Exécution

Page couverture affaire DupontCORBIN, Jean-Pierre. Exécution : Cold Case, l’affaire Dupont, la véritée[sic] absolue. Compte d’auteur, Trois-Rivières, 2014, 230 p.

Dans mon article du 15 mars dernier, j’ai clairement précisé que je m’excuserais publiquement, ici même sur mon propre site, si toutefois je me trompais au sujet de ce livre tant attendu. Après l’avoir lu de A à Z, dois-je m’excuser et admettre que son auteur a effectivement résolu une affaire vieille de 45 ans, mettant ainsi K.O. toutes les forces policières du Québec?

Le moins qu’on puisse dire, c’est que ce bouquin promettait de grandes choses. On l’attendait depuis au moins 2003, et récemment il attirait l’attention des médias locaux. Quand je l’ai rencontré en 2013, l’homme me promettait de résoudre toute l’affaire, rien de moins. Les propos avaient de quoi intéresser, ou alors semer le doute. D’ailleurs, on retrouve l’expression « la véritée [sic] absolue » en page couverture, et avec une faute d’orthographe, faut-il le dire.

Et il ajoute que « ce que je vous raconte n’est pas de la fiction. Pour la première fois dans toute cette histoire, ce sont les vraies choses. C’est très triste mais c’est la vérité, la réalité »[1].

Voilà pourtant une précision que les auteurs sérieux n’ont pas besoin d’utiliser pour exposer le fruit de leurs recherches, car c’est le genre de chose qu’on découvre au fil des pages, en lisant entre les lignes. C’est le cas de plusieurs livres dont j’ai préalablement fait des comptes rendus (voir section comptes-rendus de livres). Mais il existe aussi des exceptions, évidemment. Les librairies ne sont pas uniquement garnies de chef-d’œuvres.

Car le bonhomme est confiant, trop peut-être. Il en fait la démonstration en écrivant que « je suis le seul individu à s’être impliqué pour savoir ce qui s’était passé et faire la lumière une fois pour toutes [sic] »[2]. Et il en rajoute en affirmant que « c’est la pure vérité. Rien n’a été inventé, ce sont les faits, je le sais. Ce que je trouve dommage c’est que depuis tout ce temps, personne ne s’est levé debout pour connaître ou faire connaître la vérité, la vraie »[3].

Mais laissons-lui encore le bénéfice du doute. Après tout, ses années passées en tant que barman auraient pu lui permettre d’intercepter quelques informations cruciales. Peut-être cachait-il un énorme lapin dans son chapeau? Qui sait!

Tout d’abord, les jeunes lecteurs auront du mal à s’y retrouver, puisque même les initiés se retrouvent devant un texte décousu, sans ordre chronologique et lamentablement répétitif. Mais bon, soyons patients. Après tout, on nous a promis de grandes révélations et la résolution d’un mystère, même si la version officielle classe l’affaire depuis longtemps. C’est qu’en Mauricie la population s’est emparée de cette histoire devenue légende et, bien sûr, tout le monde y va de son grain de sel. À ce titre, on a l’impression de retrouver certaines similitudes avec l’affaire Coffin.

D’un point de vu plus personnel, j’aurais apprécié que monsieur Corbin nous dresse les grandes lignes de sa propre carrière, question de nous mettre en contexte, et peut-être nous faire sourire avec quelques anecdotes de taverne. Voilà qui aurait pu nous mettre en haleine sur une époque disparue.

Autre point irritant : il refuse de nommer ses informateurs et les principaux acteurs de cette affaire, allant jusqu’à utiliser des initiales comme J.M.H. pour désigner Jean-Marie Hubert ou alors Paul D. pour Dallaire. Pourtant, leurs noms ont été publiquement diffusés lors de la commission d’enquête publique de 1996, sans compter qu’ils ont rendus l’âme depuis plusieurs années. Alors, pourquoi ces cachotteries?

L’utilisation de notes de bas de page aurait pu permettre à son auteur de nous fournir de plus amples explications sur de telles questions.

L’auteur d’Exécution a également fait le choix d’insérer une lettre de feu Me Jean Méthot en guise d’introduction, alors qu’on aurait certainement apprécié un texte plus personnel permettant aux lecteurs de prendre un premier contact avec cette affaire. Car même pour ceux qui ont plus de 60 ans, ce dossier demeure complexe. Les journalistes avaient eux-mêmes du mal à s’y retrouver en 1996, en particulier devant l’incroyable débat des experts. Alors, imaginez un peu un lecteur qui découvre ce récit pour la toute première fois. Ce livre ne lui sera donc d’aucune utilité.

En effet, l’auteur aurait pu se servir de l’introduction pour exposer ses objectifs, sa méthodologie et surtout préciser que le fruit de son travail était une hypothèse. Car c’est exactement ce dont il s’agit.

Selon ce livre, le sergent-détective Louis-Georges Dupont aurait été victime d’un complot et d’une mise en scène visant à l’attirer dans un chalet situé aux limites de Champlain et de Batiscan, où il aurait été détenu durant quelques jours. Il aurait été tiré dans le dos par Hubert d’une balle de .45 au moment d’entrer dans la voiture de ce dernier, se fracturant ainsi le nez contre un appui-bras. Et par la suite, bien sûr, on s’adonna à monter de toute pièce une mise en scène sur le boulevard St-Jean afin de faire croire au suicide.

Si Corbin ne va pas plus loin quant aux conséquences d’une telle hypothèse, il faut envisager que dès l’instant où on se retrouve devant une telle théorie, il faut automatiquement imaginer un complot, non seulement en 1969, mais pour toutes les années qui ont suivies. Car dans cette logique, tout ce qui a été fait par la suite l’a été pour couvrir l’assassinat, y compris les conclusions de l’enquête de la SQ en 2011. Mais sommes-nous prêts à envisager un complot d’une ampleur provinciale pour la mort d’un seul homme?

Puisque Corbin penche sans contredit en faveur de la thèse de l’assassinat, sans pour autant nous en convaincre hors de tout doute raisonnable, il devient donc naturel de le voir critiquer le travail des policiers ainsi que celui de la juge Céline Lacerte-Lamontagne, celle-là même qui a présidé la commission d’enquête publique en 1996.

À ce propos, il écrit que « pourquoi ne pas avoir insisté auprès du lieutenant J.M.H. [Jean-Marie Hubert] pour obtenir plus d’éclaircissements sur ce qui s’était passé en 1969? Pourquoi la commissaire et ses enquêteurs n’ont-ils pas fait de recherche sur ce qui se passait dans les années 1968-69? Car elle aurait obtenu la lumière qui lui manquait pour en arriver à un verdict juste et équitable, au lieu de tourner en rond ».

Pourtant, lui qui dit avoir assisté à ces audiences de 1996, il aurait dû savoir que la commission avait pour mandat d’enquêter sur les causes du décès, sans plus. D’ailleurs, dans le verdict rendu en Cour supérieure l’année précédente, le juge St-Julien rejetait trois autres requêtes demandées par la famille Dupont et leur avocat, à savoir : une enquête publique sur toutes les enquêtes, recherches et expertises menées directement ou indirectement par et pour le Service de police de la ville de Trois-Rivières; une enquête publique sur toutes les enquêtes, recherches et expertises menées directement ou indirectement par et pour la Commission de police du Québec; et finalement une enquête publique sur toutes les enquêtes, recherches et expertises menées directement ou indirectement par et pour la Direction de la Sûreté du Québec.

Donc, la juge Lacerte-Lamontagne n’avait pas pour mandat de mettre son nez dans les affaires de la Commission de Police du Québec (CPQ), devant laquelle Dupont aurait, selon Corbin, rendu un témoignage compromettant contre ses collègues. D’ailleurs, la juge a entendu 72 témoins de juin à septembre 1996. C’était plus qu’un effort honnête, d’autant plus que c’est la seule fois dans l’histoire judiciaire québécoise que notre système accordait une commission d’enquête publique à une partie civile, dans ce cas-ci la famille du regretté policier.

On comprend aussi le devoir qu’a un auteur envers ses lecteurs de bien se renseigner avant de s’engager sur un terrain comme celui du système judiciaire. Par exemple, lorsqu’il dénonce le fait que cette même commission n’a pas voulu croire ou retenir les propos de la veuve qui rapportait les confidences de son mari, il aurait aussi dû savoir que cela est considéré comme du ouï-dire, et que le ouï-dire est irrecevable devant un tribunal.

On s’étonne encore en lisant certains de ses questionnements : « est-ce que cette enquête publique aurait pu conclure à certaines accusations sur des témoins très importants, dont certains n’ont même pas eu à témoigner[?] ». Pourtant, une commission d’enquête n’a pas le pouvoir de déposer des accusations criminelles.

Évidemment, libre à vous d’accorder le niveau d’importance que vous souhaiterez à ce document, mais ce n’est pas par malin plaisir que j’ai rédigé ce compte-rendu. Après hésitation, j’ai choisi de le faire par souci d’honnêteté envers l’Histoire. Et l’Histoire, pour moi, c’est aussi le public. Il faut donc éviter, au meilleur de notre connaissance, de l’induire en erreur.

Contrairement à ce qu’on pourrait croire, il n’est pas très plaisant de dénoncer des erreurs dans des ouvrages qui ont promis de grandes choses, car en les soulignant on se mérite parfois des invectives, on se fait accuser de jalousie, et ainsi de suite. Je l’ai fait antérieurement, entre autres dans l’affaire Mesrine[4]. Il n’y a donc rien de personnel dans cette affaire en dépit du fait que je sois l’auteur d’un livre traitant du même sujet, mais certainement pas en utilisant la même approche. Mais les erreurs sont là, pourtant. Et si on ne les dénonce pas, elles seront assimilées par la mémoire collective, qui se chargera d’en faire des faits fictifs.

En guise d’exemple, voici une phrase qu’il m’était impossible de passer sous silence : « il [Louis-Georges Dupont] avait le nez fracturé, cette allégation fut corroborée par le thanatologue M. Julien Philibert lors de son témoignage à l’enquête publique de Céline Lacerte-Lamontagne en 1996 »[5].

C’est totalement faux. En fait, d’après les transcriptions sténographiques du témoignage de Julien Philibert, alors questionné par Me François Daviault, procureur de la commission, on a plutôt droit à ceci :

  • Il [Dupont] vous apparaissait avoir été en bonne santé?
  • Oui. Ben, en bonne santé, je pouvais pas dire qu’il était en bonne santé parce que là, il était mort.
  • Non, mais je comprends. Ce que je veux dire par là, c’est que physiquement il y avait rien qui démontrait qu’il avait été …
  • Oh non! Il y avait rien que le nez croche un peu.

Et un peu plus loin, Me Daviault revint sur les détails entourant l’apparence du nez. Voici donc un autre extrait de cet échange explicite qu’on retrouvera dans mon livre L’affaire Dupont : une saga judiciaire :

  • Est-ce que vous avez embaumé le nez aussi? Vous avez parlé qu’il avait peut-être le nez …
  • Il avait le nez croche, oui.
  • Il avait le nez croche?
  • Probablement qu’il avait été quelques jours la tête de même, pis le nez lui avait crochi [sic]. Oui, je l’ai réparé. Mais il n’était pas cassé, là.

On est donc loin d’une corroboration.

Il en va de même lorsque l’auteur prétend que Majoric Binette, celui qui a remorqué la voiture de service après la découverte du corps, n’a pas vu de sang ni de trou dans la banquette. En fait, lors de son témoignage, Binette a dit ne jamais avoir jeté de coup d’œil à l’intérieur de l’habitacle. La nuance est donc lourde de sens.

De plus, Corbin se permet d’écorcher au passage deux policiers de notre époque. Le premier est Michel Letarte, porte-parole de la sécurité publique de Trois-Rivières. Mais tout ce qu’il a contre lui est que « j’ai cru m’apercevoir dans son regard qu’il n’était pas fier de lui-même. J’ai vraiment senti un certain malaise de sa part ». Toute une preuve!

Il en ira de même pour Louis Lesage, président du syndicat des policiers et pompiers. En fait, il dénonce son changement de comportement dès que Corbin lui annonçait qu’il « enquêtait » sur l’affaire Dupont, sans jamais se demander un seul instant qu’il pouvait être normal de voir des policiers s’impatienter devant des oiseaux rares qui osent s’improviser en inspecteur.

Il faudrait d’ailleurs se demander pourquoi il cible deux policiers contemporains en acceptant de les nommer alors qu’il désigne Hubert et Dallaire, tous deux décédés, par de simples initiales!

Bref, retenons que ce livre présente une hypothèse de meurtre sans pour autant apporter de preuve matériel ou autre. Les protagonistes ne sont pas nommés, ou alors ils grignotent depuis longtemps les pissenlits par leur racine. Sans compter qu’ils n’ont jamais témoigné sous serment, excepté Hubert.

Quant à la piste du chalet de Champlain, la Sûreté du Québec la rejette sans la moindre hésitation. D’ailleurs, la SQ ne manquait pas de préciser, avant même la sortie d’Exécution en librairie, qu’elle n’avait aucune intention de rouvrir l’enquête. Ma propre enquête sur cette piste se range d’ailleurs derrière les conclusions de la SQ[6]. Car ce que Corbin ignorait, c’est que tout un pan de ma famille est originaire de Champlain. Un témoin m’a bien appris l’existence de ce « chalet à Boisclair », au côté duquel se trouvait un casse-croûte baptisé Le Petit Canot. Des détails qu’on ne retrouve même pas dans Exécution.

Mais entre le fait de prouver l’existence d’un chalet aux vocations douteuses et d’y voir un assassinat, il y a une marge. La chose n’est pas impossible, mais il faut parfois savoir admettre où se terminent nos certitudes.

Il faut être honnête : cette piste ne permet pas d’aller plus loin.

Finalement, dois-je m’excuser de ce que mes instincts m’ont dictés dans mon article de mars dernier?

 

 

[1] Corbin, Exécution, p. 34.

[2] Ibid., p. 36.

[3] Ibid., p. 59.

[4] Voir https://historiquementlogique.com/2011/02/23/jacques-mesrine-dit-le-grand-de-jean-marc-simon/

[5] Op. cit, p. 118.

[6] Je tiens à préciser que je n’ai jamais eu aucun contact avec des membres de la SQ dans cette affaire.

Révélations d’un espion de la SQ

Espion de la SQ                      Lavallée, Claude.  Révélations d’un espion de la SQ.  Éditions de l’Homme, Montréal, 2010, 264 p.

Enrichi d’une préface signée de l’ancien journaliste d’enquête Jean-Pierre Charbonneau, célèbre pour son inoubliable livre de référence sur le crime organisé La Filière canadienne, Claude Lavallée se raconte en toute simplicité et avec une transparence étonnante.

En plus d’avoir été un alpiniste et un plongeur de la Sûreté du Québec (SQ), son livre nous fait quelques révélations auxquelles la plupart des lecteurs ne sont sans doute pas habitués.  Entre autre, il nous étonne en relatant la mort mystérieuse d’un policier qui faisait de la filature auprès de certains membres du crime organisé.  « Jacques Girard avait vingt-deux ans et comptait dix mois au sein de la police », écrit-il.  « Tout portait à croire qu’il avait été projeté dans le canal par ces bandits (malgré ce qu’avait rapporté la presse, à qui nous cachions de nombreux secrets) ».

Ainsi, on comprend que certaines morts dites « accidentelles » peuvent quelques fois dissimuler d’autres faits bien réels.

Lavallée raconte s’être retrouvé parmi les premiers policiers d’une escouade spéciale de la SQ visant à faire de l’écoute électronique dans les années 1960.  C’est nul autre que Roger D. Landry, qui deviendra plus tard le grand patron de La Presse, qui le recruta.  Landry, aujourd’hui conseiller du maire Yves Lévesque de Trois-Rivières, a aussi édité les romans écrits conjointement par les juges Céline Lacerte-Lamontagne et Suzanne Coupal.  Bien peu de gens se souviennent que Landry avait d’abord été un espion de la SQ avant de contrôler une partie de l’information au Québec.  On regrette peut-être le fait que l’auteur ne puisse développer davantage cette partie de l’histoire.

L’une des premières enquêtes d’écoute électronique de Lavallée impliquait Léo-Aldéo Rémillard, l’ancien maire de la ville de Jacques Cartier, qui avait des liens confirmés avec de dangereux membres du crime organisé.  Or, l’auteur prend la peine de souligner que « Léo-Aldéo est le père de Lucien – le milliardaire propriétaire de RCI Environnement, la plus grande entreprise québécoise de traitement des déchets ».

Quant à Frank Cotroni, adulé par le milieu artistique, Lavallée ne garde pas sa langue dans sa poche en précisant qu’il était « un baron notoire de l’industrie du crime qui semblait contrôler tous les secteurs : fraude, extorsion, abus de confiance, trafic de drogue et d’influence, racket de protection, prostitution, jeu clandestin et tutti quanti.  Il n’hésitait pas non plus à « lancer un contrat » sur quelqu’un – c’est-à-dire, en bon langage codé, à faire exécuter froidement ses ennemis ».

S’il dénonce avec une pointe d’humour noir le fait qu’on ait relâché 73 colombes blanches aux funérailles de Cotroni en 2004, Lavallée a peut-être oublié de mentionner que des personnalités comme René Angélil ont payé des fleurs au mafioso qui s’est éteint d’un cancer du cerveau.  D’autres artistes ont aussi voulu lui rendre hommage mais en fuyant les caméras.  Voilà qui est très édifiant pour notre showbizz!

Lavallée dénonce d’ailleurs le romantisme qu’une partie de la population réserve au milieu du crime organisé, ce qui se traduit par exemple par la glorification qu’on en fait au cinéma avec un film comme Le Parrain ou une série télévisée,  telle Les Sopranos.  Voilà qui sert bien le milieu mafieux.  En effet, pendant qu’on se divertit avec le crime, on empêche la population de voir la réalité en face.

Après quelques longueurs, où l’auteur extrapole sur les détails de certains découpages de voiture lors d’une surveillance qui l’avait amené à se camoufler au sommet d’un arbre et une description assez peu pertinente du fonctionnement des systèmes d’écoute de l’époque, il passe au sujet retentissant de l’évasion de Lucien Rivard, le 2 mars 1965.  Si on a cru longtemps que le célèbre caïd s’était évadé en demandant aux gardiens d’aller arroser la patinoire, il rappelle qu’André Cédilot, spécialiste du crime organisé, révélait en 2002 avec preuves à l’appui que Rivard avait tout simplement obtenu les clés de la grande porte.

On devine ensuite pourquoi Lavallée nous amène habilement sur ce terrain, car on apprend qu’il a lui-même participé à l’arrestation de Rivard.

On l’accompagne également quand il confirme certains soupçons du passé, comme par exemple le mafieux Frank Dasti qui « communiquait régulièrement avec un dénommé Jean-Jacques Côté, tavernier et organisateur politique du Parti Libéral du Québec.  À la fin de 1969, il s’était plus particulièrement occupé de la campagne de Pierre Laporte ».

Frank Cotroni assista à un congrès du Parti Libéral, où on retrouva également Robert Bourassa et l’ancien ministre de la Justice Claude Wagner.  L’auteur souligne que le 16 avril 1970 « on a obtenu la preuve que Pierre Laporte, député de Chambly, avait tenu une réunion avec Di Iorio et Dasti en compagnie de son organisateur, Jean-Jacques Côté ».  La Mafia s’attendait apparemment à ce que Laporte soit nommé ministre de la Justice, mais au lieu de ça il se retrouva à la tête du ministère du Travail et de l’Immigration.

Quant à l’enlèvement de Pierre Laporte en octobre 1970, Lavallée souligne que cela « signifiait l’échec de notre patiente enquête sur la corruption de l’homme politique par la pègre, qui devait prochainement mener – j’en étais convaincu – à l’inculpation du ministre du Travail.  En revêtant le rôle d’otage, de victime, Pierre Laporte devenait automatiquement inattaquable, pensais-je ».  Ainsi nous laisse-t-il entendre que toute la lumière est loin d’avoir été faite dans cette affaire.

L’ancien espion de la SQ ne manque pas non plus de dénoncer le fait que l’écrivain Pierre Vallières avait développé une théorie du complot autour de la mort de Laporte.  Toutefois, il ne fourni pas de preuve directe pour contrecarrer l’œuvre de Vallières.

Lavallée reconnait toutefois qu’à la SQ on retrouvait de l’incompétence à tous les niveaux et que la hiérarchie était désorientée.  Bien qu’il n’en fasse pas mention, peut-être contraint de ne pouvoir encore tout révéler malgré son âge avancé et le recul des événements, il est clair que la population ne sait pas tout sur cette affaire.  Il est sans aucun doute difficile de défaire l’image mythique de Laporte.

Bref, tout cela fait penser qu’au Québec on assiste aux lancements de certains livres qui attirent la clientèle en promettant de grosses révélations, mais on sait bien que certaines choses dormiront à jamais dans les archives alors que d’autres s’envoleront en même temps que les décès des principaux acteurs.  Pour le reste, la censure des éditeurs fait bien son travail, surtout lorsqu’on pense que plusieurs d’entre eux sont des pions de l’empire Québécor.

Là où l’auteur révèle sans doute l’une des plus grandes réalités méconnues de notre société, qui se refuse à toute introspection, c’est lorsqu’il écrit que « les politiciens passent, mais les fonctionnaires restent, comme c’est le cas des puissants enquêteurs des services secrets fédéraux qui ne sont jamais connus du grand public , mais qui, de fait, maîtrisent la machine… »

Mais revenons à l’auteur de ce livre qui mérite néanmoins sa place dans la section policière de tout amateur du genre.  Il conclut cet épisode de l’histoire québécoise en révélant avoir lui-même installé les micros ayant servis à enregistrer les aveux de Paul Rose auprès de son avocat, ce qui représentait donc une intrusion du secret professionnel.  Selon Lavallée, Rose y explique avoir trouvé Laporte ensanglanté après que le ministre se soit lui-même blessé en essayant de franchir une vitre.  Ne pouvant le conduire à l’hôpital, Rose avoua l’avoir achevé en l’étranglant avec sa chaînette.

Lavallée explique cependant ignorer pourquoi son enregistrement n’a jamais été déposé comme preuve lors du procès de Paul Rose.

Ce que cet ouvrage nous apprend aussi, c’est qu’il n’est pas très rassurant d’apprendre que des agents de la SQ peuvent enfreindre les lois pour pénétrer par effraction afin de justifier un éventuel mandat de perquisition.  Il n’est d’ailleurs pas plus confortable d’apprendre que la police a ses failles et qu’à l’époque les agents contournaient les interdits afin d’arranger leurs rapports pour en arriver à une seule et même version des faits.

Certes, il faut éviter de s’enliser dans une quelconque paranoïa collective, les souvenirs de Lavallée sont là pour rappeler qu’il y a justement une réalité que nous refusons trop souvent de regarder en face.