L’affaire Vautour


1913 - enfants de Vautour
Les six orphelins Vautour au lendemain du drame.

            Au matin du dimanche 23 février 1913, vers 6h10, le poste de police du 9 rue Grand-Trunk à Pointe St-Charles fut plongé dans l’émoi lorsqu’un garçon de 7 ans nommé Victor Vautour se présenta en demandant de l’aide.  Le sergent Patrick Borden fut le premier à l’écouter.  Le garçonnet lui expliqua que sa mère était morte alors que son père était couvert de sang.

            Accompagnés de collègues comme Jean-Baptiste Tremblay et le lieutenant Léopold Bellefleur, Borden suivit le petit Victor jusqu’à la maison du 187 Grand-Trunk.  Anna Michaud, 39 ans[1], était morte, étendue dans son lit, vêtue d’une robe de nuit.  Son mari, François Vautour, se tenait dans la cuisine avec ses cinq autres enfants.  En raison de profondes blessures au cou, celui-ci était couvert de sang mais toujours conscient.

Suite à ces premières constatations, les enfants montrèrent aux policiers une hache, apparemment découverte dans leur chambre.  De plus, ils affirmèrent que le responsable de ce drame était leur oncle, un dénommé Alfred « Fred » Michaud, le frère d’Anna.  Né le 5 mai 1868 à l’Île Verte, près de Rivière-du-Loup, ce dernier était le troisième d’une famille d’au moins huit enfants[2].

            Pendant que François Vautour était conduit à l’hôpital Notre-Dame, le Dr Dugas procédait à l’autopsie de son épouse, une femme de 4 pieds et 10 pouces.  Le légiste nota que la rigidité cadavérique était « bien marquée », ce qui faisait remonter le décès à un minimum de quelques heures[3].  Par la position des blessures, il semble que l’assassin visait le cou.  L’une de ces plaies était si profonde que la colonne vertébrale avait été atteinte au niveau de la 6ème vertèbre.  Un autre coup de hache avait aussi fracturé la clavicule gauche.  Selon le Dr Dugas, la cause du décès était due à « l’hémorragie produite par les blessures sur le côté droit du cou ».

            À 14h45, François Vautour succombait à ses blessures.  Son autopsie fut pratiquée le lendemain par le Dr Duncan McTaggart.  Ce matin-là, des journaux comme La Patrie et Le Canada répandaient déjà la nouvelle de la tragédie qui avait fait six petits orphelins.  L’aîné, Théodore, était âgé de 9 ans.

            Selon le rapport du Dr McTaggart, Vautour, qui mesurait 5 pieds et 10 pouces, portait de graves blessures au visage, au point où sa mâchoire avait été fracturée et sa trachée sectionnée.  Il attribua son décès aux dommages causés à la région du larynx.

            La Patrie parlait déjà à mots couverts des soupçons que les enfants entretenaient envers leur oncle en posant cette question aux lecteurs : « Quels auraient été les motifs qui ont déterminé cet acte inqualifiable? ».

            C’est la question à laquelle tenterait de répondre l’enquête du coroner McMahon, qui débuta ce même lundi 24 février.  Toujours selon La Patrie, les docteurs Dugas et McTaggart « viennent déclarer que les coups portés à Vautour ont été donnés avec une force musculaire telle que seule la main d’un homme pouvait déterminer ».  Ils confirmèrent aussi que la hache trouvée sur les lieux était bien l’arme du crime.  Toutefois, « en ce qui concerne la femme, on ne s’entend pas sur l’instrument qui a été employé […] ».

            Théodore Vautour, 9 ans, dira devant le coroner être monté se coucher vers 19h00 le samedi, tandis que son père s’affairait dans la cuisine et que sa mère s’occupait de sa petite sœur de 6 ans.  Vers 5h00 du matin, il s’était éveillé pour se diriger vers la chambre de ses parents.  C’est là qu’il les avait vus, couchés dans leur lit et couverts de sang.  « Je me suis rendu dans la cuisine pour m’habiller, mon père m’a demandé de l’eau et des essuiemains [sic] ce que j’ai fait.  Mon père s’est couché, et après un certain temps a dit à mon petit frère d’aller chercher la police ».

« À trois heures du matin », ajouta Théodore, « mon oncle est entré dans ma chambre et m’a pris à la gorge pour m’étouffer.  Il n’a rien dit.  Il y avait une lampe sur la table, le globe a tombé.  Il a voulu étouffer les autres enfants avec ses deux mains.  Alfred Michaud est le nom de mon oncle, celui que j’ai vu avait une moustache comme lui [et] une cravate blanche ».

Si on en croit ce témoignage, Fred Michaud aurait donc voulu assassiner tous les membres de la famille Vautour, ce qui n’est pas sans rappeler le terrible massacre commis en Territoire du Nord-Ouest en 1900 par un dénommé John Morrison (Veillette, 2016).  Mais alors, pourquoi avoir finalement épargné les six enfants?

Théodore dira avoir trouvé la hache dans sa chambre, une arme qu’il n’avait jamais vue auparavant. « Elle n’appartenait pas à mon père », dit-il.

Adélard Gagnon, surintendant de l’hôpital Notre-Dame, précisera que François Vautour portait « deux larges plaies sur la figure » et qu’il était encore conscient au moment de son arrivée.  Il n’avait cependant rien dit en présence de Gagnon.

Ce fut sans la moindre hésitation que le petit Victor Vautour dira que « c’est Alfred Michaud qui a tué mon père et ma mère.  Il a voulu aussi nous étouffer ».  Il corrobora les dires de son frère à propos de la découverte de l’arme, en plus d’ajouter que « j’ai vu Alfred Michaud s’en servir sur mon père ».  De ce témoignage, La Patrie retiendra que Victor « est plus précis, et a vu, dit-il, toute la scène en regardant par un trou dans la cloison [mur], et il affirme que Fred Michaud est bien l’auteur du double meurtre ».

            À son arrivée sur la scène, le constable Jean-Baptiste Tremblay avait constaté qu’il n’y avait plus rien à faire pour Anna Michaud.  Les enfants lui avaient raconté que le tueur était leur oncle.  Avant de mourir, François Vautour avait eu le temps de lui dire la même chose.  Le lieutenant Léopold Bellefleur appuya la thèse des enfants en disant que « la petite fille nous a dit « c’est mon oncle Michaud qui a fait la chose » ».

Patrick Borden n’avait rien entendu de la bouche du défunt, mais Henri Mignault, tout comme un autre témoin, affirma avoir entendu cette information de la bouche de Vautour avant sa mort.

Pierre Vautour, le frère de François, dira s’être retrouvé chez ce dernier dans la soirée du samedi avant de quitter vers 20h00.  « Fred Michaud aurait été mis à la porte par mon frère parce qu’il s’était permis des familiarités avec une petite fille », dit-il.  Au moment de son départ à 20h00, Pierre jura que son frère était sobre, ce qui éloignait, peut-être, les chances qu’il ait eu une querelle avec sa femme.  Après tout, en dépit d’une évidence qu’on serait tenté de confirmer devant les témoignages des enfants, il fallait étudier toutes les pistes possibles.

Ce qui est sûr, c’est que le témoignage de Pierre Vautour présentait pour la première fois un mobile qui aurait pu motiver Fred Michaud à commettre l’irréparable.

Arseline Michaud, la sœur d’Anna, dira de celle-ci qu’elle l’avait quitté vers 10h15 le samedi 22 février afin d’aller faire son marché.  « Je sais que mon frère [Fred Michaud] allait encore chez Vautour malgré qu’il fut chassé ».

Marie-Louise Michaud, autre sœur d’Anna et du principal suspect, viendra dire sous serment devant le coroner que Anna « m’a souvent dit que son mari l’avait battu et avait foncé sur elle avec un couteau ».

Cette déclaration fit basculer le suspense tout en offrant une nouvelle piste d’enquête.  Le choc fut si grand que le coroner McMahon suspendit son enquête jusqu’au 4 mars.

Fred Michaud était-il un véritable tueur sanguinaire ou était-ce plutôt François Vautour qui avait pété un plomb?

4 mars 1913

            Dès 10h00, la salle débordait de curieux.  Sans doute en raison du revirement de situation imposé par le dernier témoignage, le coroner rappela le Dr Duncan McTaggart dans le but évident de réétudier la possibilité que Vautour ait pu s’infliger lui-même ses blessures mortelles.  Le pathologiste dira alors que « le coup donné à l’homme a été très violent et pour moi ont dû être donnés alors qu’il était couché, ainsi que la femme ».  Il n’en dira pas davantage.  Mais La Patrie ajoutera que « […] le point essentiel de sa déposition est que les coups ont pu être donnés à l’homme par une femme, en admettant qu’elle eut été à ce moment dans une période de nervosité et d’emportement qui aurait décuplé ses forces ».

            McTaggart semblait donc faire volte-face.  Pourquoi?  N’oublions pas que lors de sa première comparution il avait laissé entendre qu’il fallait une certaine force physique pour obtenir des plaies semblables.  Et n’oublions pas qu’Anna Michaud mesurait moins de cinq pieds.

            Au matin du drame, le capitaine James Coleman avait vu Anna Michaud « couchée sur le côté gauche du lit, sur le dos.  Il y avait une lampe allumée sur une chaise.  Le défunt était debout près du poêle.  Je lui ai demandé qui lui avait fait cette blessure, il a répondu : « je ne sais pas, je me suis éveillé en constatant la chose » ».

            Coleman avait interrogé le jeune Theodore Vautour en lui demandant s’il avait vu quelqu’un dans la maison, et ce dernier de répondre : « oui, vers 3h00 j’ai vu Fred Michaud ».  François Vautour, mourant, aurait ajouté que « je crois avoir vu Fred Michaud, mais je n’en suis pas certain ».

Le policier avait également noté la présence de sang sur le côté du lit qu’occupait Vautour, et partout dans la cuisine.  Dans les chambre des enfants, les quatre oreillers étaient également tachée de sang car, semble-t-il, le père s’y était allongé à un moment qui ne fut cependant pas précisé.

            Coleman s’était ensuite rendu chez une certaine Mme Raymond avant de se lancer aux trousses de Fred Michaud.  Lorsqu’il le retraça, celui-ci se trouvait dans une chambre avec des copains et paraissait avoir bu.  En apercevant le capitaine Coleman, Michaud aurait affirmé être revenu à la pension vers 19h00 le samedi soir.  Sa seule sortie aurait été pour acheter de l’alcool.

            Un voisin du nom de McLean viendra témoigner sur les bruits qu’il entendait dans le logement des Vautour, situé au-dessus du sien.  Le samedi soir, vers 23h00, McLean s’était glissé dans son lit alors que le silence régnait au-dessus de lui depuis au moins une heure déjà.  Selon lui, ce fut le calme plat durant toute la nuit.  « S’il y avait eu une querelle je l’aurais entendue ».

            Lorsqu’on présenta à McLean l’arme du crime, celui-ci créa une certaine surprise en déclarant que cette hache munie d’un long manche lui appartenait.  Normalement, il s’en servait pour fendre son bois et la laissait dans son hangar.  « Je l’ai perdue au mois de septembre, elle a disparue », dit-il.

            Adémard Gagnon lancera cette phrase étrange : « une femme peut infliger les blessures que j’ai remarqué sur le défunt ».  Le Dr Charles J. Mathieu de l’hôpital Notre-Dame dira avoir « compris que le défunt a dit à sa sœur que c’était Frank qui avait fait cela ».

            Bonaventure Vautour, de Syracuse dans l’État de New York et frère de François, viendra dire sous serment à propos de ce dernier : « il ne m’a jamais parlé de ses beaux-frères et de sa femme ».

James Duvernay, propriétaire de l’immeuble, expliqua qu’aucune porte ne verrouillait et que la partie avant « est fermée au moyen d’un crochet.  Le défunt occupe au 3ème étage une chambre seul ».  Fallait-il en déduire que le couple Vautour faisait chambre à part?

Georges Audette avait passé la soirée du 22 février en compagnie de Fred Michaud avant de monter se coucher vers 23h00, « un peu en boisson ».  Le constable Oscar Roy confirmera que personne n’avait pu emprunter l’escalier de la cour, sans toutefois qu’on sache pourquoi.

Rose-Alma Raymond, 17 ans, avait vu sa tante Anna Michaud dans la soirée du samedi et n’avait eu connaissance d’aucune querelle.

Théodore Vautour, 9 ans, fut rappelé.  Cette fois, il n’était plus certain d’avoir vu son oncle.  « Ça pourrait bien être mon père », avoua-t-il.

De nouveau, l’enquête fut ajournée, cette fois au 11 mars.  D’après le peu de documents qu’il nous reste aujourd’hui de cette affaire, il semblerait que le coroner était dérouté.  Bien que le dossier archivé à BAnQ ne le mentionne pas directement, il semblerait qu’on laissait planer la possibilité que ce double meurtre avait pu être le résultat d’un meurtre suivi d’un suicide ou d’une violente querelle.

11 mars 1913

            Cette troisième et dernière journée se déroula rondement, car « le magistrat pose des questions très brèves et très précises ne portant que sur le complément d’enquête demandé à la police », pouvait-on lire dans La Patrie.

            La première hypothèse fut vite ramenée sur le tapis par la voix du constable Arthur Sénécal qui affirmera que François Vautour lui avait dit à deux reprises, avant de mourir, que le tueur était Fred Michaud.

            Bella Vautour ne fut pas assermenté en raison de son jeune âge (elle avait 6 ans), mais avouera que depuis la perte de ses parents elle vivait chez une certaine Mme Tardif.  « J’ai vu mon oncle Fred dans ma chambre », dira-t-elle.  Le témoignage des enfants avait apparemment perdu quelques plumes : « Bella accuse nettement son oncle, « elle l’a vu avec une hache et il a cherché à l’étrangler ».  Gilberte [Vautour] est moins affirmative elle n’accuse son oncle que par suite des dires de ses frères, mais elle n’a rien vu »[4].

            Alice Samson[5], du 685 rue Ontario, épouse d’Odilon Tardif, confirma le fait qu’elle avait adopté la petite Bella en plus de corroborer ce qu’elle venait de dire.

Le 48ème et dernier témoin appelé devant le coroner fut nul autre qu’Alfred Michaud, le principal suspect.  Selon le procès-verbal[6], celui-ci se serait contenté de répondre : « je ne connais rien.  À huit heures et demi du soir j’étais dans ma chambre ».

Même les journaux n’en disent pas davantage quant aux détails ou à la solidité de son alibi.

Dans son verdict, le coroner McMahon en arrivait à la conclusion que le double meurtre avait été commis « par une personne inconnue.  Jusqu’ici la preuve ne nous permettant [pas] de retenir Alfred Michaud.  […] le magistrat, dans une explication extrêmement claire et concise indique les points saillants du drame, et semble écarter la version de querelle entre les époux.  Il analyse les déclarations des enfants, le degré de véracité qui peut leur être accordé et après avoir informé les jurés que si un doute subsiste dans leur esprit, ce doute doit bénéficier à la Couronne [sic], les laisse statuer en chambre close.  La salle est évacuée, la délibération commence.  Elle dure environ 10 minutes au bout desquelles le verdict est rendu : Les époux Vautour ont été tués par des personnes inconnues, mais les preuves manquent pour retenir Fred Michaud ».

Apparemment, il faudrait retenir que les théories de la querelle ou celle du meurtre suivi d’un suicide avaient été écartées.  Il faudrait donc en déduire que les témoignages des enfants parurent crédibles.  Le seul problème, c’est que les autorités manquaient cruellement de preuves pour aller de l’avant.  Et même si on avait basé la preuve sur les affirmations des six orphelins, aurait-on pu espérer pouvoir convaincre un jury de la culpabilité de Michaud?

Quoiqu’il en soit, Fred célébra cette remise en liberté en serrant plusieurs mains et en s’éloignant tout en lançant : « la justice de Dieu est la plus équitable »[7].

Il n’y eut aucun autre développement judiciaire dans cette affaire, qui fut vite oubliée avec le temps.  Elle demeure l’une des plus sordides histoires de meurtres non résolus du 20ème siècle.

Épilogue

Bella Argentina Vautour, née en 1906 (elle avait donc 6 ou 7 ans lors du drame) épousa Jean-Marie Eugène Cartier à Montréal le 27 octobre 1936.  Elle était alors âgée de 29 ans; lui, rembourreur de métier, avait 43 ans.  Bella s’éteignit à Montréal le 5 novembre 1973.  Alice Samson, épouse d’Odilon Tardif, sa mère adoptive, était morte quelques mois plus tôt, le 26 mars 1973.

            Gilberte Vautour, la jumelle de Bella, épousa Epilias (ou Exilias) Lanoix, un chauffeur de 28 ans, le 18 janvier 1930 à Montréal.  Elle avait alors 23 ans.  Le 18 novembre, Gilberte donna naissance à un fils qui sera prénommé Roger.  Elle aura deux autres enfants, Gertrude et Jean-Guy, avant de s’éteindre le 18 décembre 1947.  Son fils, Roger Lanoix, mourut à Verdun le 24 mai 1992.  Celui-ci laissait dans le deuil son épouse, Lucienne Bougie.[8]

Victor Vautour, né en 1905, épousa Eva Massé en 1927.  On le disait alors simple journalier.  Victor, qui n’avait que 7 ans au moment de courir seul vers le poste de police, s’est éteint à Montréal le 1er octobre 1977.  Sa femme devait lui survivre quelques années avant de s’éteindre, le 28 juillet 1983.

Malheureusement, il ne m’a pas été possible jusqu’à maintenant de découvrir ce que sont devenu les trois orphelins : Théodore, Germaine et Olympe.  Il en est de même pour Alfred Michaud.


[1] Selon le procès-verbal de l’enquête du coroner, elle était plutôt âgée de 42 ans, tandis que les journaux la disait âgée de 33 ans.  En fait, Marie-Anna Michaud est née à l’Île Verte le 7 mars 1873.  Elle était donc à quelques jours de célébrer son 40ème anniversaire au moment d’être assassinée.

[2] Les parents étaient Thomas Michaud et Philomène Lévesque.  Ceux-ci s’étaient mariés le 28 octobre 1861.  Leurs huit enfants, incluant Alfred et Anna, ont vu le jour à l’Île Verte entre 1862 et 1878.

[3] Selon Beauthier, Traité de médecine légale (2011), p. 80-81, la rigidité cadavérique apparaît généralement trois heures après le décès, mais la rigidité complète s’installe après six heures, ce qui se rapproche sans doute plus de la rigidité « bien marquée » mentionnée par le Dr Dugas.  Toutefois, gardons à l’esprit que selon le Dr Beauthier la vitesse à laquelle se développe la rigidité d’un corps peut être aussi influencée par de nombreux facteurs.

[4] La Patrie, 11 mars 1913.

[5] Alice Samson est née le 29 septembre 1884.  Elle avait donc 29 ans au moment de témoigner devant le coroner.

[6] Le dossier consulté ne contient pas de transcriptions sténographiques des témoignages, seulement des résumés.

[7] La Patrie, 11 mars 1913.

[8] Après le décès de Gilberte, Exilias se remaria à Annette Daigle le 13 mai 1950.

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John Douglas, agent spécial du FBI


41EY24KE2FL__SX297_BO1,204,203,200_DOUGLAS, John et OLSHAKER, Mark. Agent spécial du FBI, j’ai traqué des serial killers. Éditions du Rocher, Monaco, 1995 (1997), 405 p.

À l’époque de sa sortie, il y a maintenant plus de 20 ans, ce livre s’était répandu comme une traînée de poudre. Curiosité morbide oblige, peut-être, plusieurs lecteurs se montrent friands de ce genre de lecture. Mais attention, les mémoires de John Douglas ne font justement pas partie de « ce genre de lecture ». Il est plutôt axé sur une meilleure compréhension de la criminologie, des enquêtes policières en matière de meurtre en plus de tenter une incursion plutôt réussie dans une certaine partie de l’esprit humain.

À l’époque, ma première lecture de ce bouquin fort instructif m’avait ouvert, il me semble, tout un horizon de pistes vers une meilleure compréhension de ces personnages horribles. Et malgré cet intérêt, je ne me suis pourtant jamais laissé tenter par les polars ou les romans policiers, sauf quelques rares exceptions, en particulier en matière de série télévisées fictives – par exemple True Détective et Broadchurch – dont le nombre rappelle parfois cette passion surabondante et exaspérante sur les morts-vivants, les vampires ou les Loup-Garou.

Le livre de John Douglas nous plonge au cœur du vrai, de l’authenticité choquante de ces crimes, dont plusieurs, faut-il le dire, sont tout simplement abominables. Son récit débute alors qu’il est au bord de l’épuisement professionnel, une situation si délicate qu’il passera une semaine dans le coma, entre la vie et la mort. À cette époque, il en faisait beaucoup trop. Seul agent à s’occuper à temps plein à dresser des profils de tueurs en série, il vivait constamment dans les avions et les hôtels, surfant sur les grandes villes américaines pour aider les corps policiers à épingler les plus dangereux tueurs de notre société. Les faits se déroulent aux États-Unis, bien sûr, mais on ne sent plus cette frontière virtuelle puisque le phénomène est tout simplement devenu mondial.

Sans entrer dans ses états d’âme, Douglas fait ensuite un retour en arrière pour nous raconter son adolescence et le début de sa vie adulte. En fait, cet homme athlétique et intelligent se défoula dans les sports, ne sachant trop que faire de sa vie. Son rêve de devenir vétérinaire s’étant écroulé, il fera son entrée dans l’armée pour finalement s’y occuper des sports. C’est par pur hasard qu’il fit application au FBI en 1970. Engagé aussitôt par la grande famille créée par le légendaire J. Edgar Hoover dans les années 1920, sa nouvelle carrière lui permit de poursuivre ses études en psychologie.

Après avoir travaillé à Détroit et Milwaukee à contrecarrer de nombreux vols de banque, en plus d’avoir été brièvement tireur d’élite dans une équipe de SWAT, il trouve enfin sa voix lorsqu’il entre au département des sciences du comportement à Quantico. Cette nouvelle affectation changera à tout jamais le reste de sa vie.

Douglas est également conscient que, tout comme au Canada, le taux de résolution des meurtres est à la baisse, et cela malgré les nouvelles techniques d’enquête et autres technologies des sciences judiciaires. Dans le bref historique de sa profession plutôt singulière et enviée par de nombreux amateurs, Douglas rappelle que le célèbre auteur Edgar Allan Poe avait sans doute compris plus d’un siècle et demi avant le FBI « l’importance du profil psychologique quand les preuves manquent pour élucider un crime particulièrement brutal et sans motivation apparente ».

Évidemment, il ne pouvait passer au côté de George Metesky, celui que l’on surnomma le poseur de bombes fou, qui sévissait à New York dans les années 1950. La police avait fini par entendre ce que le Dr James A. Brussel avait à dire à propos de ce dangereux personnage. On le prit d’abord pour un excentrique en raison du profil qu’il dressa en analysant de manière très exhaustive le contenu des lettres du poseur de bombes. Mais au bout du compte, lorsque les policiers appréhendèrent Metesky, celui-ci collait parfaitement au profil. En fait, le Dr Brussel avait poussé l’audace jusqu’à prédire qu’au moment de son arrestation l’homme porterait un veston croisé et boutonné. Eh bien, à l’arrivée des policiers dans son appartement, Metesky portait un veston croisé et boutonné.

Les travaux du Dr Brussel servirent à mettre sur pied la section des sciences du comportement au FBI. À l’arrivée de Douglas à Quantico, en 1977, cette section ne comptait que quelques années d’expérience et elle n’allait toujours pas sur le « terrain ». Justement parce qu’il se sentait un imposteur à enseigner des techniques qu’il ne maîtrisait pas au maximum, et cela devant des policiers souvent plus âgés et plus expérimenté que lui, Douglas se sentit obligé d’innover. Pour combler ce vide, il se rendit dans les pénitenciers américains afin d’étudier de véritables tueurs en série, face à face. L’un des premiers rencontré fut le célèbre Ed Kemper, un tueur au physique gigantesque, au Q.I. impressionnant et à la franchise désarmante. Douglas avoue avoir beaucoup appris en discutant avec lui.

Parmi les autres, on dénombre également Charles Manson. Certes, il n’a pu rencontrer le célèbre Ed Gein, ce tueur désorganisé des années 1950 dont la macabre histoire a inspiré des films comme Psychose, Le silence des agneaux et Massacre à la tronçonneuse, mais Douglas a eu accès aux boîtes d’archives secrètes à son sujet. Son examen du dossier lui fait d’ailleurs dire que Gein avait probablement fait plus de victimes que ne le prétendait l’histoire officielle. Cette étude permit à Douglas et ses collègues de constater certaines similitudes en plus d’accumuler une meilleure compréhension des éléments leur permettant ensuite de mieux interpréter une scène de crime. Par exemple, il est très rare que les tueurs en série dirigent leur colère vers la personne qui en est la source, sans compter qu’ils sont aussi charmants dans plusieurs cas. Logiquement, un monstre hideux serait facilement repéré et arrêté. Ce serait trop facile.

Rapidement, son perfectionnement l’amène à être le seul agent du FBI à travailler sur le terrain, à traiter 150 dossiers par année, au point où il passait pratiquement sa vie hors de chez lui. L’un des premiers cas qu’il relate en détails est celui du meurtre de Francine Elverson, une jeune enseignante souffrant d’une scoliose et qui a été sauvagement assassinée, mutilée et humiliée alors qu’elle se rendait au travail, tôt le matin. Étant donné l’heure matinale, les habitudes de l’immeuble et certains autres détails, Douglas dressa le profil d’un tueur sans emploi qui habitait tout près, avec un membre de sa parenté. Son intervention permit de réduire la liste des suspects. Lorsque le responsable fut arrêté, il collait parfaitement à la description.

On peut bien être contre la peine de mort, mais il y a tout de même un moment troublant où Douglas nous fait réfléchir, au point de nous faire comprendre que le fait de travailler sur le « terrain » change la vision de bien des choses. Au moment de réaliser le film Le silence des agneaux, l’acteur Scott Glenn, qui devait camper le rôle d’un personnage apparemment inspiré de Douglas, rencontra le célèbre agent spécial. Glenn était plutôt du genre libéral et manifestement contre la peine de mort. Sans même chercher à l’influencer, Douglas lui montra des photos de scènes de crime impliquant différentes victimes, incluant des enfants, ainsi que des vidéos. « Glenn a sangloté en les écoutant. Il m’a dit : « je n’imaginais pas une seconde qu’il existait des gens capables d’une chose pareille. » C’était un homme intelligent et compatissant, père de deux filles et il m’a confié qu’après ce qu’il venait d’entendre et de voir, il ne pouvait plus s’opposer à la peine de mort : « cette expérience à Quantico m’a fait changer d’avis à jamais » ».

Tout comme d’autres auteurs plus récents qui traitent du même sujet, Douglas était déjà d’avis que les tueurs en série savent ce qu’ils font, qu’ils ne peuvent donc pas prétendre être fous ou tenter d’être déclarés inaptes à subir leur procès, comme Me Guy Bertrand a tenté de le faire en 1963 avec Léopold Dion, pour ne citer que cet exemple. À ce sujet, Douglas précise ceci : « permettez-moi de me répéter : de mon point de vue, et d’après mon expérience, l’existence d’une pathologie mentale n’excuse pas chez un criminel. À moins d’être complètement délirant et de ne pas comprendre la portée de ses actions dans le monde réel, le criminel a choisi d’agresser quelqu’un d’autre. D’ailleurs, il est facile d’appréhender ceux qui sont vraiment fous. Pas les tueurs en série ».

Dans une autre affaire, quand il a prédit que le principal suspect allait se prendre un avocat et refuser de passer le polygraphe – ce qui s’est bien réalisé – cela n’est pas sans rappeler un cas très près de nous. De manière indirecte, d’ailleurs, il nous met en garde contre le détecteur de mensonges car pour certains tueurs en série, en particulier lorsque ceux-ci ont eu le temps de se conforter dans leurs idées, l’appareil devient totalement inutile. De plus, il ne faudrait pas oublier qu’il arrive que les enquêteurs rencontrent de véritables innocents qui se comportent comme de vrais coupables. Il faut donc se montrer prudent et surtout comprendre qu’il faut amasser des preuves solides pour condamner quelqu’un, même si notre intuition nous dit que c’est le pire bourreau du monde.

L’une des plus célèbres affaires sur laquelle il a travaillé reste sans doute celle des meurtres des enfants noirs d’Atlanta, qui s’est déroulée au début des années 1980. Certaines de ses techniques proactives ne purent malheureusement être appliquées dans ce cas-là en raison d’une lenteur administrative et de l’implication de beaucoup trop d’intervenants. Et pourtant, la police finit par appréhender Wayne Williams, un peu par hasard faut-il l’admettre, et l’accuser de deux meurtres seulement. Pour l’une des premières fois, alors que le profilage n’était pas encore une technique admise devant les tribunaux, Douglas agit comme conseiller pour le ministère public. Alors que le procès glissait lentement vers une victoire de la défense, ce fut grâce à une technique proposée par Douglas que le procureur de la poursuite parvint à faire craquer Williams devant les douze jurés. Le mal était fait. Williams venait de prouver la violence dont il était capable.

Il existe certaines vidéos de Williams sur YouTube, dans lesquelles il continue de clamer son innocence. Il faudrait être naïf pour gober ses paroles. Mais bon, on trouvera toujours des gens pour se ranger derrière de tels personnages.

Au milieu de ces drames parfois insupportables, il arrive aussi quelques moments cocasses, comme sur cette enquête concernant les enfants d’Atlanta. Près d’un des lieux où un cadavre avait été trouvé, des fouilles permirent de récolter une revue pornographique portant des traces de sperme. Après en avoir relevé les empreintes, un homme fut rapidement identifié. Cette enquête était devenue d’une importance telle que même le président américain suivait cette affaire de près. Alors, le suspect fut interrogé mais il commença par nier. Puis « il a reconnu que sa femme était sur le point d’accoucher et qu’il n’avait pas eu de rapports sexuels depuis des mois. Se refusant à tromper la femme qu’il aimait, il avait acheté ce magazine puis s’était dit qu’il irait se soulager dans les bois à l’heure du déjeuner. J’étais de tout cœur avec ce pauvre type. Rien n’était donc plus sacré! Il s’imaginait qu’il pourrait aller dans un endroit tranquille où il ne dérangerait personne et voilà que même le Président des États-Unis savait qu’il se masturbait dans les bois! ».

Douglas a aussi travaillé sur l’impressionnant cas de Robert Hansen, ce chasseur de l’Alaska qui finit par s’inspirer du comte Zaroff pour chasser de véritables êtres humains. Celui-ci enlevait des prostituées pour les agresser chez lui avant de les conduire vers des régions isolées à bord de son avion personnel. Loin de tout témoin potentiel, il ouvrait alors sa propre chasse.

Douglas enseigne plusieurs choses aux lecteurs, comme par exemple la différence entre le mode opératoire et la « signature », un terme qu’il prétend d’ailleurs avoir inventé; ainsi que la différence entre un tueur organisé et un autre désorganisé; les limites du polygraphe, et ainsi de suite.

Dans son chapitre intitulé Tout le monde a sa pierre, il nous montre comment il a réussi à coincer le tueur d’une fillette sans défense en plaçant l’arme du crime (une pierre ensanglantée) bien en évidence afin de perturber le suspect lors de l’interrogatoire. Dès l’entrée de l’individu, la vue de la pierre lui a immédiatement enlevé toute assurance. Peu après, il passait aux aveux.

Mais il nous prouve aussi que nous avons tous un point faible, en particulier lorsqu’il coince l’un de ses meilleurs collègues sur un sujet sensible. Même le plus chevronné des enquêteurs habitué aux techniques d’interrogatoire a lui aussi son point de vulnérabilité. Tout le monde a sa pierre!

Autre point intéressant, il ne parle pas uniquement de crimes commis par des tueurs en série, mais aussi de crimes qu’on pourrait qualifier de « plus ordinaire » ou intrafamiliaux. Les techniques apprises au FBI servirent également à démasquer une mère qui avait tué son propre enfant pour aller vivre avec un conjoint, qui lui n’en voulait pas. Dans ce type de crime, les mises en scènes sont plus nombreuses car destinées à éloigner ou détourner les soupçons. Le tueur en série, lui, n’a pas besoin d’en faire autant car, la plupart du temps, il n’a aucun lien avec sa victime et n’a donc pas besoin de détourner les soupçons.

Honnête, il ne se fait pas trop rassurant en disant que personne n’est à l’abri de ces monstres, car bon nombre d’entre eux frappent au hasard, sans type de victime en particulier. Il y a eu Ted Bundy qui s’en prenait uniquement à des étudiantes aux cheveux longs et avec une raie dans le milieu, tandis qu’on retrouve aussi des spécimens comme le Zodiac et David Berkowitz, qui ne choisissent pas leurs victimes. Tout ce qui compte, c’est de s’en prendre à quelqu’un.

Dans son avant dernier chapitre, Douglas se prononce également sur l’attitude de la psychiatrie vis-à-vis ces tueurs. Il se montre d’abord contre la castration pour une raison bien simple : « il ne sert à rien de castrer les violeurs récidivistes, bien que cette idée séduise un grand nombre d’entre nous. Le problème est que cela ne les arrêtera pas, ni sur le plan physique, si sur le plan psychologique. Il est clair que le viol est un crime alimenté par la colère et si vous castrez un type, vous ne ferez que relâcher un enragé dans la nature ».

Puis, en citant en exemple un psychiatre ayant suivi un individu particulièrement dangereux, il expose une faille assez flagrante qui mérite réflexion : « souvent, les professionnels de la santé mentale, comme le psychiatre de Thomas Vanda, ne veulent pas connaître les détails épouvantables des crimes commis par leurs patients afin de ne pas être influencés par cela. Mais comme je le dis toujours à mes collaborateurs, si vous voulez comprendre Picasso, vous devez étudier son art. De la même façon, si vous voulez comprendre la personnalité d’un criminel, vous devez étudier ses crimes ».

À la toute dernière page, il termine par un clin d’œil aux auteurs de fictions qui souhaitent s’inspirer de cas réels. Invité à une conférence de romanciers à New York, voici ce qu’il a retenu de son expérience : « à mesure que je relatais les détails de certaines des affaires les plus intéressantes que j’avais traitées, je me suis rapidement rendu compte que de nombreuses personnes décrochaient dans l’auditoire. Elles étaient profondément dégoûtées par les descriptions de ce que mes collaborateurs et moi voyons tous les jours. J’ai ainsi constaté que les détails ne les passionnaient pas. Je pense que c’est aussi à ce moment-là qu’elles ont pris conscience qu’elles ne voulaient pas relater les choses telles qu’elles étaient en réalité. Pourquoi pas? Nous avons chacun une clientèle différente ».

Douglas admet lui-même que le profilage est une science inexacte, mais son perfectionnement et sa mise en application a permis de résoudre plusieurs crimes graves non résolus. Ce n’est pas non plus une recette miracle mais un outil parfois important dans certaines enquêtes. Bref, un livre fascinant et incontournable pour les amateurs plus sophistiqués de faits judiciaires, mais surtout pour une meilleure compréhension de la criminologie.