Octobre 70: Le point de non retour (20)


Photo judiciaire de la voiture dans laquelle le corps du ministre Laporte a été retrouvé. La poudre blanche sur le véhicule a servi à relever les empreintes.

Dimanche, 18 octobre 1970

Au lendemain de la découverte du corps de Pierre Laporte, alors que s’activait les enquêteurs pour récolter des indices et retrouver les ravisseurs, Robert Bourassa s’adressait aux Québécois via la radio :

Mes chers compatriotes.

         Le Québec traverse aujourd’hui l’un des moments les plus dramatiques de son histoire.  Nous sommes tous profondément affligés par le crime inqualifiable qui a été commis hier contre un homme dont le plus grand tort, aux yeux de ses assassins, était d’avoir été élu démocratiquement et de servir son peuple dans une tâche difficile et importante.

         Pierre Laporte a été une victime de la haine, une haine criminelle que n’avaient pas encore connue le Québec et les Canadiens.  Il a payé de sa vie la défense des libertés fondamentales.

         Je dis à ces individus qui l’ont assassiné qu’ils sont à tout jamais indignes d’être Québécois, indignes d’être des Canadiens français.

         Ce meurtre ignoble d’un homme innocent est un témoignage du genre de société que voudraient établir ces mouvements.  Mais quelques individus ne peuvent écraser la volonté de tout un peuple, quelles que soient leur cruauté et l’ignominie de leur chantage.  La foi dans le régime démocratique est trop profonde et trop authentique au Québec pour qu’elle se laisse détruire ainsi.  Je demande à tous les Québécois de rester calmes et de garder confiance dans leurs institutions.  Le coup qui nous est porté aujourd’hui, comme peuple, est terrible, mais c’est là un test pour notre sang-froid et notre ferme détermination à faire triompher la justice et la liberté.

         Le gouvernement que je dirige ne se laissera pas abattre par une telle épreuve.  Il y fera face de la façon la plus ferme.

         C’est ensemble, et seulement ensemble, que nous allons surmonter cette crise.  J’ai confiance que nous le pouvons parce que nous sommes des Québécois.

Selon William Tetley et plusieurs autres observateurs, le meurtre de Laporte fit chuter le capital de sympathie que plusieurs personnes, en particulier des jeunes, avaient pour le FLQ.  Le mouvement indépendantiste aux méthodes de guerre venait de dépasser les bornes.  La question est toutefois de savoir si ces bornes n’avaient pas déjà été dépassées.

Il est triste de constater qu’il ait fallu le meurtre d’un ministre pour qu’enfin le FLQ soit vu sous son vrai jour.  Il semble que, malheureusement, les morts de O’Neil, de Morin, de Corbo et de quelques autres n’aient pas suffit à ouvrir les yeux.  Un scénario semblable allait se produire lors de la guerre des motards criminalisés au tournant du 21e siècle lorsque la tentative de meurtre à l’endroit du journaliste Michel Auger finit par réveiller les consciences alors que d’autres innocentes victimes en avaient payé de leur vie au cours des années précédentes.

Le 28 octobre 1970, « le Parti Québécois imprimait en particulier 500 000 exemplaires d’une brochure de huit pages intitulée C’est notre drame, à nous d’en sortir qui passait sous silence la position adoptée par le PQ et ses têtes dirigeantes (René Lévesque, Camille Laurin et Jacques Parizeau) pendant les journées fatidiques du 5 au 17 octobre 1970.  La brochure passait aussi sous silence le manque de pondérations du PQ durant la Crise et le fait qu’il n’avait pas cru bon, avant le 16 octobre, de condamner sans équivoque le FLQ.  La brochure du PQ s’en prenait plutôt au gouvernement fédéral qu’elle blâmait pour la perte des libertés en vertu de la Loi sur les mesures de guerre et pour son intrusion dans ce qu’elle considérait être une affaire québécoise »[1].

Rappelons que William Tetley a spécifié que l’argument selon lequel tous les droits d’expression et de liberté auraient été brimés avec cette Loi ne tient plus la route.  En effet, personne n’a muselé qui que ce soit dans les médias – René Lévesque continuait d’écrire dans Le Journal de Montréal par exemple – ni empêché la tenue de rassemblements, de manifestations et autres.  En somme, on était encore très loin du régime nazisme.

Pendant tout ce temps, chose qui nous concerne davantage pour les prochains chapitres, les policiers réalisaient un travail remarquable.  Si les frères Rose et Francis Simard demeuraient toujours insaisissables, certains sympathisants furent identifiés et arrêtés.  Bien sûr, il est impossible de reconstituer les événements policiers qui ont conduits à ces premières arrestations puisque les dossiers de police sont toujours inaccessibles pour le grand public, et nous verrons pourquoi dans la conclusion.  Toutefois, ces premiers gains allaient permettre l’ouverture de l’enquête du coroner sur les circonstances entourant la mort de Pierre Laporte.  Comme dans les cas que nous avons étudiés lors des premiers chapitres de la série, certains complices allaient se mettre à table.


[1] Tetley, p. 19.

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Octobre 70: Meurtre ou accident? (19)


Photo judiciaire du corps de Pierre Laporte, tel qu’il a été retrouvé dans un coffre de voiture au soir du 17 octobre 1970.

Samedi, 17 octobre 1970

C’est au cours de la soirée du 17 octobre que le FLQ laissera savoir à la station CKAC « que Pierre Laporte a été « exécuté » à 18h18 et que son corps repose dans le coffre arrière d’une voiture, au parc de stationnement de l’aéroport de Saint-Hubert.  Les reporters se rendent sur les lieux, repèrent la voiture, appellent un photographe et la police qui, environ vingt-quatre minutes après minuit, ouvre le coffre de l’automobile et y découvre le corps inanimé de Pierre Laporte »[1].  Le communiqué daté du même jour se terminait par cette autre menace : « P.-S. Les exploiteurs du peuple québécois n’ont qu’à bien se tenir ».

Dans son numéro du lundi 19 octobre, le premier à paraître suite à la découverte du corps, La Presse annonçait que les autorités étaient déjà à la recherche de Paul Rose, 27 ans, et de Marc Carbonneau, 37 ans.  On délivra contre eux des mandats d’amener à travers tout le Canada et les États-Unis.  Les deux individus étaient connus des policiers.  Carbonneau avait été blessé d’une décharge d’arme à feu lors de la fusillade de Murray Hill, le 7 octobre 1969, alors qu’il était en compagnie de Jacques Lanctôt, autre membre du MLT (Mouvement de Libération des Taxi).  Il aurait été identifié par Mme Cross comme étant l’un des ravisseurs de son mari.  « Quant à Paul Rose, il s’est fait connaître comme membre fondateur de la Maison du pêcheur à Percé, qui avait tenu les policiers et la population de Percé en état d’alerte presque continuellement au cours des mois de juillet et août »[2].  De plus, Rose avait été impliqué dans les émeutes survenues l’automne précédent à Saint-Léonard.

Selon un article de Michel Auger, c’est au matin du 19 octobre qu’on découvrit la maison où avait été détenu Laporte.  « Cette maison située dans une petite rue, à quelques centaines de pieds du lieu de la découverte de son cadavre, samedi soir, n’était pas piégée », précisa Auger.  « C’est une équipe de détectives de l’escouade de sécurité de la Sûreté du Québec, dirigée par le sergent Albert Lisacek, qui a localisé la maison, vers 2h ce matin, au 5630 de la rue Armstrong, à Saint-Hubert ».

C’est Lisacek lui-même, qui deviendrait un policier vedette quelques années plus tard, entre autres pour avoir pourchassé le truand Richard Blass, qui aurait été le premier à entrer après avoir défoncé la porte.  Quand il a aperçu une malle suspecte dans le salon, une brigade de déminage fut appelée sur les lieux.  Il fallut une heure de travail pour comprendre que, finalement, elle ne contenait aucune bombe.

On aura compris que la mort de Pierre Laporte était confirmée et qu’on recherchait déjà des suspects.

Dans son livre de 1977, Pierre Vallières écrivait que « les médias du monde entier annonçaient « l’exécution » de Pierre Laporte ».  La Presse, qui annonça la nouvelle seulement le lundi 19 octobre, en raison de l’absence de publication le dimanche, n’utilisa pourtant pas le terme d’exécution.  Le gros titre en première page se lisait plutôt comme suit : « la maison où était détenu Laporte est trouvée, vide ».  La Presse utilisait plutôt le mot « assassiné » pour décrire le crime.  Quant à lui, Le Devoir parlerait de « meurtre ».

D’ailleurs, c’aurait été un énorme manque d’objectivité de la part des médias que de décrire la mort de Laporte comme une « exécution », un mot sur lequel Vallières insista à plusieurs reprises et dont il ne comprenait visiblement pas l’origine ni la signification.  Le terme d’exécution provient du mot latin executio, qui signifie achèvement. Et Larousse de préciser qu’on parlerait de la mise à mort d’un condamné.  Or, Laporte n’a jamais été condamné par un système de justice.

Le plus étonnant, c’est de voir Vallières écrire : « jamais d’ailleurs, comme on l’a vu précédemment, le FLQ n’avait eu l’initiative des événements.  Il était tombé tête baissée dans le piège qu’on lui avait tendu »[3].  Faudrait-il supposer que les membres du FLQ sont tombés dans un piège en commettant le crime de deux enlèvements?  Le fait d’avoir tué Pierre Laporte était-il un autre piège?  Les felquistes étaient encore de pauvres victimes?

Certes, il faut un culot étonnant pour affirmer que le FLQ n’avait eu aucune initiative dans ces « événements ».  Et de plus, doit-on faire remarquer que Vallières, en aucun temps, ne transmet une quelconque part de sympathie pour les membres de la famille Laporte?

         Dans cette même lignée de l’illogisme, il poursuit en disant : « pourtant, le FLQ n’avait aucun intérêt à ce que l’un des otages soit tué ou même meure accidentellement »[4].  Voilà une belle phrase vide de sens qui ne cadre d’ailleurs pas avec les faits.  Il suffit de penser à cette note laissée avec le corps de Laporte – P.-S. Les exploiteurs du peuple québécois n’ont qu’à bien se tenir – qui démontre bien l’absence de regret.  Au contraire, cette phrase démontre à quel point ils souhaitaient poursuivre dans leurs idées délirantes.

Peu importe sa situation, personne n’a intérêt à tuer quelqu’un, et pourtant cela se produit continuellement.  Quant à prétendre que le FLQ n’avait aucun intérêt dans une mort accidentelle, il aurait d’abord fallu avoir l’intelligence d’éviter de se mettre les pieds dans les plats en procédant à un enlèvement.  En prenant la décision de kidnapper Laporte, ces hommes ont eux-mêmes rehaussé le niveau de risque.  Et il ne faudrait pas non plus oublier les armes qu’ils avaient préparées pour commettre leur méfait, ce qui prouvait nettement leur intention criminelle, leur préméditation.  Voilà qui me fait dire que l’ouvrage de Pierre Vallières perd ici le peu de crédibilité qui lui restait dans ce travail de comparaison et de recherche.  Il continuera cependant de nous accompagner puisque les théoriciens du complot fondent beaucoup de confiance en son livre.

Vallières remettait aussi en question le fait que les Rose et Simard aient pu eux-mêmes aller déposer le cadavre à Saint-Hubert en expliquant qu’il y avait des barrages partout, et même sur le chemin de la Savanne.  Pourtant, on vient de voir dans l’article de Michel Auger que la maison de la rue Armstrong se trouvait seulement à quelques centaines de pieds du lieu de la découverte.  Les ravisseurs devaient donc plutôt bien connaître les allées et venues du quartier.  Il n’y a donc rien de surnaturel dans cette partie de l’histoire.

La perversion de Vallières allait jusqu’à laisser entendre que la mort de Laporte faisait partie du méchant complot fédéral, qui prenait de l’ampleur depuis des années : « Pour le FLQ, tuer Laporte équivalait à un suicide politique, sans compter qu’un tel geste mettait en grave danger de répression massive l’ensemble des forces progressistes au Québec.  D’ailleurs, l’imposition, la veille, des Mesures de guerre ne pouvait laisser subsister aucun doute à ce sujet.  Ni le FLQ ni la population n’avaient donc intérêt à ce que Pierre Laporte soit exécuté; par contre, le pouvoir central pouvait profiter d’une mort survenant en un aussi bon moment psychologique »[5].

Facile à dire avec quelques années de recul (il écrivait ceci en 1977), mais au moment des événements il paraît beaucoup plus vraisemblable que ces terroristes se moquaient de la vie ou de la mort de Laporte.

En 1982, Simard écrira : « La certitude, la conviction que tout irait bien a commencé à diminuer jusqu’à ce que soit proclamé la Loi des mesures de guerre et le refus définitif du gouvernement.  Là, Laporte a « craqué » et sans que notre attitude face à lui ne change.  Il ne parlait plus, ne réagissait plus.  Il était comme … sans vie, absent.  Tout comme si on lui avait enlevé la vie.  Autant il a pu être convaincu que le gouvernement allait accepter, autant avec l’annonce du refus et l’envoi de l’armée au Québec il s’est effondré.  La Loi des mesures de guerre a été annoncée durant la nuit du 16 octobre à 4 heures du matin, par le gouvernement fédéral »[6].

Le livre de Simard ne nous aide pas beaucoup à situer précisément les événements dans le temps.  On ignore l’heure où Laporte aurait tenté de s’évader.  Son style littéraire n’est pas clair quant à savoir si le meurtre de Laporte s’est produit le même jour que cette tentative de fuite.  Quoiqu’il en soit, en se fiant aux autres informations, il est certainement plus fiable de continuer de croire que la tentative d’évasion ait eu lieu quelque part au cours de la journée du 16 octobre et que le meurtre eut lieu le lendemain.  Là encore, notre étude plus exhaustive de l’enquête du coroner, que nous verrons au cours des prochaines semaines, viendra nous aider à mettre certains détails en place.

         Parmi les questions qui subsistent, je pense qu’il y a celle où plusieurs personnes se demandent encore si la mort de Laporte a été un meurtre, c’est-à-dire un geste prémédité, ou alors un banal accident.  Pour envisager l’accident, il faudrait placer la tentative d’évasion le même jour et ainsi croire en la possibilité qu’en plus de s’être blessé sur le verre Laporte se serait étranglé par accident avec sa chaîne.  Est-ce possible?

Bien sûr, on sait que pour étrangler quelqu’un il faut au minimum de trois minutes, et puisque Simard a déjà avoué que lui et ses amis s’étaient tout de suite aperçu de la tentative – ils avaient apparemment entendu un bruit – alors il faut prendre en considération que les ravisseurs seraient intervenu sans délai et que si la chaîne causait un dommage quelconque ceux-ci aurait immédiatement aidé Laporte à s’en dégager.  N’oublions pas un fait : selon l’autopsie pratiquée ensuite, il ne fera aucun doute que la mort a été causée par une strangulation à l’aide de la chaînette que Laporte portait à son cou. Il faut donc oublier le scénario de l’accident.

Voilà qui nous oblige à nous tourner vers le seul dénouement possible : le meurtre ou l’homicide involontaire.

Laissons à Simard le soin d’expliquer, ou du moins tenter de le faire, le fil des événements qui ont conduit à la décision ultime : « Nous avions la sensation que Laporte était déjà mort.  Il était comme quelqu’un à qui on a enlevé toute vie.  Il avait l’air complètement « vidé ».  Tu sentais que, pour lui, on l’avait déjà tué.  C’était comme si, pour lui, il était déjà mort »[7].

Dans cette dépersonnalisation de la victime, on semble se donner l’excuse de le considérer déjà comme mort pour minimiser le geste qui allait suivre.  À lire Simard, on a l’impression qu’il s’apprêtait à lui rendre service en le tuant.  Tout simplement odieux!

Après avoir souligné la présence militaire dans les rues et la fin des négociations avec le gouvernement, Simard en arrive au grand questionnement ultime, sans toutefois décrire les débats que l’on devine vaguement entre les trois ravisseurs.  Puis, encore une fois, on remet la faute sur la Loi des mesures de guerre : « on la met en application en pleine nuit, en cachette, en même temps qu’on a envoyé l’armée, pour faire peur.  Mais ça ce n’est pas du terrorisme.  Bien non!  C’est légal!  Avec cette loi-là on arrête sans mandat, on défonce les portes des maisons, on remplit les prisons.  Mais ça, encore une fois, ce n’est pas du terrorisme, c’est la démocratie en pratique!  Tu sais que tu es rendu à l’échéance.  Ça ne vaut plus la peine d’envoyer un autre communiqué.  Tu es rendu au choix : Pierre Laporte va être libéré ou il va mourir »[8].

On le sent sur le point d’avouer, et c’est ce qu’il fait, noir sur blanc.  En dépit de quelques doutes sur son livre, il faut donner à Simard le fait d’avoir écrit ce paragraphe : « après l’enlèvement nous avions envoyé plusieurs communiqués.  Nous exigions du pouvoir une réponse sinon, après un certain délai, Pierre Laporte serait exécuté.  C’est ce que nous disions, écrivions.  Mais même si tu écris ça, même si tu dis ça, c’est humainement impossible d’envisager une chose pareille.  Tu ne peux te figurer une chose comme ça.  Il y a des conséquences que tu peux envisager intellectuellement.  Tu peux les considérer au niveau politique, au niveau théorique.  Au niveau humain c’est impossible.  Tu ne peux pas dire, à moins d’être un monstre, tranquillement : « O.K. le gouvernement refuse, on va répondre… »  Ça ne se peut pas. […].  Nnous nous questionnons.  Nous nous interrogeons.  Il nous faut prendre une décision.  Nous le libérons ou nous ne le libérons pas.  Il faut décider rapidement, nous n’avons plus de temps devant nous.  Le gouvernement a donné sa réponse.  Elle est définitive : c’est la force.  Nous en sommes rendus là.  Ça ne sert à rien d’envoyer d’autres communiqués, le pouvoir a dit non.  Il ne veut pas négocier.  Ça ne sert à rien de tenter encore une fois de parler.  C’est la Loi des mesures de guerre.  Le gros coup est donné… Tu es comme au pied du mur…  Ou bien tu es conséquent avec le geste que tu as posé ou bien tu le libères.  Tu n’as pas d’autres choix.  Et il faut que la décision se prenne maintenant!  Tout de suite!  Dans le temps aussi tu n’as pas le choix »[9].

Finalement, il passe aux aveux, comme il l’avait fait devant les enquêteurs, douze ans plus tôt : « je ne sais pas comment m’exprimer.  C’est la première fois que je dis ça.  La décision que nous avons prise, c’est que nous l’avons tué.  Ce n’est pas du tout un accident.  Ça n’a rien à voir avec ce qu’on a raconté…  Ça s’est fait très vite.  Ça se fait très vite.  C’est fragile une vie humaine.  C’est fragile.  Ne me demandez pas comment nous avons fait ça.  Je ne sais pas.  Je ne sais plus.  Je ne veux pas me souvenir.  Je ne veux pas y penser.  Tout ce que je peux dire c’est que je ne peux croire que j’étais là.  Je suis incapable de croire que nous avons fait ça.  Je ne sais pas comment »[10].

Il n’en dira pas davantage.  Aucun détail.  Aucune précision permettant de deviner lequel du trio a réellement étranglé Laporte.  Il faut donc s’en remettre à sa déclaration qui sera lue lors de l’enquête du coroner.

Selon certains, le meurtre de Laporte aurait été commis à 18h18, soit une semaine précisément après son enlèvement.  Simard n’a rien dit à ce propos, mais si c’est réellement le cas, cela ressemble drôlement à un meurtre planifié depuis un certain temps, comme si les ravisseurs avaient finalement « respecté » un ultimatum précis.  Sinon, une heure aussi précise, ça ne s’invente pas!

Simard se montra assez peu bavard sur la façon de disposer du corps.  Il affirmera cependant que leur trio avait eu l’idée de mettre le feu à la maison de la rue Armstrong pour détruire toutes les preuves.  Encore une fois, il se donnera bonne conscience en prétendant que « nous ne l’avons pas fait parce que nous avons eu peur pour les voisins »[11].

Au soir du 17 octobre, Robert Bourassa « s’était rendu avec ses stratèges dans un bâtiment administratif de Terre des hommes, où une centaine de personnes (avocats et policiers, fonctionnaires et diplomates canadiens, cubains, québécois) préparaient l’opération.  C’est là qu’il apprit que le pire était arrivé : Pierre Laporte avait été retrouvé mort dans le coffre arrière d’une voiture, à Saint-Hubert »[12].

Pour sa part, William Tetley ajoutera que « après l’imposition des Règlements de la Loi sur les mesures de guerre et la mort de Pierre Laporte, les manifestations étudiantes se sont évaporées; ne sont restés que quelques meneurs et activistes endurcis »[13].

D’ailleurs, ces manifestations qui eurent lieu durant les journées fatidiques de la Crise n’avaient pas une grande valeur selon Tetley.  Selon lui, elles étaient menées par quelques étudiants universitaires mais surtout des décrocheurs qui « libres comme l’air, ils étaient prêts à manifester et, comme de nombreux étudiants, agissaient impulsivement plutôt que rationnellement »[14].

 


[1] William Tetley, op. cit., p. 333-334.

[2] La Presse, 19 octobre 1970.

[3] Vallières, p. 70

[4] Ibid., p. 71.

[5] Ibid.

[6] Simard,

[7] Simard, p. 63.

[8] Simard, p. 64.

[9] Simard, p. 65.

[10] Simard, p. 67.

[11] Simard, p. 68.

[12] Germain, op. cit., p. 157.

[13] William Tetley, op. cit., p. 51.

[14] Ibid.

Freddy Pellerin, non coupable (1/3)


Le corps d’Arthur Boulanger tel qu’il a été retrouvé dans son logement de Yamachiche, en septembre 1935.

En 2015, Historiquement Logique! a publié un article pour rendre public une affaire criminelle qui reste à la fois méconnue et non résolue. À cette époque, le dossier judiciaire paraissait introuvable[1].

Une découverte réalisée en janvier 2018, grâce à l’indexation des dossiers en lien avec le projet PMAJC, une partie du mystère archivistique a été éclairci. En fait, le dossier retrouvé n’est pas tout à fait celui du procès, mais il contient néanmoins plusieurs éléments. Entre autres, on y retrouve les transcriptions sténographiques de l’enquête du coroner, les photos judiciaires de la scène de crime, un plan des lieux, et même un mystérieux échantillon. Tous ces documents contribueront à présenter les faits suivants, à savoir l’histoire la plus complète jamais publiée sur cette affaire.

Revoyons d’abord les grandes lignes.

Arthur Boulanger, 51 ans[2], habitait au-dessus de son restaurant qu’il tenait en face de la gare de Yamachiche. Il était marié mais depuis des années sa femme vivait séparément à Montréal. Au cours de l’après-midi du 16 septembre 1935, il s’est rendu à Trois-Rivières avec un ami pour assister à une convention du parti Libéral. Selon certains, il avait 300$ dans ses poches. Selon les médias, on l’aurait vu ce soir-là revenir chez lui en compagnie de deux hommes. Ceux-ci auraient pris quelques verres en sa compagnie avant de quitter. Toutefois, cette hypothèse ne trouve aucun appui dans ce qui reste aujourd’hui du dossier.

Le 18 septembre 1935, le neveu de Boulanger tenta de rendre visite à son oncle mais toutes les portes étaient verrouillées et les toiles aux fenêtres baissées. Le même jour, on découvrit son corps étendu sur le plancher de son logement. Selon toute vraisemblance il avait été sauvagement battu à la tête par un objet contondant. Aucune trace de lutte n’était apparente, tandis que l’arme du crime ne fut jamais retrouvée.

Dès la médiatisation du crime, le journal montréalais La Patrie croyait connaître le mobile en spécifiant que la victime portait 300$ dans ses poches. Selon les rumeurs de l’époque, Boulanger ne se préoccupait pas beaucoup de son restaurant.

Avant de sombrer dans les détails issus du ouï-dire, profitons plutôt de ce que l’enquête du coroner peut maintenant nous apprendre.

Le Dr Langis, le premier témoin entendu lors de l’enquête conduite par le Dr Adélard Tétreault de Trois-Rivières, a été demandé sur les lieux par Joseph Gendron à 12h30. Celui-ci tenait à ce qu’il l’accompagne chez Arthur Boulanger, son beau-frère, « parce qu’il était inquiet »[3]. Ainsi, les deux hommes se sont rendus à la demeure de Boulanger, sur la rue Saint-Pierre à Yamachiche. Tout était « fermé excepté une porte en arrière de la maison. En pénétrant dans la maison, nous avons trouvé M. Boulanger couché face contre terre baignant dans une mare de sang. Il était mort déjà depuis plusieurs heures. Il portait à la tête plusieurs plaies contuses. J’ai immédiatement communiqué le cas au coroner ».

Selon Joseph Gendron, 52 ans, son beau-frère Boulanger habitait seul à Yamachiche depuis un an et demi. Il visitait son beau-frère à tous les 8 ou 15 jours. La dernière fois remontait à la semaine précédant le crime.  Gendron ajoutera que « ce matin vers midi le 18 septembre Robert Lacerte est venu à la maison me dire que mon beau-frère était couché sur le plancher de la cuisine. Il avait été envoyé par un monsieur Millette ».

À partir du moment où il est allé chercher le Dr Langis, le récit de Gendron corrobore celui du jeune docteur, non sans préciser que la porte arrière était fermée mais non verrouillée. « Les rideaux étaient baissés de partout. […] Nous ne lui avons pas touché ». Une fois le coroner Tétreault contacté, les deux hommes étaient revenus pour verrouiller la porte et ainsi protéger les lieux, comme Tétreault leur avait demandé.

Le Dr Rosario Fontaine, fidèle successeur du Dr Wilfrid Derome à l’Institut médico-légal de Montréal, et qui s’était chargé de faire l’autopsie, fut le témoin suivant. Les déclarations d’un médecin légiste sont souvent plus laborieuses et techniques, mais selon les circonstances je pense qu’il sera intéressant de les présenter intégralement.[4]

  • Voulez-vous dire à ces messieurs [les jurés du coroner] ce que vous avez constaté lorsque vous êtes arrivé sur les lieux?, questionna le coroner Thétreault.
  • Le 18 septembre, sur l’ordre du Procureur Général je me suis rendu à Yamachiche pour y faire l’examen et l’autopsie d’un nommé Arthur Boulanger, trouvé assassiné à sa maison, située en face de la gare. À mon arrivée sur les lieux, dans la fin de l’après-midi du 18 septembre, le cadavre était étendu face contre terre, la tête dans une mare de sang, dans une pièce de sa maison, je pense qui tenait lieu à la fois de cuisine et de salle à dîner, et de lieu de réunion. C’est la seule grande pièce qui existe dans la maison. Il en existe une autre en avant, une petite pièce, il y a un restaurant, et une autre en arrière de la même pièce, qui tient lieu de chambre à coucher. Le cadavre était donc étendu dans la pièce principale, la tête dans la direction de la porte de la chambre à coucher. Avant de procéder à l’examen du cadavre et d’en faire l’autopsie, j’ai fait quelques perquisitions dans la maison qui m’ont permises de faire des constatations intéressantes. D’abord, je vous ai dit que le cadavre avait la tête dans une mare de sang, face contre terre, et autour de cette mare de sang, j’ai constaté des petites giclures qui allaient jusqu’à la fournaise. La présence de ces giclures ne pouvait s’expliquer que par le fait que la tête de la victime avait frappé contre terre sous les coups de l’assassin. Elles ne pouvaient pas être dues aux hémorragies parce que dans les hémorragies, les artères qui saignent donnent de grosses gouttes de sang. Il s’agissait là de petites gouttelettes très fines. Après avoir fait cette constatation et d’autres moins intéressantes j’ai fait transporter le cadavre dans le restaurant, c’est-à-dire dans la petite pièce de côté en avant et j’ai procédé à l’examen du cadavre. Il s’agissait d’un homme d’une cinquantaine d’années, très bien constitué, de forte corpulence, pouvant peser 200 livres. Sa taille était d’environ cinq pieds sept pouces ou cinq pieds huit pouces. Les habits de la victime ne montraient aucune trace de lutte. Ils consistaient dans un gilet foncé, bleu, moins le veston, moins le coat. À l’examen extérieur, d’abord j’ai constaté qu’il y avait encore de la rigidité cadavérique, ce qui veut dire que la putréfaction n’était pas commencée. À l’examen extérieur j’ai constaté sur le côté gauche de la figure, je dis bien, sur le côté gauche de la figure, à la partie supérieure, un ecchymose considérable, c’est-à-dire une hémorragie en-dessous de la peau. La peau à ce niveau-là, au niveau du front, et à la partie supérieure de la joue, avait été éraflée, ce qui avait pu déterminer une petite hémorragie. J’ai constaté – en outre – je dois dire que cette hématome, ces éraflures étaient dus à un coup porté à ce niveau. J’ai constaté en outre deux blessures, deux grandes plaies contuses au front, à la partie supérieure du front, à la naissance des cheveux. Une de ces blessures mesurait un pouce et demi de longueur et l’autre deux pouces et demi. Au sommet, une autre blessure à peu près du même type. Enfin deux blessures transversales en de la focette ou la nuque[5]. Toutes ces blessures, ces six blessures, celle de la figure et les cinq du crâne avaient été faites au moyen d’un instrument contondant à bord tranchant, un quartier de bois par exemple, ou encore un morceau de fer aurait pu les causer. Ces blessures ne pouvaient pas avoir été faites au moyen d’une hache, parce que les bords étaient très irréguliers, ce qui indiquaient que les instruments ou l’instrument était un instrument contondant et non pas un instrument coupant. À l’autopsie, j’ai constaté que le crâne était broyé à gauche, j’ai vu là neuf fragments que j’ai pu enlever avec mes mains. Ensuite, il existait une fracture à la partie du sommet du crâne et qui descendait en bas là où commence la colonne vertébrale. Le cœur montrait une affection chronique, une maladie chronique, de même que les reins. L’estomac était rempli d’aliments en voie de digestion, mais comme il existait là de l’alcool en quantité, l’estomac dégageait une forte odeur d’alcool, et il nous est impossible d’établir d’une façon précise à quelle heure, et à quel temps la victime avait pris son dernier repas, parce que l’alcool contracte les aliments et retarde la digestion, et peut la retarder d’une façon considérable. En outre, l’alcool peut faire contracter les glandes ou sécrétion de l’estomac. L’analyse du sang a révélé la présence de 4,5 % d’alcool, ce qui indiquait que la victime était en état d’ivresse très avancé au moment de la mort. On peut dire que M. Boulanger était saoul au moment de la mort. En résumé, la mort de Boulanger était due à de multiples fractures du crâne à la suite de coups répétés au moyen d’un instrument contondant sur la tête.
  • Les petites gouttes de sang étaient-elles dues aux coups donnés et qui faisaient rejaillir ce sang-là?, demanda le juré Hélie.
  • Oui, d’ailleurs, les deux coups transversaux, dans cette direction-là, que l’on constatait à la nuque, ne pouvaient pas être frappés autrement qu’alors que la victime était couchée sur le plancher. Ce ne sont pas les coups mêmes qui ont fait rejaillir ce sang-là, ce sont les coups de la tête sur la mare de sang qui existait déjà. C’est la seule façon dont on puisse les expliquer.

Ce fut ensuite à Me Philippe Bigué, procureur de la Couronne bien connu dans la région mauricienne pour avoir fait condamner Alexandre Lavallée à la pendaison en 1927 et avoir conduit la poursuite contre Andrew Day en 1929, qui interrogea le médecin pathologiste afin de tirer quelques détails supplémentaires.

  • Quand vous l’avez trouvé, avait-il la face tournée contre terre?
  • Oui.
  • À plat ventre?
  • Oui, les deux bras en-dessous de lui.
  • Portait-il son veston, son habit?
  • Il avait son gilet, c’est-à-dire sa veste, mais son veston manquait. Mais au côté du cadavre, c’est-à-dire non loin du cadavre, près de l’évier, il y avait une chaise, et sur cette chaise, un chapeau.
  • Quant à la position, apparemment il se trouvait dans la même position où il avait été laissé?
  • Le cadavre a sûrement pas été remué, on voyait ça par la mare de sang.
  • Avez-vous remarqué quelque chose dans son pantalon, le pantalon qu’il avait sur lui, la victime?
  • J’ai constaté d’abord, j’ai demandé à des gens qui étaient là de regarder dans sa poche, mais auparavant on a constaté, je ne sais pas si c’est moi ou un autre, on a constaté à côté de la poche, sur le plancher, un petit paquet de mousse de même nature que celle que l’on trouve dans les poches d’habits, j’en ai conclus et les autres avec moi qu’on avait fouillé ses poches, parce que la présence de ces petits paquets de mousse ne pouvait pas s’expliquer autrement, et elle se trouvait juste à côté de la poche.
  • Est-ce [que] sa poche était retournée?
  • Sa poche était pas retournée.
  • Dans quelle position était sa poche? Vous avez parlé de mousse, est-ce de la mousse ordinaire qui se ramasse dans les poches?
  • Oui, dans le coin des poches. Je pense que j’en ai dans ma poche ici. … Non, j’en ai pas. Ensuite, sur la mare de sang, j’ai constaté qu’il y avait une petite écorce, ou la partie superficielle d’écorce de bois. Comment expliquer la présence de cette écorce-là à la surface de la mare de sang? Évidemment, j’ai cru que l’instrument qui avait servi au crime était un quartier de bois.
  • Est-ce que la maison était chauffée au bois?
  • Au moyen d’une fournaise qui chauffait au bois.
  • Qu’on appelle une fournaise tortue?
  • Oui.
  • Est-ce qu’il y avait du bois là?
  • J’ai constaté qu’il y avait du bois, je ne sais pas s’il y avait plus qu’un quartier, je pense qu’il y avait rien qu’un quartier ou deux.
  • Est-ce que quand vous avez observé le cadavre, tourné face contre terre, est-ce que ses poches étaient normales, ou s’il y avait des poches qui étaient retournées?
  • Ses poches n’étaient pas complètement retournées, elles étaient à peu près comme ça …
  • À demi sorties?
  • Pas à demi, non, mais en tout cas, pas à l’état normal.
  • La doublure de la poche était sortie un peu?, intervint encore le juré Hélie.
  • Un peu. Ensuite, une partie de la mare de sang était complètement desséchée, ce qui me permet d’affirmer que la mort remontait déjà à plus de 24 heures. Et la mort pouvait remonter, par l’aspect de cette mare de sang, à la nuit de lundi ou mardi, et sûrement pas à la nuit précédente, par l’épaisseur de la mare de sang.
  • Du 16 au 17 septembre?
  • Oui.

Le témoignage du Dr Fontaine nous permet de comprendre un peu mieux la scène de crime et les circonstances qui l’entourent. Boulanger a été frappé à plusieurs reprises mais une fois qu’il s’est écroulé, son corps n’a pas été déplacé. Seule sa tête aurait rebondi sous quelques coups supplémentaires – sans doute les blessures à l’arrière du crâne – ce qui a créé les gouttelettes autour de la mare de sang.

Intérieur du logement de Boulanger. On constate la présence du chapeau, à gauche, tel que mentionné dans le témoignage du Dr Fontaine.

Quant à son ivresse, que doit-on en retenir? Que cela a fait de lui une victime plus vulnérable?

Les autres témoignages, que nous étudierons la semaine prochaine, permettront de comprendre ce qui a pu pousser les enquêteurs de l’époque à soupçonner Freddy Pellerin, un journalier de 27 ans originaire de Saint-Étienne-des-Grès.


[1] https://historiquementlogique.com/2015/06/27/meurtre-non-resolu-a-yamachiche-laffaire-boulanger/

[2] Selon le registre de l’État civil il est né en 1884.

[3] Déclaration du Dr Langis lors de l’enquête du coroner.

[4] Quelques corrections de base ont été apportées aux transcriptions originales afin d’en améliorer la lecture.

[5] Cette phrase est retranscrite telle qu’elle apparaît dans les transcriptions sténographiques, mais je suis incapable d’en expliquer le sens exact.