Le Déluge: naufrage d’un mythe

George Smith (1840-1876)

En 1872, George Smith, un des premiers à découvrir et à traduire les tablettes cunéiformes de Mésopotamie, présenta en Angleterre un premier compte-rendu de ses travaux.  Sur ces tablettes d’argile datant de plus de deux millénaires avant Jésus-Christ, il avait déchiffré une histoire intitulée l’Épopée de Gilgamesh.

Ce récit comportait de nombreux points communs avec celui du Déluge biblique.  L’idée selon laquelle la Bible était un livre sacré, doublé d’une prétention historique à toute épreuve, venait donc de s’écrouler.  Smith démontra que la Genèse n’avait pas inventé le Déluge; que la légende faisait plutôt partie d’un mythe raconté quelque 2,000 ans avant la rédaction de la Genèse.  Rappelons que les livres qui composent la Genèse ont été rassemblés seulement vers le 5ème siècle avant notre ère.

Près d’un siècle et demi après la présentation de Smith, la popularité de L’Épopée de Gilgamesh au sein de la population se répand timidement, mais se confirme par les travaux de plusieurs autres assyriologues.

Avant même les travaux de Smith, l’histoire du Déluge causait déjà problème.  Dieu pouvait-il détruire sa propre création d’un simple claquement de doigts?  Et puisqu’il n’était survenu aucun autre Déluge depuis, devait-on en déduire que les hommes se conduisaient suffisamment correctement pour ne mériter aucune fin cataclysmique?

À cette dernière question, on prétendra que Dieu regretta son geste et promit de ne plus causer de destruction massive.  Mais alors, qu’adviendra-t-il de l’Apocalypse?

Revenons à l’essentiel.  Pensons à l’inondation qui a balayé le Pakistan au cours de l’été 2010, ou encore le Japon en 2011, La Nouvelle-Orléans, le Saguenay, et ainsi de suite.  On arrivera à dresser quelques points d’inspiration pour une population qui, à l’époque, s’expliquait très mal les forces si époustouflantes de la «nature ».

Bien sûr, il s’en trouve pour dire que le Déluge n’a pas été imaginé, qu’il s’agirait d’une réalité.  Or, c’est aussi une réalité que la mousson est un phénomène annuel pour certaines régions du globe et parle-t-on de Déluge pour autant?

Prétendre que le Déluge ait été un fait est, en quelque sorte, un manque d’intérêt envers notre propre histoire.

Le mot est lui-même devenu un adjectif, tout comme celui de miracle.  On les utilise pour décrire des événements impressionnants.  Un commentateur télé pourrait décrire, par exemple, l’époustouflante remontée d’un pilote automobile en qualifiant l’exploit de « miracle ».

Pareil pour le Déluge, un mot qu’on a d’ailleurs utilisé au Québec pour décrire l’inoubliable inondation du Saguenay en juillet 1996.

Dans le déluge chrétien, c’est au moment où les eaux recouvrent la totalité de la surface terrestre que l’histoire bascule dans le mythe, tout comme la taille de l’arche et la sélection animale.

Si on prend le récit à la lettre, un couple de chaque espèce serait monté à bord de l’arche.  Le récit n’a pas manqué de pourvoir à cette explication en prévoyant un navire aux dimensions impressionnantes, mais c’était encore mal connaître son environnement.  De nos jours, on compte au moins 1,250,000 d’espèces animales connues sur la planète.

Et les reptiles?  Noé aurait-il sauvé les reptiles, alors qu’avant l’arrivée du Déluge la Bible symbolisait Satan par le serpent?

Il est clair que toutes les différentes variétés animales n’ont pu monter à bord d’une seule  embarcation.  Et par couple, cela aurait représenté le double.

Si on revoit ce chiffre à la baisse afin de défendre la théorie religieuse, un autre problème s’impose.  En admettant que l’arche n’a transporté que les principales espèces, c’est alors qu’il faudrait admettre la théorie de l’évolution par la sélection naturelle afin d’expliquer la diversité animale qu’on connaît maintenant.  Or, on sait bien que la théorie de l’évolution de Charles Darwin et les religions monothéistes ne font pas bon ménage.

À une époque où les moyens de communication étaient rudimentaires, on peut sans doute se permettre d’imaginer que certains phénomènes, classés aujourd’hui comme presque banals par le canal météo, prenaient des proportions gigantesques.  Là où les seules nouvelles en provenance des régions voisines arrivaient par la bouche de témoins souvent peu crédibles, on peut se questionner quant à la fiabilité de certains récits.

Et si on souhaite rester prisonnier du mythe, force est d’admettre que le Déluge n’est pas l’invention de la Bible, comme on vient de le voir.

Dans l’Épopée de Gilgamesh l’histoire commence lorsque Uta-napishti révèle le secret à Gilgamesh, que les dieux ont décidé de créer le Déluge, et on lui dit : « démolis ta maison pour te faire un bateau; renonce à tes richesses pour te sauver la vie; Détourne-toi de tes biens pour te garder sain et sauf!  Mais embarque avec toi des spécimens de tous êtres-vivants!  Le bateau que tu dois fabriquer sera une construction équilatérale : à largeur et longueur identiques ».

Gerald Messadié nous dit que dans le Coran « le Déluge est également mentionné en conformité avec la Genèse, à cette différence près que l’arche de Noé est une felouque et que la montagne sur laquelle elle s’échoue se trouve à Diyarbékir, en Haut-Djéziré ».

Toujours selon la mythologie, qui n’a pas besoin de logique, c’est la décision d’Adam et Ève de céder à la tentation qui fit en sorte que le reste du monde s’est vu refuser les clés du Paradis.  Cette triste histoire, on l’a répété à des centaines de générations.  Toutefois, Messadié relate une idée intéressante en nous questionnant, à savoir « […] quelle est la responsabilité des oiseaux dans le ciel, par exemple?  Rien ne le dit.  Le Créateur se comporte comme un despote arbitraire, mécontent de l’état de son royaume.  Le premier des Livres du Livre présente donc Dieu comme un despote coléreux, voire colérique et injuste, étranger à la notion de pardon et qui, furieux d’être déçu, décide de noyer toute la création.  Le Déluge! »

D’un point de vu historique, on a mentionné plus haut que la Genèse est un livre qui aurait été écrit ou rassemblé vers l’an 440 avant notre ère.  La captivité des Juifs à Babylone prit fin en 538 avant notre ère lorsque Cyrus, le roi Perse, s’empara de Babylone.  Plutôt tolérant envers la religion juive, celui-ci décida de les libérer.  C’était la chute de Babylone, un événement historique repris dans le livre de l’Apocalypse.

Donc, la Genèse aurait été écrite au retour des Juifs à Jérusalem, au début du 5ème siècle avant notre ère.  Est-il possible que les Juifs aient ramenés avec eux, après tant d’années de captivité, quelques influences babyloniennes?

C’est précisément ce qu’a remarqué Gérald Messadié, en relevant que la fameuse déception du Créateur ressemble étrangement à celle d’Apsu, « l’atrabilaire Créateur babylonien qui, excédé du bruit des créatures, ses enfants, décide de les exterminer ».

On relève aussi la ressemblance avec le dieu Enki et son épouse Ninmah, qui, en état d’ivresse, ont créé un monde raté et chaotique.  « Dans les trois cas », écrit Messadié, « nous avons une première Création ratée par un Créateur arbitraire, qui suscite la fureur divine et qui manque de bien peu être envoyée au Diable, c’est le cas de le dire ».

Messadié en conclut que c’est de Mésopotamie que la Genèse a ramené sa version de la Création, qui était déjà passablement boiteuse.  Il ajoute que « une partie appréciable de l’Ancien Testament s’est donc forgée au contact des religions des oppresseurs mésopotamiens ».

Et l’histoire du Déluge n’est pas une invention des Juifs, ni des Chrétiens, ni des musulmans.  Elle a été en partie plagiée sur l’Épopée de Gilgamesh.

Messadié précise d’ailleurs qu’en « 1965, le British Museum identifia dans ses réserves deux tablettes se référant au Déluge et gravées dans la cité babylonienne de Sipar, sous le règne du roi Ammisaduqua, lequel dura de 1646 à 1626 avant notre ère.  On y voit que le Créateur, regrettant sa Création, décida de l’exterminer par la noyade; mais le dieu des eaux, Enki, déjà mentionné, révéla ce plan catastrophique à un roi-prêtre nommé Ziusudra, qui construisit une arche et survécut donc.  Ce personnage a bien existé; il était roi d’une cité de Babylonie du Sud, Shuruppak, vers l’an 2900 avant notre ère.  Ce Ziusudra ressemble fortement à Noé; à moins qu’il n’y ait deux arches… ».

Ce qu’il y a de fascinant avec le déluge, c’est qu’il marque un point de départ sur la discorde entre les mystiques croyants et les scientifiques qui s’acharnent à faire l’histoire le plus fidèlement possible.  Car, il existe bel et bien un débat à savoir si le déluge a vraiment eu lieu.  Certains prétendent avoir des preuves, autant d’un côté que de l’autre.  Qui croire?

Et même si on arrivait à prouver qu’un quelconque déluge ait eu lieu, cela ne prouverait pas pour autant l’existence d’un dieu.  On étudie les phénomènes naturels depuis suffisamment longtemps pour savoir que Dieu n’y y est pour rien.

Donc, y a-t-il eu un déluge?

Oui, sans doute.  Mais certes pas le déluge totalitaire qu’on décrit dans la Bible et qui fut validé par le Coran quelques siècles plus tard.  Pour en arriver à une telle catastrophe, les humains n’auraient eu aucune chance de survivre.  Les plus anciens êtres vivants de la planète sont les microbes, et ils seront encore là lorsque le règne des humains aura cessé.  On sait que des catastrophes à l’échelle planétaire se sont déjà produites, comme celle ayant exterminé les dinosaures à la fin du Crétacé, il y a maintenant 65 millions d’années.  Mais à cette époque, l’homme n’existait pas encore et il ne pouvait donc s’être retransmis une telle histoire par des légendes orales avant de la mettre par écrit.

Un pseudo scientifique nommé « Hapgoog », qu’on retrouve sur Internet, confirme que des carottes prélevées au fond de la mer de Ross datent le début de la dernière période glacière il y a 6,000 ans, ce qui nous rapporte au 4ème millénaire avant notre ère.  Or, on a vu dans l’article La Création : et l’imaginaire de l’homme créa que l’Église chrétienne affirme que le monde a été créé à cette même période.  Donc, certains scientifiques, comme nos fameux chasseurs de fantômes contemporains, débutent des enquêtes avec des objectifs précis.  Il y a effectivement preuve.  Une preuve de partialité!

Comme de raison, les scientifiques sérieux datent la dernière période glacière à une époque plus reculée, soit plus de 10,000 ans, ce qui cadre avec de nombreuses autres découvertes provenant de différents domaines.

Or, ce « Hapgoog » est probablement Charles Hapgood, né en 1904 et mort en 1982.  Bien que diplômé d’Harvard en 1932, il travailla pour la CIA et comme agent de liaison à la Maison Blanche.  Après la Seconde Guerre Mondiale (1939-1945), il étudia sur des théories concernant le continent perdu de Mu et de l’Atlantide, deux mythes modernes rejetés par les chercheurs sérieux.

On sait que les hypothèses géologiques de Hapgood ont aujourd’hui été infirmées par les géologues et climatologues modernes.  Les carottes glaciaires montrent d’ailleurs que l’Antarctique est couvert de glace depuis au moins 800,000 ans.  Le problème, c’est que ses thèses ont inspiré un certain nombre d’illuminés qui ont fait évoluer des idées dans toutes les directions.  Tout cela égare évidemment le public, qui n’a pas toujours le loisir de faire ses propres recherches afin de développer un esprit pleinement critique.

Scientifiquement parlant, l’événement qui se rapproche le plus d’un déluge globale s’est produit au Parmien, époque situé entre 299 et 251 millions d’années.  « Au Parmien moyen, le niveau des mers était l’un des plus hauts jamais atteints – environ 200 mètres au-dessus du niveau actuel », écrivait Sylvie Crasquin, directrice de recherche, dans la revue Les Dossiers de Recherche en mai 2010.

Il ne s’agit donc pas d’un événement soudain comme le Déluge, mais d’une période.

En mars 1876, le British Museum confia une autre mission à George Smith afin d’excaver les restes de la bibliothèque d’Assurbanipal en Mésopotamie.  À une centaine de kilomètre d’Alep, Smith tomba malade et s’éteignit le 19 août suivant de dysenterie.  Il n’était âgé que de 36 ans.  Il laissait derrière lui une épouse et plusieurs enfants.  Ses découvertes avaient cependant ouvert les portes à un domaine important de l’Histoire.

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L’influence de l’être humain sur les eaux

(photo: E. Veillette)(photo: E. Veillette)

Lorsque la vie apparut sur Terre, il y a environ 4 milliards d’années, l’eau était déjà présente.  Sa vapeur se condensa pour ensuite retomber à la surface du globe et ainsi sculpter le sol par ses rivières et ses océans.  Puis le végétal cassa la molécule d’eau pour en faire de l’oxygène, créant ainsi l’atmosphère terrestre.  L’eau est donc à l’origine même de la chimie moderne, ce qui fait de la molécule H2O une figure historique dominante.

On note que le transport de sédiments à l’état naturel peut modifier le cours des eaux et leur aspect sans que l’intervention humaine y soit impliquée, comme ce fut le cas par exemple à Aigues-Mortes, où la côte avança de plusieurs mètres par année, ce qui fait qu’aujourd’hui elle est située à 8 km à l’intérieur des terres alors qu’à l’époque de Saint-Louis (Louis IX, 1215-1270), vers 1248, elle se situait à proximité de la mer[1].

Si autrefois le désert du Sahara était verdoyant, force est d’admettre que la nature n’a pas toujours besoin de l’homme pour se transformer.  Cependant, le comportement irresponsable de ce dernier à l’endroit du respect de la nature fait pratiquement l’unanimité de nos jours.  La déforestation, par exemple, engendre de grandes modifications, comme la désertification, preuve incontestable de la perturbation du cycle de l’eau.  L’une des conséquences directes de la bêtise humaine est l’assèchement de la mer d’Aral en Asie, ou encore les problèmes engendrés par la déforestation catastrophique en Haïti.

En remontant un peu plus loin dans le temps, il peut devenir intéressant de retracer ou d’imaginer les premières influences que l’homo sapiens a eu sur le cours des eaux, de même que sur les biodiversités environnantes.  Puisque la préhistoire nous apprend que le harpon remonte à 13,000 ans et le filet de pêche à 11,000 ans environ, on comprend que l’influence humaine s’effectua assez tard sur l’échelle du temps.  Beaucoup plus tard, grâce au pétrole, et ce en quelques décennies seulement, l’homme bouleversa l’équilibre de la planète comme personne ne l’avait fait auparavant.

Les barrages, nécessaires pour régulariser l’approvisionnement en eau des premiers agriculteurs, remontent à 3,000 ans avant notre ère.  En Égypte, on en retrouvait un d’une longueur de 115 m.  Plus tard, « en l’an 560 de notre ère, l’historien byzantin Procope fait mention du barrage de Daras »[2].

Au 16ème siècle, les Espagnols érigèrent le barrage d’Alicante, d’une hauteur de 45 m et qui est toujours utilisé.  Lorsqu’il fut évident, au 20ème siècle, que la santé de l’homme dépendait de la qualité de l’eau, on accorda de plus en plus d’importance aux barrages, question de bien alimenter les grandes villes industrielles.  L’eau emmagasinée par ces immenses infrastructures sert non seulement à produire de l’électricité mais aussi à l’irrigation de certaines terres et à l’accumulation de réserves d’eau potable.

On le sait, les moyens de transport élaborés par l’homme ont fortement contribués à la modification de l’environnement et de l’eau.  L’invention des embarcations est sans doute directement reliée aux immenses possibilités offertes par les voies navigables, mais entraînant par ailleurs l’homme à répandre sa bêtise encore plus loin.  Les premiers bateaux remonteraient à plus de 40,000 ans, époque à laquelle des peuplades traversèrent courageusement le Pacifique afin d’aller s’installer dans les îles.  Toutefois, les plus vieilles embarcations connues remontent jusqu’à 9,000 ou 10,000 ans, comme en fait foi une pirogue de pin découverte en Hollande[3].  Au cours des siècles précédant notre ère, les populations des côtes méditerranéennes étaient déjà autosuffisantes et exerçaient le commerce grâce à la navigation.

En s’attardant davantage à l’évolution des navires on s’éloignerait certainement du sujet, mais restons conscients, à tout le moins, que cette technologie semble avoir aboutie à l’utilisation d’énergies peu respectueuses des cours d’eau.  Dans ce cas, il suffit de penser au charbon et au pétrole, engendrant ainsi des catastrophes inoubliables lors de naufrages ou de déversements.  À ce chapitre, la catastrophe de l’Exxon Valdez survenue le 24 mars 1989 reste sans doute l’un des exemples les plus typiques de la bêtise humaine.  Plus de 20 ans plus tard, le souvenir des oiseaux terrassés, leurs plumes noircies de pétrole, suffit encore à soulever quelques larmes.

Si on peut se permettre un bref regard critique, le ministre fédéral de l’environnement de l’époque, Lucien Bouchard, se disait rassuré par les responsables de la compagnie Exxon Valdez dans un reportage de Radio-Canada diffusé le lendemain de la catastrophe.  Or, il s’agit de ce même Lucien Bouchard qui œuvre maintenant auprès des compagnies québécoises de gaz de schiste.

Dès que l’homme cessa d’être nomade pour se regrouper et ainsi donner naissance aux civilisations, on peut déjà imaginer l’influence grandissante qu’il a eue sur l’évolution naturelle de son milieu.  Les grandes cités s’érigèrent d’abord le long des cours d’eau puisque cette substance est si essentielle à la vie humaine, animale et végétale.  Si l’homo-sapiens devait s’abreuver, il comprit aussi très tôt qu’il devait se protéger contre les forces inouïes de l’eau.  À ce titre, le roi Menès de l’empire égyptien, vers 3,400 ans avant notre ère, fit construire des levées au bord du Nil afin de protéger ses sujets contre des inondations[4].  Car si l’eau est vitale, elle peut également créer des cataclysmes inoubliables.

En France, une telle protection contre la force des eaux ne fut érigée que bien des siècles plus tard sur la Loire par Henri II Plantagenet (1519-1559).  Dès 1665, Colbert fit élever ces remparts à 5,85 m, qui furent encore une fois rehaussés à 7 m en 1711[5].  Malgré cela, l’eau continua à se déchaîner et il fallut attendre 1854 avant de voir un premier plan d’évacuation concernant les inondations de la Seine.

Le fameux Déluge biblique, qui s’inspirait directement de l’Épopée de Gilgamesh présent en Mésopotamie plus de deux millénaires auparavant, présentait un récit bien étonnant de la force de l’eau.  La religion apporte des réponses aux peurs humaines et l’eau n’y fit pas exception.  Dans ces deux mythes consanguins elle fait cependant figure d’élément sombre et destructeur.  Plus récemment, on aura compris que ces cataclysmes continuent de marquer les consciences collectives, comme ce fut le cas en Asie du Sud-Est en décembre 2004 ou plus récemment au Japon.  D’ailleurs, le terme déluge est devenu un adjectif pour désigner certains événements d’ordre démesurés, comme ce fut le cas par exemple en 1996 pour le déluge du Saguenay.

Bien que l’homme doive se protéger des dangers occasionnés par l’eau, il se devait aussi de mieux l’apprivoiser.  En installant ses cités près des cours d’eau cela lui facilitait la tâche, mais en s’aventurant dans les terres les choses se compliquèrent assez rapidement.  Il fallut donc des contenants pour les nomades, puis des systèmes d’irrigations pour les peuples ayant choisi de s’installer en milieu naturellement plus hostile.

Dans le Nouveau Monde, les Amérindiens s’ajustèrent selon le climat et la géographie des lieux.  Si par exemple les tribus nomades des Grandes Plaines s’adonnaient à la chasse, les Indiens Pueblo du Nouveau-Mexique pratiquaient l’agriculture.  À l’arrivée des premiers espagnols dans le Sud-Ouest américain, en 1540, les Pueblo utilisaient déjà la technologie de l’irrigation.  Plus tard, lorsque les Mormons s’installèrent à Salt Lake City, en 1847, ils développèrent un système contrôlé et complexe concernant l’irrigation des champs et le système d’approvisionnement des résidences.

L’esprit d’indépendance des Américains les poussa à développer des systèmes individuels d’approvisionnement en eau, comme des bassins alimentés par des moulins à vent qui retenaient le précieux liquide pour le bétail et autres usages courant.  Et que dire de ces citernes surélevées sur pilotis en plein désert, illustrées dans les films western, et qui servaient à alimenter la chaudière des locomotives à vapeur.  D’ailleurs, The Great Train Robbery, considéré comme le premier film à scénario de l’histoire tourné en 1903, offrait un important cliché d’une telle citerne.

En 1879, John Wesley Powell fut le premier à sonner l’alarme, considérant que l’irrigation n’était pas la meilleure solution pour développer l’ouest américain.  Il fallut attendre plusieurs décennies avant que l’idée d’immenses barrages soit convenablement défendue, entre autres par Elwood Mead.  Avec l’arrivée de la Seconde Guerre Mondiale, ces barrages devinrent ainsi d’excellentes sources d’énergie en électricité.  Et en 1980, on avait déjà construit un millier de barrages dans l’ouest.  Ceux-ci demeurent encore la source principale d’électricité pour les États du nord-ouest américain.

Le Lac Powell, créé à partir de l’achèvement du barrage de Glen Canyon en 1963, est un parfait exemple de l’irresponsabilité humaine sur l’écosystème.  En effet, certaines populations s’installent d’abord dans un endroit et réfléchissent au problème de l’eau ensuite.  Un excellent exemple de cette démesure reste la ville de Las Vegas, Nevada, une cité énergivore déposée en plein désert, où l’approvisionnement en eau potable peut vite devenir un problème.  Et que dire de la démesure de Dubaï, qui la surpasse amplement sur ce plan.

Avant l’apparition des premiers aqueducs efficaces, il faudrait sans doute voir dans la poterie, utilisée depuis environ 7,000 ans, un premier pas vers l’alimentation en eaux.  On pouvait ainsi mieux la transporter pour répondre aux différents besoins.

Au cours du premier millénaire avant notre ère, on retrouve les premières canalisations en argile qui assainissaient les égouts de Mohenjo-Daro dans l’actuel Pakistan, ainsi que de Cnossos, en Crète.  Cette avancée permit donc de se diriger vers quelques luxes, dont les premiers bains qui apparurent vers 2,500 ans avant notre ère dans la vallée de l’Indus, toujours dans le Pakistan actuel.

700 ans avant notre ère existait déjà un aqueduc dans l’Arménie actuel.  À la même époque, le roi assyrien Sennachérib fit construire un aqueduc d’une cinquantaine de kilomètres pour alimenter Ninive.  On estime qu’il fallut plus de deux millions de blocs de pierre pour réaliser le projet.

Le besoin d’apprivoiser les inconvénients des cours d’eau força, un peu plus de deux siècles plus tard, à ériger des ponts à bateaux.  L’un des plus anciens connus fut érigé par le roi Xerxès de Perse afin de franchir le Bosphore, en Turquie.  Il faut attendre quelques siècles encore, entre 300 et 350 avant notre ère, pour voir apparaître la pompe à eau à plongeur inventée par Ctésibius, un mathématicien d’Alexandrie.

Pour s’alimenter en eau fraîche, il fallut compter longtemps sur environ 20,000 porteurs d’eau pour distribuer le précieux fluide de la Seine jusqu’aux étages des immeubles parisiens.  Toutefois, « les exemples d’aqueduc ne manquent pas », selon Jean-Pierre Bechac[6].  En fait, Rome en était doté dès le 6ème siècle avant notre ère.  L’empereur Auguste avait même créé le poste de « curateur à l’eau ».  On estime aussi que la consommation en eau des Romains était sensiblement celle des habitants d’une ville moderne[7].  En fait, le réseau fonctionnait de manière naturelle et par conséquent en continue, l’eau s’écoulant sans arrêt dans 590 fontaines et 700 bassins.  On utilisait les surplus pour l’entretien des égouts.  Voilà qui pourrait bien ressembler à une forme de gaspillage, mais cette perte de luxe au Moyen Âge aurait été, semble-t-il, à l’origine de grandes épidémies par une hygiène défaillante.

Il aurait sans doute fallu une étude beaucoup plus poussée afin de déterminer clairement si ces différentes technologies élaborées et mises en place par l’homme ont eu un effet néfaste ou bénéfique dans le cours de l’évolution mondial.

On aura cependant compris que les grandes inventions concernant l’alimentation en eau ne datent pas d’hier, comme en témoignent les vestiges laissées par les grandes civilisations.

De plus, en considérant le développement de nouvelles idées, entre autre le traitement des eaux usées par les plantes, comme c’est le cas en Europe, on comprend aussi que l’homme peut véritablement prendre conscience de l’importance de l’eau et de l’ensemble des éléments naturels qui l’entourent pour ensuite changer graduellement son comportement.  Cependant, il s’agit là d’une bataille continuelle contre la facilité.

Si au moment des premières civilisations l’impact fut nettement moins important qu’aujourd’hui, difficile de savoir s’il était pour autant respectueux.  Les civilisations anciennes avaient-elles conscience de l’importance de l’eau?

La réponse pourrait sans doute varier d’une région à l’autre, de même que sur l’échelle du temps.

Bibliographie

Livres/revues :

BECHAC, Jean-Pierre, et al.  Traitements des eaux usées.  Eyrolles, Paris, 1984, 281 p.

BOTTÉRO, Jean.  Babylone et la Bible, entretiens avec Hélène Monsacré.  Hachette, Paris, 1994, 318 p.

CIGANA, John.  « L’origine de l’avancement de la science de l’eau », Source, printemps – été 2011, vol. 7, no 1, p. 20-23.

LAMAR, Howard R., dir.  The New Encyclopedia of the Americain West.  Harper-Collins Publishers, 1998, p. 1186-1188.

MERCIER, Annie et Jean-François Hamel.  Rivières du Québec, découverte d’une richesse patrimoniale et naturelle.  Les Éditions de l’Homme, 2004, 397 p.

MESSADIÉ, Gérald.  Histoire générale de Dieu.  Robert Laffont, Paris, 1997, 646 p.

QUILLET, Aristide.  Nouvelle encyclopédie du monde.  Leland, Paris, 1962.

ROUX, Jean-Claude.  L’Eau, source de vie.  Éditions du BRGM, Orléans, 1995, 63 p.

TAYLOR, Gordon Rattray et Jacques Payen, dir.  Les inventions qui ont changé le monde.  Sélection du Reader’s Digest, Montréal, 1983, 367 p.

Films :

ARTHUR-BERTRAND, Yann.  Home.  Document cinématographique, PPR, 2009, DVD, 118 min.

BISSONNET, Jacques.  La marée noire de l’Exxon Valdez.  Reportage diffusé par Radio-Canada, 25 mars 1989.
http://archives.radio-canada.ca/environnement/protection_environnement/clips/16643/

BRAUN, Sylvain.  Artisans du changement.  Diffusé sur RDI à 20h00, 26 octobre 2011, 60 min.

PORTER, Edwin S.  The Great Train Robbery.  Film de 12 min., 1903, réédité par VCI Entertainement, 2003.


[1] Jean-Claude Roux, L’Eau, source de vie, p. 21.

[2] Gordon Rattray Taylor et Jacques Payen, Les inventions qui ont changé le monde, p. 51.

[3] Ibid., p. 53.

[4] Ibid., p. 24.

[5] Ibid.

[6] Bechac, Traitement des eaux usées, p. 1.

[7] Taylor, op. cit., p. 21.

Caïn et Abel: le premier meurtre de l’Histoire?

Caïn fuyant avec sa famille, Musée d’Orsay, Paris, 1880, par Fernand Cormon.

Est-il possible de jeter un œil historique sur un récit que la croyance prétend être un fait?

On aura compris que le tout premier meurtre de l’humanité ne peut qu’être imaginé, tout comme l’ont fait des peuplades longtemps avant nous.  L’incident aura sans doute été transmis oralement durant un certain temps, mais sans plus.  Car sans écriture l’homme était encore mal situé pour bien façonner son passé.

Mais revenons à ce meurtre qui a tant fait jaser et que les trois grandes religions monothéistes prétendent être à l’origine de la cruauté humaine.

« Abel faisait paître les moutons, Caïn cultivait le sol.  À la fin de la saison, Caïn apporta au Seigneur une offrande de fruits de la terre; Abel apporta lui aussi des prémices de ses bêtes et leur graisse.  Le Seigneur tourna son regard vers Abel et son offrande, mais il détourna son regard de Caïn et de son offrande » (GN, 4 : 1-5).

Des moutons?

La chèvre a été l’un des premiers animaux d’élevage à être domestiqués, vers 9,500 ans avant notre ère.  Logique qu’on parle ici de moutons, car la Genèse date environ du 5ème siècle avant notre ère.

Abel apporte de la graisse en offrande à Dieu?  Peut-on se permettre d’ironiser en y voyant un régime alimentaire peu équilibré pour le Créateur?

Trèves de plaisanterie, on remarque également que Dieu « détourna son regard de Caïn ».  Pourquoi?

La Bible ne l’explique pas.  Dieu aurait-il eu une préférence pour Abel?  Si oui, pourquoi?  Du favoritisme?

Répondre par l’affirmative à cette dernière question serait d’admettre que Dieu était injuste!?

La suite nous explique que « Caïn en fut très irrité et son visage fut abattu.  Le Seigneur dit à Caïn : « Pourquoi t’irrites-tu?  Et pourquoi ton visage est-il abattu?  Si tu agis bien, ne le relèveras-tu pas?  Si tu n’agis pas bien, le péché, tapi à ta porte, te désire.  Mais toi, domine-le.  Caïn parla à son frère Abel et, lorsqu’ils furent aux champs, Caïn attaqua son frère Abel et le tua ».

Encore une fois, aucune explication.  Caïn tua son frère, bêtement et froidement.  D’un point de vu logique, et même judiciaire, le seul motif qu’on peut déceler dans cette trop brève description est la jalousie.  Mais une jalousie résultant d’une injustice implantée par Dieu lui-même.

La suite paraît encore plus étrange : « Caïn dit au Seigneur : « Ma faute est trop lourde à porter.  Si tu me chasses aujourd’hui de l’étendue de ce sol, je serai caché à ta face, je serai errant et vagabond sur la terre, et quiconque me trouvera me tuera. »  Le Seigneur lui dit : « Eh bien!  Si l’on tue Caïn, il sera vengé sept fois. » » (GN 4 : 13-15).

Encore le mystérieux chiffre sept qui semble si cher aux auteurs de l’époque[1].  Mais pourquoi Dieu accepterait-il de venger la mort du premier assassin?  Serait-ce une leçon pour le système judiciaire?  Ou plutôt, et encore une fois, une incohérence biblique?

En sous-entendu, on comprend aussi que Caïn devient fugitif et fondera sa propre « lignée », de manière tout à fait inexpliquée d’ailleurs.  La question qu’on se pose depuis longtemps est de savoir avec quelle femme il fonda sa descendance.  L’une de ses sœurs?

On en revient encore à l’inceste, phénomène si présent dans la Bible.

Ouvrons une parenthèse.  À la lecture d’un livre comme celui de Colin Spencer, Histoire de l’homosexualité, de l’antiquité à nos jours, on remet en perspective une époque où la liberté sexuelle a inévitablement influencée les écrits de toutes les grandes religions.  En fait, l’Église chrétienne a mis quelques siècles avant de condamner par exemple l’homosexualité et la pédérastie, des pratiques courantes et socialement acceptés dans nombre de civilisations.

Revenons aux descendants de Caïn, toujours selon la Bible bien sûr.  Ce peuple fondé par un assassin, donc impur, pourrait expliquer la haine que les croyants eurent envers les autres peuples païens.  Une excuse permettant de les accuser d’être les descendants de Caïn, voire de justifier plus tard le Déluge.  Bref, toute religion finit par trouver des arguments afin de justifier sa haine d’autrui.

Dans le Coran on peut lire à ce sujet : « Raconte-leur l’histoire des deux fils d’Adam.  En vérité, quand ils ont présenté une offrande à Allah, Il l’a reçu de l’un, et refusé de l’autre.  Celui-ci dit : « Je te tuerai. »  Il dit : « Allah n’accepte d’offrande que des frémissants. »  Si tu élèves ta main contre moi pour me tuer, je ne l’élèverai pas contre toi, je ne te tuerai pas.  Je crains Allah, Rabb des univers.  Je veux que tu portes ma faute avec ta faute, parmi les Compagnons de Feu, lots des fraudeurs.  Il lui est suggéré de tuer son frère, et il le tue.  Il comparaît parmi les perdants.  Allah suscite un corbeau qui gratte la terre pour lui apprendre comment recouvrir la dépouille de son frère.  Il dit : « Aïe!  Je suis incapable de faire comme ce corbeau et de recouvrir la dépouille de mon frère? »  Et il comparaît parmi les repentis » (5. 27-31).

On parle ici clairement de Caïn (en arabe Kabil) et d’Abel (en arabe Habil).  Les homélies étaient multiples chez les Hébreux comme chez les Arabes pour expliquer le premier meurtre de l’Histoire.  André Chouraqui, traducteur émérite du Coran, nous dit d’ailleurs que « Al-Baïdawi explique la dispute par une rivalité des deux frères amoureux d’une même femme. »

Qui aurait été cette femme?  Une de leurs sœurs?  Leur mère?

Laissons de côté ces spéculations mythologiques et restons-en avec les écrits, donc la base.

Certains suggèrent que le conflit entre les deux frères s’expliquerait, semble-t-il, par le fait que Caïn aurait présenté son blé le plus mauvais, tandis qu’Abel donna son agneau le plus gras.  Pourtant, rien de cela n’est précisé dans la Bible ni le Coran.

On remarque cependant que le Coran reprend l’idée de la jalousie créée par Dieu, ignorant Caïn sans la moindre raison.

« Il lui est suggéré de tuer son frère » devient un élément troublant.  Qui aurait suggéré à Caïn de commettre ce meurtre?  Allah?

Ce mot enlève au meurtrier une part de responsabilité car il implique un complice, celui ou ceux qui lui ont suggéré de le faire.

Quant au corbeau, il vient symboliquement nous dire qu’on a montré à Caïn comment se débarrasser du corps de son frère.  Donc, on y retrouve encore l’élément de complicité.  Si l’Islam a l’intention d’imputer à Caïn toute la criminalité humaine, c’est un échec.  Il avait au moins un complice qui laisse d’ailleurs sous-entendre une divinité.

Dieu complice de meurtre?

Et au verset 32 de la même sourate, il semble clair que Mahomet s’adressait directement aux juifs, comme pour leur faire la leçon : « Alors, pour les Fils d’Isrâ’îl, nous avons écrit ceci : « Voici, qui tue quelqu’un qui n’a tué personne ni semé de violence sur terre est comme s’il avait tué tous les hommes.  Et qui en sauve un est comme s’il avait sauvé tous les hommes. »  Nos envoyés sont venus à eux avec des preuves.  Mais voici, après cela, il est sur terre, un grand nombre de transgresseurs ».

Et parmi ces transgresseurs on retrouve aussi des musulmans.  Bien sûr, évitons de généraliser, ce qui équivaudrait à verser dans le préjugé, mais plusieurs soi-disant illuminés d’Allah auraient intérêt à relire quelques fois ce verset avant d’attacher à leur taille une ceinture d’explosifs.

L’étude logique et réfléchie de ces premiers chapitres de la Genèse suffirait à comprendre que les religions juives, chrétiennes et islamiques ne reposent sur rien de concret.  Donc, comme plusieurs s’en doutent déjà, l’étude des autres livres pourrait s’avérer futile.

Ni le Talmud, ni la Bible et ni Coran ne sont des livres historiques.  Rationnellement, on peut envisager ces récits uniquement comme de la mythologie, une forme intéressante de se cultiver à propos des influences et courants de pensée qui nous ont précédés; et qui, bien souvent, circulent encore largement parmi nos sociétés multiculturelles.

La Création: et l’imaginaire de l’homme créa…

D’où venons-nous?

Voilà une question innée qui fascine depuis toujours.

Dans son besoin de tout expliquer, incapable d’assumer sa part de mystère, l’homme doit-il pour autant accepter n’importe quelle réponse?

Comme le dit si bien Gérald Messadié, les scientifiques s’arrêtent de parler quand ils ne savent pas, tandis que les religieux parlent avant même de savoir.

À une époque où la science n’existait pas, ou du moins pas sous sa forme actuelle, des hommes ayant développé l’écriture ont immortalisé dans des livres, ou des codex, les opinions sur la provenance de l’humanité.  Le problème, c’est que les religions monothéistes continuent de croire en ces livres rédigés selon des mythes et des théories archaïques.  C’est d’ailleurs l’un des problèmes de ces grandes religions : leurs adeptes confondent les personnages mythiques avec les personnages historiques.

Un Dieu raciste

Bien avant que l’humanité puisse envisager la théorie de l’évolution, il fallait trouver une explication à la fameuse Création.  Il faut un début à toute cette aventure, s’est-on dit un jour.  Il nous fallait une mémoire collective.  Alors, pourquoi ne pas commencer avec un homme et une femme?

Le premier couple, quoi!

Bien sur, étant donné la race de ces auteurs[1], Dieu ne pouvait pas avoir la peau noire ni jaune, mais bien blanche.  On sait cependant que les Éthiopiens voyaient leur dieu avec la peau noire et les Thraces avec les cheveux roux.

Déjà, on renifle les premières odeurs du racisme.

Nombreux sont les débats en ce moment sur ce qu’on a classé avec le temps sous l’appellation des « saintes écritures », que ce soit la Torah[2], la Bible ou le Coran.  Avant de plonger dans ces trois grands livres sacrés, il est intéressant de voir que d’autres mentalités ont aussi eu leur conception de la dite Création.  Dans la complexité hindouiste, par exemple, à l’époque où la Grèce naissait, le sage Aruni se demandait : « Au commencement, très charmant, ce monde n’était qu’Être sans dualité.  Certains, il est vrai, affirment qu’au commencement ce monde n’était que non-Être sans dualité, que l’Être sortit du non-Être.  Mais comment cela serait-il possible?  Comment l’Être pourrait-il sortir du non-Être?  Au commencement ce monde doit avoir été l’Être pur, unique et sans second. »

La réflexion prime sur la précision, tel un poète.  Après tout, on pourrait bien classifier les prophètes sous la bannière des poètes, eux qui savent si bien mettre des mots sur l’abstrait.  Et les livres qu’ils ont laissés sont d’ailleurs empreints de poésie.  Après tout, le Coran n’est-il pas une sorte de poème récité à voix haute?

La Genèse 

Ce qui frappe, dès les premières phrases de la Genèse, c’est que Dieu semble avoir été là dès le début, c’est-à-dire avant l’apparition de l’homme sur Terre : « Lorsque Dieu commença la création du ciel et de la terre, la terre était déserte et vide, et la ténèbre à la surface de l’abîme; le souffle de Dieu planait à la surface des eaux, » (Gn 1 : 1,2).

Dieu était donc là depuis le début?

Notez aussi l’absence de précisions quant à la forme de la Terre, son mouvement dans l’espace et tous ces détails auxquels on aurait dû avoir droit.

Bien que Platon parlait déjà d’une planète sphérique[3], il fallut attendre plusieurs siècles avant que Nicolas Coppernic, mort en 1543, démontre que la Terre n’était pas le centre de l’univers, mais qu’elle tournait plutôt autour du soleil.  C’est ce qu’on appelle l’héliocentrisme.

Selon d’autres, comme les Mormons, c’est plutôt Jésus Christ qui a créé le monde.  Mais bon.  Passons!

Quand il commença la création de la terre, « la terre était déserte et vide ».  C’est donc dire qu’elle était déjà là, la terre?  Simple confusion dans l’imaginaire des auteurs?

Gerald Messadié nous rappelle que « l’idée actuelle d’une religion, c’est-à-dire d’un système de croyances définies, sinon structurées, se situe entre 1000 et 500 avant notre ère (exactement, selon les données actuelles, entre 850 et 450), […] »  Pas étonnant, donc, que la plupart des écrits bibliques datent de cette période, une époque où les hommes ont senti le besoin d’immortaliser leurs croyances sur papier, sachant que la transmission orale était une méthode peu fiable.

Depuis longtemps existait des croyances polythéistes, dont les premiers dieux furent des femmes.  Après tout, dans des peuplades dites primitives on accordait beaucoup d’importance aux femmes car c’est d’elles que dépendait la fécondité, et par conséquent l’avenir de la tribu.

Les origines du monothéisme

Les historiens et les ethnologues nous disent que le premier dieu monothéiste, Ahura Mazda, celui des Perses, apparut vers le 6ème siècle avant notre ère.  À la même époque donc, à un siècle près, que les livres du Pentateuque.  En l’an 586 avant notre ère, c’est la chute de Jérusalem et les juifs se retrouvent détenus à Babylone.  Quelques décennies plus tard, en 539, les Perses de Cyrus le Grand envahissent Babylone et libèrent les juifs.  Durant toutes ces années, il est clair que ceux-ci ont été influencés par les croyances de leurs persécuteurs, et aussi de leurs libérateurs, avec lesquels ils ont entretenus de bons rapports.  Car les Perses, tolérants envers les croyances d’autrui, emmenaient avec eux l’idée du monothéisme.  Une fois rentrés chez eux, les juifs se sont appropriés quelques éléments pour ensuite écrire les livres du Pentateuque.

Déjà, on peut dire que les premiers livres de la Bible ont été écrits sous l’influence du judaïsme, du mithraïsme, du mazdéisme et du zoroastrisme.

Selon certains pseudo-spécialistes, ainsi que les religieux en général, la Création daterait du 4ème millénaire avant notre ère.  On ne pouvait donc pas s’imaginer qu’il y ait eu de la vie sur terre avant cela.  Nombrilisme oblige!

La Création selon le Coran

Quant au Coran, on peut lire ceci à la sourate 3, verset 96 : « Voici, la Première Maison manifestée aux humains, celle de Bakkat, est bénie, guidance des univers. »

Ce qu’on appelle ici la « Première Maison » est en fait La Mecque et selon la tradition musulmane sa construction remonterait à Adam, sans compter qu’Abraham l’aurait reconstruite.  Autant dire qu’elle remonte au début de la Création et qu’elle aurait même survécue au déluge.  La Mecque construite par Adam, donc?

Dans l’islam, tout est ramené à La Mecque et à la Ka’bat, qu’on prétend même le centre de l’univers.  Des pseudo-scientifiques islamiques tentent de trafiquer maladroitement des informations de la NASA pour donner crédit à cette fable voulant qu’un rayon quelconque parte de la Ka’bat pour traverser l’univers vers une destination inconnue mais qu’on peut facilement imaginer.

En Occident, on aura compris depuis longtemps que le scientifique et le religieux s’amalgament assez mal.  Alors, faudrait pas revenir en arrière.

Où sont les astronautes musulmans à la NASA?  Et pourquoi refuse-t-on les fouilles archéologiques à La Mecque?

Trafiquer maladroitement des données sérieuses pour ensuite regrouper autour de soi des adeptes n’est pas un phénomène nouveau et surtout pas en voie de disparition.  De nos jours, on a droit à toutes sortes de théories du complot, les plus récentes concernant les événements du 11 septembres 2001.  Malgré des preuves et une logique sérieuse à l’appui, plusieurs continuent de croire que certaines explosions ont été planifiées par le gouvernement américain, un entêtement comparable à la foi religieuse, disent certains.

Contrairement à la Bible, le Coran ne s’aventure pas sur le terrain de la datation.  Toutefois, en reprenant la version d’Adam, on en présume logiquement son approbation envers l’interprétation du mythe.  Sinon, en prétendant à une correction, il faut préciser les points de la réforme.

La préhistoire, étude anti-religieuse

Évidemment, le monde n’a pas été créé il y a 6,000 ans ni en 7 jours.  La préhistoire, période que l’on situe entre l’apparition de l’homme sur terre et les premiers documents écrits, s’est échelonnée sur plusieurs milliers d’années.  Pour les mystiques religieux qui refusent toujours de croire en la science, ou du moins la science occidentale, les archéologues ont collectionnés des millions de preuves.  L’Homo rudolfensis et l’Homo habilis sont apparus il y a maintenant plus de deux millions d’années.  Et que dire de la fameuse Lucy, dont les ossements, découverts en Éthiopie en 1974, datent d’environ 3,2 millions d’années?

Le Coran nous dit à la sourate 2, verset 29 : « Il a créé pour vous tout ce qui est sur terre, puis Il s’est élevé aux ciels harmonisés par Lui en sept ciels, Il sait tout, Lui. »  On y reconnaît bien l’égocentrisme d’un dieu monothéiste, en plus du chiffre sept.  Justement, si Allah savait tout, lui, il aurait dû savoir d’où provenait la symbolique du 7, que nous verrons dans un autre article.

C’est vers le 10ème millénaire avant notre ère qu’apparut l’agriculture.  L’homme se sédentarisait.  On sait aussi que les premières divinités furent des femmes, mais, plus tard, les dieux masculins prirent le dessus avec le développement des communautés et des guerres.  Les premiers dieux masculins apparaissent au 8ème millénaire avant notre ère.  C’était le début de la fin pour les divinités féminines.  Pour sa part, quelques 9,000 ans plus tard, le Coran enfonça les derniers clous du cercueil des déesses : « Allah ne tolérera pas l’idolâtrie : ce sont les païens qui prient des femelles. »  Et encore une fois au verset 117 de la sourate 4 : « Oui, ils n’implorent, hors de Lui, que des femelles, oui, ils n’implorent qu’un Shaïtân [Satan] rebelle. »

L’homme créa Dieu à son image

 

Dans son idée simpliste de la Création, la Genèse finit évidemment par créer l’homme, comme on le sait par la célèbre citation : « Dieu créa l’homme à son image, à l’image de Dieu il le créa; mâle et femelle il les créa. » (Gn 1 : 27).

Quelle image?  Celle des Noirs?  Des caucasiens?  Des Amérindiens?

Puis il y a aussi le deuxième degré, c’est-à-dire l’image mentale, psychologique.  Une image criminelle, méchante, malhonnête, rancunière, orgueilleuse, etc?  Après tout, l’homme est tout cela, et bien plus!

On aura compris que c’est plutôt l’homme qui créa Dieu à son image.

Et si ce concept avait été emprunté?  En effet, c’est l’idée que nous soumet Messadié en nous rappelant les écrits de Platon, décédé en 347 ou 346 avant notre ère : « Et plus loin, il [Platon] en déduit que « notre monde doit de toute nécessité être l’image de quelque chose ».  En d’autres termes, Dieu a créé le monde à son image.  Cette proposition évoque évidemment là, à peu de chose près, le discours de la Genèse […] »

Les chrétiens ont-ils plagiés les Grecs?

Pire encore, dans un extrait de Sophocle, mort en 406 ou 405 avant notre ère, on peut lire « Ô Zeus!  La torture, la torture, c’est tout ce que tu me donnes! »  Invocation qui ressemble à s’y méprendre à la célèbre phrase apparemment sortie de la bouche de Jésus : « Eli, Eli, pourquoi m’as-tu abandonné? »  Et Messadié d’ajouter « on n’en finirait pas d’énumérer les comparaisons qui s’imposent avec les autres dieux. »

On ne se surprend plus de savoir que l’inspiration, que ce soit dans le domaine artistique ou autre, nous provient de ce que nous connaissons déjà, donc de ce qui est venu avant nous.

Ce qui frappe dans la lecture du Coran est son absence totale de chronologie, outil important s’il en est un pour faire de l’histoire.  Par exemple, on peut arriver à démentir un événement ou une idée en prouvant qu’une autre s’est présentée avant.

Dans la Bible, on construit des récits porteurs de messages et qu’ensuite on peut utiliser comme exemple en disant : « ne faites pas ceci, car il vous arrivera la même chose que tel personnage biblique. »  Les messages sont donc subtils; indirects.  Or, avec le Coran, il en va autrement.  C’est Napoléon qui a déjà dit : « La religion du Christ est trop subtile pour les Orientaux, il leur fallait des opinions plus politiques.  À leurs yeux, Mahomet est supérieur à Jésus, on le voit agir. »

Plutôt que de construire des récits, l’auteur est direct et met beaucoup d’énergie à dénoncer ceux qui ne croient pas en Allah, que l’on surnomme souvent les « effaceurs » ou les « fraudeurs ».  L’ennemi est donc clairement pointé du doigt.  Pas de récit, donc, mais beaucoup d’acharnement à répéter, entre autres choses, le nom d’Allah.  Le lecteur occidental serait ainsi porté à voir Mahomet non pas comme un raconteur mais un marteleur.

Marteler!  Un concept utilisé par de nombreuses sectes modernes.  Il n’y a qu’à penser à la fameuse secte de David Koresh[4] qui est à l’origine du massacre survenu en 1993 à Waco, au Texas.  Il affamait ses disciples pour ensuite mieux leur bourrer le crâne.

Récité en arabe, le Coran représente une fascination, mais ici, on parle de contenu et non de beauté mélodieuse.  Après tout, n’est-ce pas le contenu qui compte?

Bref, il ne faudrait pas s’arrêter aux apparences, en quoi que ce soit.

En ce qui concerne la couleur de peau de Dieu, l’islam semble l’avoir compris très tôt, car elle interdit toute représentation d’Allah, ce qui a d’ailleurs empêché un certain développement des arts figuratifs dans les pays arabes, et qui a conduit à la renversante controverse concernant les caricatures de Mahomet, publiés le 30 septembre 2005.   La polémique donna lieu à une véritable saga médiatique.

Mon dieu est plus fort que le tien!  On croirait entendre une querelle enfantine.  Manque de maturité?

Pour la Création, le Coran propose l’idée suivante dans la sourate 95 : « Par le figuier, par l’olivier, par le mont Sinaï, par ce pays de l’amen, ainsi créons-nous l’humain en la plus merveilleuse des formes, puis nous le ramenons au fond de toute bassesse, sauf ceux qui adhèrent et sont intègres : ils auront une récompense sans faille.  Qui te fera renier la Créance?  Allah n’est-il pas le plus Sage des sages? »

Évidemment, Allah, dieu du désert arabique, se devait de créer l’homme à partir d’un figuier ou d’un olivier.  Comme l’Amérindien adorait des ours, des bisons et des aigles, incapable de s’imaginer que le tigre, l’éléphant ou le chameau pouvait seulement exister ailleurs dans le monde.

Un dieu incapable d’imaginer la vie animale et végétale sur les autres continents?  N’est-ce pas là une autre preuve que la religion est une création de l’homme?

Un homme faible

Curieusement, dans la Création, autant biblique que coranique, l’homme se révèle rapidement faible.  Avant d’accomplir quoi que ce soit d’utile, Adam s’empresse de mordre dans l’interdit, pour confirmer la fameuse faute originelle et ainsi jeter le blâme sur tous les humains.

Est-ce donc dire que la Création humaine de Dieu est un travail bâclé?  Dieu serait-il un médiocre fabriquant?  Aurait-il dû prendre exemple sur GM et Ford, et ainsi lancer un rappel pour réparer les erreurs de son jouet?

« Soyez féconds et prolifiques, remplissez la terre et dominez-là.  Soumettez les poissons de la mer, les oiseaux du ciel et toute bête qui remue sur la terre. » (Gn 1 : 28).

Fécondité et prolifération.  L’Église chrétienne se servit longtemps de ces deux mots pour convaincre les familles d’avoir de nombreux enfants.   Plus d’enfants, plus de fidèles, donc plus de dîmes, et ainsi plus de profits pour l’Église.  La fameuse loi du nombre.  À une époque où le nombre de soldats, par exemple, faisait nettement la différence pour mener à une victoire, on peut comprendre que cette loi ait été prédominante.  « Venez!  C’est ma religion qui compte le plus d’adeptes!  Donc, c’est nous qui avons raison! »

Et pourquoi les animaux auraient-ils été créés lors d’une journée différente?  Pour différencier l’homme de la bête?

Depuis Charles Darwin, on connaît cette tendance voulant que nous soyons des animaux, concept difficile à avaler pour les croyants, à qui Dieu a dit « soumettez » les animaux.  Ce n’est pas pour rien qu’on interdit l’enseignement de Darwin dans les écoles islamiques.  Il se trouve même certains chrétiens illuminés qui la refusent encore aux États-Unis.

Et pourquoi soumettre les animaux?

À l’époque de ces écrits, il y avait au moins 9,000 ans que l’homme s’adonnait à l’agriculture, et par conséquent à l’élevage.  La domestication du chien bats tous les record, remontant à environ 13,500 ou 12,000 ans avant notre ère, alors que celui de la chèvre remonte vers 9,500 ans avant notre ère, le porc et le bœuf viennent ensuite, vers 8,000.  Car, en sous-entendu, il est clair que dans le mot « soumettez » on entend ici ce droit à se servir des animaux pour l’élevage et la boucherie, et même à les employer dans les sacrifices.

De même, on put se servir de cet argument pour traiter les Africains d’animaux et ainsi se donner le droit de les soumettre.

C’est connu; l’homme a toujours interpréter les choses à son avantage.

Un Dieu arrogant?

 

« Dieu vit tout ce qu’il avait fait.  Voilà, c’était très bon. » (Gn 1 : 31).

Est-ce donc dire qu’il qualifiait lui-même son propre travail de « très bon » ?  Un Dieu arrogant, donc?  Prétentieux?

Fier, certes, et confiant diront les croyants.  Évidemment, Dieu n’a pas de défaut et ce serait un sacrilège de l’accuser d’arrogance.  Allah a aussi cette personnalité, « Il sait tout, Lui », ou encore quand on le qualifie de savant, de sage, et tout le bataclan.  Il sait tout et pourtant ne nous apprend rien de nouveau.

L’Ancien Testament est important pour l’islam car les exégètes coraniques en interprètent plusieurs passages comme des prophéties de la venue de Mahomet et de la victoire de l’islam.  Les islamiques le considèrent comme un des textes saints que Dieu a révélés aux hommes avant le Coran et il sert à « prouver » la véracité de celui-ci.  Toutefois, le mot « preuve » perd ici tout son sens propre.  Si la Genèse est une preuve de quoi que ce soit, alors tout ce qui s’y rattache n’a pas grande valeur.

Pour faire simple, admettons que vous créez une histoire fictive et qu’une personne prétende ensuite corriger les erreurs « historiques » de votre récit.  Quelles erreurs peut-on corriger à partir d’une histoire fictive?  On en reviendrait seulement à un « remake » de Batman, Spiderman ou autre film célèbre, dont le seul but est d’attirer le plus de spectateurs possible.

La Création selon les Amérindiens

On pourrait conclure ici en effleurant les croyances africaines, qui ont été tardivement découvertes par les sociétés dites civilisées, mais rapidement contaminées par le christianisme et l’islam.  Par exemple, il est très douteux de remarquer au Kenya le dieu suprême Wélé qui se reposa le septième jour après avoir créé l’homme, la femme, les animaux et le reste.  L’influence chrétienne, arrivée dès le début du 16ème siècle avec les Portugais, est évidente.

Ce que les religions originelles de l’Afrique pensaient de la Création?

On ne le saura jamais.  Sur ce continent, le monothéisme a gagné la partie.

D’un point de vu polythéiste, on peut aussi observer ce que les Amérindiens pensaient de la Création, dans ce cas-ci les Abénakis.  Selon eux, le créateur s’appelait Tabaldak.  Il créa la terre qui devient le jardin de Tabaldak.

La vieille terre-mère donne les plantes, qui nourrissent et soignent.  Dans le concept de la terre-mère on reconnaît la divinité féminine, propre aux religions polythéistes, qui sont plus près de la nature et qui accordent plus d’importance aux femmes et à leur fécondité.  À une époque où les mouvements écologistes gagnent beaucoup de terrain à nous faire prendre conscience de la fragilité de notre planète, on se rappelle amèrement que le monothéisme, conquérant et martelant, a écrasé ces tribus dites primitives qui prêchaient pourtant l’harmonie avec la nature.

Et quand les Abénakis nous disent que le créateur ne peut être parfait parce qu’il a créé les Amérindiens imparfaits, ça prouve qu’ils n’étaient pas sans âmes ni sans morale comme les ont dépeint les premiers Européens à être débarqué sur le continent.

Quand Grand-Mère Marmotte discute directement avec Tabaldak, l’épisode rappelle cette discussion ouverte qu’on retrouve dans l’Ancien Testament entre Dieu et les hommes.  Ce dialogue devient absent du Nouveau Testament, où Dieu est en retrait.

Ce qui est triste dans ces légendes amérindiennes c’est qu’elles ont été transmises oralement, donc on commença à les répertorier longtemps après que les Européens furent installés en Amérique.  Par conséquent, il est très difficile, voire impossible, d’épurer tout cela de manière objective afin de dire précisément « cette légende est purement indienne ».  L’influence européenne y joue un grand rôle.

Dans le livre Légendes Amérindiennes II de Jean-Claude Dupont, publié en 2010, on retrouve la légende Hurons-Wendats qui suit à propos de la création du monde : « Ils vivaient tous heureux au-dessus des nuages, des hommes, des femmes, des animaux et des oiseaux, au milieu de lacs, de rivières et de forêts.  Mais, un jour, un vieil homme tomba malade et il fallait que sa fille se rende en forêt cueillir de l’écorce d’arbre pour préparer un breuvage qui le guérirait.  Arrivée là, un ours s’approcha d’eux et le chien de la femme se mit à courir après la bête.  L’ours tomba dans un grand trou et le chien, en voulant le rattraper, disparut lui aussi.  La femme, pour sauver son chien, se précipita à son tour vers l’ouverture, et comme elle tenta de s’accrocher à un arbre pour se retenir, l’arbre arracha et il enfila avec elle dans le grand trou, entraînant aussi les oiseaux branchés dans ses feuillages.  Ils arrivèrent tous en bas, au-dessus d’une grande étendue d’eau.  La femme tomba sur une tortue qui se trouvait sur l’eau et la tortue, étonnée de cela, demanda à un castor, à une loutre et au crapaud de charroyer de la terre sur sa carapace pour y installer la femme et planter l’arbre qui était tombé avec elle.  Puis, il fut décidé que la tortue nagerait jusqu’à la rive pour y déposer la femme et son arbre.  Une fois arrivés au bord de l’eau, le castor et le rat musqué charroyèrent de la mousse et des écorces pour construire une cabane, et la femme s’y installa et donna naissance à des jumeaux.  Lorsque les enfants eurent grandi, une mésentente s’éleva entre eux et ils durent se séparer.  L’un d’eux amena sa famille dans les forêts éloignées où il passait son temps à chasser, tandis que l’autre cultivait des champs de maïs pour se nourrir.  Quant à la mère qui était tombé du ciel, elle ne vieillit jamais et elle décida que la grosse tortue serait la protectrice de son clan. »

Ce qui frappe d’abord est la présence presque exclusive de la femme.  Le polythéisme amérindien lui accorde beaucoup d’importance.  Par contre, on croit déceler ici quelques influences monothéistes, comme la présence de l’arbre, qui rappelle étrangement l’arbre interdit de la Genèse, et cette mésentente entre les deux jumeaux, rappelant le conflit survenu entre Abel et Caïn.

Aussi jolies que soient ces légendes, on ne peut se permettre que de spéculer.  Car c’est l’homme blanc qui immortalise ces croyances par écrit, longtemps après la contamination européenne.  Malheureusement, la bêtise humaine s’est manifestée une fois de plus dans ce cas-ci, et on connaît la suite tragique des événements dans le sort réservés aux Amérindiens.

Chez les Iroquoiens du Saint-Laurent, l’anthropologue Roland Viau[5] nous confirme cette tendance polythéiste vers la femme car « dans la pensée mythique iroquoienne, la création de l’humanité constitue un événement essentiellement féminin. »  Toutefois, il existe de nombreuses versions de ce mythe, facilement explicable par le fait que les Amérindiens n’avaient aucune écriture connue.  Il fallait donc que les histoires et légendes se transmettent oralement, moyen que l’on connaît pour son embellissement graduel laissé à la discrétion du conteur et de ceux qui écoutent.


[1] Un détail qui me fascine est celui de voir les croyants adopter sans questionnement des livres rédigés par des auteurs inconnus, qui n’ont pas signés leurs textes, alors qu’en retour, lorsqu’on remet en question certains points, les religieux nous demandent nos références.

[2] La Torah est intégré à la Bible, le Pentateuque en fait, ce qui représente les livres de la Genèse, l’Exode, le Lévitique, les Nombres et le Deutéronome.  Il faut retenir que ces différents livres ont été compilés vers l’an 440 avant notre ère, et peut-être même un siècle plus tôt selon Messadié.

[3] L’idée que la Terre soit ronde n’est donc pas de Magellan, car l’idée circulait depuis l’Antiquité.  C’est surtout les religions monothéistes, l’Église chrétienne en particulier, qui a fait reculer l’avancement de cette conception à l’échelle mondiale.  Toutefois, il existe encore des sectes et autres courants de pensée pour enseigner à des enfants que la Terre est plate.

[4] De son vrai nom Vernon Wayne Howell, né le 17 août 1959.  Il était le leader de la secte des Davidiens.  Il a périt avec 82 de ses membres le 19 avril 1993 lors d’un assaut donné par le FBI.

[5] Les Iroquoiens du Saint-Laurent, peuple du maïs, par Roland Tremblay, 2006.