Octobre 70: Thérèse Morin, un nom à retenir (3)

Le 5 mai 1966, vers 12h20, alors que la majorité des employés se trouvaient dans la cour pour le dîner, un jeune homme entra dans la fabrique de chaussure Lagrenade, située au 2496 rue Rachel à Montréal.  Rapidement, il remit à André Lagrenade, fils du propriétaire, une boîte à chaussures en disant qu’il s’agissait d’un retour de la Bentley Shoe Store et que son patron l’appellerait dans quelques minutes pour lui fournir plus d’explications.  Alors que le jeune inconnu rebroussait chemin vers la porte de sortie, André Lagrenade tenta de le retenir pour en savoir davantage mais le téléphone sonna en même temps.  Le jeune homme disparut dans la rue.  Un compagnon l’attendait plus loin, assis sur une motocyclette.  Peu après cet échange d’apparence banal, un vacarme épouvantable ébranla tout le quartier.  Une bombe venait d’exploser à la fabrique Lagrenade.

À leur arrivée sur les lieux, les policiers découvrirent André Lagrenade blessé.  La secrétaire principale de l’entreprise, Thérèse Morin, se trouvait à quelques pieds de lui seulement au moment de la déflagration.  Ce qui restait de son corps gisait par terre, ensanglanté.  La femme qui comptait 40 ans de services pour l’entreprise Lagrenade était âgée de 64 ans.

« La bombe, composée d’explosifs violents, probablement de la dynamite, avait été placée dans une boîte à souliers et déposée sur un pupitre de métal.  Au moment de l’explosion, Mme Morin entrait dans le bureau, suivie des deux frères André et Henri La Grenade.  Ces derniers ont été grièvement blessés aux jambes, aux mains et au visage.  Une autre jeune femme, Mme Viateur Sirois[1], âgée de 23 ans, du 5647 9e Avenue à Rosemont, était derrière un comptoir au moment de la détonation.  Mme Sirois, qui est enceinte de huit mois, a été grièvement blessée à la figure et l’on craint qu’elle ne perde la vue »[2].  Trois autres employés – Bernard Lemay, 35 ans, Mlle Marie Leblanc, 22 ans, et Jocelyne Milette, 24 ans – furent hospitalisés pour choc nerveux.

L’enquête s’annonça difficile puisqu’aucun indice ne semblait être suffisant pour suivre une première piste.  De son côté, La Presse ajouta que « les dégâts causés à l’immeuble indiquent que l’explosif était de grande puissance.  Des portes ont été arrachées de leurs gonds et complètement démolies, des tuiles du plancher ont été soulevées par le souffle de l’explosion.  Les carreaux ont volé à une vingtaine de fenêtre et des lambeaux de vêtements trainaient ça et là au milieu des décombres ».

L’usine de chaussures était en grève depuis le 25 avril, ce qui pouvait laisser entrevoir un mobile possiblement relié au FLQ.  Comme de fait, « la grève a été marquée de plusieurs autres incidents dans le passé et même, à un moment, les membres du Front de libération québécois, qui ont causé des actes de terrorisme ailleurs dans la métropole, il y a deux ans, avaient fait savoir qu’ils pourraient sévir contre la compagnie.  Toutefois, rien n’indique qu’ils soient les auteurs de la catastrophe d’hier après-midi »[3].

Dans le même numéro de La Presse, l’éditorialiste Roger Champoux livra un texte lucide et réaliste :

Un crime odieux

Comment qualifier l’attentat de jeudi?  Une monstruosité.  Qui a tué Madame Thérèse Morin?  Qui a blessé les frères André et Henri LaGrenade, Madame Viateur Sirois, enceinte de huit mois (qui perdrait la vue) et trois autres membres du personnel de cette fabrique de chaussures?  Pour l’instant, on n’en sait rien et il faudra sûrement des jours avant de découvrir les auteurs de ce crime affreux.  L’absurdité à sa plus totale dimension et une fois de plus nous offrons au monde canadien – sans parler des dépêches qui déjà trouvent leur chemin dans la presse internationale – un spectacle démentiel.  Nous avons honte!  En arriver là, c’est dépasser l’aberration.

Le ou les criminels finiront bien par être coffrés … quand on a du sang sur les mains, cela se voit!  Quel cerveau a pu concevoir une telle chose?  Que les mains qui ont réuni à un mouvement de réveille-matin une pile d’un volt et demi et ce que l’on croit être quatre bâtons de dynamite, actuelle version de la police, n’aient pas même tremblé, et que froidement elles aient déposé l’engin de mort sur un pupitre; que pas un seul instant le ou les criminels n’aient songé à leurs virtuelles victimes … tout de suite, vous dites ce sont des fous.  Et bien! Non.

Le crime a été étudié, préparé, minuté.  Il a été voulu et il s’est trouvé un « messager » pour obéir à des ordres.  Ce jeune « porteur » ne tiendra pas le coup longtemps.  Le temps travaille contre lui : il se livrera aux limiers et il parlera.  Nous saurons alors beaucoup de choses.  Les révélations seront ahurissantes et par le jeu des dénonciations en chaîne, plus rien de ce drame demeurera inconnu.  N’anticipons pas.

Si le dossier de l’enquête du coroner dans l’affaire du meurtre de Wilfrid O’Neil n’a pas été conservé dans les archives, Historiquement Logique a eu plus de chance dans le cas de Thérèse Morin.  Ainsi, le dossier de l’enquête du coroner sur les circonstances entourant le décès de Thérèse Morin, qui compte un peu plus de 150 pages, nous apprend qu’elle habitait au 6417 rue Louis-Hémon et avait pour numéro de téléphone le 721-1758.  C’est un docteur du nom de Champoux qui avait constaté le décès à l’hôpital Notre-Dame.

L’enquête du coroner Laurin Lapointe s’ouvrit le 31 août 1966.  Le fait que la police n’avait toujours pas attrapé les responsables de l’attentat expliquait probablement ce délai de quelques mois.  Roland Morin, le frère de la victime, avait identifié le corps.  C’est par lui qu’on apprit que Thérèse était née le 24 septembre 1902.  Elle était la fille d’Omer Morin et de Rosa Charrette.

Le Dr Jean-Paul Valcourt, qui s’était chargé de l’autopsie, précisera que « Thérèse Morin est décédée d’un état de choc consécutif aux hémorragies internes et externes à la suite de multiples lacérations (cœur, poumons, rate, estomac, cuir chevelu, jambe gauche etc.).  À noter qu’il y avait multiples fractures de côtes, une fracture de la colonne dorsale et fracture et délabrement de la jambe gauche.  Le tout causé par la poussée et les projectiles lors d’une explosion vraisemblable à l’arrière de la victime ».

Le premier témoin d’importance fut André Lagrenade, 46 ans, qui se décrivit comme un comptable habitant au 11405 Drouart, à Montréal.  Interrogé par Me Gabriel Grenier, il expliqua que son père, Henri B. Lagrenade Sr., et ses frères étaient les propriétaires de la manufacture.  Parmi les autres propriétaires, tous des frères, on retrouvait Henri, Raymond[4], André, Jacques, Jean-Paul, Denis et Lucie Lagrenade Valiquette.

N’oublions pas qu’André Lagrenade avait lui aussi été blessé lors de l’explosion, qui était survenue, selon lui, entre 12h20 et 12h25.  Il dira avoir seulement entrevu l’individu qui était venu porter le paquet.

  • Est-ce que vous avez vu la personne se présenter?
  • Oui, je l’ai vu se présenter au bureau … Quand mon frère l’a reçu il lui a adressé la parole. À ce moment-là, j’en ai eu connaissance.
  • Lequel de vos frères?
  • Henri junior.
  • Alors, voulez-vous nous décrire cette personne-là au meilleur de votre connaissance?
  • Je ne l’ai pas vu de face, je l’ai entrevu, il quittait les lieux. Il s’en allait vers la porte, je l’ai vu de dos, un grand type noir, assez maigre et grand, medium maigre.
  • Est-ce que vous l’avez vu entrer?
  • Non.

Sur une photo qui n’a malheureusement pas été conservée au dossier de l’enquête du coroner, le témoin reconnut la manufacture appartenant à sa famille.  Ensuite, Me Grenier lui demanda ce qui s’était produit après la sortie de l’individu.

  • Sur l’entrefaite, le téléphone a sonné. Le type s’est présenté pour laisser un paquet et en même temps que le type est venu pour partir le téléphone a sonné.  Mon frère l’a pris pour répondre, le type a filé vers la porte, ça fait qu’il lui a dit : « un instant, monsieur », et le monsieur a dit : « on vous appellera » et il a continué son chemin.
  • Est-ce que vous avez vu quel genre de paquet c’était?
  • Une boîte à chaussures.
  • Maintenant, est-ce qu’il l’a donnée à votre frère Henri ou s’il l’a déposée …
  • On a un comptoir au bureau et puis d’après ce que mon frère m’a dit …
  • Non, le coupa immédiatement Me Grenier, ce que vous avez vu, vous.

Il faut comprendre que la preuve par ouï-dire est inacceptable en Cour, même devant le coroner, dont les enquêtes ressemblaient à cette époque à de mini-procès.  Le témoin devait donc s’en tenir uniquement à des faits qu’il avait vus de ses propres yeux.

  • Maintenant, reprit Me Grenier, est-ce que vous connaissiez Mlle Morin?
  • Oui.
  • Est-ce qu’elle était sur les lieux à ce moment-là?
  • Oui.
  • Quelle était son occupation?
  • Elle était gérante du bureau et secrétaire principale de mon père.
  • Alors, si je comprends bien, à un moment donné il s’est produit une explosion?
  • Oui.
  • Vous, où vous trouviez-vous à ce moment-là?
  • J’étais à peu près à quatre pieds de Mlle Morin et de mon frère.

On utilisa un plan et des photos des lieux pour aider le témoin à déterminer l’endroit précis où se trouvait Thérèse Morin au moment de la déflagration, mais d’après les transcriptions cela ne nous aide pas tellement à une meilleure compréhension des faits.  D’ailleurs, soulignons que ni les photos ni le plan n’ont été conservés dans le dossier.  Néanmoins, on comprit qu’il se trouvait tout près de son frère Henri Jr mais aussi de Mme Sirois (Thérèse Labbé) et de Thérèse Morin.

Yvon Constantineau, constable pour la Ville de Montréal, se trouvait à bord de la voiture-ambulance 17-15 avec son confrère Brien au moment de recevoir l’appel vers 12h40, le 5 mai 1966.

  • En arrivant sur les lieux nous sommes pénétrés, nous avons pénétré dans la bâtisse, nous avons trouvé une femme gisant à environ un pied de la deuxième porte d’entrée.

À son tour, il se servit du plan pour indiquer l’endroit, juste avant d’ajouter :

  • Alors, nous avons pris cette dame, nous l’avons conduite à l’hôpital Notre-Dame et le Dr Champoux l’a examinée et a constaté son décès.
  • Est-ce que vous étiez présent lorsqu’il a constaté le décès, est-ce que vous avez entendu les paroles que le médecin a prononcées?
  • Oui.
  • Qu’est-ce qu’il a dit au juste?
  • Qu’elle était morte, qu’il n’y avait plus rien à faire.
Serge Demers

Puisque la police poursuivait ses recherches afin de retrouver les responsables de l’attentat, le procureur Grenier expliqua qu’il s’agissait là de toute la preuve qu’il pouvait présenter pour le moment.  Ainsi, le jury du coroner rendit un verdict ouvert, à savoir que la mort de Thérèse Morin impliquait « une ou plusieurs personnes inconnues [qui] pourraient être tenues criminellement responsables et demandons à la police de continuer ses recherches et d’en faire rapport au coroner ».

Fort heureusement, l’enquête policière progressa rapidement.  Quelques jours plus tard, on procéda à quelques arrestations, dont un jeune homme de 21 ans répondant au nom de Serge Demers.  Celui-ci accepta de passer à table.  Le 15 septembre, il livrait des aveux complets qui nous permettent aujourd’hui de reconstituer des faits qui, jusqu’ici, semblent avoir été ignorés par la plupart des auteurs, en particulier ceux qui prennent la défense du FLQ.

C’est donc vers la fin d’octobre 1965 que Demers aurait fait son entrée au MLP, qui lui avait soumis un questionnaire comprenant « une question qui demandait si on était pour ou contre la violence.  J’ai répondu que dans certains cas peut-être ça serait bon ».  Au moment de la grève des apprentis-plombiers, il avait reçu un appel téléphonique de Pierre Vallières, qui lui avait demandé de transporter des manifestants sur une ligne de piquetage.  Demers avait dû refuser par contrainte de temps.  Mais peu après, Vallières l’avait rappelé, cette fois pour lui demander pour déménager des livres.  « Je suis allé au M.L.P. sur la rue St-Denis près de la rue Roy, en face des sourds et muets.  C’est là que j’ai rencontré Réal Mathieu ».  Mathieu lui avait alors appris que le travail consistait plutôt à transporter une machine à imprimer destinée à la création d’un journal clandestin.  Avec le camion de son père, un Fargo 1965 de couleur verte, Demers avait aidé Mathieu à faire le travail.  La machine avait donc abouti dans un appartement de la rue Sherbrooke, au-dessus d’une pizzéria.

En octobre 1965, Demers s’était rendu à une réunion sur la rue St-Denis, près du Carré St-Louis, où se trouvaient Pierre Vallières, Réal Mathieu et un autre jeune homme prénommé Jean qui avait cependant abandonné le mouvement immédiatement après cette soirée.  On avait confié à Demers la livraison du journal La Cognée, dont certains exemplaires étaient destinés à l’Université de Montréal, ainsi que des collèges.  Il occupa cette fonction jusqu’à la mort de son père, à la fin de décembre.  Demers avait alors pris une pause jusqu’à la mi-janvier.

Toutefois, c’est à la fin de décembre 1965 que « Pierre Vallières m’a demandé si je voulais aller dans l’action.  Je lui ai dit oui.  On m’a demandé pour recruter des membres.  J’ai essayer [sic] dans St-Henri mais ça ne marchait pas ».  Peu après, Demers avait connu un peu plus de succès en recrutant Maurice Montpetit, dont le père était épicier.  Mais puisque la mère de Demers se retrouvait veuve et qu’elle avait besoin d’argent, elle avait accepté des pensionnaires, parmi lesquels se trouvaient Pierre Vallières et Charles Gagnon.  Ces deux têtes fortes du FLQ furent ses logeurs jusqu’en mai 1966, c’est-à-dire au moment de l’attentat contre la fabrique de chaussures.

Une partie de la déposition de Serge Demers.

En mars 1966, Demers avait également fait la connaissance de Robert Lévesque, alias Michel.  « Plus tard il fut question de dynamite.  Pierre Vallières disait qu’on avait besoin de dynamite ».  Demers et Vallières avaient ensuite rencontré un professeur à Saint-Hyacinthe qui prétendait pouvoir obtenir de la dynamite dans une carrière.  À la fin de mars ou au début d’avril 1966, Demers avait donc volé de la dynamite avec l’aide de quelques complices dans une cabane appartenant à une compagnie de construction, à South Stukely.  Les explosifs et les détonateurs avaient ensuite été entreposés dans un appartement loué par l’organisation sur la rue Sherbrooke, près de Bleury.  Une semaine plus tard, on déménageait le tout dans un autre logement de la rue Roy, près de la rue Henri-Julien.  « Le vendredi avant Pâques Mathieu, je veux dire Pierre Vallières, a mentionné qu’on avait besoin d’armes.  Ça resté là ».  Lors d’une autre occasion, cependant, Vallières s’était fait une fierté de lui montrer la présence une vingtaine d’armes dans un placard de la rue Roy.

Demers raconta également aux détectives les détails de son implication dans la pose de la bombe qui avait coûté la vie à Thérèse Morin.  Suite à ces aveux, il restait cependant à savoir si le jeune homme accepterait de répéter son histoire sous serment. Son témoignage devant le coroner était prévu pour le lendemain, le 16 septembre 1966.


[1] Son nom de fille était Thérèse Labbé.

[2] Ibid.

[3] Ibid.

[4] Raymond Lagrenade, fils de Henri Lagrenade et de A. Mayer est né en 1918.  Il est décédé le 5 février 1989.  Il avait pour conjointe une certaine Mme Forest.

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Mon enfant contre une bombe

Desrochers, Josée-Anne.  Mon enfant contre une bombe.  Avec la plume d’Hélène Bard, Trait d’Union, Montréal, 2002, 156 p.

Il est difficile de qualifier ce livre de manière juste.  On pourrait avoir l’impression d’une histoire inlassablement triste et sans aucune message d’espoir, mais on ne peut s’empêcher, en dépit d’un langage populaire entremêlé de quelques expressions plus recherchées, de comprendre à quel point cette femme a souffert.  On ne peut s’empêcher, aussi, de voir le problème social qu’elle pose aux lecteurs.  Devons-nous glorifier les criminels?  Et, surtout, devons-nous faire confiance aux représentants de l’autorité?

Josée-Anne Desrochers n’a pas eu la vie facile.  C’est d’un ton cru qu’elle nous raconte son passé difficile.  Un père abusif, à qui elle finira par pardonner, ainsi que d’autres épisodes peu reluisants de son passé.  Mais la naissance de Daniel, son deuxième fils, remet un peu de lumière dans sa vie.  Au soir du 8 août 1995, avant d’aller au lit, Daniel, qui n’a que 11 ans, lui dit à quel point il l’aime.  Ce sera la dernière fois qu’elle le verra vivant.  Le lendemain matin, elle doit partir très tôt pour le travail.

Certes, se rendre à l’école peut parfois s’avérer être une aventure, mais normalement les enfants doivent en revenir vivants.  Ce ne sera malheureusement pas le cas du petit Daniel.  Dans le cadre de la guerre des motards, une Jeep explose alors qu’il traverse la rue avec un ami.  Un éclat de métal se logera dans son crâne.  Daniel ne devait plus jamais reprendre conscience.

Le monde s’écroule autour de Josée-Anne.  Un tel drame devrait normalement susciter l’appui ou l’aide d’autrui, mais là aussi son monde s’écroule.  Une soirée bénéfice organisée par des policiers tourne au vinaigre.  Non seulement on ne lui versera jamais l’argent promis, mais Josée-Anne et une amie se réveillent le lendemain toutes nues, au côté d’un policier qui a abusé d’elles.

Elle étonne également en livrant son opinion sur deux hommes qui écriront eux aussi sur les motards : le détective Guy Ouellette et le journaliste Claude Poirier.  Du premier, elle racontera une anecdote peu reluisante : « […] M. Guy Ouellette, toujours policier de la SQ, m’invite avec Sylvie à souper dans un restaurant de la Rive-Sud afin que nous préparions ensemble le déroulement du tournoi.  Voyant ma copine chaussée de bottes hautes et habillée d’un manteau noir, il lui dit qu’elle a l’air d’une salope.  Puis, regardant ma tête dégarnie [Josée-Anne s’était rasé les cheveux pour éviter d’être reconnue dans la rue], il parle de mon « innocence », ajoutant que j’aurais mieux fait de garder mes cheveux longs et blonds.  « Tu aurais pu obtenir des renseignements en échange de faveurs sexuelles », dit-il.  « Comme ça, tu n’es pas belle ».  La soirée est longue et pénible.  Le policier semble bien décidé à se montrer cruel.  Comment arrive-t-on à dire à une mère qui a violemment perdu son fils que le crime est correct tant qu’il fait rouler l’économie? ».

Voilà le problème social qu’elle pose : selon elle, les autorités n’ont aucune intention d’enrayer complètement le crime puisque celui-ci profite à la société, à l’économie.  Après avoir assisté à la destruction d’une partie d’argent « sale » à Nicolet, elle laissera clairement entendre que le reste de ces magots saisis aux trafiquants sont réinvestis dans les coffres du gouvernement.

Après avoir traité Claude Poirier de menteur pour sa couverture de la fameuse trêve éphémère et artificiel entre les Hells Angels et les Rock Machine au tournant du millénaire, elle dénonce également cette glorification que font certaines personnes envers ces princes du crime.  Au passage, elle ne manquera pas non plus d’écorcher les commentaires idiots d’un Jean-Pierre Ferland et d’une Ginette Renaud, deux artistes qui se défendaient maladroitement de leur participation au mariage d’un criminel.

Josée-Anne Desrochers était une femme en colère, et avec raison.  Mais pour appuyer certaines de ces affirmations, le lecteur aurait certainement apprécié un peu plus de faits ou d’anecdotes précises.  Quoi qu’il en soit, c’est un lègue peu commun qu’elle nous laisse, car les victimes – et je parle ici aussi bien des victimes réelles de meurtres que des membres de leur entourage – n’ont pas souvent l’occasion de livrer un tel réquisitoire.

Quant à savoir si les autorités devraient accorder ou non une aide plus généreuse aux proches des victimes, je ne peux m’empêcher de faire un parallèle entre une victime de la route et une victime de meurtre.  Pour certaines victimes de la route, les proches auront droit à une indemnisation de la SAAQ, mais pas les victimes de meurtre.  Loin de moi l’intention de me mettre à la place de qui que ce soit, mais les victimes de la route meurent – exception faite des causes impliquant des chauffards ivres – par accident.  C’est triste de perdre un proche, en particulier un enfant, mais on se dit que c’est un accident.  On n’y peut rien.  On ne peut pas tourner sa colère vers un tas de ferraille.

Pour une victime de meurtre, les proches se disent que cela aurait pu être évité, qu’on aurait pu combattre mieux le crime pour l’enrayer; qu’on peut faire mieux à l’avenir pour éviter la redondance.  Le deuil est-il plus difficile?  Est-ce utopique de croire qu’on arrivera un jour à enrayer la violence alors qu’elle navigue dans les veines des êtres humaines depuis des milliers d’années?

Ce qui est sûr, c’est qu’un livre comme celui de Josée-Anne Desrochers demeure un testament pour ceux et celles qui seraient tentés d’oublier le nom de son fils : Daniel Desrochers.

Malheureusement, comme si sa vie était destinée au malheur, Josée-Anne Desrochers s’est éteinte en 2005 d’une pneumonie.  Elle n’avait que 40 ans.