France Alain: le Dr Gian Franco Cavallo

ScreenHunter_577 Mar. 31 20.5412 mars 1986

Dans l’après-midi du 12 mars, Me Robert Parrot appela le témoin suivant, à savoir le Dr Gian Franco Cavallo.  À 35 ans, celui-ci travaillait à l’Institut médico-légal de Montréal au 1701 rue Parthenais en tant que chimiste professionnel attaché à la section balistique depuis février 1977.  Me Parrot expliqua alors que la police de Sainte-Foy lui avait remis les fameuses bourres trouvées par l’agent Trottier.  En lui remettant ces pièces à conviction en main, il lui demanda d’identifier les bourres.

  • Alors, fit le Dr Cavallo, c’est la pièce 82-3449, soit un sac en polythène, que nous avons reçu le 28 octobre 1982 de la part du détective Ghyslain Fortin, Sûreté Municipale de Sainte-Foy. Les expertises ont été faites par monsieur Yvon Thériault[1], qui était le responsable de la section à ce moment-là, il est en retraite.  Alors, normalement, il y a une personne maintenant au Laboratoire, c’est-à-dire moi, qui le remplace et qui vient aussi témoigner en son nom.

Une intervention de Me Corriveau permit de comprendre que le rapport initial avait été signé par Thériault.  C’est à ce moment qu’on eut droit à une première prise de bec permettant de démontrer qu’il y avait une certaine tension dans la salle d’audience.  Au moment de parler de copie de ce rapport d’expertise, sans qu’on puisse évidemment savoir ce qui avait pu se produire précisément hors des paroles immortalisées dans les transcriptions, le coroner Trahan intervint en ces termes :

  • J’avais tout compris ça, moi, monsieur Corriveau. C’est ce qu’il a bien expliqué.  Il dit que monsieur, qui a fait les expertises, est à sa retraite et que lui venait ici – il le remplaçait puis il vient ici avec le rapport de monsieur en question qui est à sa retraite.  Alors, choquez-vous pas, monsieur Corriveau.
  • Pardon?, répondit Me Corriveau.
  • Choquez-vous pas, répéta Me Trahan, on va se comprendre, c’est ce qu’il a dit.
  • Mais qui … qui a indiqué le mot …?
  • C’est parce que vous avez de l’air choqué.
  • … Choqué! Ce n’est pas moi.
  • C’est parce que vous avez de l’air choqué.
  • Je ne suis pas choqué. Écoutez donc, j’espère que … on vient de commencer l’enquête, votre Seigneurie.
  • Comment êtes-vous quand vous êtes choqué?
  • … Si on va s’endurer pour quelques semaines, je pense qu’on serait mieux de …
  • Non, non, mais j’ai juste dit ça, choquez-vous pas.
  • Alors, pourquoi insinuer que j’étais choqué?
  • Mais là, l’êtes-vous?
  • Pas du tout. Je veux tout simplement qu’on procède d’une façon légale, c’est tout.

Bref, on aura compris le climat qui venait de s’installer et qui peut laisser croire que Me Corriveau partait avec une longueur de retard.  On ne pourra sans doute jamais comprendre l’origine de ces tensions ou préjugés envers tous et chacun, mais il semblait effectivement régner un climat étrange dans cette Cour alors qu’il ne s’agissait même pas encore d’un procès.

Le coroner alla ensuite jusqu’à demander à Me Corriveau s’il exigeait la présence de Thériault, l’auteur du rapport, mais l’avocat de Benoît Proulx répondit que non.  Ce n’est qu’ensuite que Me Parrot put reprendre son interrogatoire de l’expert en balistique afin de connaître les conclusions de Thériault quant à l’analyse de ces deux bourres retrouvées dans la rue, à la désormais célèbre intersection.

  • Alors, fit le Dr Cavallo, ces bourres sont deux types de bourres; bourre protectrice et bourre séparatrice, proviennent de cartouches de marque IVI ou CIL. Alors, c’est exactement la même chose car CIL a vendu son usine à IVI, Industries Valcartier, qui est ici au nord de Québec.
  • Voulez-vous expliquer, monsieur Cavallo, les bourres se trouvent comment dans une … On retrouve ça à quel endroit dans une cartouche de calibre .12?
  • À l’intérieur de la cartouche. Alors, une bourre s’appelle protectrice car elle contient tous les plombs.  Et la bourre séparatrice sépare les plombs de la poudre, tout simplement.  À ce moment-là, lorsqu’on fait feu, la poudre propulse à l’extérieur les bourres et les plombs.

Pour fin de démonstrations, Me Parrot lui présenta une cartouche de calibre .12.  Le Dr Cavallo expliqua qu’il faudrait défaire cette cartouches pour voir les bourres et que dans cette marque on en retrouvait deux.

  • Il y en a deux, dit-il. Une en haut, la bourre qui s’appelle protectrice, puis une au centre, la bourre séparatrice.

Ces bourres étaient évidemment expulsées au moment de la mise à feu et pouvaient franchir une distance jusqu’à une moyenne de 35 pieds, selon le témoin.

  • Qu’est-ce qui fait en sorte que les bourres se retrouvent à 35 pieds ou à 5 pieds?
  • Elles vont toujours se retrouver à 35 pieds. Disons que la distance à partir de laquelle on peut les retrouver est de 35 pieds.  On peut les retrouver, par contre, à l’intérieur d’un cadavre parce qu’elles peuvent pénétrer à l’intérieur d’un cadavre, à ce moment-là vous avez une distance inférieure.  S’il y a quelque chose qui les arrête, elles n’iront pas à 35 pieds.  Mais s’il n’y a rien qui va les arrêter, elles vont continuer jusqu’à 35, 40 pieds.

L’expert ajouta que les vêtements pouvaient cependant empêcher que les bourres pénètrent dans un corps.

  • À l’égard du rapport de monsieur Thériault, est-ce qu’il peut déterminer, suivant le rapport qu’il a fait, quelle était la distance qui séparait celui qui tenait l’arme de la victime?
  • D’après la pièce numéro 82-34946, sans doute un sac de polythène contenant les vêtements de la victime, il appert que sur un manteau noir, d’imitation de fourrure de mouton, aucune trace de poudre n’a été observée [le manteau de France Alain]. Par contre, la dispersion des plombs, c’est-à-dire le trou que les plombs ont fait en pénétrant dans le manteau, est de 2 pouces et demi.  Alors, si on se fie à cette dispersion des plombs, la distance entre la bouche de l’arme à feu et le manteau est entre 6 et 15 pieds, dépendant du fusil qui a été utilisé.  Si le fusil était tronçonné, cela nous amène à 6 pieds.  Si le fusil n’était pas tronçonné, cela nous amène à 15 pieds.

Pour plus de détails, Cavallo expliqua ensuite qu’il s’agissait d’une cartouche IVI fabriquée par Les Industries Valcartier, de calibre .12 et de marque Imperial.  La grosseur de plomb était du BB.  La cartouche fut ainsi déposée sous la cote C-4.  Et Cavallo continua ses explications pour préciser ce que représentaient, dans le calibre .12, une balle unique, communément appelé slug, et les différentes grosseurs de plombs.  On passait ensuite au SG, ou chevrotine (buckshot), et puis le BB.

Thériault ne pouvait témoigner car il était maintenant à sa retraite.  Sans même tenir compte de son rapport, Cavallo reconnut aisément ces bourres comme des pièces faisant partie de cartouches de marques CIL ou IVI.

  • En regardant les plombs (C-46), on peut en conclure qu’il s’agissait de cartouches de calibre .12?
  • Tout ce qu’on peut dire, monsieur le coroner, c’est que ce sont des plombs de type BB ou de grosseur BB.  Mais les plombs BB se retrouvent dans d’autres calibres que le .12 : dans le calibre 16, dans le calibre .28 et .410 aussi.

Lorsque Me Parrot lui demanda combien de plombs BB pouvait contenir une telle cartouche, Cavallo répondit en citant le rapport de Thériault, qui avait noté la présence de 64 plombs.  Il fut cependant incapable de dire précisément combien de plombs on avait retiré de la victime et envoyés pour fin d’analyses auprès de l’Institut médico-légal.  Cavallo dit qu’il faudrait alors les compter dans le contenant déposé en preuve.  « De toute façon, les pathologistes ne recueillent jamais tous les plombs », dit-il.

Il fut ensuite question d’un sac poubelle que lui avait remis l’enquêteur Fortin, codifié comme pièce 84-20125.  Cavallo dira que cette pièce à conviction lui avait été apportée le 6 mai 1985 par le détective John Tardif de la Sûreté Municipale de Sainte-Foy.

  • C’est un sac de polythène vert, dit Cavallo. La grandeur de ce sac est de 36 pouces par 52.  Il est ouvert aux deux bouts et un des bouts est déchiqueté, ici.

Ce sac fut déposé sous la cote C-48.  Cavallo expliqua alors que la question que la police se posait à l’époque était de savoir si cette déchirure avait été produite par une décharge d’arme à feu, laissant entendre que le sac recouvrait l’arme du crime au moment du tir.

  • L’analyse chimique des lèvres n’a pas révélé la présence des éléments normalement rencontrés, les éléments métalliques normalement rencontrés suite à un coup de feu. Par contre, la déchirure est compatible avec un coup de feu.  Nous avons fait des tests au laboratoire avec un sac semblable.  Nous avons tenu un fusil à l’intérieur du sac et nous avons tiré un coup de feu et nous remarquons le même type de déchirure ou des déchirures semblables.

Il faut savoir à ce stade que selon la théorie de la police, l’assassin aurait dissimulé son fusil de chasse dans un sac poubelle, probablement pour le cacher lors de ses déplacements dans ce quartier étudiant.

  • Maintenant, monsieur Cavallo, on vous a demandé au cours du mois de décembre 1985 d’expertiser une arme de calibre .12?
  • C’est exact. Le 17 janvier 1986, le policier Michel Gauvin de la Sûreté Municipale de Sainte-Foy me remettait la pièce portant le numéro d’étiquette A-48789, un fusil de marque Cooey.

Me Parrot lui présenta alors un fusil, que Cavallo, en l’ouvrant pour vérifier qu’il était bien déchargé, reconnut comme étant l’arme qu’on lui avait demandé d’examiner.  C’était un fusil de chasse qui ne pouvait tirer qu’un seul coup à la fois et dont le numéro de série était 63642.  La marque était Cooey et le modèle 84.  Le canon de l’arme avait une longueur de 760 mm.  La longueur totale de l’arme était de 1,168 m.  Évidemment, il confirma que cette arme pouvait être dissimulée dans un sac semblable à celui dont il venait d’être question.

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Fusil Cooey Model 84 de calibre .12, identique à celui qui a enlevé la vie à France Alain en 1982 (photo: http://www.gunsamerica.com)

 

Afin de démontrer la facilité avec laquelle cette arme pouvait être démontée en pièce, Cavallo le fit devant les yeux de Me Parrot et du coroner en moins de quelques secondes.  La démonstration laissait donc entendre qu’il avait aussi été possible de la démonter de cette façon afin de mieux la dissimuler durant un transport quelconque.

Lorsqu’on lui demanda si le fût de l’arme était seulement une pièce décorative, Cavallo s’empressa de répondre qu’il avait son utilité car après plusieurs tirs le canon pouvait devenir chaud et qu’ainsi le fût servait à protéger la main passive du tireur.

Ce fut alors que le coroner demanda à Me Parrot de tenter de mettre l’arme dans le sac déposé sous la cote C-48, sans doute pour vérifier si la théorie tenait la route.  Me Parrot demanda alors au témoin de tenter la chose.

  • Alors, fit Cavallo, évidemment, ça dépasse ici mais, si vous refermez le sac, il n’y a pas de problème. Vous avez un jeu, et l’arme, à l’intérieur …
  • C’est votre témoin.

Me Parrot produisit alors le rapport d’Yvon Thériault sous la cote C-51 et ce fut ensuite que Me Corriveau s’approcha de l’expert afin de le contre-interroger.

  • Alors, monsieur Cavallo, dans le rapport de monsieur Thériault, on voit qu’il indique ceci : « ces bourres se retrouvent dans les cartouches de marque CIL ou IVL ».
  • IVI, le corrigea Cavallo.
  • Est-ce qu’on peut retrouver ces bourres dans d’autres marques?
  • Typiquement, ces bourres-là sont retrouvées au Québec dans les cartouches de marque CIL et IVI seulement.
  • Mais est-ce qu’on peut retrouver dans d’autres?
  • Il serait possible qu’en Europe, quelque part, il y ait une fabrique qui utilise exactement la même bourre et je ne connais pas cette usine et ni monsieur Thériault ne connaîtrait pas cette usine. Mais il est possible, c’est un fait.
  • Il est possible qu’on peut [puisse] en retrouver, n’est-ce pas?
  • Il est possible, c’est exact.
  • Mais à votre connaissance?, intervint le coroner.
  • On les retrouve seulement …
  • Seulement que dans CIL …
  • … dans ces deux marques?
  • C’est exact.
  • Mais ça, reprit Me Corriveau, c’est votre connaissance…
  • Qui, enfin, est la même marque parce que IVI a acheté l’usine ou – pas l’usine mais l’équipement pour produire ces bourres de la compagnie CIL.
  • Mais vous avez admis qu’on peut le retrouver ailleurs?
  • Monsieur Corriveau, intervint encore le coroner, vous avez posé votre question. On a eu la réponse puis on comprend, puis c’est suffisant.
  • Non, fit Me Corriveau. Écoutez donc …
  • Il a dit que tout est possible sur la terre, vous le savez, puis il l’a dit que c’était possible. Mais lui, il donne ce qu’il pense puis ce que monsieur Thériault pense.  Alors c’est suffisant, monsieur Corriveau.

Sans trop qu’on sache pourquoi, un débat venait de s’entamer entre le coroner et l’avocat de Benoît Proulx, au point où on pourrait y voir un abus inexpliqué de la part du coroner.  D’ailleurs, il parut curieux que le coroner déclare que Cavallo pouvait parler au nom de Thériault.  Pourtant, on sait que la justice ne peut prendre en considération la pensée d’une personne qui ne vient même pas témoigner sous serment devant elle.

Et ce n’était que le début.  Le coroner n’en avait pas terminé avec Me Corriveau.

  • La loi dit que vous pouvez [poser] des questions pertinentes, reprit le coroner, vous les avez posées …
  • Oui, fit Me Corriveau.
  • Elle était très pertinente votre question et c’est assez.
  • Alors, quand vous avez regardé le sac d’ordures, reprit Me Corriveau en se tournant vers le témoin, vous êtes chimiste, je pense, hein?
  • C’est exact, fit Cavallo.
  • Est-ce que vous l’avez analysé au point de vue de trouver une substance quelconque qui peut provenir d’une cartouche ou …
  • Si on se réfère à mon rapport du 28 juin 1985, que j’ai moi-même signé cette fois-ci, je dis que l’analyse chimique des lèvres, le sac déchiqueté, les lèvres déchiquetées, n’a pas révélé, n’a pas révélé la présence des éléments métalliques normalement rencontrés suite à un coup de feu. Donc, je n’ai pas retrouvé d’éléments métalliques comme le plomb, comme l’antimoine, comme le baryum, et je n’ai pas retrouvé de grains de poudre, d’accord.  Alors, je n’ai pas retrouvé d’éléments chimiques.  Par contre, ce que je dis, c’est que la déchirure est compatible avec un coup de feu, c’est-à-dire qu’elle a les mêmes marques semblables que si on avait tiré un coup de feu.  C’est tout ce que je peux dire.  Je ne dis pas que c’est un coup de feu qui l’a fait, je dis que c’est compatible avec un coup de feu …
  • Juste compatible?
  • … et c’est exactement ce que j’ai dit, compatible. Tout est possible sur terre.
  • Possible, répéta seulement Me Corriveau.
  • C’est possible que ce soit possible, rouspéta le coroner qui semblait avoir une dent contre l’avocat.
  • Est-ce que vous avez fait d’autres expertises en rapport avec ce calibre .12?, poursuivit Me Corriveau sans se soucier du commentaire.
  • Vous voulez parler avec le sac?, demanda Cavallo.
  • Non, non. Le fusil?
  • Le fusil? Tout ce que j’ai fait comme expertise c’est le rapport qui date du 24 janvier 1986 qui dit que c’est un fusil de marque Cooey modèle 84, calibre .12, numéro de série 63642, capacité de un coup.  La longueur du canon : 760 mm.  L’arme totale : 1168 mm.  Je dis que ce fusil est en condition de tir, donc on peut tirer avec ce fusil et la pression qu’il faut appliquer sur la détente est de 4,7 kilos ou environ 10 livres.

Ce rapport fut aussitôt déposé sous la cote C-52.  Cavallo ajouta ensuite que cette arme n’était reliée à aucune autre cause pendante dans leurs dossiers en plus d’ajouter que « cette arme a été conçue et fabriquée pour tirer des projectiles à une vitesse supérieure à 500 pieds/seconde, ce qui en fait une arme à feu ».  Puis Me Parrot revint à la charge pour quelques questions supplémentaires.

  • Monsieur Cavallo, parlez-nous donc du sac C-48, le fameux sac, qui est blanchi? Ce sac, l’effritement qu’on retrouve à l’une des extrémités, ne serait-ce pas causé par des brûlures, un échauffement?
  • Je ne pourrais pas m’avancer jusqu’à ce point-là. C’est possible, mais là, je ne peux pas vous dire.  Je ne peux pas confirmer qu’il y a eu une chaleur près de ce sac-là.
  • K. Quant à l’autre sac dont vous avez fait l’expertise avec votre arme, à votre lieu de travail, est-ce que ça présente – vous n’êtes pas en mesure de nous dire également si ç’a présenté des traces de brûlure semblables, enfin vous dites que vous n’êtes pas en mesure de le mentionner pour C-48, est-ce que ça représente des traces de brûlure dans le cas de votre … votre autre sac?
  • Je n’ai fait aucune expertise dans ce sens-là.
  • K.
  • Faudrait faire une expertise peut-être plus poussée pour voir si, au niveau microscopique, on pourrait voir les effets de la brûlure ou non.
  • En avez-vous fait une expertise sur l’autre sac?, demanda le coroner.
  • Pas au niveau de la brûlure.
  • Alors, sur aucun des deux sacs?
  • Aucun des deux sacs.

Cavallo avoua n’avoir fait aucune expertise concernant la possibilité de traces de poudres sur ce dernier sac non plus.

  • Alors, reprit Me Parrot, vous n’êtes pas en mesure de nous dire si vous êtes capable de… vous n’avez pas fait l’expertise pour savoir si on peut retrouver des traces de plomb, enfin de particules quelconques …
  • … sur votre sac que vous avez-vous-même utilisé?
  • Non, pas du tout.
  • Et vous n’êtes pas en mesure de nous dire si vous seriez susceptible d’en trouver?
  • Nous devrions en trouver mais je ne peux pas vous garantir qu’on va en trouver parce que c’est du polythylène [polythène?]. Alors, le polythylène peut ne pas accepter, ne pas garder des traces de poudre, des traces d’éléments métalliques, et caetera.

Questionné par le coroner, Cavallo admit que c’était la même chose en ce qui avait trait à l’autre sac.  Cavallo se proposa même de refaire des expertises sur les sacs, au point de dire que « d’ici le mois de juillet 1987 on pourra le faire ».  Quelle nouvelle technologie de la science judiciaire prévoyait-on en juillet 1987?

Cavallo fut ensuite remercié et libéré.

Sa présence avait permis d’établir des faits en lien avec la présumée arme du crime, ce qui serait bénéfique pour la compréhension de la suite des choses.


[1] Yvon Thériault est aussi l’expert en balistique qui a reçu en novembre 1969 les pièces à conviction concernant l’affaire de Louis-Georges Dupont, détective retrouvé mort dans sa voiture de service à Trois-Rivières.  La famille Dupont s’est ensuite servie du rapport de Thériault, qui disait avoir reçu uniquement des balles chemisées, afin de contredire les expertises ultérieures, qui elles, affirmaient que la balle fatale retrouvée dans la banquette était plutôt en plomb.  Si cette question peut encore soulever un questionnement, Yvon Thériault était décédé avant de pouvoir témoigner à la commission d’enquête de 1996 entourant les circonstances de la mort de Dupont.  Depuis, la justice a confirmé à quelques reprises le verdict de suicide dans cette affaire, tout comme je l’ai fait à la suite de mon enquête publiée en 2014 sous le titre L’affaire Dupont, une saga judiciaire.

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Marie-Paule Rochette aurait été identifiée dès 1953

ScreenHunter_720 May. 19 16.45            Dans de précédents articles[1], Historiquement Logique a fait revivre une vieille histoire de meurtre non résolu qui remonte à 1953. En fait, pour récapituler, les journaux ont fait la mention de la macabre découverte en octobre 1953, mais puisque le corps de la femme assassinée, que l’on a à tort surnommée « la noyée de la rivière des Prairies » – elle est plutôt morte étranglée – l’affaire semble avoir rapidement sombré dans l’oubli.

Mais pas pour le détective Ubald Legault, qui s’est rendu célèbre pour avoir travaillé sur certaines des plus grandes causes de meurtre de son époque, comme par exemple l’affaire Rhéal Léo Bertrand, que la presse ontarienne avait surnommé Tuxedo Kid. Au moment de quitter son poste de chef des détectives en 1958, Legault avait confié à un journaliste de La Patrie que l’affaire de cette femme assassinée et retrouvée le 5 octobre 1953 près d’un barrage hydro-électrique était sans doute celle qui continuait le plus à l’obséder. On critique souvent le milieu policier, mais on oublie également que la plupart des détectives se sentent tellement concernés par leurs enquêtes non résolues que celles-ci continuent de les hanter tout au long de leur retraite.

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Mâchoire et dentition de la victime de 1953, tel que paru dans Allo Police.  Un dentiste aurait identifié cette dentition comme étant celle de Marie-Paule Rochette.

Depuis mai dernier, une lectrice que je continuerai d’appeler Sophie, apporte un nouveau souffle à cette enquête qui, apparemment, ne comportait plus aucun espoir de trouver la lumière. Ce mince souhait s’évapora vers l’an 2000 lorsque des documents précieux appartenant à Sophie ont malheureusement disparus. Évidemment, il reste des preuves à établir, ce qui se fera probablement au cours de l’été puisque le dossier est présentement entre les mains des autorités compétentes.

 

Les vacances estivales ralentissent cependant le processus, mais Sophie demeure confiante d’obtenir une réponse d’ici quelques semaines. Elle nous informe également qu’en 1953, les mâchoires de la victime, dont deux photos ont été publiées dans Allô Police, avaient été identifiées par le dentiste Paul Chaloult, qui cette année-là avait son cabinet au carré d’Youville à Québec. Selon Sophie, le Dr Chaloult aurait accompagné l’un des frères de Marie-Paule Rochette (père de Sophie) jusqu’à Montréal afin d’identifier le corps. On s’explique encore mal ce qui les a amenés à croire que ce mystérieux cadavre pouvait être celui de Marie-Paule, mais il devait certainement y avoir des soupçons quelconques puisqu’ils ont trouvé la motivation de parcourir la route de Québec à Montréal.

Né le 11 septembre 1905, le Dr Paul Chaloult avait épousé Doris McMahon le 30 juin 1945. Ce qu’on a récemment apprit, c’est que Marie-Paule Rochette aurait été à la fois sa cliente et son employée, ce qui explique pourquoi il était en mesure d’examiner la dentition (ou mâchoires) et de dire si oui ou non il pouvait y reconnaître la jeune femme.

À Montréal, toujours selon Sophie, le Dr Chaloult aurait identifié positivement les mâchoires comme étant celles de son ancienne employée. Et bien que le corps ait vraisemblablement passé quelques mois dans les eaux de la rivière Des Prairies, son frère y reconnut aisément sa sœur. D’ailleurs, tout au long de sa vie celui-ci affirmera avoir reconnu le corps de sa sœur en 1953. Dès ce moment, on savait donc que cette victime était Marie-Paule Rochette. Alors, pourquoi ce cadavre demeure-t-il toujours officiellement non identifié?

Selon Sophie, le recul soudain du frère de Marie-Paule et du Dr Chaloult – ou leur refus de signer les papiers officiels – s’expliquerait par un climat de peur sur lequel je ne peux élaborer pour l’instant. Si on en croit cette histoire, cela signifierait que les deux hommes ont jugé la menace suffisamment sérieuse pour tourner les talons et rentrer chez eux auprès de leur jeune famille respective. Pendant ce temps, on inhumait les restes de la pauvre femme dans un endroit que l’on cherche toujours.

Comment est-il possible qu’une aussi jolie jeune femme disparaisse sans laisser de traces? Son entourage immédiat n’a donc rien vu? Personne n’a signalé sa disparition, son absence? L’a-t-on seulement cherchée ou s’est-on résigné à la savoir morte sans pour autant lever le petit doigt pour redonner à cette inconnue son véritable nom?

Comme on s’en doute, Sophie possède des hypothèses qu’elle nous livrera plus en détails dès que l’étape cruciale de cette affaire sera franchie, à savoir l’identification formelle des artéfacts humains. Pour le moment, la patience est de mise, quoiqu’à l’approche d’un but, le poids d’une attente remontant à plus de six décennies se fait de plus en plus lourd.

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Marie-Paule, à gauche, en compagnie de sa sœur Marie-Claire, et de ses frères, Gaston et Raymond.

C’est avec la peur au ventre que le père de Sophie s’est éteint en 2009, emportant avec lui de précieuses informations. Le Dr Chaloult mourut trois ans après cette affaire, soit le 23 novembre 1956. Sa femme lui survécut longtemps avant de s’éteindre à Sillery le 12 juin 1995. Leur fille, Lynn, est décédée le 9 mai 2011.

 

Quant à Marie-Paule Rochette, elle attend toujours d’être identifiée formellement et inhumée parmi les siens, à Québec.

 

[1] À lire dans la section « Affaire Rochette » : https://historiquementlogique.com/category/1900-1999-20eme-siecle/affaires-non-resolues/affaire-rochette/

 

Le double meurtre de Serge Lefebvre

Serge Lefebvre, alias "Kid Panique".
Serge Lefebvre, alias « Kid Panique ».

Dans nos annales judiciaires, le nom de Serge Lefebvre raisonne encore comme un cas hors du commun. Ce n’est pas tous les jours que deux policiers sont abattus lors d’une même intervention. Et que leur assassin soit un des leurs, c’est encore plus rare.

Dans la nuit du 3 juillet 1985, entre 4h30 et 4h45, c’est en répondant à une alarme de vol dans un dépôt dentaire que deux policiers de la ville de Québec, Jacques Giguère, 43 ans, et Yves Têtu, 25 ans, scellèrent leur destin. À un certain moment, sur les ondes de la police, on entendit la voix anormalement aigue de Têtu disant qu’il y avait des coups de feu. Et puis, … plus rien!

Peu après, le corps de Giguère fut découvert à l’intérieur du dépôt. Il avait été exécuté de quatre projectiles sans avoir lui-même eu le temps de dégainer son arme. Celui de Têtu se trouvait à l’extérieur, sur la chaussée du stationnement, à quelques pas de l’auto-patrouille. Il avait été tué de deux balles, une à la tête et la seconde dans le dos. Ni l’un ni l’autre n’avait eu de geste défensif. Cette première constatation fit alors craindre une hypothèse terrible : l’assassin était peut-être un confrère.

Dernièrement, cette triste histoire a refait surface sur les canaux spécialisés. Dans un documentaire diffusé sur Addik TV, on revenait sur l’aspect humain entourant la mort de Têtu, qui s’était marié trois semaines avant le drame. Dans un autre documentaire, celui-là diffusé au Canal D, on tentait de reconstituer la scène du double meurtre. Entre autres, on y commettait l’erreur de décrire la mort de Têtu alors qu’il se trouvait encore dans l’auto-patrouille.

Selon une source fiable, les erreurs ne s’arrêtent pas là.

En effet, ce dernier documentaire apportait une explication inédite au mobile du crime. Serge Lefebvre, qui avait fait son entrée dans la police de Ste-Foy en février 1966, était reconnu pour commettre des vols pendant ses heures de service. À première vue, il aurait donc abattu Giguère et Têtu parce que ceux-ci l’avaient surpris en flagrant délit. Or, ce documentaire apporte un élément nouveau : Lefebvre était fétichiste. Sa passion pour les sous-vêtements féminins le conduisait apparemment jusqu’à se masturber sur les lieux de ses vols. Voilà qui apporterait une explication supplémentaire à sa violente réaction de la nuit du 3 juillet 1985.

Yves Têtu, 25 ans, l'une des victimes de Lefebvre.
Yves Têtu, 25 ans, l’une des victimes de Lefebvre.

Pourtant, ma source fait remarquer que Lefebvre, que l’on surnommait Kid Panique dans le milieu policier en raison de sa grande nervosité, s’adonnait au cambriolage avant même son entrée dans la police et qu’après avoir enfilé l’uniforme il avait entretenu cette vieille habitude en compagnie d’un autre policier du nom de Tremblay. Ce détail vient remettre en question cette hypothèse de fétichisme puisqu’on imagine mal Lefebvre se masturber en compagnie d’un autre collègue; un plaisir qui se pratique normalement en solitaire.

Toujours selon ma source, des rumeurs circulaient depuis au moins 1972 à l’effet que Lefebvre s’adonnait au vol. Il serait donc étonnant que cette double vie ait soudainement eut l’effet d’une bombe en juillet 1985. Évidemment, le public ne s’y attendait pas, mais force est d’admettre que les choses ne tournaient pas rond au sein du corps policier de Ste-Foy. Certains officiers avaient-ils décidé de fermer les yeux parce qu’en apparence Lefebvre était un gentil policier?

Lorsque Kid Panique obtint son grade de sergent au cours des années 1970, les quelques soupçons qu’on pouvait avoir à son endroit s’envolèrent en fumée, du moins pendant un temps.

Muni de ce nouveau titre, Kid Panique multiplia ses cambriolages, motivé par l’argent et non pour satisfaire une quelconque déviance sexuelle. À ce sujet, le documentaire du Canal D n’indique d’ailleurs pas la source de ses informations. Est-ce que cette idée tordue provenait de Lefebvre lui-même, qui aurait inventé cette histoire de fétichisme pour se rendre intéressant depuis les confins de sa cellule?

Mais revenons sur le double meurtre de Giguère et Têtu. Selon certaines informations, Lefebvre se serait précipité directement chez lui après avoir abattu les deux hommes. Il aurait changé de vêtements, que sa femme aurait fait disparaître. Quelques minutes plus tard, Lefebvre croisait d’autres collègues qui trouvèrent étrange de le voir avec des pantalons portant encore leur pli et une chemise neuve. À une heure aussi tardive de la nuit, les vêtements des policiers avaient plutôt tendance à être défraîchis. En recevant l’appel, ceux-ci trouvèrent également étrange que Lefebvre n’en ait pas parlé puisque l’incident avait eu lieu dans son secteur de patrouille. De plus, ils eurent l’impression que son regard était celui d’un déséquilibré, d’un fou.

Avant le double meurtre, Kid Panique avait déposé son partenaire vers 4h00 en lui donnant la permission de se coucher un peu dans un fauteuil que les policiers du poste avaient l’habitude d’utiliser pour se reposer durant les heures de pause. Plutôt que de l’accompagner, Lefebvre lui expliqua que, puisqu’il ne s’endormait pas, il irait se prendre un lunch et un café à son restaurant favori de Plaza Laval. Mais au lieu de ça, il changea son véhicule de sergent pour un banalisé de marque Aries. À cette heure-là, il savait que les autres patrouilleurs étaient sur leur heure de pause. Ainsi, Lefebvre devenait le seul policier sur la route, exception faite d’une ambulance. Mais celle-ci ne patrouillait évidemment pas dans le parc industriel la nuit et avait plutôt tendance à rester aux aguets devant d’éventuels accidents sur le boulevard Laurier.

Jacques Giguère a été abattu de quatre balles dans le dos.
Jacques Giguère a été abattu de quatre balles dans le dos.

Peu de temps auparavant, certains policiers avaient appris l’existence de plusieurs alarmes de vol au dépôt dentaire et que ce commerce ne faisait pas partie de la ville de Ste-Foy, mais plutôt celle de Québec. Les changements avaient donc été fait pour que, désormais, les alarmes entrent directement à la police de Québec. Voilà qui explique pourquoi Lefebvre n’a pas entendu l’appel sur les ondes de sa radio alors qu’il était en train de commettre son cambriolage dans la nuit du 3 juillet. L’arrivée de Giguère et de Têtu l’a ainsi pris par surprise.

Après la découverte des corps, Lefebvre fut rapidement soupçonné. On lui téléphona pour lui demander de venir discuter de l’affaire, sans toutefois éveiller ses soupçons. En raison de sa voiture sport, il parvint à semer la surveillance policière dressée autour de son logement et à se rendre au poste pour récupérer son arme de service. Peu après, il se dirigea sur le pont de Québec tout en contactant ses collègues. Du haut du pont, il menaça de s’enlever la vie. Contrairement à la scène reconstituée du documentaire, illustrant un Lefebvre qui se tirait en pleine poitrine, Kid Panique avait plutôt choisi de se tirer dans l’abdomen. Ce détail fait dire à plusieurs qu’on peut douter de ses réelles intentions de vouloir se donner la mort.

Après le coup de feu, son arme glissa et tomba dans les eaux du fleuve. Par chance, elle sera retrouvée par les plongeurs de la Sûreté du Québec deux semaines plus tard. Soumise ensuite à la loupe des experts en balistique, l’arme était bien celle qui avait servi à tuer les deux policiers.

Quelques semaines plus tard, une commerçante de Cap-Rouge informa certains policiers que Serge Lefebvre avait été impliqué dans un cambriolage commis dans son commerce une vingtaine d’années plus tôt. À cette époque, en apprenant que des soupçons pesaient contre lui, Lefebvre était retourné chez la victime pour remettre les objets volés. Il l’aurait même supplié de ne faire aucune plainte auprès de la Sûreté du Québec – qui couvrait alors la région de Cap-Rouge – parce qu’il était sur le point d’entrer dans la police. Donc, Lefebvre était voleur avant même de devenir policier.

Le second incident d’importance reconstitué dans le documentaire est un hold-up commis par un homme portant un déguisement de mascotte. Selon les informations qui me sont parvenues, le costume était celui d’un ours panda et le vol s’est produit dans une succursale bancaire de Place Laurier en septembre 1979. La mise en scène du documentaire montre le voleur qui tire à deux reprises en direction d’un agent de sécurité armé. Peu après, Lefebvre débarque sur les lieux. Alors que le voleur prend une caissière en otage, l’arme sur la tempe, Lefebvre prend tout de même la chance de sortir son arme et de tirer, comme l’aurait fait Clint Eastwood dans la peau de son célèbre personnage de Dirty Harry. Évidemment, il y a une marge entre ce qui est acceptable au cinéma et dans la réalité. Lefebvre avait inutilement risqué la vie de l’otage, ce qui lui avait pourtant mérité une décoration pour son « exploit ».

Dans le documentaire du Canal D on y mentionne que le voleur est décédé peu de temps après, alors que dans celui d’Addik TV on précise qu’il se serait suicidé peu après avoir été blessé par Lefebvre. Quoi qu’il en soit, Kid Panique est soudainement devenu un héros local.

Selon ma source, il y a encore quelques rectifications à apporter à cet incident. D’abord, l’agent de sécurité rattaché à Place Laurier se nommait Serge Masson, un ancien policier qui ne portait aucune arme à feu et qui connaissait Lefebvre pour avoir travaillé avec lui dans le passé. À l’arrivée de ce dernier, Masson l’aurait incité à s’avancer vers le braqueur après l’avoir faussement informé que l’arme de l’individu était factice. L’instant d’après, Lefebvre sortait son arme et tirait sur l’individu.

Quelques secondes plus tard, un autre policier débarqua sur les lieux et Lefebvre lui dira que le braqueur se trouvait derrière le comptoir. Lorsque ce policier y jeta un œil, l’homme était toujours vivant. Il portait sa cagoule et respirait avec difficulté. Mais l’arme du voleur était bien réelle puisqu’il s’en était servi pour s’enlever la vie.

Les doubles meurtres de policiers ne font pas légion dans l’histoire judiciaire du Québec. En 1948, les policiers montréalais Paul-Émile Duranleau et Nelson Paquin étaient sauvagement abattus alors qu’ils tentaient d’intervenir lors d’un braquage de banque. Les deux braqueurs, Noël Cloutier et Donald Perreault, furent jugés et pendus en 1949 pour ce crime. Puis le drame se répètait en 1962 lorsque les policiers Claude Marineau et Denis Brabant étaient tués en pleine rue par un braqueur déguisé en Père Noël. L’enquête permettra d’identifier ce dernier comme étant Georges Marcotte, qui sera condamné à mort. En vertu des nouvelles mentalités sur la question de la peine capitale, il évitera cependant l’échafaud.

Pour sa part, Lefebvre retrouvait sa liberté en 2001. Mais une dizaine d’années plus tard, les vieilles habitudes ayant la vie dure, il était à nouveau repris pour vol.


Blanche Garneau, symbole des affaires non résolues

Blanche Garneau, peu de temps avant son assassinat.
Blanche Garneau, peu de temps avant son assassinat.

En 1920, Blanche Garneau avait 21 ans. Elle habitait dans le quartier de Stadacona à Québec, rue François 1er, et travaillait dans une boutique de thé situé sur la rue St-Vallier dans le quartier Saint-Sauveur, de l’autre côté de la rivière St-Charles. Chaque jour, elle empruntait un premier pont pour traverser le Parc Victoria et un deuxième pour aboutir à quelques rues de son lieu de travail.

Au soir du 22 juillet 1920, son amie Edesse Mai Boucher, également âgée de 21 ans, l’accompagna sur une portion du trajet, la quittant sur l’avenue Parent (maintenant rue Simon-Napoléon Parent) devant le pont donnant accès au parc.   C’est la dernière fois qu’elle devait la voir en vie.

Un instant plus tard, le gardien du parc, un vieil homme de 70 ans, la verra passer devant lui avec un jeune homme qui la suivait à une distance qu’il estimera plus tard à environ 80 pieds. Ce jeune homme ne sera jamais identifié.

Et ensuite, plus rien! La jeune femme s’était volatilisée; du moins pendant six jours.

Le 28 juillet, c’est dans le Parc Victoria, sur le trajet qu’elle avait l’habitude d’emprunter, que le corps de Blanche fut retrouvé. Elle reposait sur le dos, dans des broussailles en bordure de la rivière. Rapidement, la ville fut ameuté et la scène de crime contaminé. Étrangement, aucun détective ne se présenta sur les lieux avant que le corps soit transporté. En fait, l’enquête démontrera plus tard qu’il s’écoula plusieurs jours avant qu’un premier détective daigne se présenter sur place pour tenter de comprendre ce qui s’était produit.

Le soir même de la découverte, le corps fut rapidement amené au centre funéraire Hubert Moisan, où le Dr Albert Marois[1] procéda à l’autopsie dès le lendemain. En dépit de la décomposition avancée, celui-ci déterminera que la victime avait été étranglée. D’autres analyses réalisées par le Dr Wilfrid Derome établiront qu’elle avait été violée. Malheureusement, la science judiciaire de l’époque ne permettait aucune possibilité d’identification à partir d’un échantillon de sperme.

L'auteur devant la pierre tombale de Blanche Garneau, été 2015, cimetière St-Charles, Québec.
L’auteur devant la pierre tombale de Blanche Garneau, été 2015, cimetière St-Charles, Québec.

L’enquête du coroner Georges William Jolicoeur se prolongera durant tout le mois d’août, mais sans être en mesure d’identifier un responsable. L’enquête policière se mit alors à piétiner.

Puis en décembre, un ancien soldat du 22ème Régiment, Henri Duval alias Casabon (ou Casaubon), fit d’étranges aveux à un détective privé. Il prétendait s’être retrouvé dans le Parc Victoria au soir du 22 juillet et, complètement ivre, avoir vu deux hommes assassiner la jeune femme. Malheureusement, cet ivrogne était incapable de donner leurs noms. Pourtant, il prétendait les avoir côtoyé à quelques reprises. Sa déclaration fut plus tard écartée lorsqu’on découvrit que Duval était incarcéré à la prison de la Citadelle au moment du meurtre et de la découverte du corps.

Pendant ce temps, une autre piste émergea, cette fois en Ontario. Louis Dubé, un détenu récemment libéré, se présenta dans le cabinet d’un jeune avocat de Sudbury pour lui confier avoir entendu un codétenu lui avouer être l’auteur du meurtre de Québec. Dubé identifiera le suspect comme étant Raoul Binet alias Legault.

Il fallut quelques semaines à la police pour mettre la main au collet de Binet, qui admettra effectivement avoir été sur les lieux en compagnie d’un dénommé William Frederick Palmer. Binet fera donc des aveux incriminants pour Palmer.

Après une enquête préliminaire qui se déroula au printemps 1921, Binet et Palmer subirent leur procès à l’automne au palais de justice de Québec devant le juge G. F. Gibsone. À la lecture du procès, on se rend compte que la Couronne possédait bien peu de preuves contre les deux accusés, hormis les aveux de Binet, qui présentaient d’ailleurs quelques failles. De plus, ce dernier reviendra sur ses aveux. Quant à la Défense, en dépit de ce que certains auteurs ont dit par la suite, elle présenta une preuve d’alibi assez chancelante.

Alors, Binet et Palmer étaient-ils les assassins de Blanche Garneau?

Devant un doute raisonnable, les douze jurés décidèrent de les acquitter. L’enquête revenait donc au point de départ. Tout était à recommencer.

Insatisfaite de ce verdict, la population se tourna à nouveau vers les ragots afin de chercher ses propres réponses. L’une de ces médisances affirmait que deux politiciens ou fils de politiciens étaient directement impliqués dans le meurtre. On sait que devant l’incompréhension la population a parfois tendance à imaginer des complots plus grands que nature. La rumeur publique prit une telle ampleur que le gouvernement de Taschereau n’eut d’autre choix que de mettre sur pied une Commission royale d’enquête dès l’automne 1922.

Les deux suspects désignés par la rumeur publique furent entendus, mais sans résultat. L’hypothèse selon laquelle ils étaient les tueurs ne reposait sur aucune preuve tangible. Malgré tout, cette Commission permit de faire ressortir des éléments de preuve qui n’avait pas été présentés ou retenus lors du procès. Maintenant que Binet et Palmer étaient officiellement disculpés, tout le monde était redevenu un suspect potentiel. Certains d’entre eux furent entendu devant la Commission, mais sans pour autant qu’il y ait de développement intéressant.

Au milieu des années 1950, Allô Police publia un texte pour rappeler l’affaire. Son auteur se laissa cependant emporter par l’hypothèse désuète entretenue autrefois par la rumeur publique. En 1978, Andrée LeBel, dans son livre Crimes plus que parfaits, parfaits et imparfaits, consacra un petit chapitre à l’affaire Blanche Garneau. Plus objective, elle parla de cette rumeur comme d’une hypothèse parmi tant d’autres.

En 1983, Réal Bertrand publia Qui a tué Blanche Garneau?, un livre de plus de 200 pages dans lequel il démontrait avoir consulté le dossier judiciaire, bien qu’il décidera d’en ignorer plusieurs éléments. Logiquement, Bertrand écarta l’hypothèse de l’implication politique. Rigoureux, il s’attardera justement au contexte politique et policier de cette affaire, sans toutefois présenter des extraits de témoignages. En fait, il ne consacra qu’un seul chapitre au procès de Binet et Palmer.

Toutefois, dans ses dernières pages, Bertrand présentait un suspect fort intéressant qui semble avoir été ignoré depuis toujours. Avait-il mis le doigt sur le coupable sans le savoir?

En 1998, le roman Un viol sans importance (réédité quelques années plus tard sous le titre Haute ville, basse ville) s’inspira directement de cette affaire. Encore une fois, son auteur, Jean-Pierre Charland, y reprit l’hypothèse de l’implication politique, une version évidemment plus intéressante pour les lecteurs mais qui s’éloigne de la vérité. En fait, la plupart des cas de meurtres non résolus qui ont finis par trouver un dénouement nous apprennent que la solution du problème est souvent bien plus « ordinaire » que ne voulait d’abord le croire le public.

Moi-même penché sur ce dossier judiciaire depuis des mois, j’arrive à démystifier certains détails. Par exemple, la théorie selon laquelle Blanche Garneau avait l’intention de se faire religieuse en intégrant la communauté des Sœurs Servantes du Saint Cœur de Marie semble fausse. Le 12 décembre 2015, Sœur Monique Roy, s.s.c.m., me confirmait n’avoir dans ses archives aucune demande d’admission au nom de Blanche Garneau, comme le prétendait Bertrand en 1983 et comme d’autres auteurs l’ont repris ensuite.

Chose certaine, l’affaire Blanche Garneau fut une cause énorme pour l’époque, d’autant plus que le premier ministre Louis-Alexandre Taschereau avait été appelé à témoigner à la Commission royale de 1922. Quoique ce dossier ait perdu de son importance tout au long du 20ème siècle, le nom de Blanche Garneau demeure le symbole incontesté des affaires non résolues au Québec, non seulement par le fait d’avoir ébranlé le gouvernement de l’époque ou par l’importance des procédures qui lui furent consacrées, mais aussi par le mystère qu’il continue de susciter près d’un siècle plus tard.

[1] Le Dr Marois s’était rendu célèbre pour avoir pratiqué l’autopsie sur le corps de la jeune Aurore Gagnon, quelques mois auparavant.

L’exécution de François Moreau à Rimouski (1882)

Gravure parue le 19 janvier 1882 dans le journal montréalais L'Opinion Publique et réalisée d'après le tableau de M. Muller.  Ce tableau représente Charlotte Corday dans sa prison, une femme qui fut condamnée à mort en 1792.
Gravure parue le 19 janvier 1882 dans le journal montréalais L’Opinion Publique et réalisée d’après le tableau de M. Muller. Ce tableau représente Charlotte Corday dans sa prison, une femme qui fut condamnée à mort en 1792.

Dans le numéro du 12 janvier 1882 de L’Opinion Publique, on pouvait lire que « le prisonnier Moreau, qui a tué sa femme dans le comté de Rimouski, a déclaré avoir un complice, lequel a été arrêté ».

On aura cependant droit à aucun détail supplémentaire à propos de ce complice, tout comme dans l’article suivant publié le 19 janvier et qui décrivait l’exécution de Moreau. Je le reproduis ici dans son intégralité :

« François Moreau qui, le 16 septembre [1881] dernier, a assassiné sa femme dans les bois de St-Anaclet, comté de Rimouski, et qui fut condamné à mort, a subi la peine capitale vendredi dernier, à 8heures 30 du matin, dans la cour de la prison de Rimouski.

Le condamné, qui paraissait assez résolu, a tremblé en face de l’échafaud; il s’est presque affaissé au bas de l’escalier y conduisant, et n’a pu franchir les quatorze marches qui le séparaient de la plate-forme, que soutenu sous les bras par les deux aides du shérif. Il était effectivement pâle et n’a pas dit un mot sur la potence.

M. le curé Audet et le Père Charmont, qui préparaient depuis plusieurs semaines le condamné à expier son crime, l’ont assisté jusqu’à ses derniers moments, l’exhortant au courage et à la soumission.

Enfin on a passé la corde autour du cou du malheureux, et la trappe fatale est tombée avec un bruit sourd qui a fait frémir les spectateurs de ce terrible drame judiciaire.

La mort de Moreau a été instantanée. Son corps a été inhumé dans le cimetière de la paroisse.

À six heures du matin, il y a eu à l’intention du condamné une messe basse à laquelle il a communié.

La paroisse de Rimouski semblait être en deuil. Les physionomies étaient mornes et le silence régnait partout.

Une cinquantaine de personnes assistaient à l’exécution, et tout le temps la grosse cloche de la cathédrale a fait entendre le glas funèbre. Un drapeau noir flottait sur le palais de justice »i.

iL’Opinion Publique, 19 janvier 1882.