporte ait été ou non la pire des crapules, il n’en reste pas moins que sa mort est un meurtre prémédité, le crime le plus grave prévu au Code criminel canadien.  Que la victime ait ou non « mérité » sa fin tragique, cela n’enlève en rien au caractère criminel des assassins, de leurs déviances, de leur folie et de leur intention criminelle d’enlever la vie à quelqu’un.  S’ils l’ont fait une fois de manière délibérée, alors c’est qu’ils représentent un sérieux danger pour la société puisqu’ils pourraient recommencer.

Seriez-vous prêts à dire qu’un tueur en série mériterait de retrouver sa liberté simplement parce qu’il s’en prenait à des prostituées?  Non, bien sûr!  Alors pourquoi serait-ce différent dans le cas qui nous intéresse?

Heureusement, comme je l’ai mentionné plus haut, le processus du procès ne tient pas compte de la personnalité des victimes.  Une victime est une victime.  Point final!  Le verdict rend une décision sur l’aspect criminel du geste commis par l’accusé et non sur le comportement de la victime.

Mais dans le cas de Pierre Laporte, la chose ne s’arrête pas là.

L’historien Jean-Charles Panneton est sans doute le premier à répondre honnêtement à cette question.  Selon lui, c’est en 1972 qu’apparait la première rumeur, lorsque le leader parlementaire Robert Burns souleva la possibilité de « liaisons dangereuses » que Laporte aurait entretenues avec des membres du crime organisé, et cela en collaboration avec ses collaborateurs au Parti libéral, Jean-René Gagnon et Jean-Jacques Côté.  Le premier ministre répliqua qu’il n’existait aucune preuve de cela, mais la rumeur était lancée et on connaît le sort que les commères réservent généralement à ces histoires sans fondement.

« Le député de Maisonneuve [Burns] a été alimenté la veille par le journaliste vedette alors au Devoir, Jean-Pierre Charbonneau, comme il le raconte dans son autobiographie »[1].  Il aurait été informé par des policiers que des bandes sonores prouvaient que Laporte avait rencontré des personnages du monde interlope.  Charbonneau aurait été en possession d’un rapport de filature à l’endroit de Laporte, mais cela ne livre aucun détail sur les paroles échangées.  Rappelons au passage que dans son autobiographie Jean Cournoyer avoue lui aussi avoir rencontré Frank Cotroni dans certains événements politiques. Pourtant, Cournoyer ne fut jamais corrompu pour autant.

En 1973, Bourassa finit par mandater la Commission de police du Québec pour enquêter sur le sujet.  « Les juges Rhéal Brunet, Marc Cordeau et Roméo Courtemanche s’intéressent tout d’abord à une première rencontre qui a eu lieu le 5 novembre 1969 au restaurant Moishe’s à Montréal.  En pleine course à la direction du PLQ, Jean-René Gagnon, président de la campagne de Laporte, et Jean-Jacques Côté, responsable du comité des finances, rencontrent le propriétaire du Victoria Sporting Club, situé sur la rive sud, Frank Dasti, et l’un de ses amis, Nicolas Di Iorio.  Mais il semble que Di Iorio prévoyait l’élection facile de Robert Bourassa.  C’est pourquoi MM. Gagnon et Côté n’auraient même pas sollicité d’aide financière pour la campagne de Laporte.  La deuxième rencontre, qui s’est tenue le 16 avril 1970, est à l’origine de ce que les médias ont appelé l’affaire Laporte, comme le précisent les commissaires dans leur rapport.  La rencontre, qui a lieu en pleine campagne électorale, réunit Pierre Laporte, Jean-René Gagnon et Jean-Jacques Côté ainsi que Nicolas Di Iorio et Frank Dasti.  Côté, qui a appris l’existence d’une machine télégraphique qui permettrait de trafiquer des résultats électoraux, a demandé à Dasti d’enquêter à ce sujet.  La rencontre, qui ne dure qu’environ 35 minutes, doit permettre de faire le point.  Mais l’appartement où se déroule cette rencontre – il s’agit du local de l’organisation de Gagnon, alors candidat libéral dans la circonscription de Saint-Jacques – est surveillé par deux agents de la SQ.  Di Iorio aborde plutôt la question des opérations policières contre son établissement, le Victoria Sporting Club, que celle de la machine télégraphique truquée »[2].

À propos de cette autre rumeur selon laquelle des gens louches auraient effacés la dette de Laporte après sa mort, Panneton précise que les commissaires « ont constaté que la grande majorité des donateurs sont des corporations connues.  Ils ont également consulté la liste des créanciers de Laporte à sa mort et, là encore, ils n’ont aucun nom de personnes provenant d’un milieu douteux »[3].

Selon la conclusion des commissaires, qui arrivera en décembre 1974, aucun lien n’a été prouvé entre Laporte et le crime organisé.  Tout ce qu’on aurait pu reprocher à Laporte au cours de la fameuse rencontre avec Dasti et Di Iorio, c’est qu’il aurait dit : « arrangez-vous avec Côté ».  Là encore, c’est une phrase qui ne prouve rien, et qui de surcroit peut être interprétée de différentes façons.

Au final, laissons la parole à Panneton, qui connaît le protagoniste de sa biographie beaucoup mieux que moi : « même si l’intégrité de Laporte est rétablie, il n’en demeure pas moins que le principal intéressé n’a pas pu se défendre sur cette question et que le doute demeure pour plusieurs personnes.  On retrouvera d’ailleurs dans certaines théories du complot les présumés liens de Laporte avec l’interlope montréalais.  Des allégations survivent encore aujourd’hui et jettent toujours de l’ombre sur le personnage, malgré le fait que les trois commissaires de la Commission de police du Québec l’aient innocenté »[4].

La théorie du complot, une tradition nationaliste?

Dans son livre de 1971, Gérard Pelletier a mentionné qu’il « existe des forces oppositionnelles qui ne participent pas à l’échange parlementaire et qui, pour se faire entendre, n’ont pour seul recours qu’une influence exercée directement sur l’opinion publique.  Ces groupes ou ces factions, plus éloignés des centres de décisions, ne sont pas formellement astreints à la négociation avec le réel, et cèdent souvent à l’extrémisme verbal et au catastrophisme.  L’autoritarisme est la tentation du pouvoir; l’alarmisme, celle de l’opposition »[5].

Voilà qui introduit bien le sujet, une idée que j’ai d’ailleurs soulevée dans L’affaire Blanche Garneau (2017). Au cœur de celle-ci, qui se passe principalement de 1920 à 1922, l’avocat nationaliste Armand Lavergne a donné l’impression de se faire alarmiste en accusant le gouvernement libéral de Taschereau de corruption sans jamais présenter la moindre preuve.  L’alarmisme et la tendance au conspirationisme se trouverait-elle naturellement dans les gènes de l’opposition, comme semblait le laisser entendre Pelletier?

Quoi qu’il en soit, on a vu au cours de cette série que l’exagération se trouvait presque exclusivement dans la bouche des felquistes et de leurs défenseurs.  Il suffit de penser aux théories du complot indélicatement exposées par Pierre Vallières, peut-être dans le seul but de semer l’anarchie.

Dans un discours tenu le 7 février 1971 lors d’un forum du Parti libéral, Jean Marchand lançait : « qu’on nous laisse en paix avec ces histoires de complots et de manipulations.  Ces froussards veulent nous faire croire que nous sommes inconscients et qu’ils ont le monopole de la clairvoyance et du réalisme.  Et quand le peuple, dont ils sous-estiment le bon sens et la maturité, décide majoritairement d’appuyer tel gouvernement ou telle politique, ce n’est jamais pour eux le résultat d’un libre choix ».

Malheureusement, les affabulateurs existent.  Pour ceux et celles qui ont lu mes livres, vous serez à même de comprendre les dossiers qui en ont subis les frais.  Il suffit de penser à l’affaire Dupont, dans laquelle une famille accuse tous les paliers du gouvernement et autres autorités de faire partie d’un énorme complot de meurtre. Dans l’affaire Denise Therrien, plusieurs personnes ont aveuglément accepté de suivre les inepties de l’assassin qui a écrit son livre en 1977, tandis que la lecture du dossier judiciaire permet de démolir aisément sa théorie perverse. Il en va de même dans L’affaire Blanche Garneau, laquelle fut aux prises avec une lourde affaire de complot et de commérage. On pourrait même y ajouter les dossiers de Cordélia Viau et de Wilbert Coffin.

Mais alors, se dit-on, pourquoi toutes ces personnes mentiraient-elles?  En fait, je pense qu’une partie de la réponse se trouve dans le fait que ces paltoquets croient sincèrement à ce qu’ils avancent comme théorie, tout en ignorant la valeur d’une preuve véritable.

Bref, l’attirance pour la théorie du complot ne serait-elle pas une forme de déviance mentale?  Ne devrait-on pas la retrouver dans les pages du DSM-5?

L’intention criminelle?

Est-il encore possible de croire que les frères Rose, Francis Simard et Bernard Lortie n’ont pas eu véritablement l’intention de tuer Pierre Laporte avant de l’enlever?

Dans son livre de 1982, Francis Simard a semblé démontrer une parcelle de bon sens en écrivant : « peut-on faire une chose comme ça?  Comment se justifier de l’enlèvement d’une personne?  Et tout ce qui peut en découler… »[6].

Au moment où il semble réfléchir normalement, il sent rapidement le besoin de se justifier : « sur le plan humain on ne peut pas accepter un enlèvement.  On ne peut pas être pour.  Il y a quelque chose d’odieux à faire du chantage avec la vie d’une personne. Même quand je pourrais politiquement le justifier en me disant qu’on le fait tous les jours, que quotidiennement on fait du chantage avec la vie des chômeurs, des assistés sociaux, des malades chroniques qu’on emprisonne dans des hôpitaux.  Et le chantage s’exerce par ceux qui ont le pouvoir.  Par ceux qui « administrent » la vie, la santé comme s’ils administraient une grosse compagnie de storage et de shipping.  La maladie est devenue une marchandise, un produit rentable comme les autres »[7].

Le manque de cohérence de Simard se révèle davantage quand il écrit : « nous ne voulions pas penser uniquement pour le présent.  Nous avons pensé en termes de lutte à longue échéance.  C’est cette perspective-là qui nous semblait être la seule importante. Tout ce que nous avions fait jusque-là l’avait été en fonction de ça. Notre désaccord pour les coups d’éclat, les bombes, même l’enlèvement que voulait faire la cellule Libération s’expliquent par ça.  On ne construit pas, on ne structure pas une volonté de lutte par des coups d’éclat »[8].

Et pourtant, c’est précisément ce qu’ils ont fait.  On devine que cette pensée a dû se développer chez lui après les événements d’octobre 1970 et non pas au moment des faits.

Puis on a presque envie de croire en sa compassion lorsqu’il souligne : « il me semble que tout ce que j’ai fait, je l’ai fait pour et avec le monde.  Mais là, concrètement, tu te prépares à poser un geste directement à l’encontre de ça.  Tu vas enlever quelqu’un.  Et cette personne-là, c’est un être humain.  Il peut bien s’appeler Pierre Laporte […] il n’en est pas moins, avant tout ça, un être humain »[9].

Puis on commence à douter : « c’était intense.  Ça touchait à tout ce que tu définis comme humain, parce que, pour nous, la vie, le respect de la vie avait de l’importance.  C’était pour ça que nous étions dans le FLQ.  Contre un monde où la vie ne valait que ce qu’elle pouvait rapporter en argent.  S’il y a une chose que nous avions respectée jusqu’alors, dans tous les gestes que nous avions posés, c’était bien la vie! ».

Il ira même jusqu’à se donner bonne conscience en expliquant que lorsqu’ils commettaient des vols de banque ils remettaient des armes non chargées aux débutants. Doit-on comprendre que les plus expérimentés avaient des armes chargées? Mais alors, c’est qu’ils couraient un risque important de blesser ou de tuer des innocents!

Le respect de la vie humaine, vraiment?  S’ils avaient véritablement eu du respect pour la vie humaine, Simard, Lortie et les frères Rose ne se seraient jamais procuré des armes à feu et n’auraient jamais planifié, ni même penser, l’enlèvement du 10 octobre 1970.  Ils auraient milité sans violence comme l’ont fait plusieurs autres personnes. René Lévesque n’a jamais posé de bombes pour être élu en 1976.

En littérature québécoise, des professeurs continuent d’enseigner – du moins c’était le cas en 2017 – une certaine justification des actes de violence.  Je ne suis pas un ami de la poésie ni de la grande littérature, mais il me semble que des pseudo-écrivains comme Pierre Vallières n’ont pas une grande valeur à mes yeux, qu’elle soit littéraire ou sociale. Encore une fois, ce type d’enseignement devrait plutôt rappeler aux étudiants qui étaient Wilfrid O’Neil, Thérèse Morin et toutes les autres victimes.

De toute manière, si ces poètes maîtrisaient bien l’art de la plume, pourquoi ont-ils eu besoin de passer à l’acte?  Manquaient-ils de mots?

Enseigner dans le sens du FLQ, c’est se tirer dans le pied. C’est admettre, indirectement, que les grands auteurs de cette époque identitaire étaient des incapables et qu’ils devaient nécessairement se tourner vers la violence pour faire valoir leur point de vu.  That’s it!

Ce que le FLQ a oublié de vous dire!

La méthodologie la plus exhaustive, je le répète, serait de lire entièrement le dossier du procès de Paul Rose et des autres felquistes qui ont dû répondre de leurs actes devant la justice.  Mais puisque ces dossiers sont scellés au moins jusqu’en 2070, cette exhaustivité est impossible pour le moment.

N’empêche qu’au cours de notre exercice des derniers mois, on a compris que les felquistes ne nous ont pas tout dit.   C’est d’ailleurs l’un des reproches que faisait William Tetley en 2010.  Puisque les commères et les conspirationnistes s’abreuvent dans le flou et le silence des documents, nous en aurons encore jusqu’en 2070 à subir ces théories du complot.

Certains propos de Simard nous laissent entendre qu’il n’a évidemment pas tout dit : « bien sûr, tout ce que nous avons vécu ensemble, durant des années, tous les gestes que nous avons posés dans le FLQ sont des gestes humains. Je les ai faits avec des êtres humains. J’avais des réactions humaines ».

S’il laissait entendre que par le mot humain il avait commis des erreurs humaines, on pourrait accepter ses propos.  Mais puisqu’il s’explique difficilement et tout en demeurant embrouillé, on pourrait aussi y voir un illogisme profond alors qu’il parle d’humanisme au sein d’actes criminels.

Il y a aussi beaucoup de non-dit.  On l’a vu par les propos de Vallières, mais aussi par les ravisseurs eux-mêmes.  Et ce n’est pas parce que Francis Simard s’est montré en désaccord avec la théorie du complot de Vallières qu’il faut le féliciter pour le contenu de son livre de 1982.  Simard a tenté de prouver son côté humain, mais ce n’est certes pas en fuyant les détails du crime et sans se mettre dans la peau de sa victime qu’on en vient à une rédemption totale.  Car, rappelons-le, bien peu de gens chez les partisans felquistes ont parlé de meurtre.  Non seulement on a joué sur les termes utilisés, mais personne n’a voulu approfondir les détails. À preuve, la présente série Octobre 70 est la première à accorder autant d’importance à l’enquête du coroner et surtout à la diffuser de manière transparente. Vallières n’en a utilisé que des extraits choisis, au même titre que Jacques Hébert dans le dossier de l’affaire Coffin.  Et tout cela pour quoi? Dans les deux cas, la raison semble être politique : pour atteindre l’adversaire (le méchant gouvernement libéral dans le cas de Vallières et Duplessis pour ce qui est de Hébert).

Tout au long de notre série d’articles, nous avons vu à quelques reprises comment les propos du FLQ pouvaient être illogiques. Je ne reviendrai pas sur chaque détail de cette réflexion puisque le point central de la série Octobre 70 était de confronter le FLQ aux archives judiciaires. Toutefois, si vous souhaitez en savoir davantage à ce sujet, je vous suggère la lecture de La crise d’octobre de Gérard Pelletier, publié en 1971, et l’ouvrage de William Tetley paru en français en 2010.

Bien sûr, ni les membres du FLQ ni les auteurs qui ont pris leur défense n’ont jamais abordé le sujet de l’intention criminelle. Au contraire, ils ont plutôt minimisé les conséquences de leurs gestes ou carrément relégué aux oubliettes les circonstances entourant des décès comme celui de O’Neil en 1963, ou de Thérèse Morin et Jean Corbo en 1966.  Lorsque Serge Demers a témoigné en septembre 1966 lors de l’enquête du coroner sur la mort de Thérèse Morin, il a dit, au moment d’aller faire son compte rendu de l’attentat au Comité Central, que « on a dit que c’était comme ça que l’expérience entrait, qu’il ne fallait pas s’en faire, que ça arriverait encore […] ».

Selon les têtes fortes du FLQ à cette époque, c’est-à-dire Vallières et Gagnon, il ne fallait donc pas s’en faire pour la mort d’une honnête femme de 64 ans qui avait durement gagné sa vie en passant 40 ans au sein de la même usine.  C’est tout à fait inacceptable!

Selon ce délire logique,  on comprend que les jeunes militants devaient se former en commettant des meurtres.  On se croirait, à quelques détails près, devant des meurtres initiatiques rattachés à l’image de certaines bandes criminalisées.

L’un des avocats du FLQ, Me Gérard Beaudry, révéla lui aussi une autre facette de cette image qu’on a voulu cacher par la suite.  Me Beaudry a tenté de jeter le blâme de l’explosion du 5 mai 1966 sur André Lagrenade pour ne pas avoir fait évacuer son usine alors qu’il aurait reçu un appel lui indiquant qu’on venait de déposer une bombe dans son usine.  En fait, ce criminaliste peu scrupuleux est allé jusqu’à dire que « tous ceux qui sont accusés aujourd’hui de meurtre n’auraient pas à porter l’odieux d’une personne décédée » si l’usine avait été évacuée.  Ce qui est odieux, en fait, c’est cette réflexion lancée par un membre du Barreau.  Il est tout à fait inacceptable de le voir jeter le blâme sur les victimes et tenter de faire passer son ou ses clients pour des brebis inoffensives.  Heureusement, le coroner n’est pas tombé dans le piège.

D’ailleurs, si le FLQ avait réellement voulu mener un combat pacifique il n’aurait jamais dû utiliser des bombes fonctionnelles, ni même poser de fausses bombes.  Ce n’est certainement pas de cette façon qu’une société libre et démocratique progresse de manière positive. En fait, comme d’autres auteurs l’ont dit avant moi, dont Pelletier et Tetley, je doute que les felquistes aient eu de réelles intentions politiques. Ils n’étaient que de vulgaires criminels.  Oubliez un instant leurs prétendus mobiles ou intentions, et il ne reste plus que des actes et un comportement criminel : du vandalisme, des bombes, des hold-up, des enlèvements, des vols et des meurtres.

Quant à Jean Corbo, je considère ce jeune de 16 ans comme une victime du FLQ.  En dépit de ses allégeances au moment de sa mort, ce jeune garçon aurait pu se réhabiliter, changer ses convictions et faire une vie tout à fait normale. Plutôt que de le voir comme un poseur de bombe, je le considère plutôt comme une marionnette confiée aux manipulations de Vallières, Gagnon et les autres.

Lors de l’enquête du coroner Laurin Lapointe dans l’affaire de la mort tragique de Jean Corbo, rappelons-nous également ce passage lorsque Me Jean-Guy Boilard interrogeait Serge Demers, ce jeune homme qui s’était chargé de transporter les deux poseurs de bombe, Desrosiers le 5 mai 1966 et Corbo le 14 juillet 1966 :

  • Est-ce qu’il y a eu un vote de pris pour cette action qui devait se faire … de quelle façon a-t-on procédé?
  • Tout le monde semblait d’accord, alors il n’y a pas eu de vote de pris.

« Tout le monde semblait d’accord »! Cette réponse fait des membres du Comité Central, c’est-à-dire Vallières, Gagnon et les autres, des complices de meurtre. Comme le précise le Code criminel, celui qui tient le sac d’argent est aussi coupable que le braqueur qui pointe une arme chargée sur un caissier.  Quels sont les détails qu’on a fait valoir lors des procès de Vallières et Gagnon et des autres felquistes? Malheureusement, ces dossiers sont scellés jusqu’en 2070.

Si on se fie à William Tetley, le FLQ n’aurait pas été franc sur ses intentions : « Même si la protection de la langue française était et reste une cause qui préoccupe une grande partie de la population du Québec et du Canada, mais aussi toutes les formations politiques au Québec, ce n’était pas l’un des soucis particuliers du FLQ.  En fait, comme plusieurs autres messages et communiqués du FLQ, le manifeste de 1970 était rédigé dans un français familier, émaillé d’expressions parfois populaires et de « franglais ».  De cette façon, le FLQ se distanciait intentionnellement des intellectuels du Québec et de la bourgeoisie.  […]  La vision felquiste de la société québécoise et canadienne était non seulement obsolète, mais très superficielle.  Les divers manifestes et communiqués publiés dans La Cognée, principal organe du FLQ, et dans d’autres publications, ne s’étendaient pas davantage sur les injustices sociales et n’y proposaient que peu de solutions »[10].

À ce sujet, Tetley citait lui-même ce passage du sociologue Fernand Dumont qui soulignait que « en général, les terroristes ne se soucient pas beaucoup de faire [une] analyse un peu profonde, un peu nuancé, des problèmes d’une société donnée.  Si les terroristes québécois ont pensé donner la liberté au Canada par les actes qu’ils ont entrepris, moi je dis : ils ne comprennent absolument rien ».

William Tetley releva également des erreurs historiques chez les felquistes, comme lorsque Pierre Schneider a écrit en 1964 que « au Canada, la démocratie n’a jamais existé », ou encore à propos de certains détails concernant les Patriotes de 1837-1838.  Bref!

Pour cette sous-section de notre conclusion, laissons le mot de la fin à Tetley : « Il n’a jamais été trouvé, à l’époque, ni projet ni schéma organisationnel détaillé du FLQ et il est peu plausible que ses membres en aient élaboré un – ou, en vérité, aient pu le faire. On y avait plutôt des méthodes d’action communes et, par-dessus tout, des échanges discrets et quelques rares réunions secrètes. L’organisation dépendait en tout temps, comme sa philosophie, des points de vue de ses membres. Les cellules felquistes se désintégraient et se reformaient à la suite de descentes de police, d’arrestations et de condamnations devant les tribunaux, mais à la suite aussi de différends entre les membres »[11].

Un manque de transparence des archives?

L’une des conclusions à laquelle nous arrivons pointe vers des restrictions imposées à certains fonds d’archives. Pour réaliser cette série d’articles sur Octobre 70 j’ai eu accès à l’enquête du coroner sur la mort de Pierre Laporte, de Thérèse Morin et de Jean Corbo.  Mais c’est à peu près tout, hormis quelques journaux et publications nommés dans l’avant-propos du 21 janvier 2018. Il suffit de consulter le moteur de recherche Pistard sur le site web de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) pour comprendre que les dossiers concernant les procès impliquant des felquistes sont toujours sous le coup de restrictions. Ils ne pourront pas être consultés publiquement avant de nombreuses années.

Le 15 août 2017, on m’a informé que l’enquête du coroner concernant la mort tragique du gardien de nuit O’Neil, tué en avril 1963 par une bombe du FLQ, est « manquante ».  Ce résultat n’est pas une exception, mais étant donné le contexte de la mort de Pierre Laporte – et je parle ici du contexte large, incluant la situation politique, la radicalisation et certaines idéologies qui subsistent toujours – cela dépeint un certain tableau empreint d’une part de mystère.

Toutefois, cette idée ne tient pas puisqu’il m’a été possible d’obtenir les enquêtes de coroner sur les décès de Mme Morin et de Jean Corbo, tous deux tués par explosion en 1966 à quelques semaines d’intervalle. Donc, une quelconque théorie selon laquelle les archives « cacheraient » des choses ne tient pas. D’ailleurs, ce serait mal connaître la mission de BAnQ que de l’accuser de dissimulation d’informations. L’absence d’un dossier ne peut être expliquée que par … son absence. Rien d’autre. D’autant plus que les règles de conservation ont changé à travers le temps et que tout n’a pas été déposé auprès de BAnQ, on ne peut accuser qui que ce soit, et certainement pas le personnel de BAnQ, qui est là pour servir gratuitement la population.

Or, on sait que, règle générale, les procès criminels, et en particulier ceux pour meurtre, sont publics.  Dès le dépôt d’une accusation pour meurtre, le nom de l’accusé est dévoilé, le public peut ensuite assister aux audiences du procès. Tout le processus est public. À la limite, même une fois le procès terminé les transcriptions – au format papier pour cette époque – était disponible publiquement, quoique le mot public est quelque peu galvauder dans ce dernier cas car les palais de justice ont toujours exigés un prix exorbitant pour obtenir copie de ces transcriptions. Ainsi, et fort malheureusement, le public doit se contenter la plupart du temps de la nouvelle déjà mâchée par les journalistes.

Mais alors, pourquoi maintient-on des restrictions d’une durée aussi longue sur les archives du procès de Paul Rose, de François Schirm et de plusieurs autres membres du FLQ?  La machine gouvernementale veut-elle réellement nous cacher des choses, comme le soupçonneraient nos bons vieux conspirationnistes?  Ou plutôt le fait-on pour éviter d’autres conflits sociaux?  Craint-on que certains auteurs partiaux puissent s’en servir à mauvais escient?

Pourquoi?  Peut-on seulement tenter une réponse?

Selon l’article 54 de la Loi sur l’accès aux documents des organismes publics et sur la protection des renseignements personnels, les renseignements nominatifs sont ceux « qui concernent une personne physique et permettent de l’identifier ». En raison de la nouvelle mentalité instaurée par la Charte des droits et libertés et cet article en particulier, il ne faut pas se surprendre que des dossiers judiciaires soient ainsi scellés durant des périodes assez longues afin que leur vie privée reste … privée.

Reste à se demander si, dans certains cas, l’intérêt public pourrait peser plus lourd dans la balance et, qui sait, faire lever des scellés avant leur date prévue.

Pensons aussi à l’absence de plusieurs photos dans le dossier.  Dans celui du coroner, actuellement ouvert au public aux archives de BAnQ à Montréal, les seules photos disponibles sont celles du corps de Pierre Laporte, que ce soit sur les lieux de la découverte ou juste avant l’autopsie.  C’est tout.  En lisant l’enquête du coroner, on se rend toutefois compte qu’on s’est servi de plusieurs autres photos, dont celles des frères Rose, Simard, Lortie, la mère des frères Rose, Jean-Luc Arène, et j’en passe.  Que représentent ces photos?  Où et par qui ont-elles été prises?  Est-ce des photos relevant de certaines filatures policières?  Que pourraient-elle nous révéler aujourd’hui?

Le catalogue Pistard de Bibliothèque et Archives nationales du Québec nous apprend qu’il existe un fonds appelé Fonds Procès du Front de libération du Québec 1964-1975 et qui représente 4,73 mètres linéaires de documents textuels. Dans la description on peut lire que « ce fonds est formé des transcriptions sténographiques des procès reliés aux activités de membres du Front de libération du Québec, dont Charles Gagnon, Gabriel Hudon, Jacques et Paul Rose, Réjean Tremblay, Pierre Vallières et Michel Viger.  Nous y retrouvons aussi des dossiers juridiques d’avocats et des dossiers personnels, tels que ceux de Robert Lemieux, Bernard Lortie et Paul Rose ».

Lorsqu’on consulte la brève description des contenants, on remarque que le fonds contient des documents reliés à plusieurs autres personnages de l’époque, dont Michel Chartrand. Malheureusement, ces boîtes d’archives comportent des restrictions de consultation.  Il faudra donc attendre quelques décennies avant de pouvoir les consulter.

Serait-il possible de faire lever ce scellé?  Il faudrait la décision d’un juge pour briser ce scellé et ainsi permettre aux usagers de consulter ces boîtes.

En octobre 2017, le président américain Donald Trump a levé le scellé des derniers dossiers d’archive dans l’affaire de l’assassinat du président John F. Kennedy, survenu le 22 novembre 1963.  Plus d’un demi-siècle plus tard, le monde avait enfin accès, via le net, à cette masse impressionnante de documents.  Pourquoi n’en serait-il pas de même avec les archives du FLQ?  Pourtant, aux yeux de bien des gens, le FLQ n’a pas eu l’importance que l’affaire JFK, au point où le Québec semble même en avoir assez entendu.

Cette levée du scellé est-elle seulement possible? Permettrait-elle de faire taire les mauvaises langues ou encore donner d’autres arguments aux amateurs de complots?

 


Médiagraphie

BRAULT, Julien.  Robert Bourassa.  Montréal : Éditions Les Malins, 2010, 379 p.

COURNOYER, Jean. Dans le feu de l’action.  Les Éditions de l’Homme, Montréal, 2012, 343 p.

DENIS, Charles.  Robert Bourassa, la passion de la politique.  Fides, 2006, 402 p.

GERMAIN, Georges-Hébert.  Robert Bourassa.  Montréal : Libre Expression, 2012, 411 p.

PANNETON, Jean-Charles.  Pierre Laporte.  Québec, Septentrion, 2012, 445 p.

PELLETIER, Gérard.  La crise d’octobre.  Éditions du jour,

SIMARD, Francis.  Pour en finir avec octobre.  Avec la collaboration de Bernard Lortie, Jacques Rose, et Paul Rose.  Montréal, Stanké, 1982, 221 p.

VALLIÈRES, Pierre.  L’exécution de Pierre Laporte. 1977.


[1] Panneton, op. cit., p. 422.

[2] Panneton, op. cit., p. 424-425.

[3] Panneton, p. 425.

[4] Panneton, p. 428.

[5] Gérard Pelletier, op. cit., p. 21.

[6] Simard, op. cit., p. 25.

[7] Ibid.

[8] Ibid., p. 27.

[9] Simard, p. 31.

[10] Tetley, op. cit., p. 52.

[11] Tetley, op. cit., p. 54.

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À la mémoire de Louise Fleury

Il y a certains crimes pourtant résolus qui font parfois l’objet d’une certaine attention.  Pourquoi?  Pour plusieurs raisons.  Il arrive que ce soit pour des motifs de cheminement personnel ou pour une quête de réponses.  Après tout, ces crimes nous ont modifié collectivement et individuellement, en plus d’avoir façonné notre système judiciaire.  Plus précisément, c’est aussi en étudiant les cas résolus que l’on apprend beaucoup.  Les gens demandent souvent à quoi bon revenir sur ces tristes événements.  Les cas résolus nous permettent de lire les déclarations statutaires des accusés, de lire leur procès et donc leur témoignage, de consulter leur rapport psychiatrique, de voir parfois comment ont-ils pu demander un appel à leur sentence et avec quels motifs.  Avec notre ère numérique, on peut maintenant aller chercher un maximum d’information en quelques clics et ensuite compiler ces données pour trouver des corrélations entre différentes victimes.  Résoudre un cas non-résolu est quelque chose de rare si on pense à sa finalité.  Mais si résoudre une affaire serait d’apporter des confirmations aux familles, de trouver une information qui permet à une soeur de poursuivre son parcours ou encore à une mère de voir la chronologie des faits du meurtre de sa fille exempt d’erreur plutôt que sur une humiliante couverture de journal sur laquelle figure son corps meurtri et nu, on serait donc en mesure d’en résoudre plusieurs.  Cela dépend dans quel angle on voit les choses.

Dans le cas de Louise Fleury, c’est moi-même qui ait approché la famille.  Le meurtrier, Raymond Baird, était un conjoint violent récidiviste.  Comme il a eu plusieurs offenses du même type à son plumitif pénal, je trouvais important d’étudier son parcours.  Louise, 31 ans, a été tuée durant son sommeil le 17 février 1990.  Baird lui a tiré dessus, pratiquement à bout portant, dans le front et dans le dos.  Le fils de Louise, Claude, âgé d’à peine 12 ans, a entendu les coups de feu et s’est sauvé que partiellement vêtu pour aller trouver son grand-père qui résidait sur la même rue.  En attendant les secours, le père de Louise s’est rendu à son logement et n’a pu que constater avec effroi la gravité de ses blessures.  Elle est décédée des suites d’un traumatisme crânio-cérébral et d’une lacération au poumon gauche.  Les prélèvements toxicologiques révèlent que Louise avait ni alcool, ni drogue dans son sang.  Quant à Baird, il avait fait une tentative de suicide en se tirant dans l’abdomen mais il a survécu, sa vie étant déclarée hors de danger le soir même.

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Je me rappelle bien de cet événement car il s’était produit en face de chez nous et Claude était dans la même classe que ma grande soeur.  Je ne le connaissais pas beaucoup.  Mais j’ai toujours eu souvenir de cet habile garçon qui sautait par-dessus des clôtures Frost à une seule main et qui avait ce parfait métissage qui nous rappelle que le partage des chromosomes dans le mélange ethnique a le don d’aller chercher le plus beau de chacun des parents…

Forcément, la vie de Claude venait de prendre un autre chemin.

Dans la feuille de route de Baird, on peut constater qu’il a eu des infractions au Code criminel de 1978 jusqu’à sa dernière, en 2006.  Au niveau des archives des journaux, on peut voir dans La Presse de mai 1973 que lui et deux acolytes avaient été épinglés dans une affaire de vol de 10 000$.  Baird avait alors 18 ans.  En 1981, sa conjointe de l’époque avait porté plainte contre lui.  S’ensuit alors quelques infractions criminelles au code de la route jusqu’au meurtre de Louise en 1990.   Il a plaidé coupable et serait resté en détention jusqu’en 2002.  En 2006, à St-Hubert, il a étranglé sa conjointe mais celle-ci s’en est heureusement sortie de peu.  Au procès découlant de cette odieuse tentative de meurtre, la famille de Louise s’était présentée au Palais de Justice de Longueuil.  En 2012, à l’âge de 57 ans, il est décédé alors qu’il était en détention au pénitencier de Cowansville.  L’enquête du coroner nous indique que ce matin là, il s’est effondré sous l’oeil témoin de quelques détenus et que l’autopsie a conclu à un arrêt cardiorespiratoire en raison d’une insuffisance cardiaque.

Pour ce qui est de l’enquête du coroner de Louise et de l’information médiatique concernant son meurtre, il y a quelques pendules à mettre à l’heure.  D’abord, peu d’articles relataient les bonnes informations.  On se trompe sur l’âge de Louise, sur les circonstances qui ont emmené Baird à tuer et on parle parfois de lui comme étant le père biologique de Claude alors que ce n’était pas le cas.  Même la notice nécrologique que nous offre l’établissement de Cowansville ne contient pas la bonne année quant aux événements.  Le plus troublant est certainement l’enquête du coroner de Louise.  On expose les faits lors de l’arrivée des secours et lorsqu’il est question de Claude, on l’appelle Monsieur Claude alors qu’il allait fêter ses 12 ans deux mois plus tard.  On dit alors qu’il a été appelé par Baird chez son grand-père et qu’il lui a dit avoir tué sa mère.  Il n’est aucunement mentionné que Claude a vécu le drame à l’intérieur du logement et que Baird l’a plutôt appelé de vive voix pour lui demander de venir l’aider.  C’était un enfant qui a tout vu et tout entendu.  Dans ce cas-ci, c’est une enquête qui s’est résolue rapidement mais autrement, ce document aurait pu rester longtemps d’une grande importance puisque les informations étant habituellement exactes peuvent être lues ultérieurement par des professionnels prenant le relais.  Ces erreurs, probablement involontaires, minimisent toutefois l’impact sur l’enfant puisqu’il y a un monde entre voir, entendre ainsi que courir pour sa vie et recevoir un appel tel que mentionné.

L’histoire de Louise Fleury a causé beaucoup de dommages autours d’elle.  J’avais 8 ans et je prenais conscience de cette noirceur extrême.  Ironiquement, je me rappelle que quelques jours plus tard, il faisait un temps magnifique dehors.  Le printemps s’amenait.  J’ai pensé à Claude.  Je me disais que ça devait être insoutenable pour lui de voir les gens continuer leur train de vie, sourire parce qu’il fait beau, parler de « belle journée pour étendre » à la Maisonnée au coin de Notre-Dame.  Je ne pense pas me tromper en pensant que lui, il était encore figé à la première étape de son long deuil.  Je me disais que la vie pouvait être arrogante pas rien qu’un peu avec ses beaux atours.

Louise, repose en paix.

Spécialement, même si on ne s’est pas connu, tu es une bonne partie de la raison pourquoi j’aide d’autres familles à investiguer.

Et Claude, repose en paix toi aussi.

 

Lire la suite « À la mémoire de Louise Fleury »

Historiquement Logique au 15e congrès de l’APTDQ

            Lors du 15e Congrès de l’Association professionnelle des techniciennes et techniciens en documentation du Québec (APTDQ), qui se tenait à la Grande Bibliothèque de Montréal le 27 avril 2018, j’étais invité à présenter la conférence ayant pour titre L’importance des archives dans l’interprétation des procès criminels.  Cette rencontre a été rendue possible grâce à l’invitation de l’APTDQ, mais tout particulièrement à Nathalie Champagne, présidente du comité du Congrès 2018.

En me servant de plusieurs exemples de procès qui ont marqué l’histoire du Québec au cours du dernier siècle, j’espère avoir démontré l’importance des archives lorsque vient le moment d’interpréter certains faits historiques.  Le milieu culturel fait sa part en permettant à plusieurs dossiers de survivre à travers le temps.  Il suffit de penser à l’affaire de la petite Aurore l’enfant martyre, Blanche Garneau ou celle de Sault-au-Cochon.  Mais lorsque le besoin d’exhaustivité se fait sentir, les archives judiciaires représentent une valeur primaire qui revêt une importance unique.

La problématique actuelle réside dans le fait qu’à l’ère Google les utilisateurs croient avoir tout à la portée de la main, alors que les archives ont tellement de choses encore à nous apprendre.  C’est justement cette distance entre le public et les archives qu’il faut réduire.

Par le fait même, l’APTDQ célébrait son 30e anniversaire.  L’association a vu le jour à Trois-Rivières en juin 1988.  Le mandat de l’Association est de regrouper des techniciens et techniciennes en documentation, promouvoir la profession et représenter ses membres auprès des autorités.

Contrairement à certaines croyances, les techniciens et techniciennes en documentation ne sont pas seulement des commis de bibliothèque.  Ils œuvrent aussi dans les milieux documentaires et en gestion de documents administratifs afin d’améliorer la recherche, le classement et l’adaptation aux nouvelles réalités technologiques.

L’affaire Boudreau: les procès (partie 3)

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Tracy Boudreau, fixant le sol, lors de son procès  (source inconnue, gracieuseté de M. Eden)

Jusqu’à maintenant, on sait que le témoignage de François a mystérieusement changé lors de son interrogatoire, qu’il y a deux versions quant à l’emplacement de la voiture des comparses et que Tracy aurait eu l’ordre de quitter les lieux alors que l’agent Sirois avait démenti cette allégation. Revenons donc à ces irrégularités. Mon père et moi avons pris soin de les analyser du mieux qu’on peut puisqu’il nous faut faire des recherches sur le système judiciaire ainsi que les mœurs de l’époque.

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Procès du vol de bières, BanQ Gaspé

Dans un premier temps, lors de l’enquête coroner, Tracy a dit ne pas avoir voulu faire de mal à M. Audet et ne pas avoir voulu se venger de quoique ce soit. On faisait alors référence à un vol à la Coopérative. Toutefois, un témoin aurait entendu Boudreau dire qu’Audet méritait son sort puisqu’il aurait témoigné contre lui dans une histoire de vol. Aux archives, on m’a donc sorti le seul et unique procès de Tracy avant le meurtre : un vol de caisses de bières ayant eu lieu le 14 décembre 1952 dans l’entrepôt de l’hôtelier Alban Leblanc. Ce vol s’était produit avec des complices. Le procès devait avoir lieu en mars 1953 mais fût ajourné un peu plus tard en avril. Le père de Tracy, Melvin Boudreau, avait dû payer 1 000$ de cautionnement pour son fils, moyennant un arrangement de remboursement via ses lots. Après lecture complète du procès, j’ai été surprise de voir qu’en aucun temps le nom d’Edgar Audet n’apparaissait. Non seulement le vol n’avait pas eu lieu à la Coopérative mais le défunt ne figurait pas dans les témoins non plus. Toutefois, une feuille parmi le dossier méritait d’être considérée: c’était un contrat avec Tracy Boudreau au sujet de l’ajournement de sa cause et ceci fût signé le 27 octobre 1952. Comme le vol de bières avait été fait en décembre, il était évident que cette feuille concernait un autre délit. J’ai demandé aux archives de Gaspé mais rien d’autre ne figurait à son nom. Comme cette cause devait être ajournée début octobre 1953, je me suis référée aux archives de Montréal et de Québec car Tracy était alors emprisonné en attente de son procès pour le meurtre d’Edgar Audet. Rien. J’ai tout compris lorsqu’un membre de la famille d’Edgar m’a raconté ce qu’elle avait appris à l’époque. En visite chez son frère, M. Audet avait raconté avoir eu du fil à retordre avec Tracy. Il lui aurait volé par deux fois des cigarettes. Edgar lui aurait donné la chance de travailler pour rembourser son dû mais il aurait récidivé une troisième fois. C’est là qu’il aurait contacté la police. Comme Edgar devait être seul lors de ce vol et que le procès devait avoir lieu après sa mort, tout cela a dû être annulé puisque l’unique témoin était décédé…

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Photo du portefeuille présenté en preuve au procès, BanQ Gaspé

Si on revient au soir du 23 juillet, lorsque Tracy était en route après son crime, il aurait lancé par la fenêtre de la voiture le portefeuille en cuir noir volé à la Coopérative. Chez les témoins, il y a si peu de souvenirs sur les échanges qu’ils ont eus dans l’auto mais tous se rappellent exactement où le portefeuille a été lancé. Tracy avait dit qu’il pourrait même les guider vers l’objet convoité. C’est Odina Boudreau (n’ayant pas de parenté avec le meurtrier, du moins selon la Cour et selon mes recherches) qui l’aurait trouvé le 24 juillet en allant travailler, près d’un restaurant à Maria. Interrogé par la Cour, il n’avait d’abord pas hésité à confirmer que le portefeuille présenté était bien celui qu’il avait trouvé. Toutefois, quand Lucien Grenier, avocat de la défense, l’avait questionné à son tour, sa conviction était devenue oscillante. Il était même allé jusqu’à dire : « Maintenant, « asteur », là, que je le vois, je pense que ce n’est pas le même ». Il s’en était évidemment suivi une série de questions pour éclairer le tout, mais en vain. Odina avait fini par dire que ces portefeuilles se ressemblant tous, il y avait de bonnes chances que ce soit le même.

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Photo du bois dans le quel le chèque aurait été retrouvé, BanQ Gaspé

Plus curieux encore: Tracy avait volé deux chèques qu’un client, Ernest Cormier, avait donné à Edgar en guise de paiement sur des effets. John Willet avait affirmé avoir déchiré un de ces chèques en trois parties et les avoir lancés dans le bois, dans le bout de Cross-Point. Non seulement il a dit avoir indiqué aux agents DeGrâce et Blanchet où il avait lancé ce chèque mais il les aurait guidés vers l’endroit en question. Les policiers auraient été seuls dans le bois et auraient trouvé les trois parties de ce bout de papier. J’aimerais juste ici spécifier qu’on parle d’un chèque lancé dans le bois en pleine nuit du 23 juillet pour être retrouvé par deux policiers dans les alentours du 3 août suivant. Ce chèque déchiré fût lui aussi présenté en preuve.

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Agent DeGrâce lors de l’arrestation de Tracy, Le Soleil, 8 août 1953

J’aimerais aussi souligner l’étrange impression que me laisse Me Édouard Dion, avocat de la poursuite (pour la Reine), durant l’enquête préliminaire via les notes sténographiques. Bien que je ne maîtrise pas ce domaine et qu’il appert que les avocats des parties adverses n’ont pas toujours ces phrases assassines que l’on peut voir dans les procès cinématographiques, je trouve étrange la cohésion que semble avoir les deux avocats lorsqu’il est temps de questionner l’enfant. Ils se relayaient dans les questions et celles-ci convoitaient les mêmes réponses. Tout au long, on dirait la même personne qui pose les questions. Or, c’est Me Dion aussi qui rappelle sèchement plus d’une fois au docteur Adrien Gauvreau de ne pas dire ce que l’enfant a dit. Il fait la même remarque lorsque le docteur vient pour raconter ses échanges avec les voisins s’étant présentés sur place cette nuit-là. En aucun temps un tel rappel n’a été fait sur tous les autres témoignages, notamment les centaines de pages où les comparses de Tracy racontent ce que ce dernier avait dit. Peut-être que je me trompe et je tiens d’ailleurs à rappeler que mon but n’est pas de « salir » des gens mais bien de faire la lumière sur cette sombre affaire.

Or, dans les notes disponibles, le docteur Gauvreau est le seul à avoir maintenu le témoignage de l’enfant. Pour des raisons que j’ignore, les deux voisins ayant parlé à l’enfant ce soir-là, ayant même assisté au décès de la victime, n’ont pas témoigné. (* MISE À JOUR: après vérification, le dossier concernant cette cause est incomplet.  Voir plus bas.)  Avec photos à l’appui et avec l’aide du pathologiste Dr Roussel, M. Gauvreau a expliqué en détails les blessures mortelles qu’avait subies Edgar Audet. Or, la crédibilité de ces photos auraient été mise en doute puisqu’elles auraient été prises environ 12 heures après le décès. Pourtant, Edgar avait subi des fractures au nez, à la joue, à la mâchoire ainsi que 4 fractures du crâne au niveau temporal, pariétal et frontal. À l’enquête du coroner, le docteur avait même dit qu’il avait senti ces fractures juste en prenant la tête de M. Audet afin de le redresser alors qu’il peinait à respirer à cause de la grande quantité de sang qui s’écoulait. Les quelques dernières lignes de ce dossier se terminent avec Adrien Gauvreau qui maintient que ces blessures ont été nécessairement faites avec un objet contondant avec lequel on ne pouvait que s’être acharné avec violence.

Pourtant, le 24 octobre 1953, Tracy Boudreau a été accusé de meurtre involontaire et a écopé d’une peine d’emprisonnement de 30 ans. J’en arrive donc à la plus grande irrégularité de cette histoire : le plumitif de Tracy que j’ai trouvé dans son procès pour le deuxième meurtre qu’il a commis sur sa conjointe, Yvette Saint-Onge, en septembre 1978. J’apprends que Boudreau est sorti de détention en juillet 1960. Il a donc purgé moins de 7 ans pour le meurtre d’Edgar Audet.

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Extrait du plumitif pénal de Tracy Boudreau, BanQ Sept-Îles

J’avais trouvé quelques avis de saisies à son nom en 1971 mais j’étais loin de me douter que finalement, il était libre depuis plus d’une décennie avant ces encarts. C’était une liberté conditionnelle. Toutefois, sans vous faire la longue liste, Tracy a été arrêté pour vol, recel, déguisement dans le but de voler, voie de fait, conduite avec facultés affaiblies, conduite pendant la suspension de son permis et j’en passe. Finalement, il a tué sa conjointe un soir de 1978, alors qu’il restait dans un petit multiplex où les locataires semblaient tous se côtoyer. La femme de 34 ans avait subi 11 lacérations au visage et à la tête, avait perdu deux dents qu’on a retrouvées sur le sol et est décédée au bout de son sang. Les témoins, soit les amis de Tracy, avaient raconté qu’il était souvent agressif et très jaloux. Cette fois, Tracy ne s’était pas sauvé de la scène et avait d’abord tenté de faire croire aux policiers qu’Yvette était ivre et s’était cognée très fort le nez et la tête en tombant. En 1979, il a demandé à aller en appel parce qu’un dénommé Pierre Labbé s’était présenté chez son avocat pour faire des aveux. C’est en 1983 que le dossier fût fin prêt. Labbé avait raconté être l’ami de Roland Perreault, un des locataires de l’immeuble de la rue Cartier à Sept-Îles où le drame s’était déroulé. Il disait n’avoir jamais connu Tracy. Pourtant, il fréquentait le même immeuble et le même ami de ce dernier. Aussi, il résidait à un coin de rue de là. Il serait entré dans le logement ce soir-là et aurait vu Perreault en train de trainer le corps d’Yvette. À savoir pourquoi il revenait avec ces aveux aussi tardivement, il a raconté avoir rencontré le frère de Tracy. Lorsqu’on lui a rappelé qu’il avait pourtant dit ne pas connaitre Tracy, il a dit qu’il ne connaissait pas plus son frère mais qu’il l’avait croisé pendant qu’il faisait du vélo. Ce dernier lui aurait offert de venir prendre une bière chez lui. Quand on lui a demandé le nom du frère, il a dit ne pas le savoir, qu’il l’appelait Tracy, comme l’autre. C’est en discutant avec ce nouvel ami inconnu trouvé à bord d’un vélo qu’il aurait « allumé » que le frère de l’autre, emprisonné, serait le meurtrier d’Yvette alors que ce soir-là, il aurait aperçu son ami Roland avec la victime inerte. Il aurait alors, sous les conseils du frère de Tracy, contacté l’avocat. Non seulement ce témoignage était peu crédible mais en plus, il ne corroborait pas avec l’affidavit qu’il avait signé et qu’il n’avait pas lu car il était analphabète. Force est de constater que leur stratégie manquait sérieusement de peaufinage. Pierre Labbé avait déjà fait un long séjour en prison de 1962 à 1974 pour un double-meurtre commis sur une réserve indienne à Betsiamites. Il avait tué un homme et une femme à coups de ronds de poêle.

Je n’ai pas fini de chercher sur l’affaire Boudreau et j’en aurais beaucoup à raconter. J’espère vous revenir avec autre chose sur cette histoire qui me tient à cœur. Sans vouloir faire le pont entre celle-ci et l’affaire Coffin, je vais quand même vous revenir avec une petite (ou longue) liste d’intervenants dans l’affaire Coffin qui sont également reliés à l’histoire d’Edgar Audet. Puisqu’on parle du même été, dans la même région, je trouve qu’il est intéressant de faire des corrélations.

Et à toi François, brave petit gaillard, sache que j’ai rêvé la semaine passée que je t’emmenais avec mon fils dans les manèges de Wildwood. C’est te dire comment tu m’as marquée. Je tenais vos deux cornets en vous regardant crier dans la montagne russe. Je n’avais pas hâte de te ramener à la maison. Dans notre 2018 où quand un drame survient, on prend l’enfant à part pour l’entendre sans qu’il soit « contaminé » par l’adulte, je ne pouvais pas croire que je devais te ramener dans un décor en sépia ou même l’enfant le plus courageux devient un accessoire pour des adultes qui triomphent dans l’absurdité.

* Mise à jour en date du 5 mai 2018: le dossier concernant la cause de la Reine vs Tracy Boudreau, portant le numéro 2857 ne contient pas tous les témoignages au procès.  Bien que le verdict de culpabilité en date du 24 octobre 1953 et plusieurs éléments du procès en fasse partie, les témoignages sont plutôt issus de l’enquête préliminaire ayant eu lieu le 18 août 1953.  Des subpoena avaient d’ailleurs été envoyés, entre autre à Lionel Landry pour témoigner à cette enquête mais après les témoignages de l’agent Sirois, de Maurice Hébert, de Pearl MacKenzie, de Janie McWhirter, de John Thorburn, de François Audet, d’Ernest Cormier, de Gertrude Audet, d’Odina Boudreau, de John Willett et du Dr Gauvreau, le juge Duguay avait mit un terme à l’enquête, déclarant la preuve close.  Je vais tenter de trouver les éléments manquant au dossier afin de m’assurer d’une plus grande exactitude.   Je vous y reviendrai.

Trouvaille archivistique: le procès d’Alexandre Lavallée

            Le 30 avril dernier, le projet PMAJC (Portrait de la Mauricie par les archives judiciaires criminelles) a permis de faire la découverte des transcriptions sténographiques d’un procès datant de 1927 que l’on croyait détruites ou perdues.

J’étais à la recherche de ces documents depuis quelques années déjà.  En fait, il existait déjà un fragment du dossier à BAnQ Trois-Rivières, un autre à BAnQ-Québec et finalement un dernier aux archives de BAC à Ottawa.

Pour la première fois, les transcriptions de l’enquête du coroner et du procès sont facilement repérables par les chercheurs.  Désormais, BAnQ Trois-Rivières pourra leur présenter un dossier plus complet.

Connaissant l’importance qu’ont les transcriptions des témoignages lors d’un procès, Historiquement Logique pourra bientôt reconstituer une histoire beaucoup plus détaillée de cette affaire d’ici quelques semaines.  Comme je le mentionnais au cours de la conférence donnée à l’APTDQ le 27 avril dernier à Montréal, ces documents de valeur primaire ont une importance inestimable pour la reconstitution historique des événements.  Or, il existe deux rumeurs à propos de l’affaire Lavallée.  Est-ce que cette découverte nous permettra d’éclaircir les faits?

Le projet PMAJC est en train de faire ses preuves puisque l’indexation de tous les dossiers judiciaires permet de découvrir ceux qui ont pu être classés de manière erronée, comme ce fut le cas pour celui-ci.  Ceci dit, le respect interne et externe des fonds d’archives ne permet pas de regrouper ces transcriptions avec les autres fragments du dossier.  Le chercheur devra donc consulter plus d’un fonds d’archives pour s’assurer d’une recherche exhaustive.

Rappelons qu’Alexandre Lavallée, un septuagénaire habitant le 4e rang de St-Étienne-des-Grès, a sauvagement battu sa fille à mort en août 1926, apparemment pour obtenir des faveurs sexuelles.  Au terme d’un procès simple et efficace présidé par le juge Aimé Marchand, Lavallée deviendra l’un des sept pendus de toute l’histoire de la vieille prison de Trois-Rivières.