Octobre 70: Conclusion

         Tout en rappelant que le but principal de cette série documentaire était d’apporter un regard neuf à partir des archives judiciaires disponibles tout en se tenant loin d’une quelconque opinion politique, nous tenterons maintenant de répondre à certaines questions.  Toutefois, il nous faudra admettre et surtout accepter que plusieurs de ces questions resteront à jamais sans réponse, ou du moins jusqu’à l’ouverture des scellés sur les archives prévues à partir de 2070.

Malgré cela, qu’il me soit permit quelques commentaires quant au comportement social (non politique) et criminel de certains personnages.

Il m’apparait évident que le manifeste de 1970 était à l’image de ses créateurs, c’est-à-dire médiocre et grossier. Comme nous l’avons vu plus haut, je ne suis d’ailleurs pas le seul à le penser, au point où, en fait, mon opinion ne vient pas changer grand-chose sur ce point.

D’autre part, rien n’excuse la mort de Pierre Laporte. Dénonçons également les auteurs felquistes et leurs partisans qui ont passé sous silence les faits qui pouvaient nuire à leur « cause ». René Lévesque et les autres signataires du 14 octobre 1970 n’auraient pas dû considérer ces criminels comme des « prisonniers politiques ». Au lieu de cela, ils auraient dû se montrer solidaires au gouvernement Bourassa pour défendre la société québécoise, cette même société sur laquelle ils ont par la suite compté pour obtenir des votes et tenter l’indépendance.

Je le répète, la série Octobre 70 ne fait pas de politique mais elle met en contexte des faits criminels, des crimes qu’aucun mobile au monde ne peut justifier, pas même une cause politique, qu’elle soit noble ou non.

De plus, pour éviter toute confusion, il faut dissocier le FLQ du PQ.  Ces deux organisations – l’une terroriste et l’autre un parti politique – sont très distinctes. Ceci dit, même après tous ces articles, je n’ai toujours aucune opinion politique. Je n’entrerai pas dans les détails qui motivent cette prise de position, car le plus important pour Historiquement Logique n’est pas la gloire personnelle mais plutôt le fait de mettre en valeur ce que les archives ont encore à nous apprendre.

L’importance des archives judiciaires

Lors d’un procès, la justice n’a pas à tenir compte des sentiments de tous et chacun.  Elle s’occupe uniquement des faits.  C’est pourquoi elle peut paraître, aux yeux des profanes, comme une machine insensible.  Jusqu’à un certain point, c’est ce qu’elle est et c’est ce qu’elle doit demeurer.  C’est aussi là son devoir.

Dans le cas contraire, c’est-à-dire si elle devait tenir compte des états d’âme de tous et chacun, le processus du procès criminel serait long, laborieux et injuste. Peu d’entre nous souhaiterions retourner à l’époque de l’Inquisition, où il était possible d’accuser n’importe qui sans preuve. Les condamnations étaient faciles à obtenir, d’autant plus que les systèmes de défenses étaient inexistants. On laissait libre cours aux impressions, aux états d’âmes et au commérage. Et combien d’innocents se sont ainsi retrouvés sur le bûcher?

La façon de procéder au cours d’un procès criminel a considérablement évoluée au fil du temps. Elle n’a pas toujours été parfaite et ne le sera probablement jamais, mais le système que nous avons, basé sur la common law britannique, est actuellement la meilleure façon de faire ressortir la vérité.  Je ne suis pas en train de prendre la défense de notre système judiciaire, mais je dis seulement que, comme tout autre chose, il faut d’abord lui donner le bénéfice du doute, tout comme il nous l’accorderait dans l’éventualité où nous serions accusés d’un crime. Avant de le critiquer, il faut d’abord chercher à le comprendre. Assez peu de gens acceptent de le faire, et cela est vrai non seulement dans le dossier des meurtres commis par le FLQ mais dans plusieurs autres affaires que j’ai eu la chance d’étudier. C’est désolant, mais j’ai assez peu de respect pour ceux et celles qui critiquent avant de réfléchir.

Les archives judiciaires représentent des documents légaux. Et ce n’est pas mon invention. Non seulement la Déclaration universelle sur les archives, accepté en 2011 par l’UNESCO, le stipule, mais il existe aussi la Loi concernant le cadre juridique des technologies de l’information, sans oublier la Loi sur la preuve. Malgré cela, plusieurs auteurs ou communicateurs accordent plus d’importance aux sources secondaires et parfois même tertiaires. Certains informateurs s’avèrent bavards devant un café alors qu’ils déclinent sans tarder l’invitation de mettre à l’épreuve leurs affirmations devant un juge. C’est pourtant le seul endroit où une allégation peut devenir une preuve.

Dans le merveilleux monde du patrimoine vivant, contaminé jusqu’à l’os par le ouï-dire, les informations n’ont pas autant de valeur que la preuve légale.

Or, si les archives judiciaires sont aussi importantes, pourquoi, me direz-vous, ne les consulte-t-on pas davantage?  Cette question, il faudrait la poser aux auteurs et communicateurs qui lèvent leur nez sur ces documents pourtant précieux. De tous les auteurs que j’ai étudiés pour la présente série documentaire, le seul qui semble avoir consulté l’enquête de coroner sur la mort de Pierre Laporte a été Pierre Vallières. Malheureusement, celui-ci n’a pas été honnête envers son lectorat. Il a interprété le dossier à son avantage en y prenant uniquement ce qui collait à son scénario de complot.

La leçon qu’il faut en tirer c’est que le fait de présenter une seule partie d’un tel dossier peut biaiser l’interprétation et par conséquent la mémoire collective.

Vous permettriez-vous de critiquer un livre sans l’avoir lu?  Alors, pourquoi le fait-on avec un procès?

J’ai déjà posé ces deux questions toutes simples à une personne qui entretenait une tendance naturelle à épouser toutes les théories du complot, y compris les plus loufoques, et son regard s’est tout de suite embrouillé.  Pourtant, la réflexion est simple. Les douze jurés passent des jours et des semaines entières à étudier de manière exhaustive tous les détails d’une affaire. Pourtant, lorsqu’ils rendent leur verdicts sur des bases solides le public, qui n’a consulté que quelques reportages ici et là, se permet de critiquer vertement leur décision.

Ce que permet l’étude d’un dossier judiciaire – et je crois l’avoir prouvé dans des livres comme L’affaire Aurore Gagnon, L’affaire Blanche Garneau ou L’affaire Denise Therrien – c’est justement cette preuve légale que les jurés ont entendu.  C’est là-dessus qu’ils doivent construire leur analyse et rendre un verdict unanime et non pas sur des ragots de corridor qui continuent d’intéresser de pseudo-auteurs dont certains se donnent parfois des airs de journalistes d’enquête.  Et je le dis par expérience.  Quand ceux-ci viennent nous dire qu’ils ont obtenu « la preuve » d’une chose parce qu’une personne mystère leur a parlé devant un café ou une cigarette, c’est bien dommage, mais ces personnes n’ont pas compris la valeur d’une véritable preuve.

Je me moque de l’establishment, qu’il soit de nature historique, littéraire ou autre, car le diplôme ne fait pas de l’auteur un être critique, réfléchi et objectif.  Il y a des choses qui ne s’acquièrent pas sur les bancs de l’école.

À ces auteurs, je dirai seulement que s’ils n’ont pas le courage de lire la totalité d’un dossier judiciaire, alors je leur suggère de s’intéresser à un autre sujet.  Car si l’intelligentsia de l’Histoire se veut parfois plus sociologue que factuel, elle devrait avoir le respect de prendre en considération le contenu d’un dossier judiciaire lorsque celui-ci est disponible.

L’objectivité utopique des médias

Pour certains, ce ne sera pas une surprise. Et je ne m’étendrai d’ailleurs pas sur le sujet. Les médias n’ont probablement jamais connu une réelle objectivité, en particulier pour certains sujets.  Évidemment, on ne parle pas ici de rapporter des accidents de la route ni des chiens écrasés, mais des dossiers sérieux qui portent à réflexion et qui ont d’ailleurs une portée sociale.

En théorie, on le sait, le travail du journaliste se doit pourtant d’être objectif.  Dans la réalité, il l’est rarement.  Notre série a permis, je pense, de le démontrer. Quand on pense que René Lévesque profitait des pages du Journal de Montréal pour véhiculer ses idées, que Claude Ryan dirigeait Le Devoir, et ainsi de suite, l’objectivité semble bien utopique. Encore aujourd’hui, lorsqu’un lecteur de nouvelles se permet un commentaire sur un sujet qu’il ne connaît visiblement pas, ça me redresse le poil des jambes, comme disait ma grand-mère.

Pierre Laporte était-il un politicien corrompu?

Encore aujourd’hui, il subsiste une rumeur selon laquelle Pierre Laporte était un politicien corrompu. Le plus triste, c’est que certaines personnes se servent de cette accusation – sans apporter de preuve évidemment – pour minimiser les conséquences de son meurtre.  On se dit alors qu’il méritait un peu cette fin et que les felquistes avaient raison. C’est là une façon malhonnête de dépersonnaliser la victime et de fuir les responsabilités. Que Laporte ait été ou non la pire des crapules, il n’en reste pas moins que sa mort est un meurtre prémédité, le crime le plus grave prévu au Code criminel canadien.  Que la victime ait ou non « mérité » sa fin tragique, cela n’enlève en rien au caractère criminel des assassins, de leurs déviances, de leur folie et de leur intention criminelle d’enlever la vie à quelqu’un.  S’ils l’ont fait une fois de manière délibérée, alors c’est qu’ils représentent un sérieux danger pour la société puisqu’ils pourraient recommencer.

Seriez-vous prêts à dire qu’un tueur en série mériterait de retrouver sa liberté simplement parce qu’il s’en prenait à des prostituées?  Non, bien sûr!  Alors pourquoi serait-ce différent dans le cas qui nous intéresse?

Heureusement, comme je l’ai mentionné plus haut, le processus du procès ne tient pas compte de la personnalité des victimes.  Une victime est une victime.  Point final!  Le verdict rend une décision sur l’aspect criminel du geste commis par l’accusé et non sur le comportement de la victime.

Mais dans le cas de Pierre Laporte, la chose ne s’arrête pas là.

L’historien Jean-Charles Panneton est sans doute le premier à répondre honnêtement à cette question.  Selon lui, c’est en 1972 qu’apparait la première rumeur, lorsque le leader parlementaire Robert Burns souleva la possibilité de « liaisons dangereuses » que Laporte aurait entretenues avec des membres du crime organisé, et cela en collaboration avec ses collaborateurs au Parti libéral, Jean-René Gagnon et Jean-Jacques Côté.  Le premier ministre répliqua qu’il n’existait aucune preuve de cela, mais la rumeur était lancée et on connaît le sort que les commères réservent généralement à ces histoires sans fondement.

« Le député de Maisonneuve [Burns] a été alimenté la veille par le journaliste vedette alors au Devoir, Jean-Pierre Charbonneau, comme il le raconte dans son autobiographie »[1].  Il aurait été informé par des policiers que des bandes sonores prouvaient que Laporte avait rencontré des personnages du monde interlope.  Charbonneau aurait été en possession d’un rapport de filature à l’endroit de Laporte, mais cela ne livre aucun détail sur les paroles échangées.  Rappelons au passage que dans son autobiographie Jean Cournoyer avoue lui aussi avoir rencontré Frank Cotroni dans certains événements politiques. Pourtant, Cournoyer ne fut jamais corrompu pour autant.

En 1973, Bourassa finit par mandater la Commission de police du Québec pour enquêter sur le sujet.  « Les juges Rhéal Brunet, Marc Cordeau et Roméo Courtemanche s’intéressent tout d’abord à une première rencontre qui a eu lieu le 5 novembre 1969 au restaurant Moishe’s à Montréal.  En pleine course à la direction du PLQ, Jean-René Gagnon, président de la campagne de Laporte, et Jean-Jacques Côté, responsable du comité des finances, rencontrent le propriétaire du Victoria Sporting Club, situé sur la rive sud, Frank Dasti, et l’un de ses amis, Nicolas Di Iorio.  Mais il semble que Di Iorio prévoyait l’élection facile de Robert Bourassa.  C’est pourquoi MM. Gagnon et Côté n’auraient même pas sollicité d’aide financière pour la campagne de Laporte.  La deuxième rencontre, qui s’est tenue le 16 avril 1970, est à l’origine de ce que les médias ont appelé l’affaire Laporte, comme le précisent les commissaires dans leur rapport.  La rencontre, qui a lieu en pleine campagne électorale, réunit Pierre Laporte, Jean-René Gagnon et Jean-Jacques Côté ainsi que Nicolas Di Iorio et Frank Dasti.  Côté, qui a appris l’existence d’une machine télégraphique qui permettrait de trafiquer des résultats électoraux, a demandé à Dasti d’enquêter à ce sujet.  La rencontre, qui ne dure qu’environ 35 minutes, doit permettre de faire le point.  Mais l’appartement où se déroule cette rencontre – il s’agit du local de l’organisation de Gagnon, alors candidat libéral dans la circonscription de Saint-Jacques – est surveillé par deux agents de la SQ.  Di Iorio aborde plutôt la question des opérations policières contre son établissement, le Victoria Sporting Club, que celle de la machine télégraphique truquée »[2].

À propos de cette autre rumeur selon laquelle des gens louches auraient effacés la dette de Laporte après sa mort, Panneton précise que les commissaires « ont constaté que la grande majorité des donateurs sont des corporations connues.  Ils ont également consulté la liste des créanciers de Laporte à sa mort et, là encore, ils n’ont aucun nom de personnes provenant d’un milieu douteux »[3].

Selon la conclusion des commissaires, qui arrivera en décembre 1974, aucun lien n’a été prouvé entre Laporte et le crime organisé.  Tout ce qu’on aurait pu reprocher à Laporte au cours de la fameuse rencontre avec Dasti et Di Iorio, c’est qu’il aurait dit : « arrangez-vous avec Côté ».  Là encore, c’est une phrase qui ne prouve rien, et qui de surcroit peut être interprétée de différentes façons.

Au final, laissons la parole à Panneton, qui connaît le protagoniste de sa biographie beaucoup mieux que moi : « même si l’intégrité de Laporte est rétablie, il n’en demeure pas moins que le principal intéressé n’a pas pu se défendre sur cette question et que le doute demeure pour plusieurs personnes.  On retrouvera d’ailleurs dans certaines théories du complot les présumés liens de Laporte avec l’interlope montréalais.  Des allégations survivent encore aujourd’hui et jettent toujours de l’ombre sur le personnage, malgré le fait que les trois commissaires de la Commission de police du Québec l’aient innocenté »[4].

La théorie du complot, une tradition nationaliste?

Dans son livre de 1971, Gérard Pelletier a mentionné qu’il « existe des forces oppositionnelles qui ne participent pas à l’échange parlementaire et qui, pour se faire entendre, n’ont pour seul recours qu’une influence exercée directement sur l’opinion publique.  Ces groupes ou ces factions, plus éloignés des centres de décisions, ne sont pas formellement astreints à la négociation avec le réel, et cèdent souvent à l’extrémisme verbal et au catastrophisme.  L’autoritarisme est la tentation du pouvoir; l’alarmisme, celle de l’opposition »[5].

Voilà qui introduit bien le sujet, une idée que j’ai d’ailleurs soulevée dans L’affaire Blanche Garneau (2017). Au cœur de celle-ci, qui se passe principalement de 1920 à 1922, l’avocat nationaliste Armand Lavergne a donné l’impression de se faire alarmiste en accusant le gouvernement libéral de Taschereau de corruption sans jamais présenter la moindre preuve.  L’alarmisme et la tendance au conspirationisme se trouverait-elle naturellement dans les gènes de l’opposition, comme semblait le laisser entendre Pelletier?

Quoi qu’il en soit, on a vu au cours de cette série que l’exagération se trouvait presque exclusivement dans la bouche des felquistes et de leurs défenseurs.  Il suffit de penser aux théories du complot indélicatement exposées par Pierre Vallières, peut-être dans le seul but de semer l’anarchie.

Dans un discours tenu le 7 février 1971 lors d’un forum du Parti libéral, Jean Marchand lançait : « qu’on nous laisse en paix avec ces histoires de complots et de manipulations.  Ces froussards veulent nous faire croire que nous sommes inconscients et qu’ils ont le monopole de la clairvoyance et du réalisme.  Et quand le peuple, dont ils sous-estiment le bon sens et la maturité, décide majoritairement d’appuyer tel gouvernement ou telle politique, ce n’est jamais pour eux le résultat d’un libre choix ».

Malheureusement, les affabulateurs existent.  Pour ceux et celles qui ont lu mes livres, vous serez à même de comprendre les dossiers qui en ont subis les frais.  Il suffit de penser à l’affaire Dupont, dans laquelle une famille accuse tous les paliers du gouvernement et autres autorités de faire partie d’un énorme complot de meurtre. Dans l’affaire Denise Therrien, plusieurs personnes ont aveuglément accepté de suivre les inepties de l’assassin qui a écrit son livre en 1977, tandis que la lecture du dossier judiciaire permet de démolir aisément sa théorie perverse. Il en va de même dans L’affaire Blanche Garneau, laquelle fut aux prises avec une lourde affaire de complot et de commérage. On pourrait même y ajouter les dossiers de Cordélia Viau et de Wilbert Coffin.

Mais alors, se dit-on, pourquoi toutes ces personnes mentiraient-elles?  En fait, je pense qu’une partie de la réponse se trouve dans le fait que ces paltoquets croient sincèrement à ce qu’ils avancent comme théorie, tout en ignorant la valeur d’une preuve véritable.

Bref, l’attirance pour la théorie du complot ne serait-elle pas une forme de déviance mentale?  Ne devrait-on pas la retrouver dans les pages du DSM-5?

L’intention criminelle?

Est-il encore possible de croire que les frères Rose, Francis Simard et Bernard Lortie n’ont pas eu véritablement l’intention de tuer Pierre Laporte avant de l’enlever?

Dans son livre de 1982, Francis Simard a semblé démontrer une parcelle de bon sens en écrivant : « peut-on faire une chose comme ça?  Comment se justifier de l’enlèvement d’une personne?  Et tout ce qui peut en découler… »[6].

Au moment où il semble réfléchir normalement, il sent rapidement le besoin de se justifier : « sur le plan humain on ne peut pas accepter un enlèvement.  On ne peut pas être pour.  Il y a quelque chose d’odieux à faire du chantage avec la vie d’une personne. Même quand je pourrais politiquement le justifier en me disant qu’on le fait tous les jours, que quotidiennement on fait du chantage avec la vie des chômeurs, des assistés sociaux, des malades chroniques qu’on emprisonne dans des hôpitaux.  Et le chantage s’exerce par ceux qui ont le pouvoir.  Par ceux qui « administrent » la vie, la santé comme s’ils administraient une grosse compagnie de storage et de shipping.  La maladie est devenue une marchandise, un produit rentable comme les autres »[7].

Le manque de cohérence de Simard se révèle davantage quand il écrit : « nous ne voulions pas penser uniquement pour le présent.  Nous avons pensé en termes de lutte à longue échéance.  C’est cette perspective-là qui nous semblait être la seule importante. Tout ce que nous avions fait jusque-là l’avait été en fonction de ça. Notre désaccord pour les coups d’éclat, les bombes, même l’enlèvement que voulait faire la cellule Libération s’expliquent par ça.  On ne construit pas, on ne structure pas une volonté de lutte par des coups d’éclat »[8].

Et pourtant, c’est précisément ce qu’ils ont fait.  On devine que cette pensée a dû se développer chez lui après les événements d’octobre 1970 et non pas au moment des faits.

Puis on a presque envie de croire en sa compassion lorsqu’il souligne : « il me semble que tout ce que j’ai fait, je l’ai fait pour et avec le monde.  Mais là, concrètement, tu te prépares à poser un geste directement à l’encontre de ça.  Tu vas enlever quelqu’un.  Et cette personne-là, c’est un être humain.  Il peut bien s’appeler Pierre Laporte […] il n’en est pas moins, avant tout ça, un être humain »[9].

Puis on commence à douter : « c’était intense.  Ça touchait à tout ce que tu définis comme humain, parce que, pour nous, la vie, le respect de la vie avait de l’importance.  C’était pour ça que nous étions dans le FLQ.  Contre un monde où la vie ne valait que ce qu’elle pouvait rapporter en argent.  S’il y a une chose que nous avions respectée jusqu’alors, dans tous les gestes que nous avions posés, c’était bien la vie! ».

Il ira même jusqu’à se donner bonne conscience en expliquant que lorsqu’ils commettaient des vols de banque ils remettaient des armes non chargées aux débutants. Doit-on comprendre que les plus expérimentés avaient des armes chargées? Mais alors, c’est qu’ils couraient un risque important de blesser ou de tuer des innocents!

Le respect de la vie humaine, vraiment?  S’ils avaient véritablement eu du respect pour la vie humaine, Simard, Lortie et les frères Rose ne se seraient jamais procuré des armes à feu et n’auraient jamais planifié, ni même penser, l’enlèvement du 10 octobre 1970.  Ils auraient milité sans violence comme l’ont fait plusieurs autres personnes. René Lévesque n’a jamais posé de bombes pour être élu en 1976.

En littérature québécoise, des professeurs continuent d’enseigner – du moins c’était le cas en 2017 – une certaine justification des actes de violence.  Je ne suis pas un ami de la poésie ni de la grande littérature, mais il me semble que des pseudo-écrivains comme Pierre Vallières n’ont pas une grande valeur à mes yeux, qu’elle soit littéraire ou sociale. Encore une fois, ce type d’enseignement devrait plutôt rappeler aux étudiants qui étaient Wilfrid O’Neil, Thérèse Morin et toutes les autres victimes.

De toute manière, si ces poètes maîtrisaient bien l’art de la plume, pourquoi ont-ils eu besoin de passer à l’acte?  Manquaient-ils de mots?

Enseigner dans le sens du FLQ, c’est se tirer dans le pied. C’est admettre, indirectement, que les grands auteurs de cette époque identitaire étaient des incapables et qu’ils devaient nécessairement se tourner vers la violence pour faire valoir leur point de vu.  That’s it!

Ce que le FLQ a oublié de vous dire!

La méthodologie la plus exhaustive, je le répète, serait de lire entièrement le dossier du procès de Paul Rose et des autres felquistes qui ont dû répondre de leurs actes devant la justice.  Mais puisque ces dossiers sont scellés au moins jusqu’en 2070, cette exhaustivité est impossible pour le moment.

N’empêche qu’au cours de notre exercice des derniers mois, on a compris que les felquistes ne nous ont pas tout dit.   C’est d’ailleurs l’un des reproches que faisait William Tetley en 2010.  Puisque les commères et les conspirationnistes s’abreuvent dans le flou et le silence des documents, nous en aurons encore jusqu’en 2070 à subir ces théories du complot.

Certains propos de Simard nous laissent entendre qu’il n’a évidemment pas tout dit : « bien sûr, tout ce que nous avons vécu ensemble, durant des années, tous les gestes que nous avons posés dans le FLQ sont des gestes humains. Je les ai faits avec des êtres humains. J’avais des réactions humaines ».

S’il laissait entendre que par le mot humain il avait commis des erreurs humaines, on pourrait accepter ses propos.  Mais puisqu’il s’explique difficilement et tout en demeurant embrouillé, on pourrait aussi y voir un illogisme profond alors qu’il parle d’humanisme au sein d’actes criminels.

Il y a aussi beaucoup de non-dit.  On l’a vu par les propos de Vallières, mais aussi par les ravisseurs eux-mêmes.  Et ce n’est pas parce que Francis Simard s’est montré en désaccord avec la théorie du complot de Vallières qu’il faut le féliciter pour le contenu de son livre de 1982.  Simard a tenté de prouver son côté humain, mais ce n’est certes pas en fuyant les détails du crime et sans se mettre dans la peau de sa victime qu’on en vient à une rédemption totale.  Car, rappelons-le, bien peu de gens chez les partisans felquistes ont parlé de meurtre.  Non seulement on a joué sur les termes utilisés, mais personne n’a voulu approfondir les détails. À preuve, la présente série Octobre 70 est la première à accorder autant d’importance à l’enquête du coroner et surtout à la diffuser de manière transparente. Vallières n’en a utilisé que des extraits choisis, au même titre que Jacques Hébert dans le dossier de l’affaire Coffin.  Et tout cela pour quoi? Dans les deux cas, la raison semble être politique : pour atteindre l’adversaire (le méchant gouvernement libéral dans le cas de Vallières et Duplessis pour ce qui est de Hébert).

Tout au long de notre série d’articles, nous avons vu à quelques reprises comment les propos du FLQ pouvaient être illogiques. Je ne reviendrai pas sur chaque détail de cette réflexion puisque le point central de la série Octobre 70 était de confronter le FLQ aux archives judiciaires. Toutefois, si vous souhaitez en savoir davantage à ce sujet, je vous suggère la lecture de La crise d’octobre de Gérard Pelletier, publié en 1971, et l’ouvrage de William Tetley paru en français en 2010.

Bien sûr, ni les membres du FLQ ni les auteurs qui ont pris leur défense n’ont jamais abordé le sujet de l’intention criminelle. Au contraire, ils ont plutôt minimisé les conséquences de leurs gestes ou carrément relégué aux oubliettes les circonstances entourant des décès comme celui de O’Neil en 1963, ou de Thérèse Morin et Jean Corbo en 1966.  Lorsque Serge Demers a témoigné en septembre 1966 lors de l’enquête du coroner sur la mort de Thérèse Morin, il a dit, au moment d’aller faire son compte rendu de l’attentat au Comité Central, que « on a dit que c’était comme ça que l’expérience entrait, qu’il ne fallait pas s’en faire, que ça arriverait encore […] ».

Selon les têtes fortes du FLQ à cette époque, c’est-à-dire Vallières et Gagnon, il ne fallait donc pas s’en faire pour la mort d’une honnête femme de 64 ans qui avait durement gagné sa vie en passant 40 ans au sein de la même usine.  C’est tout à fait inacceptable!

Selon ce délire logique,  on comprend que les jeunes militants devaient se former en commettant des meurtres.  On se croirait, à quelques détails près, devant des meurtres initiatiques rattachés à l’image de certaines bandes criminalisées.

L’un des avocats du FLQ, Me Gérard Beaudry, révéla lui aussi une autre facette de cette image qu’on a voulu cacher par la suite.  Me Beaudry a tenté de jeter le blâme de l’explosion du 5 mai 1966 sur André Lagrenade pour ne pas avoir fait évacuer son usine alors qu’il aurait reçu un appel lui indiquant qu’on venait de déposer une bombe dans son usine.  En fait, ce criminaliste peu scrupuleux est allé jusqu’à dire que « tous ceux qui sont accusés aujourd’hui de meurtre n’auraient pas à porter l’odieux d’une personne décédée » si l’usine avait été évacuée.  Ce qui est odieux, en fait, c’est cette réflexion lancée par un membre du Barreau.  Il est tout à fait inacceptable de le voir jeter le blâme sur les victimes et tenter de faire passer son ou ses clients pour des brebis inoffensives.  Heureusement, le coroner n’est pas tombé dans le piège.

D’ailleurs, si le FLQ avait réellement voulu mener un combat pacifique il n’aurait jamais dû utiliser des bombes fonctionnelles, ni même poser de fausses bombes.  Ce n’est certainement pas de cette façon qu’une société libre et démocratique progresse de manière positive. En fait, comme d’autres auteurs l’ont dit avant moi, dont Pelletier et Tetley, je doute que les felquistes aient eu de réelles intentions politiques. Ils n’étaient que de vulgaires criminels.  Oubliez un instant leurs prétendus mobiles ou intentions, et il ne reste plus que des actes et un comportement criminel : du vandalisme, des bombes, des hold-up, des enlèvements, des vols et des meurtres.

Quant à Jean Corbo, je considère ce jeune de 16 ans comme une victime du FLQ.  En dépit de ses allégeances au moment de sa mort, ce jeune garçon aurait pu se réhabiliter, changer ses convictions et faire une vie tout à fait normale. Plutôt que de le voir comme un poseur de bombe, je le considère plutôt comme une marionnette confiée aux manipulations de Vallières, Gagnon et les autres.

Lors de l’enquête du coroner Laurin Lapointe dans l’affaire de la mort tragique de Jean Corbo, rappelons-nous également ce passage lorsque Me Jean-Guy Boilard interrogeait Serge Demers, ce jeune homme qui s’était chargé de transporter les deux poseurs de bombe, Desrosiers le 5 mai 1966 et Corbo le 14 juillet 1966 :

  • Est-ce qu’il y a eu un vote de pris pour cette action qui devait se faire … de quelle façon a-t-on procédé?
  • Tout le monde semblait d’accord, alors il n’y a pas eu de vote de pris.

« Tout le monde semblait d’accord »! Cette réponse fait des membres du Comité Central, c’est-à-dire Vallières, Gagnon et les autres, des complices de meurtre. Comme le précise le Code criminel, celui qui tient le sac d’argent est aussi coupable que le braqueur qui pointe une arme chargée sur un caissier.  Quels sont les détails qu’on a fait valoir lors des procès de Vallières et Gagnon et des autres felquistes? Malheureusement, ces dossiers sont scellés jusqu’en 2070.

Si on se fie à William Tetley, le FLQ n’aurait pas été franc sur ses intentions : « Même si la protection de la langue française était et reste une cause qui préoccupe une grande partie de la population du Québec et du Canada, mais aussi toutes les formations politiques au Québec, ce n’était pas l’un des soucis particuliers du FLQ.  En fait, comme plusieurs autres messages et communiqués du FLQ, le manifeste de 1970 était rédigé dans un français familier, émaillé d’expressions parfois populaires et de « franglais ».  De cette façon, le FLQ se distanciait intentionnellement des intellectuels du Québec et de la bourgeoisie.  […]  La vision felquiste de la société québécoise et canadienne était non seulement obsolète, mais très superficielle.  Les divers manifestes et communiqués publiés dans La Cognée, principal organe du FLQ, et dans d’autres publications, ne s’étendaient pas davantage sur les injustices sociales et n’y proposaient que peu de solutions »[10].

À ce sujet, Tetley citait lui-même ce passage du sociologue Fernand Dumont qui soulignait que « en général, les terroristes ne se soucient pas beaucoup de faire [une] analyse un peu profonde, un peu nuancé, des problèmes d’une société donnée.  Si les terroristes québécois ont pensé donner la liberté au Canada par les actes qu’ils ont entrepris, moi je dis : ils ne comprennent absolument rien ».

William Tetley releva également des erreurs historiques chez les felquistes, comme lorsque Pierre Schneider a écrit en 1964 que « au Canada, la démocratie n’a jamais existé », ou encore à propos de certains détails concernant les Patriotes de 1837-1838.  Bref!

Pour cette sous-section de notre conclusion, laissons le mot de la fin à Tetley : « Il n’a jamais été trouvé, à l’époque, ni projet ni schéma organisationnel détaillé du FLQ et il est peu plausible que ses membres en aient élaboré un – ou, en vérité, aient pu le faire. On y avait plutôt des méthodes d’action communes et, par-dessus tout, des échanges discrets et quelques rares réunions secrètes. L’organisation dépendait en tout temps, comme sa philosophie, des points de vue de ses membres. Les cellules felquistes se désintégraient et se reformaient à la suite de descentes de police, d’arrestations et de condamnations devant les tribunaux, mais à la suite aussi de différends entre les membres »[11].

Un manque de transparence des archives?

L’une des conclusions à laquelle nous arrivons pointe vers des restrictions imposées à certains fonds d’archives. Pour réaliser cette série d’articles sur Octobre 70 j’ai eu accès à l’enquête du coroner sur la mort de Pierre Laporte, de Thérèse Morin et de Jean Corbo.  Mais c’est à peu près tout, hormis quelques journaux et publications nommés dans l’avant-propos du 21 janvier 2018. Il suffit de consulter le moteur de recherche Pistard sur le site web de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) pour comprendre que les dossiers concernant les procès impliquant des felquistes sont toujours sous le coup de restrictions. Ils ne pourront pas être consultés publiquement avant de nombreuses années.

Le 15 août 2017, on m’a informé que l’enquête du coroner concernant la mort tragique du gardien de nuit O’Neil, tué en avril 1963 par une bombe du FLQ, est « manquante ».  Ce résultat n’est pas une exception, mais étant donné le contexte de la mort de Pierre Laporte – et je parle ici du contexte large, incluant la situation politique, la radicalisation et certaines idéologies qui subsistent toujours – cela dépeint un certain tableau empreint d’une part de mystère.

Toutefois, cette idée ne tient pas puisqu’il m’a été possible d’obtenir les enquêtes de coroner sur les décès de Mme Morin et de Jean Corbo, tous deux tués par explosion en 1966 à quelques semaines d’intervalle. Donc, une quelconque théorie selon laquelle les archives « cacheraient » des choses ne tient pas. D’ailleurs, ce serait mal connaître la mission de BAnQ que de l’accuser de dissimulation d’informations. L’absence d’un dossier ne peut être expliquée que par … son absence. Rien d’autre. D’autant plus que les règles de conservation ont changé à travers le temps et que tout n’a pas été déposé auprès de BAnQ, on ne peut accuser qui que ce soit, et certainement pas le personnel de BAnQ, qui est là pour servir gratuitement la population.

Or, on sait que, règle générale, les procès criminels, et en particulier ceux pour meurtre, sont publics.  Dès le dépôt d’une accusation pour meurtre, le nom de l’accusé est dévoilé, le public peut ensuite assister aux audiences du procès. Tout le processus est public. À la limite, même une fois le procès terminé les transcriptions – au format papier pour cette époque – était disponible publiquement, quoique le mot public est quelque peu galvauder dans ce dernier cas car les palais de justice ont toujours exigés un prix exorbitant pour obtenir copie de ces transcriptions. Ainsi, et fort malheureusement, le public doit se contenter la plupart du temps de la nouvelle déjà mâchée par les journalistes.

Mais alors, pourquoi maintient-on des restrictions d’une durée aussi longue sur les archives du procès de Paul Rose, de François Schirm et de plusieurs autres membres du FLQ?  La machine gouvernementale veut-elle réellement nous cacher des choses, comme le soupçonneraient nos bons vieux conspirationnistes?  Ou plutôt le fait-on pour éviter d’autres conflits sociaux?  Craint-on que certains auteurs partiaux puissent s’en servir à mauvais escient?

Pourquoi?  Peut-on seulement tenter une réponse?

Selon l’article 54 de la Loi sur l’accès aux documents des organismes publics et sur la protection des renseignements personnels, les renseignements nominatifs sont ceux « qui concernent une personne physique et permettent de l’identifier ». En raison de la nouvelle mentalité instaurée par la Charte des droits et libertés et cet article en particulier, il ne faut pas se surprendre que des dossiers judiciaires soient ainsi scellés durant des périodes assez longues afin que leur vie privée reste … privée.

Reste à se demander si, dans certains cas, l’intérêt public pourrait peser plus lourd dans la balance et, qui sait, faire lever des scellés avant leur date prévue.

Pensons aussi à l’absence de plusieurs photos dans le dossier.  Dans celui du coroner, actuellement ouvert au public aux archives de BAnQ à Montréal, les seules photos disponibles sont celles du corps de Pierre Laporte, que ce soit sur les lieux de la découverte ou juste avant l’autopsie.  C’est tout.  En lisant l’enquête du coroner, on se rend toutefois compte qu’on s’est servi de plusieurs autres photos, dont celles des frères Rose, Simard, Lortie, la mère des frères Rose, Jean-Luc Arène, et j’en passe.  Que représentent ces photos?  Où et par qui ont-elles été prises?  Est-ce des photos relevant de certaines filatures policières?  Que pourraient-elle nous révéler aujourd’hui?

Le catalogue Pistard de Bibliothèque et Archives nationales du Québec nous apprend qu’il existe un fonds appelé Fonds Procès du Front de libération du Québec 1964-1975 et qui représente 4,73 mètres linéaires de documents textuels. Dans la description on peut lire que « ce fonds est formé des transcriptions sténographiques des procès reliés aux activités de membres du Front de libération du Québec, dont Charles Gagnon, Gabriel Hudon, Jacques et Paul Rose, Réjean Tremblay, Pierre Vallières et Michel Viger.  Nous y retrouvons aussi des dossiers juridiques d’avocats et des dossiers personnels, tels que ceux de Robert Lemieux, Bernard Lortie et Paul Rose ».

Lorsqu’on consulte la brève description des contenants, on remarque que le fonds contient des documents reliés à plusieurs autres personnages de l’époque, dont Michel Chartrand. Malheureusement, ces boîtes d’archives comportent des restrictions de consultation.  Il faudra donc attendre quelques décennies avant de pouvoir les consulter.

Serait-il possible de faire lever ce scellé?  Il faudrait la décision d’un juge pour briser ce scellé et ainsi permettre aux usagers de consulter ces boîtes.

En octobre 2017, le président américain Donald Trump a levé le scellé des derniers dossiers d’archive dans l’affaire de l’assassinat du président John F. Kennedy, survenu le 22 novembre 1963.  Plus d’un demi-siècle plus tard, le monde avait enfin accès, via le net, à cette masse impressionnante de documents.  Pourquoi n’en serait-il pas de même avec les archives du FLQ?  Pourtant, aux yeux de bien des gens, le FLQ n’a pas eu l’importance que l’affaire JFK, au point où le Québec semble même en avoir assez entendu.

Cette levée du scellé est-elle seulement possible? Permettrait-elle de faire taire les mauvaises langues ou encore donner d’autres arguments aux amateurs de complots?

 


Médiagraphie

BRAULT, Julien.  Robert Bourassa.  Montréal : Éditions Les Malins, 2010, 379 p.

COURNOYER, Jean. Dans le feu de l’action.  Les Éditions de l’Homme, Montréal, 2012, 343 p.

DENIS, Charles.  Robert Bourassa, la passion de la politique.  Fides, 2006, 402 p.

GERMAIN, Georges-Hébert.  Robert Bourassa.  Montréal : Libre Expression, 2012, 411 p.

PANNETON, Jean-Charles.  Pierre Laporte.  Québec, Septentrion, 2012, 445 p.

PELLETIER, Gérard.  La crise d’octobre.  Éditions du jour,

SIMARD, Francis.  Pour en finir avec octobre.  Avec la collaboration de Bernard Lortie, Jacques Rose, et Paul Rose.  Montréal, Stanké, 1982, 221 p.

VALLIÈRES, Pierre.  L’exécution de Pierre Laporte. 1977.


[1] Panneton, op. cit., p. 422.

[2] Panneton, op. cit., p. 424-425.

[3] Panneton, p. 425.

[4] Panneton, p. 428.

[5] Gérard Pelletier, op. cit., p. 21.

[6] Simard, op. cit., p. 25.

[7] Ibid.

[8] Ibid., p. 27.

[9] Simard, p. 31.

[10] Tetley, op. cit., p. 52.

[11] Tetley, op. cit., p. 54.

Publicités

Octobre 70: la comparution des frères Rose (35)

Francis Simard

 

4 janvier 1971

Le premier témoin appelé ce jour-là fut Laval Perron, technicien pour la Sûreté du Québec. Il fut d’abord interrogé par Me Jacques Ducros de la Couronne. Il raconta s’être rendu au 5630 rue Armstrong pour y prélever des empreintes.

  • Pourriez-vous dire à monsieur le coroner les empreintes digitales de qui, après vérification, vous avez pu trouver à 5630 rue Armstrong?, questionna Me Ducros.
  • J’ai pu vérifier et examiner les empreintes de Jacques Rose, Paul Rose, Francis Simard et Bernard Lortie.
  • Est-ce que vous y avez aussi trouvé les empreintes de feu monsieur Pierre Laporte?

Quant à l’examen de la voiture à bord de la laquelle on avait retrouvé le corps de Laporte, Perron y avait trouvé l’empreinte du « majeur droit de Bernard Lortie à l’intérieur sur la vitre de la porte de devant ».  On lui laissera ensuite préciser qu’il s’agissait de la porte de droite.

Le témoin suivant fut Raymond Bellemare, capitaine à la Sûreté du Québec. Le 17 octobre, c’est lui qui avait trouvé le cadavre dans la voiture.

  • Est-ce qu’à cette occasion quelqu’un vous a remis un communiqué de presse?, lui demanda Me Ducros.
  • Oui, une personne qui s’est identifiée comme étant Michel St-Louis du poste CKAC Télémédia Québec m’a remis effectivement un communiqué.

Me Ducros lui présenta le communiqué en question afin de lui permettre de bien l’authentifier. Le document fut déposé en preuve sous la cote P-58.

  • Pourriez-vous lire à monsieur le coroner le texte de ce communiqué?
  • « Face à l’arrogance du gouvernement fédéral et de son valet, Bourassa, face à leur mauvaise foi évidente le FLQ a donc décidé de passer aux actes. Pierre Laporte, ministre du chômage et de l’assimilation, a été exécuté à 18h18 ce soir par la cellule Dieppe Royale 22e. Vous trouverez le corps dans le coffre du Chevrolet vert 9J2420 à la base de St-Hubert. Nous vaincrons. FLQ. Les exploiteurs du peuple du Québec n’ont qu’à bien se tenir ».  … Et, de plus, apparaissait un graphique indiquant où découvrir la voiture en question.
  • Et c’est bien à cet endroit-là que vous avez découvert l’automobile dans laquelle se trouvait le corps de monsieur Laporte?
  • Oui, Votre Seigneurie.

C’est ensuite qu’on appela Francis Simard dans la boîte des témoins.  Dès son apparition, il tenta un coup d’éclat en s’inspirant nettement du discours que Charles De Gaule avait fait à Montréal en juillet 1967, lançant « Vive le FLQ!  Vive le Québec libre! ».  Cette incartade fit aussitôt réagir le coroner Trahan.

  • Une minute s’il vous plaît, lança Trahan. Vous êtes en cour. Si vous voulez, vous allez répondre aux questions qui vont vous être posées, normalement.  Voulez-vous avancer dans la boîte s’il vous plaît?
  • Alors, fit le greffier, mettez la main droite sur l’Évangile…
  • Ah non!, répliqua Simard. D’après ce que je vois, comme l’armée est au Québec je me considère comme prisonnier de guerre. Tout ce que j’ai à donner c’est mon numéro : 42.  Je n’ai pas d’affaire à prêter serment.

Après que Me Ducros lui eut fait dire qu’il avait cinq avocats, dont Robert Lemieux, le greffier demanda à nouveau à Simard de mettre sa main droite sur l’Évangile afin de prêter serment.  Il s’avéra que seul Me Lamarre était présent.

  • Non, non, moi je n’ai pas de serment à faire.
  • Alors, intervint encore le coroner, avant de prendre cette décision-là, est-ce que vous préférez parler à Me Lamarre qui est votre avocat qui est ici présent?
  • Non, non.  Je n’ai pas d’affaire à parler à l’avocat, moi.  La Bible c’est bien que trop sérieux pour moi.  Je ne mettrai jamais la main là-dessus.
  • Peut-être que Me Lamarre pourrait aviser son client de ses droits et de ses obligations, monsieur le coroner, suggéra alors Me Ducros.
  • Ah, mes droits je les connais, répliqua Simard. Puis mes obligations je n’en ai pas. Les seules obligations que j’ai c’est vis-à-vis mes opinions révolutionnaires.
  • Alors, refusez-vous …?, commença le coroner.
  • Puis je les respecte.
  • …monsieur, de …?
  • Ah, je refuse.
  • … de prendre le conseil …?
  • Ah, je n’ai pas besoin de conseils.
  • … que va vous donner votre avocat, Me Lamarre?
  • Bien, je vous dis, la seule chose que je peux prendre c’est mon opinion révolutionnaire. Et, là-dessus, je n’ai pas d’affaire à prêter serment.  Je n’ai rien à dire icitte.  Absolument rien.
  • Alors, là, ce matin vous ne voulez rien dire?
  • Ah, pas rien que ce matin. Je n’ai rien à dire.
  • Très bien, monsieur. Retirez-vous.
  • Vivre le Québec libre! Vive le FLQ!
  • Vous m’impressionnez énormément, lança finalement Me Ducros.
Paul Rose

Le coroner se doutait-il que les complices de Simard agiraient de la même façon?  Quoi qu’il en soit, il se devait tout de même de laisser Me Ducros appeler le prochain témoin, Jacques Rose. En dépit de ce spectacle pathétique, il fallait laisser la chance au coureur.

Contrairement à son camarade, Jacques déposa sa main droite sur la Bible et jura de dire toute la vérité.  Mais lorsque le greffier lui demanda son nom, on eut droit à une autre boutade.

  • Votre nom?
  • En tant que prisonnier de guerre vous savez à quoi vous en tenir, je pense.
  • Voulez-vous donner votre nom, monsieur Rose, s’il vous plaît?, intervint Me Ducros.
  • Alors, quel est votre nom, monsieur Rose?, questionna le coroner.
  • Pardon?
  • Quel est votre nom?
  • Selon la Convention de Genève…
  • Je veux simplement, monsieur, je vous pose une question. Vous êtes un homme intelligent, je vous pose une question, je voudrais purement et simplement savoir votre nom.  Ce n’est pas un discours que je vous demande.  Je vous demande votre nom?
  • Regardez dans la bureaucratie, là, c’est marqué 54. Mon nom, mon pedigree…
  • Je vous demande …?
  • … au complet.
  • Je ne veux pas discuter longtemps avec vous.
  • Ah, moi non plus.
  • Je veux savoir si vous voulez donner votre nom ou pas le donner?

Me Ducros lui demanda ensuite s’il avait un avocat et Rose répliqua : « j’informe la Cour que j’ai fait appel à monsieur, Me Lemieux, l’honorable Me Lemieux, un gars honnête et humain avant tout ».

  • C’est Me Lemieux qui est votre avocat?
  • J’en fais, j’en fais la demande.

Après quelques courtes tergiversations, Me Ducros se montra direct dans une question.

  • Monsieur Rose, est-ce que je peux vous poser une question : qui a tué monsieur Pierre Laporte?
  • Ah, vous êtes un … oui, ça, remarquez que je n’ai pas à répondre.
  • Vous n’avez pas à répondre?
  • Vous refusez de répondre?
  • Je refuse de répondre là-dessus.
  • Alors, intervint encore le coroner Trahan, vous avez l’intention bien solide de ne pas vouloir parler ici aujourd’hui, répondre aux questions qui vont vous être posées?
  • Je demande à la Cour, là, la réouverture de l’enquête Turcot en 65…
  • On y verra après, répliqua Me Ducros.
  • … sur la mort de sept travailleurs du Québec qui ont été tués comme le caporal Dumas, de la même façon, par les gros millionnaires, les gros big shots.
  • Excusez une seconde, fit le coroner. Je ne crois pas que ça soit nécessaire aujourd’hui de faire des déclarations sur l’enquête Turcot.
  • Non, mais les enquêtes réouvertes ça dérange bien du monde.
  • On va finir celle-là, suggéra Me Ducros.
  • Surtout celle-là. Je pense que vous étiez impliqué là-dedans aussi.
  • Juste une seconde, monsieur, fit le coroner. Tout ce que je peux dire ce matin – et je le dis avec fermeté et courage – …
  • Ah, moi aussi, moi aussi.
  • Une seconde, s’il vous plaît, monsieur. La politesse ça existe en tous lieux et toujours.
  • Puis, ça, j’espère …
  • Je vous demande, monsieur, de vous taire!
  • J’espère que la Cour va être polie envers les accusés.
  • Voulez-vous vous taire une seconde!? C’est moi qui parle. Tout à l’heure on vous donnera la chance de parler. Sur l’échangeur Turcot, monsieur, j’invite – ce matin je n’en aurais pas parlé si vous n’en aviez pas parlé – j’invite le journaliste de Québec-Presse qui a écrit le petit article dimanche à venir …
  • Ah, on a déjà écrit là-dessus?
  • … à venir me voir…
  • Ça promet!
  • … à venir me voir puis je vais lui montrer, moi, qu’il était complètement dans l’erreur et qu’il s’adresse également à monsieur Giroux qui était un des chefs de la CSN à ce moment-là et qui a fait une déclaration à l’effet que c’était l’enquête la plus complète qui ne s’était jamais faite dans le Québec.
  • Ah, et de loin, et de loin. Ce n’est pas à cause de votre obscurantisme qu’il y a eu non-lieu sur cette cause.
  • C’est fini, fini, monsieur.
  • Sur cette enquête et probablement celle de Dumas.
  • Sur ce sujet-là, monsieur, c’est fini. Tout ce que je veux savoir de vous : voulez-vous rendre témoignage oui ou non, aujourd’hui?
  • D’après moi, vous faites partie de la crème verte qu’on appelle la pègre, la pègre gouvernementale.
  • Voulez-vous, monsieur, rendre témoignage aujourd’hui?
  • Je ne suis pas impoli, moi.
Jacques Rose

Sur ces réponses incorrigibles et presque incohérentes, le coroner demanda à ce qu’on escorte Jacques Rose hors de la salle.  Et tout comme Simard, celui-ci se laissa aller à son arrogance en lançant : « Vive les Québécois!  Vive les gars de Lapalme!  Vive les travailleurs du Québec! ».  N’en pouvant plus d’entendre ces balivernes, Me Ducros laissa échapper : « faites-moi sortir ça! ».

Le prochain témoin appelé fut Paul Rose. Encore une fois, sa comparution ne fut guère mieux que les autres. Tel un révolutionnaire convaincu et enragé, il déclara dès son entrée : « Le FLQ 70 n’est pas mort.  Vive le FLQ 71, 72 et le FLQ 70! ».  Terriblement patient, le coroner Trahan lui laissa tout de même une chance de présenter un témoignage honnête.  Paul commença par dire que Me Lemieux était son avocat, puis tout bascula à nouveau.

  • Monsieur Rose, commença le coroner avant d’être interrompu.
  • Je m’adresse à la salle, lança le principal suspect.
  • Une seconde, monsieur Rose. J’ai juste une question à vous poser parce que dans la province de Québec il y a encore des règles …
  • Dans le Québec.
  • … des règles à suivre devant les cours de justice. Monsieur Rose, est-ce que vous êtes prêt à rendre témoignage ou à ne pas rendre témoignage ce matin?
  • En 1970 …
  • Je vous pose juste une question.
  • En 1970 …
  • Je vous pose une question, monsieur Rose. Êtes-vous prêt à rendre témoignage ou à ne pas rendre témoignage?
  • …on s’est battu contre l’establishement.
  • Alors, s’il vous plaît, voulez-vous sortir monsieur Rose. Je conclus que vous ne voulez pas rendre témoignage.
  • On a visé juste et on a frappé fort.

On fit alors sortir Paul Rose, qui, à l’image de ses deux présumés complices, n’eut pas le temps d’en rajouter, au grand bonheur des membres de la cour du coroner.

  • Alors, monsieur le coroner, fit Me Ducros, vu la coopération de nos trois derniers témoins je demanderais un ajournement.
  • Tout ce que j’ai à dire à ce moment-ci c’est que j’espère que ce ne sont pas les membres du Barreau qui ont conseillé les témoins d’agir de la façon qu’ils viennent d’agir.
  • Moi aussi, monsieur le coroner, fit Me Ducros.

L’enquête fut donc suspendue avant de reprendre un peu plus tard avec le témoin Jacques Gaboury, détective de la Sûreté du Québec.  Il était l’un des policiers ayant participé aux arrestations de Simard et des frères Rose le 28 décembre chez Michel Viger à Saint-Luc.  Il s’était ensuite chargé de conduire Simard jusqu’au quartier général de la SQ à Montréal alors qu’il était accompagné de l’agent Marcel Vigneault. Michel Viger se trouvait également dans le même véhicule.

  • Par la suite, fit Me Ducros, au cours de la soirée, est-ce que vous avez eu l’occasion d’interroger ou de parler avec Francis Simard?
  • Le 28 au soir j’ai interrogé, en compagnie de l’agent Marcel Vigneault, j’ai interrogé Francis Simard.
  • Et est-ce qu’à ce moment-là celui-ci vous a fait certaines déclarations?
  • Exactement, il m’a fait une déclaration.
  • Est-ce qu’il vous a permis de prendre des notes au sujet de ce qu’il vous racontait?
  • Au sujet de ce qu’il racontait l’agent Marcel Vigneault écrivait au fur et à mesure ce qu’il racontait.

Lorsque Me Ducros lui demanda d’authentifier le document de la déclaration, le coroner demanda au témoin s’il avait d’abord, comme la loi l’exige, mis le suspect en garde. Gaboury acquiesça. Ainsi, il jura lui avoir expliqué qu’il n’était pas obligé de parler. Cette déclaration comportait 6 pages.

  • Bon, reprit Me Ducros. Qu’est-ce que monsieur Simard vous a raconté le 28 décembre 1970 à la suite de son arrestation?

Voici l’intégrale de cette déclaration, telle que lue par le détective Gaboury.

« Au mois d’octobre 70 j’ai fait un voyage au Texas », dit Gaboury en faisant lecture de la déclaration de Francis Simard.  « J’étais accompagné de madame Rose, Jacques et Paul Rose de même que la jeune Marie-Claire. Pour le voyage, nous nous sommes servis du véhicule de madame Rose qui est un compact jaune.  C’est en revenant que nous avons appris l’enlèvement de monsieur James Cross.  Nous l’avons appris par radio aux environs de New York, il était tard dans la soirée du 5 octobre 1970.  Sur le chemin du retour, dans un petit magasin aux États-Unis, nous avons acheté des montures de bois servant à modifier les carabines de modèle M-1.  Les deux montures en question coûtèrent environ 30$ chacun.  De plus, nous avons acheté le grillage supérieur au prix de 1.50$.  L’achat s’est fait à l’insu de madame Rose.  À notre arrivée à Montréal, nous nous sommes rendus à la maison de la rue Armstrong.  Madame Rose, mère de Paul et Jacques, est retournée chez elle. Le lendemain, ici à Montréal, j’ai acheté deux mécanismes de M-1 que j’ai montés par la suite. Enfin, suite à l’enlèvement de monsieur Cross par la cellule Libération, nous, la cellule Chénier qui comprend Jacques et Paul Rose, moi-même et Bernard Lortie comme stand-by avons décidé d’enlever Pierre Laporte, et ce pour surseoir la menace d’exécution qui pesait sur monsieur Cross qui n’était pas responsable du malaise québécois et forcer le gouvernement à négocier en enlevant l’une des têtes dirigeantes du parti Libéral, le tout en accord avec la cellule Libération pour garder Cross en vie.  Au moment de l’enlèvement, et à aucun autre moment, nous n’avons fait usage de drogues, calmants ou boissons pour commettre ces actes. Nous étions pleinement conscients de ce que nous faisions et pourquoi nous le faisions.  Le jour de l’enlèvement nous avons téléphoné et vérifié plusieurs fois chez les Laporte.  Finalement, le sachant dehors, nous nous y sommes rendus et là Jacques et Paul Rose de même que Bernard Lortie et moi-même l’avons enlevé. Jacques conduisait l’auto de marque Chevrolet. Bernard était assis sur la banquette avant avec lui tandis que j’étais à l’arrière avec Paul. Sur les lieux, Paul et Bernard sont descendus pendant que je surveillais avec la carabine M-1 par la vitre arrière.  Paul avait l’autre arme.

Par la suite, nous nous sommes dirigés vers la maison de la rue Armstrong.  Le soir du 10 octobre 1970, je me suis rendu chez Francine, elle travaillait de nuit et j’ai couché là quand même.  Les trois autres sont demeurés avec monsieur Laporte.  Le dimanche, soit le lendemain, je suis retourné à la maison et Paul, Jacques et Ben y étaient.  Vers le milieu de la semaine je suis sorti à nouveau pour livrer un communiqué.  C’était une lettre de Pierre Laporte qui n’est jamais parvenue d’ailleurs.  À ce moment-là Paul était sorti et nous ne pouvions pas revenir, il ne pouvait pas revenir parce qu’il était suivi.  À la maison, il y avait toujours Bernard et Jacques.

Durant l’après-midi du vendredi j’étais à la maison de la rue Armstrong avec Jacques Rose et Bernard quand Laporte a brisé une vitre en lançant un oreiller et il a tenté de sauter par la fenêtre.  Il s’est coupé à un poignet de même qu’à la paume de l’autre main et sur l’abdomen. Aux membres, nous lui avons fait des garrots et à l’abdomen un pansement humide.  Il pleurait et voulait qu’on le conduise à l’hôpital.  Il n’en était pas question et nous l’avons installé sur le divan dans le salon.  Un peu plus tard il semblait bien.  Un peu plus tard Bernard est parti pour ne plus revenir.  Quant à Paul il est revenu le même soir.  Le lendemain, soit le samedi, vers 17h30 ou 18h00, tous les trois, Jacques, Paul et moi-même avons étouffé Pierre Laporte avec la chaîne qu’il portait à son cou depuis sa détention. On est trois responsables.  On savait ce qu’on faisait et, politiquement parlant, nous devions le faire et on l’a fait.  Le même soir, Jacques et Paul se sont dirigés vers Wan-Del Aviation pour le … avec le Chevrolet et le corps de Laporte dans le coffre arrière.  J’ai suivi dans l’auto blanche que nous possédions.

Après avoir abandonné l’auto et le corps nous nous sommes dirigés vers la route 3 puis vers Longueuil en passant par le Chemin du Tremblay.  Près de l’aréna Jacques-Cartier j’ai moi-même jeté les carabines M-1 que j’avais mis dans un sac de toile.  J’ai moi-même, j’ai monté moi-même ces armes et je reconnais mon travail sur les armes que vous avez en votre possession.  Par la suite, nous nous sommes rendus à Longueuil où nous avons abandonné l’auto pour nous rendre à Montréal par autobus.  Là, nous nous sommes rendus chez Francine Bélisle qui ignorait tout de cette affaire, de même que ceux qui habitaient avec elle.  Ne voulant pas impliquer personne par mes déclarations en dehors de la cellule je termine ici.

Simard reconnut avoir parlé sans menace ni promesse, mais il refusa de signer sa déclaration. Les deux armes dont il était question se retrouvaient maintenant devant Me Ducros. Elles avaient été modifiées par Simard et retrouvées à l’endroit qu’il avait indiqué.

Gaboury raconta ensuite que le 29 décembre, au lendemain des arrestations, il avait visité un lieu stratégique en compagnie de Simard.

  • Le 29 décembre 1970, soit le lendemain de cette déclaration, Francis Simard nous a accompagné et dirigés pour une visite de reconnaissance des lieux à partir du moment de l’appel téléphonique qui a été placé d’une boîte sur la rive sud à Saint-Lambert en face du 1430 de la rue Saint-Charles, dont le numéro de téléphone de la boîte est 677-0193.
  • Avec qui étiez-vous à ce moment-là?, demanda le coroner.
  • J’étais accompagné de l’agent Marcel Vigneault.
  • Pourriez-vous relater au coroner tous les endroits, tous les lieux qui vous ont été indiqués à l’occasion de cette visite par … Tout ce qui vous a été indiqué par Francis Simard?
  • De ce restaurant qui se nomme le restaurant Mike qui est sur la rue Saint-Charles, Francis Simard nous a demandé de continuer vers, sur la route 3, sur la rue Saint-Charles en direction ouest, de tourner à gauche sur la rue Tiffin et ensuite à droite sur la rue Robitaille et il nous a fait immobiliser en face de la demeure de monsieur Laporte au 725 de la rue Robitaille. Il nous a dit que c’était en face de la maison à l’endroit même où nous étions immobilisés que monsieur Laporte a été vu et enlevé.  De là, ils sont partis en direction ouest, ils ont tourné à gauche sur la rue Mortlake en direction sud.  Ensuite, ils ont tourné encore à gauche sur la rue Smiley en direction est et ensuite à droite sur la rue Tiffin en direction sud puis, en se dirigeant vers Ville LeMoyne ou Saint-Lambert à ce moment-là, ils ont tourné à gauche sur la rue St-Joseph.  Et là Francis Simard nous dit qu’il a débarqué de l’automobile à l’intersection de Saint-Joseph et boulevard Taschereau en face du restaurant Café Doric à 1350 Taschereau, Longueuil.  De cet endroit Francis Simard a quitté les lieux pour revenir à Montréal en allant prendre un taxi de l’autre côté du boulevard Taschereau.  Par la suite, nous nous sommes rendus, accompagné également de Francis Simard et de monsieur Vigneault, en face du 5630 de la rue Armstrong à Saint-Hubert.  Après la mort de monsieur Laporte, Francis Simard nous indiqua le chemin qu’ils ont parcouru avec le cadavre de monsieur Laporte dans la valise de l’automobile Chevrolet.  Ils sont partis de cet endroit, Jacques et Paul Rose, Jacques Rose conduisait l’automobile Chevrolet, il était accompagné de Paul Rose.  Et Francis Simard était dans une autre automobile en arrière, une petite automobile Acadian blanc.  Ils sont partis sur la rue Armstrong en direction sud, ils ont traversé le chemin de la Savane, ils sont tournés en direction ouest, soit en direction de Saint-Hubert ou de Longueuil, sur le Chemin de la Savane et au coin ils se sont arrêtés.  L’Acadian blanc conduit par Simard s’est arrêté sur la route pendant que la Chevrolet continuait son trajet en entrant sur le terrain de stationnement de Montreal Flying Club.  Et là Francis Simard a attendu Jacques et Paul Rose qui sont revenus à pied.  Paul Rose a pris le volant de l’automobile Acadian blanc et ils ont, ils sont revenus sur le Chemin de la Savanne, ils ont tourné à droite en direction de Boucherville, ensuite rendu … ils ont emprunté, ils ont tourné à gauche en direction nord sur la rue Montarville en direction de Boucherville encore puis ensuite ils ont emprunté le Chemin de Touraine en tournant à leur gauche pour revenir vers Longueuil.  Ils ont passé au côté du ciné-parc de Boucherville, en arrière du ciné-parc cet quand ils arrivent ils arrivent dans Longueuil par le Chemin du Tremblay.  En passant en face de l’aréna, à environ mille pieds de l’intersection du boulevard Jacques-Cartier et du Chemin Du Tremblay, Francis Simard m’indique approximativement l’endroit où il a jeté les deux carabines M-1 et il nous invite à continuer notre route sur ses indication et il arrive dans Longueuil.  Ils tournent à gauche sur la rue Barthelemy puis ils tournent à droite à une autre intersection sur le Chemin Chambly direction nord et là ils tournent à gauche sur la rue LeMoyne en direction ouest, ils tournent à gauche sur Chateauguay, ils tournent à droite sur la rue Perreault, ils tournent à droite sur d’Iberville et stationnent l’automobile sur cette rue en face du 319.  De là, ils se rendent à pied à une intersection coin Joliette et Lemoyne où ils prennent l’autobus pour revenir à Montréal et se rendre à Queen Mary Road.

Le témoin suivant fut Marcel Vigneault, agent de la SQ, qui corrobora entièrement le témoignage de son collègue Gaboury.  Il ajoutera cependant que Simard avait pris le temps de relire sa déclaration après que Vigneault l’eut écrite.

Finalement, on appela Raymond Bellemare, capitaine à la SQ.  Le 30 décembre, celui-ci s’était rendu à la maison du 3630 rue Armstrong vers 16h30 en compagnie du sergent Sainte-Marie.

  • Ce dernier m’informa qu’il avait reçu une information de Paul Rose à l’effet que dans le grenier ou entre le plafond et la toiture on pourrait trouver deux crosses de fusil-mitrailleur M-1. Et l’endroit pour s’y introduire se trouvait un garde-robe ou placard. Il y avait une ouverture d’à peu près deux pieds carrés.  Je me suis glissé entre la couverture et le plafond et en fait j’ai trouvé les deux crosses de M-1.

Ces deux crosses d’arme à feu furent déposées en preuve sous la cote 59. Le témoignage du capitaine Bellemare permit également de comprendre qu’au sujet du trajet, les déclarations de Lortie et Simard concordaient.

À la fin de cette journée du 4 janvier 1971, le coroner Jacques Trahan livra sa conclusion en ces termes :

  • L’enquête qui se termine avait pour but exclusivement la recherche et l’étude des circonstances qui ont entouré la mort du ministre Pierre Laporte, survenu le ou vers le 17 octobre 1970. Nous sommes satisfaits après avoir entendu les médecins-légistes que monsieur Laporte est décédé d’une mort violente et nous sommes d’opinion que messieurs Paul Rose, Jacques Rose, Francis Simard et Bernard Lortie devraient être tenue criminellement responsables de cette mort.  Conformément aux prescriptions de l’article 448 du Code criminel, nous ordonnons donc que ces personnes soient mises sous garde et conduites, sans délai, devant un juge de paix.  … À l’enquête instituée à Montréal, par moi, coroner du district judiciaire plus haut mentionné, au sujet de la mort de Pierre Laporte, 49 ans, en son vivant domicilié à 725 rue Robitaille, Saint-Hubert, district de Montréal, survenu à Saint-Hubert, district de Montréal, le 17 octobre 1970, et après avoir entendu les témoignages, il appert que la mort de la personne précitée est survenue dans les circonstances suivantes :  la victime a été enlevée et séquestrée, et, selon les constatations d’autopsie, le décès doit être attribué à un processus d’asphyxie aigüe par strangulation au lien.  … Le lien était une chaînette scapulaire qui entourait encore le cou de la victime au moment où le corps fut découvert dans la malle d’une voiture automobile, le 17 octobre 1970. Cette enquête établit que la mort est due à un processus d’asphyxie aigüe par strangulation au lien.  Et qu’à mon avis il y [a] eu crime, que les faits qui le constituent sont ceux décrits ci-dessus et que le nom du ou des auteurs présumés sont : Paul Rose, Jacques Rose, Francis Simard et Bernard Lortie.

 

Octobre 70: Normand Turgeon (30)

         Normand Turgeon, 22 ans, habitait au 6808 Boulevard l’Assomption à Montréal, appartement 410. Il demanda à consulter son avocat, tandis que Me Jacques Ducros s’assurait qu’on lui ait remis une copie de sa déclaration aux policiers.

  • On vous a remis aussi une copie de la déclaration que vous avez faite?, fit Me Ducros.
  • On m’a remis, exactement, une copie de ma déclaration qui a été faite, également, sous menace soit dit en passant, répliqua Turgeon.
  • Est-ce que vous l’avez relue?
  • J’ai relu au complet et dans son intégralité toute la déclaration ici présente.
  • C’est bien votre signature qui est au bas de la déclaration?
  • C’est bien ma signature au bas de la déclaration et c’est également mon écriture.

Tout en expliquant qu’il faisait la grève de la faim depuis six jours, Turgeon demanda à avoir une chaise, ce que Me Fortier lui accorda immédiatement. C’est un policier qui se chargea de répondre à cette demande pour mieux accommoder le témoin. Après avoir consulté son avocat, Normand Turgeon fut disposé à répondre aux questions.

Il fut d’abord question de la demande de protection de la Cour. Étant donné la sensibilité du sujet et le fait que ce point précis risque de soulever des commentaires impertinents, je présente ici l’échange complet.

  • Je crois, Votre Seigneurie, que la loi lui donne la protection sans qu’il le demande, fit Me Mergler.
  • Ça ne fait rien, répondit le coroner. J’aime mieux qu’on le demande. C’est plus normal. C’est comme ça que ça s’est toujours fait. J’aime mieux que ça soit entré dans le témoignage, alors il y a moins de trouble quand tout est écrit que quand ce sont seulement des paroles.  Les paroles s’envolent, les écrits demeurent. Alors de même, les écrits sont là tandis que les paroles on peut les interpréter facilement.  Et comme je n’aime pas que les paroles soient interprétées d’une mauvaise façon on a les écrits et alors il n’y a pas d’interprétation mauvaise.

Une fois que la protection de la Cour fut accordée au jeune témoin, on revint une fois de plus sur sa déclaration et surtout sur le fait qu’il prétendait que celle-ci avait été obtenue sous la contrainte.

  • Est-ce que quelqu’un vous a tenu la main lorsque vous avez …?, demanda Me Fortier.
  • Non, non, j’ai dit des menaces verbales.
  • Est-ce que c’est vous qui avez signé seul cette déclaration?
  • Exactement, comme je l’ai dit, c’est ma signature.

Fortier lui montra ensuite une photo déposée sous la cote 9 et Turgeon y reconnut aussitôt Paul Rose.

  • Depuis combien de temps connaissez-vous Paul Rose?, fit Me Fortier.
  • J’ai connu Paul Rose en juin … pas juin 69, en juillet 69.
  • Où avez-vous connu Paul Rose?
  • À la Maison du Pêcheur à Percé.
  • Est-ce que vous l’avez vu souvent de juin 69 jusqu’à ces derniers mois?
  • Disons que dans la période de septembre à décembre, de septembre à février, fin février, septembre, décembre 69 et de janvier à fin février 70, je n’ai pas vu Paul Rose. J’ai vu Paul Rose peut-être à quatre reprises entre le mois de mars et juin.
  • De cette année?
  • Et à une reprise au début de septembre.
  • Alors, si vous nous indiquiez plus précisément dans quelles circonstances cette année, 1970, vous avez rencontré Paul Rose, où et …?
  • Bien, dans quelles circonstances, je l’ai rencontré peut-être à une reprise à Saint-Hubert ou deux dans des conditions très amicales, en tant qu’individu que je connaissais, que j’avais connu à la Maison du Pêcheur, où il y avait des discussions tout à fait normales, où l’on discutait de la Maison du Pêcheur, où l’on discutait d’un tas d’autres choses. On a pu également voir, j’ai pu également voir Paul Rose à d’autres occasions dont je ne me souviens pas mais je parle entre autres de celle-là, là, à Saint-Hubert.
  • Quand vous parlez de Saint-Hubert, est-ce que vous pourriez être plus précis?
  • Bien, enfin, jusqu’au moment où on m’a mis dans … on m’a appris que c’était sur la rue Armstrong parce que les fois où je suis allé à Saint-Hubert je n’ai jamais remarqué le nom de la rue. Alors, j’ai rencontré monsieur Paul Rose sur la rue Armstrong, au moment où on m’a dit que c’était la rue Armstrong à Saint-Hubert.

Sur la photo cotée 11, Turgeon reconnut Jacques Rose et dira l’avoir connu dans les mêmes circonstances qu’avec Paul Rose.

  • Est-ce que vous avez déjà rencontré Jacques Rose à la maison de la rue Armstrong à Saint-Hubert?
  • J’ai déjà rencontré effectivement cet individu au même endroit.

Me Fortier lui montra la photo 10, que Turgeon identifia comme Francis Simard, qu’il dira avoir connu un peu après Paul Rose. Il l’avait vu à une seule reprise au repaire de la rue Armstrong en 1970. Quant à la personne apparaissant sur la photo 17, il le reconnaîtra comme étant Bernard Lortie.

  • C’est Bernard Lortie, que j’ai connu à Gaspé qui travaillait je ne sais pas trop où, là, dans un restaurant de Percé, il demeurait à Gaspé. Enfin, de là à dire que je le connaissais, disons, je le connaissais de vue et non pas de nom, que j’ai vu par après, disons, à une ou deux reprises avec Paul Rose tout simplement.
  • Est-ce que vous avez déjà vu monsieur Lortie sur la rue Armstrong à Saint-Hubert?
  • À une ou deux reprises j’ai vu monsieur Bernard Lortie à Saint-Hubert, exactement.
  • Quand vous n’étiez pas à Percé, monsieur Turgeon, et que vous étiez dans les environs de Montréal, est-ce qu’il vous est déjà arrivé de demeurer sur le boulevard Rolland-Therrien, au 1148 Boulevard Rolland-Therrien?
  • Il m’est arrivé de demeurer sur le boulevard Rolland-Therrien à quelques reprises.
  • Qui habitait à cet endroit sur le boulevard Rolland-Therrien?
  • Il y avait Jean-Luc Arène, il y avait Lise Balcer, il y avait entre autres au moment … pendant un certain temps, moi, mais disons pas en permanence, il y avait Pierre-Marc Beauchamp qui venait coucher une ou deux fois mais très rarement, et dans les derniers mois c’est-à-dire au mois de septembre il y avait une dénommée Christiane Sauvé.
  • Monsieur Turgeon, vers le 16 août, vers le milieu du mois d’août de cette année, est-ce que vous avez rencontré à Montréal monsieur Jacques Rose?
  • Effectivement, j’ai rencontré monsieur Jacques Rose.
  • Pouvez-vous s’il vous plaît dire à la Cour dans quelles circonstances vous l’avez rencontré?
  • Dans les circonstances suivantes, exactement c’est que monsieur Jacques Rose a téléphoné à la maison et je lui ai fait remarquer que les pneus sur l’auto étaient finis, enfin.
  • Excusez-moi, de quelle auto parlez-vous, là?
  • De la Chevrolet bleue.
  • La Chevrolet bleue?
  • Avec toit de vinyle noir.

Me Fortier lui montra alors les photos 25J et 25K qui représentaient toutes deux la voiture immatriculée 9J2420, c’est-à-dire celle qui avait servi à l’enlèvement de Pierre Laporte et aussi dans laquelle son cadavre a été retrouvé dans la soirée du 17 octobre. Après que le témoin l’eut identifié, Me Fortier lui demanda de continuer de raconter où il en était rendu.

  • À ce moment-là, monsieur Jacques Rose a appelé à la maison et je lui ai fait remarquer que les pneus sur l’auto étaient terminés, que je devais me rendre à Percé dans la soirée. Et c’est à ce moment-là qu’il m’a offert, disons, de me passer des pneus qui n’étaient pas neufs mais en bon état pour me rendre jusqu’à Percé. J’acquiesçai immédiatement vu que mes moyens financiers étaient assez restreints.
  • Alors, comment cet échange, comment et où cet échange de pneus s’est-il fait?
  • Eh bien, Jacques Rose m’avait dit de me rendre au coin de Mont-Royal et St-André, ce que je fis. Et nous changeâmes les pneus à cet endroit sur cette rue au vue et au su de tout le monde.
  • Maintenant, au début de septembre, monsieur Turgeon, est-ce que vous vous êtes rendu à Saint-Hubert sur la rue Armstrong?
  • Effectivement, on s’est rendu à Saint-Hubert sur la rue Armstrong où il y avait Jean-Luc Arène avec moi mais là je ne pourrais pas affirmer de façon certaine, même si ça a été déclaré dans la déclaration, et où on a parlé du phénomène du feu qu’il y avait eu à la Maison du Pêcheur cet été.
  • Est-ce que vous pourriez nous dire qui était à la maison de la rue Armstrong à ce moment-là, quand vous vous y rendez au début de septembre?
  • À ce moment-là, j’avais vu, si je me souviens bien, monsieur Paul Rose, monsieur Jacques Rose et Francis Simard, probablement Bernard mais je n’en suis pas certain.
  • Et vous étiez accompagné de Jean-Luc Arène, n’est-ce pas?
  • J’ai dit probablement, je ne pourrais pas, disons affirmer, comme c’est écrit dans la déclaration. Il y a certains faits de même qui sont …
  • Au meilleur de votre connaissance?
  • Au meilleur de ma connaissance, exactement.
  • Avez-vous, quelques jours après cette rencontre sur la rue Armstrong, fait un voyage aux États-Unis?
  • Quelques jours après c’est-à-dire … c’est-à-dire, quoi, vers le 4 ou le 3, oui, j’ai fait, j’ai effectivement fait un voyage aux États-Unis au volant d’une Oldsmobile 64 où moi et Pierre-Marc Beauchamp on se rendit à Portland, Boston et Hartford.
  • Vous étiez accompagné de Pierre-Marc Beauchamp?
  • Exactement.
  • Si on passait maintenant au début d’octobre, plus exactement le 2 octobre 1970, est-ce que vous avez rencontré Bernard Lortie et si oui dans quelles circonstances?
  • Dans quelles circonstances? Et bien, voilà, nous avions une Renault qui ne nous appartenait pas à ce moment-là que nous avions besoin comme véhicule.
  • « Nous », ça c’est qui?
  • Pierre-Marc Beauchamp et moi. Et nous avions besoin, étant donné l’été que nous avions passé à Percé, et avant d’aller travailler on voulait se rendre aux États-Unis et il fallait remettre cette Renault en question.  Alors on a dit, je cherchai un peu partout Jean-Luc Arène que je ne trouvai point.  Alors je me suis rendu au Boulevard Rolland-Therrien à Longueuil dans le but de le voir. Il n’y était pas. Alors je fis remarquer aux gens qui étaient présents c’est-à-dire Bernard Lortie et Clément Roy et Steve Albert que je cherchais une auto pour me rendre aux États-Unis dans le but de prendre trois jours de vacances.  Et, évidemment, Bernard Lortie m’offrit la Chevrolet noire, eeeuh, bleue avec toit de vinyle.
  • Que vous avez identifiée tout à l’heure?
  • C’est bien ça. Alors nous allâmes, j’ai été avec Bernard Lortie chercher la Chevrolet à Saint-Hubert et de là Bernard est rentré à l’intérieur de la maison chercher la clé.
  • Est-ce que vous l’avez accompagné à l’intérieur?
  • Je suis rentré et nous sommes sortis immédiatement par après et de là nous nous rendîmes jusqu’à la maison à Longueuil où Pierre-Marc était resté. Et de là nous avons pris l’auto pour nous rendre immédiatement à Saint-Jérôme dans le but évidemment de chercher une autre auto parce que j’avais dit à Bernard Lortie que je lui remettrais son auto le lendemain.
  • La Chevrolet?
  • La Chevrolet en question.
  • Alors, vous êtes monté à Saint-Jérôme avec monsieur Beauchamp?
  • Eaxcetement.
  • Dans la Chevrolet?
  • Exactement.
  • Et là est-ce que vous avez fait marche arrière pour revenir à Longueuil?
  • C’est-à-dire, nous avons pris l’auto pour nous rendre et le lendemain c’est-à-dire à peu près vers une heure ou deux, je suis allé mener la Chevrolet à Saint-Hubert où j’ai mis les clés, les enregistrements dans le coffre à gants.
  • Alors, à ce moment-là, là, si je comprends bien, vous revenez sur la rue Armstrong?
  • Oui, j’y suis allé mener l’auto.
  • Et ça c’est vers le 3 ou le 4 octobre?
  • Peut-être le 2 ou le 3, disons au meilleur de ma connaissance, le ou vers le 2 octobre.
  • Et il n’y a personne à la maison de la rue Armstrong?
  • Il n’y avait personne à la maison à ce moment-là, même pas Bernard Lortie à ce moment-là.
  • Et est-ce que vous laissez la voiture Chevrolet devant la maison ou dans l’entrée du garage?
  • Dans l’entrée du garage, exactement, j’ai laissé l’auto là avec les clés à l’intérieur, tout ça.
  • Et est-ce que lorsque vous ouvrez le coffre à gants est-ce que vous prenez connaissance d’un document qui s’y trouve?
  • J’ai pris connaissance à la dernière minute que c’était Paul Fournier mais je n’ai pas porté attention plus que ça.
  • Vous avez pris connaissance que … excusez-moi?
  • Que le nom de Paul Fournier sur les enregistrements. Je n’ai pas porté attention plus que ça aux papiers, aux clés, parce que je devais partir immédiatement. Alors j’ai laissé l’auto là comme je l’avais dit.
  • Est-ce que vous avez déjà eu l’occasion de demander à Bernard Lortie qui était Paul Fournier?
  • Non, je n’ai nullement eu l’occasion de lui demander parce que, étant donné qu’il m’avait passé l’auto à ce moment-là et le lendemain je suis allé la mener, j’ai laissé les enregistrements tout simplement là à l’intérieur et je n’ai pas revu Bernard Lortie par la suite.
  • Est-ce que vous saviez à ce moment-là, monsieur Turgeon, où se trouvaient Paul et Jacques Rose et de même que Francis Simard?
  • Je ne savais pas nullement où se trouvaient ces individus-là.
  • De quelle façon êtes-vous parti de la rue Armstrong après avoir laissé l’automobile?, intervint le coroner Trahan.
  • J’ai pris l’autobus en question, là, qui passe, je ne sais pas, à toutes les demi-heures ou les heures, sur le parcours de Saint-Hubert.
  • Maintenant, poursuivit Me Fortier, lors de cette visite du début octobre sur la rue Armstrong où vous y laissez la Chevrolet est-ce que vous …?
  • Un instant, je m’excuse. J’avais pris à ce moment-là, on avait la Oldsmobile, je m’excuse. On avait mené la Chevrolet en question avec Pierre-Marc.
  • Alors, vous conduisiez chacun une automobile?
  • Oui, exactement.
  • Et vous avez laissé la Chevrolet là et vous vous êtes introduit dans la Oldsmobile pour continuer votre voyage?
  • C’est ça.
  • Bon! Cette journée-là, monsieur Turgeon, quand vous laissez la Chevrolet dans l’entrée du garage de la rue Armstrong après être sorti de la Chevrolet est-ce que vous avez fait quelque chose, est-ce que vous avez regardé à travers une fenêtre?
  • J’ai jeté un coup d’œil effectivement dans le garage où je remarquai je ne sais pas si c’est une Acadian ou une Chevy 64 ou 65, au meilleur de ma connaissance, qui était blanche.
  • Ça, vous l’avez vue dans le garage de la maison de la rue Armstrong?
  • Par le petit carreau de la vitre.

 

Octobre 70: Le témoignage de François Roux (25)

François Roux

23 novembre 1970

Lorsque Me Jean-Guy Boilard de la poursuite voulut appeler le témoin François Roux, Me Claude Filion, qui défendait les intérêts de Roux, demanda à voir son client avant de commencer, ce que lui accorda volontiers le coroner Trahan.  Roux avait 21 ans et travaillait comme caméraman.  Il habitait au 3912 Parc Lafontaine.  Roux demanda aussitôt la protection de la Cour.

  • Alors, monsieur Roux, commença Me Jean-Guy Boilard, au cours des mois d’octobre et de novembre 70 est-ce que vous vous trouviez à Montréal?
  • Oui.
  • À quelle adresse habitiez-vous en octobre 70?
  • En octobre, j’habitais à 30 … je ne sais pas l’adresse de Roger Frappier, sur la rue Saint-Hubert, ensuite j’ai loué une chambre à 3884 Parc Lafontaine et ensuite je suis déménagé à 3912 Parc Lafontaine.
  • Pardon? Je n’ai pas saisi la dernière partie de votre réponse?
  • Ensuite je suis déménagé à 3912 Parc Lafontaine.
  • Au cours du mois d’octobre 70, et plus particulièrement le 20 octobre 1970, aviez-vous eu, avez-vous eu une conversation téléphonique avec Francine Bélisle?
  • Oui.
  • À quel sujet?
  • Je lui ai téléphoné simplement pour lui demander des nouvelles parce que ça faisait longtemps que je ne l’avais pas vue, c’est tout.
  • Est-ce que vous l’avez vue ce 20 octobre 70?
  • Non.
  • Quand l’avez-vous vue suite à cette conversation téléphonique du 20?
  • On s’était donné rendez-vous pour le 22.
  • Alors, le 22 qu’est-ce qui est arrivé?
  • Le 22 elle est venue me rejoindre à ma chambre à 39 … pas à 3912, à 3884 Parc Lafontaine et puis c’est tout.
  • Alors on parle toujours, n’est-ce pas, du 22 octobre 1970?
  • Exactement.
  • Pour quelle raison est-elle allée vous rejoindre à votre chambre?
  • Bien, parce que c’était une de mes bonnes amies, c’était tout à fait normal, on avait eu un rendez-vous.
  • Est-elle restée à votre chambre?
  • Oui, elle est demeurée à ma chambre, je crois, jusqu’au 4 novembre. Je ne suis pas certain mais je pense que …
  • Lorsque vous l’avez vue à votre chambre le 22 octobre 1970 comment Francine Bélisle vous est-elle apparue?
  • Bien, maintenant, je traduis différemment la façon qu’elle pouvait être à ce moment-là. Elle était assez nerveuse, elle semblait assez nerveuse, c’est tout.
  • Vous-même, monsieur Roux, êtes-vous resté à votre chambre du 3884 Parc Lafontaine jusqu’au mois de novembre?
  • Je suis resté, je suis déménagé le lendemain de l’arrivée de Francine c’est-à-dire le … le lendemain ou le surlendemain de l’arrivée de Francine.
  • Est-ce qu’aux environs du 22 octobre 70 ou subséquemment au 22 octobre 70 vous avez eu l’occasion d’apprendre certaines choses par la voie des journaux ou de la radio ou de la télévision relativement à l’affaire Laporte, plus particulièrement avez-vous vu des photographies?
  • Oui.
  • Photographies de qui?
  • À ce moment-là, avant le 22 octobre, je pense qu’il y avait seulement la photographie de Paul Rose et de Carbonneau que je ne connaissais pas, absolument pas. Et puis après, je ne sais pas quand au juste, ils ont sorti la photo de Jacques Rose que je connaissais, que j’avais déjà vu.
  • Lorsque vous avez vu ces photographies dans les journaux en avez-vous parlé avec Francine Bélisle?
  • J’en ai parlé avec Francine, quand j’ai vu la photo de Jacques, j’ai appris que c’était le frère de Paul Rose, je ne le savais pas avant, et puis sans qu’elle me dise qu’il demeurait là quand même je savais que c’était l’ami de Colette Therrien, c’est tout. J’étais loin de penser qu’il pouvait demeurer là, puisque c’était l’ami de Colette.
  • En d’autres termes, c’est qu’au moment où vous auriez vu ces photographies dois-je comprendre que votre réponse est que Francine Bélisle ne vous a pas dit à ce moment-là que l’une quelconque des personnes dont vous aviez vu la photo était à l’appartement de la rue Queen Mary?
  • Non, on n’en a pas discuté comme ça parce que moi premièrement, parce que s’il y avait eu implication quelconque je ne voulais pas le savoir, alors je n’ai pas voulu en discuter.
  • Est-ce qu’à cette époque-là toujours, alors que Francine Bélisle occupait ou partageait, je l’ignore, votre chambre au 3884 Parc Lafontaine est-ce que Francine Bélisle vous a posé des questions relativement, disons, à ce qui pouvait attendre les complices des gens qui étaient recherchés par la police?
  • On en a discuté une fois. Elle m’a demandé ce qui pouvait arriver à quelqu’un qui aidait ou qui cachait des gens qui étaient recherchés et puis moi j’ai demandé à un de mes amis, je ne le savais pas, je ne connais absolument rien en droit. J’ai demandé à un de mes amis qui connaissait un avocat et puis après, bien, j’ai eu la réponse et je lui ai dit tout simplement.
  • Alors, vous avez reçu une réponse que vous avez communiquée à mademoiselle Bélisle?
  • Oui.
  • Et quelle est la réponse que vous avez communiquée à mademoiselle Bélisle?
  • Je ne me rappelle pas.
  • En substance?
  • Je pense que c’était, qu’ils étaient passibles de 5 ans d’emprisonnement, quelque chose comme ça.
  • Alors, à tout le moins, devons-nous comprendre que vous auriez répondu à mademoiselle Bélisle qu’une personne qui aidait ou qui cachait celui ou ceux recherchés par la police commettait à tout le moins une offense criminelle?
  • Oui.
  • Vers quel moment, monsieur Roux, auriez-vous quitté après l’arrivée de Francine Bélisle à votre chambre le 22 octobre 1970, alors vers quel moment auriez-vous quitté votre appartement du 3884 Parc Lafontaine pour en louer un autre?
  • Probablement le lendemain ou le surlendemain, je ne me rappelle pas exactement.
  • De l’arrivée de Francine Bélisle?
  • De l’arrivée de Francine Bélisle.
  • Que l’on situe au 22 octobre?
  • Au 22.
  • Est-ce que vous savez à quel moment Francine Bélisle a quitté l’appartement au 3880 Parc Lafontaine?
  • C’est 3884.
  • Je m’excuse.
  • Je sais qu’elle est partie un vendredi pour aller à Victoriaville. On avait rendez-vous le vendredi, je n’ai pas eu le temps d’aller la rencontrer.  Elle est partie pour Victoriaville puis elle est revenue le dimanche ou le lundi et je l’ai rencontrée ce soir-là.  Elle m’a dit qu’elle quittait l’appartement, je crois, le lendemain, je ne sais pas.
  • Alors, l’avez-vous rencontrée au 3884 Parc Lafontaine?
  • Quand elle est revenue de Victoriaville.
  • Alors, on va réparer ça. Au moment où Francine Bélisle vous a informé qu’elle quittait votre chambre ou votre ancienne chambre du Parc Lafontaine vous a-t-elle dit quelque chose relativement aux frères Rose et à d’autres personnes?
  • Elle m’a dit que Jacques Rose demeurait à son appartement à 3720 Queen Mary.
  • Queen Mary, appartement 12, je pense?
  • Exactement.
  • Vous a-t-elle mentionné qu’une autre personne que Jacques Rose logeait à cet appartement-là?
  • Non.
  • Alors, elle serait donc partie, c’est-à-dire je dis « elle », Francine Bélisle serait partie de votre chambre du Parc Lafontaine vers le 4 novembre ou est-ce le 4 novembre? Voulez-vous vérifier s’il vous plaît?
  • Je ne suis pas certain si c’est le … je ne le sais pas parce que moi je l’ai rencontrée soit le dimanche ou le lundi soir à l’appartement, ce qui est le 1er ou le 2 novembre. Le 2, elle m’a dit qu’elle quittait, je pense, le lendemain.  Je suis pas mal certain que c’est le lundi le 2 novembre qu’on s’est rencontré.
  • Alors, elle aurait quitté le 3?
  • Je pense, le 3 ou le 4, je ne suis pas certain.
  • D’accord, d’accord. Subséquemment à son départ le 3 ou le 4 novembre est-ce que Francine Bélisle a communiqué avec vous?
  • Oui, elle m’a téléphoné, elle a téléphoné. J’étais absent, à 3912 Parc Lafontaine la journée avant l’arrestation, c’est le 6.
  • Oui?
  • Pendant la nuit du 6 au matin.
  • Vers quelle heure vous a-t-elle …?
  • Je ne sais pas si elle a téléphoné pendant la nuit, moi j’ai eu le message pendant la nuit, quand je suis arrivé à l’appartement j’ai vu un message à côté du téléphone, c’était écrit « Francine. Important. Rappelez ».
  • D’accord. Alors, qu’est-ce que vous avez fait après avoir pris connaissance de ce message?
  • J’ai appelé Francine.
  • À quel endroit?
  • À l’hôpital. Parce que je savais qu’elle travaillait de nuit à l’hôpital.
  • Et qu’est-ce que Francine Bélisle vous a dit?
  • Elle m’a dit que quelqu’un voulait me rencontrer. Elle ne m’a même pas mentionné qui, elle m’a dit que quelqu’un voulait me rencontrer le lendemain matin à son appartement.  J’ai pensé que ça pouvait être Jacques Rose.
  • Est-ce que le lendemain vous avez rencontré Francine Bélisle?
  • Oui, on s’était donné rendez-vous à un restaurant voisin de chez Vito sur la rue Côte-des-Neiges et puis on s’est rencontré, je pense qu’il devait être à peu près huit heures, huit heures et demie, ensuite on s’est rendu à son appartement.
  • Au 39 …?
  • Au 3720.
  • Au 3720 plutôt Queen Mary?
  • Oui.
  • Est-ce que vous êtes pénétré à l’intérieur?
  • Oui.
  • Qui avez-vous vu à l’intérieur de l’appartement numéro 12?
  • Quand je suis rentré, je suis allé directement à la cuisine au bout du corridor et puis il y avait quelqu’un d’assis à la table. Je m’attendais à voir Jacques Rose. Je n’ai pas reconnu la personne lorsque je suis rentré parce que je ne le connaissais pas.  Je ne l’avais jamais vu.  Il avait la tête penchée comme ça.  Ensuite, je suis ressorti et puis là j’ai entendu Francine dire à Colette : « qu’est-ce que Paul fait là? ».  Je suis retourné, j’ai vu que c’était Paul Rose, il avait une cataracte.
  • Il avait quoi?
  • Une cataracte.
  • Comment était-il Paul Rose en somme, au point de vue physionomie, quels étaient ses cheveux, longs, courts, couleur ou quoi que ce soit? Qu’est-ce que vous avez remarqué à ce moment-là?
  • Il avait les cheveux teints roux puis rasés sur le dessus, sur le côté ils étaient longs. Il avait une couronne tout le tour puis sur le dessus il était rasé puis la couronne, ses cheveux étaient roux.
  • Roux?
  • Bien, roux châtain.
  • Est-ce que d’autres personnes à part Paul Rose sont venues dans la cuisine?
  • Il y a Francine Bélisle, bien entendu, qui est arrivée avec moi. Ensuite il y a Colette Therrien qui est arrivée dans la cuisine, et puis quelques minutes après, peut-être dix minutes, Jacques Rose est arrivé. Il venait de se lever.
  • Est-ce que vous connaissiez Jacques Rose avant ce moment-là?
  • Je l’avais rencontré à deux occasions.
  • Comment était-il de physionomie ou d’apparence extérieure lorsque vous l’avez vu ce 6 novembre 70 à l’appartement de Queen Mary?
  • Il n’avait rien de changé, il était exactement comme toutes les fois que je l’ai vu; il était exactement comme les photos qu’on pouvait voir dans les journaux, dans le journal aussi.
  • Est-ce qu’il y a eu une conversation entre vous, Paul Rose et Jacques Rose dans la cuisine de l’appartement 12?
  • Oui, on a parlé puisque j’ai demeuré là peut-être de 9h00 à 11h00.
  • Qu’est-ce qui s’est dit?
  • On a parlé, bien, premièrement ils m’ont … la première chose qu’ils m’ont dit, Paul Rose m’a parlé le premier, il m’a dit « tu dois savoir pourquoi on t’a fait venir ici ». J’ai dit « je ne le sais pas mais je m’en doute ».  Il a dit : « c’est pour savoir à qui t’aurais pu en parler si t’as parlé à quelqu’un ».
  • En parler de quoi?
  • Du fait que je savais que Jacques Rose était là et puis c’est pour tenir un cercle assez fermé des gens qui peuvent savoir que Jacques est ici et puis ensuite pour connaître si jamais il y avait un délateur qui est-ce qui pourrait être le délateur.  Ensuite, on a parlé des événements tels qu’ils en parlent dans les journaux avec aucun détail ni sur l’enlèvement ni sur la mort de particulier.  Je n’ai rien appris de nouveau à part ce qu’il y avait dans les journaux, exactement la même chose.
  • Est-ce que Jacques et Paul Rose vous ont demandé ou vous ont dit de faire ou de ne pas faire quelque chose relativement au but de votre visite là?
  • Ils n’ont pas au besoin de le dire mais j’ai senti sans qu’ils ne me disent absolument rien, quelqu’un qui fait venir quelqu’un pour lui dire « on veut savoir qui est-ce qui peut le savoir parce qu’on veut connaître le délateur si jamais il y en a un », ils n’ont pas besoin de me dire « Bien, c’est pour t’avertir qu’il faut que tu fermes ta gueule ».
  • Vous avez pigé le message immédiatement?
  • Je n’ai pas eu de menaces ouvertes comme ça, mais j’ai senti par …
  • À part les frères Rose, est-ce que vous avez vu quelqu’un d’autre évidemment à l’exception de Colette Therrien et de Francine Bélisle, est-ce que quelqu’un d’autre est venu dans la cuisine durant la conversation?
  • Oui, il y a Richard Therrien.
  • Connaissiez-vous Richard Therrien à cette époque-là?
  • Je ne l’ai pas reconnu parce que ça faisait plusieurs années que je ne l’avais pas vu. Je l’ai connu à l’âge de 12 ans, 13 ans ou 14 ans, je pense, à Victoriaville lorsqu’il demeurait à Victoriaville. Je demeurais là aussi à ce moment-là et puis depuis l’époque où il était parti pour le juvénat je ne l’avais jamais revu.
  • Vous avez mentionné tout à l’heure, je reviens un petit peu en arrière, que Francine Bélisle au moment de son départ de votre chambre sur Parc Lafontaine vous aurait mentionné que Jacques Rose était à l’appartement de Queen Mary?
  • Oui.
  • Est-ce que Francine Bélisle vous a également parlé d’une cachette qui existait à l’appartement 12?
  • Oui, elle m’a dit qu’il y avait une cachette dans une garde-robe.
  • Vous a-t-elle dit à quoi servait cette cachette-là?
  • Que c’était si jamais il arrivait quelqu’un que Jacques pouvait entrer là-dedans et se cacher.
  • Lorsque vous êtes allé à l’appartement le 6 novembre 70 est-ce que vous avez vu cette cachette?
  • Non.
  • Est-ce [que] quelqu’un en a parlé?
  • Même Francine m’avait bien averti de ne pas en parler à Jacques parce que Jacques l’avait avertie de ne pas en parler.  Et puis quand je suis arrivé à l’appartement je suis allé directement à la cuisine, je suis resté là tout le temps et quand je suis parti je suis allé directement à la porte.  J’ai vu quelqu’un d’étendu dans le salon avec des couvertes sur le dos, ça pouvait être n’importe qui, je ne sais absolument pas qui c’était.
  • Alors, lors de cette visite à l’appartement de la rue Queen Mary le 6 novembre, vous y avez vu Paul Rose, Jacques Rose, Colette Therrien, Francine Bélisle et Richard Therrien?
  • Exactement.
  • Il n’y avait pas d’autres personnes que vous avez vues?
  • Non, je n’ai vu personne d’autre. Bien, j’ai vu …
  • À part, évidemment, cette forme dans le salon?
  • Oui.
  • Que vous n’avez pas pu identifier?
  • Non.
  • Vous avez dit tout à l’heure que vous aviez vu une personne dans la cuisine assise au début que vous ne connaissiez pas, intervint le coroner. Qui est-ce que c’était cette personne-là?
  • C’était Paul Rose. Quand je suis retourné à la cuisine, j’ai pu l’identifier.

C’est alors qu’on fit entrer dans la salle d’audiences Colette Therrien, Francine Bélisle et Richard Therrien.  Le témoin les identifia tous en nommant leurs noms.  Me Boilard lui montra ensuite une photo de Paul Rose et Roux dira que Rose, lorsqu’il l’avait vu, ne ressemblait pas du tout au look qu’il avait sur cette photo.  Tout cela prouve que Rose avait volontairement modifié son apparence parce qu’il se savait recherché par les autorités.

Me Boilard lui montra ensuite la photo no. 11 et Roux identifia clairement Jacques Rose.  Quant à l’homme apparaissant sur la photo no. 10, il dira ne pas le connaître et ne jamais l’avoir vu.  Il en sera de même pour la photo 17.

  • Lorsque Francine Bélisle est arrivée chez vous à votre chambre le 22 octobre 70 vous a-t-elle dit la raison pour laquelle elle voulait habiter à votre chambre?, questionna Me Boilard.
  • Je pense, moi je pensais que ça pouvait être … j’ai interprété ça à ma façon, c’était simplement une interprétation, je pensais que ça pouvait aller mal avec Colette ou quelque chose comme ça, mais quand j’ai appris que Jacques Rose était recherché, là j’ai pensé que c’était parce qu’elle avait peur qu’il y ait une perquisition chez Colette, vu que c’était l’amie de Jacques Rose.
  • Maintenant, le lendemain de cette visite, soit le 7 novembre 70, est-ce que vous avez eu l’occasion de faire un téléphone à l’appartement 12 sur Queen Mary relativement à Bernard Lortie?
  • Oui, j’ai téléphoné, je ne sais pas à quelle heure, 3h00 ou 4h00 du matin, à l’appartement.
  • Le matin du 7 novembre?
  • Du 7 novembre. Parce que vus que je suis cameraman j’avais eu une information, je fais de la nouvelle une fois de temps en temps.  J’avais eu une information disant que Bernard Lortie avait été arrêté chez trois infirmières.  J’étais donc certain que ce n’était pas là.  Alors j’ai téléphoné, je ne savais pas si Francine était là, je ne pensais pas que Francine soit là.  J’ai téléphoné pour le dire à Colette.
  • Qui vous a répondu?
  • Colette Therrien.
  • Qui [que] lui avez-vous dit?
  • Je lui ai dit, j’ai dit « bonjour, j’ai dit, je viens d’avoir une information me disant que Bernard Lortie a été arrêté chez trois infirmières ». C’est tout ce qu’on a dit.  Elle m’a dit « Merci ».  Elle avait l’air pressé.
  • Est-ce que Colette Therrien vous a répondu?
  • Elle a dit « Oui, merci ». C’est tout.
  • Maintenant, cette information, monsieur Roux, de qui l’aviez-vous obtenue?
  • Je l’avais eue d’un gars que je connais, un de mes amis qui m’avait informé pour couvrir la nouvelle si j’étais intéressé.
  • Qui est-il?
  • Robert Pagé.
  • Qu’est-ce qu’il fait ce monsieur Pagé?
  • Je pense que c’est un étudiant en sciences sociales, je ne sais pas au juste qu’est-ce qu’il fait.
  • De quelle façon cette nouvelle relativement à l’arrestation de Lortie vous est-elle parvenue de Robert Pagé?
  • Robert Pagé l’a eue d’un journaliste et puis il me l’a donnée, c’est tout.
  • Mais l’avez-vous eue à la suite d’une conversation téléphonique?
  • D’un téléphone.
  • Vous-même, à cette époque-là, monsieur Roux, vous habitez où?
  • À 3912 Parc Lafontaine, ce soir-là.
  • Puis ce soir-là est-ce que vous étiez chez Robert Pagé?
  • Non, non. J’étais chez moi.
  • Suite à l’arrestation de Bernard Lortie, avez-vous continué d’habiter votre chambre sur Parc Lafontaine ou si vous avez demeuré ailleurs?
  • Bien, le soir … attendez une minute, là. … Le lendemain, je pense, le 7 j’ai couché à mon appartement à 3912, ensuite je suis allé chez … je suis allé demeurer chez un de mes amis, Robert Pagé, le même ami, j’ai demeuré deux jours là, puis ensuite je suis allé chez mes parents à Victoriaville.
  • Lorsqu’on vous a informé de l’arrestation de Bernard Lortie, avez-vous tenté de rejoindre Francine Bélisle à l’hôpital Sainte-Justine?
  • Non, parce que j’avais déjà fait un téléphone à l’hôpital Sainte-Justice puis ça m’avait pris à peu près une demi-heure, trois quarts d’heure avant de la rejoindre. Alors moi, vu que pour moi ce n’était pas une nouvelle vraiment importante, vu que ce n’était pas chez elle, j’ai téléphoné là simplement pour lui dire, c’est tout.
  • Au cours du mois de septembre 70 est-ce que vous avez eu l’occasion d’aller à l’appartement 12 sur Queen Mary?
  • Je ne pense pas, pas au mois de novembre, non.
  • Au mois de septembre?
  • Au mois de septembre, oui. Au mois de septembre je suis allé lorsque Colette Therrien est déménagée là, Francine Bélisle venait d’arriver aussi.  J’étais allé simplement parce que je la connais.
  • Au cours de conversations que vous auriez eues à cette époque-là, toujours en septembre 70, avec Colette Therrien est-ce que cette dernière vous a parlé d’un voyage qu’elle songeait faire ou qui lui avait été offert, un voyage aux États-Unis?
  • Non, pas que je me rappelle en tous cas.
  • Est-ce que Francine Bélisle vous aurait parlé d’un tel voyage en septembre?
  • Non, ça j’en suis certain qu’elle ne m’en a pas parlé.
  • Lorsque vous avez appelé Colette Therrien le 7 novembre relativement à l’arrestation de Lortie où vous trouviez-vous à ce moment-là, au moment de l’appel?
  • J’étais dans une boîte téléphonique.
  • Qui se trouvait à quel endroit?
  • Ça se trouvait tout près de Chez Vito, je pense.
  • En somme, ce n’est pas une boîte téléphonique qui était à proximité de la chambre où vous logiez?
  • Non, parce que lorsque j’ai reçu mon appel je voulais savoir où est-ce que c’était pour [savoir] s’il y avait quelque chose à couvrir comme événement encore, si c’était possible à couvrir. Alors j’ai demandé à … vu que je suis sans auto, j’ai demandé à Robert Pagé de venir en auto et puis en s’en allant en auto je lui ai demandé d’arrêter à une boîte téléphonique qui se trouvait dans le bout de Chez Vito, je voulais passer dans le coin aussi.
  • Mais où étiez-vous lorsque vous avez reçu cette information relativement à Lortie?
  • Chez moi, à 3912 Parc Lafontaine.
  • Et dois-je comprendre que Pagé est venu vous chercher chez vous?
  • Exactement.
  • Maintenant, est-ce que c’est vous qui avez demandé à Pagé de venir vous prendre à votre chambre ou si c’est lui qui s’est offert de venir?
  • C’est moi qui lui ai demandé.
  • Dans quel but exactement lui demandiez-vous?
  • Bien, je voulais en savoir plus parce qu’au téléphone ça avait été assez court, on ne peut pas parler de toute façon au téléphone pendant des heures. Je voulais en savoir davantage sur l’arrestation de Lortie et puis lui ne le savait pas non plus.  Alors pour en savoir davantage il aurait fallu qu’il rejoigne le journaliste.  Et puis finalement, après mon téléphone, ça faisait … là, j’ai appris que l’arrestation avait eu lieu tôt, je ne le savais pas avant, avait eu lieu vers sept heures et demi, huit heures.  Alors je me suis dit « c’est inutile pour couvrir ça.  Il n’y a plus rien ».  Alors j’ai laissé tomber et il est venu me reconduire chez moi.  À ce moment-là, je voulais le rencontrer pour en savoir davantage, savoir où ça pouvait être, pour pouvoir couvrir également, je crois, je croyais que ça venait juste de se produire.
  • Maintenant, depuis combien de temps connaissiez-vous Jacques Rose?
  • Je ne me rappelle pas exactement, la première fois que je l’ai vu j’avais téléphoné à Francine Bélisle pour lui demander si elle voulait venir au cinéma ou Francine m’avait téléphoné pour aller au cinéma, je ne sais pas, pour voir le film Z et puis je l’ai rejoint pour y aller et elle était avec Colette Therrien qui était accompagnée de Jacques Rose.
  • Ça, c’est vers quel moment, ça?
  • Je ne le sais pas, ça peut faire peut-être un an de ça.
  • Mais est-ce que Francine Bélisle habitait sur Queen Mary à cette époque-là?
  • Non, elle habitait à Victoriaville, elle était étudiante-infirmière à Victoriaville. Elle était venue, je crois, passer la fin de semaine chez Colette Therrien.
  • Une dernière question, monsieur Roux. Après avoir appris de ce monsieur Pagé la nouvelle de l’arrestation de Bernard Lortie, voulez-vous expliquer à monsieur le coroner pour quelle raison vous ne vous êtes pas rendu à l’appartement de Queen Mary mais avez plutôt décidé de placer un téléphone ou un appel téléphonique d’une boîte qui se trouvait près de Chez Vito?
  • Parce que je savais que Jacques Rose était là, vu que je l’avais vu la journée d’avant et que je ne tenais pas du tout à mettre les pieds dans cet appartement-là. J’y avais été une fois parce que j’avais été obligé d’y aller mais je ne tenais pas à y retourner, jamais.
  • Pourquoi dites-vous que vous avez été obligé d’y aller?, intervint le coroner.
  • Bien, ils m’ont demandé d’y aller, quand Jacques Rose a demandé à Francine Bélisle de m’avertir qu’il voulait me rencontrer ce n’est pas obligé mais ce n’est pas loin quand même. J’ai senti que si je n’y allais pas, bien, ça pouvait entraîner quelque chose autour, je ne le sais pas.
  • Et quelle raison aviez-vous à ce moment-là d’appeler à l’appartement relativement à l’arrestation de Lortie?, reprit Me Boilard.
  • Alors, voici, s’objecta soudainement Me Claude Filion, qui représentait les intérêts de François Roux. Je me demande, on est quand même sur une enquête de coroner qui porte sur un assassinat et nous sommes rendus maintenant un mois plus tard.  Et ça porte, cette question-là porte sur des faits tout à fait accessoires, Votre Seigneurie, et loin d’être pertinents au sujet de l’enquête.  Je me demande s’il est utile de continuer dans cette voie-là.
  • Je pourrais répondre à mon confrère très facilement, répliqua Me Boilard. C’est évident qu’on fait une enquête présentement sur la mort de monsieur Pierre Laporte.  Il est évident qu’à l’heure actuelle vous siégez ès qualités de coroner et d’autre part, n’est-ce pas, non seulement vous êtes en droit de connaître les circonstances de la mort mais vous êtes également en droit de connaître tout ce qui a pu suivre, n’est-ce pas, le décès de monsieur Laporte lorsque l’on sait tous, n’est-ce pas, que vous avez des gens contre qui pèsent des mandats d’arrestation que vous avez signés et qui sont encore au large.  Je pense que c’est tout à fait pertinent, moi.

Malgré cette objection, le coroner permit à Me Boilard de terminer son interrogatoire, qui en était à ses derniers miles.  Roux fut donc obligé de répondre à la question.

  • C’était pour que Francine Bélisle quitte l’appartement à un moment donné parce qu’elle avait l’intention de partir de toute façon et de retourner seulement pour deux jours, je crois, deux, trois jours. Alors je savais qu’en téléphonant que si Francine apprenait que Lortie avait été arrêté elle aurait encore plus peur qu’elle avait eu peur depuis le début et qu’elle partirait de là.
  • Mais à ce moment-là toujours, n’est-ce pas, vous ne saviez pas que Lortie était à l’appartement 12 sur Queen Mary?
  • Je ne le savais pas, sans ça je n’aurais jamais téléphoné là.
  • Alors, monsieur le coroner, nous n’avons plus d’autres questions.
  • J’en aurais une question, intervint Me Claude Filion en se tournant vers son client. Quand vous avez logé ce coup de téléphone est-ce que vous vous êtes nommé au téléphone?
  • Oui.
  • Vous avez dit quoi exactement?
  • J’ai dit « c’est François qui parle ».
  • Pas d’autres questions.

Me Filion demanda qu’on libère son client, qui était détenu en vertu d’un mandat du coroner.  Mais la question demeura en suspens.

Le coroner entendit ensuite Richard L’Heureux, un policier travaillant à la section de l’Identité judiciaire de la Sûreté du Québec. Plus précisément, il s’occupait des empreintes et de la photographie.  Les 7, 11 et 18 novembre il avait pris des photos de l’intérieur de l’appartement 12 du 3720 Chemin Reine Marie à Montréal.  Sa présence à la cour du coroner servit principalement à déposer en preuve les photos de cette autre scène.  Entre autres choses, il avait immortalisé des clichés du fameux placard ayant servi à dissimuler les fugitifs, dont trois étaient encore au large.

 

Octobre 70: La mère des frères Rose (23)

7 novembre 1970

En après-midi, les audiences reprirent, cette fois avec le témoignage du Dr Jean Hould, médecin pathologiste rattaché à l’Institut médico-légal de Montréal.  Son apparition fut assez brève car on lui demanda seulement s’il corroborait le témoignage de son collègue, le Dr Valcourt.  Une fois la chose faite, on le remercia et le Dr Hould put retourner à ses occupations.

On appela alors Yvon Prévost, médecin qui avait vu le corps de Laporte dans la nuit du 17 au 18 octobre près du hangar no. 12 de la base militaire de Saint-Hubert.  Étant donné qu’il était présent le matin même pour entendre le témoignage du Dr Valcourt, lui aussi fut en mesure de corroborer ses explications, ce qui permettait à tout le monde de sauver du temps.

Le témoin suivant, Michel Therrien, était lui aussi médecin.  Vers 1h00 dans la nuit du 18 octobre 1970, il avait vu le cadavre.  Point sans doute important pour défaire certaines théories loufoques mises en place par des conspirationnistes, soulignons que les docteurs Prévost et Therrien ne se connaissaient pas.

  • Je l’ai vu [le cadavre] après le docteur Prévost. Quand je l’ai constaté le docteur Prévost était à côté de moi mais je n’étais pas au courant qu’il était médecin à ce moment-là.
  • Vous n’étiez pas au courant qu’il était médecin, répéta Me Jacques Ducros. Vous étiez deux médecins et vous ne vous connaissiez pas?
  • Du tout.
  • Vous avez entendu le témoignage du Dr Valcourt, du Dr Hould et du Dr Prévost. Alors, je vous demande : est-ce que vous avez quelque chose que vous aimeriez ajouter ou retrancher à ces témoignages?
  • Non, monsieur.
  • Vous êtes parfaitement d’accord sur les conclusions qui ont été prononcées par ces trois médecins?
  • Parfaitement d’accord.

Avant de le remercier, le coroner Trahan eut une dernière question pour lui.

  • Juste une question, docteur. Quand vous êtes arrivé sur les lieux, vous, est-ce que vous pouvez nous dire quelle était la rigidité cadavérique?
  • Elle n’était certainement pas tellement avancée puisque j’ai, avant de constater qu’il avait des bandages autour des poignets, j’ai voulu prendre le bras qui était au-dessus de la tête, le bras droit, et j’ai pu le bouger sans effort exagéré. Je ne peux pas apprécier le degré de rigidité à ce moment-là mais il n’était certainement pas rigide très avancé.

Le témoin suivant fut Rosa Rose, la mère des frères Rose.

  • Votre occupation?, lui demanda le greffier.
  • Maîtresse de maison, mais je travaille le soir.
  • Votre adresse?
  • 1360 Beauchamp.

Ce fut ensuite à Me Yves Fortier de l’interroger.  Le public pourrait-il apprendre des détails croustillants de la bouche de la mère des principaux suspects?

  • Madame Rose, est-ce que vous êtes mariée?
  • Oui, monsieur.

Le coroner lui donna la protection de la Cour tout en lui expliquant que, pour pouvoir en bénéficier, elle devait dire la vérité.

  • Alors, madame Rose, reprit Me Fortier, depuis combien de temps êtes-vous mariée?
  • 28 ans, je crois, 29.
  • Est-ce que votre mari vit encore?
  • Oui.
  • Quel est son nom?
  • Paul Rose, Jean-Paul Rose.
  • Jean-Paul Rose. Est-ce que vous avez eu des enfants, madame Rose?
  • Oui, cinq, sept.
  • Vous avez eu sept enfants. Est-ce que vous pourriez s’il vous plaît les nommer et donner leur âge au coroner?
  • Paul, Lise … Voulez-vous que je donne l’âge à mesure?
  • S’il vous plaît, puis?
  • Paul, 27 ans; Lise, 24 ou 25, je pense, 25; Jacques, 23; Suzanne, 17; Claire, 11.

Sur la photo cotée 9 elle identifia son fils Paul et sur la photo no. 11 elle y reconnut facilement Jacques.  C’est ensuite que Me Fortier lui montra une photo de Bernard Lortie.

  • Oui, c’est Ben, dit-elle.
  • Pardon?
  • C’est Ben. Il est venu manger chez nous déjà.
  • Ben, ça c’est … Est-ce que vous savez son nom?
  • Je ne le savais pas son deuxième nom. Maintenant ils l’ont dit sur les journaux, c’est Bob…
  • Ben Lortie?
  • … Ben, Ben Lortie.
  • Bernard Lortie?
  • Oui.
  • Vous le connaissez ce monsieur-là?
  • Je l’ai vu parce qu’il est venu manger déjà chez nous avec mon fils.

Cette dernière photo fut déposée sous la cote 17.  Sur une autre photo, elle reconnut facilement Francis Simard.

  • Maintenant, monsieur Simard, Francis Simard, et puis Ben Lortie il y a combien de temps que vous les avez rencontrés?
  • Ben ça fait longtemps mais Francis j’ai été faire un voyage avec eux autres il n’y a pas longtemps, avec mes deux fils et puis Francis.
  • Ce voyage-là que vous avez fait avec Paul, Jacques et Francis Simard quand est-ce qu’il a pris place?
  • Là, je ne peux pas dire la date exacte. Je crois que c’est … en tout vas c’est un jeudi.
  • Oui, mais est-ce que c’est récemment?
  • Oui, avant, j’ai été quinze jours partie en tout cas.
  • Est-ce que c’est au mois de septembre 1970?
  • En tous les cas, oui, oui, oui.
  • Est-ce que ce pourrait être le 23 septembre 1970, environ?
  • C’est un jeudi, ça?
  • Oui.
  • Oui, bien, c’est ça.
  • Je vais vous montrer ici un calendrier.
  • C’est parce que les dates, je ne suis pas très, très bonne. Je sais que c’est un jeudi soir.  On est parti vers 18h30, alentour de ça.

Le coroner les corrigea en disant que si c’était réellement un jeudi soir, ce ne pouvait être un 23 mais plutôt un 24.

  • Ça serait le 24, oui, confirma Me Fortier. Alors, je vais rappeler à madame Rose que le 21, vous vous rappelez que le 21 octobre de cette année vous avez signé une déclaration, n’est-ce pas?
  • Oui.

Me Fortier lui présenta alors le document en question et Mme Rose confirma qu’il s’agissait bien de la déclaration qu’elle avait faite à la police.  Elle y reconnut également sa signature.

  • Ça c’est une déclaration que vous avez fait librement et volontairement aux officiers de police qui vous ont interrogé?
  • Oui, oui.
  • Alors, est-ce que vous … Je lis ici que le 23 septembre 1970 vous seriez partie en voyage avec Paul …
  • Jacques.
  • … Jacques et puis Francis Simard?
  • C’est ça.
  • Alors, est-ce que vous pourriez s’il vous plaît, nous expliquer les circonstances de ce voyage-là? Comment est-ce que vous en êtes venue à aller faire un voyage avec vos fils?
  • Mes fils sont venus chez nous, ils m’ont demandé si je voulais aller … avant ils avaient reçu, Jacques avait reçu un chèque de 600$ de, vous savez, comment qu’ils appellent ça, du CN. En tout cas, qu’est-ce qu’il a payé durant tant d’années qu’il avait travaillé, là.  C’est comme …
  • Il avait reçu un chèque de 600$?
  • Oui, de 600$, et puis c’est moi qui a été l’échanger à la Caisse Populaire puis ils m’ont demandé si je voulais aller avec eux autres. Ils voulaient s’en aller aux États-Unis tous les deux.  Ils ne m’ont pas parlé de Francis Simard pour le moment.
  • Alors, qui est-ce qui devait être du voyage?
  • Paul, Jacques, et puis Francis ils ne m’en ont pas parlé. Après j’ai vu Francis quand on a été se rencontrer pour s’en aller.
  • Alors, quand vous vous êtes rencontrés pour partir, là, où est-ce que cette réunion…?
  • Chez ma fille.
  • Excusez-moi. Laissez-moi finir ma question.  Où est-ce que cette réunion-là a eu lieu?
  • Pas une réunion.
  • Où est-ce que la rencontre a eu lieu?
  • Bien, ils m’ont attendue chez ma fille et puis moi j’ai monté…
  • Ça c’est quelle fille, ça, madame?
  • C’est Lise.
  • C’est votre fille, Lise Rose?
  • Oui.
  • Alors, vous vous êtes rendue chez votre fille?
  • Oui, et puis ils m’attendaient. Moi j’ai monté chez ma fille pour lui dire … parce que ma fille elle mange chez nous tous les soirs, hein, elle vient souper chez nous.
  • Où demeure-t-elle votre fille Lise?
  • Sur la rue Dorion dans Longueuil.
  • Est-ce que vous vous rappelez de l’adresse exacte sur la rue Dorion?
  • Non, je ne sais pas son numéro mais c’est 11, je ne sais pas quoi, là. En tout cas c’est sur la rue Dorion.
  • Alors là, vous vous êtes rendue là chez votre fille Lise. Est-ce que vous étiez seule quand vous y êtes allée ou si vous étiez accompagnée?
  • J’étais avec Lise, j’étais avec Suzanne et j’étais avec Claire.
  • Alors, c’était donc toutes les filles de la famille Rose?
  • Oui, qui s’en allaient chez Lise. Lise soupe chez nous, vous savez.  Elle revient de son ouvrage puis après son ouvrage elle vient souper chez nous tous les soirs, parce qu’elle me donne 25$ par semaine, elle ne reste pas chez nous mais elle vient souper chez nous, ensuite je vais la mener chez elle tous les soirs.  Là j’ai été la mener comme d’habitude parce qu’après je ne voulais pas partir de chez nous parce qu’on ne voulait pas le dire à mon mari tout de suite, il n’aurait peut-être pas aimé…
  • L’idée du voyage?
  • Oui, c’était ça.
  • Alors vous vous êtes rendue chez Lise avec elle?
  • Je me suis rendue chez Lise. Nous autres on est parti avec … il y avait Francis, là, et puis mon garçon a dit « on va emmener Francis mais parles-en pas ».
  • Parlez-en pas?
  • Pour le moment.
  • Ça c’est Francis Simard, hein?
  • Oui.
  • Vos fils Paul et Jacques ont dit « Parlez-en pas qu’on emmène Francis », mais « parlez-en pas » à qui?
  • À personne. Ils ont dit « parles-en pas à personne, on va l’emmener, dis-le pas à papa non plus, ce n’est pas nécessaire qu’il le sache ».
  • Est-ce qu’ils vous ont dit pourquoi ils vous demandaient de …?
  • Pourquoi qu’ils voulaient, qu’ils s’en allaient? Ils m’ont dit qu’ils s’en allaient…
  • Non, est-ce qu’ils vous ont dit pourquoi ils vous demandaient de ne pas dévoiler que Francis Simard allait être du voyage?
  • Non, non, j’ai pensé peut-être parce qu’il voulait se sauver de chez eux, je ne sais pas.
  • Aviez-vous raison de croire qu’il voulait se sauver?
  • Ah, peut-être, je ne sais pas. Je sais que c’est un type qui voyageait souvent.
  • Alors là, vous êtes donc rendue chez votre fille Lise et puis le voyage …?
  • Là on a parti.
  • …se prépare?
  • Oui.
  • Dans quelle voiture est-ce que vous êtes partis?
  • Dans mon char.
  • Votre automobile à vous?
  • Oui, oui.
  • Pouvez-vous décrire cette automobile-là?
  • C’est une … c’est jaune, la licence je ne m’en souviens pas.
  • Quelle sorte de voiture est-ce?
  • Valiant
  • Vous êtes partie en voyage le ou vers le 23, 24 septembre 1970?
  • Oui.
  • Est-ce qu’il y avait quelque chose sur le toit de la voiture?
  • Non, sur ma voiture à moi?
  • Oui?
  • Non, pas du tout.
  • Est-ce que vous saviez, madame Rose, quel était le but de ce voyage que vos fils entreprenaient aux États-Unis?
  • Mes fils ont dit qu’ils voulaient s’installer là, qu’ils avaient un montant d’argent … parce qu’ils doivent beaucoup vous savez, dans les finances, ces affaires-là, ils voulaient s’en aller.
  • Ils voulaient s’en aller?
  • C’est ce qu’ils m’ont dit. J’étais bien contente qu’ils s’en aillent parce que ça faisait deux ans qu’on était bien inquiète pour eux autres.
  • Alors vous avez accepté d’aller avec eux?
  • Oui, j’étais fière qu’ils se débarrassent de cette vie-là.
  • Alors jusqu’où êtes-vous allés?
  • On a été jusqu’au Texas.
  • Jusqu’au Texas?
  • Oui.
  • Et en cours de route, avant d’arriver au Texas, est-ce qu’ils vous disaient toujours qu’ils voulaient s’en aller pour ne pas revenir?
  • Ils avaient toujours cette idée-là mais seulement … c’est assez dur à dire. Ils ont arrêté à plusieurs places pour s’acheter des revolvers.  Ils voulaient s’acheter chacun un revolver, je leur ai demandé pourquoi.  Ils m’ont dit que là dans cette place-là tous les Américains avaient des revolvers.
  • Alors durant le voyage ils se sont …
  • Non, ils n’en n’ont pas acheté. Personne n’a voulu leur en vendre, j’étais bien contente.  Ils ont arrêté à bien des places pour en acheter.
  • Ils n’ont pas eu de succès?
  • Non.
  • Qu’est-ce que c’est qui est arrivé, madame Rose, qui a causé le retour à un moment donné?
  • Hélas, le retour, s’ils étaient restés là probablement … En tout cas, c’est que quand on était au Texas on a entendu dans la radio qu’il y avait un type qui s’était fait enlever, monsieur Cross.
  • Monsieur Cross … ça, vous avez entendu cela à la radio?
  • Oui, je crois que c’était dans la nuit et là ils ont résolu de s’en venir à toute vitesse et puis là, mon fils Paul a dit : « c’est-tu pas épouvantable, c’est-tu pas fou, des beaux niaiseux… ». Une chose comme cela, ils savent bien que le gouvernement ne pliera pas pour un homme comme cela, voyons donc.  Ça, c’est ça qu’ils ont … ils sont retournés, maintenant ils ont résolu de s’en venir.
  • Durant le voyage, madame Rose, le retour, est-ce qu’en aucun temps ils ont devant vous, soit Francis, Jacques ou Paul, émis des opinions à savoir qui aurait pu enlever monsieur Cross?
  • Ils ont dit que c’était peut-être, mais oubliez pas là je ne veux pas accuser personne, eux autres aussi ont fait des hypothèses comme moi je peux en faire. Ils ont dit que ça pouvait être probablement Jacques, Pierre et Alain, c’est probablement eux autres.
  • Jacques, Pierre et Alain?
  • Peut-être, c’était simplement des hypothèses.
  • Ils n’en ont pas dit plus que cela?
  • Non, ils n’ont pas dit que c’était eux autres mais ils ont dit que ça doit être …
  • Alors vous êtes donc revenus au Québec?
  • Oui, en peu de temps je vous le jure.
  • Est-ce que vous conduisiez presque …
  • Non.
  • Est-ce que vos fils conduisaient …
  • Oui, chacun leur tour.
  • Est-ce que vous étiez en voiture presque 24 heures par jour?
  • Oui, presque toujours, oui.
  • Et quand vous êtes revenus au Québec, quand vous êtes revenus dans la province de Québec qu’est-ce que vous avez fait?
  • On est arrivé à Woolco[1], chez Woolco vers le matin, au petit jour, j’ai été déjeuner avec eux autres, on est allé déjeuner tous les quatre.
  • Vous rappelez-vous de la date à laquelle vous êtes revenus, vous êtes arrivés?
  • Un jeudi aussi.
  • C’était le jeudi après l’enlèvement…?
  • Quinze jours après.
  • Alors, le jeudi après l’enlèvement de monsieur Cross?
  • Oui.
  • Alors, on serait le jeudi 8 octobre 1970?
  • Ça doit. Je n’avais pas regardé…
  • Qu’est-ce que vous avez fait quand vous êtes arrivée?
  • J’avais hâte de retourner chez nous. J’ai été déjeuner … je ne voulais pas déjeuner mais eux autres voulaient déjeuner et puis ensuite eux autres m’ont demandé si je voulais leur passer le char pour qu’ils aillent se chercher une chambre.  On est resté en dedans moi et ma petite fille, ils sont partis avec le char, je ne sais pas s’ils s’en sont trouvé une, en tous les cas Jacques est revenu et il m’a donné 20$ américain, il m’a dit : « Maman, vos springs sont pas mal à terre, vous ferrez réparer vos springs » et puis il m’a fait, il m’a dit ses adieux, bonjour et il est parti.
  • Ça, c’est Jacques?
  • Oui, ça c’est Jacques.
  • Est-ce que vous l’avez revu depuis le 8 octobre, Jacques Rose, votre fils?
  • Ils sont venus un mercredi, un mercredi ils sont venus tous les deux.
  • Est-ce que ce serait …?
  • Ils n’ont pas été longtemps par exemple et puis ils n’avaient pas l’air énervés du tout, rien. Ça n’avait pas l’air qu’ils avaient eu quelque chose de grave.  En tous les cas, ils sont venus, ils se sont pris chacun un coat, un windbreaker [coupe-vent] et puis ils se sont en allés, ils m’ont dit bonjour, ils ont été je pense … ils étaient arrivés dans l’après-midi vers 14h00, 14h30, peut-être 15h00.  Je ne peux pas vous dire au juste mais ils n’ont pas soupé chez nous, ils sont partis.
  • Ils étaient seuls, Paul et Jacques?
  • Oui, seuls.
  • Et ça, c’est le mercredi dans la semaine qui a suivi votre retour des États-Unis?
  • Oui, je le crois, la semaine d’ensuite, je le crois.
  • Mercredi le 14 octobre?
  • Oui, ça doit être cela, je ne peux pas certifier par exemple si c’était mercredi ou jeudi, je ne m’en souviens pas bien, bien, mais dans ces jours-là.
  • Est-ce qu’ils sont arrivés à pied ou en voiture?, demanda le coroner.
  • À pied. Des voitures, je pense qu’ils ne pouvaient plus en avoir parce qu’ils étaient tous les deux … ils ne pouvaient plus avoir de char, ils avaient eu des accidents je pense, quelque chose comme cela.
  • Est-ce que c’est la seule fois, madame Rose, que vous avez vu vos fils?
  • Oui, c’est la dernière fois.
  • Est-ce que vous leur avez parlé au téléphone?
  • Oui, une fois, Paul m’a appelé une fois. Il était chez Mme Venne.
  • Est-ce que vous vous rappelez de la date de cet appel?
  • Non, je ne m’en souviens pas mais je sais qu’il m’a appelée une soirée, il m’a dit : « maman, bonjour, comme[nt] ça va. Il dit « je suis chez Mme Venne ».  Je lui ai dit : « pourquoi tu ne viens pas me voir? ». Il m’a dit : « pas tout de suite, j’irai, ne soyez pas inquiète, ne parlez pas à personne que j’ai appelé ».  C’est cela qu’il m’a dit.
  • Ne parlez pas à personne…?
  • Ne dites pas à personne que j’ai appelé.
  • Est-ce qu’il vous a demandé quelque chose durant cette conversation-là?
  • Non, il m’a dit bonjour, simplement. Il m’a demandé si ça allait bien, c’est tout.
  • Est-ce qu’il vous a donné des nouvelles de Jacques?
  • Non, aucune nouvelle de Jacques, il ne m’a pas donné de nouvelles du tout et Jacques je ne l’ai pas revu, rien depuis le mercredi.
  • Madame Rose, je vous montre ici un gilet qui a été coté plus tôt ce matin comme pièce numéro 3, est-ce que vous pourriez s’il vous plaît en prendre connaissance et dire au coroner si vous avez déjà vu ce gilet-là?
  • C’est à un de mes fils, c’est-à-dire que les deux portent presque toujours … c’est-à-dire qu’ils changent de linge, ils vivent en gang ça fait qu’ils se prêtent leur linge mais c’est à un de mes fils.
  • Pourquoi dites-vous qu’il appartient à un de vos fils?
  • Parce que je le reconnais, il y a de petites affaires de déchirures quelque part, je ne sais pas où.
  • Prenez votre temps. Regardez le gilet.
  • Bien, vous savez, je pense qu’ils en avaient deux, trois semblables comme cela mais c’est à un de mes fils.
  • Vous êtes certaine que c’est à un de vos fils?
  • Ah! Oui.
  • Est-ce que vous vous rappelez quand vous … est-ce que vous vous rappelez quand ce gilet-là aurait été remis à un de vos fils? Est-ce que c’est durant la période qui a précédé votre voyage au Texas?
  • Non, je crois … c’est que je leur voyais sur le dos des fois … sur eux autres.

En lui montrant à nouveau le gilet, le procureur constata la présence d’un trou dans la manche droite.

  • Est-ce que vous avez déjà eu l’occasion de constater ce trou durant les journées précédentes et … est-ce que ça vous rappelle quelque chose ce trou-là?
  • C’est un petit trou, bien petit mais … c’est parce que … quand c’est à Jacques ça sent le gaz mais lui ne sent pas tellement, mais je crois que c’est à eux autres.

Le procureur offrit ensuite au témoin de s’asseoir, ce qu’elle accepta.  Il lui montra un couvre-pied qu’elle avait confectionné elle-même.

  • C’est un couvre-pied que j’avais mis sur mon char pour aller reconduire un canot qu’ils étaient venus chercher dans ma cour, un de leurs canots. Pour ne pas grafigner le dessus du char j’avais mis ce couvre-pied-là.
  • C’est un couvre-pied que vous avez donné à vos enfants?
  • Oui.
  • Paul et Jacques?
  • Oui.

Le couvre-pied fut déposé sous la cote 18.  Puis il lui en présenta un autre, qu’elle reconnut aussitôt.

  • C’est moi qui l’ai faite mais cela ça fait longtemps qu’ils l’ont, depuis la Maison du Pêcheur, je leur avais donné.
  • C’était un effet que vous avez donné à Paul et à Jacques?
  • Oui.

Ce deuxième couvre-pied fut déposé en preuve sous la cote 19.  Il lui fit reconnaître un rideau qui sera déposé sous la cote 20.  On lui montra ensuite une paire de bottes, qu’elle identifia comme appartenant à ses enfants.

  • C’est à Paul ou à Jacques, parce qu’ils les mettaient tous les deux individuellement. Ils se prêtaient leurs affaires.

Les bottes furent déposées sous la cote 21 avant de lui montrer un couvre-lit.

  • Non, ce n’est pas à moi, ça. Je n’ai jamais fait cela.  Je n’ai pas de métier [à tisser], moi.  C’est fait au métier.
  • Alors, cela vous ne reconnaissez pas cela?
  • Non, ce n’est pas à moi cela.
  • L’avez-vous déjà vu en possession de vos deux fils?, demanda le coroner.
  • Non, jamais.
  • Est-ce que vous reconnaissez ce qui semble être des serviettes, ici?, reprit Me Fortier.
  • Est-ce que vous êtes capable d’identifier cela?
  • Ça, je regrette mais ce n’est pas à moi.
  • Est-ce que vous avez déjà eu l’occasion de donner des taies d’oreiller à vos fils Paul ou Jacques?
  • Ah! Peut-être qu’ils en ont pris, ça se peut des fois parce que des fois ils venaient coucher à la maison mais … quand ils faisaient des voyages en machine des fois, ils prenaient un couvre-pied ou un oreiller.
  • Est-ce que vous pouvez identifier cet oreiller comme étant un oreiller qui vous aurait déjà appartenu?
  • Non, je ne le crois pas. Je ne me souviens pas mais…  Non, non.  Je n’en ai pas eu comme cela, de ce genre-là.
  • Madame Rose, je vous montre encore une fois le gilet que vous avez identifié plus tôt sous la cote numéro 3, est-ce que vous vous rappelez que le 21 octobre de cette année il y a des policiers qui vous ont montré ce gilet-là et que vous l’avez regardé, vous l’avez senti et vous l’avez identifié positivement comme ayant appartenu à Paul ou à Jacques?
  • Oui, mais j’ai dit que … lui sentait le gaz, hein! Ses affaires à Jacques, mais j’ai dit que je ne pouvais pas dire si c’était à Jacques ou à Paul parce qu’ils en avaient …
  • Ah bon! Mais vous l’avez identifié comme …
  • Comme étant à mes enfants.
  • À soit Paul ou à Jacques?
  • Oui.

La mère des frères Rose fut ensuite remerciée. Son apparition devant le coroner n’avait toujours pas permis d’éclaircir les circonstances de ce mystérieux voyage aux États-Unis.


 

[1] Ancien magasin à grande surface.