La mémoire de Dieppe


RICHARD, Béatrice.  La mémoire de Dieppe : radioscopie d’un mythe.  VLB éditeur, 2002, 205 p.

Quelle mémoire les Québécois se sont-ils donnée de la Seconde Guerre Mondiale?  Pour plusieurs, encore aujourd’hui, l’évocation de cette guerre s’associe automatiquement à la controverse entourant la conscription.  Mais c’est là oublier que plusieurs Québécois de l’époque se sont enrôlés volontairement, qu’ils ont fait la guerre pour assurer la liberté mondiale et qu’ils y ont aussi perdu la vie.

En étudiant le contexte de la bataille de Dieppe, c’est là que l’historienne et journaliste Béatrice Richard présente ce malaise.  Les Québécois ont-ils honte de ce passé?  Les vétérans eux-mêmes ont-ils contribué à cet oubli?

Voilà autant de questions qui rendent ce livre fascinant.  En fait, il s’agit d’une adaptation de la thèse de doctorat de l’auteure.  En dépit d’un langage de niveau universitaire, je pense qu’on s’adresse à un lectorat assez large.

Comme de raison, on comprend qu’après une guerre aussi violente des pays ont dû s’absoudre à un certain exercice d’oubli, ne serait-ce que pour refaire à nouveau des affaires ensemble.  C’est une simple question de survie.  D’ailleurs, comme le souligne l’auteure, les pays belligérants ont eux-mêmes contribué à cet oubli collectif.  L’ouverture sur le monde n’est donc pas sans conséquence.

Richard démontre que la façon de se remémorer la bataille de Dieppe est aussi étroitement liée à l’identité québécoise et l’apparent silence des vétérans.  Parmi les premières hypothèses, on effleure celle de l’isolement du Québec à travers le temps, qui aurait préservé ses habitants d’un esprit belliqueux qu’on retrouve dans plusieurs autres pays.  On assiste aussi à une lacune de livres sérieux en français sur la Seconde Guerre, et davantage sur les circonstances de la bataille de Dieppe, qui sera finalement considéré uniquement comme un échec cuisant où les combattants canadiens-français ont servis de chair à canon sous les ordres des méchants Anglais.

Le souvenir de la conscription de 1917 et de la fameuse émeute de Québec laissait aussi un goût très amer qui ne semble jamais s’être effacé complètement.

L’historienne a fait un énorme travail de recherche pour nous présenter le point de vu des journaux de l’époque, qui ont visiblement diffusés l’information au compte-gouttes et sous un certain contrôle du service de l’information de l’armée canadienne.  Les médias ont d’abord présenté un récit héroïque avant de révéler la vérité.  Par la suite, ils ne se sont pratiquement plus intéressés à la bataille de Dieppe, comme si on craignait d’attraper une maladie contagieuse.  À ce sujet, elle précise : « cette stratégie médiatique semble même avoir eu des répercussions inattendues sur la mémoire populaire.  Au lieu de galvaniser la combativité de l’opinion publique, le mythe de Dieppe cristallisa à long terme les frustrations nationales : jusqu’à aujourd’hui, la mémoire populaire a retenu qu’il s’agissait d’une boucherie au profit de l’impérialisme britannique.  La construction de ce mythe se nourrit certes d’un sentiment d’injustice.  En 1942, les Canadien français se sentent bernés par le plébiscite du 27 avril.  Ce qui n’arrange rien, à l’époque les rumeurs les plus désobligeantes circulent, au Canada comme aux États-Unis, au sujet du Québec, repaire de la Cinquième Colonne.  Que des héros canadiens-français surgissent de l’épopée de Dieppe ne peut que flatter une fierté nationale passablement malmenée »[1].

Ensuite, elle aborde le sujet drôlement important de ce que les livres d’histoire ont retenus de cette bataille et de cette guerre.  Important, car ce sont là les livres qui ont instruits la génération des baby-boomers et celle de leurs enfants.

N’oublions pas qu’à une certaine époque les livres d’histoire destinés aux écoliers manquaient dangereusement d’objectivité.  Certains prêchaient en faveur d’une participation militaire alors que d’autres semblaient s’accrocher à la seule idée que les Québécois devaient uniquement retenir l’aspect négatif de cette période, c’est-à-dire le refus à la conscription et les pertes de Dieppe.  Mais alors, qu’a-t-on fait de ceux qui se sont engagés volontairement?

Or, ce fut le cas du cousin de mon grand-père, Gaston Toutant, qui s’est engagé de lui-même dès l’automne 1940 dans l’espoir de faire sa part pour la libération du monde.  Est-ce cet aspect que les jeunes retiennent davantage aujourd’hui grâce à certains films comme Il faut sauver le soldat Ryan ou une série comme Band of Brothers?  Certes, il y a aussi ce côté de la médaille : que serait notre monde d’aujourd’hui sans ces hommes qui sont allé donner leurs vies dans des pays étrangers pour notre liberté?

L’étude de Béatrice Richard nous montre que les médias ne sont pas les seuls responsables de ce biaisement de l’interprétation que nous gardons de cette guerre.  Les livres d’histoire y sont aussi pour beaucoup, mais la littérature également.  Celle-ci fut cependant assez pauvre dans un Québec qui s’est toujours montré frileux à glorifier ou à respecter un tant soit peu ses valeureux combattants.  Quel honte il y a-t-il à cela?  En dépit de la simplicité de la question, la réponse est beaucoup plus complexe.

Honnête, l’auteure n’hésite pas non plus à orienter une part du blâme sur le féminisme, puis sur la politique : « Les combattants de la Deuxième Guerre feront, dans ce contexte, les frais de ces changements de paradigme.  « Perdants » ou « colonisés » de service, ils deviennent les repoussoirs de la nouvelle mémoire collective en gestation, la remémoration de Dieppe illustrant à point ce triste statut.  À travers ces figures, c’est la figure symbolique du « père » canadien-français, « scieur de bois et porteur d’eau » que les fils de la Révolution tranquille veulent « tuer », pour faire place au Sujet québécois.  Conséquemment, les héros de la Deuxième Guerre seront le conscrit, le rebelle, le déserteur, jamais le volontaire.  Ce en quoi, même s’il n’y est jamais fait directement allusion, Dieppe peut évoquer le Viet-nam.  Chercher à comprendre comment les gens de l’époque ont « lu » cette guerre, c’est s’abreuver une fois de plus à des sources parcellaires, en marge d’un discours tourné essentiellement vers un pays à bâtir, marqué également par la montée d’un pacifisme diffus.  D’une part, les manuels d’histoire nationale sont peu nombreux, d’autre part, la littérature aborde peu le sujet.  Les journaux se montrent en revanche nettement plus diserts sur ce passé à peine composé »[2].

Certains iront même jusqu’à évoquer la thèse d’un complot, une bataille organisée avec les Allemands pour anéantir les canadiens-français.  Le plus étonnant, c’est qu’un ancien combattant semble lui-même avoir adhéré à cette idée farfelue.

L’examen de l’auteure est fascinant et devient un incontournable pour quiconque s’intéresse de près ou de loin à l’histoire de la Seconde Guerre Mondiale.

Avec un écart aussi grand de transmission du savoir entre ceux qui ont réellement vécus ces atrocités et les jeunes d’aujourd’hui désireux d’approfondir la question, peut-on récupérer le manque à combler?  Je ne peux m’empêcher de penser que, malheureusement, plusieurs faits historiques se sont à jamais perdu avec bon nombre de ces combattants qui, face à une société peu encline à les comprendre, ont préféré conserver le silence jusqu’à leur mort.

Peut-être que le Québec, après tout, ne s’assume pas suffisamment pour respecter tous les types de concitoyens, incluant les combattants.  Le multiculturalisme, c’est bien, mais respecter son propre passé c’est mieux!

[1] P. 73.

[2] P. 103.

Publicités