Conférence sur l’affaire Aurore Gagnon, 11 janvier 2017

marie-anne-houde            Le mercredi 11 janvier 2017, c’est à la salle La Franciade, à la bibliothèque municipale de St-Louis-de-France (Trois-Rivières) que j’offrirai une conférence d’une durée d’environ 2h00 sur le procès de Marie-Anne Houde, celle que nous aimons encore surnommer la marâtre!

            La conférence fera suite à mon livre L’affaire Aurore Gagnon : le procès de Marie-Anne lancé en février dernier en collaboration avec les Éditions de l’Apothéose.  Depuis, l’idée de la révision du dossier judiciaire a fait son chemin tout en permettant de rétablir ou de mieux situer certains faits en lien avec cette pauvre enfant martyre.

            On se souviendra qu’Aurore Gagnon, une fillette de 10 ans, est décédée le 12 février 1920 des suites des mauvais traitements infligés par les membres de sa famille, mais en particulier par sa belle-mère.  Le procès de celle-ci, qui s’est déroulé en avril 1920 au palais de justice de Québec, a laissé une trace profonde dans la mémoire collective tout en inspirant une pièce de théâtre.  Au cours du siècle suivant, suivront aussi plusieurs romans, des essais et deux films.

            Lors de la conférence, je vous présenterai le dossier à la manière d’un procès, en vous offrant la chance de devenir juré l’espace de deux heures.  Ainsi, vous pourrez forger votre propre idée sur le verdict.

Bienvenue à tous.  L’entrée est gratuite!

11 janvier 2017 à 13h30

À la salle La Franciade, Bibliothèque de la Franciade

100, rue de la Mairie, à St-Louis-de-France (Trois-Rivières).

Entrée gratuite.

Durée approximative : 2h00


L'affaire Aurore GagnonPour ceux et celles qui veulent en savoir plus, je vous invite à lire l’introduction du livre en cliquant sur le lien suivante :

https://historiquementlogique.com/laffaire-aurore-gagnon-lintroduction/

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L’affaire Aurore Gagnon – chapitre 1

L'affaire Aurore GagnonSte-Philomène-de-Fortierville

Vendredi, 13 février 1920

Devant les premières constatations faites sur le corps de la fillette, le Dr Georges William Jolicoeur ordonna au policier Lauréat Couture de se rendre directement chez la famille Gagnon afin de ramener le corps à la sacristie de l’église de Fortierville. Contactés par le coroner Jolicoeur, le médecin légiste Albert Marois, 59 ans, et le Dr Andronic Lafond, 45 ans, se chargèrent de l’autopsie. Vers 18h00, une fois leur travail terminé, ils indiquèrent au coroner que la mort de l’enfant ne pouvait être attribuée à un accident ou une maladie quelconque.

Jugeant alors qu’il y avait matière à enquêter sur la cause du décès, Jolicoeur contacta le Dr Marois comme premier témoin. Les éléments apportés par les témoignages de tels experts donnaient généralement lieu à des nomenclatures techniques, froides et ennuyeuses, mais cet exercice était indispensable pour jeter les bases d’une cause qui risquait de s’avérer criminelle. Les détails que livra le médecin légiste de Québec furent époustouflants, au point de se demander comment une enfant de 10 ans avait pu endurer autant de sévices avant de mourir. Parmi les nombreuses blessures relevées, la plus marquante était sans aucun doute cette matière sanguinolente d’une quantité de 16 onces retrouvée entre le crâne et le cuir chevelu. Selon l’expert, la cause du décès était un « empoisonnement général causé soit par septicémie[1] ou autres causes que l’analyse seule des viscères pourra déterminer. L’autopsie démontre d’une façon évidente que la défunte n’a pas reçu les soins que requérait son état »[2].

Finalement, afin de dissiper tout autre doute possible quant à la cause du décès, le Dr Marois précisa que cette impressionnante liste de blessures avait été causé par des coups et non pas une quelconque maladie infectieuse. Peut-être tirait-on une certaine leçon d’un cas similaire survenu dans la région de Sherbrooke 17 ans plus tôt. En 1903, une fillette du nom d’Aurore Dubois, âgée de 22 mois, avait été retrouvée morte, le corps couvert de plaies. Son beau-père, Napoléon Fouquet, fut accusé de l’avoir tué. Au cours du procès, la mère naturelle de l’enfant avait confirmé que la petite souffrait de certaines maladies de peau, sans compter qu’elle ne marchait ni ne parlait alors qu’elle approchait son 2ème anniversaire. Avec de tels éléments, la défense avait espéré minimiser les conséquences, mais Fouquet fut tout de même reconnu coupable. Ayant d’abord reçu la peine capitale, sa sentence avait finalement été commuée en emprisonnement à vie au célèbre pénitencier St-Vincent-de-Paul.

Le témoin suivant fut Exilda Auger, épouse d’Arcadius Lemay, un couple habitant à Ste-Philomène de Fortierville. Le 2 février, soit une dizaine de jours avant le décès de la petite, Mme Auger avait rendu visite aux Gagnon justement après avoir appris que la fillette était « malade »[3].

  • Ils m’ont répondu qu’elle était en haut et ne m’ont pas offert de la voir, raconta Exilda. Quelque temps avant, monsieur et madame Télesphore Gagnon étaient venus chez moi, se plaignant que l’enfant était dure à élever. Ils la corrigeaient avec un manche de hache et autres choses. Là-dessus, je leur dis de ne pas faire ça et de la mettre au couvent plutôt. Ils répondirent alors que cela coûtait trop cher. L’enfant ne se plaignait jamais quand on la voyait. Le 10 février, je suis retourné chez Gagnon et sans demander de permission je suis montée en haut pour voir la défunte. Je l’ai trouvée dans un coin du grenier sur un grabat composé d’une petite couverture grise et un oreiller. À côté d’elle, sur un petit meuble, une assiette contenant deux patates et un couteau. En me voyant arriver, la défunte s’est appuyée sur son coude et pouvait à peine se soutenir. Elle m’a dit qu’elle souffrait beaucoup de ses genoux mais ne s’est plainte de personne, comme d’habitude. Je ne l’ai pas questionné non plus. En arrivant en bas, j’ai dit à sa belle-mère, madame Télesphore Gagnon, que la défunte était bien malade et qu’il vaudrait mieux la faire soigner. Elle m’a répondu : « c’est l’enfant de mon mari. S’il veut la faire soigner, qu’il le fasse et s’il m’apporte des remèdes je les administrerai ». Je ne suis retourné là qu’hier, à la demande de madame Gagnon, qui m’a téléphoné [pour me dire] que la défunte était plus mal. Je m’y suis rendue et j’ai trouvé la défunte sur un lit, dans une chambre en bas. Elle était sans connaissance. Mme Gagnon avait téléphoné au médecin et j’ai moi-même téléphoné à monsieur le curé. Madame Gagnon me dit alors qu’elle avait eu de la misère à descendre l’enfant d’en haut dans ses bras et qu’elle avait dit à son mari de ne pas aller au bois parce qu’elle trouvait la défunte plus mal. Il était parti quand même, sans aller voir la défunte qui était encore en haut.

Après avoir entendu le témoignage de cette voisine, qui éveillait déjà les soupçons à l’endroit des parents, le coroner fit appel à Marie-Jeanne Gagnon, la sœur aînée d’Aurore. La fillette de 12 ans dira avoir remarqué trois semaines plus tôt des « boursouffles » qui avaient finies par crever et suppurer sur le corps de sa petite sœur.

  • Depuis 5 jours seulement, raconta Marie-Jeanne, elle a commencé à empirer. Je n’ai jamais eu connaissance que mon père ou ma mère[4] aient corrigé l’enfant avec une mise de fouet ou un éclat de bois. Hier matin, elle a déjeuné avec des patates, de la viande et une beurrée de sirop. À 9h00, après que maman l’eut lavée, elle s’est couchée. Vers 11h00, elle a commencé à délirer. Ma mère a téléphoné au Dr Lafond et ce dernier est venu dans l’après-midi. Mais la défunte était alors sans connaissance. Elle est morte le même soir. Dans la matinée, je lui avais souvent donné de l’eau chaude qu’elle demandait constamment après qu’elle eut été lavée par maman, qui lui en avait donné d’abord en la recouchant.

Contrairement à Exilda, Marie-Jeanne refusait d’incriminer ses parents en niant que ceux-ci aient battu Aurore. Toutefois, la question était de savoir si le coroner, d’après ce qu’il put constater ce soir-là dans l’attitude de cette jeune témoin soupçonnait qu’elle était manipulée. En effet, on était alors à seulement 24 heures après la mort d’Aurore et les parents n’avaient toujours pas été mis en état d’arrestation. Était-il permis de croire que ceux-ci exerçaient une pression sur Marie-Jeanne afin de préserver l’intégrité de la famille?

Après avoir identifié le corps de sa fille, Télesphore Gagnon, 37 ans, dira s’être marié 2 ans auparavant en seconde noces avec Marie-Anne Houde. À ce moment-là, il avait lui-même trois enfants à sa charge.

  • Il y a environ trois semaines, affirma Télesphore, la défunte a eu des bobos [plaies] sur les bras, les jambes et le corps. Je n’ai pas regardé le corps de l’enfant pour constater les plaies qui y étaient. C’est ma femme qui donnait les soins à l’enfant et je ne m’en occupais pas. Je n’ai pas demandé de médecin pour venir donner des soins à la défunte. Le Dr Lafond est venu hier, mais je ne sais pas qui l’a fait demander. Je suis arrivé du bois hier vers 16h00. On était venu me chercher parce que l’enfant était plus mal. En arrivant à la maison, j’ai trouvé l’enfant sans connaissance et elle est morte sans reprendre connaissance vers 19h00, hier soir. L’enfant était difficile à élever et je l’ai corrigé plusieurs fois, avec une mise de fouet et d’autres fois avec un éclat de bois. Je la corrigeais comme cela quand je constatais des méfaits de sa part ou que ma femme me le rapportait. Je n’ai pas eu connaissance que ma femme l’ait battue devant moi. Ces jours derniers, l’enfant ne paraissait pas plus mal que d’habitude et se levait encore. Hier matin, elle s’est levée encore et dans la matinée, après mon départ, on me dit qu’elle a empiré tout à coup et elle est morte hier soir.

Ces réponses suffirent-elles à convaincre le coroner d’un verdict de responsabilité criminelle? Est-ce que le père essayait de se laver les mains des événements en affirmant que sa femme s’occupait de tout ce qui se passait au foyer? Quelle était donc la dynamique malsaine qui régnait dans cette maison?

Finalement, l’enquête du coroner fut complétée par le dépôt du rapport du Dr Wilfrid Derome, à qui on avait expédié les viscères d’Aurore à son laboratoire de médecine légale à Montréal. En 1914, après des études à Paris, le Dr Derome avait fondé son laboratoire montréalais et depuis son nom ne cessait de gagner en renommée et en popularité par ses expertises judiciaires. Dans son rapport toxicologique, celui-ci écrivit que « les renseignements fournis par le médecin autopsiste [sic] nous laissent croire à la possibilité de l’ingestion d’un poison irritant ». Toutefois, en dépit d’une batterie de tests destinés à déceler les poisons généralement rencontrés dans les causes de meurtre, le Dr Derome en venait à la conclusion que « l’analyse des viscères d’Aurore Gagnon a montré l’absence de poisons ».

Si la fillette n’avait pas ingurgité de poison mortel, par exemple de la strychnine, les conclusions du Dr Marois se confirmaient-elles?

Quoi qu’il en soit, le coroner Jolicoeur détermina que Télesphore Gagnon et Marie-Anne Houde Gagnon étaient criminellement responsables de la mort d’Aurore. Il évita de leur signaler son verdict puisqu’aucune arrestation ne fut effectuée ce soir-là.

Le 14 février, les funérailles d’Aurore se déroulèrent à l’église de Fortierville. Puisque l’autopsie était complétée et que les résultats obtenus étaient sans appel, on put l’enterrer. Peu de temps après la cérémonie, le policier Lauréat Couture, accompagné des constables Verret et Bouchard, se rendit à l’hôtel Demers pour procéder aux arrestations de Télesphore et Marie-Anne. Immédiatement, le couple fut conduit à la prison de Québec. Marie-Jeanne, sans doute désemparée par les événements qui se bousculaient depuis la mort de sa sœur, les accompagna jusqu’à la capitale provinciale avant de revenir habiter dans la maison du rang St-Antoine avec son grand-père Gédéon Gagnon, à qui l’on confia les enfants en attendant de nouveaux développements.

Au cours des semaines suivantes, le policier Couture se rendit chez les Gagnon afin d’entamer une enquête de terrain. Est-ce que le grand-père avait expliqué à ses petits-enfants l’importance de dire la vérité? Quoi qu’il en fut, Marie-Jeanne et Gérard collaborèrent avec le détective en lui remettant certaines pièces à conviction.

La justice choisit ensuite d’organiser deux procès séparés pour les accusés. Celui de Marie-Anne Houde aurait lieu le premier. Après l’enquête préliminaire, c’est elle aussi qui récolta la plus grave accusation prévue au Code criminel : meurtre[5].

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Sur ce document de la prison de Kingston, Ontario, datant de 1921, on constate que la détenue H-600 (Marie-Anne Houde) avait un comportement qualifié de « very good ». 

 

 

[1] Infection grave de l’organisme.

[2] Puisque les dépositions entendues lors de l’enquête du coroner Jolicoeur n’ont pas été prises en sténographie, c’est-à-dire en incluant les questions et les réponses, on étudiera plus en détails les constatations du Dr Marois lors de son témoignage au procès, où il sera encore le premier témoin appelé.

[3] Les dépositions enregistrées devant le coroner Jolicoeur tiennent uniquement compte des réponses des témoins et ne contiennent donc pas les questions, comme les transcriptions du procès par exemple. Ainsi, pour demeurer le plus authentique possible à la présentation des faits, je n’ai pas tenté de recréer fictivement ou approximativement ces questions, bien que parfois on les devine. Les extraits de ces témoignages sont donc directement tirés de ces dépositions.

[4] Il ne faut certainement pas voir un cas d’exception dans l’utilisation du mot « mère » alors qu’on sait parfaitement que Marie-Anne Houde était la belle-mère de Marie-Jeanne, d’Aurore et de Georges-Étienne Gagnon, ces trois enfants étant le fruit de l’union entre Télesphore Gagnon et Marie-Anne Caron. C’est pourtant en l’appelant « sa mère » que Marie-Jeanne la désignera au moment de témoigner devant le juge Pelletier.

[5] À l’époque, on ne parlait pas de meurtre au premier degré. La simple évocation du mot « meurtre » sous-entendait qu’il y avait eu préméditation, alors que dans les autres cas on parlait d’homicide involontaire.

Une photo d’Aurore Gagnon?

ScreenHunter_93 Jul. 13 10.53         On le sait, il n’existerait qu’une seule photo d’Aurore Gagnon et sur laquelle elle apparaît beaucoup trop petite pour être véritablement exploitable ou satisfaisante pour l’œil des amateurs.

Cette semaine, une lectrice du nom de Josiane Daoust m’a partagé cette photo de classe qui aurait été prise vers 1915 à l’école du 7ème rang de Fortierville. D’après le dossier judiciaire, que j’ai présenté dans mon livre L’affaire Aurore Gagnon, le procès de Marie-Anne Houde, on sait qu’Aurore a fréquenté cette école durant quelques semaines ou quelques mois en 1919, mais il est impossible d’établir avec certitude les périodes pendant lesquelles elle a fréquenté les classes. Né en 1909, elle aurait donc 6 ans, si on en croit cette photo. On la voit ici, pointée par une flèche.

Selon Josiane, cette photo lui a été remise par son arrière-grand-mère, aujourd’hui décédée, qui aurait été une amie de Marie-Jeanne Gagnon, la sœur d’Aurore. Malheureusement, elle n’est plus de ce monde pour nous authentifier formellement cette photo.

L’affaire Aurore Gagnon: entrevue avec Yves Houde

L'affaire Aurore Gagnon            En cliquant sur le lien suivant https://www.youtube.com/watch?v=ooxy_UYtmjE je vous invite à écouter l’entrevue de 45 minutes que j’ai accordée à l’animateur Yves Houde de Radio Galilée (90,9 FM Québec) il y a quelques semaines à propos du mon dernier livre : L’affaire Aurore Gagnon, le procès de Marie-Anne Houde.

Nous avons discuté de mes premiers intérêts en Histoire, du projet à l’origine de mes découvertes en matière de dossiers judiciaires, et de l’importance de ces documents légaux. Il fut également question de certaines tendances sociales qui induisent le public en erreur, que ce soit dans le cas d’Aurore Gagnon ou de certains autres crimes qui ont marqués notre patrimoine judiciaire.

Je tiens à souligner le professionnalisme d’Yves Houde, qui, en plus de bien maîtriser ses sujets, laisse beaucoup de place à ses invités.

Pour en savoir plus sur le procès de Marie-Anne Houde, je vous invite à lire l’Introduction ou de vous procurer mon livre en librairie.

Bonne émission!

L’affaire Aurore Gagnon, le film de 1952 face au dossier judiciaire

ScreenHunter_503 Feb. 28 20.10            Dans mon livre L’affaire Aurore Gagnon, le procès de Marie-Anne Houde je m’attarde principalement à présenter les témoignages entendus lors du procès, ce qui a pour avantage de plonger le lecteur dans ce qui a été reçu légalement en preuve devant le jury. Dans ma conclusion, je me suis permis un retour sur certaines interprétations culturelles de cette affaire de meurtre, dont le premier film, réalisé par Jean-Yves Bigras en 1951 et sorti en salle l’année suivante.

Maintenant, le film est entièrement disponible sur YouTube. Pour vous, je me suis amusé à relever certaines comparaisons entre le film et le dossier judiciaire.

D’abord, comprenons que les noms des personnages ont été changés. Le comédien Paul Desmarteaux jouait le rôle de Théodore Andois, que l’on devine aisément être Télesphore Gagnon, le père d’Aurore. Marie-Anne Caron, sa première femme, devient Delphine alors que Marie-Anne Houde se transforme en Marie-Louise. Pour une meilleure clarté, j’utiliserai principalement les noms authentiques.

Dès les premières scènes, on nous montre la mère d’Aurore alitée, sous les soins d’ailleurs très discutables de Marie-Anne Houde. Cela permettra de confirmer dès le départ la méchanceté de cette dernière car elle l’empoisonne jusqu’à la faire mourir.

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Aurore auprès de sa mère, Marie-Anne Caron, qui vient de rendre l’âme.  Dans la réalité, celle-ci est morte à l’asile de Beauport.  C’est l’une des erreurs majeures du film.

Pour ceux et celles qui ne font pas la différence entre le cinéma et le documentaire historique, c’était un très mauvais départ. Marie-Anne Caron n’est pas morte à la maison, mais plutôt à l’asile de Beauport le 23 janvier 1918. Pour des raisons que j’explique dans mon livre, on ignore la cause exacte de son décès mais on sait que son corps fut rapatrié et inhumé le 26 janvier 1918 dans le cimetière de Fortierville.

 

Dès le départ, le pointage est donc de 1 à 0 pour le dossier judiciaire.

Après un séjour chez une parente, Aurore est récupérée par son père qui la ramène vivre à la maison. Entre temps, celui-ci s’était remarié avec celle que la fillette connaissait comme la meurtrière de sa mère. Dans les faits, Télesphore s’est remarié à Marie-Anne Houde le 1er février 1918, quelques jours seulement après la mort de sa première femme. Jusque-là, pas trop de problème avec le véritable contexte historique. Mais les choses se gâtent rapidement lorsqu’Aurore, incarnée par la comédienne Yvonne Laflamme, revient à la maison. La famille reconstituée est alors dépeinte avec les parents, Aurore, le petit Maurice, et un bébé qui a pour nom Marcel (ou Marcelle?).

Or, il y avait beaucoup plus de monde dans la maison des Gagnon en 1919 et 1920. Le film avait donc fait le choix d’oublier Georges et Gérard, les deux fils de Marie-Anne Houde, pour les remplacer par un seul, Maurice. C’était aussi oublier l’existence de Marie-Jeanne Gagnon, la sœur d’Aurore, et son frère Georges-Étienne. Quant au bébé, il ne s’appelait pas Marcel ou Marcelle. Le 8 juin 1919, c’est Pauline qui naissait de cette union entre Télesphore et Marie-Anne Houde. Pauline Gagnon devait survivre jusqu’en 2013.

Où en est le pointage? Difficile à dire, quoique le film risque de faire face à un blanchissage.

Pour justifier le mobile du crime, ou si vous préférez la raison pouvant expliquer cette haine que la marâtre ressentait envers sa belle-fille, le scénario offrait deux hypothèses. D’abord, celle où la fillette a été témoin du meurtre de sa mère naturelle entre les mains de Houde, ce qu’elle finit par lui remettre sur le nez assez rapidement. Ensuite, on voit Aurore qui refuse de l’appeler « maman », s’entêtant à utiliser le titre de « madame ». Cette appellation semblait pourtant naturelle puisque la voisine Catherine, incarnée par la jolie Jeannette Bertrand, conseillait elle-même à Aurore d’utiliser le mot « maman » pour désigner la nouvelle femme de son père.

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La fameuse chute forcée dans l’escalier.  Au procès, le petit Georges, 9 ans, sera le seul à mentionner ce fait.  Il sera contredit sur ce point par son frère et la sœur d’Aurore.

Or, on ne retrouve aucune de ces deux hypothèses dans le dossier judiciaire. Comme on le sait maintenant, la première est impossible puisque Marie-Anne Caron est décédée loin de la portée de Houde. Quant à savoir si l’utilisation du titre « madame » est suffisant ou non pour expliquer cette escalade de violence, jugez-en par vous-même. Ce qui est sûr, c’est que le procès n’en fait aucune mention. En conclusion de mon livre, j’élabore d’ailleurs sur le sujet du mobile du crime, entre autres sur des détails ayant été mentionnés dans les directives du juge au jury.

 

Voilà pourtant les seules options qu’offrait le film de Bigras pour expliquer le mobile.

Vous me demandez où en est le pointage? J’ai cessé de compter, pas vous?

D’autre part, le film faisait aussi le choix, d’après quelques subtiles allusions, de croire que le caractère de Marie-Anne Houde était affecté par ses grossesses. Ce sera aussi le choix du film de 2005. Si cette idée provient directement du procès, puisque la théorie de la défense était à l’effet que sa cliente devait être déclaré irresponsable pour aliénation mentale, les auteurs ont oublié que l’étude approfondie du dossier judiciaire leur aurait imposé la réflexion. Sans fournir tous les détails, puisqu’il faut se donner la peine de se laisser entraîner dans le contexte et bien lire le débat des experts sur cette question, cette théorie s’est avérée tout à fait ridicule. En fait, c’est à se demander si la défense n’a pas perdu son temps à plaider de telles inepties.

Revenons au film. L’escalade de la violence débute lorsque Houde décide d’utiliser la carte du dénigrement en forçant Aurore à porter une robe défraîchie pour laver le plancher. Maurice, le fils fictif de la mégère, prend la fillette en pitié en lui distribuant discrètement de la nourriture. Puis Houde la bouscule alors qu’Aurore s’éreinte à transporter un sceau d’eau beaucoup trop lourd pour ses muscles d’enfant. Elle finit par l’échapper, ce qui lui vaudra au moins un coup de strappe. Sans tarder, elle prend la fuite au champ.

C’est la première correction physique, mais pas nécessairement le premier sévice puisque cette sanction ne se démarque pas tellement de certaines pratiques courantes de l’époque.

Évidemment, Marie-Anne usera de ses charmes auprès de son mari pour dénigrer sa fille et ainsi la faire passer à ses yeux pour une enfant difficile et menteuse. Bref, Houde se fait hypocrite, affabulatrice, manipulatrice et méchante.

Dès que le personnage de Catherine fait remarquer que la beauté des cheveux d’Aurore était comparable à ceux de sa défunte mère, Houde lui enfonce la tête dans les chardons. Ce sera le premier véritable sévice du film. Abraham, le prétendant de la jeune Catherine joué par le comédien Jean Lajeunesse, est témoin de la scène et il ne manquera pas de faire une allusion cinglante à la marâtre. Mais à quoi bon? Ce sera infusant pour faire prendre conscience à cette écervelée l’ampleur de ses gestes.

Évidemment, les chardons donneront lieux à un deuxième sévice, celui-là psychologique, car Houde utilisera ce prétexte pour lui couper les cheveux. C’était aussi une façon de la dépersonnaliser, de la briser moralement. Lors du procès, on a effectivement établi qu’Aurore Gagnon avait les cheveux courts comme un garçon. Cependant, on ne parla jamais de la raison de cette coupe radicale. Par conséquent, les chardons représentent une autre interprétation des scénaristes car ils n’ont pas été prouvés devant les jurés.

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Le supplice de la barre de savon.  Selon le dossier judiciaire, la scène ne s’est pas produite tout à fait de cette façon.  La marâtre utilisa plutôt du lessi, un produit caustique destiné à laver les planchers.  Ce détail causa sa perte car il prouvait du même coup son intention criminelle, la préméditation du meurtre de sa belle-fille.

D’un certain point de vu, le film s’est montré plus doux que la réalité. En effet, le scénario prêta à Aurore un confident en la personne du petit Maurice. Par deux fois, il la rejoint lors de ses fugues, la prend par la main, tente de la réconforter, la fait sourire et lui apporte même un fruit. Or, le dossier judiciaire est malheureusement plus criant de vérité : on ne connaissait à la martyre aucun confident ni ami digne de ce nom. Pas même sa sœur ou son frère. Au contraire, certains témoins ont affirmés qu’il y avait une tension constante entre Aurore et Marie-Jeanne.

 

Ce sera ensuite le supplice du pain de savon, qu’Houde lui fait avaler de force pour avoir trop parlé. En réalité, Marie-Anne Houde a utilisé de la lessi, un caustique liquide destiné à laver les planchers. D’ailleurs, cette torture servit à démontrer aux jurés la préméditation puisque l’accusée devait savoir que ce produit dangereux risquait d’occasionner la mort. Et comme on le sait, il faut étayer la préméditation du geste pour en arriver à une condamnation pour meurtre, ce qui, à l’époque, donnait lieu à un aller simple sur l’échafaud.

Après avoir vu Houde se lever en pleine nuit pour gifler Aurore parce que celle-ci contemplait une photo de sa mère, le supplice suivant sera celui du fer à friser. Enfin, le film marquait un point en rejoignant la véracité du dossier judiciaire. Lors du procès, c’est Marguerite Leboeuf, la nièce de 15 ans de l’accusée, qui viendra confirmer ce fait. Bouleversée, elle dira avoir vu de ses yeux sa tante utiliser ce fer pour brûler le cuir chevelu de la petite. À un certain moment, d’ailleurs, Marguerite avait eu si peur de ce qui se passait dans cette maison qu’elle sortit pleurer dans la cour.

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Aurore se confiant au curé.  Or, le curé n’a jamais été appelé comme témoin au procès.  On ne saura jamais si Aurore s’est réellement confié à lui.

Le film de Bigras nous montre aussi qu’Aurore avait eu l’occasion de confier son malheur à deux adultes : Catherine et le curé. Lors de la visite de ce dernier à la maison, le curé dit à Aurore : « ne te décourage pas. Prie bien le Bon Dieu, il t’aidera ».

 

Était-ce un clin d’œil sarcastique pour dénoncer subtilement l’indifférence du clergé?

Quoi qu’il en soit, le film prend pour acquis qu’au matin du dernier jour de vie d’Aurore la marâtre l’a carrément lancé au bas de l’escalier. Au bas de celui-ci, elle se heurtait violemment la tête contre le poêle. Au procès, le petit Georges, 9 ans, fut le seul à mentionner cette chute forcée. Les autres témoignages illustrèrent plutôt que Houde lui aurait administré quatre coups de grâce à l’aide d’un manche de fourche, et cela au matin du 12 février 1920. Vers 11h00, la fillette sombrait dans le coma et devait s’éteindre sans un cri à 19h00, le même soir.

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Marie-Anne Houde (Lucie Mitchell) apprenant le verdict à la fin de son procès.  Le film imagine aussi une scène de rupture avec son mari, alors qu’en réalité les archives démontrent que Télesphore était toujours amoureux d’elle en 1933.

En dépit de sa médiocrité, le film de Bigras reste unique car pour la première fois, la culture québécoise réalisait un film sur un épisode de son passé. Critique sociale ou simple regard sur elle-même, la culture québécoise, en dépit de ses grossières erreurs, permit ensuite d’entretenir et d’immortaliser la mémoire de celle qui allait devenir la plus célèbre enfant martyre du Québec.

 

Ceci dit, la culture a fait son travail. Reste maintenant au dossier judiciaire à faire le sien!

Pour ceux et celles qui souhaitent en savoir davantage, je serai au Salon du livre de Trois-Rivières le 19 mars prochain, de 14h00 à 16h00, pour présenter et dédicacer mon livre concernant cette inoubliable affaire. Au plaisir de vous y rencontrer.

 

Pour voir le film sur YouTube :

Aurore l’enfant martyre