Cédrika, 10 ans plus tard

ScreenHunter_706 Jul. 29 22.08         Dix ans plus tard, le nom de Cédrika Provencher n’a toujours pas été oublié.  Au cours de ces années, le public a eu droit à de multiples explications, rumeurs, reportages en tout genre, sans compter le ouï-dire échangé dans les chaumières et sur les réseaux sociaux.

         Le reportage Cédrika, du journaliste Pierre Marceau et réalisé par Guylain Côté pour le compte de Radio-Canada, se présente sans aucune prétention et pourtant fait le point honnêtement sur l’affaire de disparition d’enfant la mieux connue au Québec.  Subtilement, et dans un rythme qui fait désormais la marque de Marceau, on découvre – ou redécouvre – les circonstances de l’enlèvement survenu le 31 juillet 2007.  Cédrika sera vu pour la toute dernière fois à 20h27 alors qu’elle cherchait un petit chien.

         Les parents passèrent une nuit blanche, tandis que plusieurs bénévoles se présentaient sur les lieux.  Comme Martin Provencher le dit si bien dans le documentaire, on comprend facilement l’angoisse rencontrée par un parent qui perd son enfant durant 30 secondes dans un centre commercial.  Alors, imaginez un peu après toute une journée!  Et ce calvaire, les proches de Cédrika l’ont vécu durant plus de 8 ans.

         C’est aussi par la subtilité et avec une objectivité sans reproche – j’oserais même dire une objectivité qui devrait faire école – que le documentaire, qui sera rediffusé lundi à 20h00 dans le cadre des Grands Reportages de Radio-Canada, tente de répondre à certaines questions qui font parfois la controverse dans le public.  Pour ce faire, on a eu l’intelligence de donner la parole à toutes les autorités impliquées, entre autres avec l’ancien policier de la Sûreté du Québec François Doré, l’ex-ministre Jacques Dupuis et l’analyste en affaires policières Stéphane Berthomet.  C’est d’ailleurs ce dernier qui nous explique que les méthodes d’enquêtes ont changé au cours des dix dernières années et que maintenant parmi les hypothèses on accorderait une plus grande importance à celle de l’enlèvement plutôt que celle de la fugue ou de l’accident.

         Berthomet développe aussi sur l’importance des preuves acceptables devant un tribunal, ce qui, espérons-le, permettra à bien des gens de mieux comprendre le fonctionnement du système judiciaire.

         On repasse en revue les principaux faits saillants, la récompense offerte, le dévoilement de l’indice de l’Acura rouge, la découverte des ossements en décembre 2015, et ainsi de suite.  Les détails de l’Acura, d’ailleurs, le documentaire réalisé par Guylain Côté nous permet d’apprendre qu’ils ont été obtenus suite à de l’hypnose judiciaire.  Reste à savoir, comme le dit si bien Berthomet, si cela serait accepté en preuve lors d’un éventuel procès car ce genre d’élément laisse normalement les juges assez froids.

         Sans être spectaculaire – ce que je considère ici comme un point très positif – le documentaire Cédrika ose même présenter la différence entre l’enquête policière, qui se veut technique, et celle de la famille, plus émotive.  Peu de professionnel du milieu osent se rendre aussi loin.  Car là aussi la population gagne à mieux comprendre le processus de ces enquêtes et, en parallèle, de ces drames familiaux.  Autrement dit, ce n’est pas parce qu’un dossier reste non résolu que les policiers ne font pas leur travail.

         Autre point positive, on a obtenu les propos de l’ancien ministre Jacques Dupuis, qui prend le temps d’expliquer ses positions de l’époque.

         Après que Marceau ait réussi à me tirer une larme, je comprends un peu mieux le drame vécu par la famille et surtout ce cirque rocambolesque qui dure depuis 2007.  Un document professionnel, impartial et surtout émouvant.

         Je lève mon chapeau à Pierre Marceau et à tous ses collègues qui ont participé à la réalisation de ce document pour la confiance qu’ils ont su obtenir auprès de l’entourage de Cédrika.  Il en résultera, je l’espère, une meilleure compréhension sociale.  Il s’agit là, parfaitement, du type de document qui fait avancer la société.

         Cependant, l’émotion n’est pas sans soulever une certaine forme de frustration devant la non résolution de ce crime odieux et tout à fait impardonnable.  Personnellement, je préférerais ne jamais avoir à écrire sur ce cas, qui s’inscrit de plus en plus dans l’historique judiciaire de notre patrimoine plutôt que dans l’actualité policière.  Espérons seulement que la justice pourra un jour clore définitivement ce dossier.

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Cédrika, un documentaire de Radio-Canada

ScreenHunter_695 Jul. 18 19.39         Le 31 juillet 2007, il y a presque 10 ans maintenant, Cédrika Provencher disparaissait près d’un parc à Trois-Rivières.  On se souvient encore de la publicité médiatique réalisée autour de cette affaire.  La disparition avait conduit la population à la rechercher partout, au point où l’affaire s’est étendue à l’échelle provinciale, et peut-être même au-delà.  Certaines personnes voyaient Cédrika dans leur soupe tellement elles avaient envie de donner un coup de main.

         En décembre 2015, le dossier de disparition devenait officiellement une affaire de meurtre avec la découverte des ossements de la fillette en bordure de l’autoroute 40.  Quelques mois plus tard, une rumeur tenace éclatait publiquement avec l’arrestation du suspect favori du public : Jonathan Bettez.  Depuis, tout le monde se demande ce que devient le dossier.  Aucune accusation officielle n’a été portée contre Bettez en relation avec le meurtre de Cédrika.  Au sein de la population, on est partagé.

         Depuis longtemps, un documentariste controversé promettait un film sur l’affaire alors que Martin Provencher, le père de la victime, déposait contre lui une mise en demeure il y a de cela quelques semaines.  Ce sera finalement Radio-Canada qui brisera la glace en présentant son documentaire le samedi 29 juillet 2017 à 21h00 sur les ondes d’Ici Radio-Canada télé.  Le film est de Pierre Marceau, un journaliste objectif et bien établi en Mauricie.  Il connaît le dossier pour en avoir couvert les principaux faits saillants.  Il travaillait sur ce dossier depuis deux ans.  Il a bien gardé le secret pour prendre finalement tout le monde par surprise.

         Historiquement Logique connaît le sérieux de Pierre Marceau et invite tous ses abonnés à suivre ce documentaire qui, croit-on, sera fort intéressant, objectif et touchant.  D’ailleurs, on y reviendra suite à la diffusion.

Bon visionnement à tous!

Les Faucheurs d’enfants: conclusion

killer-820017_1920        Dans l’avant-propos, j’ai clairement indiqué que ma recherche se basait essentiellement sur les documents légaux publiquement disponibles, ainsi que certains autres qui ont servis à informer le public au cours des dernières années.  En l’absence de tout procès, il faut demeurer conscient qu’en dehors de tout dossier judiciaire nous nageons dans le merveilleux monde du ouï-dire.

Dans les affaires non résolues, les documents légaux ont aussi leurs limites car ils ne sont pas tous disponibles au public, et cela pour des raisons évidentes.  Si on espère conserver un minimum d’espoir pour résoudre un jour ces dossiers, les enquêteurs ne peuvent se permettre de tout révéler au public.  C’est une question de simple logique!

Après avoir révisé tous ces crimes, la question devient maintenant inévitable : qui de Perron ou de Duchesneau fait le suspect le plus crédible?

Si nous observons d’abord Marc Perron, on se retrouve devant une évidence qu’il est impossible de passer sous silence.

En octobre 2015, lorsqu’il s’est attaqué à Natasha Raymond sur la rue Laviolette à Trois-Rivières, l’incident fit dire à Me Marc Bellemare que c’était lui le fameux Chambreur.  En fait, l’avocat de Québec allait plus loin en le pointant du doigt comme étant le suspect numéro un dans l’affaire Cédrika Provencher.

Cette théorie convainc-t-elle vraiment?  Ce qui m’a surtout frappé, c’est la ressemblance du mode opératoire utilisé en 1975 et 2015.  Dans les deux cas, et cela à 40 ans d’écart, Perron est sorti dans la rue, armé – un couteau de chasse en 1975 et une masse en 2015 –, avec l’intention de s’en prendre à quelqu’un, au hasard, comme s’il en voulait à toute la société.  Il n’avait aucun mobile, outre celui d’exprimer sa rage.  Dans les deux cas, son attaque fut sauvage, spontanée et tout à fait gratuite.  Il avait apparemment prévu de tuer quelqu’un, mais sans nécessairement cibler personne en particulier.  C’est là l’œuvre d’un tueur désorganisé.

On s’entend que, d’un point de vue officiel, on peut lui attribuer un seul meurtre – celui de Marc Beaudoin – mais qu’il était à deux doigts d’en finir avec cette adolescente en 2015.  On ne peut le classer officiellement dans la catégorie des tueurs en série, mais c’est tout comme[1].

L’ancien agent de probation de Perron, Ghislain Fortin, a fait un lien direct entre le crime de 1975 et ceux de 1984, principalement en parlant de mode opératoire identique.  Nous sommes maintenant en mesure de comprendre que ce n’est pas du tout le cas.  En 1984, les enlèvements mettaient en scène un prédateur qui utilisait une voiture ainsi qu’une stratégie pour convaincre ces trois garçons de monter avec lui.  Car, en dépit de certaines interprétations, on s’imagine mal que le Faucheur de 1984 les ait pris de force, surtout quand on pense que Métivier et Lubin, un peu plus âgés de Viens, ont disparus ensemble.

Oh! Certains mettront sans doute sur la table l’explication selon laquelle le tueur bénéficiait d’un complice, mais il n’existe aucune preuve en ce sens.  Ce ne serait que pure spéculation.  Avant de prouver la présence de deux tueurs ou plus, peut-on d’abord s’investir à prouver l’identité d’un seul?  Ne commence-t-on pas une enquête criminelle sur des bases solides?

Étant donné les lieux des découvertes, les meurtres de 1984 et 1985 impliquent une certaine distance parcourue en voiture.  Voilà donc qui impliquerait (et je le dis bien au conditionnel) un tueur organisé, qui a donc planifié ses crimes.  Il y pensait probablement depuis un certain temps, comme un fantasme.  On se rappellera du profil de Marcel Bernier et de ses tentatives d’enlèvements avant de pouvoir « réussir » son coup avec Denise Therrien en août 1961.

Or, Marc Perron n’a pas le profil d’un tel tueur.  Ce psychotique frappe spontanément et sans même choisir ses victimes.  Puisqu’on a osé aborder le sujet du mode opératoire, tournons-nous un instant vers les explications d’un spécialiste du profilage criminel afin de mieux comprendre.

Dans son livre publié au milieu des années 1990, Mindhunter (en français Agent spécial du FBI, j’ai traqué des serial killers), l’agent spécial du FBI John Douglas fait une distinction assez nette entre le mode opératoire et la « signature » d’un tueur en série.  Douglas souligne d’abord l’importance de faire la distinction entre les deux : « les concepts de mode opératoire et de signature sont extrêmement importants dans notre analyse lors des enquêtes criminelles.  J’ai passé de longues heures dans des salles d’audiences à travers tout le pays à expliquer à des juges et à des jurés la différence entre les deux ».

Quelle est donc cette différence?

Selon lui, « le mode opératoire est le comportement appris.  C’est ce que fait le criminel quand il commet son crime.  C’est un concept dynamique, ce qui signifie que ce comportement peut changer.  La signature est ce que le criminel doit accomplir pour se réaliser lui-même.  C’est un concept statique, cela ne change pas.  On ne s’attend pas, par exemple, à ce qu’un adolescent continue de commettre des crimes de la même façon en grandissant, sauf s’il a parfaitement réussi son coup dès la première fois.  S’il ne se fait pas appréhender, il apprendra par l’expérience et « progressera ».  C’est la raison pour laquelle nous disons que le mode opératoire est dynamique.  Si un type commet des crimes pour, par exemple, infliger des souffrances à ses victimes ou les obliger à le supplier de les laisser en vie, il s’agit là d’une signature.  Cela reflète sa personnalité.  C’est quelque chose dont il a besoin.  Dans de nombreux États des États-Unis, le seul moyen que les procureurs aient de lier des crimes entre eux est de montrer que le mode opératoire est identique à chaque fois, ce qui est, je pense l’avoir démontré, une méthode archaïque ».

Le mode opératoire peut donc se transformer.  Par conséquent, il devient fragile de s’en servir pour créer des liens entre les crimes, comme on a tenté de le faire avec le meurtre de Marc Beaudoin versus les cas de 1984.  Et d’ailleurs, le mode opératoire utilisé en 1984 est très différent de celui de 1975.

Entre son crime de 1975 et celui de 2015, le mode opératoire de Perron n’a pratiquement pas changé.  Toutefois, c’est une façon de procéder bien différente qu’il a utilisé en abusant de ce garçon de 11 ans en 2010.  Dans ce cas-là, cependant, il semble avoir profité d’une opportunité.  Il a rencontré sa victime de manière fortuite, dans un dépanneur.

Ce qui trouble, en dépit de l’apparence psychotique qu’on lui connaît aujourd’hui, c’est que Perron a su se montrer suffisamment convaincant pour traîner sa victime jusque chez lui, avec des bonbons selon certains ou des travaux selon d’autres.  On se souviendra qu’en 1975 il avait certainement discuté un instant avec Beaudoin avant de le tuer, puisqu’il dira avoir franchi quelques coins de rue en sa compagnie.  Mais en 2015, apparemment, il n’a pas prononcé un seul mot.  Il s’est contenté de passer à l’attaque.

Si la signature de Perron est un mystère – car il faudrait sans l’ombre d’un doute un expert profileur et plus de détails sur les crimes pour en arriver à une meilleure idée – je risquerais cependant une approche à propos de celle du Faucheur du milieu des années quatre-vingts.  Souvenons-nous de la similitude entre les autopsies de Maurice Viens et de Denis Roux-Bergevin.  Tous deux semblent avoir été torturés par des coups assénés au dos, aux fesses et à l’arrière des cuisses; comme si l’assassin avait eu le fantasme de leur administrer une fessée de la mort.  Pourquoi?  Pour son plaisir de les entendre crier ou supplier, comme le suggérait John Douglas dans la précédente citation?  Serait-ce là la véritable signature de l’assassin?  Si oui, à qui appartient-t-elle?

Il faut bien admettre qu’on ne la retrouve pas sur le corps de Lubin.  Puisque ce dernier, ainsi que Métivier, ont été enlevés le même jour que Viens, il serait extrêmement étonnant que les trois meurtres du 1er novembre ne soient pas reliés au même individu.  C’est d’ailleurs ce que soulignait le Dr Chamberland dans le documentaire de Loïc Guyot, en 2009.  Et si ces trois meurtres sont l’œuvre du même maniaque, il faudrait aussi les relier avec celui de Roux-Bergevin en raison de la « fessée mortelle ».  Par conséquent, on aura compris que si Nicole Roux s’est laissée convaincre au printemps 2016 que l’assassin de son fils était Jean-Baptiste Duchesneau, il faudrait voir ce dernier comme responsable des quatre meurtres.

Trois meurtres en une seule journée?  Certes, ce n’est pas courant.  Voilà même qui pourrait donner l’idée à certains d’imaginer l’implication d’un ou plusieurs complices.  Par contre, cette intensité meurtrière pourrait aussi révéler autre chose et venir appuyer l’idée de cette « rage » dont le Dr Chamberland mentionnait dans le documentaire de 2009.

Le 14 juillet 1974, au Lac Sammamish, dans l’État de Washington, le célèbre tueur en série Ted Bundy enlevait Janice Ott avant d’aller la tuer dans un secteur un peu plus tranquille.  Au cours de la même journée, Bundy revint au lac, alors achalandé de milliers de personnes, pour répéter l’exercice, cette fois avec une autre jolie jeune femme répondant au nom de Denise Naslund.  Bundy a donc commis deux enlèvements sous les yeux de milliers de témoins avant d’éliminer ses victimes dans une zone isolée.  Il était seul.  Il s’est attaqué à des femmes adultes.  Et pourtant!  Personne n’a rien vu, ni rien entendu.

Selon certains analystes, Bundy n’aurait pas été entièrement satisfait des circonstances du meurtre de Janice Ott.  Tellement déterminé à réaliser le fantasme qu’il avait en tête ce jour-là, il est revenu au même endroit – un risque qu’il prenait pour la toute première fois – pour s’en prendre à une deuxième victime.

Peut-on appliquer la même logique au déroulement de la journée du 1er novembre 1984?  Si le tueur de Maurice Viens – qui n’a pas été agressé sexuellement – n’avait pas réussi à assouvir complètement sa soif de violence, il aurait parfaitement pu vouloir recommencer dans un délai très bref, cette fois avec Métivier et Lubin.  Toutefois, puisque Lubin n’a pas été agressé sexuellement, serait-il raisonnable de penser que la victime visée par le prédateur était justement son copain?  Et puisque les deux amis étaient inséparables, il devenait inévitable qu’ils soient montés ensemble à bord du mystérieux véhicule.  Peut-être même que le fait d’être deux à transgresser cette règle de l’imprudence leur avait procuré un faux sentiment de sécurité.

Malheureusement, le fait que le corps de Métivier n’ait jamais été retrouvé nous empêche de valider cette théorie.  Avait-il, lui aussi, subi les mêmes tortures que Viens et Roux-Bergevin?

Ces quatre meurtres ne semblent pas être l’œuvre d’un tueur désorganisé comme Perron.  Selon le spécialiste des tueurs en série Stéphane Bourgoin, les meurtriers désorganisés sont les plus faciles à attraper.  Par exemple, on peut les décrire par un comportement social immature, une grande instabilité au niveau du travail, peu de stress, et ils habitent généralement seuls, commettent des forfaits spontanés, pas ou peu de conversation avec la victime, lieu du crime en grand désordre, etc.

D’ailleurs, que ce soit en 1975, en 2010 ou en 2015, Perron a été appréhendé assez rapidement.  Et Bourgoin d’ajouter que la majorité des tueurs en série ne sont pas des malades mentaux.  Ils planifient leurs crimes et ils savent très bien ce qu’ils font.

Toutes ces raisons nous ramènent vers le suspect Jean-Baptiste Duchesneau.  On se souviendra qu’à la suite de la visite des enquêteurs Roger Pilon et Guy Préfontaine, le 1er novembre 1993, Duchesneau avait été retrouvé mort dans sa cellule de La Macaza.  Ce suicide est pratiquement un aveu de culpabilité, ou du moins un élément fortement à considérer.  En fait, il avait été condamné en 1988 à purger une peine de 6 ans pour inceste.  Au moment de son suicide, il avait donc épuré la presque totalité de cette sentence.  Est-ce qu’un détenu s’enlève la vie si près de la sortie?

On a fait grand cas des détails entourant les meurtres des enfants, mais qu’en est-il réellement des circonstances du décès de Duchesneau?

Au cours de l’été dernier, j’ai demandé et obtenu une copie du rapport de coroner sur sa mort.  Étonnement, on y retrouve un élément supplémentaire pour appuyer sa candidature comme tueur en série.

En premier lieu, la plume du coroner Jean-Lévy Paquette nous apprend que les enquêteurs étaient venus le voir « au sujet du meurtre de deux enfants survenu en 1984 ».  Ce qui est le plus fascinant, c’est de le voir ajouter ceci : « Suite à cette rencontre il était devenu nerveux et avait raconté aux autres prisonniers la visite des policiers et qu’il ne voulait pas faire encore 25 ans de prison ».

Non seulement son suicide représentait une voix post mortem en faveur de sa culpabilité, mais voilà qu’il avouait indirectement son implication.

Après sa rencontre avec les enquêteurs, Duchesneau remit « sa vaisselle à son meilleur ami en lui disant qu’il n’en aurait plus besoin », poursuit le coroner.  Au matin du 2 novembre, il brilla par son absence au déjeuner.  C’est vers midi que les surveillants le trouvèrent, couché dans sa geôle, « le corps raide et maculé de sang.  La porte de la cellule était barrée et la clef sur le bureau près du lit.  Sur son bureau, une note de suicide qui dit : « À la police, je ne suis pas coupable, vous voulez me tuer, pour fermer votre dossier avec moi.  Vous avez réussi mais je suis innocent, innocent » ».

Le problème avec cette note, c’est que les innocents ne s’enlèvent pas la vie à quelques heures de passer un polygraphe et encore moins après avoir purgé la majeure partie de leur peine.  Après tout, ce ne sont quand même pas les enquêteurs qui lui ont tranché la gorge.

Un couteau de type x-acto fut retrouvé sous son avant-bras gauche.  L’enquête effectuée par la Sûreté du Québec écarta toute possibilité de meurtre.  Duchesneau, qui fut peut-être le pire tueur en série de cette fin de 20ème siècle, s’était belle et bien enlevé la vie.  Les analyses toxicologiques établirent que son sang ne contenait aucune trace de drogue ni d’alcool.  Il s’était donc tranché la gorge « à froid ».

L’autopsie, réalisée le 4 novembre, permit d’ajouter quelques détails supplémentaires, comme la présence de certains tatouages : un cupidon situé dans la région mammaire gauche, trois points noirs à « l’éminence thénarienne gauche [éminence thénar?][2] », et deux mains l’une dans l’autre avec les mots Yannick et Huby dans la région dorsale droite.  On nota aussi dans le pli du coude droit « la présence de quatre éraflures linéaires, parallèles, récentes, causées vraisemblablement par la pointe d’un instrument piquant et tranchant ».

Avait-il d’abord tenté de se trancher les veines au niveau du coude?  Malheureusement, le rapport du coroner n’avance aucune hypothèse à ce propos.

Le coroner Paquette revenait aussi sur le passé trouble du suicidé, notamment sur l’affaire de 1973 à Québec et la sentence qu’il s’était mérité en 1988.  Quoiqu’il ait été éligible à une libération conditionnelle dès 1990, il semble qu’on lui ait refusé cette faveur.  Qu’est-ce qui avait convaincu le milieu carcéral de ne pas le relâcher tout de suite?  Avait-on enfin compris qu’il représentait un sérieux danger pour la société?  S’était-il confessé à des psychiatres?

La Commission des libérations conditionnelle et le milieu médical étant ce qu’ils sont, nous n’aurons probablement jamais de réponses satisfaisantes à ces questions.  Secret professionnel oblige!

De 1979 à 1983, Duchesneau avait séjourné à Pinel.  À sa libération, il avait fait l’objet d’un suivi en clinique externe, de 1983 à 1985.  Cela voudrait dire que, en admettant qu’il ait été le Faucheur d’enfants, les autorités psychiatriques n’ont jamais su déceler la série de crimes qu’il poursuivait tout en continuant ses rendez-vous auprès d’un psychiatre.  C’est une idée qui n’est pas s’en rappeler la bravade du célèbre tueur en série américain Ed Kemper, qui se présenta un jour à son contrôleur judiciaire avec le cadavre d’une jeune fille dans le coffre de sa voiture.  Rien dans l’attitude de Kemper n’avait laissé croire qu’il avait recommencé à commettre des meurtres.  De quoi provoquer la risée à propos des compétences réelles de la psychiatrie.

Qui était responsable du suivi psychologique de Duchesneau en novembre 1984?  Et à quel scandale aurions-nous droit si on arrivait à prouver que Duchesneau poursuivait sa série de meurtres pendant son suivi thérapeutique?

Selon le rapport du coroner Paquette, Duchesneau avait déjà tenté de se suicider après la mort de son père en 1968, à nouveau en 1975 en essayant de se trancher la gorge, et finalement en 1988 en optant pour la pendaison.  Paquette ajoutait que « tout au long de ses séjours en milieu carcéral il a eu un suivi par psychologues et psychiatres.  Dans ses données biographiques, on note qu’il est le benjamin d’une famille de 6 enfants.  Il se décrivait comme instable au niveau scolaire mais a complété sa 9ème année à 16 ans.  En 1972 il s’était marié mais cette vie commune n’a duré[e] que 8 mois, elle a été interrompue par son arrestation en 1973 pour homicide involontaire; un fils était né de cette union ».

La femme qu’il avait rencontrée après sa libération de 1983 (le coroner ne la nomme pas) lui avait aussi donné deux filles.  Puis, « en 1985, son fils est venu habiter chez lui et à partir de ce moment les relations du couple sont devenues moins harmonieuses.  M. Duchesneau a commencé à cette période à consommer de la drogue (cocaïne).  La victime [Duchesneau] se disait mélangée dans son orientation sexuelle.  Tous les cliniciens qui se sont penchés sur son cas ont retenu le diagnostic de troubles de la personnalité.  M. Duchesneau aurait été victime d’agression sexuelle vers l’âge de 10 ans ».

  1. B.[3] Duchesneau n’aurait jamais démontré la moindre hostilité envers l’aide ou l’encadrement qu’on lui prodiguait tout au long de sa vie. Bref, il collaborait bien. Justement, plusieurs tueurs en série s’avèrent doux comme des agneaux derrière les barreaux, au point d’être considérés comme des prisonniers modèles.  Peut-être cette façade ne parvenait pas à convaincre tout le monde, puisque le coroner précisait que « les psychiatres avaient recommandé de maintenir un contact aussi longtemps que la loi le permettrait et ultérieurement si possible ».

C’est donc qu’on le savait dangereux.

Pour ainsi dire, on imagine mieux Duchesneau utiliser une voiture pour enlever les trois garçons de 1984, les conduire en un certain lieu pour les agresser et abandonner leurs corps.  Ce mode opératoire comporte d’étranges ressemblances avec ce qu’il avait fait à Québec en 1973.  Sylvie Tanguay n’avait pas été agressée sexuellement mais on l’a retrouvée nue.  Entre ce premier meurtre et ceux de 1984, Duchesneau a eu beaucoup de temps pour peaufiner sa technique.  En 1973, il s’attaquait à une fillette qu’il connaissait depuis environ un an et qui lui faisait confiance.

Dans la majorité des cas, les tueurs en série débutent dans un quartier ou un lieu qu’ils connaissent bien.  Ils s’y sentent à l’aise.  D’ailleurs, Duchesneau et Perron ont commis leur premier meurtre dans un quartier qu’ils connaissaient parfaitement.  Ces années de détention auraient-elles permis à Duchesneau de peaufiner son fantasme?  Avait-il déjà eu l’idée d’administrer la « fessée mortelle » à Sylvie Tanguay dès 1973?  Quelque chose l’avait-il interrompu?

En supposant qu’il soit l’homme derrière ces meurtres horribles, on dénote une certaine progression au niveau de la violence.

Évidemment, pour envisager cette hypothèse il faut accepter de croire que Duchesneau est bien le tueur qui se cache derrière les dossiers de 1984 et 1985.

Des deux suspects qu’on nous propose – Marc Perron et Jean-Baptiste Duchesneau – c’est ce dernier qui est le candidat le plus sérieux.  Évidemment, mon analyse vaut l’importance qu’on veut bien lui accorder, car nous n’avons aucune preuve tangible pour le déterminer hors de tout doute raisonnable.  Si toutefois il devait y avoir un procès, quelles preuves demeureraient suffisamment crédibles pour être admises légalement devant le jury?  Il faut avoir la sagesse d’admettre qu’on l’ignore.

Mais on ignore aussi le secret que Duchesneau a emporté avec lui en refusant de faire face à la musique.  Et finalement, il est tout à fait possible que les enquêteurs aient un ou plusieurs autres suspects dans leur mire sans pour autant en avoir parlé publiquement.

Il est bien évident qu’on ne peut attribuer à Duchesneau les meurtres de Pascal Poulin et de Marie-Ève Larivière, tous deux commis alors qu’il croupissait derrière les barreaux.  Il faut donc envisager plus d’un tueur pour expliquer tous ces drames des années 1980 et 1990.  Peut-on pour autant en attribuer à Perron?

Franchement, je n’ai encore vu aucun argument pour m’en convaincre.  Il faudrait d’ailleurs des recherches plus poussées pour en savoir davantage sur les circonstances de ces deux crimes, en plus de connaître les allers et venues de Perron ou avoir une discussion particulière avec un détective au fait du dossier.

D’autres Faucheurs d’enfants ont-ils sévis au cours de la même période?

Évidemment, la population est déjà vendue à l’idée de la candidature de Jonathan Bettez.  En revanche, on imagine mal un psychotique échevelé comme Perron au volant d’une Acura rouge, une intermédiaire de luxe qui n’était pas à la portée de toutes les bourses en 2004[5].

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Le dernier repos de Cédrika Provencher (photo: E. Veillette 2016)

Bien que j’écarte la candidature de Marc Perron pour les meurtres de 1984 et 1985, ce personnage représente toutefois un énorme danger public, en particulier pour nos enfants.  Et contrairement à Duchesneau, il est toujours de ce monde.

Devant des spécialistes qui nous disent que les tueurs en série et autres prédateurs sexuels représentent des cas quasi irrécupérables, sans doute faudrait-il revoir certaines pratiques afin de les suivre plus étroitement ou tout simplement de les garder « en dedans ».  La désinstitutionalisation a fait confiance en l’être humain et mis un terme à des pratiques archaïques, certes, mais peut-être faut-il aussi rappeler à certains dirigeants que les extrêmes n’ont jamais produits des sujets équilibrés.   Un juste milieu serait sans doute plus convenable, car certains prédateurs devraient rester loin de nos enfants et autres victimes vulnérables, et cela jusqu’à la fin de leur vie.

Le documentaire de Guyot a également abordé la problématique entourant la loi sur la protection des malades mentaux.  Les enquêteurs de l’époque se sont littéralement fait tirer le tapis sous leurs pieds, incapables d’interroger convenablement Claude Quévillon.  Devrait-on modifier cette loi pour éviter que ne se répète un scénario aussi frustrant?  Et si on le faisait, quelle valeur devrait-on réellement accorder aux paroles d’un déséquilibré?

Dans les affaires non résolues, il est pratiquement devenu coutume d’accuser le milieu policier d’incompétence.  Je ne dis pas que cette incompétence n’existe pas, mais de grâce, au lieu de jouer avec les sentiments de la population, il faudrait apporter des preuves ou des arguments massues lorsqu’on ose de tels propos.  Devrait-on plutôt jeter un œil attentif sur le milieu carcéral ou établir des sentences personnalisées à ces Faucheurs?

Qu’ils soient déclarés inaptes ou non à reconnaître le mal qu’ils font, comme l’exige le système judiciaire pour subir un procès équitable, il n’est certainement pas normal de voir des hommes comme Marc Perron et Jean-Baptiste Duchesneau être libérés aussi rapidement après avoir tué des enfants.

Ai-je besoin de rappeler le cas de Mario Bastien, ce pédophile récidiviste qui s’en prenait au jeune Alexandre Livernoche le 4 août 2000?  Au moment de le condamner, le juge Réjean Paul avait déclaré que Bastien n’aurait pas dû se retrouver en liberté conditionnelle au moment du meurtre.  En 1995, Bastien avait été condamné pour agression armée.  On le qualifiait même de pédophile dangereux.  Ce scandale entourant les libérations de dangereux agresseurs sexuels s’était déjà présenté au cours des années 1960 avec la célèbre affaire Léopold Dion.

Les prédateurs sexuels et autres tueurs en série font l’objet d’un intérêt social pratiquement démesuré à travers le monde, et cela depuis quelques décennies.  On en fait même de nombreux films, des romans et des séries télévisées.  Mais qu’en est-il dans les faits?  Que fait-on réellement pour les déceler le plus précocement possible afin de protéger notre société?

Je n’ai aucune réponse à apporter.  Mon rôle se limite à poser des questions, et peut-être à présenter quelques hypothèses au passage de mes réflexions.  Il me semble pourtant que, tant que nous ne serons pas tous orientés vers la même cible, les chances d’avancer vers des résultats positifs resteront à peu près nulles.


Médiagraphie :

Bibliothèque et Archives nationales du Québec.  Rapport de coroner : mort de Marc Beaudoin (1975)

Bibliothèque et Archives nationales du Québec.  Rapport du coroner : mort de Maurice Viens (1984)

Bibliothèque et Archives nationales du Québec.  Rapport du coroner : mort de Wilton Lubin (1984)

Bibliothèque et Archives nationales du Québec.  Rapport du coroner : mort de Denise Roux-Bergevin (1985)

Bourgoin, Stéphane.  Serial Killers, enquête mondiale sur les tueurs en série.  Bernard Grasset, Paris, 2014, 1097 p.

Bureau du coroner du Québec.  Rapport du coroner : mort de Pascal Poulin (1990)

Bureau du coroner du Québec.  Rapport du coroner : mort de Marie-Ève Larivière (1992)

Bureau du coroner du Québec.  Rapport de coroner : mort de Jean-Baptiste Duchesneau (1993)

Collectif.  « L’affaire Dion », Les grands procès du Québec, 1994, cahier no. 5, p. 28-31.

Douglas, John.  Agent spécial du FBI, j’ai traqué des serial killers.  Éditions du Rocher, Monaco, 1995 (1997), 405 p.

Gagnon, Martha.  « Le petit Maurice enlevé par un homme qui lui a offert des bonbons », La Presse, 2 novembre 1984.

Gagnon, Martha. « « Rendez-moi mon fils », supplie Francine Viens », La Presse, 3 novembre 1984.

Gagnon, Martha.  « Le corps du jeune Lubin repêché dans le fleuve », La Presse, 3 décembre 1984.

Guyot, Loïc.  « L’affaire Maurice Viens », Homicides, Canal D, 2009, [YouTube].

Lapointe, Magalie.  « Il dénonce son père suspecté d’avoir tué un enfant de 5 ans », Journal de Montréal, 2 juin 2016.

Massicotte, Nancy.  « Agression à coups de masse : Marc Perron comparaît », Le Nouvelliste, 15 octobre 2015.

Massicotte, Nancy.  « Une nouvelle piste dans l’affaire Cédrika? », Le Nouvelliste, 22 octobre 2015.

« Meurtre de Denis Roux-Bergevin : l’assassin identifié 30 ans plus tard », TVA Nouvelles, 31 mai 2016.

Novembre 84.  2016, [DVD], 1h57.

« Récidiviste accusé d’agression sexuelle sur un mineur », Le Nouvelliste, 4 mars 2010 à 7h16.

Rule, Ann.  A stranger beside me.  W. W. Norton & Company, New York, 2000, 456 p.

Rule, Ann.  Green River, running red.  Free Press, New York, 2004, 436 p.

Veillette, Eric.  L’affaire Denise Therrien.  L’Apothéose, Lanoraie, 2015, 438 p.

[1] Selon certaines théories présentées par des spécialistes, on peut parler de tueur en série à partir d’une séquence composée d’un minimum de deux meurtres.  Cela m’a d’ailleurs amené à cataloguer Marcel Bernier comme étant un tueur en série. (L’affaire Denise Therrien, Éditions de l’Apothéose, 2015).

[2] https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89minence_th%C3%A9nar

[3] Ironique ou pas, les initiales de son prénoms sont les mêmes que Jonathan Bettez, le suspect numéro un dans le meurtre de Cédrika Provencher.

[4] Il est ici question de la première version diffusée en salle, en 2014.

[5] On estime que la fameuse Acura rouge aperçu dans le secteur de la disparition de Cédrika Provencher, le 31 juillet 2007, était de l’année 2002 à 2004.  Selon le Guide de l’Auto 2004, ce modèle était vendu à plus de 30,000$, dépendamment des options, bien sûr.

La rumeur, malsaine et coûteuse

Le 22 juillet 1920, dans le parc Victoria de Québec, Blanche Garneau, une jeune femme de 21 ans, était sauvagement violée et assassinée.  Son corps ne devait être découvert que six jours plus tard.  Bien que son nom ait aujourd’hui été oublié par la majorité d’entre nous, ce drame souleva une controverse rarement rencontrée dans l’histoire de notre province.  En fait, le nom de cette modeste vendeuse de thé souleva un intérêt médiatique bien plus imposant que le meurtre d’Aurore Gagnon, survenu la même année.  La stagnation de l’enquête policière poussa le public à vouloir trouver ses propres réponses, ce qui créa rapidement des rumeurs incontrôlables.

Un procès, puis une commission royale d’enquête à laquelle le premier ministre Louis-Alexandre Taschereau fut contraint de témoigner, ne suffit pas à élucider ce crime.  On avait dépensé les deniers publics pour en arriver au même point.  Le meurtre demeurait non élucidé.

L’Histoire nous enseigne certaines leçons, à condition, bien sûr, d’accepter de leur prêter un minimum d’attention.  Dans les faits, rien dans cette cause du siècle dernier ne rejoint celle de Cédrika Provencher.  Nous avons là deux dossiers séparés par plus de huit décennies, deux modes opératoires différents, et des victimes qui n’ont pas le même âge.  Et pourtant!

Quand on prend la peine de se pencher sur le comportement social, on croirait alors assister à un véritable copier-coller.  La technologie a considérablement évoluée depuis 1920, mais pas nécessairement la mentalité sociale.

Pendant les quelques semaines que dura l’enquête du coroner sur la mort tragique de Blanche Garneau, le public avait, semble-t-il, pris la décision de faire sa propre justice.  Le seul moyen dont le peuple dispose dans ce genre de situation est sa langue, considéré ici au premier degré et comme synonyme de commérage.  Bien sûr, ces rumeurs prenaient leur élan à partir de certains éléments véridiques ou quelques interprétations douteuses, mais elles ne tardèrent pas à prendre une proportion telle que la classe politique fut pointée du doigt.  On accusa deux fils de député d’être les meurtriers, en plus de laisser clairement entendre que d’autres politiciens agissaient au sein de cette enquête dans le seul but de les protéger.  Bref, on parlait de complot politique.

On a d’ailleurs assisté à cette tendance dans l’affaire Dupont, au sein de laquelle, sans aucune preuve, on accusait pratiquement toutes les institutions québécoises, et cela sur une période de plusieurs décennies.  En réalité, le crime reproché ne fut qu’un malheureux suicide.  Bref, la rumeur publique avait failli fausser un résultat clairement établi par la justice.

Quand on se retrouve devant un combat à la saveur de David contre Goliath, comment se fait-il que David ne se remette jamais en question?  Pourquoi ne se demande-t-il pas, par exemple, la raison pour laquelle il est tout seul dans son camp?  Avant de pointer l’ensemble de la société en l’accusant de tremper dans un épouvantable complot qui n’a jamais laissé la moindre trace, une prise de conscience devrait s’imposer d’elle-même.

Ces rumeurs vont rarement en décroissant.  Les ragots prennent plutôt de l’ampleur, et parfois même des proportions démesurées, voir épouvantables.  Ai-je besoin de mentionner quelques cas américains comme JFK ou celui des tours jumelles?

Dans l’affaire Dupont, le congédiement de deux policiers en 1969 a effectivement révélé un certain climat de corruption à Trois-Rivières, mais ce sujet est vite devenu un fourre-tout pour y déposer les hypothèses les plus loufoques.  Bref, c’est devenu à peu près n’importe quoi.  La justice s’est prononcée à plusieurs reprises et à chaque fois le suicide fut confirmé, et reconfirmé, telle une vieille chanson à répondre qui passe et repasse à la radio entre Noël et le Jour de l’An.  Le système judiciaire n’a pas à expliquer son fonctionnement ou ses décisions, mais peut-être qu’on aurait dû faire comprendre à certains acteurs du dossier ce qu’est une véritable preuve.  Ce petit exercice pédagogique aurait sans doute pu éviter de nombreuses dépenses, que ce soit en argent ou en énergie.

L’affaire Dupont a ceci en commun avec celle de Blanche Garneau : dans les deux cas, la rumeur publique a forcé la tenue d’une commission d’enquête coûteuse qui, au final, n’a strictement rien donné, sinon de créer des déchirements et autres mésententes regrettables.  La rumeur peut donc avoir un impact concret et financier sur notre quotidien.  Dans ce cas, il ne faudrait surtout pas la considérer comme inoffensive.

La pendaison de Wilbert Coffin, en février 1956, a suscité sensiblement le même phénomène, au point de forcer le gouvernement à mettre sur pied la Commission Brossard au milieu des années 1960.  Bien que le verdict ait été reconfirmé et qu’une révision du dossier entamée en 2007 n’a jamais donné suite, il se trouve encore des gens pour affirmer haut et fort que Coffin était innocent.  Encore une fois, la rumeur s’est avérée coûteuse.

screenhunter_205-sep-16-19-25En 1982, l’étudiante France Alain a été sauvagement abattue en pleine rue à l’aide d’un fusil de chasse de calibre .12 alors qu’elle revenait de faire des emplettes à Ste-Foy.  Le coroner mit quatre ans avant de tenir son enquête, qui visait clairement l’animateur de radio Benoît Proulx.  Même si celui-ci a été acquitté honorablement lors de son procès survenu au début des années 1990, il s’en trouve encore pour le pointer du doigt.  Et pourtant, quand on se donne la peine d’approfondir un peu cette affaire on a plutôt tendance à viser le comportement policier.  Là encore, il semble que la population ait dû encaisser les frais d’un procès qui n’aurait jamais dû avoir lieu.  J’ajouterais que, dans ce cas, la rumeur a été malhonnêtement entretenue par certaines personnalités, tout comme le laissait entendre Yves Boisvert dans La Presse du 23 août 1997.

Boisvert, qui intitulait son article « Quand l’hystérie d’une opinion publique gagne le système judiciaire », soulignait que « ce dérapage-là ne pouvait se passer qu’à Québec.  Avec un meneur d’opinion publique appelé André Arthur qui se prend pour un policier, un procureur, un juge et un jury; avec une police de banlieue à la réputation moins qu’ordinaire; avec un avocat de la Couronne pressé et ambitieux; avec un juge ancien sous-ministre associé qui paraît pencher pour la thèse de l’État et qui en oublie des règles élémentaires de justice; et avec un petit monde médiatique qui se chicane salement autour de tout ça ».

On ne souhaite évidemment pas que ces histoires d’horreur se répètent avec l’affaire Cédrika Provencher, alors que nous n’avons toujours pas la moindre accusation ni procès.  Et ces rumeurs ne se limitent pas aux détails entourant Jonathan Bettez.  Dès 2007, et cela jusqu’à l’été dernier, des âmes irréfléchies m’ont fait part de leur idée selon laquelle le coupable serait nul autre que le père de Cédrika, Martin Provencher.  Pour être franc, je n’ai jamais cru ou même envisagé cette avenue.  Pas une seule seconde!  Au contraire, je trouvais cela tout à fait gratuit, et même dégueulasse.

Cette idée ridicule offre un autre exemple concret de l’aspect malsain que peut engendrer un climat contrôlé par les ragots.  Souvenons-nous que Cédrika a été enlevée par un homme qui rôdait dans son quartier en demandant, ici et là, à des enfants de venir l’aider à retrouver son chien.  En fait, un père mal intentionné s’y prendrait autrement, sans ameuter tout un quartier au sein duquel il risquerait d’ailleurs d’être reconnu.

Le simple fait d’y avoir pensé prouve à quel point certaines commères peuvent manquer d’esprit d’analyse.  C’est bien connu, la commère préfère ouvrir la bouche avant de mettre son cerveau en marche.

Comme je le soulignais lors de mon dernier passage à l’émission Denis Lévesque, il est tout à fait normal de vouloir aider, d’avoir l’instinct de chercher, au point de voir Cédrika dans notre soupe.  La normalité a cependant ses limites lorsqu’elle se transforme en chasse aux sorcières.  En dépit de ce que certaines personnes croient, le système policier est généralement efficace et il est aussi là pour nous protéger contre nous-mêmes.  Le système judiciaire se chargera en temps et lieu du coupable, si bien sûr on arrive à déposer des accusations contre lui.  Il ne faudrait tout de même pas laisser la population se faire justice en conduisant Jonathan Bettez sur le bûcher.  Ce serait une terrible régression sociale que de laisser de telles décisions au public, qui a toujours eu besoin de moins de preuve – sinon aucune – que la Justice pour condamner une personne.

Ceci dit, la rumeur a parfois tort, et parfois raison.  Le problème, c’est que nous devons avoir la sagesse d’admettre que ce n’est pas à nous d’en juger, et encore moins à tous ces détectives en herbe qui s’improvisent actuellement.  On peut commenter raisonnablement, mais de là à répandre des rumeurs invérifiables…

Probablement comme plusieurs d’entre vous, j’ai parcouru quelques textes et commentaires sur les réseaux sociaux.  C’est clair, nous sommes plongés en pleine stupeur.  Les gens disent vraiment n’importe quoi, au point où j’ai reconnu personnellement certains affabulateurs et d’autres qui s’improvisent experts en ADN.  Le célèbre chroniqueur judiciaire Claude Poirier en est rendu à perdre son latin, et peut-être même son dentier, en répandant certaines inepties.  Certes, il a nagé toute sa vie dans le ouï-dire, mais cette fois c’est la goutte qui fait déborder le vase chez plusieurs amateurs de faits judiciaires.  Ce n’est peut-être pas son âge qui l’affecte le plus, comme l’avancent certains, mais plutôt son amour démesuré pour le scoop.

D’autres avancent l’idée d’un complot alors que nous n’avons toujours pas la moindre accusation légale.  On brûle les étapes.  On cède à la pression populaire et on déblatère.  On veut plaire au public, mais ce n’est pas ça une véritable enquête objective.  C’est dérisoire, inacceptable et très malsain.

Comme le disait si bien l’écrivain S. Yzhar « nous émettons une idée sur toute chose avec une ignorance merveilleuse ».

C’est sans doute malheureux pour les indiscrets chroniques, mais nous saurons la vérité sur cette affaire seulement s’il y a procès.  En attendant, libre à vous de croire les affabulateurs de votre choix.

 

Le polygraphe dit-il toujours la vérité, rien que la vérité?

sans-titre            Le polygraphe, communément surnommé le détecteur de mensonge, a défrayé la manchette ces jours-ci en raison de l’affaire Jonathan Bettez. L’homme de 36 ans, arrêté pour pornographie juvénile, est clairement visé par la population comme étant le tueur de Cédrika Provencher, cette fillette sans défense enlevée en 2007 et dont les restes furent retrouvés en décembre 2015.

À cinq reprises, Bettez aurait refusé de se soumettre au polygraphe. Lors de son arrestation, il aurait même offert aux enquêteurs de le passer sous certaines conditions. Bien que ceux-ci acceptèrent toutes ces formalités, Bettez recula, une nouvelle fois.

Légitimement, la population se demande pourquoi, puisqu’il se prétend innocent, n’accepte-t-il pas de mettre un terme à cette énigme en se soumettant au polygraphe?

Certes, ce test est inadmissible en Cour criminelle, même si du côté policier on entend certains commentaires à l’effet que cet outil d’enquête connaît une efficacité allant au-delà du 100%. Devant cette tartuferie, Me Rancourt, lors de son passage à l’émission Denis Lévesque sur les ondes de TVA, alla dans l’autre sens en qualifiant l’instrument de « fumisterie ».

Qui croire? Comment s’y retrouver?

En fait, comme c’est souvent le cas devant deux pôles, la vérité se situe probablement quelque part entre les deux. Pour tenter une incursion dans cet univers mystérieux des techniques d’enquête, je me suis plongé dans mes notes. Celles-ci m’ont immédiatement renvoyé le souvenir d’avoir vu John Galianos, l’expert québécois dans le domaine de la polygraphie, qui déclarait dans un documentaire que le détecteur de mensonge est efficace dans une proportion de 90%.

La sommité en la matière avoue donc que l’instrument n’est pas parfait puisqu’il accuserait une marge d’erreur d’au moins 10%. Et quand on se tourne vers d’autres crimes, on est en mesure de le constater plus concrètement. Par exemple, on retrouve des cas où de véritables assassins sont parvenus à déjouer l’appareil.

C’est en 1982, dans l’État américain de la Georgie, que Pam Hartley assassinait son mari. Et pourtant, elle passera le détecteur de mensonge haut la main. Pourtant, Pam était bien la meurtrière. Après une accumulation de différentes preuves, elle sera finalement arrêtée en 1996 et condamnée.

Le célèbre tueur en série Gary Ridgeway, connu également comme le Green River Killer, déjoua lui aussi le polygraphe comme si ce n’était qu’un jeu d’enfant. Le scénario se répéta avec Mark Sotka, qui tua sa petite amie parce que celle-ci refusait de se faire avorter. Le tueur en série Kendall François, ainsi que Curvin Richardson, l’assassin d’Amy Roman[1], ont aussi obtenu une note parfaite. Ce ne sont là, assurément, que quelques cas parmi tant d’autres.

Imaginons un instant que ces résultats aient été admis en preuve. Quel aurait été l’issue de ces procès?

L’aspect dramatique se situe probablement dans le fait que le détecteur de mensonge peut également faire erreur dans l’autre sens. En effet, il peut aussi mettre les innocents dans l’eau chaude. La mésaventure s’est produite avec Greg Parsons, un jeune homme arrêté pour le meurtre horrible de sa mère, commis en 1991. Il échoua le test parce que, selon lui, le policier interrogateur le mit littéralement en colère. Parsons fut jugé et condamné. Après avoir purgé 7 ans, il fut blanchi grâce à l’ADN. Le véritable coupable fut identifié et condamné. Il s’appelait Bryan Doyle. C’était un ami proche de Parsons.

Le cas de Josh Philipps est à faire frémir. Ce jeune adolescent de 14 ans tua froidement sa petite voisine de 8 ans, Maddie Clifton. Lorsque les policiers vinrent le questionner, Philips parvint à les mettre sur une fausse piste. Il leur expliqua que la fillette, alors considérée comme disparue, avait traîné chez un adulte nommé Larry Grant qui habitait avec sa vieille mère. Le passé trouble de ce dernier – il avait fréquenté une fille de 16 ans – semblait coller au profil recherché. D’ailleurs, on retrouva chez Grant des photos de jeunes filles dans des positions compromettantes. Lorsqu’il parlait de Maddie, Grant laissait même entendre qu’on l’avait déjà enterrée. Il échoua lamentablement le test du polygraphe.

Encore une fois, la machine fit fausse route. Une semaine après la disparition, le corps de la fillette fut retrouvé dans la chambre de Josh, sous son lit. Il se trouvait dans un état de décomposition avancé.

Un autre cas troublant est survenu en 2000 sur l’USS Hancock, navire sur lequel on retrouva le corps de l’officier Ratish Prasad. Le NCIS, qui fut chargé de l’enquête, découvrit que le meurtrier de Prasad avait aussi volé 100 000$ dans un coffre. La victime avait été ligotée et tuée d’une balle de calibre .38. Rapidement, John Grant devint un suspect sérieux. Non seulement il connaissait des problèmes de drogue et d’argent, mais il échoua le test du polygraphe. De plus, on retrouva chez lui une arme de poing de calibre .38 et sous sa couchette un linge taché de sang. Tous ces éléments faisaient de lui le coupable tout désigné.

Et bien non! Les analyses démontrèrent que son arme n’avait pas servie pour le meurtre et que le sang était celui de Grant. Un soir, il affirma avoir beaucoup saigné du nez. Devant ces évidences, les résultats du test polygraphique ne tenaient plus et on se résigna à le disculper complètement. Heureusement, le véritable assassin fut démasqué peu de temps après. Il s’agissait d’un autre marin du nom de Reuben Colon.

En 1984, dans une entrevue radiophonique accordée à Radio-Canada, la jeune diplômée en droit Céline Lacerte-Lamontagne présentait les résultats de sa thèse en droit criminel canadien, qui avait pour sujet le détecteur de mensonge. Je vous invite d’ailleurs à écouter l’entrevue titré Peut-on croire le détecteur de mensonge?

La jeune avocate y mentionne elle-même que l’outil n’est pas efficace à 100%, un fait qui dépendrait de la compétence du polygraphiste. Ensuite, certains problèmes physiques du sujet peuvent venir fausser les résultats, ce qui peut tromper le test. Bien que cette entrevue date de plus de trois décennies, il semble qu’il n’y ait pas eu de grandes évolutions dans le domaine.

Selon d’autres études, dit-elle, le polygraphe est inefficace, en partie par son contexte subjectif. Lacerte-Lamontagne, qui allait devenir juge en 1994 et se retrouver à la tête de la Commission qui allait confirmer le suicide du policier Louis-Georges Dupont, expliquait que ce test ne devait pas être admis en preuve. Sans doute devra-t-il demeurer longtemps là où il est, à savoir dans le coffre à outils des enquêteurs.

Lectures suggérées :

http://www.droit-inc.com/article18554-Le-detecteur-de-mensonges-cet-inconnu

https://www.erudit.org/revue/pv/2015/v13/n1/1033114ar.html

[1] Son ADN le confondra 15 ans plus tard.