Octobre 70: Et maintenant, les banques! (2)


Au cours du mois de mai 1963, des bombes explosèrent à la caserne du régiment des Blackwatch à Montréal, à l’Unité des services techniques de l’Aviation militaire canadienne à Mont-Royal et près des réservoirs de raffineries de la Golden Eagle de Pointe-aux-Trembles.  Une autre fut désamorcée à temps au bureau central des postes.  Mais, comme on l’a vu avec la mort de Wilfrid O’Neil au chapitre précédent, ces attentats ne connurent pas toutes des fins heureuses, ou du moins sans dommage humain.  Le FLQ jouait avec le feu; un feu qui risquait de brûler n’importe qui à tout instant.  Bref, ils jouaient avec les vies humaines de cette même société qu’ils prétendaient défendre.

Le 17 mai 1963, le FLQ plaça dix bombes dans dix boîtes aux lettres du quartier Westmount[1].  Cinq de ces dix engins explosèrent vers 3h00.  Walter Leja, sergent de l’armée canadienne, fut grièvement blessé en tentant de désamorcer l’une d’elles.  Le lendemain, on pouvait lire dans La Presse : « tôt ce matin, le sergent-major Walter Rolland Leja était encore entre la vie et la mort à l’hôpital St-Mary’s après que les médecins eurent travaillé durant plusieurs heures pour lui amputer le bras gauche et lui faire subir une trachéotomie des voies respiratoires, en plus de traiter ses nombreuses blessures à la poitrine et au visage ».

Le sergent-détective Léo Plouffe aurait lui-même désamorcé une autre bombe.  Et La Presse d’ajouter : « cette série d’événements tragiques a fait du vendredi 17 mai 1963 la journée la plus mouvementée de l’histoire de Westmount.  Les cinq premières explosions survenues vendredi matin ont suffi pour jeter la consternation chez les paisibles habitants de cette ville ordinairement calme pour mettre la police sur un pied d’alerte ».

Le sergent-major Leja survécut à ses blessures.  Il s’est éteint à l’âge de 71 ans, le 22 novembre 1992.

Que ces bombes fassent des victimes collatérales ou non, ce n’est certes pas la prise de conscience ni la sensibilité envers autrui qui allait arrêter le FLQ.  Trois jours plus tard, ils récidivaient.  Le 20 mai, 75 bâtons de dynamites explosèrent près de la salle d’armes du 1er bataillon des services techniques de l’Armée canadienne à Montréal.  Le tout fut surnommé « opération Chénier » en l’honneur de Jean-Olivier Chénier, l’un des Patriote criblé de balles lors de la Bataille de Saint-Eustache en décembre 1837.  Plus tard, comme on le verra au cours de la série d’articles, la cellule Chénier, composée de quelques individus dont les frères Rose, deviendra la plus célèbre au cours de la Crise d’octobre.

Le 16 juin 1963, 18 personnes soupçonnées d’être associées au FLQ furent arrêtées.  Le lendemain, dans La Presse, le journaliste Jean Sisto se concentra principalement sur François Giroux, qui sera le 19ème à comparaître, écrivant que le présumé felquiste recouvrait sa liberté jusqu’à son enquête préliminaire prévue pour le 21 juin.  « La Couronne, représentée par Me Jacques Bellemare, n’a porté contre le jeune homme de 20 ans, originaire de Gentilly, comté de Nicolet, qu’une seule accusation passible d’un maximum de 14 ans de pénitencier : celle d’avoir conspiré, avec les autres présumés membres du FLQ, pour causer des dommages à la propriété publique, aux édifices du gouvernement du Canada plus précisément.  Le juge [Irénée] Lagarde accorda à Giroux jusqu’à 1h de l’après-midi pour trouver deux personnes pouvant fournir les deux cautionnements de $950 chacun qu’il avait fixés.  Un oncle et un ami de l’accusé s’étant présenté peu avant 1h, au greffe de la paix, Giroux a recouvré sa liberté »[2].

Walter Leja s’est éteint en 1992.

Giroux était inscrit à l’école Polytechnique et devait passer ses examens d’admission la même semaine.  Il s’était livré lui-même vendredi soir vers 18h30 en compagnie de son avocat, Me Antoine Mayrand.  On s’étonna qu’il n’y ait qu’une seule accusation contre lui alors que les 18 autres présumés terroristes se partageaient 165 accusations.  Ce nombre fut sans doute réduit puisqu’à l’ouverture de leur enquête préliminaire, le 21 juin, La Presse parlait de 154 accusations.  Parmi eux, Jean Cloutier, 24 ans, qui habitait chez ses parents sur la rue Chambord, fut relâché.  « Il s’était livré plus tôt dans la journée sachant qu’il était recherché par la police de Montréal après avoir été tenu, à l’enquête du coroner, criminellement responsable de la mort du gardien O’Neill.  Les procureurs de la Couronne n’avaient cependant, à la suite de l’enquête, retenu aucune accusation contre le jeune homme.  « Du moins pas pour l’instant », avait déclaré Me Ducros, un des représentants de la Couronne.

Une accusation de meurtre non qualifié fut portée contre quatre terroristes, soit Georges Shoeters, 33 ans, étudiant en économie politique; Gabriel Hudon, 20 ans, dessinateur industriel; Raymond Villeneuve, 19 ans; Jacques Giroux, 19 ans, un photographe; et Yves Labonté, un commis de 18 ans.  Les présumés fondateurs du FLQ – Shoeters, Hudon et Villeneuve – se trouvant maintenant derrière les barreaux, devenait-il raisonnable de croire que le FLQ sombrerait avec eux dans l’oubli?

L’enquête préliminaire, qui se déroula devant le juge Émile Trottier fut cependant ajournée rapidement lorsque trois des accusés déclarèrent que « mes principes politiques m’interdisent de témoigner ».  Qu’on y voit une forme de solidarité ou d’entêtement, il n’en reste pas moins que cette scène marquait le début d’une histoire qui allait se répéter en 1970 devant le coroner Trahan.  « Le tribunal devait affirmer par la suite que c’était là, de toute évidence, un mouvement « concerté » de la part de ces témoins, mais que la cour ne souffrirait pas que l’on entrave de cette façon le cours de la justice »[3].

La Couronne était représentée par les avocats Gabriel Lapointe, Jacques Bellemare et Jacques Ducros.  Ceux-ci demandèrent que les trois clowns – Georges Schoeters, Raymond Villeneuve et Jacques Giroux – soient reconnus coupables d’outrage au tribunal.  De plus, comme si ce cirque n’était pas suffisant, le juge Trottier dût ordonner l’arrestation d’un individu qui cria le mot « Gestapo » dans la salle lorsqu’on lui demanda de se taire.  L’individu en question se nommait Guy Caza, un dessinateur industriel de 23 ans.  « Caza qui, par on ne sait quel stratagème, avait réussi à prendre place au milieu des avocats, dans le prétoire, se leva ensuite pour déclarer qu’il voulait être témoin de la défense »[4].

« C’est Jacques Giroux, encore une fois, qui a déclenché la conspiration … du silence.  Le jeune photographe de 19 ans, après avoir consenti à prêter serment, se tourna vers Me Lapointe avec un air de défi qui laissa vite deviner ce qui allait se passer.  Le procureur de la Couronne lui demanda pas moins : « Les lettres FLQ, cela vous dit quelque chose? ».  Immédiatement, le jeune homme répondit : « Monsieur, mes principes politiques m’interdisent de témoigner ».  Le juge Trottier intervint alors : « La raison que vous donnez n’a aucune force légale en cour ».  « Elle en a pour moi », enchaîna vivement le photographe »[5].

Lorsqu’on appela Raymond Villeneuve, considéré « par plusieurs comme le dur du FLQ »[6], le scénario se répéta.  En fait, la Couronne ne parvint même pas à l’assermenter.  À son tour, il répéta la phrase du jour : « il m’est interdit par mes principes politiques de témoigner ».  Décidément, les membres du FLQ s’étaient entraînés à répondre dans ce genre de circonstances.  Et, malheureusement, ce cirque allait se répéter en 1970 dans un mépris total de la justice.

Malgré tout, La Presse en savait suffisamment pour présumer que la bombe ayant causé la mort du gardien O’Neill avait été fabriquée en une vingtaine de minutes par Gabriel Hudon, alors considéré comme l’expert en explosif du FLQ.  Cette information sortit du témoignage d’Yves Labonté, qui avoua avoir déposé la bombe sur la rue Sherbrooke.  Labonté raconta également comment Raymond Villeneuve l’avait recruté pour faire exploser le monument McDonald au carré Dominion.  « Chez Villeneuve il a rencontré un peu plus tard Hudon, qui y arrivait avec un petit sac de voyage contenant tous les éléments de la bombe du 20 avril.  C’étaient un cadran, des fils, sept ou huit bâtons de dynamite et un fer … à friser »[7].

         Le témoignage de Labonté permit aussi de reconstituer les faits : « la bombe prête, donc, il quitta le domicile de Villeneuve avec Hudon pour aller rencontrer, angle de la rue Saint-Denis et du boulevard Saint-Joseph, Jacques Giroux qui, prévenu, les attendait.  Puis on descendit carré Dominion à pied.  Là, toutefois, Giroux trouva qu’il y avait trop de monde.  Et probablement des policiers parmi ce monde.  Il fallait un « meilleur » endroit.  On remonta donc vers la rue Sherbrooke, où on repéra le centre de recrutement de l’armée.  Il était 9h30 ou 9h45.  Et la bombe était amorcée pour 10h.  Pendant que Giroux se tenait à l’entrée de la ruelle, au sud de la rue Sherbrooke, le jeune homme dit avoir déposé l’engin entre le mur de l’édifice et un coffret contenant des poubelles.  On s’en fut ensuite dans un restaurant du voisinage pour prendre une liqueur douce, et on revint sur place pour se rendre compte que rien n’avait sauté.  Labonté déclare qu’il a alors voulu reprendre la bombe, mais que Giroux l’a dissuadé de ce faire, en lui expliquant qu’elle pourrait lui sauter dans les mains, à n’importe quel moment ».

Bref, on a compris l’amateurisme que l’on soupçonnait déjà depuis le début, ce qui ne minimise cependant en rien la gravité du geste.  Après cela, chacun des individus seraient rentré chez eux et c’est seulement le lendemain matin que Villeneuve leur montra un journal annonçant la mort du gardien de nuit.

Il est sans doute permis de croire que ces arrestations et procédures judiciaires contre les membres fondateurs du FLQ puissent avoir changé un peu l’image de l’organisation.  Les jeunes écervelés qui prirent la relève choisirent alors un autre moyen de se faire valoir.  Le 26 septembre 1963, on explora une nouvelle méthode, celle du hold-up.  Voici comment La Presse rapporta les faits : « La police a poursuivi trois voleurs de banque et en a arrêté deux à quelques coins de rue de la scène d’un hold-up commis hier après-midi à une succursale de la Banque Royale du Canada dans l’ouest de la métropole.  Les voleurs s’étaient emparés de $6,209.  Une bombe à la dynamite, qui avait été lancée devant la banque, à l’angle des rues Sherbrooke et Décarie, probablement par les bandits, a été désamorcée par les policiers.  Appelée par un témoin oculaire de l’extérieur de la banque, la police est arrivée au moment où les voleurs s’enfuyaient ».

Gérard Pelletier attribue ce vol de banque au FLQ, mais en parcourant brièvement La Presse on se rend compte que le même jour ou dans la même semaine on rapportait plusieurs hold-up dans la région de Montréal.  Étaient-ils reliés eux aussi au FLQ ou était-ce simplement « la mode » des braquages?

Quoiqu’il en soit, les noms des deux jeunes hommes arrêtés au cours de ce vol étaient Jules Duchastel et Claude Soulières.  Que sont-ils devenus?  Nous l’ignorons, mais nous ne les reverrons plus au cours de la présente série d’articles.

Les activités du FLQ se poursuivirent le 30 janvier 1964 avec un autre cambriolage, cette fois un vol d’armes à la caserne des Fusilliers Mont-Royal à Montréal.  Le montant de ce vol fut évalué à 20 000$, ce qui comprenait 59 mitraillettes de type FN 7,62, 4 mitrailleuses Bren, 34 mitraillettes Sten, 4 mortiers de 60 mm., 3 lance-roquettes, des grenades et 5 pistolets Browning.  Au total, les voleurs sont aussi repartis avec une réserve de 13 000 cartouches

Tout comme la première vague de violence commise sous l’effet des bombes, celle-ci allait connaître son apogée lorsque, le 29 août 1964, vers 18h00, deux individus entrèrent au magasin d’armes à feu International Firearms sur la rue Bleury, à Montréal.  Au commis, qui avait pour nom Sotriades Pamayotis, les prétendus acheteurs demandèrent à examiner une carabine FN-M31.  Pamayotis retira le chargeur avant de leur présenter l’arme.  Toutefois, l’un des individus sortit de sa poche un chargeur qu’il inséra sous le mécanisme avant de la pointer et d’hurler : « C’EST UN HOLD-UP! ».  Immédiatement, deux autres bandits pénétraient dans le commerce pour s’emparer d’armes et de munitions, qu’ils engouffrèrent ensuite dans une Pontiac 1964.

Le gérant du magasin, Leslie McWilliams, 58 ans[8], tenta d’intervenir mais il fut aussitôt abattu d’une rafale.  L’alarme ayant été secrètement activée, les premiers policiers arrivés sur les lieux, Georges Brazeau et Régis Fortin, commirent l’erreur de se diriger au Nations House Café, situé tout près.  À leur sortie, Léora Gagné, qui travaillait au magasin d’armes et qui avait pu sortir sans attirer l’attention des criminels, leur indiqua où il avait vu entrer les bandits.  Dès l’apparition des policiers, une fusillade éclata.  Elle allait se prolonger durant une quinzaine de minutes.  Un employé du nom d’Alfred Pinisch, 37 ans, sortit pour venir aider les policiers, mais il fut presque immédiatement tué sous les balles.  Une semaine plus tard, Allô Police précisera que Pinisch « a été tué par un policier qui, pendant la fusillade, croyait avoir affaire à l’un des bandits.  M. Pinisch, qui ne comprenait pas le français, n’aurait pas obéi à l’ordre d’arrêter que lui intimait l’agent »[9].  Lorsque l’un d’eux, identifié plus tard sous le nom de François Schirm, fut atteint d’une balle à la cuisse gauche, il laissa immédiatement tomber sa carabine au sol en criant « vive les séparatistes! ».  Parmi les policiers qui lui tombèrent dessus pour lui passer les menottes, l’un d’eux lui répliqua : « on va-t’en faire des séparatistes! ».

Peu après, les policiers découvrirent qu’au 1011 Bleury gisaient deux cadavres.  En tout, quatre suspects furent arrêtés sur place, alors qu’on en cherchait un cinquième qui aurait pris la fuite dans un taxi.  Transporté à l’hôpital St-Luc, Schirm souriait lorsque le photographe d’Allô Police s’approcha pour immortaliser ce moment, et le blessé lui lança « tu m’en enverras une copie ».  En inspectant les lieux, les enquêteurs découvrirent dans la voiture des bandits la présence de 25 carabines de type FN et beaucoup de munitions.  Allô Police ne manqua pas de rappeler que c’est une arme du même genre que Georges Marcotte, que l’on surnommait aussi le Père Noël, avait utilisé lors de son désormais célèbre hold-up qui avait coûté la vie à deux policiers en décembre 1962.

François Schirm, un homme de 32 ans d’origine hongroise, dira sur son lit d’hôpital avoir agis au nom de l’Armée révolutionnaire du Québec (ARQ).  Selon Allô Police, Schirm aurait combattu au côté de Fidel Castro lors de la révolution cubaine en plus d’avoir fait la guerre d’Algérie et de l’Indochine.  Il aurait déjà été arrêté en lien avec certaines activités du FLQ avant d’être relâché, faute de preuve.  « Selon la police, ce jeune homme, prénommé François, serait le chef des terroristes de l’ARQ.  Ses adeptes porteraient l’uniforme, à l’occasion, et ils seraient, en grande majorité de nationalité canadienne-française »[10].

Peu de temps après la fusillade, Edmond Guenette, 20 ans, qui avait pris la fuite à bord d’un taxi après avoir menacé le chauffeur et forcé une cliente à descendre, fut arrêté près de Shawinigan.  Les autres suspects furent identifiés comme étant Gilles Brunet, 29 ans; Marcel Tardif, 22 ans; et Syriaque Délisle, 29 ans.  Le coroner Trahan présida l’enquête sur la mort de McWilliams.  Au cours de celle-ci, Schirm tenta de s’imposer.  « Il faut dire que les hommes de Schirm avaient plutôt l’air de brebis », écrira Allô Police tout en rappelant que, par exemple, Gilles Brunet était le père de cinq enfants et qu’il a constamment pleuré lors des procédures.  Me Jacques Ducros agissait à titre de procureur de la Couronne lors de cette enquête de coroner, tandis que les accusés étaient représentés par Me Paul Aubut.

Le procès conjoint de Schirm et Guenette se déroula du 17 au 21 mai 1965 à Montréal devant le juge André Sabourin.  Selon Allô Police, Schirm se montra arrogant et « faussement héroïque » durant toute la durée du procès.  Étant donné les soi-disant motivations politiques et terroristes des accusés, les autorités surveillèrent étroitement l’entrée du palais de justice en plus de fouiller toute personne entrant dans le prétoire.

« Jouant jusqu’au bout et merveilleusement son rôle de héros national, Schirm a posé un geste qu’il a voulu légendaire après avoir entendu le prononcé de sa sentence : debout, le bras droit élevé vers l’avant, imitant de ses deux doigts le geste légendaire du vieux Churchill, le V de la victoire, il a lancé d’une voix qui avait perdu de son assurance et de son arrogance : Vive le Québec libre ».  Cinq ou six jeunes gens, dans l’assistance, ont imité le geste de Schirm et ont lancé le slogan des terroristes »[11].  Voilà qui étonne puisque deux ans avant le célèbre discours de Charles de Gaule, c’est un vulgaire terroriste et braqueur de banque qui lançait le slogan « vive le Québec libre ».  Contrairement à ce que plusieurs Québécois croient encore aujourd’hui, de Gaule n’avait donc rien inventé.  Il répétait seulement un slogan felquiste inventé par de vulgaires criminels.

Allô Police accusa Schirm de s’être servi de la cause indépendantiste pour s’adonner à des actes de violence.  Plus intéressant encore, Schirm se défendit sans avocat lors du procès, au cours duquel il dénonça Gilles Brunet comme un traître pour avoir tout raconté à la police.  Il fut également question qu’en 1964 Schirm avait installé son campement près du Lac Allard de St-Boniface, au nord de Trois-Rivières.  Le procès permit également de comprendre que c’est Schirm et Guenette qui étaient entré dans le commerce, que Schirm avait demandé à voir une arme de type M-1 et que c’est seulement après avoir dit au commis que le prix était trop élevé que les deux voleurs s’étaient reculé de quelques pas, permettant ainsi à Guenette de sortir une carabine qu’il cachait sous son manteau.  Schirm sortit alors un chargeur de sa poche pour armer la M-1 que venait de lui remettre le commis.

Schirm et Guennette furent reconnus coupables et condamnés à mort.  Le juge fixa leur exécution au 22 octobre 1965.  Les deux lascars auront cependant droit à un nouveau procès au terme duquel ils se mériteront plutôt une sentence d’emprisonnement.  Schirm continuera de prétendre qu’il était prêt à donner sa vie pour la libération du Québec.  En 1974, il refusa une proposition visant à le déporter en Europe.  Il sera finalement libéré quatre ans plus tard sous certaines conditions.  Il s’est éteint le 3 août 2014.

Pour sa part, Brunet fut condamné à l’emprisonnement à vie.  En 2016, j’ai demandé à consulter le dossier judiciaire du procès de Schirm et Guenette conservé à Bibliothèque et Archives du Canada (BAC).  On m’en a refusé l’accès sans me fournir d’explication.

Selon William Tetley, c’est au cours de l’année 1965 que « Charles Gagnon et Pierre Vallières deviennent secrètement membres du FLQ.  Le nombre de bombes, leur puissance et l’agitation ouvrière s’accroissent notablement »[12].  Au chapitre suivant, nous verrons que les noms de ces deux individus ne tarderont pas à prendre de l’ampleur, d’autant plus qu’ils seront impliqués dans la mort de deux autres victimes.


[1] La Presse parlait plutôt de douze bombes dans autant de boîtes aux lettres.

[2] Jean Sisto, « Giroux recouvre sa liberté jusqu’au 21 », La Presse, 17 juin 1963.

[3] Léopold Lizotte et Maurice Morin, « « Mes principes politiques m’interdisent de témoigner », déclarent trois accusés du FLQ », La Presse, 22 juin 1963.

[4] Ibid.

[5] Ibid.

[6] Ibid.

[7] Ibid.

[8] On parle aussi de 56 ans.

[9] Allô Police, 13 septembre 1964.

[10] Allô Police, 6 septembre 1964.

[11] Allô Police, 30 mai 1965.

[12] William Tetley, Octobre 1970 dans les coulisses de la Crise, p.

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Le braquage de Camille Michaud


Avant d’être premier ministre du Canada, Me Jean Chrétien défendait de petits criminels de la trempe de Michaud.

Dans la nuit du 11 au 12 février 1962, Camille Michaud entra au Club Social, situé sur la 5e rue à Shawinigan, propriété de Paul Laperrière et de Jean Renaud.  Ce qui s’y produisit ensuite pourrait sans doute laisser place à interprétation car c’est à partir des témoignages entendus sous serment que l’on arrive à reconstituer les faits.  Toutefois, on comprendra que Michaud était un habitué de la place et qu’il insista pour boire même si le barman lui expliquait qu’on était fermé.  À un certain moment, Michaud aurait sorti un revolver pour demander l’argent du coffre, qui se situait sous le comptoir, là où se trouvait la caisse enregistreuse.

Il ne faudrait cependant pas s’imaginer que le vol fut un braquage classique, puisque Michaud aurait rangé son arme avant de payer la tourner à d’autres clients tout en s’attardant sur place.  Quoi qu’il en soit, une plainte de vol fut déposée contre lui.  Selon l’acte d’accusation, créée à la suite d’une déposition faite par Léopold Gilbert devant la Sûreté municipale de Shawinigan et le juge Anatole Rainville, on reprochait à Michaud d’avoir dérobé une somme évaluée à 611$.

Le 2 mars, Michaud choisissait de subir un procès avec jury et l’enquête préliminaire fut fixée au 16 mars 1962.  La cause fut cependant ajournée à quelques reprises jusqu’à ce que les témoignages soient entendus le 19 avril devant le juge Léon Girard.  Les transcriptions de cette brève enquête préliminaire semblent être les seuls documents de cette affaire qui aient survécus à l’épreuve du temps[1].

Pour l’occasion, la Couronne était représentée par Me Léon Lamothe, tandis que l’accusé était défendu par Me Jean Chrétien, qui, comme on le sait, allait plus tard gravir les échelons de la politique jusqu’à devenir premier ministre du Canada.

Dès l’ouverture des audiences, Me Chrétien demanda l’expulsion des autres témoins de la salle avant que la Couronne appelle Paul-Émile Laferrière, 50 ans[2].  Il dira s’être rendu à son club le dimanche 11 février vers 19h00.  C’est lui qui s’occupait des comptes.

  • Ce jour-là, le 11 février, quelles ont été les recettes?, lui demanda Me Lamothe.
  • Les recettes ont été de 276.75$, plus les recettes de la journée seulement. Il y avait le change qui comprenait une couple de cents piastres plus une autre enveloppe qui contenait environ 100$.
  • Vous aviez combien à votre établissement?
  • Après vérification, j’avais cru que c’était 600$ mais c’était 550$.

Cet argent avait été déposé dans un sac de la Banque de Commerce, fait de toile solide et muni d’un fermoir à clé.

  • Et où l’avez-vous laissé ce sac à votre établissement?, demanda le juge.
  • Je l’avais laissé entre les mains du barman, monsieur Bruneau, qui se trouvait là ce soir-là.

Laferrière avait appris le vol de son commerce vers 8h00 le lendemain matin.  Il s’était rendu sur place pour se rendre compte qu’il y avait des dommages, sans toutefois préciser lesquels.  Ce fut à cet instant que Me Jean Chrétien contre-interrogea le témoin.

  • Vous connaissez monsieur Michaud depuis assez longtemps?
  • Oui.
  • Est-ce que vous le voyez habituellement dans votre établissement?
  • Oui.
  • Assez régulièrement?
  • Assez régulièrement.
  • L’avez-vous vu dans la journée du 11 février?
  • Non, je ne l’ai pas vu.

Tandis que Me Chrétien reprenait son siège, la Couronne appela le témoin Jean-Claude Bruneau, 28 ans, un autre résident de Shawinigan.  C’était le barman en fonction le soir du crime.

  • Où demeurez-vous?, lui demanda le greffier.
  • Chez Raymond Boisvert sur la 5e Là, je peux pas dire le numéro mais c’est chez Raymond Boisvert.
  • Monsieur Bruneau, commença alors Me Lamothe, au cours du mois de février dernier, vous travailliez au Club Social comme barman?
  • Oui.
  • Est-ce que vous connaissez l’accusé dans cette cause?
  • Oui.

Selon Bruneau, l’accusé se serait présenté au Club vers 23h45 en compagnie d’un certain René « Kenny » Côté.  Ensuite, Me Lamothe lui demanda de raconter dans ses mots ce qui s’était produit.

  • Là, y est arrivé au Club Social. Y m’a demandé un verre de boisson, un Bacardi.  J’ai dit, je m’en va, c’est barré.  Parce que le dimanche soir ça ferme à 23h00.  Là, y m’a dit, je m’en va à Manicouagan.  Je leur en ai servi un pareil.  J’ai dit de même y vont s’en aller après.  Faque [alors] là, je leur en ai servi pis y se sont assis à une table.  Y se sont assis avec d’autres gars.  Après, y voulaient avoir d’autres coups les gars.  Je leur ai dit, je sers pu là, je m’en va.  Là, un moment donné, l’homme qui était assis avec eux autres, Jean-Paul Bundock, me dit « amène trois bières ».  Là, y a pris les trois bières et les a amenées à table.  Là, moé, j’ai dit je va les laisser faire après ça y vont s’en aller.  C’est pas ça, y voulaient avoir une autre bière.  Moé, j’ai dit, je sers pu, le boss attend l’argent, y faut que je m’en aille, mais là c’était pas vrai.  Moé, chaque soir, à la fermeture, je va porter l’argent à [la] banque.

Pendant que les gars sifflaient leur bière, la sacoche contenant l’argent demeurait sagement derrière le comptoir.  À un certain moment, Michaud s’est redressé pour sortir une arme de poing, dont le modèle ni le calibre ne sera précisé à l’enquête préliminaire.

  • Vous l’avez vu, quelle sorte de pistolet était-ce?
  • C’était quelque chose de luisant, de nicklé.
  • Vous avez dit bien distinguer que c’était une arme à feu?
  • Oui.
  • Qu’est-ce qu’il a fait?
  • Là, y a rentré en arrière du comptoir, y a arraché le fil du téléphone. Là, je pouvais pu téléphoner, moé.  Je restais toujours à même place.  Moé, ça me dérangeait pas parce que avec cet’affaire-là [l’arme], on est toujours nerveux un peu.
  • Comme question de fait, il s’est emparé du sac?
  • Oui, y a demandé la clef parce qui était pas capable de l’ouvrir pas de clef. La clef était dans le tiroir du cash.  Là, il l’a pris pis y a ouvert la sacoche.
  • Qu’est-ce qu’il a fait du contenu de la sacoche?
  • Il l’a pris pis y l’as mis dans sa poche.

Michaud se serait également emparé de quelques bouteilles d’alcool de 40 onces.  Il avait débouché l’une d’entre elles pour payer la traite aux quelques clients qui se trouvaient encore sur place tout en disant « c’est moé qui paye ».

  • Vers quelle heure l’avez-vous quitté le Club Social?
  • Le Club Social, je suis parti de là vers les 3h30, 4h00.
  • Et monsieur Michaud?
  • Aux alentours de 3h30, 4h00.
  • Qu’est-ce que vous avez fait?
  • Après qui a été parti, 5 ou 10 minutes après, on est sorti du Club.
  • Est-ce que vous avez averti le propriétaire?
  • J’ai averti monsieur Renaud.
  • Avez-vous une idée du montant que pouvait contenir la bourse?
  • Je sais que dedans, y avait l’argent du vestiaire de la semaine. Dans le comptoir, y devait y avoir 100$, pis de l’argent du cash, 400$ à 500$, plus l’argent du vestiaire.  Là, moé, je peux pas savoir au juste.

Ce fut alors à Me Jean Chrétien de contre-interroger le barman, à qui il fit d’abord avouer qu’il connaissait bien l’accusé.

  • Quelle heure était-il, à peu près, quand il a pris possession de l’argent?, questionna Me Chrétien.
  • Y devait être aux alentours de 1h00.
  • Vous dites que vous avez vu sortir une affaire brillante, êtes-vous certain qu’il s’agit d’une arme à feu?
  • Oui, c’était un revolver.
  • Mais de fait, là, qu’est-ce qui s’est passé depuis 1h00 jusqu’à 3h30?
  • Là, on a pu ben, ben, le contrôle de nous autres avec des armes à feu. Là, j’ai servi un coup quand y m’a dit qui s’en allait à Manicouagan à 3h00.
  • Quand il est arrivé, était-il déjà en état d’ébriété?
  • Y avait bu quelque chose mais pas ben, ben.
  • Est-ce qu’il était chaud?
  • Y avait pris quelque chose mais y était pas chaud.
  • Est-ce que ce n’est pas vrai que monsieur Michaud a resserré [rangé] son revolv
  • Est-ce qu’il s’est absenté pour aller à la chambre de toilette pendant cette période?
  • À ma connaissance, je pense pas.
  • Est-ce que vous avez consommé des boissons dans le party qu’il y avait là?
  • Dans le party, moé j’ai pris un verre de bière parce que j’étais nerveux, surtout, quand t’as une affaire de même devant toé.
  • Vous prétendez que Michaud ne s’est pas absenté de tout ce temps-là?
  • Y s’est pas absenté, non.
  • Il n’est pas allé à la chambre de bain?
  • Pas à ma connaissance.
  • Vous avez dit que vous avez pris un verre de bière?
  • Peut-être un verre de boisson mais je me souviens pas à quelle heure.
  • Dans le club, y avait-il d’autres personnes?
  • On était neuf ou dix.
  • Est-ce qu’il y a seulement Michaud qui a consommé des boissons ou bien si les neuf ou dix en ont aussi consommées?
  • Y a pris les boissons sur le comptoir pis là tout le monde en ont pris, mais pas de bonne heure.
  • N’est-il pas vrai, monsieur Bruneau, que vous avez dit à Michaud « non, je te dénoncerai pas, j’avertirai le boss demain »?
  • C’est pas vrai.

Où l’avocat de la défense avait-il puisé cette information?  Était-ce une carte qu’il gardait dans sa manche en vue du procès?

  • Monsieur Michaud allait là avant le 11 février combien de fois par semaine?, reprit Me Chrétien.
  • Ah! Tous les soirs.
  • C’est un habitué de la place?
  • Oui.
  • Vous travaillez là depuis combien de temps?
  • Ça va faire 4 ans.
  • Sur quelle rue demeure monsieur Michaud?
  • Sur la 1ère rue, je pense.
  • Sur la 5e rue, où vous demeurez, il a déjà resté là?
  • Oui.
  • Est-ce qu’il est entré d’autres personnes pendant cette période-là au Club Social?
  • Non.
  • Pas un chauffeur de taxi?
  • Oui.
  • Qui a appelé le taxi, puisque le fil du téléphone était arraché?
  • Y a été appelé dans le téléphone du passage. C’est René Pellerin qui a appelé.
  • Il n’est pas sorti dehors pour appeler les polices?
  • Non, quand y est rentré, le chauffeur de taxi y est sorti tout de suite.
  • Qui lui a parlé?
  • Jean-Paul Bundock pis Côté lui ont parlé pis se sont en allés.
  • Il est revenu à quelle heure?
  • Quelle heure qui est revenu, je sais pas.

Me Léon Lamothe revint ensuite devant le témoin, le temps de quelques questions.

  • C’est un téléphone public qu’il y a dans le passage?
  • Oui, le numéro c’est 7-9028.

La Couronne appela ensuite le témoin Aline Béliveau, épouse d’André Beaulieu.  Cette jeune femme de 22 ans habitait au 242 de la 42e rue à Shawinigan.  Par sa bouche, on apprendra qu’elle travaillait au vestiaire du Club Social au soir du 11 février et qu’elle connaissait très bien Michaud.  Elle corrobora Bruneau à propos de leur d’arrivée de ce dernier, en parlant de 23h30.

  • Est-ce qu’il était seul quand il est entré?, l’interrogea Me Lamothe.
  • Je pense qu’il était avec Kenny Côté, je suis pas certaine.

Michaud serait donc allé s’installer au bout du comptoir pour demander un verre de Bacardi, mais le barman avait d’abord refusé de le servir.  Après qu’elle se soit absenté un bref instant, Aline avait vu Michaud installé à une table.

  • De quoi avez-vous eu connaissance par la suite?
  • Y s’est assis avec Jean-Paul Bundock puis René Côté. Là, Camille a dit « je paye la traite à tout le monde ».  Ensuite, Camille a pris un revolver pis y a dit « énervez-vous pas vous aurez rien vous autres ».  Y a arraché le fil du téléphone pis y a pris le sac d’argent.
  • Il avait toujours son revolver pendant ce temps-là?
  • Pas longtemps.

Selon elle, Michaud serait retourné à sa table en possession du précieux sac.  À un certain moment, il s’était dirigé dans le bureau de l’administration, mais Aline fut incapable de dire ce qu’il recherchait.

Photo judiciaire de l’intérieur du Club Social, à Shawinigan (1962).

Encore une fois, Me Jean Chrétien exerça son droit de contre-interroger le témoin.  D’abord, Aline fut incapable de préciser l’heure à laquelle Michaud avait pris le sac, et cela même si Chrétien lui suggéra 1h00 de la nuit.

  • Avez-vous consommé des boissons, madame Beaulieu?
  • J’en ai pris juste à la fin, j’ai pris deux crèmes de menthe.
  • Vous dites que vous l’avez vu cet objet-là?, demanda Me Chrétien en lui montrant une arme de poing.
  • Je pense que c’était un revolver parce qu’y était pas loin de moé.
  • Et puis, est-ce qu’il a été sorti longtemps cet objet-là?
  • Non.
  • Est-ce que Michaud s’est absenté à ce moment-là?
  • Oui.
  • Combien de fois?
  • Y a pas été souvent.
  • Quand il est allé dans le bureau, est-ce que quelqu’un a essayé d’entrer?
  • Non, y avait mis René Pellerin assis à la porte.
  • Est-ce qu’il y en a qui ont essayé de s’en aller?
  • Non.
  • Est-ce que Pellerin avait une arme à feu?
  • Non.
  • Vous travaillez là, vous, au Club Social?
  • Oui.
  • Est-ce que le party était pas pire à ce moment-là?
  • En premier, ça riait pas mais après c’est revenu.
  • Est-ce que quelqu’un a pris des consommations après ce moment-là?
  • Oui, mon mari en a pris.
  • Filion, est-ce qu’il en a pris?
  • Ah! Je le sais pas.
  • Avez-vous vu un chauffeur de taxi?
  • Oui, je l’ai vu dans la porte.
  • Est-ce qu’il est revenu pour chercher Michaud à 3h30?
  • Oui, je pense.
  • Et là, ç’a pris combien de temps après que Michaud est [soit] parti?
  • À peu près une demi-heure.
  • Est-ce que la police a été appelée à ce moment-là?
  • Non.

Peu après, le juge demanda à Camille Michaud de se lever pour entendre ce qu’il avait à lui dire.

  • Après avoir entendu les témoignages, désirez-vous dire quelque chose en réponse à l’inculpation? Vous n’êtes pas obligé de dire quoi que ce soit, mais tout ce que vous direz sera pris par écrit et peut servir de preuve contre vous lors de votre procès.  Vous devez comprendre clairement que vous n’avez rien à espérer d’une promesse de faveur qui a pu vous être faite, non plus que rien à craindre d’une menace qui a pu vous être adressée, pour vous induire à faire un aveu ou vous reconnaître coupable, mais tout ce que vous direz maintenant pourra servir de preuve contre vous lors de votre procès, nonobstant la promesse ou menace.  Avez-vous quelque chose à dire?
  • Non.
  • Avez-vous des témoins à faire entendre?
  • Non.
  • Camille Michaud, je vous renvoie subir votre procès au prochain terme des Assises Criminelles qui se tiendront à Trois-Rivières le 25 octobre prochain ou à une toute autre date susceptible d’être fixée par les autorités compétentes.

Le jour prévu du procès, Michaud était toujours flanqué de son avocat, Me Jean Chrétien, tandis que la Couronne était représentée par Me Jules Biron.  L’accusé causa cependant une certaine surprise en déclarant à la Cour son souhait de procéder devant juge seul.  On ajourna alors le procès au 26 novembre, puis au 3 décembre, date à laquelle Camille Michaud brilla par son absence.

Finalement, la cause de Michaud se termina le 14 mai 1963 par un verdict de culpabilité, ce qui lui mérita une sentence de deux ans de prison.


[1] Cette enquête préliminaire est préservée à Bibliothèque et Archives nationales du Québec à Trois-Rivières (BAnQ).

[2] Celui-ci déclina son adresse comme le 655 Des Cèdres à Shawinigan.

Jacques Mesrine : la cavale québécoise


Jacques Mesrine
Jacques Mesrine

            Pour plusieurs, et peut-être davantage du côté européen, le nom de Jacques Mesrine est synonyme de légende dans le milieu criminel.  Ici, on se souvient encore de son passage remarqué au tournant de la décennie 1970.  A-t-il été une véritable légende du crime?  Le Québec est-il à l’origine du lancement de sa carrière?

            En 2008, je me trouvais à Paris au moment de la sortie du film L’Instinct de mort de Jean-François Richet, le premier de deux volets.  Là-bas, on y ressentait les échos d’un certain mythe.  C’est du moins ce que j’ai compris lors de ma conversation avec un propriétaire de pizzéria de Lagny-sur-Marne.  Toutefois, ce n’est qu’après mon retour au Québec que j’ai pu visionner ce film dans lequel le rôle principal du voyou est interprété par Vincent Cassel.

            Sachant parfaitement que la quête de la vérité n’est généralement pas l’objectif premier du cinéma, la question qui s’imposait était justement de savoir quelle en était la part d’authenticité.

            Comme dans le film de Richet, les premières frasques du couple Jacques Mesrine – Janou Schneider en sol québécois apparaissent avec le kidnapping de leur employeur, le millionnaire Georges Deslauriers.  Quoique handicapé, Deslauriers réussira à se libérer de ses agresseurs alors qu’on le gardait maladroitement dans un appartement de Montréal, en juin 1969.  Dans son livre de 1977, Mesrine écrira : « je n’étais pas fait pour ce genre de travail.  Le chantage à la vie humaine n’était pas dans mes cordes ».

            Libre à vous de boire ces paroles.  N’empêche qu’en 1979, en France, il répéta l’expérience avec Lelièvre, un millionnaire âgé de 80 ans.  Un ennemi public numéro 1 qui s’en prend aux vieillards et aux handicapés?

            Le 30 juin 1969, le corps d’Éveline LeBouthillier, la propriétaire du Motel Les Trois Sœurs à Percé, en Gaspésie, était retrouvée sans vie.  La femme de 58 ans avait été étranglée et ses bijoux volés.

            Lucien Aimé-Blanc, Commissaire divisionnaire célèbre pour avoir traqué Mesrine en 1979, écrira dans son livre La chasse à l’homme publié en 2002 qu’il croyait Mesrine responsable de ce meurtre.  En effet, le couple maudit se trouvait dans les parages à l’époque du drame, fuyant les autorités montréalaises à la suite du fiasco de l’affaire Deslauriers.

            Le film de Richet zappe complètement cet épisode gaspésien, un moment pourtant très fort dans la carrière du truand, sinon crucial.  Le cinéaste français cherchait-il à embellir l’image de son personnage en buvant ses paroles?

            Ce qui est sûr, c’est que Mesrine lui-même passa ensuite beaucoup de temps à se défendre d’avoir commis ce meurtre.  Évidemment, pour un truand qui cherchait la gloire, il était plus difficile de faire avaler aux admirateurs le meurtre d’une femme sans défense.

            Comme on le sait, Mesrine et Schneider seront arrêtés aux États-Unis au cours de l’été 1969 en possession des bijoux de LeBouthillier.  De retour au Québec, leur charisme se révéla aux caméras des journalistes.  Éventuellement, Mesrine écopera de 10 ans de pénitencier pour l’enlèvement de Deslauriers, en plus d’une année pour évasion.  Sa compagne héritera quant à elle d’une peine de 5 ans.

            C’est le 18 janvier 1971, au palais de justice de Montmagny, que s’ouvrit le procès de Jacques Mesrine et Jeanne « Janou » Schneider pour le meurtre de Percé.  Le juge désigné était Paul Miquelon, ancien collègue du redoutable Me Noël Dorion, avec lequel il avait travaillé, entre autres, sur les affaires de Sault-au-Cochon et de Wilbert Coffin.  Du côté de la Couronne, on retrouvait les procureurs Maurice Lagacé et Bertrand Laforêt.  Quant à la défense des deux accusés elle fut assurée par Me Raymond Daoust, épaulé de Me Lucien Grenier.

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Jean-Paul Mercier

            Le Dr Richard Authier témoigna à l’effet que la victime avait bien été étranglée, probablement par un tablier qui fut d’ailleurs retrouvé autour de son cou.  Il fallait donc en déduire qu’il avait fallu un minimum de force physique pour commettre ce crime.

            Le Soleil décrivit les accusés comme « tout à la joie de se revoir après plusieurs mois de séparation, [ils] ont assisté au début du procès sans la moindre nervosité, ni la moindre gêne.  Ils se sont laissés, à loisir, photographier, auprès de leur procureur, Me Raymond Daoust, en dehors des heures d’audience.  Un gros cahier en main, M. Mesrine collige des notes qu’il transmet ensuite à son procureur ».

Comme pour contredire ce compte-rendu journalistique, Mesrine écrira plus tard qu’en s’installant « dans le box, nous nous assîmes.  Jane m’avait pris la main. Elle tremblait, je la sentais nerveuse ».

            Denis Léveillée, l’expert en empreintes digitales de la Gendarmerie Royale du Canada (GRC), témoigna pour la Couronne à l’effet que les empreintes trouvées dans la maison appartenaient aux accusés.  Mais lorsque Me Daoust s’avança pour le contre-interroger, l’expert passa un sale quart d’heure.  Parlez-en à Me Clément Fortin qui a révisé minutieusement tout le procès pour en faire un livre en 2013 : Mesrine, le tueur de Percé : une fraude judiciaire.  Me Daoust s’est tellement acharné sur les détails qu’il a réussi à installer un doute où, apparemment, il n’y en avait pas.  Il répéta l’exercice avec plusieurs autres témoins, dont Irène LeBouthillier, la nièce de la victime.  La jeune fille célébrait son 16ème anniversaire le jour même de son témoignage sous serment.  Mitraillée par les questions de Daoust, et cela sans intervention de la part du juge, ses propos furent sans doute mal interprétés par les jurés[1].

            Dans sa conclusion, Me Fortin posa une question importante : « que penser des contre-interrogatoires harcelants, répétitifs et vexatoires?  Il ne devrait pas être permis à un procureur de s’acharner sur les témoins dans le but évident de les confondre, de les intimider et de leur faire dire, à la fin, n’importe quoi pour les discréditer auprès des jurés.  L’avocat [Raymond Daoust] a atteint son objectif, mais a-t-il bien servi les intérêts de la justice?  On ne doit pas s’étonner du peu d’empressement que manifestent des témoins potentiels.  La crainte de se « faire mettre en boîte » leur fait fuir la police et les avocats.  Et ils n’ont pas tout à fait tort »[2].

            Des témoins confirmèrent ensuite avoir vu les accusés aux alentours de Percé dans la nuit du crime, alors que des parentes de la victime vinrent identifier les bijoux.  Mais la défense présenta une commission rogatoire faite en France l’année précédente et démontrant que les bijoux n’avaient pas été volés mais achetés à Paris.  Ainsi, par un stratagème brillant, on faisait passer les parentes et amies de Mme LeBouthillier pour des menteuses.  Un autre fait que déplore d’ailleurs Me Fortin dans son livre.

            Fidèle à lui-même, Mesrine créa un coup de théâtre au moment même où la Couronne établissait la preuve des bijoux.  Il se leva en pleine cour, ignorant probablement les règles de conduite lors d’un procès canadien, pour hurler et accuser le juge Miquelon de faire revivre l’affaire Coffin.  Probablement informé par Daoust, Mesrine tentait de soulever un autre doute quant à l’impartialité de la justice en rappelant ce cas type qui convainc, encore aujourd’hui, beaucoup de Québécois que Coffin a été victime d’injustice.  Mais en fait, selon l’analyse qu’en fait Me Fortin, c’est plutôt Me Daoust et Mesrine qui créèrent de toute pièce une impression d’injustice en se servant de ouï-dire et d’affabulations émanant de l’imagination de Jacques Hébert[3].

            Quant à son comportement agressif, Mesrine en rajoutera lui-même dans son autobiographie en traitant de « salopes » la sœur de la victime et les autres femmes ayant témoigné en lien avec les bijoux.

            Le 28 janvier 1971, Le Soleil publia une histoire selon laquelle Mesrine tenta de s’évader de la prison de Montmagny, là où les autorités le ramenaient chaque soir après les audiences.  L’incendie qu’il causa aurait fait des dommages évalués à 30 000$.  Soulignons au passage que les jurés ne furent jamais mis au courant de ce fait, ni de l’affaire Deslauriers d’ailleurs.  Si cela avait été le cas, la décision du jury aurait-elle été différente?

            Autre élément mystérieux qui s’ajoute à la légende de Mesrine réside dans une phrase qu’il aurait dite à bord d’un avion lors d’un transfert, le 7 août 1969.  En présence de deux policiers, il aurait lancé ceci : « pour cette affaire-là, on s’en tire à perpet (perpétuité); si l’avion s’écrasait, nous aurions notre compte et il y aurait deux flics de moins! ».  Cette boutade prouve-t-elle le côté suicidaire du truand ou tout simplement une autre fanfaronnade destinée à se donner de l’importance?

            Après la plaidoirie de la défense, le juge Miquelon livra son adresse aux jurés le 5 février 1971.  Trois jours plus tard, les médias annonçaient l’acquittement du couple.  Selon Le Soleil, les jurés auraient justifié leur décision – la loi les oblige pourtant à la discrétion – que le procès contenait trop de détails inexpliqués en plus de reprocher de nombreuses contradictions dans les témoignages.  La tactique abusive de Me Daoust avait donc porté ses fruits, au grand désarroi de Me Clément Fortin, qui dans son livre de 2013 qualifia cette affaire de « fraude judiciaire ».  Rien de moins!

            Lors de l’émission radiophonique 2000 ans d’Histoire animée par Patrice Gélinet et diffusée sur France Inter, Jean-Marc Simon, auteur d’une biographie en deux tomes sur Mesrine, affirmera ne pas croire en sa culpabilité.  L’étude exhaustive du procès réalisée par Me Fortin démontre plutôt le contraire.  Rappelons seulement que Simon n’a jamais consulté le dossier judiciaire, en plus de commettre des erreurs de débutant dans la partie de son ouvrage qu’il consacre à la cavale québécoise de son héros[4].

            Parmi les détails intéressants, soulignons cette phrase qu’on retrouve dans le livre de Mesrine : « nous étions aussi accusés d’un meurtre que je n’avais pas commis ».  Pourquoi passer soudainement du « nous » au « je »?

            Pour un truand qui soignait son image, pas étonnant qu’il ait clamé haut et fort son innocence.  Après tout, en admettant que le crime puisse apporter du prestige aux yeux de certaines personnes, le meurtre d’une femme sans défense de 58 ans n’est certes pas le genre de critère qu’on aime inscrire à son curriculum vitae.

            D’ailleurs, pour ce qui est de l’image, Lucien Aimé-Blanc souleva cette apparence d’absurdité : « il [Mesrine] raconte sa vie de voyou en exagérant ses exploits.  Il revendique un certain nombre de meurtres, d’exécutions, de hold-up, dont on sait pertinemment que ce sont des affabulations.  C’est quand même bizarre de publier son propre réquisitoire, deux mois avant un procès aux assises!  Mesrine s’est tellement chargé dans son livre que le procureur a passé son temps à essayer de démêler le vrai du faux.  Malin!  En s’accusant de méfaits qu’il n’a pas commis, il sème le doute sur ceux dont on l’accuse. »

            Un ver à choux tel que Jacques Mesrine ne pouvait rester longtemps cloisonné entre des murs de béton.  Sans doute pour rehausser son prestige, il laissera entendre plus tard que personne n’avait réussi à s’évader du pénitencier St-Vincent-de-Paul, à Laval, là où on le conduisit après le procès de Montmagny pour y purger sa peine relative au kidnapping de Deslauriers.  C’était faux, bien sûr.  D’autres criminels ont réussi, avant et après lui, à sortir de ces murs.  Certes, ils n’ont toutefois pas été très nombreux.  D’ailleurs, en janvier 1971, Le Soleil qualifiait lui-même l’établissement de véritable « passoire ».

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Pénitencier St-Vincent-de-Paul, en 2010. 

             Entre son entrée au pénitencier et l’évasion d’août 1972, la seule chose dont on peut être certain c’est que c’est au cours de cette période que Mesrine fera la rencontre de Jean-Paul Mercier, déjà connu comme un dangereux braqueur.  D’ailleurs, comme je l’ai fait remarquer dans un autre article publié en 2012[5], Mesrine ne fut plus jamais le même par la suite, comme si Mercier lui avait tout appris.  Et nous verrons que la suite des choses le montrera de façon encore plus explicite.

            Projetant les cinéphiles dans l’erreur, le film de Richet prétend que Mesrine et Mercier se sont connus à l’époque de l’enlèvement de Deslauriers.  Ce qui est sûr, c’est que le 21 août 1972 les deux criminels réalisaient leur premier coup conjoint en s’évadant du célèbre pénitencier par une brèche pratiquée dans les grillages des clôtures.  Le lendemain, en première page, La Presse rapportait l’exploit en ces termes : « […] Le solliciteur général du Canada [Jean-Pierre Goyer] s’est dit surpris, hier après-midi, qu’on puisse s’évader sous le nez de gardes dans des tours de guet, d’un pénitencier à sécurité maximum ».  D’ailleurs, pas étonnant que le dossier d’archive concernant cette évasion soit sous le coup d’un scellé jusqu’en 2072!

            En fait, les évadés furent au nombre de six.  En plus de Mesrine et Mercier, on comptait également Pierre Vincent, 26 ans, qui fut repris le jour même; Michel Lafleur, 21 ans; André Ouellette, 33 ans; et Robert Imbeault, 23 ans.  Les policiers furent nombreux à fouiller la région dans l’espoir de tous les retrouver avant qu’ils ne commettent d’autres crimes graves.  Un hélicoptère fut d’ailleurs mis à leur disposition.

            Si on doit en croire Mesrine, lui et Mercier auraient franchi l’autoroute 25 avant de forcer des automobilistes à les conduire au cœur de Montréal.  Les deux lascars semblent avoir bénéficié d’une certaine aide extérieure car dès leur arrivée dans la métropole un appartement rempli d’armes les attendait.   Selon Mesrine, leur contact extérieur aurait été une jeune femme qu’il prénomme « Lizon » dans son livre et qui, le même soir, « devint la maîtresse de Jean-Paul […] ».  Pourrait-on présumer que cette femme était Suzanne Francoeur, celle qui les accompagnerait au cours des semaines suivantes?  Celle-ci n’était apparemment pas une enfant de cœur, sans faire de vilain jeu de mots.  Elle avait été condamnée en 1965 pour distribution de faux billets de banque.

            Selon La Presse, les six fugitifs avaient un « devoir moral » de s’évader, faisant ainsi référence aux piètres conditions de détention dénoncées par certains criminels, comme Mesrine et Mercier.  Richard Blass suivra leurs traces peu de temps après en militant en faveur des droits des prisonniers.  Ce dernier aura gain de cause en parvenant à ouvrir les portes des pénitenciers aux journalistes.  Bien sûr, diront certains, on ne montra à ceux-ci qu’une facette du problème.

            Qu’à cela ne tienne, en embrassant une cause comme celle de la défense des détenus, Mesrine et Mercier venaient de s’assurer la sympathie d’une certaine classe sociale, et cela pour le reste de leur existence; et même au-delà.  Malgré tout, le pénitencier de St-Vincent-de-Paul ne fermera ses portes qu’en 1989, dix ans après la mort de Mesrine et quinze après celle de Mercier.

            Mesrine et Mercier ne perdent pas de temps.  Le 25 août 1972, il leur faut une dizaine de minutes pour s’attaquer à la Caisse Populaire Desjardins de Saint-Bernard de Dorchester et celle de Saint-Narcisse de Lotbinière.  Selon les estimations de Mesrine, cela leur aurait rapporté 26 000$ (selon les journaux, on parlerait plutôt de 10 000$ environ).  Dans son film, Richet met en scène cette double attaque en nous montrant d’ailleurs l’une des deux institutions sous le nom de « Crédit Populaire St-Bernard ».  Mais la scène montre que les deux banques se faisaient face, sur la même rue.  C’est faux.  Les deux établissements se trouvaient dans deux villages séparés de quelques kilomètres.

            Le 23 octobre 2010, je me suis rendu sur place pour constater que les deux caisses populaires étaient toujours en opération, quoique leur architecture s’était adaptée à l’évolution des 38 dernières années.  Les villages de St-Bernard et de St-Narcisse-de-Beaurivage sont distants de 10,7 km.  J’ai parcouru cette distance en 8 minutes, et cela en comptant le fait que j’ai dû me ranger sur le côté de la route pour laisser circuler une large moissonneuse batteuse.

            Selon Mesrine, son complice québécois aurait tiré un coup de feu à l’intérieur de l’une des deux institutions, sans toutefois blesser qui que ce soit, avant de sortir et de remonter en voiture « devant deux petites vieilles qui étaient tout étonnées de nous voir sortir de la banque avec une arme à la main ».  Il prétendit aussi avoir pris en auto-stop une jeune fille de 14 ans.  Celui qui adorait soigner sa réputation se contenta d’écrire que « cela lui ferait des souvenirs pour ses petits-enfants ».

            Ce qu’on doit retenir de ce bref épisode de la région de Lotbinière, c’est que les deux évadés échappèrent aux recherches par une connaissance précise et très développée des petites routes.  Ce talent ne pouvait qu’être attribuable à Jean-Paul Mercier, qui était originaire de Ste-Agathe-de-Lotbinière.  C’est là qu’il avait vu le jour le 6 juin 1944, le jour même du très historique débarquement de Normandie.  De là la déduction selon laquelle il semble beaucoup plus probable que Mesrine ait été l’apprenti de Mercier, du moins en ce qui concerne les braquages.

            Le fait que Mercier ait été assez futé pour échapper aux recherches policières sur « son terrain » mènera à un autre fait d’armes.  Les attaques de banques n’auraient eu comme seul objectif de financer leur prochain projet diabolique : l’assaut du pénitencier St-Vincent-de-Paul.

            Le film de Richet donne dans le spectaculaire en montrant une scène où Mesrine et Mercier reviennent, lourdement armés, pour s’attaquer directement au méchant pénitencier.  Ils auraient même fait la promesse avant de s’évader de revenir pour libérer leurs « collègues ».  Le film nous montre un mitraillage en règle et des voitures de police qui explosent sous les grenades.   Dans les faits, aucune explosion ni décès.  Mais les deux énergumènes ont véritablement tenté une attaque le 3 septembre 1972 avant d’être repoussés par les tirs des gardiens postés dans les miradors.

            Selon La Presse, qui n’identifiait pas les deux assaillants, une voiture suspecte, qui rôdait autour du pénitencier depuis un certain temps, fut prise en chasse par une auto-patrouille.  On aurait atteint des vitesses frôlant les 120 km/h.  Soudainement, la voiture de devant s’est immobilisée et un homme armée (possiblement une M-1 semi-automatique) en est sorti pour mitrailler les deux policiers, les agents Jean-Paul Viau et Serge Morin, tous deux du poste 10 de Laval.  Les deux policiers se seraient couchés sur la banquette, tandis que leur véhicule s’immobilisait lentement dans le fossé, vers lequel ils ont ensuite rampé.  Rappelons que les agents Viau et Morin n’avaient que des revolvers de calibre .38 pour assurer leur défense, ce qui ne faisait visiblement pas le poids devant une arme d’assaut.

            Heureusement pour eux, ce sont les tirs des gardiens postés dans les miradors du pénitencier qui leur ont sauvé la vie.  Sous leurs tirs, les deux assaillants remontèrent en voiture pour prendre la fuite.  En tout, La Presse estima qu’il y avait eu une soixantaine de coups de feu.

            La voiture des tireurs-fous, une Dodge, fut retrouvée peu après et dans laquelle on retrouva des vêtements neufs et des cisailles.  On en déduisit qu’ils avaient réellement l’intention de faire libérer les autres détenus.  Interrogés par La Presse, Viau et Morin se plaignirent de ne pas être suffisamment bien armé pour faire face à ce genre de menace.

            Aucune grenade ni explosion comme dans le film de Richet!

            La rage de Mesrine et de Mercier n’était toutefois pas terminée.  C’est vers cette époque que le chroniqueur Claude Poirier les aurait croisés dans un restaurant de Montréal.  Dans son émission Secrets judiciaires, le narrateur ouvrait un épisode en disant que « Claude Poirier a très bien connu Jacques Mesrine ».  Pourtant, on apprenait ensuite que Poirier leur avait parlé une dizaine de minutes seulement … dans les toilettes d’un restaurant.

            Bref, le 10 septembre 1972, les deux évadés atteignirent le summum de la violence en commettant un double meurtre sur les personnes d’Ernest St-Pierre et Médéric Côté, les deux seuls gardes-chasse de toute l’histoire du Québec à mourir assassinés.  Le drame s’est produit dans le rang de la Petite Belgique à Saint-Louis-de-Blandford.  Deux versions se contredisent pour expliquer l’affrontement.  Selon la première, St-Pierre et Côté auraient répondu à une plainte de citoyens qui avaient entendu des coups de feu, mais il semble plus vraisemblable que les deux hommes se soient rendus sur place seulement parce que ce rang faisait partie de leur patrouille habituelle.

            Qu’est-ce qui a déclenché les tirs?  Mesrine a évidemment sa version, mais il serait plus honnête de dire que nous ne le saurons jamais.  Ce qui est sûr, c’est que St-Pierre et Côté ont été sauvagement abattus de plusieurs coups de feu.  Dans le film de Richet, on voit Cassell (Mesrine) utilisé un Colt .45, alors que dans la réalité l’arme de poing utilisée était de calibre .22.

            Peu de temps après, Mesrine et Mercier passaient la frontière américaine.  Selon l’histoire généralement acceptée, Mercier dut revenir au Québec quelques semaines plus tard pour faire soigner Suzanne Francoeur, mordue par un chien au Venezuela.  Peu après leur rentrée, le 4 décembre 1972, le couple était arrêté à Montréal.  Quant à Mesrine, il ne remettra plus jamais les pieds en sol québécois.

            À la fin de décembre, Suzanne Francoeur sera appelée à témoigner à Victoriaville lors de l’enquête du coroner Thibault sur le double meurtre de St-Pierre et Côté.  Elle s’y révélera être une piètre menteuse.  Mercier y sera appelé en janvier 1973.  En dur à cuir qu’il était, il ne dira rien.

            En mai 1973, Mercier décida de plaider coupable, privant ainsi le public des détails que contenait le dossier.  Il retournera au pénitencier St-Vincent-de-Paul.  Il s’en évadera encore à deux reprises.  La dernière occasion se présenta à l’automne 1974, en compagnie de Richard Blass.  Mercier reprit aussitôt les braquages, ce qui lui coûtera la vie à la fin d’octobre lorsqu’il sera abattu par les tirs policiers dans le quartier St-Léonard.

            Retourné en France, Mesrine continuera sa vie de truand jusqu’à ce qu’il tombe, à son tour, sous les balles des policiers en novembre 1979, porte de Clignancourt, à Paris.

 


Médiagraphie

Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) à Trois-Rivières.  Enquête du coroner Thibault sur le double meurtre d’Ernest St-Pierre et Médéric Côté, District judiciaire d’Arthabaska, 1972-73.

BLANC, Lucien-Aimée.  La chasse à l’homme : la vérité sur la mort de Mesrine.  [Paris] : Plon, 2002. 241 p.

BROUSSARD, Commissaire.  Commissaire Broussard : mémoires.  [Paris] : Plon, 1997.  Édition Stock, 2005.  694 p.

ENNEMI PUBLIC NO 1, L’.  Jean-François Richet, réalisateur.  Film cinématographique, 2009, DVD.

FORTIN, Clément.  Mesrine, le tueur de Percé : une fraude judiciaire.  Wilson & Lafleur, Montréal, 2013, 421 p.

INSTINCT DE MORT, L’.  Jean-François Richet, réalisateur.  Film cinématographique, 2009, DVD.

MESRINE, Jacques.  L’Instinct de mort.  Paris : Éditions Jean-Claude Lattès, 1977.  Paris : Éditions Champ Libre, 1984, 392 p.

SIMON, Jean-Marc.  Jacques Mesrine dit le Grand.  Paris : Éditions Jacob-Duvernet, 2008, 402 p.

Société Radio-Canada, les archives de Radio-Canada.  Mesrine, l’ennemi public, est abattu.  Diffusé le 2 novembre 1979.  Accès : http://archives.radio-canada.ca/societe/criminalite_justice/clips/17051/

(Note : les journaux consultés ont été trop nombreux pour être tous cités ici)

 

 

 

 

[1] Pour en savoir davantage sur les détails de ce témoignage, je vous invite à lire l’article que j’y consacrais en 2013 : https://historiquementlogique.com/2013/11/19/proces-mesrine-schneider-le-temoignage-direne-lebouthillier/

[2] Clément Fortin, Mesrine le tueur de Percé : une fraude judiciaire, (2013), p. 404.

[3] Jacques Hébert a écrit deux livres à l’origine de la légende de Wilbert Coffin.  Bien qu’il a été débouté et ridiculisé par la Commission Brossard, qui démontra qu’il n’y avait aucune preuve d’injustice dans le déroulement du procès de Coffin, le récit de Hébert compte encore de nombreux adeptes.

[4] Pour plus de détails sur mon analyse de l’ouvrage de Simon : https://historiquementlogique.com/2011/02/23/jacques-mesrine-dit-le-grand-de-jean-marc-simon/

[5] Voir : https://historiquementlogique.com/2012/06/15/jean-paul-mercier/

L’affaire St-Louis: chapitre 1


Camille Prince

St-Léonard d’Aston

Vendredi, 22 novembre 1968 

Peu après 18h00, Camille Prince, 13 ans, se retrouva seul dans l’épicerie de son père.  Malgré son jeune âge, il avait l’habitude d’occuper cette fonction puisque ce commerce l’avait vu grandir.  De toute manière, son frère aîné, Michel, habitait juste au-dessus, et son père à côté.

À cette heure-là, Michel était en train de préparer le souper pour son épouse Ginette, quelque peu affectée par sa grossesse.

La boutique ne comptait que trois étagères remplies de produits variés.  À cette heure, les clients se faisaient plutôt rares puisque les habitants du coin étaient en train de manger en famille, sans compter que la noirceur avait déjà jeté son voile, repoussant ainsi les moins braves dans leurs derniers retranchements.  Heureusement, le manteau de neige recouvrant le sol apportait une mince consolation à cette monotonie de fin d’automne.

Le jeune adolescent s’affairait dans le commerce lorsqu’une brève lueur jaillit dans la nuit.  Était-ce les phares d’une voiture ou les reflets sur une carrosserie?  Camille n’avait rien vu.

Peu de temps après, la porte du commerce s’ouvrit et un homme marcha dans sa direction.  Derrière le comptoir, le jeune employé lui accorda toute son attention, comme son père le lui avait appris.  En tant que commerçant, il fallait retenir la règle de base : le client a toujours raison.  Et cela, c’était sans compter qu’il fallait tout faire pour le satisfaire, car un client heureux est aussi un client qui revient.

La qualité du service en allait de l’avenir du commerce, d’autant plus qu’il s’agissait pour cet homme de sa première visite, puisque Camille ne l’avait jamais vu auparavant.  Mais le garçon n’eut pas le temps de s’arrêter à ce détail, lui qui avait plutôt l’habitude de côtoyer en soirée des habitants du secteur, que ce soit pour des cigarettes, de la bière, des loteries, ou autres besoins pressants.

  • Je vais te prendre du jambon, lança l’inconnu.
  • J’en ai seulement du congelé, monsieur, répliqua poliment Camille.
  • … Alors, je vais te prendre trois livres de bologne.
  • Désolé. Mon bologne est congelé, lui aussi.
  • Tu as des sacs de pommes?
  • Ce sera pas long.

Camille s’exécuta.  Puisque les pommes se trouvaient dans l’arrière-boutique, il dût quitter son comptoir un instant pour s’y rendre.  À peine venait-il de se pencher pour s’emparer d’un premier sac de pommes qu’il entendit un bruit.  Sa première impression lui fit dire que sa brocheuse venait de tomber sur le plancher.  Mais voilà, il avait l’habitude de toujours laisser cet outil près de la caisse enregistreuse.

Intrigué, Camille marcha rapidement pour revenir vers le comptoir et ce fut à cet instant qu’il constata la disparition de la caisse enregistreuse.  Évidemment, le mystérieux client s’était lui aussi volatilisé.  L’incident parut surréaliste, au point de figer la scène un instant.

Malgré tout, Camille fut rapide à réagir.  Sans tarder, il contourna son comptoir et courut jusqu’aux vitrines, où il grimpa sur une tablette pour compenser sa petite taille.  Évidemment, il avait été hors de question pour lui de se lancer dehors, aux trousses du voleur.  Néanmoins, il aperçut l’homme s’engouffrer à bord d’une petite voiture qui, sur le coup, lui sembla être verte ou bleue.  Sans attendre, il retourna vers le comptoir, sauta sur le téléphone et composa son propre numéro, la maison d’à côté.

Au bout du fil, il reconnut immédiatement la voix de son frère André, 17 ans.

  • On vient de se faire voler, lança nerveusement Camille.
  • Quoi?
  • Il … il est parti avec la caisse, dans une auto.
  • Euh … Attends! T’as noté le numéro de licence?

Dans la maison des Prince, André raccrocha immédiatement l’appareil pour courir au-devant de son père, qui était alors occupé à quelques travaux de mécanique sur son camion.  Pendant ce temps, Louis, 16 ans, se trouvait à l’étage de la résidence familiale.  Il se préparait à se rendre à une patinoire extérieure pour y jouer au hockey avec des copains.  Lorsqu’il entendit l’alerte donnée par André, il se précipita dehors à son tour.  Déjà, son père était sur le point de se mettre au volant de sa voiture.

  • Va chercher Michel, lança le patriarche en s’adressant à Louis.

Sans discuter, comme si les hommes de la famille Prince avaient déjà révisé le scénario de leur intervention depuis les vols subis dans le passé, Louis grimpa l’escalier conduisant à l’appartement de Michel et Ginette.  Dès l’ouverture de la porte, Louis lui cracha la nouvelle au visage.  Michel enfila aussitôt une veste avant d’aller prendre son arme et une poignée de cartouches.

Tandis que Michel et Louis descendaient l’escalier, la voiture de Marcel quittait déjà le stationnement pour s’élancer sur la route.  Le père se trouvait au volant, alors qu’à sa droite son fils André se montrait tout aussi déterminé que lui à rattraper le voleur.  Plutôt que de contacter la Sûreté du Québec[1], il leur était apparu tout naturel de prendre eux-mêmes les choses en mains.

Rapidement, Michel se mit au volant de sa propre voiture, avec Louis à ses côtés.  Dans la seconde qui suivit, Michel, qui avait posé son pistolet sur la banquette, entre lui et son frère, enfonça l’accélérateur pour se mettre en direction de St-Célestin.

En dépit de la noirceur, Michel et Louis repérèrent la voiture de leur père qui était alors stationnée en diagonal sur la chaussée du 7ème rang, non loin de l’intersection avec la route 13.  Ayant compris que le suspect se dirigeait vers un cul-de-sac, Marcel s’était immobilisé dans cette position pour lui bloquer le passage et tout en se précipitant vers la résidence d’un dénommé Corriveau, dans l’intention de prévenir la police.  Ce fut à cet instant que la voiture de Michel s’arrêta à l’intersection.  Au même moment, celle du suspect revenait après avoir effectué un demi-tour.  Devant le tribunal, Marcel sera bien obligé d’admettre qu’il n’eut finalement pas le loisir de téléphoner à la Sûreté du Québec.  Inquiet pour ses fils, il avait plutôt choisi de revenir vers sa voiture.

Contre toute attente, le véhicule du suspect parvint à se faufiler à travers ce barrage routier amateur.  Toutefois, comme on le verra plus tard, un ou plusieurs coups de feu claquèrent dans la nuit.  Il semble que Michel aurait tenté de forcer le voleur à s’immobiliser, d’abord en criant, puis en tirant.

Les membres de la famille Prince s’installèrent à nouveau derrière le volant et une seconde poursuite s’engagea.  Cette fois, cependant, André grimpa sur le siège avant de la voiture de son frère Michel, tandis que Louis s’installa sur la banquette arrière.  Quant à lui, le père se remit derrière son volant pour les suivre.

Une seconde interception se produisit, cette fois sur la route 34 de St-Célestin, devant la résidence d’un dénommé Arthur Ally[2].  La confusion s’installa aussitôt.  D’autres coups de feu furent échangés.  Malgré le fait qu’il se battait contre deux véhicules et toute une famille, le mystérieux voleur prit à nouveau la fuite.  Mais cette fois, malheureusement, il laissait derrière lui un drame irréparable.

Les Prince perdirent toute motivation de lui donner la chasse en voyant que le corps de Michel Prince, 21 ans, était étendu sur la chaussée.  À première vue, un projectile semblait l’avoir atteint dans le haut de la cuisse gauche, et un deuxième à la tempe droite.  Les projectiles seront plus tard identifiés comme étant de calibre .22.

Désemparés, ses frères Prince traînèrent la dépouille à l’écart de la route, jusqu’au pied du perron de la résidence Ally.  Sous sa tête, on plaça un vêtement replié et un garrot fut rapidement confectionné pour tenter d’éviter le pire.  Mais c’était déjà trop tard.  Le décès de Michel Prince fut constaté peu de temps après.


[1] Depuis le 21 juin 1968, la Sûreté Provinciale était officiellement devenue la Sûreté du Québec.

[2] Dans les transcriptions sténographiques on écrit Ally mais dans le livre des familles de la paroisse de St-Célestin on le mentionne comme Alie.  Dans une banque de données généalogique on retrouve un Arthur Ally mort à St-Célestin le 5 janvier 1972 à l’âge de 78 ans.

La dernière pendaison légale au Québec


Ernest Côté
Ernest Côté

Au matin du 15 mai 1959, vers 8h40, le caissier Jacques Tremblay, 23 ans, se présenta à la Banque de Montréal de Témiscamingue avec son trousseau de clé à la main. Un homme attendait déjà près de l’entrée. Tremblay lui fit remarquer que l’ouverture s’effectuait seulement à 10h00, mais l’homme resta muet. Au moment où Tremblay déverrouilla la porte, le suspect, qui sera plus tard identifié sous le nom d’Ernest Côté, 37 ans, entra à l’intérieur en dégainant un revolver de calibre .32. Celui-ci demanda au caissier de lui ouvrir une porte latérale, par laquelle il fit signe à son complice de venir le rejoindre.

Les blasphèmes lancés par Côté finirent par attirer l’attention du gérant Alexander W. Heron qui habitait à l’étage. Heron descendit pour voir ce qui se passait et en voyant une arme dans la main du suspect, se jeta sur lui. Au cours de la lutte qui s’en suivit, deux balles se logèrent dans la tête de Heron, alors qu’une troisième perfora ses deux poumons. D’après ce que Tremblay dira plus tard au procès, cette troisième balle fut tirée alors que son patron se trouvait déjà par terre et qu’il tentait de se relever.

Les deux braqueurs sortirent par la porte latérale avant de s’engouffrer dans une Buick 52 pour prendre la fuite à toute vitesse en direction de North Bay, la ville natale de Côté. Heron trouva la force de faire quelques pas en direction de la porte en disant « get’em guys! » (attrapez ces gars-là!). Dans sa fuite, Côté fut reconnu par un mécanicien du nom de Jim Lynn qui s’affairait à réparer un pneu. Lynn l’identifiera facilement lors du procès. Adémard Gaudette, un autre témoin, se fit une joie de remettre au chef de police Georges Dupont le numéro de plaque de la voiture qu’il avait pris le temps de noter : 146-531. Le chef Dupont téléphona immédiatement à ses confrères de North Bay pour leur filer l’information et c’est ainsi que, une trentaine de minutes plus tard, la voiture et les deux voleurs furent interceptés par les policiers Bob Osborne et Vern Dix. Une brève poursuite s’engagea, au cours de laquelle les deux braqueurs se débarrassèrent de deux revolvers de calibre .32.

Les deux individus furent ensuite confiés au sergent-détective Gaston Archambault de l’escouade provinciale des homicides. On trouvera dans la voiture deux carabines et une trousse de maquillage. Une fouille sommaire des fossés permit ensuite de retrouver les revolvers, que l’on confia au Dr Jean-Marie Roussel de l’Institut médico-légal de Montréal pour faire des analyses visant à déterminer si les balles ayant tués Heron avaient été tirées par l’une de ces armes. On apprit plus tard que l’arme du crime appartenait à un certain Arthur Johnson que Côté aurait connu en prison. Johnson lui avait « prêtée » ce revolver deux semaines avant le drame.

Normalement, selon Allô Police, le procès aurait dû se dérouler à Ville-Marie, dans le comté de Témiscamingue, mais puisque l’accusé parlait beaucoup mieux anglais que français la défense obtint un changement de venue à Hull, où il fut plus aisé de trouver des jurés anglophones. Le procès eut donc lieu du 12 au 14 novembre 1959 devant le juge Paul Miquelon, qui en était à sa première cause de meurtre en tant que juge. Quelques années auparavant, il s’était rendu célèbre pour avoir été le procureur de la Couronne dans la cause de Wilbert Coffin. La défense de Côté fut assurée par Me Jérôme Somers de Hull, commis d’office. Celui-ci tenta de plaider le fait que les trois coups avaient été tirés accidentellement, mais sans succès. Pour sa part, la Couronne fut représentée par Me Roger Vincent, épaulé par Me Lionel Mougeot.

Le principal témoin fut évidemment le caissier Jacques Tremblay, mais on entendra également 17 autres témoins. Après que le jury eut rendu son verdict de culpabilité, après 15 minutes de délibérations, Côté déclara à ces douze hommes : « vous avez bien agi et je ne voudrais pas que vous soyez empêchés de dormir ce soir. Je n’ai aucune animosité contre vous, et vous n’avez pas à vous sentir coupables. Vous n’avez fait que votre devoir ». Puis, après avoir regardé son avocat, le juge et les policiers, il ajouta : « je pense la même chose de vous. Vous avez tous fait votre devoir, et je vous remercie ».

Après avoir enfilé ses gants noirs, le juge Miquelon répliqua : « vous avez raison, Côté, je n’ai agi que selon mon serment. Je suis convaincu que vous n’aviez pas l’intention de tuer en allant perpétrer un hold-up dans cette banque, mais la loi est formelle, et elle nous contraint à appeler meurtre le crime que vous avez commis. D’ailleurs, cet assassinat devait vous arriver après la vie que vous avez menée, remplie de vols avec effraction, avec violence, et à main armée. Il est trop tard maintenant pour comprendre que le crime ne paie pas. Mais votre exemple servira peut-être aux autres ».

Allô Police expliqua en ces termes pourquoi Côté se méritait tout de même la peine de mort : « comme l’a signalé le président du tribunal au procès, il est évident que Côté n’allait pas là dans l’intention de tuer. Mais, dans sa nervosité, et par un concours de circonstances spéciales, il l’a fait. Or, le code pénal prévoit le cas. À l’article 202, il spécifie que si une mort violente survient au cours d’un hold-up, il s’agit automatiquement d’un meurtre, même si l’intention de tuer est inexistante. Il dit, en somme, que si quelqu’un s’arme d’un revolver chargé pour obtenir de l’argent, il prend tous les risques que cela comporte ».

Étant donné le changement de mentalité qui était en train de s’instaurer au pays sur la question de la peine de mort, plusieurs juges confrontés à des causes similaires permettaient aux jurés la possibilité de rendre un verdict d’homicide involontaire, permettant ainsi au condamné d’éviter la corde. C’est pourquoi Allô Police souligna la position du juge Miquelon de « courageuse », alors qu’aujourd’hui on pourrait se poser de nombreuses questions. Est-ce que devant un autre juge Côté aurait évité l’échafaud?

Ce qui est sûr, c’est que Miquelon s’adressa au jury en disant que le verdict de manslaughter (homicide involontaire) était impossible, même si Me Somers avait basé sa défense sur ce point.

Côté, dont les cheveux étaient déjà gris malgré ses 37 ans, fut transféré à Bordeaux. Ronald Kyle Brush, son présumé complice, subit son procès quelques jours plus tard. Il sera acquitté.

Le 11 mars 1960, quelques heures avant son exécution, Ernest Côté déclara : « la société canadienne doit se débarrasser de la peine capitale. La peine de mort ne peut pas sérieusement et en toute honnêteté exercer un effet préventif contre le meurtre ». Il reste probablement le seul supplicié québécois à avoir émis une opinion intelligente sur ce lourd débat de société. Coïncidence ou non, il sera aussi le dernier criminel pendu au Québec. À l’échelle canadienne, la dernière pendaison se produisit le 11 décembre 1962 à la prison de Don Jail à Toronto, date à laquelle on procéda à la double exécution de Ronald Turpin et Arthur Lucas, reconnus coupables d’avoir tué des policiers lors d’un cambriolage. Leur décès fut constaté à 0h18.

En 1967, l’année du centenaire de la Confédération, le gouvernement canadien abolit la peine capitale sauf dans les cas de meurtres de policiers et de gardiens de prison. En 1976, l’abolition devint complète et officielle.