L’écurie de Georges Brûlé

L’écurie de M. Brûlé, au Cap-de-la-Madeleine.

Vers 1920, c’est à Cap-de-la-Madeleine, plus précisément sur la rue Thibeau, que Georges Brûlé a construit une maison pour sa famille ainsi qu’une écurie pour y loger ses animaux. À cette époque, entre les rues Fusey et Degrandmont, on ne comptait que trois habitations. On présume que l’écurie fut érigée rapidement puisque le 6 juin 1920, le premier enfant de la famille, Lionel Brûlé, est né à l’intérieur du bâtiment neuf.

Sa fille, Liette Brûlé, habitait toujours la maison en 2002, au moment de ma recherche sur le sujet et dont une partie devait être publiée dans le livre qui souligna les 350 ans de la municipalité.[1]

Georges Brûlé était natif de Saint-Maurice. Il était marié à Maria Beaudoin, qui lui donna onze enfants, six filles et cinq garçons. Georges travaillait comme journalier à la Wabasso, du côté de Trois-Rivières. Pour sa part, Maria portait le titre de ménagère, ce qui signifiait qu’elle devait « savoir tout faire », y compris s’occuper de l’éducation des enfants.

La première fonction de l’écurie Brûlé fut d’abriter des vaches et des poules, essentiellement pour nourrir la famille. Au sommet du bâtiment, on retrouvait une grande porte servant à entrer le « foin lousse ».[2] Celui-ci était livré par de grosses voitures et déchargé par des hommes armés de fourches.

De 1935 à 1950 environ, l’écurie de monsieur Brûlé a connu une autre vie, celle de garder des chevaux en pension. Ceux-ci étaient logés et nourris pour la somme de 0.25$ par jour. Il arrivait également que Georges accepte l’échange de certains services. Les hommes qui laissaient leur monture en pension partaient ensuite travailler à Trois-Rivières, que ce soit à pied ou en autobus. À la fin de leur journée de labeur, ils récupéraient leur cheval et rentraient à la maison.

L’écurie existe toujours, bien qu’elle n’abrite plus de chevaux.

Toile réalisée par Thérèse Toutant basée sur l’écurie de Georges Brûlé. Cette toile à l’huile a été remise à un membre de la famille Brûlé.

[1] François De Lagrave, Cap-de-la-Madeleine 1651-2001, Une ville d’une singulière destinée ([Trois-Rivières]: Les Éditions du 350e anniversaire, 2002).

[2] Foin qui n’est pas pressé, ni en balle carré ni en balle ronde.

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Procès pour bigamie à Trois-Rivières, 1923

screenhunter_551-mar-01-18-58Le 3 octobre 1923, c’est devant l’honorable juge François-Xavier Lacoursière que s’ouvrit le procès de Trifone Petcoff[i], un immigrant d’origine bulgare, accusé de bigamie en vertu de l’article 307 du Code criminel de 1906.  L’accusé avait choisi de subir un procès expéditif, c’est-à-dire devant juge seul.  Me Philippe Bigué occupa le rôle de procureur de la Couronne, tandis que l’accusé fut représenté par Me Léo Désilets.

         C’est dans la paroisse de Ste-Marie-Madeleine, dans la ville de Cap-de-la-Madeleine, que l’accusé, sous le nom de « Joseph Trifon Petcoff », avait épousé Rose Anna Laganière le 5 novembre 1919 avec l’accord de monseigneur François-Xavier Cloutier[ii].  Les registres démontrent qu’il était le fils de Joseph Petka Christophe et d’Evanka Petcova.  Pour sa part, Rose Anna était la fille d’Henri Laganière et d’Emma Champagne de la paroisse Ste-Famille, au Cap.  Ce fut d’ailleurs celle-ci que la Couronne appela comme premier témoin.

Lorsqu’elle révéla au greffier être âgée de 19 ans et six mois, on comprit que Rose Anna n’avait que 15 ans au moment de son mariage avec Petcoff.  D’entrée de jeu, Me Philippe Bigué lui demanda de consulter un document qui avait été déposé sous la cote P-1 au moment de l’enquête préliminaire, à savoir l’extrait de son mariage de 1919.  Par la suite, elle dut authentifier un autre document prouvant que Petcoff s’était fait baptiser le 24 octobre 1919, toujours dans la paroisse de Ste-Marie-Madeleine.  Ce baptême lui avait permis de se convertir au catholicisme pour mieux épouser la jeune adolescente, quelques jours plus tard.

Le dépôt en preuve d’un extrait de baptême concernant un bébé de sexe féminin démontra que le couple avait eu une fille.  Tout au long du procès, cependant, il ne sera plus question de cet enfant, ni même de son identité.  Et par le dépôt d’un second acte de naissance (P-4), on comprit qu’elle avait eu un second enfant baptisé le 4 avril 1923 sous le nom de Trifone Armand Petcoff.  Seul ce nom laissait entendre que le couple avait eu un second enfant, car le témoignage de Rose Anna permit d’apporter des précisions importantes.

  • C’est à moi cet enfant-là, mais pas à lui, dit-elle.
  • Mais c’est pendant l’union de votre mariage avec lui?, lui demanda Me Bigué.

Si les transcriptions du procès ne le disent pas, le registre des baptêmes permet de savoir que l’enfant reçut également le nom de Barrière, c’est-à-dire le nom du second mari de Rose-Anna.  Si la réponse de cette dernière laissa entendre qu’elle était encore mariée à Petcoff au moment de concevoir et d’accoucher de ce fils, un autre document prouva que leur mariage avait été annulé le 9 novembre 1921 par un tribunal ecclésiastique.  Elle avait donc commis une erreur.

  • Maintenant, lui demanda Me Bigué, à la suite de ce jugement-là, qui a cassé votre mariage avec Petcoff, avez-vous contracté un autre mariage?

Me Désilets s’objecta à cette question, affirmant qu’elle était irrégulière et illégale, mais le juge Lacoursière la permit, sous réserve.

  • Oui, monsieur, répondit Rose-Anna.
  • Vous vous êtes mariée avec Alexandre Barrière?

C’est en se tournant vers les registres de la paroisse Ste-Famille qu’on apprend que ce second mariage, cette fois avec Alexandre Barrière, avait eu lieu le 4 juin 1922.  Donc, son fils, bien que portant le même prénom que son premier mari, semblait avoir été conçu dans les règles de la légalité religieuse de l’époque.  Au moment de ce mariage, Alexandre Barrière était décrit comme ingénieur, fils de parents cultivateurs établis à St-Bernard-de-Lacolle.

  • Est-ce que vous avez eu connaissance du baptême de Trifone Petcoff quand il s’est fait baptiser pour vous marier?, questionna Me Bigué.
  • Était-ce une condition que vous aviez exigée de lui pour contracter mariage avec lui?
  • Oui, monsieur.
  • Avant de le marier, aviez-vous des doutes au sujet de savoir si, oui ou non, il avait une femme vivante?
  • Je ne le savais pas.
  • Lorsque vous avez comparu devant le tribunal ecclésiastique aviez-vous des doutes sur la validité de votre mariage?
  • Est-ce que quelqu’un vous avait donné des informations dans ce temps-là au sujet de votre mari Petcoff?
  • J’avais entendu parler que monsieur Christoff avait dit qu’il avait une femme en Bulgarie, mais ils n’avaient pas de preuve eux autres non plus.
  • Par qui en avez-vous entendu parler?
  • Par William Christoff. Il avait parlé de ça à mon père.
  • En apprenant ça, qu’avez-vous fait?
  • On lui a dit de faire venir des papiers.
  • Des papiers comme quoi qu’il n’était pas marié?
  • Dois-je comprendre qu’il a prétendu alors qu’il n’était pas marié?
  • Nous constatons par le jugement du tribunal ecclésiastique que l’évêque a annulé votre mariage avec Petcoff?
  • Oui, monsieur.
  • Et c’est après ça que vous vous êtes mariée devant l’église catholique, encore, avec Barrière?
  • Oui, monsieur.

C’est en avouant ne jamais avoir fait de démarche pour approfondir la question selon laquelle Trifone avait été marié ou non en Bulgarie que Rose Anna fut ensuite contre-interrogée par Me Désilets.

  • Trifone Armand Petcoff est-il l’enfant de votre union avec Barrière?
  • Oui, monsieur.
  • Cet enfant-là est-il né après votre second mariage avec Barrière?
  • Oui, monsieur.
  • Ce mariage avec Barrière a été contracté devant l’église catholique?
  • Est-ce vous-même qui avez fait les démarches pour prendre une action devant l’autorité ecclésiastique pour annuler votre mariage avec Petcoff?
  • Vous n’aviez donc pas alors de doute sur la validité de votre mariage?
  • Quel est l’avocat qui s’est occupé de ça?
  • L’avocat Bourgeois.
  • Est-ce vous-même qui êtes venue le voir?
  • Je suis venu le voir une fois avec le père Fusey.
  • C’est lui, le curé Fusey[iii], qui vous a dit qu’il avait des doutes sur la validité de votre mariage?
  • Oui, monsieur.
  • Est-ce lui qui vous a dit de comparaître devant le tribunal ecclésiastique?
  • Oui, monsieur.
  • Aviez-vous alors des doutes vous-même?
  • Non, monsieur.
  • Vous avez contracté mariage avec Trifone Petcoff, l’accusé, devant le père Bertrand?
  • Au Cap-de-la-Madeleine?
  • Est-ce devant le même prêtre que Trifone Petcoff a été baptisé?
  • Je ne m’en rappelle pas.
  • Maintenant, le curé Bertrand, avant de bénir votre mariage, a-t-il demandé à Trifone Petcoff, l’accusé, des preuves qu’il n’était pas marié?
  • Je ne m’en rappelle pas.
  • Vous avez dit tout à l’heure que Trifone Petcoff avait fait venir des papiers de chez lui?
  • Et ces papiers ont-ils été montrés?
  • Oui, à monsieur Fusey.
  • Quand?
  • Avant de me marier.
  • Avant votre premier mariage avec Petcoff?, demanda le juge.
  • Oui, monsieur.
  • Étiez-vous présent quand ces papiers ont été montrés au curé Fusey?, reprit Me Désilets.
  • Je n’étais pas chez monsieur Fusey, j’étais chez nous et il est venu avec Christo montrer les papiers.
  • Les avez-vous vu ces papiers-là?
  • Était-ce des lettres?
  • Des lettres.
  • Les avez-vous vues le même jour que Petcoff est allé les montrer au curé Fusey?
  • Je ne m’en rappelle pas.
  • Ces lettres-là vous ont-elles été lues?
  • Étaient-elles écrites en bulgare?
  • Est-ce qu’on vous les a traduites en français?
  • C’est monsieur Petcoff qui m’a dit ce qu’il y avait de marqué dessus et c’est Christo qui a été les montrer, ces papiers-là, avec Petcoff et il les a lus lui-même en français.
  • Ces papiers-là déclarent-ils qu’il était marié?
  • Qu’il était garçon.
  • Avant votre mariage avec Petcoff, avez-vous revu monsieur le curé Fusey?
  • Oui, monsieur.
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Me Philippe Bigué, procureur de la Couronne au procès de Petcoff, en 1923.  Quelques années plus tard, il fera condamner Alexandre Lavallée à la pendaison en plus de conduire le procès contre Andrew Day en 1930, cet homme accusé du pire familicide jamais commis à l’arme blanche de toute l’histoire du Canada.

En revenant devant elle, Me Bigué lui fit préciser que c’était Petcoff lui-même qui avait traduit les lettres à Rose Anna, démontrant ainsi qu’il avait menti en affirmant que ces papiers prouvaient son célibat en Bulgarie.

Me Désilets, qui cherchait naturellement des circonstances atténuantes pour son client, obtint du témoin que le père Turgeon avait finalement accepté de la marier après avoir essuyé un refus de la part du curé Fusey.  L’intention de l’avocat était-il de laisser planer un doute quant à la compétence du clergé, ou du moins celle du père Turgeon?

  • Après l’annulation de votre mariage par l’autorité ecclésiastique, vous vous êtes remariée à Barrière?, questionna Me Désilets.
  • Qui vous a marié avec Barrière?
  • Monsieur Fusey.
  • Lui avez-vous demandé si vous pouviez vous remarier?
  • Oui, monsieur.

Les procureurs semblaient s’arracher le témoin, puisqu’il y eut plusieurs retours à la barre de leur part.  Par exemple, après que Me Bigué soit revenu pour lui demander uniquement si elle était catholique, question à laquelle elle répondit par l’affirmative, Me Désilets reprit immédiatement son contre-interrogatoire.

  • Êtes-vous la seule à avoir vu les papiers que Trifone Petcoff, l’accusé, a fait venir de chez lui?, questionna Me Désilets.
  • Qui les a vus à part le curé Fusey?
  • Mon père, ma mère et Christoff et Decho.
  • Maintenant, intervint Me Bigué, pour vous aussi bien que pour votre père et votre mère, ces papiers ne voulaient pas dire grand-chose?
  • Et vous vous êtes fiés à la traduction faite par Petcoff?

La Couronne appela ensuite Decho Irénée Stoychieff, 28 ans, né en Bulgarie le 10 février 1894.  Arrivé au pays en 1912, ce jeune homme s’était converti à la religion catholique en se laissant baptiser le 13 mai 1917 au Cap-de-la-Madeleine.  Deux mois plus tard, le 16 juillet 1917, il épousait Delina Lahaie à St-Alban.  Le recensement de 1921 démontre que le jeune couple résidait alors au 82 de la rue St-Laurent, au Cap-de-la-Madeleine, mais au moment d’apparaître à ce procès il semblait avoir changé d’adresse puisque le greffier nota que ce témoin habitait « à Pont St-Maurice » (ancienne appellation de la rue Fusey ou St-Maurice?).

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L’une des lettres écrites en bulgare ayant été déposée parmi les pièces à conviction lors du procès de Petcoff en 1923.

Interrogé par Me Bigué, Stoychieff se souvenait avoir connu Petcoff vers 1917 ou 1918.  « Il est venu par ici », dit-il, « moi j’étais par ici au Cap et on a travaillé ensemble, une secousse [période] à la St-Maurice[iv] ».  Stoychieff se souvenait que Petcoff lui avait parlé du fait qu’il sortait avec Rose Anna Laganière, ajoutant son intention de l’épouser.  Toutefois, le témoin fut incapable de situer cette conversation sur l’échelle du temps.  Le procureur souhaitait surtout en venir sur de possibles confidences que Petcoff aurait pu lui faire en lien avec son mariage bulgare avant de tromper la confiance de Rose Anna en 1919.

  • A-t-il été question avec vous si, oui ou non, il était marié?, lui demanda Me Bigué.
  • Il m’a toujours dit qu’il était marié et que sa femme était morte, qu’il était veuf.
  • Il ne vous a pas dit qu’il était garçon, il vous a dit qu’il était marié mais que sa femme était morte?
  • Oui, il m’a dit ça, mais je ne sais pas si c’était bien vrai.
  • Vous venez de me dire que Petcoff vous a dit qu’il était marié et qu’ensuite il a dit que sa femme était morte?
  • Vous a-t-il dit ça en même temps qu’il était marié et que sa femme était morte, ou bien donc s’il a commencé par vous dire qu’il était marié et quelque temps après il vous a dit que sa femme était morte?
  • Il m’a dit qu’il était marié et après ça que sa femme était morte.
  • Quand vous a-t-il dit ça?
  • Je ne m’en rappelle pas.
  • Longtemps avant de se marier avec Rose Anna Laganière?
  • … Ah! Je ne peux pas dire la date.  Ça devait être quand on a travaillé ensemble à la St-Maurice, en 1918.
  • Est-ce pendant, avant ou après qu’il a dit qu’il devait se marier avec Rose Anna Laganière?
  • Avant son mariage.
  • Dans ce temps-là sortait-il avec Rose Anna Laganière?
  • Je ne m’en rappelle pas.
  • Vous a-t-il dit, oui [ou] non, à ce moment-là qu’il devait marier Rose Anna Laganière?
  • Je ne m’en rappelle pas.
  • L’avez-vous rencontré après qu’il eut été marié?
  • Avez-vous eu connaissance que Rose Anna Laganière s’est remariée avec monsieur Barrière?
  • J’en ai pas eu connaissance. J’en ai entendu parler.
  • Mais vous savez, comme tout le monde du Cap, qu’elle s’est remariée avec Barrière?
  • Oui, monsieur.
  • Avez-vous continué à avoir des conversations avec Petcoff dans ce temps-là, après qu’elle eut été remariée avec Barrière?
  • Il n’était pas par ici.
  • Avant de partir et depuis qu’il est revenu, vous en a-t-il parlé?
  • Il ne m’en a pas parlé du tout.
  • Vous jurez ça?
  • Bien, il m’a parlé, je ne me rappelle pas ce qu’il a dit. J’ai entendu parler après qu’ils se sont remis ensemble.
  • Lui-même a dit ça?
  • Oui, et j’ai déjà été chez eux.
  • Vous êtes allé chez eux après qu’elle se fut remariée avec Barrière?

Me Désilets s’objecta mais le juge Lacoursière permit à Me Bigué de poursuivre.

  • Vous êtes allé chez eux après qu’il fut retourné avec Rose Anna Laganière?
  • Là, il a dû être question de la condition dans laquelle il se trouvait?
  • Je ne m’en rappelle pas.
  • Vous n’avez pas trouvé ça drôle de les voir ensemble?
  • Je ne trouve pas ça drôle.
  • Est-ce qu’il a été question de ça?
  • A-t-il été question de ça, oui ou non, qu’il était marié de l’autre côté [de l’Atlantique] à ce moment-là?
  • Il n’a pas été question de ça.
  • Vous jurez qu’il n’en a pas été question?
  • Pas dans ce moment-là, surtout.
  • Dans quel moment?
  • Ça ne fait pas longtemps de ça, il restait en haut de chez monsieur Picard.
  • En a-t-il été question à ce moment-là?
  • Il m’a toujours dit qu’il était marié et que sa femme était morte. C’est tout ce que je peux dire, moi.  Je ne connais pas chez eux.
  • Pour vous rafraîchir la mémoire, a-t-il été question, oui ou non, si Petcoff vous a demandé s’il ne pourrait pas se procurer des faux documents de l’autre côté pour démontrer qu’il n’était pas marié?
  • De quelle manière et comment vous a-t-il demandé ça?
  • Il m’a dit qu’il voulait actionner le clergé et il voulait avoir des documents pour se servir de ça.
  • Après, en procès ecclésiastique?
  • Et qu’il voulait avoir des faux documents pour prouver quoi?
  • Qu’il n’était pas marié.
  • Qu’est-ce que vous lui avez répondu à ce propos-là?
  • J’ai répondu qu’il essaie à en avoir. Il a écrit toujours et vous avez ses lettres.
  • Vous lui avez répondu d’essayer, que vous ne vouliez pas vous en charger, vous?
  • Comme question de fait, vous en êtes-vous occupé, vous?
  • Pas du tout.
  • Vous lui avez répondu de s’arranger avec ça?
  • Vous venez de dire qu’il a écrit et qu’on avait les lettres de sa femme?

Lorsque Me Bigué tenta de produire en preuve ces fameuses lettres venues directement de Bulgarie, Me Désilets s’objecta en prétextant que le témoin n’était pas de compétence à en prouver la provenance.  Le juge maintint l’objection.

  • L’accusé vous a-t-il montré les réponses qu’il avait reçues?, reprit Me Bigué.
  • Il ne m’a rien montré.
  • L’accusé vous a-t-il dit qu’il avait reçu une réponse de sa femme?
  • Il ne m’a pas dit ça.
  • Il vous a dit qu’il devait écrire?
  • Quand on a parlé ensemble, je ne sais pas à quelle date, j’ai dit s’il veut en avoir, écrit. Si t’es pas marié, tu vas en avoir.
  • Vous a-t-il dit qu’il devait écrire ou qu’il avait écrit?
  • Il ne m’a pas dit ça.
  • Vous a-t-il dit qu’il était pour écrire?
  • Oui, monsieur.

Henri Laganière

         Le père de Rose-Anna, âgé de 52 ans, fut d’abord interrogé par Me Bigué, qui lui demanda de consulter le document déposé sous la cote P-11.  Henri le reconnut comme étant la lettre qu’il avait lui-même ouverte avant d’ajouter avoir pris sa fille et Christo comme témoin afin d’aller rencontrer Petcoff, la lettre en main.

  • Où était-il Petcoff dans ce temps-là?
  • À Détroit, Michigan. J’ai été trouvé Petroff en pension chez monsieur Beaumier.  J’avais été averti qu’il avait reçu deux lettres, il avait l’autorisation de les retirer à la malle au Cap-de-la-Madeleine.  J’ai pris Christo pour voir les lettres, pour voir si ça nous intéressait.
  • Vous êtes allé avec Christo chez Ivon Petroff, chez monsieur Beaumier, pour prendre connaissance de ces deux lettres?
  • Celle que je viens de vous exhiber, c’en est une?
  • Qui fait partie de la liasse produite à l’enquête préliminaire comme exhibit P-11?
  • Qu’est-ce qui s’est passé?
  • J’ai décacheté la lettre et j’ai dit à Henri Christo « es-tu capable de la traduire en français pour voir si c’était une lettre qui nous intéressait? ». Il dit « oui, ça vient de sa femme et de ses enfants ».  J’ai gardé les lettres et j’ai été chez monsieur le curé Fusey et il m’a dit « connaissez-vous deux bulgares qui sont capables de traduire en français? ».

Rapporter les paroles d’une conversation à laquelle l’accusé n’était pas présent est considéré comme du ouï-dire, ce qui est inadmissible en Cour.  Pourtant, dans les transcriptions on note aucune intervention de Me Désilets à ce sujet, ni de celle du juge.  Cette pratique, transmise par la Common Law depuis fort longtemps n’était certainement pas ignorée des membres de cette Cour.

  • Vous dites que vous avez décacheté les deux lettres et que vous les avez fait traduire par Christo?, reprit Me Bigué.
  • Vous a-t-il donné le résultat de la traduction immédiatement, séance tenante?

Me Désilets s’objecta sur la manière de procéder, alors Me Bigué demanda au témoin de produire les documents apparaissant sous la cote P-11, ce à quoi Me Désilets s’objecta à nouveau.  Celui-ci fit valoir que ces lettres avaient été prises « chez Ivon Petroff qui n’est pas l’accusé ignorait la réception de cette lettre et de plus que l’on ne peut pas faire la production de cette lettre vu que le témoin n’est pas compétent ».  Malgré tout, le juge permis la production de cette preuve, encore une fois sous réserve.

  • C’est la lettre du fils de Trifone Petcoff, en date du 4 avril 1921?, demanda Me Bigué.

Il lui demanda ensuite de prendre connaissance d’une autre lettre qui avait été déposée sous la cote P-9 lors de l’enquête préliminaire.  Le témoin admit avoir également ouvert cette autre lettre.  Encore une fois, Me Désilets s’objecta à l’admissibilité de cette preuve mais la réponse du juge Lacoursière fut la même.

  • Maintenant, reprit Me Bigué, voulez-vous dire à la Cour sous quelles circonstances vous avez mis la main sur cette lettre-là?
  • J’ai mis la main sur la lettre par rapport que ça m’intéressait, voyant la position que ma fille, vu que son mari était parti et que monsieur Petroff avait l’autorité de les retirer et de les renvoyer à Détroit. J’ai pris Henri Christo comme témoin.
  • Monsieur Henri Christo était témoin?
  • Oui, et je l’ai fait traduire en français. Ça intéressait une de sa femme et une de son enfant.  J’ai gardé les lettres et j’ai été chez le curé Fusey.  Il m’a dit : « connaissez-vous deux bulgares capables de traduire en français ».  J’ai dit « oui et la lettre a été traduire [traduite] par Henri Christo en français ».  Après que monsieur Henri Christo a eu traduit les lettres que j’ai décachetées et j’ai eu l’autorité de les transporter à monsieur William Christoff et après ça, je ne me suis plus occupé de rien.
  • Ils vous ont donné la traduction?
  • Pas à moi, à monsieur le curé.
  • Ils vous les ont traduites?
  • Oui, en français.

Ce fut ensuite à Me Léo Désilets de contre-interroger le témoin, qui lui fit d’abord admettre que la traduction avait été réalisée par Henri Christo.  Le père répéta que les lettres avaient été retirées de la poste par Ivon Petroff, un homme qui ne sera d’ailleurs jamais appelé à la barre des témoins, tout en précisant que l’accusé n’était pas présent.  Petcoff se trouvait alors à Détroit.  Et ce fut alors que Me Désilets sortit un lapin de son chapeau.

  • Votre fille a remarié un nommé Barrière?
  • Où est-il aujourd’hui?
  • Il est en prison pour 3 ans de suite. Après ça, le gouvernement fédéral y verra plus tard.
  • C’est vous-même qui l’avez fait mettre en prison?
  • Oui, monsieur.

Rose-Anna avait-t-elle finalement trouvé un second mari encore pire que Petcoff?

Le fait d’ouvrir des lettres qui appartiennent à une autre personne peut représenter un crime fédéral, mais le témoin Laganière venait de dire sous serment que ce Petroff avait une autorisation pour s’occuper du courrier de Petcoff.  Malheureusement, ce mystérieux Petroff ne sera jamais appelé à la barre des témoins pour fournir de plus amples explications sur le sujet.

Henri Christo

Henri Christo était un journalier de 27 ans qui habitait maintenant à Montréal.  Lors du recensement de 1921, il résidait au 103 rue Notre-Dame au Cap-de-la-Madeleine avec sa femme Helida Christo et leurs deux fils : Marcel Christo, 3 ans; et Léo Paul Christo, âgé de moins d’un an.  Alors que devant le greffier il se décrivit comme simple journalier, ce recensement en faisait plutôt un ingénieur.

D’abord interrogé par Me Philippe Bigué, il prit connaissance des lettres en provenance de Bulgarie.  Sur l’une d’entre elles était inscrit le nom d’une certaine Vulca, un détail qu’il ne put expliquer.

  • Vous constatez tout de même que la lettre est adressée à Trifone Petcoff?
  • Oui, sur l’autre bord de l’enveloppe.
  • Sur la face même de l’enveloppe?
  • Qu’est-ce qu’il y a d’écrit en haut sur l’enveloppe?
  • C’est marqué le village de Bachovitza Province.
  • C’est bien l’étampe de votre pays?, demanda le juge?
  • Quand vous en avez eu connaissance pour la première fois?, reprit Me Bigué.
  • Je jure au meilleur de ma connaissance, quand ces lettres-là sont arrivées, j’en ai eu connaissance avant monsieur Laganière, parce qu’Ivon Petroff me l’a montrée avant. Il l’avait dans sa poche.  Il est parti avec cette lettre-là.  Moi, j’ai dit qu’il devait laisser ça au bureau de poste, il n’était pas autorisé à les avoir.  Seulement, cette lettre-là, le postmaster [maître de poste] il connaissait les deux, il ne faisait pas de différence et Ivon Petroff a retiré les lettres, sans le dire que c’était à Trifone.

Voilà qui contredisait le témoignage de Laganière, qui avait affirmé que Petroff était autorisé à ouvrir le courrier de Petcoff.  Qui croire?

  • Vous en avez eu connaissance, vous dites, avant Laganière?
  • Oui, j’en ai eu connaissance de cette lettre-là. Monsieur Ivon Petroff les avait et puis Ivon Petroff est parti avec ces deux lettres-là.  Il a été faire un tour, suivant la track du Pacifique qui descend à la Wayagamack.  Il a été parlé là, je ne sais pas ce qu’il a fait avec.  Après ça, il est revenu.  Il a demandé ce qu’il pourrait faire avec.  J’ai dit « tu pourras faire autrement de donner à madame Petcoff ou à monsieur Laganière ».
  • Alors, ça ne vous a pas surpris quand vous avez vu les lettres entre les mains du père Laganière?
  • Non, parce que je les avais vu avant.
  • Qu’est-ce que monsieur Laganière vous a demandé?
  • Il m’a demandé si je serais assez bon pour lui traduire cette lettre-là, pour voir s’il y avait quelque chose qui l’intéressait. J’ai répondu que je la traduirais bien tel que c’était marqué sur la lettre.  Je ne faisais aucune différence.  Je l’ai traduit et ç’a resté de même.

Le témoin authentifia ensuite la traduction française en confirmant qu’elle était fidèle au contenu original.

  • Est-ce que vous connaissez l’accusé depuis longtemps?, reprit Me Bigué.
  • Je le connais depuis 1917.
  • Vous demeuriez au Cap-de-la-Madeleine durant ce temps-là, quand ces lettres ont été traduites et reçus?
  • Oui, monsieur.
  • Est-ce que vous aviez d’autres compatriotes? Est-ce que vous connaissiez d’autres personnes qui portaient le même nom que Trifone Petcoff au Cap-de-la-Madeleine durant ce temps-là?
  • C’est dans ce moment-là.
  • En quelle année?
  • C’est quand le chemin de macadam est passé au Cap-Madeleine.  Il y en [avait] qui s’appelaient Trifone Petcoff, mais je ne les connaissais pas.
  • Mais dans ce temps-là, il n’y en avait pas d’autre?
  • Je remarque que les enfants de Petcoff, si l’on en croit par cette lettre que vous venez de lire, signent Triphonoff?
  • Dans notre pays on porte toujours le nom du père. Si j’étais chez nous et si j’étais marié, mes enfants s’appelleraient pas Christo, ils s’appelleraient Henri.
  • Qu’est-ce que ça veut dire « off »?
  • Ça veut dire que c’est les enfants à lui.

En pouvait donc déduire de ce témoignage qu’à une certaine époque il y avait eu deux autres personnes portant le même nom au Cap, mais au moment des lettres l’accusé était le seul.  Par conséquent, la Couronne établissait que ces lettres s’adressaient réellement à l’accusé et qu’on ne pouvait donc plaider l’erreur d’identité.

Lorsque Me Désilets contre-interrogea le témoin, il fut question que ce mystérieux Petroff avait été la première personne que le témoin avait vu être en possession de la lettre.  C’est seulement plus tard au cours de la même journée que le document avait abouti entre les mains de Laganière, le père de Rose Anna.

  • Quand monsieur Laganière vous a montré cette lettre, où était-il?, questionna Me Désilets.
  • Si je me rappelle bien, je pense qu’il est venu me chercher chez nous, si je ne me trompe pas. Je ne suis pas certain.
  • Êtes-vous resté chez vous?
  • Non, j’ai parti avec monsieur Laganière et on a été chez lui.
  • Vous êtes allé chez Laganière?
  • Oui, monsieur.
  • Étiez-vous seul avec lui?
  • Il y avait sa famille.
  • L’a-t-il ouverte devant vous?
  • Oui, monsieur. Je ne me rappelle pas si c’est Laganière ou mademoiselle Laganière, Rose-Anna.  C’était l’un des deux.
  • Et ces lettres-là ont été ouvertes par monsieur Laganière chez lui?
  • Oui, je pense que c’est chez lui. Ça fait longtemps de ça.  Je ne peux pas me rappeler de tout.
  • Dans ce cas-là, à votre connaissance, vous jurez que ce n’est pas Laganière qui les a retirées?
  • Votre nom c’est Henri Christo?
  • Oui, monsieur.
  • Vous souvenez-vous d’avoir paru comme témoin en cour civile, dans une cause de Laganière contre Petcoff?
  • Oui, monsieur.
  • Vous avez été assermenté alors comme témoin?
  • Oui et comme interprète, les deux.
  • Dans le temps, avez-vous juré quant à la provenance, la même chose que vous jurez aujourd’hui?

Me Bigué s’objecta à cette question.  Bien que les transcriptions ne permettent pas de connaître la réponse du juge, on présume que l’objection fut retenue puisque Me Désilets enchaîna avec une autre question.

  • En prenant connaissance de cette lettre-là, avez-vous constaté si cette lettre-là était écrite en bon bulgare?
  • Seulement ce n’est pas écrit par un avocat.
  • Ce n’est pas écrit correct?
  • Non, c’est écrit par les enfants. Ils n’écrivent pas aussi bien qu’une grande personne.
  • Lorsque vous avez connu Trifone Petcoff c’était en 1917 à peu près?
  • Oui, monsieur.
  • Voulez-vous dire à la Cour si c’est avant cette année-là qu’il y avait au Cap-de-la-Madeleine, à votre connaissance, des individus qui portaient le nom de Trifone Petcoff?
  • Je sais bien, c’est quand le chemin a été fait au Cap-de-la-Madeleine, il y avait bien des Trifone Petcoff. Il y en avait un ou deux, parce que moi je tenais la grocerie [épicerie] dans le temps et ils venaient acheter chez nous.  Je me rappelle qu’il y en avait, mais depuis je ne sais pas où ils sont.  Ça fait pas mal longtemps, ça fait 6 ans dans le moins.
  • Et ces gens qui donnaient le nom de Trifone Petcoff étaient des gens qui demeuraient au Cap-de-la-Madeleine?
  • Il y en avait au moins deux?
  • Oui, mais je ne peux pas dire combien. Vous savez, je n’étais pas intéressé dans ça.
  • Ces gens-là achetaient chez vous?
  • Oui, je tenais justement avec Stoycheff.
  • Sur la lettre que vous auriez vue pour la première fois entre les mains d’Ivon Petroff, y avait-il au crayon « Vulca »?
  • Je ne peux pas dire, parce qu’Ivon ne m’a pas donné les lettres pour les examiner. Il me les a montrées seulement.  Il m’a dit qu’il avait retiré deux lettres appartenant à Trifone et le postmaster les avait données à lui.  Il pensait que c’était Ivon.

En somme, le maître de poste avait remis les lettres à Petroff en croyant qu’il s’agissait de Petcoff, et Petroff de les montrer ensuite à Christo avant de les remettre au père de la mariée.  Christo avait finalement hérité de la tâche d’en traduire le contenu, et on connaît la suite.  De nos jours, on pourrait certainement se questionner quant à la façon dont ces lettres avaient été obtenues.  Une telle preuve serait maintenant inacceptable en Cour, d’autant plus que ce Petroff aurait pu s’exposer à des accusations puisque le vol de courrier est un crime fédéral.

Ce fut alors que Me Bigué revint le temps de deux questions.

  • C’est lui, Ivon Petroff, qui vous a montré ces deux lettres-là et vous lui avez dit « tu devrais donner ça à sa femme ou à son beau-père »?
  • Pour commencer, je lui ai dit qu’il n’avait pas le droit de les retirer et il a demandé quoi faire avec. J’ai dit « il n’y a pas autre chose que de les donner à sa femme ou bien à son beau-père, monsieur Laganière ».
  • Comme vous l’avez dit tout à l’heure, dans ce moment-là il n’y avait pas d’autre Trifone Petcoff au Cap-de-la-Madeleine?
  • Pas dans ce moment-là.
  • Monsieur Christo, reprit ensuite Me Désilets, vous dites que vous avez connu deux Trifone Petcoff au Cap-de-la-Madeleine?
  • Avant 1917, oui.

Ce fut ensuite au juge Lacoursière de soumettre quelques questions au témoin, qui se montra désireux de préciser la date en rapport avec cette construction de route mentionnée un peu plus tôt par Christo.

  • En quelle année la construction du chemin?
  • Je ne m’en rappelle pas.
  • Vous voulez dire le ciment?
  • Oui, le chemin de Québec au Cap-de-la-Madeleine[v], je ne me rappelle pas si c’est avant ou après.
  • Dans tous les cas, vous teniez dans le temps [un] magasin et il [y] avait deux Trifone Petcoff qui achetaient chez vous?
  • Est-ce que l’accusé en était un?
  • Je me rappelle qu’il y en avait un qui était pas mal vieux, dans les 50 ans, et au meilleur de ma connaissance il y avait un jeune garçon.  Je ne peux pas jurer au juste.
  • Quel âge?
  • À peu près 17 ans.

Me Bigué revint à nouveau devant le témoin pour lui demander d’examiner la lettre déposée sous la cote P-9 et Christo dira l’avoir vu pour la première fois dans les mains de Laganière.  En fait, si on venait d’établir que Petroff avait pris cette lettre directement du maître de poste, le procureur voulut préciser qui l’avait ouverte.

  • Elle a été décachetée devant vous chez Laganière?, questionna Me Bigué.

Le témoin identifia ensuite une autre de ces lettres, qu’il avait également traduite, tout en précisant qu’elle provenait d’un cousin de Petcoff.  Il en avait aussi traduite une autre, celle-là provenant de la première femme de Petcoff, apparemment restée en Bulgarie.

Puis, une dernière fois, Me Désilets, qui avait constaté deux écritures différentes dans ces traductions, s’approcha du témoin pour lui faire admettre qu’il n’avait pas lui-même écrit les traductions.  En fait, Christo dira avoir dicté les traductions, qui avaient finalement été écrites par la sœur du curé Fusey.

L’abbé Philippe Normand

         Le témoin suivant fut l’abbé Philippe Normand, 30 ans, vice-chancelier à l’évêché de Trois-Rivières.  Me Bigué l’invita à consulter le document qui avait été déposé sous la cote P-5 lors de l’enquête préliminaire et qui était, en fait, le jugement du tribunal ecclésiastique du diocèse.  Rappelant qu’à l’enquête préliminaire il avait justement comparé ce document à l’original, paragraphe par paragraphe, l’abbé Normand l’authentifia.  Ce témoignage, quoique bref, servit à établir que l’évêché était aussi en possession de témoignages rendus par Christo, tel que mentionné par celui-ci un peu plus tôt.  Me Désilets n’eut aucune question pour l’abbé Normand, et le juge ajourna les audiences au lendemain.

William Christoff

         Le 4 octobre 1923, on entendit un seul et dernier témoin en la personne de William Christoff, 27 ans, qui se décrivit comme un ébéniste demeurant à Montréal.  Me Bigué lui présenta alors le document déposé sous la cote P-9 et le témoin se rappela que le curé Fusey lui avait apporté cette lettre dans le but de la traduire.  Il confirma avoir fait la traduction mais sans toutefois l’avoir écrite.

  • Vous l’avez dicté?, questionna Me Bigué.
  • Oui, et après je l’ai relue pour voir si c’était correct.
  • Est-ce une traduction fidèle?
  • Maintenant, l’autre partie est écrite par sa femme?
  • Oui, c’est la même lettre.

Autre précision que permit d’apporter ce témoin, c’est que le curé Fusey s’était déplacé jusqu’à Montréal pour traduire la lettre.  Me Bigué lui demanda de déposer en preuve ces traductions sous les cotes P-7 et P-8.  Le témoin les authentifia en précisant qu’une seule erreur était survenu : à un endroit il était écrit 12ème jour alors qu’il aurait plutôt fallu y lire 2ème jour.

C’est seulement ensuite que Me Désilets contre-interrogea le témoin.

  • Avant que le curé Fusey vous les apporte, vous ne savez pas du tout où ils avaient été pris?
  • C’est-à-dire que monsieur le curé est venu me chercher chez nous pour aller les traduire chez le notaire.  Je ne me rappelle pas du nom.
  • C’est la traduction que vous avez faite?
  • Ces papiers m’ont été montrés par le notaire. Ils étaient entre les mains du notaire.
  • À Montréal?
  • Ils étaient sur la table du notaire et monsieur le curé m’a demandé de les traduire.
  • Vous avez traduit la lettre qui viendrait de Pena, qui est sensée être une femme?
  • Qui écrit à Trifone Petcoff?
  • Où trouvez-vous la lettre de la femme?
  • C’est de ce côté-ci de la page.
  • Comment signe-t-elle?
  • Votre épouse Pena.
  • C’est tout, ça?
  • Qui a écrit les traductions?
  • C’est ma belle-mère.
  • Au Cap?
  • Pena, c’est un nom de fille?, questionna le juge.
  • C’est un nom de femme ou fille.
  • Comment distinguez-vous entre le nom d’une femme et le nom d’une fille?
  • Dans notre habitude, après que la femme est mariée, c’est son nom de baptême pareil comme avant ou bien le nom de son mari.
  • Dans ce cas-là, la personne qui a signé « Pena » portait-elle dans son temps de fille le nom de Pena?

Ainsi se termina le procès de Petcoff.

Le verdict

Le juge Lacoursière se retira pour prendre le tout en délibéré.  C’est le 13 octobre 1923 qu’il fit connaître son verdict en ces termes :

D’abord, il justifia sa décision d’avoir accepté de produire les documents en preuve parce que ceux-ci avaient déjà été produits et lus lors de l’enquête préliminaire.  L’accusé en connaissait donc la teneur.  Ensuite, il incombait à la Couronne de prouver trois choses : le premier mariage; le second mariage; et que la première femme de l’accusé était vivante lors du second mariage.  Il dira également que les admissions de l’accusé étaient suffisantes pour prouver le premier mariage.  « Si nous ajoutons à ces admissions les documents officiels constatant son premier mariage, nous sommes en présence d’une preuve complète, qui doit être acceptée en fait et en droit », écrit le juge Lacoursière.

Quant à savoir si la première femme était encore vivante au moment du second mariage, le juge souligna que la lettre de l’épouse bulgare datée du 21 février 1921 représentait une preuve suffisante.  Et le juge d’ajouter : « Tous ces faits, cet enchaînement de circonstances, constituent une preuve accablante contre l’accusé, ou tout au moins, une preuve de présomption suffisante pour laisser à l’accusé la charge de la détruire.  L’accusation de bigamie est une des rares offenses pour lesquelles le Code Criminel offre des excuses comme moyens de défense à celui qui s’en rend coupable.  Ces excuses se trouvent au paragraphe 3 de l’art. 307 C.C.  L’accusé n’a pas jugé à propos de s’en prévaloir, c’était son droit.  D’ailleurs, je ne crois pas qu’il pouvait être plus habilement défendu qu’il l’a été par son procureur.  Je déclare l’accusé coupable de bigamie, suivant l’accusation telle que portée ».

Ce verdict valut à Petcoff une sentence de 2 ans d’emprisonnement.

Épilogue

Decho Irénée Stoychieff, l’un des témoins dans cette affaire, s’éteignit à Greenfield Park le 17 mai 1971.

La seule enfant que Rose Anna Laganière aurait eu avec Trifone Petcoff, celle dont il a été question lors du procès sans qu’on en révèle l’identité, s’appelait Rose Emma Petcoff.  Le 18 juillet 1936, cette fillette devenue femme épousa Eusèbe Nolet dans la paroisse Ste-Marie-Madeleine du Cap-de-la-Madeleine.  Cependant, rien n’indique que ses parents aient assistés à la cérémonie.

D’ailleurs, après le verdict de l’honorable juge Lacoursière, on perd la trace de Trifone Petcoff.  Serait-il retourné auprès de sa première épouse en Bulgarie après avoir purgé sa sentence?

Et qu’est devenue Rose Anna auprès de ce second mari turbulent?

Le curé Éphrem Fusey fut inhumé le 31 décembre 1930 dans la paroisse Ste-Famille.  Il était le fils du notaire Georges Fusey et de Léocadie Dugas.  C’est en son honneur qu’on nomma la rue Fusey au Cap-de-la-Madeleine, un nom qui survécut aux fusions municipales au tournant du 21ème siècle.


[i] Encore une fois, comme c’est de coutume dans les archives et autres faits historiques, l’orthographe du nom connaît quelques variantes à travers le dossier, par exemple « Triphone ».

[ii] Né le 2 novembre 1848 à Ste-Geneviève-de-Batiscan, il reçut l’ordre le 22 septembre 1872 à la cathédrale de Trois-Rivières.  En plus d’avoir approuvé une apparition de la vierge Marie qui se serait déroulé en 1880 à la basilique du Cap-de-la-Madeleine, il confirma le miracle du fameux pont de glace de 1879, mythe bien intégré dans l’histoire de la ville.  Monseigneur Cloutier s’est éteint le 18 septembre 1934 à l’âge de 85 ans.

[iii] Éphrem Fusey fut curé fondateur de la paroisse Ste-Marie-Madeleine du Cap-de-la-Madeleine de 1918 à 1931.  C’est en son honneur que fut baptisé la rue Fusey.

[iv] S’agissait-il de la St-Maurice Pulp and Paper Co. De Trois-Rivières ou alors de la St-Maurice Lumber Co. Au Cap-de-la-Madeleine?

[v] Le témoin semblait faire référence au chemin du roi, que l’on désigna par la suite comme la route 2 avant de la baptiser finalement route 138.

Double meurtre crapuleux au Cap

Ludger Delarosbil sera le seul accusé dans l'affaire Côté-Marchand en 1971.
Ludger Delarosbil sera le seul accusé dans l’affaire Côté-Marchand en 1971.

C’est ainsi que Le Nouvelliste titrait l’affaire le 19 juillet 1971.  Ce crime odieux, cependant, semble avoir été oublié depuis longtemps.

Dans ma tentative de déterrer ce vieux dossier, Bibliothèque et Archives Nationales du Québec (BANQ) m’a confirmé le 25 juillet dernier que les transcriptions sténographiques de l’enquête du coroner et du procès ont été détruits à une date indéterminée, tout cela apparemment pour alléger les entrepôts.  Devant cette perte pour notre patrimoine judiciaire, on devra donc s’en remettre aux articles de l’époque.

Dans l’après-midi du 16 juillet 1971, Gabrielle Côté, qui habitait au 70 de la rue Pierre Boucher au Cap-de-la-Madeleine[1], devait aller faire des travaux de peinture dans la nouvelle maison qu’elle venait d’acheter.  Sa fille Chantal, 12 ans, souhaitait venir avec elle mais comme il n’y avait pas de tâche à lui confier sa mère lui conseilla d’aller jouer au ballon-chasseur avec sa copine Carole Marchand, 13 ans, qui habitait tout près au 31 de la rue Pierre Boucher.

Chantal et Carole décidèrent cependant d’aller cueillir des bleuets en fin d’après-midi dans le secteur boisé du chemin des Grandes Prairies, à quelques pas de leur domicile.

Vers 16h30, des témoins les virent en train de s’adonner à la cueillette, mais peu de temps après un garçon de 12 ans, Alain Daigle, qui habitait au 115 de la rue Pierre Boucher, vit les deux jeunes filles monter à bord d’une voiture foncée de marque Buick.  Étonnement alerte pour son âge, il notera le numéro de plaque du véhicule : 294-620.

Gabrielle Côté, qui savait parfaitement que sa fille craignait l’obscurité, s’inquiéta rapidement.  Les parents des deux fillettes communiquèrent ensemble, mais leur inquiétude ne fit que s’accentuer.

Pendant ce temps, entre 19h00 et 19h15, dans le secteur du rang Saint-Malo, un dénommé Guilbert entendit un premier coup de feu.  Cinq minutes plus tard, il en entendit un deuxième.  Apeuré, il quitta rapidement les lieux.

Une fois la noirceur installée, Gabrielle Côté contacta les policiers madelinois.  Ceux-ci déclenchèrent des recherches intensives dès 22h00, dans ce qui s’avéra être une soirée pluvieuse.  La description fournie à cette époque décrivait Chantal Côté comme une fillette de 12 ans pesant 80 livres, mesurant 4 pieds et 8 pouces, portant les cheveux et les yeux bruns et le teint foncé.  Au moment de sa disparition elle portait des shorts rouges, un gilet bleu, des bas bleus pâles et des souliers blancs.

Quant à elle, Carole Marchand fut décrite comme une jeune fille de 13 ans, pesant 110 livres et mesurant 5 pieds et 4 pouces.  Ses cheveux étaient châtains, ses yeux verts et son teint pâle.    Elle portait aussi des shorts mais de couleur bleus, un gilet vert pâle, des bas bleus et des souliers bruns.

Les policiers furent rapidement mis au parfum des précieuses informations recueillies par le jeune Daigle.  Appuyés dans leurs recherches par le Club de radio-amateur XM-Routier, les policiers mirent tout en œuvre pour retrouver les deux disparues.

Le lendemain, vers 14h30, les recherches prirent une autre tournure lorsque les jeunes Alain Limoges et André Corbin, qui se baladaient en moto hors route communément appelé mini-trail, dans les bois du secteur Grandes-Prairies, ont découvert la fameuse Buick abandonnée.  Le jeune Limoges, familier avec les voitures du fait que son père possédait une cour de carcasses de véhicules, tenta de démarrer le moteur.  Le démarreur fonctionnait, mais le moteur refusa de rugir, apparemment faute de carburant.

Les deux garçons s’empressèrent alors d’aller retrouver le détective Emery Leblanc de la police municipale du Cap afin de lui faire part de leur découverte.  Accompagné de son collègue détective Robert Veillet, Leblanc se dirigea immédiatement vers le véhicule.  Veillet constata alors que le moteur était encore chaud.  Deux hypothèses se présentèrent aussitôt à eux : un crime venait tout juste de se commettre ou alors le moteur avait tourné toute la nuit jusqu’à la panne sèche.

Le corps de Carole Marchand, 13 ans, dans la position dans laquelle il fut retrouvé au cours de la journée du 17 juillet 1971.
Le corps de Carole Marchand, 13 ans, dans la position dans laquelle il fut retrouvé au cours de la journée du 17 juillet 1971.

De plus, la voiture s’était enlisée au point d’avoir vu son pare-choc arrière arraché.  Peu de temps après, les détectives Leblanc et Veillet, accompagnés de l’arpenteur madelinois Marcel Lampron, découvrirent le corps de Chantal Côté.  Il était alors 15h00.  La fillette de 12 ans était étendue face contre le sol et les bras croisés, à environ 75 pieds de la Buick.  Le Nouvelliste écrira que « la jeune Côté n’a pas été dépouillée de ses vêtements, ce qui écarte la possibilité d’un viol ».  Quoique hâtive, cette conclusion allait s’avérer exacte.

Puisque le corps se situait hors des limites de la ville du Cap-de-la-Madeleine, donc hors de la juridiction de ses policiers municipaux, on fit appel aux enquêteurs Claude Huot et Roland Beaulieu de la Sûreté du Québec (SQ) de Trois-Rivières.  Me Bertrand Lamothe, coroner pour le comté de Champlain, débarqua sur les lieux peu de temps après.

Tandis que Huot et Beaulieu trouvaient des bouteilles de bière dans les environs, le directeur Guy Blanchette lança un appel à tous ses policiers afin de venir aider leurs confrères dans leurs recherches.  Maintenant convaincu qu’il s’agissait d’un meurtre, et qu’il fallait donc se lancer aux trousses d’un ou plusieurs assassins, on fit également appel à Robert Desruisseaux, un expert dans le dressage des chiens policiers.  Celui-ci entama alors des fouilles avec son berger allemand nommé Champs, propriété du Dr Jean-Louis Frenette du Lac-à-la-Tortue.  Jean-Jacques Thibeault et son chien Stringo, un bouvier des Flandre, se joignirent aussi aux recherches.

Vers 17h50, l’agent Gérald Fournier de la police municipale de Cap-de-la-Madeleine découvrit le corps de la petite Marchand à environ un quart de mille de la voiture suspecte.  Étrangement, son corps avait été laissé dans la même position que celui de sa compagne.  Elle aussi portait encore ses vêtements.

Si Le Nouvelliste rapporta la nouvelle le lundi 19 juillet en spécifiant que les corps ne portaient aucune trace de violence, les deux fillettes avaient été sauvagement abattues d’une balle dans la nuque.  Plus tard, les experts établirent que l’arme du crime était une carabine de calibre .303.  Les deux projectiles auraient d’ailleurs été retrouvés près des corps.

C’est Jean-Claude Simard de l’escouade des homicides de la Sûreté du Québec de Montréal qui hérita de l’affaire.  Déjà on parlait de similitudes avec le meurtre de la jeune Alice Paré, assassinée dans des conditions « presque identiques », selon Le Nouvelliste, dans la région de Drummondville quelques mois auparavant.

C’est en compagnie du caporal Gendron de la SQ de Trois-Rivières et du caporal Pierre Charron du Service de l’identité judiciaire de la SQ de Montréal que Simard étudia la scène de crime dans ses moindres détails.

 

Les funérailles des deux fillettes furent célébrées à l'église St-Odilon du Cap-de-la-Madeleine le 21 juillet 1971.
Les funérailles des deux fillettes furent célébrées à l’église St-Odilon du Cap-de-la-Madeleine le 21 juillet 1971.

Une station radiophonique fit l’erreur d’annoncer l’arrestation du ou des agresseurs au cours de la soirée du samedi 17 juillet, mais c’est seulement quelques jours plus tard qu’on finirait par mettre la main au collet de l’un des tueurs.  Le coroner Lamothe expliqua aux journalistes que dans le cas de Chantal Côté la balle aurait soulevé la calotte crânienne alors qu’une autre balle avait causée moins de dommages chez Carole Marchand.  Le décès des deux victimes fut constaté par le Dr Richard Jacob.  Le verdict du coroner Lamothe ne tiendra qu’en une seule ligne, précisant seulement que les deux jeunes filles ont été tuées d’une « balle de carabine ».

Les deux cadavres furent transportés à la morgue J. D. Garneau du Cap-de-la-Madeleine, où ils furent identifiés par les parents.  Peu après, on les expédia à l’Institut médico-légal (IML) de Montréal.  L’autopsie révéla que Carole Marchand, l’aînée des victimes, avait été la seule qui avait subi des sévices sexuels.  Si les premiers comptes rendus journalistiques parlèrent du fait que le double meurtre serait survenu entre 6h00 et 10h00 au matin du 17 juillet, on découvrirait plus tard au procès l’existence du témoin du rang Saint-Malo qui démontra que le drame s’était vraisemblablement déroulé dès la soirée du 16 juillet, c’est-à-dire au moment où les parents déclenchaient les recherches.

En revanche, les journalistes apprirent rapidement que la police recherchait deux hommes.  On pourra d’ailleurs lire dans Le Nouvelliste que « l’hypothèse la plus plausible pour l’instant est donc que les maniaques ont violé Carole, probablement au cours de la nuit de vendredi à samedi pour l’abattre, tôt samedi matin.  Pour qu’il ne reste aucune trace de leur horrible crime, ils ont également fait disparaître, celle qui devenait témoin du drame, la petite Chantal.  Les policiers semblent du moins s’attarder sur ces suppositions ».

Les funérailles de Carole Marchand et Chantal Côté, qui eurent lieu le mercredi 21 juillet à l’église St-Odilon du Cap-de-la-Madeleine, attirèrent quelques centaines de personnes.  Carole laissait dans le deuil ses parents, Paul Marchand et Huguette Hamelin, ainsi que son frère Donald, et ses sœurs Sylvie et Nicole.  Ses grands-parents étaient originaires de Champlain.

Pendant ce temps, la police se disait à la recherche de deux montréalais qui connaîtraient bien la région du Cap, au point d’y avoir déjà habité.  Ceux-ci avaient déjà appris que le propriétaire de la Buick était Stanley Smith, qui résidait au 77 rue Saint-Viateur, à Montréal.  Il s’agissait bien d’une Buick 1960 de couleur noire.

C’est aussi au cours de cette même semaine que les policiers s’adonnèrent à une fouille minutieuse des environs de la scène de crime tout en avouant connaître l’identité des deux présumés assassins.  Ces fouilles, qui conduisirent à plusieurs perquisitions, furent l’occasion pour le photographe Roland Lemire du Le Nouvelliste d’immortaliser un cliché sur lequel apparaît le détective Denis Leclerc de la police de Trois-Rivières, tenant une mitraillette dans ses mains.  Quand on connaît un tant soit peu le personnage, la scène n’étonne guère.  Leclerc sera suspendu peu de temps après la parution de cette photo mais pour des motifs qui n’avaient rien à voir avec cette affaire[2].

 

Michel Joly, le principal suspect dans cette affaire de double meurtre, ne sera finalement jamais traduit en justice.
Michel Joly, le principal suspect dans cette affaire de double meurtre, ne sera finalement jamais traduit en justice.

Au lendemain des funérailles, Le Nouvelliste identifia publiquement un premier suspect : Michel Joly, 22 ans, un résidant de Montréal qui aurait déjà habité la région du Cap.  On le disait tatoué dans le dos, à la poitrine et sur les bras.  Sur le bras gauche, un tatouage illustrait une femme à moitié nue avec l’inscription « Haine amour ».  Joly avait les cheveux châtains tombant sur ses épaules et les yeux bruns.  Il mesurait 5 pieds et 10 pouces, pesait 147 livres.  Puisque le mandat d’arrêt a été émis contre lui dès le 20 juillet, on pourrait croire que les enquêteurs aient offert l’opportunité aux familles de pleurer les disparues avant de rendre publique cette information.

Joly n’était pas un enfant de chœur.  Il avait été libéré de prison en juin 1971 et on le connaissait pour possession de drogue et tentative de meurtre.  Malgré cette publicité tapageuse, son complice sera le premier à être arrêté.  Il sera aussi le seul.

Le 24 juillet, Ludger Dearosbil était appréhendé au 3806 de la rue St-André à Montréal par trois policiers.  Dans la voiture qui le conduisit au quartier général de la rue Parthenais, le suspect resta muet.  Une fois sur place, cependant, il fit rapidement certaines déclarations au sergent Marcel Ste-Marie et à l’agent Jean-Louis Savard.

Delarosbil, un jeune braqueur originaire de Gaspésie, fit une première déclaration verbale sans qu’aucune question ne lui soit soumise.  L’agent Jean-Claude Simard et le caporal Jean-Noël Hains, tous deux à Trois-Rivières, furent immédiatement rappelés à Montréal.  Devant ces deux flics, Delarosbil répéta ce qu’il avait dit précédemment, à la différence que cette fois on consigna par écrit ses aveux, ce qui donna lieu à un texte de trois pages.

Selon Delarosbil, c’est en compagnie de Michel Joly qu’il aurait volé une voiture sur la rue Alexandre de Sève à Montréal au cours de la journée du 15 juillet.  Le lendemain, à l’aube, les deux jeunes hommes débarquaient dans la région de Trois-Rivières.  Dans l’après-midi, les deux fillettes auraient été enlevés à la pointe d’une arme avant d’être conduites dans un boisé.  « Joly qui s’était fait passer pour un policier est parti seul avec l’une d’elles, Carole Marchand.  Il est revenu par la suite vers Delarosbil à qui il aurait dit : « j’ai eu des relations sexuelles et je l’ai tuée pour éviter les problèmes ».  Puis, il s’est éloigné de nouveau, cette fois avec Chantal Côté pour revenir seul »[3].  Delarosbil dira avoir entendu un coup de feu à chacun des départs de son compagnon.  Les deux suspects auraient ensuite quitté la région en autobus afin de retourner à leur appartement de la rue Ontario, à Montréal.

Selon ces aveux, Joly aurait caché l’arme du crime derrière une station service située sur la rue Sherbrooke.  Quand on le questionna sur l’endroit où se cachait son complice, Delarosbil répondit ne pas l’avoir revu « depuis mardi de la semaine dernière ».

Michel Joly ne sera cependant jamais repris vivant.  Il préféra s’enlever la vie avec l’arme du crime mais non sans laisser une lettre sur laquelle il avait griffonné « je suis le seul coupable et l’autre que vous recherchez n’y est pour rien ».

Ludger Delarosbil sera donc le seul à faire face à la justice.  C’est Me Gilles Lacoursière, mandaté par l’Assistance judiciaire, qui se porta à sa défense.  Ce dernier demanda d’ailleurs un changement de venue pour que son client puisse être jugé hors de la région de Trois-Rivières, prétextant que l’affaire avait connu une publicité préjudiciable contre son client.  Le juge Roger Laroche, chargé de présider le procès, entendit durant deux heures plusieurs journalistes.  « C’est ainsi qu’on a vu défiler dans la boîte des témoins les journalistes Jean Fortier et Jean-Paul Arsenault du Nouvelliste, Magloire Gagnon, directeur de l’information à CHLN, Claude Poirier, reporter à Radio-Mutuelle, au Dimanche-Matin et à CFTM-TV de Montréal et Jacques Gingras de CJTR, un collaborateur du Journal de Montréal »[4].

Le détective Denis Leclerc, de la police municipale de Trois-Rivières, semble avoir offert tout un spectacle en se baladant avec une mitraillette lors de la chasse à l'homme déclenchée à la suite du double meurtre.
Le détective Denis Leclerc, de la police municipale de Trois-Rivières, semble avoir offert tout un spectacle en se baladant avec une mitraillette lors de la chasse à l’homme déclenchée à la suite du double meurtre.

Après ces comparutions, Me Pierre Houde, procureur de la Couronne, fit valoir qu’en raison des moyens de communications modernes il était difficile de limiter localement de telles informations.  « Que nous partions de Trois-Rivières et que nous allions ailleurs ne change rien dans le contexte actuel puisque la publicité sur cette affaire a été répandue partout au Québec », dira-t-il.  Il rappela également que la lettre de Joly publiée au lendemain de l’enquête du coroner pouvait, elle aussi, rendre préjudice à la cause puisque celle-ci laissait déjà entendre que Joly prenait tout le blâme.

Faisant apparemment référence à l’affaire Raymond Goyette, c’est-à-dire le double meurtre survenu au Primo Gourmet le 24 juillet 1971[5], Me Lacoursière dira que « la Couronne a deux poids, deux mesures.  Dans une cause récente, elle a demandé un changement de venue parce que la population était sympathique à l’accusé; elle semble prendre ce qui fait son affaire ».  Il termina sa plaidoirie en suggérant le district judiciaire de Joliette.

Le lendemain, 13 novembre 1971, le juge Laroche pencha en faveur de la Couronne.  La cause serait bel et bien entendue à Trois-Rivières.

Le procès s’ouvrit deux jours plus tard, soit le 15 novembre 1971.  Cette première journée fut cependant consacrée à la sélection des jurés puisqu’on entendit 130 candidats jusqu’à 18h45 avant d’en choisir douze qui puissent satisfaire au rôle d’impartialité exigé par la justice.

Le 16 novembre, ce fut en se promenant de long en large dans la salle d’audience et en pesant bien ses mots que Me Houde s’adressa aux jurés.  Il leur présenta le dossier en leur expliquant son intention de prouver que Joly et Delarosbil étaient bien présents sur les lieux du crime.  Il se dit également prêt à prouver et à présenter des témoins pouvant attester que les deux victimes avaient quitté le domicile pour aller cueillir des bleuets.  En fait, des témoins les auraient vus en train de cueillir vers 16h45 dans la journée du 16 juillet.  Sur l’heure du souper, on les aurait vus monter à bord d’une voiture.

Vers 19h15, deux coups de feu tirés à intervalles de quelques minutes furent entendus par d’autres témoins.  Il racontera également comment Joly avait été retrouvé, apparemment suicidé d’une balle de calibre .303 dans la bouche.

Sept ou huit témoins furent exemptés de comparaître lorsque la défense accepta de déposer en preuve la confession de Delarosbil.  On raconta ensuite l’arrestation du 24 juillet effectuée à 9h30 par les policiers Raynald Boisvert, Jean-Louis Savard et Jean Chalin.

Le témoignage de Gabrielle Côté, la mère de Chantal, eut de quoi bouleverser les cœurs sensibles.  Cette dernière déclara que « Chantal voulait nous suivre cette journée-là mais nous avions des travaux de déménagement à faire et je lui ai dit d’aller jouer avec son amie Carole Marchand ».

Le témoignage du pathologiste de l’IML de Montréal, Louis-Raymond Trudeau, celui qui avait pratiqué la double autopsie, permit aux jurés de comprendre que les deux fillettes avaient été tirées à bout touchant.  La mort avait été causée par une hémorragie massive externe.  « En vulgarisant son témoignage, le docteur Trudeau l’a attribuée à l’éclatement de la boîte crânienne au passage d’un projectile d’arme à feu.  Les experts en balistique ont par la suite établi qu’il s’agissait d’un calibre .303.

Alain Limoges, le garçon de 12 ans qui avait découvert la Buick avec un copain, expliqua bien connaître les voitures puisque son père possédait une « cour de scrap », ce qui lui avait permis de côtoyer plusieurs modèles de véhicules au cours de sa jeune existence.  Limoges expliqua que « nous nous promenions en mini-trail dans le bois et nous avons vu une Buick 1961 brune, qui était dans un fossé.  J’ai tourné la clé et le démarreur a fonctionné mais l’auto n’a pas parti.  Il y avait des bleuets sur le siège arrière ».

Un autre témoin du nom de Guilbert se trouvant près du rang Saint-Malo, « non loin de l’aéroport du Cap-de-la-Madeleine », écrira Le Nouvelliste, a entendu vers 19h00 ou 19h15 dans la soirée du 16 juillet deux coups de feu séparés d’environ cinq minutes l’un de l’autre.  Guilbert ajoutera avoir quitté en raison de la peur éprouvée à cet instant précis.

Le biologiste Roland Gosselin de l’IML expliqua que Chantal Côté n’avait pas subi d’assaut sexuel avant d’être abattue par un projectile de calibre .303.  Il se montra cependant catégorique à l’effet que sa compagne avait été violée.  Une couverture sale et humide remise à Gosselin comportait des taches de sang en plusieurs endroits.  Il avait aussi découvert du sperme sur un short bleu et un caleçon blanc.  Les prélèvements vaginaux effectués sur le corps de Carole Marchand révélèrent également la présence de sperme.  Il fut établi que cette relation sexuelle avait eu lieu dans les 24 heures précédents le décès.  Gosselin admettra cependant qu’on pouvait aussi parler d’une dizaine de minutes.

Il semble que la lettre de Michel Joly hanta une partie du procès puisque vers la fin des audiences elle ne faisait toujours pas l’unanimité, au point où le juge spécifia que cette pièce à conviction ne constituait pas une preuve de véracité des faits.

On comprendra par les articles de journaux qu’il y eut un vif débat concernant l’admissibilité de cette note, mais aussi sur le simple fait de mentionner l’affaire Carole Marchand.  Puisque le procès portait uniquement sur le meurtre de Chantal Côté, Me Lacoursière s’objecta à de nombreuses reprises sur ce détail.

  • Mais quel procès au juste fait-on aujourd’hui?, se serait écrié Me Lacoursière. Mon client va subir un autre procès pour l’autre cas et nous n’en sommes pas rendus là à ce que je sache.

Pour sa part, Me Houde fit valoir qu’on se devait de considérer le mobile du crime, c’est-à-dire le viol.  Et puisque c’est Carole Marchand qui avait été victime de ce viol, il devenait difficile de faire passer son cas sous silence.

Finalement, le juge trancha en faveur de la Couronne, rappelant cependant que cela pourrait avantager l’accusé puisque tout au long du procès il était presque toujours question de Joly lorsqu’on décrivait les actes commis.

Dans son adresse au jury, le juge Laroche expliqua que la preuve de la Couronne en était une de circonstances.  Il leur dira également que « plusieurs individus peuvent être présents lors de la commission d’un crime et seulement un d’entre eux peut l’avoir commis.  Dans la présente cause, la preuve soumise fait état que celui qui a assassiné Chantal Côté, c’est Michel Joly ».  Toutefois, il questionna le jury à savoir pourquoi Delarosbil n’avait rien fait pour empêcher son complice de tuer si sauvagement les deux fillettes.  Il fut également question que le 15 juillet, le duo Joly – Delarosbil avait raté une tentative de braquage dans une épicerie de Montréal.

De plus, le juge leur suggéra de réfléchir à la question de savoir pourquoi Chantal Côté, après le meurtre de Carole, n’avait-t-elle pas pu prendre la fuite en direction de la voie ferrée.  Il laissait évidemment sous-entendre la possibilité que Delarosbil se soit rendu complice du double meurtre en la retenant de force.

 

Après la lecture du verdict, Ludger Delarosbil était raccompagné par des agent correctionnels.
Après la lecture du verdict, Ludger Delarosbil était raccompagné par des agents correctionnels.

Le 23 novembre, le jury rendit son verdict après trois heures de délibération : coupable.  La lecture de ce verdict entraîna de tels soupirs de soulagement dans la salle que le greffier dut rappeler les curieux à l’ordre en leur imposant le silence.  Le juge Laroche demanda alors au condamné s’il avait quelque chose à déclarer, mais celui-ci se contenta de lancer : « je n’ai rien à dire ».

  • Alors, fit le juge, la cour n’a d’autre discrétion, dans cette cause de meurtre, que de vous condamner à l’emprisonnement à perpétuité.

Selon Le Nouvelliste, « tout au long de son procès, Ludger Delarosbil a écouté tout ce qui s’est dit à son sujet assez calmement.  Hier, cependant, mais quelques instants seulement avant le verdict, il a fait montre de signes de nervosité.  Au moment précis où on le déclara coupable, il leva les yeux vers le plafond tandis que la mère de Chantal Côté jetait vers lui un regard furtif… ».

Dès sa sortie du palais de justice, Me Lacoursière annonça aux journalistes qu’il allait porter la cause en appel.  Selon le plumitif, cependant, cette demande d’appel fut rejetée en février 1974.

Delarosbil était-il coupable ou a-t-il seulement payé les pots cassés de son collègue, qui lui, avait préféré s’enlever la vie plutôt que de faire face à la musique?

Sans les transcriptions du procès, il est maintenant impossible d’aborder cette affaire dans ses moindres détails, ce qui pourrait nous permettre de se faire une idée plus juste des faits.  Devrions-nous avoir plus de respect pour la conservation de notre patrimoine judiciaire?

[1] Ville fusionnée à Trois-Rivières au début des années 2000.

[2] Denis Leclerc sera congédié et condamné à une peine d’emprisonnement suite à l’enquête de la Commission de Police du Québec (CPQ) en 1982.  En 1996, il sera appelé à témoigné lors de la commission d’enquête publique sur les circonstances entourant la mort de Louis-Georges Dupont.  On croit qu’il est décédé en 2010.

[3] Le Nouvelliste, 18 novembre 1971.

[4] Le Nouvelliste, 13 novembre 1971.

[5] Cette cause a bénéficiée d’un changement de venue dans la ville de Québec.