Débat historique sur les intentions du major Ned Wynkoop


 

Le major Edward "Ned" Wynkoop.
Le major Edward « Ned » Wynkoop.

En 2011 j’écrivais une série de trois articles à propos des événements entourant le Massacre de Sand Creek survenu en 1864 (à lire : Le Massacre de Sand Creek, 1ère partie), où plusieurs Indiens Cheyennes, incluant femmes et enfants, ont été froidement tués et mutilés par les hommes du colonel Chivington. Parmi les personnes impliquées dans cette affaire, on retrouve le major Edward W. « Ned » Wynkoop, que certains voient comme un héros dans la peau d’un Blanc qui a finalement eu le courage de dénoncer les atrocités commises par ses semblables. D’après l’interprétation de certaines sources, on pourrait même le voir comme une connaissance du chef Black Kettle. À tout le moins, sans avoir nécessairement été des amis, les deux hommes de cultures diamétralement opposées se respectaient.

Toutefois, dans le numéro d’août 2014 du magazine historique Wild West, l’éditeur Gregory Lalire prépare le lecteur à un débat sur les réelles intentions de Wynkoop qui, disons-le, était largement connu pour sa haine des Indiens jusqu’à peu de temps avant le massacre de 1864. En fait, le débat est soulevé par un article de Louis Kraft publié dans cette même édition du Wild West et dans lequel il souligne le courage de Wynkoop.

À ce titre, Lalire rappelle que deux historiens, Jeff Broome et Gregory Michno, entretiennent des points de vue différents. Selon Broome, Wynkoop aurait davantage agis pour susciter la guerre plutôt que la paix. Et dans un livre publié en 2004, qu’il consacrait au point de vue militaire du Massacre de Sand Creek, Michno qualifiait sans ménagement Wynkoop de « canaille » (scoundrel).

Maintenant, Michno se montre plus prudent en parlant seulement d’énigme lorsqu’il est question de la mentalité de Wynkoop.

Michno prétend que si Wynkoop n’avait pas conduit les Indiens du camp de Black Kettle pour un conseil de paix près de Denver, au Colorado, le massacre n’aurait peut-être jamais eu lieu. Voilà qui est une façon de spéculer de manière assez large puisqu’on ne peut refaire l’Histoire. D’ailleurs, Kraft n’approuve pas cette idée. Ce dernier admet que Wynkoop n’a pas été le seul à dénoncer ce massacre, d’autant plus qu’il n’a jamais vraiment entrepris d’action en ce sens puisqu’on l’avait rapidement démis de ses fonctions.

Kraft fait aussi remarquer que le 4 septembre 1864, peu après avoir assumé le commandement du Fort Lyon, Wynkoop avait déclaré son intention de tuer tous les Indiens malveillants. Mais lors d’une réunion avec son état-major, il fut interrompu par l’arrivée de trois Indiens qui lui remirent deux lettres du chef Black Kettle, dans lesquelles ce dernier démontrait un réel désir de vouloir faire la paix. De plus, Black Kettle se disait prêt à remettre sept prisonniers blancs, à condition que les soldats libèrent aussi les leurs. Il semblerait que Wynkoop ait été séduit par la proposition.

Traité de fou par ses collègues, qui craignaient une mission suicide, Wynkoop décida d’aller de l’avant sans jamais informer ses supérieurs de son intention d’accepter cette invitation, principalement pour en garder le plein contrôle.

Le 10 septembre 1864, ce fut donc en ignorant les ordres militaires que le major Ned Wynkoop se rendit négocier avec les Indiens. L’absence de toute offre en échange des sept prisonniers aurait poussé Bull Bear dans une colère terrible. Heureusement, certains sages comme Black Kettle se trouvaient sur place pour calmer le jeu des plus intrépides.

imagesW2RAJE3C            Ce qui est sûr, selon Kraft, c’est que Wynkoop trouva une oreille attentive et même un signe visuel d’approbation de la part de Black Kettle, avec lequel il aurait gardé contact même après le Massacre de Sand Creek. Malheureusement, Black Kettle devait être tué lors d’un autre raid en 1868. Lui et sa femme auraient été tués au même moment alors qu’ils tentaient de fuir sur le dos du même cheval.

Quelles qu’aient été les sentiments profonds de Wynkoop, il n’en reste pas moins qu’il a pris un risque énorme en se rendant à cette négociation sans l’approbation de ses supérieurs. Encerclé par des guerriers devant lesquels ses hommes ne faisaient pas le poids, Wynkoop comprit qu’il pouvait faire confiance en Black Kettle lorsque, quelques jours après ces pourparlers, on lui remit quatre des prisonniers : une femme et trois enfants.

Il est difficile, voire même risqué, de comparer de tels faits historiques avec nos problèmes contemporains, mais le lien qui demeure entre Wynkoop et Black Kettle fut sans doute ce qui se rapprochait le plus, considérant le climat haineux de l’époque, d’un respect réel entre deux cultures.

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Le Massacre de Sand Creek, 3ème partie


Le Major Edward « Ned » Wynkoop

Le Massacre de Sand Creek eut un impact tel que des vieux montagnards d’expérience comme Kit Carson et Jim Bridger le dénoncèrent publiquement, eux qui connaissaient les Indiens pour les avoir côtoyé pratiquement toute leur vie.

Sur les plaines, on assista à une alliance entre les Lakota, les Arapaho et les Cheyenne.  Durant quelques mois, la région se transforma en une véritable zone de guerre.  Le Fort de Julesburg fut attaqué et rasé par les flammes.

En décembre 1866 se déroula un autre massacre, mais cette fois les victimes furent environ 80 soldats.  Crazy Horse et sa bande massacrèrent carrément les troupes du Lieutenant Colonel William J. Fetterman à quelques pas seulement du Fort Kearny.  Il n’y eut aucun survivant.  Les soldats furent sauvagement mutilés en souvenir du Massacre de Sand Creek.

Comme si les atrocités commises à Sand Creek n’étaient pas suffisantes, les hommes de Chivington défilèrent dans les rues de Denver pour célébrer leur « victoire ».  Sous les acclamations, certains des volontaires n’hésitèrent même pas à brandir les parties humaines qu’ils avaient si sauvagement prélevées sur certaines de leurs victimes.

L’histoire ne dit pas comment le Major Ned Wynkoop réagit en apprenant la nouvelle, mais on sait cependant ce qu’il fit par la suite.  Contre toute attente, il parvint à entrer en contact avec Black Kettle et en dépit de tout ce qui venait de se produire leur amitié demeura intacte.  En décembre 1864, Wynkoop témoigna lors d’une commission d’enquête à Washington et il ne mâcha pas ses mots à l’endroit de Chivington.

Le 10 janvier 1865, la Maison des Représentants ordonna la mise sur pied d’un comité dont le but serait d’étudier la conduite du 3ème régiment des volontaires du Colorado.  Le Général Samuel Curtis tenta de contourner l’autorité du comité en appelant Chivington devant la cour martiale, mais sa stratégie s’avéra un échec puisque le service militaire de Chivington était expiré, c’est-à-dire qu’il était redevenu un simple civil.

Le Major Wynkoop fut restauré à son poste de commandant du Fort Lyon et on lui confia également la tâche de compiler un rapport d’enquête qui se révéla fort incriminant à l’endroit de Chivington.

Le comité entendit ses premiers témoignages officiels le 13 mars 1865.  Les paroles du Capitaine Silas S. Soule furent parmi les plus accablantes.  Chivington se défendit en affirmant ignorer que le village de Black Kettle était sous la protection du gouvernement et qu’il avait trouvé 19 scalps de blancs sur les lieux; ce dernier détail n’ayant jamais pu être confirmé.

Deux autres enquêtes furent conduite et on alla jusqu’à consulter le célèbre Kit Carson.  Bien entendu, aucun Indien ne siégea sur le comité ni ne fut entendu à titre de témoin expert.

Le 23 avril, le Capitaine Soule, qui travaillait également comme représentant de l’ordre à Denver, fut tué en pleine rue par un autre soldat du nom de Charles Squiers lors d’une intervention.  Une fois Soule au sol, Squiers prit la fuite dans le noir.

Soule était considéré comme un homme d’une grande intégrité et sa mort fit soudainement changer la vague de sympathie des gens de Denver, qui, jusque-là, avait penché en faveur de Chivington.  La mort de ce témoin important parut fort étrange.

Le 30 mai 1865, la commission ajourna ses travaux, incapable d’arriver à une conclusion ou de faire des recommandations.  Chivington soutint jusqu’à sa mort que Sand Creek avait été un combat loyal.

En juillet 1865, Squiers fut arrêté au Nouveau-Mexique par le Lieutenant James Cannon.  Le 14 juillet, Cannon était retrouvé mort dans sa chambre d’hôtel dans des circonstances mystérieuses.  Peu après, Squiers s’évadait pour disparaître des livres d’histoire.  Une version décrit sa fuite vers la Californie.

Quatre ans après le Massacre de Sand Creek, Black Kettle se retrouva au cœur d’une autre attaque surprise, cette fois sur la rivière Washita.  Les troupes américaines étaient sous les ordres du célèbre George A. Custer.  Black Kettle et son épouse auraient été tués ensemble alors qu’ils fuyaient sur le dos du même cheval.

Le Massacre de Sand Creek eut raison de la carrière politique de John Evans, mais ce dernier créa son empire ferroviaire.  Au moment de son décès le 2 juillet 1897, il était un homme riche.

John Chivington alla s’installer en Californie, où il se présenta comme candidat républicain en 1883.  Lorsque son rival politique ramena sur le tapis le sujet de Sand Creek, il se vit dans l’obligation de se retirer de la course.  Il revint cependant à Denver pour y devenir shérif adjoint.  Il succomba à un cancer le 4 octobre 1894.

Dégoûté par la bêtise humaine, Ned Wynkoop retourna dans sa Pennsylvanie natale où il se lança en affaires.  En 1874, il retourna dans l’ouest afin de participer à la ruée vers l’or des Black Hills.  Il se retrouva ensuite directeur de pénitencier au Nouveau-Mexique.  Il s’éteignit d’une maladie de rein le 11 septembre 1891.

Le site du Massacre de Sand Creek fut autorisé à devenir lieu national historique par la loi 106-465 adoptée le 7 novembre 2000[1].

Lors de sa comparution devant la Commission Indienne à Washington, le 23 décembre 1864, Wynkoop avait dit ceci à propos de son ami Black Kettle :

Sa dignité et sa fière allure, combinées à sa sagacité et son intelligence, avaient cet effet moral qui le plaçait dans la position d’un potentat.  Toute la force de sa nature était concentrée dans la seule idée de savoir ce qui serait le mieux à faire pour son peuple; il connaissait la puissance de l’homme blanc, et il était conscient que de cela pourrait sortir la plupart des démons risquant de causer la chute de son peuple, et conséquemment la totalité de ses efforts furent dirigés en vu de se concilier avec les blancs, ainsi que ses plus hautes tentatives à préserver la paix et l’amitié entre sa race et leurs oppresseurs[2].

Bibliographie :

Hatch, Thom.  Black Kettle, the Cheyenne Chief who sought peace but found war.  Wiley, 2004, 308 p.

Lamar, Howard R, dir.  The New Encylopedia of the American West.  Yale University Press, 1998, 1324 p.

McCune, B.F. et Louis Hart.  « The fatal Fetterman Fight ».  Wild West Magazine, décembre 1997, vol. 10 no. 4, p. 36-42, 90.


[2] Traduction libre, EV., Hatch, op. cit., p. 263.

Le Massacre de Sand Creek, 2ème partie


John M. Chivington

À l’aube du 29 novembre 1864, le village de Black Kettle situé sur la petite rivière Sand Creek, à proximité du Fort Lyon, au Colorado, comptait un peu plus d’une centaine de tipis, ce qui représentait environ 500 individus; en plus d’une dizaine d’autres tipis abritant les quelque cinquante Arapahos du chef Left Hand.

Le village fut rapidement tiré de son paisible sommeil par l’approche de quelques centaines de soldats.  Calmement, les Cheyenne et les Arapahos se questionnèrent à propos de cette présence soudaine.  Ed Guerrier, John S. Smith et son fils Jack, ainsi que David Lauderback, qui campaient à proximité, marchèrent en direction des militaires afin d’en savoir davantage.  Pendant ce temps, Black Kettle demanda qu’on lui apporte le plus long pôle du village afin d’y fixer le drapeau américain qui lui avait été remis quatre ans plus tôt par le Commissaire aux Affaires Indiennes A. B. Greenwood et qui lui avait expliqué qu’en érigeant ce drapeau face à n’importe quelle troupe américaine le geste symboliserait la paix.

Les hommes qui encerclèrent si rapidement le campement de Black Kettle ce matin-là faisaient partie de la 1ère et 3ème Cavalerie du Colorado, donc des volontaires provenant de tous les milieux sociaux.  Ils avaient pour commandant le Colonel John M. Chivington.  On estime leur nombre entre 700 et 750.

En dépit du fait qu’il ne connaissait pas le projet de Chivington à l’endroit du campement de Sand Creek, le Général Curtis préparait de son côté une campagne contre les Indiens hostiles qu’il avait l’intention de cacher au public[1].

Certains officiers ayant travaillé au côté du Major Wynkoop quelques semaines plus tôt, tentèrent de s’interposer contre le projet de Chivington, mais sans succès.  Chivington se montra intransigeant et même violent envers ceux qui ne pensaient pas comme lui.

Plutôt que d’envoyer un quelconque avertissement, le Colonel Chivington déploya immédiatement ses troupes en formation de combat.  Certains guerriers Cheyennes se seraient précipités pour tenter de protéger leurs chevaux et le Lieutenant Luther Wilson se servit de ce prétexte pour ordonner à ses hommes d’ouvrir le feu.  Le massacre venait donc de commencer.

À ses hommes qui avancèrent à pied vers le village, Chivington aurait crié de ne faire aucun prisonnier.  Les Indiens, à qui on avait pourtant promis la paix, commencèrent à se disperser dans la confusion car les tirs provenaient de partout.  Selon George Bent, les femmes et les enfants criaient, tandis que les hommes tentaient de récupérer leurs armes dans les tipis.  Black Kettle restait quant à lui immobile devant son habitation faite de peaux de bison, brandissant son drapeau américain avec l’espoir de faire cesser cette violence gratuite.

John S. Smith, qui était pourtant vêtu comme un militaire américain, dut rebrousser chemin sous les balles avant même d’avoir pu atteindre les hommes de Chivington.

Le chef White Antelope, âgé d’environ 75 ans, marcha paisiblement au devant des oppresseurs.  Sans arme, le vieil homme s’immobilisa au bord de la rivière pour entamer son chant de la mort : « Rien ne vit longtemps, excepté la terre et les montagnes ».  Le malheureux fut aussitôt criblé de projectiles.  Les soldats, fous de rage et sans doute le crâne bourré de propagande raciste, le scalpèrent en plus de lui trancher les oreilles et le nez, sans oublier son scrotum, duquel l’un des barbares eut apparemment l’intention d’en faire une blague à tabac.

Les atrocités ne faisaient cependant que commencer.  Les hommes de Chivington tiraient sur ceux qui tentaient de fuir.  La charge fut donnée d’envahir les habitations, tuant sans relâche hommes, femmes et enfants.  Plusieurs blessés se traînèrent en direction de la rivière, laissant derrière eux des traces de sang dans le sable.

Left Hand, désireux de respecter sa parole de ne jamais se battre contre l’homme blanc, resta planté devant son tipi, immobile.  Certains croient qu’il fut tué mais son corps ne fut jamais retrouvé.

Une centaine de Cheyenne parvinrent à se réfugier derrière le lit sablonneux de la Sand Creek, ce qui leur offrit une barricade d’une hauteur variant de 6 à 10 pieds (1,82 à 2,43m).  Bien que peu nombreux, quelques-uns d’entre eux assurèrent une certaine riposte avec les armes qu’ils avaient pu emporter.

Black Kettle conserva sa position jusqu’à ce que les siens aient pris la fuite, mais sa femme, Medecine Woman Later, parvint à le convaincre qu’il était temps de partir.  Durant leur course, la pauvre fut terrassée par les balles et Black Kettle dût continuer seul pour se réfugier avec le petit groupe de résistance tapi derrière la barricade de sable.  Le froid jouait également contre eux.  En dépit de son âge et de son amour pour la paix, Black Kettle accepta de recharger les armes de ses jeunes combattants.

Au village, cependant, les soldats se laissèrent aller aux pires atrocités.  Les blessés furent achevés, torturés et mutilés.  Les hommes violèrent impunément des femmes et des enfants qui hurlaient de pitié.  Smith témoigna plus tard à l’effet que des hommes utilisèrent leurs couteaux pour éventrer les femmes, achever les enfants à coups de crosse jusqu’à ce que leur cervelle se répande au sol.

D’autres tranchèrent les parties intimes de femmes pour les exhiber au sommet d’un bâton.  Une fillette de 6 ans portant un drapeau blanc fut tuée de sang froid.  D’autres furent assassinés alors qu’ils se trouvaient dans les bras de leur mère.  Robert Bent témoigna avoir vu des hommes éventrer une indienne enceinte pour lui retirer son fœtus.  Et une vieille femme scalpée vivante aurait couru dans toutes les directions, la peau de son front retombant sur ses yeux.

Les témoignages en provenance des Cheyenne confirmèrent les atrocités.  Après avoir violé les femmes, les soldats les achevaient froidement.

Le Capitaine Silas S. Soule fut le seul à tenir tête à la folie de Chivington, ordonnant à ses soldats de ne pas tirer.  En fait, Soule positionna ses hommes entre les bourreaux et les Cheyennes qui tentaient de fuir, leur ordonnant de s’asseoir et d’attendre.  Deux semaines après le massacre, Soule écrivit sa peine au Major Wynkoop, lui décrivant entre autre une indienne qui avait préféré poignarder elle-même ses propres enfants avant de se suicider pour éviter le supplice.

Comme de raison, Chivington traita Soule de lâche et de déserteur.

Le Lieutenant Joseph A. Cramer écrivit pour sa part une lettre semblable à Wynkoop, qui collectionna les preuves contre le Colonel Chivington.

Chivington affirma plus tard avoir tué entre 400 et 600 Indiens à Sand Creek.  George Bent parla plutôt de 137 victimes (28 hommes et les autres étant des femmes et des enfants).  Il réajusta plus tard son bilan à 53 hommes et 110 femmes et enfants.  Ed Guerrier, le beau-frère de Bent, parla d’un total de 148 victimes, dont 60 étaient des hommes.  Chivington aurait quant à lui perdu seulement 10 hommes, en plus de 38 blessés.  En 1998, The New Encyclopedia of the American West estimait le nombre des victimes à 200 ou plus[2].

Par miracle, Black Kettle retrouva sa femme vivante parmi les décombres.  Ensemble, accompagnés des autres survivants, ils se réfugièrent au camp des Dog Soldiers.

À suivre…


[1] Thom Hatch, Black Kettle the Cheyenne Chief who sought peace but found war, 2004, p. 149.

[2] The New Encyclopedia of the American West, 1998, p. 1007.

Le Massacre de Sand Creek, 1ère partie


Après avoir été un jeune et intrépide guerrier, Black Kettle devint, au sein des Cheyenne du sud un chef brillant militant en faveur de la paix, parfois au péril de sa propre vie.

Dans ce premier article d’une série de trois, voyons d’abord les événements qui ont précédés ce qui est convenu d’appeler le Massacre de Sand Creek.

En mars 1864, Black Kettle, ancien guerrier devenu chef pacifiste au sein des Cheyenne du sud (Southern Cheyenne), rendit visite à l’agent Samuel Colley au Fort Larned afin de l’informer que les Sioux Lakota avaient l’intention d’attaquer des habitations le long des rivières Platte et Arkansas.  Black Kettle avait refusé poliment de fumer le calumet de guerre avec les Lakota.

Colley en informa le gouverneur du Territoire du Colorado, John Evans, qui refusa de croire en l’honnêteté des Cheyennes.

Le 5 avril 1864, un groupe de Cheyenne trouva un troupeau de 175 vaches près de Sand Creek, Colorado, qu’ils rassemblèrent dans l’espoir d’en obtenir une récompense.  Un geste qualifié d’anodin par l’auteur Thom Hatch[1].

La nouvelle, évidemment exagérée, atteignit les oreilles du Général Samuel Curtis, en poste au Fort Leavenworth, Kansas, qui la transmit à son tour au Colonel John M. Chivington à Denver, Colorado.  Ce dernier obtint la permission de transgresser les frontières de son district pour se lancer aux trousses des « voleurs ».

Parallèlement à cette affaire, une quinzaine de Dog Soldiers[2] trouvèrent, le 11 avril, quatre mules abandonnées près de la rivière South Platte.  Un rancher de la région alla à leur rencontre afin de récupérer les bêtes, mais les Dog Soldiers lui expliquèrent que pour les efforts dépensés à les rassembler sur la plaine on leur devait au moins un cadeau.  Sans promesse, le rancher chevaucha jusqu’au Camp Sanborn, où il exagéra son histoire devant les militaires, affirmant que ces Indiens s’en prenaient à tout le monde dans la région.

Accompagné d’une quinzaine de soldats, le Lieutenant Clark Dunn les localisa mais la rencontre tourna à la fusillade.  Bref, les conflits du genre se multiplièrent tout au long du printemps et de l’été 1864.

Puis entra en scène un jeune homme de 28 ans, le Major Edward W. « Ned » Wynkoop.  Ancien tenancier de saloon, shérif et justicier, il avait combattu les confédérés (sudistes) lors des batailles d’Apache Canyon et de La Glorieta Pass, en plus de pourchasser quelques Indiens hostiles.  Le 2 mai 1864, Wynkoop fut nommé commandant du Fort Lyon, Colorado.

Avant de revenir au Major Wynkoop, mentionnons qu’à la même époque le village nomade de Black Kettle et de Starving Bear (250 tipis) croisa le détachement du Lieutenant George Eayre composé de 84 soldats.  C’est en solitaire que Starving Bear avança à leur rencontre, portant à son cou la médaille que le président Abraham Lincoln lui avait remise en 1862 pour son pacifisme.  Starving Bear fut criblé de balles avant même de les atteindre.  Ce meurtre gratuit souleva la colère des jeunes guerriers, qui se retrouvèrent bientôt plus de 500 à encercler les soldats.  C’est en risquant sa propre vie que Black Kettle s’interposa au milieu de la fusillade pour calmer les siens et permettre aux hommes de Eayre de prendre la fuite.

Devant ses supérieurs, Eayre gonfla le bilan en affirmant avoir eu la peau de 28 Indiens, alors que la vérité se rapproche vraisemblablement plus de 3 victimes seulement, incluant Starving Bear.

Lors d’une assemblée des chefs, Black Kettle et ses amis continuèrent de prêcher la paix, tandis que les intrépides Dog Soldiers ne pouvaient pardonner le meurtre gratuit de Starving Bear.  Pour éviter la confusion avec ces quelques Cheyenne ayant choisi le sentier de la guerre, Black Kettle emmena camper les siens près du Fort Larned.

Alors que la Guerre de Sécession mobilisait la majorité des troupes dans l’est du pays, le Gouverneur John Evans demanda la création d’une milice.  La paranoïa collective grimpa au point que les habitants de Denver craignirent d’être anéantis par les représailles indiennes.

Peu après, William Bent, un aventurier marié à une femme Cheyenne qui lui avait donné trois fils, se rendit au village de Black Kettle pour discuter des problèmes en cours.

À son retour au Fort Lyon, William Bent croisa le Colonel Chivington et profita de l’occasion pour lui transmettre les sages paroles de Black Kettle.  Chivington refusa cependant d’écouter.  « William Bent retourna à son ranch, troublé par sa conversation avec cet homme qui apparemment en savait peu sur les Indiens et même sans désire d’en apprendre »[3] davantage.

Le 27 juin, le Gouverneur Evans publia une déclaration selon laquelle les tribus pacifiques devaient se rapporter au Fort Lyon afin d’éviter la confusion avec celles qui se déclaraient en conflit ouvert avec l’armée américaine.  Ceci équivalait donc à une promesse de protection envers les tribus pacifistes, dont celle de Black Kettle.

En juillet et août, les Dog Soldiers continuèrent leurs raids sanglants, allant jusqu’à paralyser durant six semaines les activités de la compagnie de transport par diligence de la Overland Trail.  La ville de Denver fut même coupée temporairement de sa principale route d’approvisionnement.

À la fin août, Black Kettle avait réussi à apaiser la plupart des guerriers, d’autant plus que la chasse au bison d’automne approchait.  William Bent lui rendit visite, cette fois pour l’informer de la déclaration du gouverneur du 27 juin.  Black Kettle demanda alors à George Bent (frère de William) et son beau-frère Edmond Guerrier d’écrire deux lettres identiques, l’une destinée à l’agent Samuel Colley et l’autre au Major Ned Wynkoop et dans lesquelles il disait accepter la paix, la protection des militaires et aussi de remettre les captifs pris au cours de l’été.

Le 4 septembre, les chefs One Eye et Eagle Head furent capturés alors qu’ils portaient les fameuses lettres.  On les conduisit devant le Major Ned Wynkoop.  Deux jours plus tard, c’est avec 127 hommes, dont un interprète, que Wynkoop se rendit à la rencontre des Cheyennes sur Hackberry Creek.

C’est sous les regards menaçants d’environ 800 guerriers lourdement armés que Wynkoop s’approcha du village, où il fut accueillit par Black Kettle.  Wynkoop n’avait aucun respect pour la philosophie d’extermination soutenue par Chivington et plusieurs autres habitants du Colorado.  Il croyait plutôt en la possibilité de prévenir les conflits par le dialogue.  Voilà une attitude qui contribua grandement à l’ouverture de cette première rencontre.

Wynkoop leur expliqua qu’il n’avait pas assez de pouvoir pour négocier directement un traité de paix mais qu’il intercéderait auprès du gouverneur du Colorado.  Pour démontrer leur bonne foi, Black Kettle et les autres chefs remirent au jeune major quelques personnes capturées au cours des derniers mois.  La rencontre faillit cependant tourner au drame lorsque Wynkoop ne put leur offrir aucune garantie en échange de ce « cadeau ».  Par chance, il se créa néanmoins un respect mutuel entre Black Kettle et Ned Wynkoop, et ce en dépit de leur différence d’âge et de culture.  Le vieux sage étudia longuement les faits et gestes du jeune major tout au long de la rencontre pour en venir à la conclusion qu’il pouvait lui faire confiance.

Finalement, Black Kettle se leva et résuma les problèmes survenus au cours des derniers mois avant de prendre la main de Wynkoop dans la sienne et de déclarer que cet homme blanc n’était pas venu pour se moquer d’eux; qu’il avait une oreille attentive et des yeux pour voir.

Ce fut donc au côté de Wynkoop, le 28 septembre 1864, que Black Kettle et ses alliés rencontrèrent le Gouverneur Evans à Camp Weld, près de Denver.  Chivington se trouvait également sur place.  Black Kettle prononça un discours dans lequel il répéta les bonnes intentions de son peuple.  La réplique d’Evans fut cependant frustrante, accusant le peuple de Black Kettle d’être responsable de tous les malheurs de la région.  L’incompréhension fut totale, Evans croyant sans doute à tort que la hiérarchie Cheyenne fonctionnait comme celle des Blancs.  En réalité, Black Kettle ne pouvait parler au nom de toutes les tribus et encore moins être responsable de tout.

Le conseil des chefs retourna donc au Fort Lyon en compagnie du Major Wynkoop.  Croyant que la proclamation du 27 juin était toujours valide, Wynkoop expliqua aux pacifistes Cheyenne que ceux-ci pouvaient camper dans le secteur jusqu’à ce qu’il reçoive lui-même de nouvelles instructions.

Wynkoop écrivit au Général Curtis pour lui transmettre sa confiance envers les Indiens, au point de se porter garant de leur fidélité.

Une fois installés sur la petite rivière Sand Creek, Black Kettle et ses amis retournèrent rendre visite à Wynkoop, qui leur distribua des rations.  Cette relation amicale incita les 650 Arapahos du chef Little Raven à venir se joindre aux Cheyennes.  Tous furent accueillis à bras ouverts par le Major Wynkoop.

La nouvelle selon laquelle Wynkoop aurait distribué des rations à des Indiens hostiles se faufila jusqu’aux oreilles du Colonel Chivington.  Le 17 octobre 1864 l’Ordre Spécial no. 4 releva Wynkoop de son commandement au Fort Lyon.  On le remplaça par le Major Scott J. Anthony, un ennemi confirmé et juré des Indiens.  Anthony arriva en poste le 2 novembre avec l’ordre de ne faire aucune entente avec les Indiens et d’éviter de les laisser s’approcher des installations militaires.

Wynkoop avait un si bon lien avec Black Kettle qu’il lui présenta Anthony en lui assurant que tout allait bien se passer.  En dépit du fait qu’il était sincère, Wynkoop se trompait.   On promit également à Black Kettle qu’en dressant son campement à Sand Creek il n’aurait rien à craindre.

Black Kettle retourna donc auprès des siens avec le sentiment du devoir accompli et la certitude que son peuple aurait maintenant une place de choix dans la nouvelle civilisation américaine.

Malheureusement, ce que Black Kettle et son ami Wynkoop ignoraient c’est que le Major Anthony était tout sauf un homme de parole.

Le 23 novembre, le Gouverneur Evans partit vers Washington D.C. pour un prétendu voyage d’affaires.  On sait maintenant que son départ s’expliquait par ce qui était en train de se préparer hypocritement.

Ne se doutant de rien, Wynkoop se mit donc en route pour Fort Leavenworth le 26 novembre afin de continuer ses tentatives de paix auprès de ses camarades américains.  Le même jour, Anthony envoyait deux espions jusqu’au village de Black Kettle pour qu’on lui rapporte ensuite la disposition des lieux.  One Eye avait aussi accepté de trahir les siens pour un salaire d’espion de 125$ par mois.

Le 28 novembre 1864, un messager de Black Kettle intercepta Wynkoop sur la plaine pour le prévenir qu’il se dirigeait droit vers 200 guerriers Sioux hostiles.  À son arrivée au Fort Larned, le major put confirmer que l’information était exacte.  En quelque sorte, Black Kettle venait probablement de lui sauver la vie.

Le même soir, le chef pacifiste et les siens regagnèrent leurs tipis pour se protéger de la nuit froide, trouvant le sommeil au son paisible de la petite rivière Sand Creek.  Aucun d’entre eux ne se doutait que leur réveil serait soudain et violent.

À suivre.


[1] Thom Hatch, Black Kettle The Cheyenne Chief who sought peace but found war, 2004, p. 108.

[2] Au sein de la grande famille Cheyenne, les Dog Soldiers représentaient une sorte de société secrète réunissant l’élite des jeunes guerriers dont le rôle de chien de garde était d’assurer les arrières de la tribu lors de ses déplacements nomadiques.

[3] Hatch, op. cit., p. 123.