Jacques Mesrine : la cavale québécoise


Jacques Mesrine
Jacques Mesrine

            Pour plusieurs, et peut-être davantage du côté européen, le nom de Jacques Mesrine est synonyme de légende dans le milieu criminel.  Ici, on se souvient encore de son passage remarqué au tournant de la décennie 1970.  A-t-il été une véritable légende du crime?  Le Québec est-il à l’origine du lancement de sa carrière?

            En 2008, je me trouvais à Paris au moment de la sortie du film L’Instinct de mort de Jean-François Richet, le premier de deux volets.  Là-bas, on y ressentait les échos d’un certain mythe.  C’est du moins ce que j’ai compris lors de ma conversation avec un propriétaire de pizzéria de Lagny-sur-Marne.  Toutefois, ce n’est qu’après mon retour au Québec que j’ai pu visionner ce film dans lequel le rôle principal du voyou est interprété par Vincent Cassel.

            Sachant parfaitement que la quête de la vérité n’est généralement pas l’objectif premier du cinéma, la question qui s’imposait était justement de savoir quelle en était la part d’authenticité.

            Comme dans le film de Richet, les premières frasques du couple Jacques Mesrine – Janou Schneider en sol québécois apparaissent avec le kidnapping de leur employeur, le millionnaire Georges Deslauriers.  Quoique handicapé, Deslauriers réussira à se libérer de ses agresseurs alors qu’on le gardait maladroitement dans un appartement de Montréal, en juin 1969.  Dans son livre de 1977, Mesrine écrira : « je n’étais pas fait pour ce genre de travail.  Le chantage à la vie humaine n’était pas dans mes cordes ».

            Libre à vous de boire ces paroles.  N’empêche qu’en 1979, en France, il répéta l’expérience avec Lelièvre, un millionnaire âgé de 80 ans.  Un ennemi public numéro 1 qui s’en prend aux vieillards et aux handicapés?

            Le 30 juin 1969, le corps d’Éveline LeBouthillier, la propriétaire du Motel Les Trois Sœurs à Percé, en Gaspésie, était retrouvée sans vie.  La femme de 58 ans avait été étranglée et ses bijoux volés.

            Lucien Aimé-Blanc, Commissaire divisionnaire célèbre pour avoir traqué Mesrine en 1979, écrira dans son livre La chasse à l’homme publié en 2002 qu’il croyait Mesrine responsable de ce meurtre.  En effet, le couple maudit se trouvait dans les parages à l’époque du drame, fuyant les autorités montréalaises à la suite du fiasco de l’affaire Deslauriers.

            Le film de Richet zappe complètement cet épisode gaspésien, un moment pourtant très fort dans la carrière du truand, sinon crucial.  Le cinéaste français cherchait-il à embellir l’image de son personnage en buvant ses paroles?

            Ce qui est sûr, c’est que Mesrine lui-même passa ensuite beaucoup de temps à se défendre d’avoir commis ce meurtre.  Évidemment, pour un truand qui cherchait la gloire, il était plus difficile de faire avaler aux admirateurs le meurtre d’une femme sans défense.

            Comme on le sait, Mesrine et Schneider seront arrêtés aux États-Unis au cours de l’été 1969 en possession des bijoux de LeBouthillier.  De retour au Québec, leur charisme se révéla aux caméras des journalistes.  Éventuellement, Mesrine écopera de 10 ans de pénitencier pour l’enlèvement de Deslauriers, en plus d’une année pour évasion.  Sa compagne héritera quant à elle d’une peine de 5 ans.

            C’est le 18 janvier 1971, au palais de justice de Montmagny, que s’ouvrit le procès de Jacques Mesrine et Jeanne « Janou » Schneider pour le meurtre de Percé.  Le juge désigné était Paul Miquelon, ancien collègue du redoutable Me Noël Dorion, avec lequel il avait travaillé, entre autres, sur les affaires de Sault-au-Cochon et de Wilbert Coffin.  Du côté de la Couronne, on retrouvait les procureurs Maurice Lagacé et Bertrand Laforêt.  Quant à la défense des deux accusés elle fut assurée par Me Raymond Daoust, épaulé de Me Lucien Grenier.

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Jean-Paul Mercier

            Le Dr Richard Authier témoigna à l’effet que la victime avait bien été étranglée, probablement par un tablier qui fut d’ailleurs retrouvé autour de son cou.  Il fallait donc en déduire qu’il avait fallu un minimum de force physique pour commettre ce crime.

            Le Soleil décrivit les accusés comme « tout à la joie de se revoir après plusieurs mois de séparation, [ils] ont assisté au début du procès sans la moindre nervosité, ni la moindre gêne.  Ils se sont laissés, à loisir, photographier, auprès de leur procureur, Me Raymond Daoust, en dehors des heures d’audience.  Un gros cahier en main, M. Mesrine collige des notes qu’il transmet ensuite à son procureur ».

Comme pour contredire ce compte-rendu journalistique, Mesrine écrira plus tard qu’en s’installant « dans le box, nous nous assîmes.  Jane m’avait pris la main. Elle tremblait, je la sentais nerveuse ».

            Denis Léveillée, l’expert en empreintes digitales de la Gendarmerie Royale du Canada (GRC), témoigna pour la Couronne à l’effet que les empreintes trouvées dans la maison appartenaient aux accusés.  Mais lorsque Me Daoust s’avança pour le contre-interroger, l’expert passa un sale quart d’heure.  Parlez-en à Me Clément Fortin qui a révisé minutieusement tout le procès pour en faire un livre en 2013 : Mesrine, le tueur de Percé : une fraude judiciaire.  Me Daoust s’est tellement acharné sur les détails qu’il a réussi à installer un doute où, apparemment, il n’y en avait pas.  Il répéta l’exercice avec plusieurs autres témoins, dont Irène LeBouthillier, la nièce de la victime.  La jeune fille célébrait son 16ème anniversaire le jour même de son témoignage sous serment.  Mitraillée par les questions de Daoust, et cela sans intervention de la part du juge, ses propos furent sans doute mal interprétés par les jurés[1].

            Dans sa conclusion, Me Fortin posa une question importante : « que penser des contre-interrogatoires harcelants, répétitifs et vexatoires?  Il ne devrait pas être permis à un procureur de s’acharner sur les témoins dans le but évident de les confondre, de les intimider et de leur faire dire, à la fin, n’importe quoi pour les discréditer auprès des jurés.  L’avocat [Raymond Daoust] a atteint son objectif, mais a-t-il bien servi les intérêts de la justice?  On ne doit pas s’étonner du peu d’empressement que manifestent des témoins potentiels.  La crainte de se « faire mettre en boîte » leur fait fuir la police et les avocats.  Et ils n’ont pas tout à fait tort »[2].

            Des témoins confirmèrent ensuite avoir vu les accusés aux alentours de Percé dans la nuit du crime, alors que des parentes de la victime vinrent identifier les bijoux.  Mais la défense présenta une commission rogatoire faite en France l’année précédente et démontrant que les bijoux n’avaient pas été volés mais achetés à Paris.  Ainsi, par un stratagème brillant, on faisait passer les parentes et amies de Mme LeBouthillier pour des menteuses.  Un autre fait que déplore d’ailleurs Me Fortin dans son livre.

            Fidèle à lui-même, Mesrine créa un coup de théâtre au moment même où la Couronne établissait la preuve des bijoux.  Il se leva en pleine cour, ignorant probablement les règles de conduite lors d’un procès canadien, pour hurler et accuser le juge Miquelon de faire revivre l’affaire Coffin.  Probablement informé par Daoust, Mesrine tentait de soulever un autre doute quant à l’impartialité de la justice en rappelant ce cas type qui convainc, encore aujourd’hui, beaucoup de Québécois que Coffin a été victime d’injustice.  Mais en fait, selon l’analyse qu’en fait Me Fortin, c’est plutôt Me Daoust et Mesrine qui créèrent de toute pièce une impression d’injustice en se servant de ouï-dire et d’affabulations émanant de l’imagination de Jacques Hébert[3].

            Quant à son comportement agressif, Mesrine en rajoutera lui-même dans son autobiographie en traitant de « salopes » la sœur de la victime et les autres femmes ayant témoigné en lien avec les bijoux.

            Le 28 janvier 1971, Le Soleil publia une histoire selon laquelle Mesrine tenta de s’évader de la prison de Montmagny, là où les autorités le ramenaient chaque soir après les audiences.  L’incendie qu’il causa aurait fait des dommages évalués à 30 000$.  Soulignons au passage que les jurés ne furent jamais mis au courant de ce fait, ni de l’affaire Deslauriers d’ailleurs.  Si cela avait été le cas, la décision du jury aurait-elle été différente?

            Autre élément mystérieux qui s’ajoute à la légende de Mesrine réside dans une phrase qu’il aurait dite à bord d’un avion lors d’un transfert, le 7 août 1969.  En présence de deux policiers, il aurait lancé ceci : « pour cette affaire-là, on s’en tire à perpet (perpétuité); si l’avion s’écrasait, nous aurions notre compte et il y aurait deux flics de moins! ».  Cette boutade prouve-t-elle le côté suicidaire du truand ou tout simplement une autre fanfaronnade destinée à se donner de l’importance?

            Après la plaidoirie de la défense, le juge Miquelon livra son adresse aux jurés le 5 février 1971.  Trois jours plus tard, les médias annonçaient l’acquittement du couple.  Selon Le Soleil, les jurés auraient justifié leur décision – la loi les oblige pourtant à la discrétion – que le procès contenait trop de détails inexpliqués en plus de reprocher de nombreuses contradictions dans les témoignages.  La tactique abusive de Me Daoust avait donc porté ses fruits, au grand désarroi de Me Clément Fortin, qui dans son livre de 2013 qualifia cette affaire de « fraude judiciaire ».  Rien de moins!

            Lors de l’émission radiophonique 2000 ans d’Histoire animée par Patrice Gélinet et diffusée sur France Inter, Jean-Marc Simon, auteur d’une biographie en deux tomes sur Mesrine, affirmera ne pas croire en sa culpabilité.  L’étude exhaustive du procès réalisée par Me Fortin démontre plutôt le contraire.  Rappelons seulement que Simon n’a jamais consulté le dossier judiciaire, en plus de commettre des erreurs de débutant dans la partie de son ouvrage qu’il consacre à la cavale québécoise de son héros[4].

            Parmi les détails intéressants, soulignons cette phrase qu’on retrouve dans le livre de Mesrine : « nous étions aussi accusés d’un meurtre que je n’avais pas commis ».  Pourquoi passer soudainement du « nous » au « je »?

            Pour un truand qui soignait son image, pas étonnant qu’il ait clamé haut et fort son innocence.  Après tout, en admettant que le crime puisse apporter du prestige aux yeux de certaines personnes, le meurtre d’une femme sans défense de 58 ans n’est certes pas le genre de critère qu’on aime inscrire à son curriculum vitae.

            D’ailleurs, pour ce qui est de l’image, Lucien Aimé-Blanc souleva cette apparence d’absurdité : « il [Mesrine] raconte sa vie de voyou en exagérant ses exploits.  Il revendique un certain nombre de meurtres, d’exécutions, de hold-up, dont on sait pertinemment que ce sont des affabulations.  C’est quand même bizarre de publier son propre réquisitoire, deux mois avant un procès aux assises!  Mesrine s’est tellement chargé dans son livre que le procureur a passé son temps à essayer de démêler le vrai du faux.  Malin!  En s’accusant de méfaits qu’il n’a pas commis, il sème le doute sur ceux dont on l’accuse. »

            Un ver à choux tel que Jacques Mesrine ne pouvait rester longtemps cloisonné entre des murs de béton.  Sans doute pour rehausser son prestige, il laissera entendre plus tard que personne n’avait réussi à s’évader du pénitencier St-Vincent-de-Paul, à Laval, là où on le conduisit après le procès de Montmagny pour y purger sa peine relative au kidnapping de Deslauriers.  C’était faux, bien sûr.  D’autres criminels ont réussi, avant et après lui, à sortir de ces murs.  Certes, ils n’ont toutefois pas été très nombreux.  D’ailleurs, en janvier 1971, Le Soleil qualifiait lui-même l’établissement de véritable « passoire ».

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Pénitencier St-Vincent-de-Paul, en 2010. 

             Entre son entrée au pénitencier et l’évasion d’août 1972, la seule chose dont on peut être certain c’est que c’est au cours de cette période que Mesrine fera la rencontre de Jean-Paul Mercier, déjà connu comme un dangereux braqueur.  D’ailleurs, comme je l’ai fait remarquer dans un autre article publié en 2012[5], Mesrine ne fut plus jamais le même par la suite, comme si Mercier lui avait tout appris.  Et nous verrons que la suite des choses le montrera de façon encore plus explicite.

            Projetant les cinéphiles dans l’erreur, le film de Richet prétend que Mesrine et Mercier se sont connus à l’époque de l’enlèvement de Deslauriers.  Ce qui est sûr, c’est que le 21 août 1972 les deux criminels réalisaient leur premier coup conjoint en s’évadant du célèbre pénitencier par une brèche pratiquée dans les grillages des clôtures.  Le lendemain, en première page, La Presse rapportait l’exploit en ces termes : « […] Le solliciteur général du Canada [Jean-Pierre Goyer] s’est dit surpris, hier après-midi, qu’on puisse s’évader sous le nez de gardes dans des tours de guet, d’un pénitencier à sécurité maximum ».  D’ailleurs, pas étonnant que le dossier d’archive concernant cette évasion soit sous le coup d’un scellé jusqu’en 2072!

            En fait, les évadés furent au nombre de six.  En plus de Mesrine et Mercier, on comptait également Pierre Vincent, 26 ans, qui fut repris le jour même; Michel Lafleur, 21 ans; André Ouellette, 33 ans; et Robert Imbeault, 23 ans.  Les policiers furent nombreux à fouiller la région dans l’espoir de tous les retrouver avant qu’ils ne commettent d’autres crimes graves.  Un hélicoptère fut d’ailleurs mis à leur disposition.

            Si on doit en croire Mesrine, lui et Mercier auraient franchi l’autoroute 25 avant de forcer des automobilistes à les conduire au cœur de Montréal.  Les deux lascars semblent avoir bénéficié d’une certaine aide extérieure car dès leur arrivée dans la métropole un appartement rempli d’armes les attendait.   Selon Mesrine, leur contact extérieur aurait été une jeune femme qu’il prénomme « Lizon » dans son livre et qui, le même soir, « devint la maîtresse de Jean-Paul […] ».  Pourrait-on présumer que cette femme était Suzanne Francoeur, celle qui les accompagnerait au cours des semaines suivantes?  Celle-ci n’était apparemment pas une enfant de cœur, sans faire de vilain jeu de mots.  Elle avait été condamnée en 1965 pour distribution de faux billets de banque.

            Selon La Presse, les six fugitifs avaient un « devoir moral » de s’évader, faisant ainsi référence aux piètres conditions de détention dénoncées par certains criminels, comme Mesrine et Mercier.  Richard Blass suivra leurs traces peu de temps après en militant en faveur des droits des prisonniers.  Ce dernier aura gain de cause en parvenant à ouvrir les portes des pénitenciers aux journalistes.  Bien sûr, diront certains, on ne montra à ceux-ci qu’une facette du problème.

            Qu’à cela ne tienne, en embrassant une cause comme celle de la défense des détenus, Mesrine et Mercier venaient de s’assurer la sympathie d’une certaine classe sociale, et cela pour le reste de leur existence; et même au-delà.  Malgré tout, le pénitencier de St-Vincent-de-Paul ne fermera ses portes qu’en 1989, dix ans après la mort de Mesrine et quinze après celle de Mercier.

            Mesrine et Mercier ne perdent pas de temps.  Le 25 août 1972, il leur faut une dizaine de minutes pour s’attaquer à la Caisse Populaire Desjardins de Saint-Bernard de Dorchester et celle de Saint-Narcisse de Lotbinière.  Selon les estimations de Mesrine, cela leur aurait rapporté 26 000$ (selon les journaux, on parlerait plutôt de 10 000$ environ).  Dans son film, Richet met en scène cette double attaque en nous montrant d’ailleurs l’une des deux institutions sous le nom de « Crédit Populaire St-Bernard ».  Mais la scène montre que les deux banques se faisaient face, sur la même rue.  C’est faux.  Les deux établissements se trouvaient dans deux villages séparés de quelques kilomètres.

            Le 23 octobre 2010, je me suis rendu sur place pour constater que les deux caisses populaires étaient toujours en opération, quoique leur architecture s’était adaptée à l’évolution des 38 dernières années.  Les villages de St-Bernard et de St-Narcisse-de-Beaurivage sont distants de 10,7 km.  J’ai parcouru cette distance en 8 minutes, et cela en comptant le fait que j’ai dû me ranger sur le côté de la route pour laisser circuler une large moissonneuse batteuse.

            Selon Mesrine, son complice québécois aurait tiré un coup de feu à l’intérieur de l’une des deux institutions, sans toutefois blesser qui que ce soit, avant de sortir et de remonter en voiture « devant deux petites vieilles qui étaient tout étonnées de nous voir sortir de la banque avec une arme à la main ».  Il prétendit aussi avoir pris en auto-stop une jeune fille de 14 ans.  Celui qui adorait soigner sa réputation se contenta d’écrire que « cela lui ferait des souvenirs pour ses petits-enfants ».

            Ce qu’on doit retenir de ce bref épisode de la région de Lotbinière, c’est que les deux évadés échappèrent aux recherches par une connaissance précise et très développée des petites routes.  Ce talent ne pouvait qu’être attribuable à Jean-Paul Mercier, qui était originaire de Ste-Agathe-de-Lotbinière.  C’est là qu’il avait vu le jour le 6 juin 1944, le jour même du très historique débarquement de Normandie.  De là la déduction selon laquelle il semble beaucoup plus probable que Mesrine ait été l’apprenti de Mercier, du moins en ce qui concerne les braquages.

            Le fait que Mercier ait été assez futé pour échapper aux recherches policières sur « son terrain » mènera à un autre fait d’armes.  Les attaques de banques n’auraient eu comme seul objectif de financer leur prochain projet diabolique : l’assaut du pénitencier St-Vincent-de-Paul.

            Le film de Richet donne dans le spectaculaire en montrant une scène où Mesrine et Mercier reviennent, lourdement armés, pour s’attaquer directement au méchant pénitencier.  Ils auraient même fait la promesse avant de s’évader de revenir pour libérer leurs « collègues ».  Le film nous montre un mitraillage en règle et des voitures de police qui explosent sous les grenades.   Dans les faits, aucune explosion ni décès.  Mais les deux énergumènes ont véritablement tenté une attaque le 3 septembre 1972 avant d’être repoussés par les tirs des gardiens postés dans les miradors.

            Selon La Presse, qui n’identifiait pas les deux assaillants, une voiture suspecte, qui rôdait autour du pénitencier depuis un certain temps, fut prise en chasse par une auto-patrouille.  On aurait atteint des vitesses frôlant les 120 km/h.  Soudainement, la voiture de devant s’est immobilisée et un homme armée (possiblement une M-1 semi-automatique) en est sorti pour mitrailler les deux policiers, les agents Jean-Paul Viau et Serge Morin, tous deux du poste 10 de Laval.  Les deux policiers se seraient couchés sur la banquette, tandis que leur véhicule s’immobilisait lentement dans le fossé, vers lequel ils ont ensuite rampé.  Rappelons que les agents Viau et Morin n’avaient que des revolvers de calibre .38 pour assurer leur défense, ce qui ne faisait visiblement pas le poids devant une arme d’assaut.

            Heureusement pour eux, ce sont les tirs des gardiens postés dans les miradors du pénitencier qui leur ont sauvé la vie.  Sous leurs tirs, les deux assaillants remontèrent en voiture pour prendre la fuite.  En tout, La Presse estima qu’il y avait eu une soixantaine de coups de feu.

            La voiture des tireurs-fous, une Dodge, fut retrouvée peu après et dans laquelle on retrouva des vêtements neufs et des cisailles.  On en déduisit qu’ils avaient réellement l’intention de faire libérer les autres détenus.  Interrogés par La Presse, Viau et Morin se plaignirent de ne pas être suffisamment bien armé pour faire face à ce genre de menace.

            Aucune grenade ni explosion comme dans le film de Richet!

            La rage de Mesrine et de Mercier n’était toutefois pas terminée.  C’est vers cette époque que le chroniqueur Claude Poirier les aurait croisés dans un restaurant de Montréal.  Dans son émission Secrets judiciaires, le narrateur ouvrait un épisode en disant que « Claude Poirier a très bien connu Jacques Mesrine ».  Pourtant, on apprenait ensuite que Poirier leur avait parlé une dizaine de minutes seulement … dans les toilettes d’un restaurant.

            Bref, le 10 septembre 1972, les deux évadés atteignirent le summum de la violence en commettant un double meurtre sur les personnes d’Ernest St-Pierre et Médéric Côté, les deux seuls gardes-chasse de toute l’histoire du Québec à mourir assassinés.  Le drame s’est produit dans le rang de la Petite Belgique à Saint-Louis-de-Blandford.  Deux versions se contredisent pour expliquer l’affrontement.  Selon la première, St-Pierre et Côté auraient répondu à une plainte de citoyens qui avaient entendu des coups de feu, mais il semble plus vraisemblable que les deux hommes se soient rendus sur place seulement parce que ce rang faisait partie de leur patrouille habituelle.

            Qu’est-ce qui a déclenché les tirs?  Mesrine a évidemment sa version, mais il serait plus honnête de dire que nous ne le saurons jamais.  Ce qui est sûr, c’est que St-Pierre et Côté ont été sauvagement abattus de plusieurs coups de feu.  Dans le film de Richet, on voit Cassell (Mesrine) utilisé un Colt .45, alors que dans la réalité l’arme de poing utilisée était de calibre .22.

            Peu de temps après, Mesrine et Mercier passaient la frontière américaine.  Selon l’histoire généralement acceptée, Mercier dut revenir au Québec quelques semaines plus tard pour faire soigner Suzanne Francoeur, mordue par un chien au Venezuela.  Peu après leur rentrée, le 4 décembre 1972, le couple était arrêté à Montréal.  Quant à Mesrine, il ne remettra plus jamais les pieds en sol québécois.

            À la fin de décembre, Suzanne Francoeur sera appelée à témoigner à Victoriaville lors de l’enquête du coroner Thibault sur le double meurtre de St-Pierre et Côté.  Elle s’y révélera être une piètre menteuse.  Mercier y sera appelé en janvier 1973.  En dur à cuir qu’il était, il ne dira rien.

            En mai 1973, Mercier décida de plaider coupable, privant ainsi le public des détails que contenait le dossier.  Il retournera au pénitencier St-Vincent-de-Paul.  Il s’en évadera encore à deux reprises.  La dernière occasion se présenta à l’automne 1974, en compagnie de Richard Blass.  Mercier reprit aussitôt les braquages, ce qui lui coûtera la vie à la fin d’octobre lorsqu’il sera abattu par les tirs policiers dans le quartier St-Léonard.

            Retourné en France, Mesrine continuera sa vie de truand jusqu’à ce qu’il tombe, à son tour, sous les balles des policiers en novembre 1979, porte de Clignancourt, à Paris.

 


Médiagraphie

Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) à Trois-Rivières.  Enquête du coroner Thibault sur le double meurtre d’Ernest St-Pierre et Médéric Côté, District judiciaire d’Arthabaska, 1972-73.

BLANC, Lucien-Aimée.  La chasse à l’homme : la vérité sur la mort de Mesrine.  [Paris] : Plon, 2002. 241 p.

BROUSSARD, Commissaire.  Commissaire Broussard : mémoires.  [Paris] : Plon, 1997.  Édition Stock, 2005.  694 p.

ENNEMI PUBLIC NO 1, L’.  Jean-François Richet, réalisateur.  Film cinématographique, 2009, DVD.

FORTIN, Clément.  Mesrine, le tueur de Percé : une fraude judiciaire.  Wilson & Lafleur, Montréal, 2013, 421 p.

INSTINCT DE MORT, L’.  Jean-François Richet, réalisateur.  Film cinématographique, 2009, DVD.

MESRINE, Jacques.  L’Instinct de mort.  Paris : Éditions Jean-Claude Lattès, 1977.  Paris : Éditions Champ Libre, 1984, 392 p.

SIMON, Jean-Marc.  Jacques Mesrine dit le Grand.  Paris : Éditions Jacob-Duvernet, 2008, 402 p.

Société Radio-Canada, les archives de Radio-Canada.  Mesrine, l’ennemi public, est abattu.  Diffusé le 2 novembre 1979.  Accès : http://archives.radio-canada.ca/societe/criminalite_justice/clips/17051/

(Note : les journaux consultés ont été trop nombreux pour être tous cités ici)

 

 

 

 

[1] Pour en savoir davantage sur les détails de ce témoignage, je vous invite à lire l’article que j’y consacrais en 2013 : https://historiquementlogique.com/2013/11/19/proces-mesrine-schneider-le-temoignage-direne-lebouthillier/

[2] Clément Fortin, Mesrine le tueur de Percé : une fraude judiciaire, (2013), p. 404.

[3] Jacques Hébert a écrit deux livres à l’origine de la légende de Wilbert Coffin.  Bien qu’il a été débouté et ridiculisé par la Commission Brossard, qui démontra qu’il n’y avait aucune preuve d’injustice dans le déroulement du procès de Coffin, le récit de Hébert compte encore de nombreux adeptes.

[4] Pour plus de détails sur mon analyse de l’ouvrage de Simon : https://historiquementlogique.com/2011/02/23/jacques-mesrine-dit-le-grand-de-jean-marc-simon/

[5] Voir : https://historiquementlogique.com/2012/06/15/jean-paul-mercier/

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L’affaire St-Louis: chapitre 1


Camille Prince

St-Léonard d’Aston

Vendredi, 22 novembre 1968 

Peu après 18h00, Camille Prince, 13 ans, se retrouva seul dans l’épicerie de son père.  Malgré son jeune âge, il avait l’habitude d’occuper cette fonction puisque ce commerce l’avait vu grandir.  De toute manière, son frère aîné, Michel, habitait juste au-dessus, et son père à côté.

À cette heure-là, Michel était en train de préparer le souper pour son épouse Ginette, quelque peu affectée par sa grossesse.

La boutique ne comptait que trois étagères remplies de produits variés.  À cette heure, les clients se faisaient plutôt rares puisque les habitants du coin étaient en train de manger en famille, sans compter que la noirceur avait déjà jeté son voile, repoussant ainsi les moins braves dans leurs derniers retranchements.  Heureusement, le manteau de neige recouvrant le sol apportait une mince consolation à cette monotonie de fin d’automne.

Le jeune adolescent s’affairait dans le commerce lorsqu’une brève lueur jaillit dans la nuit.  Était-ce les phares d’une voiture ou les reflets sur une carrosserie?  Camille n’avait rien vu.

Peu de temps après, la porte du commerce s’ouvrit et un homme marcha dans sa direction.  Derrière le comptoir, le jeune employé lui accorda toute son attention, comme son père le lui avait appris.  En tant que commerçant, il fallait retenir la règle de base : le client a toujours raison.  Et cela, c’était sans compter qu’il fallait tout faire pour le satisfaire, car un client heureux est aussi un client qui revient.

La qualité du service en allait de l’avenir du commerce, d’autant plus qu’il s’agissait pour cet homme de sa première visite, puisque Camille ne l’avait jamais vu auparavant.  Mais le garçon n’eut pas le temps de s’arrêter à ce détail, lui qui avait plutôt l’habitude de côtoyer en soirée des habitants du secteur, que ce soit pour des cigarettes, de la bière, des loteries, ou autres besoins pressants.

  • Je vais te prendre du jambon, lança l’inconnu.
  • J’en ai seulement du congelé, monsieur, répliqua poliment Camille.
  • … Alors, je vais te prendre trois livres de bologne.
  • Désolé. Mon bologne est congelé, lui aussi.
  • Tu as des sacs de pommes?
  • Ce sera pas long.

Camille s’exécuta.  Puisque les pommes se trouvaient dans l’arrière-boutique, il dût quitter son comptoir un instant pour s’y rendre.  À peine venait-il de se pencher pour s’emparer d’un premier sac de pommes qu’il entendit un bruit.  Sa première impression lui fit dire que sa brocheuse venait de tomber sur le plancher.  Mais voilà, il avait l’habitude de toujours laisser cet outil près de la caisse enregistreuse.

Intrigué, Camille marcha rapidement pour revenir vers le comptoir et ce fut à cet instant qu’il constata la disparition de la caisse enregistreuse.  Évidemment, le mystérieux client s’était lui aussi volatilisé.  L’incident parut surréaliste, au point de figer la scène un instant.

Malgré tout, Camille fut rapide à réagir.  Sans tarder, il contourna son comptoir et courut jusqu’aux vitrines, où il grimpa sur une tablette pour compenser sa petite taille.  Évidemment, il avait été hors de question pour lui de se lancer dehors, aux trousses du voleur.  Néanmoins, il aperçut l’homme s’engouffrer à bord d’une petite voiture qui, sur le coup, lui sembla être verte ou bleue.  Sans attendre, il retourna vers le comptoir, sauta sur le téléphone et composa son propre numéro, la maison d’à côté.

Au bout du fil, il reconnut immédiatement la voix de son frère André, 17 ans.

  • On vient de se faire voler, lança nerveusement Camille.
  • Quoi?
  • Il … il est parti avec la caisse, dans une auto.
  • Euh … Attends! T’as noté le numéro de licence?

Dans la maison des Prince, André raccrocha immédiatement l’appareil pour courir au-devant de son père, qui était alors occupé à quelques travaux de mécanique sur son camion.  Pendant ce temps, Louis, 16 ans, se trouvait à l’étage de la résidence familiale.  Il se préparait à se rendre à une patinoire extérieure pour y jouer au hockey avec des copains.  Lorsqu’il entendit l’alerte donnée par André, il se précipita dehors à son tour.  Déjà, son père était sur le point de se mettre au volant de sa voiture.

  • Va chercher Michel, lança le patriarche en s’adressant à Louis.

Sans discuter, comme si les hommes de la famille Prince avaient déjà révisé le scénario de leur intervention depuis les vols subis dans le passé, Louis grimpa l’escalier conduisant à l’appartement de Michel et Ginette.  Dès l’ouverture de la porte, Louis lui cracha la nouvelle au visage.  Michel enfila aussitôt une veste avant d’aller prendre son arme et une poignée de cartouches.

Tandis que Michel et Louis descendaient l’escalier, la voiture de Marcel quittait déjà le stationnement pour s’élancer sur la route.  Le père se trouvait au volant, alors qu’à sa droite son fils André se montrait tout aussi déterminé que lui à rattraper le voleur.  Plutôt que de contacter la Sûreté du Québec[1], il leur était apparu tout naturel de prendre eux-mêmes les choses en mains.

Rapidement, Michel se mit au volant de sa propre voiture, avec Louis à ses côtés.  Dans la seconde qui suivit, Michel, qui avait posé son pistolet sur la banquette, entre lui et son frère, enfonça l’accélérateur pour se mettre en direction de St-Célestin.

En dépit de la noirceur, Michel et Louis repérèrent la voiture de leur père qui était alors stationnée en diagonal sur la chaussée du 7ème rang, non loin de l’intersection avec la route 13.  Ayant compris que le suspect se dirigeait vers un cul-de-sac, Marcel s’était immobilisé dans cette position pour lui bloquer le passage et tout en se précipitant vers la résidence d’un dénommé Corriveau, dans l’intention de prévenir la police.  Ce fut à cet instant que la voiture de Michel s’arrêta à l’intersection.  Au même moment, celle du suspect revenait après avoir effectué un demi-tour.  Devant le tribunal, Marcel sera bien obligé d’admettre qu’il n’eut finalement pas le loisir de téléphoner à la Sûreté du Québec.  Inquiet pour ses fils, il avait plutôt choisi de revenir vers sa voiture.

Contre toute attente, le véhicule du suspect parvint à se faufiler à travers ce barrage routier amateur.  Toutefois, comme on le verra plus tard, un ou plusieurs coups de feu claquèrent dans la nuit.  Il semble que Michel aurait tenté de forcer le voleur à s’immobiliser, d’abord en criant, puis en tirant.

Les membres de la famille Prince s’installèrent à nouveau derrière le volant et une seconde poursuite s’engagea.  Cette fois, cependant, André grimpa sur le siège avant de la voiture de son frère Michel, tandis que Louis s’installa sur la banquette arrière.  Quant à lui, le père se remit derrière son volant pour les suivre.

Une seconde interception se produisit, cette fois sur la route 34 de St-Célestin, devant la résidence d’un dénommé Arthur Ally[2].  La confusion s’installa aussitôt.  D’autres coups de feu furent échangés.  Malgré le fait qu’il se battait contre deux véhicules et toute une famille, le mystérieux voleur prit à nouveau la fuite.  Mais cette fois, malheureusement, il laissait derrière lui un drame irréparable.

Les Prince perdirent toute motivation de lui donner la chasse en voyant que le corps de Michel Prince, 21 ans, était étendu sur la chaussée.  À première vue, un projectile semblait l’avoir atteint dans le haut de la cuisse gauche, et un deuxième à la tempe droite.  Les projectiles seront plus tard identifiés comme étant de calibre .22.

Désemparés, ses frères Prince traînèrent la dépouille à l’écart de la route, jusqu’au pied du perron de la résidence Ally.  Sous sa tête, on plaça un vêtement replié et un garrot fut rapidement confectionné pour tenter d’éviter le pire.  Mais c’était déjà trop tard.  Le décès de Michel Prince fut constaté peu de temps après.


[1] Depuis le 21 juin 1968, la Sûreté Provinciale était officiellement devenue la Sûreté du Québec.

[2] Dans les transcriptions sténographiques on écrit Ally mais dans le livre des familles de la paroisse de St-Célestin on le mentionne comme Alie.  Dans une banque de données généalogique on retrouve un Arthur Ally mort à St-Célestin le 5 janvier 1972 à l’âge de 78 ans.

La dernière pendaison légale au Québec


Ernest Côté
Ernest Côté

Au matin du 15 mai 1959, vers 8h40, le caissier Jacques Tremblay, 23 ans, se présenta à la Banque de Montréal de Témiscamingue avec son trousseau de clé à la main. Un homme attendait déjà près de l’entrée. Tremblay lui fit remarquer que l’ouverture s’effectuait seulement à 10h00, mais l’homme resta muet. Au moment où Tremblay déverrouilla la porte, le suspect, qui sera plus tard identifié sous le nom d’Ernest Côté, 37 ans, entra à l’intérieur en dégainant un revolver de calibre .32. Celui-ci demanda au caissier de lui ouvrir une porte latérale, par laquelle il fit signe à son complice de venir le rejoindre.

Les blasphèmes lancés par Côté finirent par attirer l’attention du gérant Alexander W. Heron qui habitait à l’étage. Heron descendit pour voir ce qui se passait et en voyant une arme dans la main du suspect, se jeta sur lui. Au cours de la lutte qui s’en suivit, deux balles se logèrent dans la tête de Heron, alors qu’une troisième perfora ses deux poumons. D’après ce que Tremblay dira plus tard au procès, cette troisième balle fut tirée alors que son patron se trouvait déjà par terre et qu’il tentait de se relever.

Les deux braqueurs sortirent par la porte latérale avant de s’engouffrer dans une Buick 52 pour prendre la fuite à toute vitesse en direction de North Bay, la ville natale de Côté. Heron trouva la force de faire quelques pas en direction de la porte en disant « get’em guys! » (attrapez ces gars-là!). Dans sa fuite, Côté fut reconnu par un mécanicien du nom de Jim Lynn qui s’affairait à réparer un pneu. Lynn l’identifiera facilement lors du procès. Adémard Gaudette, un autre témoin, se fit une joie de remettre au chef de police Georges Dupont le numéro de plaque de la voiture qu’il avait pris le temps de noter : 146-531. Le chef Dupont téléphona immédiatement à ses confrères de North Bay pour leur filer l’information et c’est ainsi que, une trentaine de minutes plus tard, la voiture et les deux voleurs furent interceptés par les policiers Bob Osborne et Vern Dix. Une brève poursuite s’engagea, au cours de laquelle les deux braqueurs se débarrassèrent de deux revolvers de calibre .32.

Les deux individus furent ensuite confiés au sergent-détective Gaston Archambault de l’escouade provinciale des homicides. On trouvera dans la voiture deux carabines et une trousse de maquillage. Une fouille sommaire des fossés permit ensuite de retrouver les revolvers, que l’on confia au Dr Jean-Marie Roussel de l’Institut médico-légal de Montréal pour faire des analyses visant à déterminer si les balles ayant tués Heron avaient été tirées par l’une de ces armes. On apprit plus tard que l’arme du crime appartenait à un certain Arthur Johnson que Côté aurait connu en prison. Johnson lui avait « prêtée » ce revolver deux semaines avant le drame.

Normalement, selon Allô Police, le procès aurait dû se dérouler à Ville-Marie, dans le comté de Témiscamingue, mais puisque l’accusé parlait beaucoup mieux anglais que français la défense obtint un changement de venue à Hull, où il fut plus aisé de trouver des jurés anglophones. Le procès eut donc lieu du 12 au 14 novembre 1959 devant le juge Paul Miquelon, qui en était à sa première cause de meurtre en tant que juge. Quelques années auparavant, il s’était rendu célèbre pour avoir été le procureur de la Couronne dans la cause de Wilbert Coffin. La défense de Côté fut assurée par Me Jérôme Somers de Hull, commis d’office. Celui-ci tenta de plaider le fait que les trois coups avaient été tirés accidentellement, mais sans succès. Pour sa part, la Couronne fut représentée par Me Roger Vincent, épaulé par Me Lionel Mougeot.

Le principal témoin fut évidemment le caissier Jacques Tremblay, mais on entendra également 17 autres témoins. Après que le jury eut rendu son verdict de culpabilité, après 15 minutes de délibérations, Côté déclara à ces douze hommes : « vous avez bien agi et je ne voudrais pas que vous soyez empêchés de dormir ce soir. Je n’ai aucune animosité contre vous, et vous n’avez pas à vous sentir coupables. Vous n’avez fait que votre devoir ». Puis, après avoir regardé son avocat, le juge et les policiers, il ajouta : « je pense la même chose de vous. Vous avez tous fait votre devoir, et je vous remercie ».

Après avoir enfilé ses gants noirs, le juge Miquelon répliqua : « vous avez raison, Côté, je n’ai agi que selon mon serment. Je suis convaincu que vous n’aviez pas l’intention de tuer en allant perpétrer un hold-up dans cette banque, mais la loi est formelle, et elle nous contraint à appeler meurtre le crime que vous avez commis. D’ailleurs, cet assassinat devait vous arriver après la vie que vous avez menée, remplie de vols avec effraction, avec violence, et à main armée. Il est trop tard maintenant pour comprendre que le crime ne paie pas. Mais votre exemple servira peut-être aux autres ».

Allô Police expliqua en ces termes pourquoi Côté se méritait tout de même la peine de mort : « comme l’a signalé le président du tribunal au procès, il est évident que Côté n’allait pas là dans l’intention de tuer. Mais, dans sa nervosité, et par un concours de circonstances spéciales, il l’a fait. Or, le code pénal prévoit le cas. À l’article 202, il spécifie que si une mort violente survient au cours d’un hold-up, il s’agit automatiquement d’un meurtre, même si l’intention de tuer est inexistante. Il dit, en somme, que si quelqu’un s’arme d’un revolver chargé pour obtenir de l’argent, il prend tous les risques que cela comporte ».

Étant donné le changement de mentalité qui était en train de s’instaurer au pays sur la question de la peine de mort, plusieurs juges confrontés à des causes similaires permettaient aux jurés la possibilité de rendre un verdict d’homicide involontaire, permettant ainsi au condamné d’éviter la corde. C’est pourquoi Allô Police souligna la position du juge Miquelon de « courageuse », alors qu’aujourd’hui on pourrait se poser de nombreuses questions. Est-ce que devant un autre juge Côté aurait évité l’échafaud?

Ce qui est sûr, c’est que Miquelon s’adressa au jury en disant que le verdict de manslaughter (homicide involontaire) était impossible, même si Me Somers avait basé sa défense sur ce point.

Côté, dont les cheveux étaient déjà gris malgré ses 37 ans, fut transféré à Bordeaux. Ronald Kyle Brush, son présumé complice, subit son procès quelques jours plus tard. Il sera acquitté.

Le 11 mars 1960, quelques heures avant son exécution, Ernest Côté déclara : « la société canadienne doit se débarrasser de la peine capitale. La peine de mort ne peut pas sérieusement et en toute honnêteté exercer un effet préventif contre le meurtre ». Il reste probablement le seul supplicié québécois à avoir émis une opinion intelligente sur ce lourd débat de société. Coïncidence ou non, il sera aussi le dernier criminel pendu au Québec. À l’échelle canadienne, la dernière pendaison se produisit le 11 décembre 1962 à la prison de Don Jail à Toronto, date à laquelle on procéda à la double exécution de Ronald Turpin et Arthur Lucas, reconnus coupables d’avoir tué des policiers lors d’un cambriolage. Leur décès fut constaté à 0h18.

En 1967, l’année du centenaire de la Confédération, le gouvernement canadien abolit la peine capitale sauf dans les cas de meurtres de policiers et de gardiens de prison. En 1976, l’abolition devint complète et officielle.