Octobre 70: Charles De Gaule n’a rien inventé (6)


(BAnQ: E6S7SS1P701601 001)

Après les condamnations de Pierre Vallières et de Charles Gagnon, le FLQ se fit apparemment oublier durant un temps, ce qui pourrait laisser entendre que ces deux-là dirigeaient une cellule importante de l’organisation qui venait d’être paralysée par le travail des autorités.

Le 24 juillet 1967, le général Charles De Gaule traversait la province de Québec pour livrer à Montréal un bref discours qui allait cependant passer à l’Histoire.  Ce héros de la Seconde Guerre Mondiale lancera : « Vive le Québec!  … Vive le Québec libre! ».  Cette phrase fit vibrer une majorité de la population, mais savait-on vraiment le message que De Gaule voulait transmettre?  Et seulement, était-il conscient de l’intention qui se cachait derrière ces quelques mots?

Je n’entrerai pas dans les détails entourant ce discours et sa portée, car des auteurs et historiens débattent encore sur ce sujet.  Toutefois, il est clair que De Gaule n’était pas le premier à lancer le fameux slogan « Vivre le Québec libre! ».  François Schirm, braqueur de banques, tueur et terroriste, l’avait fait en 1965.  (voir chapitre 2).

Selon Gérard Pelletier, le FLQ posa entre 50 et 60 bombes entre 1968 et 1970.  Il faudrait une recherche exhaustive dans les journaux d’époque pour en énumérer soigneusement la liste.  Toutefois, je pense qu’un tel travail n’apporterait rien de plus à la présente série Octobre 70.  En fait, les chapitres précédant et celui-ci suffiront à nous faire comprendre l’ambiance de l’époque avant de nous plonger dans les événements qui ont conduit au meurtre de Pierre Laporte.

Ceci dit, il faut au moins souligner les émeutes survenues lors du défilé de la St-Jean-Baptiste le 24 juin 1968, une célébration qui tourna à l’émeute.   Dans sa biographie de Robert Bourassa publiée en 2012, Georges-Hébert Germain raconte comment se sont déroulés les actes commis sur la rue Sherbrooke à Montréal, où se trouvait le futur premier ministre du Canada Pierre-Elliott Trudeau : « Sur les estrades dressés devant la bibliothèque centrale de Montréal, face au parc La Fontaine, se trouvaient des dignitaires parmi lesquels on reconnaissait Pierre Elliott Trudeau qui, selon tous les sondages récemment réalisés, serait élu le lendemain premier ministre du Canada.  Et puis on entendit des cris, « Trudeau au poteau », « Vive le Québec libre ».  On vit la foule déchaînée, des policiers à cheval, matraque à la main.  Des bouteilles, des pierres furent lancées dans la direction de l’estrade, où les gens affolés se levèrent et s’enfuirent dans le plus grand désordre.  Tous, sauf Trudeau, qui fit un signe d’impatience à un garde du corps qui lui signifiait qu’il devait partir.  Il resta, il fit face à l’agressivité de la foule, brave, déterminé.  Ces images, qui montraient Trudeau s’opposant aux émeutiers, ont eu de spectaculaires répercussions au Canada anglais, où on verra désormais en lui le dirigeant idéal, l’homme solide, capable de contrer la menace du séparatisme québécois »[1].

Est-ce à dire que le FLQ avait contribué à l’élection de Trudeau?

Parmi les 290 personnes arrêtées ce soir-là[2], Jacques Lanctôt, qui avait déjà purgé quelques mois de prison pour avoir lancé un cocktail Molotov, perdit connaissance dans une bagarre qui l’opposa aux policiers.  Il retrouvera ses esprits dans le fourgon cellulaire alors qu’un autre militant du nom de Paul Rose lui épongeait le sang dans la figure.  C’est ainsi que les deux jeunes hommes, plus tard considérés comme les leaders de la Crise d’octobre, se seraient rencontrés pour la première fois[3].

En octobre naissait le Parti québécois.  « La jeunesse, les artistes, l’intelligentsia se sont tout de suite ralliés à lui.  Lévesque, politicien charismatique, était entouré d’une équipe d’hommes et de femmes compétents qui avaient un projet social et national clairement défini »[4].  Malgré son projet clair de faire la souveraineté, le programme du PQ n’était apparemment pas suffisant pour le FLQ, qui continuera d’utiliser la violence.

Le 25 septembre 1968 décédait Daniel Johnson, qui fut remplacé par Jean-Jacques Bertrand.  Ce dernier se rendra peu populaire en votant la Loi 63 permettant aux immigrants d’inscrire leurs enfants dans les écoles anglophones.  Avec le départ, l’année suivante, de Jean Lesage, le père de la Révolution tranquille, il fallait que le Parti libéral fasse peau neuve.  Le candidat tout désigné s’appelait Robert Bourassa.  « On savait que Pierre Laporte et Claude Wagner voulaient se présenter.  D’autres pouvaient se manifester.  Mais il était peu probable qu’ils apportent des idées nouvelles.  « Il faut que le Québec ait une vue davantage orientée vers l’économie, le développement, la création d’emplois », répétait Bourassa »[5].

Dans son livre de 2012, l’avocat Jean Cournoyer écrira que « le 7 octobre 1969, l’avant-veille de l’élection, les 3 700 policiers et les 2 400 pompiers de Montréal s’étaient réunis au Centre Paul-Sauvé et avaient abandonné la ville à elle-même.  La foule en délire ayant saccagé et pillé plusieurs commerces du centre-ville, la Sûreté du Québec, la Gendarmerie royale et l’armée canadienne furent mandées à Montréal pour y assurer la paix.  Un agent de la Sûreté fut abattu en face des entrepôts de la compagnie d’autobus Murray Hill, particulièrement visée par le Mouvement de libération du taxi dont faisaient partie Jacques Lanctôt et Marc Carbonneau, membres du Front de libération du Québec (FLQ) »[6].

Le 17 octobre 1969, Robert Bourassa annonçait officiellement sa candidature à la chefferie du Parti libéral.  Dans les coulisses, il était déjà le chouchou de Lesage[7].  Georges-Hébert Germain parle aussi de cette rumeur selon laquelle Laporte frayait avec le monde interlope, ce qui aurait miné ses chances lors de cette course à la chefferie.  Quant à Claude Wagner, qui s’était forgé une réputation de justicier, il ne connaissait pas un grand succès auprès des jeunes.  Puis Bourassa entama une tournée à travers le Québec.  « Bourassa livrait de bons discours, essentiellement économiques, jamais vraiment partisans, toujours très simples : c’est en créant des emplois et de la richesse qu’on peut hausser le niveau de vie et réaliser le bien-être de la société.  Il ne parlait pas des rapports du Québec avec le Canada, ni de séparatisme, ni des programmes des partis adverses »[8].

Selon Germain, si Bourassa a accepté de donner son vote à la loi 63 c’était pour rester fidèle à la ligne du parti car dans le privé il ne se cachait pas du dégoût qu’il avait pour cette loi qui divisait les Québécois face aux immigrants et anglophones.  « Mais cette question de la langue le taraudait, il en parlait souvent à Jean-Claude Rivet, à sa femme.  Son père avait travaillé toute sa vie pour des patrons anglophones qui n’avaient pour lui aucune considération.  Lui-même, péagiste au pont Jacques-Cartier, avait vécu ces humiliations.  Et ça n’avait pas beaucoup changé.  Selon le rapport de la commission Laurendeau-Dunton, dont les membres avaient sillonné le Canada au cours des six années précédentes, de 1963 à 1969, 83% des administrateurs et des cadres du Québec étaient des anglophones »[9].

Mais cette course opposait Bourassa à un vieux routier : « Pierre Laporte, quarante-huit ans, journaliste, était le plus expérimenté des trois candidats.  Il connaissait bien la vie sur la colline parlementaire, où il avait été correspondant du Devoir pendant seize ans.  Il s’était fait connaître du grand public en 1958 en révélant le scandale du gaz naturel, dur coup qui avait miné considérablement la crédibilité de l’Union nationale »[10].  Le troisième candidat était Claude Wagner, ambitieux avocat devenu juge.  Il avait plaidé quelques causes pour la Couronne, dont celle du célèbre braqueur de banques Georges Marcotte et avait aussi aidé à résoudre le meurtre de Denise Therrien, survenu dans la région de Shawinigan, la région natale de Wagner.  Il prônait surtout la répression en ces temps de soi-disant désordre causé par le FLQ.

« Dans son éditorial du 14 janvier [1970], trois jours avant le congrès du Colisée, l’austère Claude Ryan avouait clairement sa préférence, décrivant Bourassa comme « un homme supérieur à ses deux rivaux ».  Wagner était trop à droite à ses yeux.  Quant à Laporte, son ex-journaliste, Ryan savait fort probablement qu’il avait entretenu de compromettantes amitiés dans le milieu interlope et qu’il faisait l’objet d’une enquête policière »[11].  Laporte était-il un politicien corrompu qui frayait avec le crime organisé?  Nous verrons plus loin que d’autres auteurs ne sont pas d’accord avec cette rumeur à laquelle nous tenterons de trouver une réponse.

Laporte reprocha tout de même à Bourassa que sa campagne avait coûté 1$ million, et Germain de souligner que la machine du Parti libéral appuyait uniquement Bourassa alors qu’elle aurait dû traiter équitablement les trois candidats.  « Laporte n’avait pas tort quand il disait, ulcéré, que les dés étaient pipés.  Ce favoritisme presque outrancier leva un nuage noir sur la convention.  Bourassa serait longtemps perçu par ses détracteurs comme la créature d’un establishment tout-puissant »[12].

Le 17 janvier 1970, Robert Bourassa était élu à la tête du Parti libéral.  Parmi les trois candidats en lisse, Laporte se classa bon dernier.  « Pierre Laporte, bien qu’il eût publiquement manifesté sa colère et déclaré à qui voulait l’entendre que cette course à la chefferie avait été faite au mépris des valeurs démocratiques et libérales, a accepté de se rallier au nouveau chef, qui l’a nommé leader parlementaire.  Les choses se sont moins bien passées avec Claude Wagner qui, amer et hargneux, ne s’est pas gêné pour répéter haut et fort que la lutte avait été inégale »[13].  Wagner démissionna et un mois plus tard le premier ministre Bertrand le nommait juge à la Cour des sessions de la paix.

Le 26 mars 1970, Bertrand annonça qu’il y aurait des élections provinciales prévues pour le 29 avril.  Dès le début avril, Bourassa lançait sa campagne en promettant 100 000 emplois et son nouveau slogan : « Québec au travail! ».  La machine de Bourassa fit son œuvre.  « La victoire fut totale.  À 20 heures, le 29 avril 1970, Radio-Canada annonçait que, si la tendance se maintenait, Robert Bourassa serait le vingt-deuxième premier ministre du Québec »[14].  À 22h00, c’est en tant que premier ministre qu’il livra son premier discours à la population.  « Il a répété que son parti voulait permettre aux jeunes de travailler au Québec et pour le Québec.  Il a parlé du défi que le Parti libéral allait relever au cours des prochaines années.  […]  Il n’a invoqué le spectre du séparatisme que dans le court laïus qu’il a adressé aux Anglais »[15].

Et avec le nombre de nouveaux visages que le Parti libéral portait au pouvoir, on pouvait croire que les électeurs avaient choisi le changement.

Le changement, la Révolution tranquille en avait amené plusieurs depuis l’élection de Jean Lesage en 1960.  L’État s’était enfin libéré du clergé – il était temps, selon plusieurs – et fait avancer la cause québécoise.  Bourassa voulait publiquement poursuivre ce changement.  Apparemment, cela ne suffisait pas à satisfaire le projet utopique du FLQ.  D’autres militants ayant pris la relève s’apprêtaient à commettre un coup d’éclat, à commettre un crime qui ne s’était encore jamais vu en Amérique du Nord.


 

[1] Georges-Hébert Germain, Robert Bourassa, 2012, p. 103.

[2] Le 25 juin 1968, en première page, La Presse parlait plutôt de 292 arrestations.

[3] https://www.youtube.com/watch?v=fiYJ0OAHJg0 [consulté le 9 octobre 2017].

[4] Germain, op. cit., p. 104.

[5] Germain, op. cit., p. 107.

[6] Jean Cournoyer, Dans le feu de l’action, 2012, p. 92.

[7] Germain, op. cit., p. 108.

[8] Ibid., p. 111.

[9] Ibid, p. 112.

[10] Ibid, p. 114.

[11] Ibid, p. 115.

[12] Ibid, p. 115-116.

[13] Ibid, p. 119.

[14] Ibid, p. 127.

[15] Ibid.

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Le mystérieux Moïse Darabaner


Moïse Darabaner, selon un dessin d'Allô Police, 1965.
Moïse Darabaner, selon un dessin d’Allô Police, 1965.

Qui se souvient de Moïse Darabaner? Et surtout, qui était-il?

J’ai entendu ce nom pour la première fois il y a quelques mois, lorsqu’une journaliste me contactait pour me demander ce que je savais à propos de ce personnage. Malheureusement, je fus incapable de lui venir en aide. Même la Toile n’évoque pratiquement rien à son sujet.

Récemment, au hasard de mes recherches concernant un autre projet de livre, je trébuchais sur deux articles publiés dans Allô Police, un premier le 10 octobre 1965 et un autre le 17 octobre. Le nom de Darabaner y apparaissait en première page.

Dans l’article du 10 octobre, on parlait principalement de la découverte de quelques cadavres dans la région de St-Gilles, non loin de Ste-Agathe-de-Lotbinière. La découverte de trois corps putréfiés s’ajoutait à trois autres, portant à six le nombre de dépouilles. Ces six victimes auraient été reliées à un vaste réseau de fraudes des faillites et d’incendies criminels. Toute cette histoire avait commencée par l’arrestation de Moïse Darabaner au cours de l’été 1964.

L’arrivée de Me Claude Wagner au ministère de la Justice avait apparemment donné le coup d’envoi à une lutte contre la corruption, un phénomène qu’Allô Police comparaissait aux « belles années » de Chicago. Selon cette même source, le crime organisé tremblait devant la lutte qu’on lui faisait « et dès l’an dernier [1964], son travail [à Wagner] portait fruit alors qu’un juge était condamné à deux ans de prison pour parjure ».

Une part du mérite dans cette campagne de « nettoyage » revenait à Me Gérard Laganière, qui travaillait sur des causes de faillites frauduleuses. Selon Allô Police, voici comment fonctionnait le stratagème : « on achetait un commerce qui allait plus ou moins bien, on déposait la forte somme à la banque pour rassurer les créanciers futurs, on achetait beaucoup de crédit, donnant comme référence la banque où on avait déposé l’argent. La deuxième opération consistait à retirer l’argent de la banque, à vendre la marchandise en bas du prix coûtant ou à l’entreposer dans un endroit inconnu, puis à déclarer faillite. Les créanciers perdaient tout car lorsque venait le règlement des comptes, le magasin était pratiquement vide ».

Me Laganière avait commencé par intenter une poursuite contre André Poupart et Hilaire Paquette. Ces deux-là se firent représenter par l’avocat et député Me Adrien Meunier. Le 25 septembre 1962, un dossier concernant Poupart et Paquette disparaissait dans des conditions étranges au secrétariat de la police de Montréal. Le précieux document s’étant envolé, la justice avait dû acquitter les deux hommes, faute de preuves.

Le jour même, le lieutenant Brunette avait pu enregistrer une conversation dans laquelle Me Meunier se vantait en invitant le policier à « aller voir à l’incinérateur de la rue Dickson s’il voulait retrouver son dossier ».

À l’automne 1963, Meunier devenait juge à la Cour Supérieure. Quelques mois plus tard, la Couronne rouvrait cependant l’affaire Poupart-Paquette puisque de nouveaux indices étaient venus s’ajouter au dossier. Le plus intéressant, c’est que le juge Meunier était maintenant contraint de venir témoigner[1]. L’enquête s’étendit à l’ensemble de la province, ce qui conduisit à l’arrestation de Darabaner.

Une femme prétendait avoir perdu 250,000$ aux mains de ces fraudeurs et « le détective Vincent Ouellet de la police de Québec fut nommé en charge de l’enquête. Il fit les premières découvertes qui devaient mettre à jour la plus formidable affaire criminelle du siècle au Québec ». Il aurait fallu, semble-t-il, plusieurs semaines d’investigation afin de comprendre les rôles de chacun au sein de l’organisation.

Alors qu’on hésitait à dévoiler qui d’André Lamothe et Moïse Darabaner en était le chef, Allô Police croyait que les ordres provenaient de « plus haut ». Parmi les exécuteurs, on parlait de gorilles tels que Rédempteur Faucher, Paul Brie et Ovila Boulet. Lamothe aurait été « le chef de la discipline » et Gaston Constantin le conseiller de Darabaner.

Une photo de mauvaise qualité de Darabaner (Allô Police, 1965).
Une photo de mauvaise qualité de Darabaner (Allô Police, 1965).

« Depuis le début de l’enquête, Moïse Darabaner demeure toujours le personnage central », ajoutait Allô Police. Ce curieux individu se serait installé dans la Vieille Capitale en 1936 pour ensuite gravir rapidement les échelons dans le milieu des affaires, au point de se retrouver président d’une quinzaine de compagnies, que ce soit dans le domaine du prêt, de la restauration ou du divertissement. Il aurait d’ailleurs mené des combats marquants à Québec concernant des règlements de zonage. « La ville dut démolir elle-même un édifice que Darabaner persistait à vouloir construire plus haut que le permettaient les règlements municipaux ».

Il fut également impliqué dans une affaire de fraude avec la Banque Canadienne Impériale, où trois chèques de 50,000$ auraient été changés en l’absence du gérant. Darabaner fut cependant acquitté dans cette cause. À Québec, on le connaissait comme un important prêteur sur gage qui imposait des taux de remboursement très élevés. Il fit également des affaires avec une certaine Mlle Smiley, présidente de Junior Holding et propriétaire d’une carrière de granite à St-Basile de Portneuf. Darabaner et Constantin auraient promis à cette dame un contrat pour 360,000 chaînes de trottoirs à 14.25$ l’unité, ce qui revenait à parler d’une affaire de 6$ millions. Pour montrer sa bonne foi, Mlle Smiley leur versa un acompte de 110,000$.

On devine cependant que le contrat tant attendu ne se concrétisa jamais et la dame perdit son investissement. Qu’à cela ne tienne, car Darabaner aurait développé un projet encore plus brutal en prévoyant se débarrasser de Mlle Smiley. Pour ce faire, il fit appel à Rosaire Daoust, qui aurait demandé 1,000$ pour exécuter le travail. Heureusement pour la femme d’affaire, Constantin se serait finalement opposé à ce projet de meurtre.

Après l’arrestation de Darabaner, on raconte qu’il aurait fallu un camion de trois tonnes pour transporter tous les documents saisis. Deux procureurs spéciaux furent nommés pour s’occuper de l’affaire : Me Rock LeFrançois et Me Anatole Corriveau.

Une enquête à huis clos sur les incendies criminels permit d’établir un lien direct avec les cadavres retrouvés en octobre 1965 près de St-Gilles. Parmi ces victimes on comptait un dénommé Rédempteur Faucher, surnommé La Torche. Selon Ovila Boulet, son complice, Alfred Cyr avait emprunté de l’argent à Darabaner en 1958 pour se procurer une maison à St-Lambert. Darabaner aurait lui-même déboursé les frais d’assurance avant de mettre la maison au nom de Mme Cyr. Bientôt, Alfred Cyr se montra incapable de rencontrer ses paiements, ce qui lui mérita une menace écrite de la part de Darabaner. En désespoir de cause, Cyr alla rencontrer ce dernier dans son bureau situé sur la rue de la Couronne dans la Basse-Ville de Québec. La solution envisagée était assez simple : incendier la maison endettée pour encaisser l’argent de l’assurance. Cette affaire impliqua également un ajusteur public nommé Louis Sicotte qui devait s’arranger pour que la prime d’assurance de Cyr n’augmente pas après l’incendie. Darabaner, Gagnon et Sicotte reçurent 1,000$ chacun pour cet arrangement.

Le 10 septembre 1961, Gagnon se présenta chez Cyr et, après lui avoir montré un revolver inséré dans sa ceinture, lui conseilla d’aller faire un tour chez son père. Le lendemain, Cyr apprenait que sa maison avait été rasée par les flammes. Ovila Boulet et Rédempteur Faucher avaient allumé le brasier. Ce contrat avait rapporté 300$ à Boulet et 200$ à Faucher.

En fait, les deux hommes auraient aussi allumés d’autres brasiers pour le compte de Darabaner. Toutefois, Faucher finit par commettre une erreur à laquelle il est encore impossible d’apporter une explication claire. Néanmoins, cette faute fut suffisamment grave qu’on prit la décision de l’éliminer, une mission que l’on confia à André Lamothe.

En mai, à la sortie du pont de Québec, Lamothe se chargea donc de mettre une balle de revolver dans le côté de Faucher alors que celui-ci prenait place dans la même voiture que lui. Il reprit ensuite la route pour transporter le cadavre jusqu’au chemin reliant les villages de St-Gilles et Ste-Agathe-de-Lotbinière. Sur place, il lui retira ses vêtements avant de l’asperger d’un produit caustique (communément appelé le Drano). Plus tard, Lamothe nia avoir reçu l’ordre d’abattre Faucher, affirmant plutôt l’avoir éliminé de son propre chef.

Malheureusement, Faucher n’a pas été la seule victime de cette organisation.

Le 30 septembre 1961, un hôtel de St-Joseph de Beauce appartenant à Albéric Bilodeau devenait à son tour victime des flammes. Bilodeau se rendit ensuite dans un hôtel de St-Henri de Lévis en compagnie de Marcel Voyer, un de ses employés. On lui avait donné rendez-vous pour signer un soi-disant contrat de peinture.   Sur place, Voyer entra dans l’hôtel pour s’informer. À sa sortie, son patron avait disparu, ainsi que sa voiture. Le corps de Bilodeau devait être retrouvé plus tard à St-Gilles parmi les autres victimes aspergées de Drano.

Les décès de Paul Brie, Paul Nadeau et René Foucher seraient également reliés à cette affaire. Parmi les cadavres retrouvés dans la région de St-Gilles, on y trouva celui d’Henri-Paul Chandonnet, qui aurait été assassiné pour avoir été témoin de certaines pratiques en lien avec les incendies. La Police provinciale croyait aussi que la mort de Maurice Gingras, qui remontait à 1962, était reliée à cette mystérieuse affaire, mais au moment de la publication de l’article d’Allô Police en octobre 1965, son corps n’avait toujours pas été retrouvé. Il était président de Gingras Electric.

Paul Nadeau, apparemment natif de Plessisville, aurait été la première victime, en 1959. On l’aurait enduit d’un produit caustique avant de l’enterrer à St-Nicolas, où passait en 1965 la route transcanadienne. « On affirme que pour trouver ce qui reste de son corps, il faudrait défaire une partie de la route. Comme le caustique a certainement fait son œuvre, il semble qu’on ne retrouvera pas grand-chose ».

En octobre 1965, c’est sur la route Gosford[2] entre St-Gilles et Ste-Agathe qu’un travailleur de la voirie effectuant des travaux d’arpentage sentit le besoin de soulager sa vessie. En pénétrant dans les bois, il eut la surprise de découvrir un corps. Après l’arrivée sur place des policiers, on découvrit cinq autres cadavres et s’amorça alors l’histoire qu’on connaît.

Parmi eux, on identifia les restes de Bilodeau. L’enquête permit ensuite de cibler Ovila Boulet, qui devra subir son procès au palais de justice de Québec en 1967 pour le meurtre de Bilodeau. Reconnu coupable, il sera condamné à mort avant que sa sentence soit finalement commuée en une peine d’emprisonnement.

Dans le livre L’affaire Gerda Munsinger (2014) de Gilles-Philippe Delorme et Danielle Roy, c’est à la page 209 qu’on croise le nom de Darabaner pour la première fois. Lors des élections fédérales de 1963, on apprend que Lester B. Pearson fut élu avec un gouvernement libéral minoritaire à Ottawa. Peu de temps après, cependant, certains magouilleurs comme Charles-Hubert Ducharme et le financier John C. Doyle parvenaient à convaincre six créditistes de Réal Caouette de passer dans leur camp et ainsi donner la majorité à Pearson. Ce complot politique fut complété de Moïse Darabaner, que les auteurs décrivent comme un personnage influent de Québec pour avoir des amis dans tous les milieux. En 1963, Darabaner était commissaire à la Cour Supérieure et ce fut donc lui qui rendit cette défection officielle. Pour ce travail, il aurait empoché 25,000$.

Delorme et Roy le dépeignent également comme un passionné du jeu : « il adore les combines et traficotage en tous genres, et cette petite réunion fantaisiste où valsent des milliers de dollars le laisse pantois d’admiration. Cette histoire le change de ses propres affaires de frais hypothécaires et de petits commerces plus ou moins licites qui, bien que lucratifs, sont, hélas! d’une morne banalité ».

Le Dr Guy Marcoux promit ensuite de révéler tout le scandale dans un livre. Le document publié comptera finalement 24 pages sans toutefois faire de grande révélation. Malheureusement, le livre de Delorme et Roy reste vague sur la vie de Darabaner, qui aurait purgé une peine de 9 ans de prison. À sa sortie, il aurait repris ses activités et rebâti sa fortune.

[1] Le juge Meunier s’est éteint en 1971.

[2] Coïncidence, peut-être, au moment d’identifier le corps de son redoutable fils, le père du célèbre braqueur Jean-Paul Mercier habitait sur cette route. On sait que Mercier était natif de Ste-Agathe-de-Lotbinière, né en 1944.

L’inoubliable affaire Denise Therrien


affaire Denise TherrienTHERRIEN, Isabelle.  L’inoubliable affaire Denise Therrien.  La Société Scientifique Parallèle Inc., Shawinigan, 2009, 418 p.

Bénéficiant d’une préface plutôt brève mais polie de la part de l’ancien journaliste Michel Auger, Isabelle Therrien, nièce de la célèbre victime, nous plonge rapidement dans le contexte du drame.  Cet ouvrage, comme elle le dira à la toute fin, est le fruit du rêve de son grand-père Henri qui a démontré un courage remarquable dans cette affaire.

Le 7 août 1961, un certain Claude Marchand téléphonait au Bureau Provincial de Placement à Shawinigan.  Il cherchait une employée fiable pour une durée de trois semaines afin de veiller sur ses deux enfants, puisque sa femme était malade.  Il promettait un salaire hebdomadaire de 25$ pour l’entretien de son chalet.  L’appel fut reçu par Micheline Therrien, qui appela immédiatement sa jeune sœur de 16 ans, Denise, pour lui proposer l’emploi.  D’abord réticente, Denise Therrien, née le 23 décembre 1944, accepta après avoir obtenu le consentement de son père, Henri.  « Elle s’était elle-même convaincue en se disant que l’anniversaire de son père approchait et qu’avec ses gains d’été, elle pourrait lui acheter un fauteuil en cadeau », souligne l’auteure.

S’il avait promis de prendre sa jeune employée directement chez elle chaque matin, il insista pour qu’elle prenne l’autobus en cette première journée de travail.  Bien sûr, il rembourserait ses frais.

En ce début de Révolution Tranquille, les Therrien habitaient au 1065 de la 15ème avenue dans un paisible quartier de Shawinigan-Sud.  Au matin du 8 août, Henri, qui avait travaillé la veille de 16h à minuit, se leva pour offrir à Denise d’aller la reconduire à son lieu de rendez-vous, un chalet situé en face du cimetière St-Michel.  Il alla se recoucher après lui avoir dit de venir le réveiller lorsqu’elle serait prête.

Au petit déjeuner, Denise confia à son jeune frère Michel son intention de ne pas déranger son père.  Elle avait choisi de se rendre à l’arrêt d’autobus à pied afin de profiter de cette superbe matinée, une distance qui allait lui prendre 15 minutes.

Une fois à l’arrêt, vers 8h30, Denise salua sa sœur aînée Micheline, qui s’éloignait dans un autre bus en sens contraire qui allait la conduire au travail.  Les deux sœurs échangèrent alors un sourire pour la toute dernière fois.  Peu après, Denise monta à bord de l’autobus et paya au chauffeur les quelques sous qu’elle lui devait.

Au souper, sa mère Jeanne d’Arc commença à s’inquiéter.  Puisque sa fille était timide et disciplinée, elle comprit rapidement que quelque chose n’allait pas.  Après avoir contacté son mari à l’usine, c’est en compagnie de certaines amies qu’elle se rendit en face du cimetière, passé le Motel Caribou.  Le chalet rose fut rapidement repéré mais celui-ci était placardé et inhabité depuis des mois.  La panique s’amplifia chez la mère de 9 enfants.

Pendant ce temps, Henri se faisait remplacer à l’usine pour venir rejoindre sa femme.  Un peu avant 21h00, le couple se rendit au poste de police dont le directeur était Émilien Bonenfant, le père du directeur du Bureau de Placement où travaillait Micheline Therrien.  Les policiers Nadeau et Armand Savard héritèrent du dossier.

Denise Therrien vers l'âge de 16 ans.
Denise Therrien vers l’âge de 16 ans.

Il était presque minuit lorsque leur déposition fut complétée.  Après avoir contacté la Police Provinciale (PP, devenue la Sûreté du Québec en juin 1968) de Trois-Rivières, l’un des policiers leur expliqua que dorénavant ce sera ce dernier corps policier qui s’occupera de l’affaire.  On leur indiqua que la PP allait les contacter le lendemain.  De nos jours, on sait que les premières 48 heures sont primordiales dans un tel dossier de disparition, une chose qu’Henri avait compris d’instinct.  Cette nonchalance policière semblait d’ailleurs révéler une certaine incompétence.

Une fois à la maison, Henri téléphona tout de même à la PP de Trois-Rivières, où on lui répondit que le poste fermait ses portes à minuit et qu’il n’y avait donc aucun service avant le levé du jour.  Épaulé par quatre copains de l’usine, Henri passera néanmoins la nuit à fouiller les environs à l’aide de lampes-torches.

Au matin du 9 août, c’est donc à Trois-Rivières que les parents rencontrèrent le caporal Nick Anderson de la PP.  « Il ne semble pas les prendre au sérieux », et il leur déclara que Denise avait probablement fait une fugue, ce qui souleva immédiatement  la frustration des parents.

Pendant ce temps, à la maison, Micheline recevait un appel téléphonique.  Une voix masculine lui dit : « c’est à propos de votre sœur Denise.  Ne vous inquiétez pas.  Elle est dans un chalet avec ma femme, dans le Grand Rang Maskinongé.  Elle va revenir demain soir … mais arrêtez de mettre la police à mes trousses! ».

Micheline reconnut la voix comme étant celle de l’homme qui s’était identifié sous le nom de Claude Marchand en appelant au Bureau de Placement, deux jours plus tôt.  Curieusement, la nouvelle de la disparition n’avait toujours pas été rendue publique.

Au retour de ses parents, Micheline leur fit part de la teneur de cet appel et ceux-ci retournèrent immédiatement à Trois-Rivières auprès du caporal Anderson.  Apprenant de la PP de Louiseville que le rang indiqué lors de l’appel n’existait pas, Anderson référa les parents Therrien au poste de la PP de Shawinigan.

Bref, on se lançait la balle, alors qu’on perdait des heures précieuses.

Armé de son amour paternel et probablement d’une certaine fibre de détective, Henri Therrien se dirigea dans les locaux de la station de radio CKSM où on lui permit de lire en ondes un communiqué qu’il avait composé au cours de la nuit.  En rendant publique les détails entourant la disparition de sa fille, Henri était tout simplement en train d’ouvrir l’enquête que la police se refusait de prendre en mains.

Dans la soirée du 10 août, un autre appel survint à la résidence des Therrien.  Cette fois, la voix d’une femme expliqua froidement que : « votre fille se trouve dans le Grand Rang Maskinongé avec mon mari.  Il ira la reconduire chez vous à condition que la police n’en soit pas avertie! »

Le lendemain, les Therrien apprirent qu’avant la disparition de Denise il y avait eu au moins trois cas similaires mettant en scène un homme donnant des rendez-vous à de jeunes filles près du même cimetière.  À chaque reprise, personne ne s’était présenté sur les lieux et les jeunes filles, accompagnées, étaient retournées chez elles.  Soit il s’agissait d’un canular ou d’un prédateur qui attendait la victime idéale.

Pour sa part, le chauffeur d’autobus expliqua à la police avoir laissé Denise Therrien à l’endroit prévu au matin du 8 alors qu’il n’y avait personne dans les environs.

Dans la journée du 11 août, de nouveaux soupçons se développèrent dans l’esprit d’Henri Therrien.  Un dénommé Marcel Bernier se présenta à sa porte en compagnie d’une religieuse qu’il dira être sa « sœur charnelle ».  L’homme offrait son aide pour les recherches.  Bien que ce visage ne lui soit pas complètement inconnu, Henri éprouva une étrange de sensation.  Occupé par ses recherches et le téléphone qui ne dérougissait plus, il refoula apparemment ce doute.

Le 13 août, une camionnette s’immobilisa devant la résidence des Therrien, alors qu’Henri et Jeanne d’Arc prenaient un peu d’air sur la galerie.  Dans le véhicule se trouvaient Bernier, sa femme et sa belle-mère.  Cette fois, l’énergumène utilisa un ton colérique pour lancer : « je sympathise beaucoup avec vous autres.  Ça prend un criss d’écoeurant pour avoir fait une affaire pareille!  Si je peux vous aider, faite-le moi savoir! »

L’arrivée d’un jeune hippie de Montréal, venu pour offrir son aide, apporta un autre indice de taille.  Celui-ci expliqua à Henri être passé par le cimetière St-Michel et avoir eu très peur face au comportement du fossoyeur.  En fait, ce dernier s’était mis en colère lorsque le jeune homme lui avait appris le but de sa visite.  Malgré tout, le fossoyeur était venu le reconduire directement chez les Therrien à bord de sa camionnette empreinte d’une odeur insupportable.

Lorsque la famille demanda à la PP de l’aider à faire cesser les nombreux appels anonymes reçus à la maison, on leur répondit qu’il en coûtait 3$ de l’heure pour retracer les appels.  Un policier, qui n’est cependant pas nommé dans le livre, aida la famille à obtenir ce service via la collaboration de la compagnie Bell.

La maison du fossoyeur du cimetière St-Michel, à Shawinigan-Sud.
La maison du fossoyeur du cimetière St-Michel, à Shawinigan-Sud.

Le 15 août, le caporal Michaud de la PP de Shawinigan débarqua chez les Therrien pour leur annoncer l’ouverture de son enquête.  Il était plus que temps!

Non seulement Henri Therrien avait devancé les policiers dans les recherches, mais il sera également le premier à soupçonner et à interroger Marcel Bernier.  En effet, c’est dans l’espoir d’obtenir un premier témoin qu’il marcha vers la maison du fossoyeur du cimetière St-Michel.  C’est là qu’il comprit que Marcel Bernier et le fossoyeur ne faisaient qu’un.  Devant le père de Denise Therrien, Bernier se montra très nerveux et affirma ne pas avoir vu Denise descendre du bus car il était occupé à faire les foins, un peu plus loin.  Il ajouta derechef qu’il visitait chaque matin les fosses fraîchement creusées pour vérifier si quelqu’un n’y avait pas déposé le corps de Denise.  Pour la deuxième fois, alors que les médias n’avaient fourni aucun détail en ce sens, Bernier supposait que la jeune femme de 16 ans avait été assassinée.

Le 18 août, une demande de rançon de 5,000$ arriva chez les Therrien par le courrier régulier.  La lettre dactylographiée était signée Claude Marchand.  La remise de la rançon fut un échec car personne ne se présenta au rendez-vous.  S’agissait-il seulement d’une diversion?

Les canulars se poursuivirent, tandis que la santé d’Henri déclina à vue d’œil.  Malgré tout, il fera lui-même le travail des policiers en s’occupant de la distribution des photos de sa fille auprès des médias et des postes de police de la province.  Incroyable mais vrai, ces derniers ne disposaient toujours d’aucune description détaillée de Denise Therrien.

Le 30 août, on annonça à Henri Therrien que, puisque la disparition avait eu lieu dans le comté de Champlain, « le travail de recherches effectué jusque-là pour la retrouver aurait dû être mené par la police [municipale?] de Trois-Rivières ».  Encore une fois, les autorités se lançaient la balle plutôt que de prendre ses responsabilités.

Le 15 novembre 1961, Henri se rendit directement à Montréal pour demander à rencontrer Josaphat Brunet, le directeur de la Police Provinciale, dans l’intention de lui demander que l’enquête soit confiée à la GRC.  Brunet refusera de le rencontrer.  Fin stratège, Henri invitera les journalistes à venir le rejoindre devant les bureaux de Brunet, mais l’inflexible directeur restera les bras croisés.

Depuis le tout début, la famille croyait fortement que Denise Therrien ne serait jamais montée à bord d’un véhicule contenant un seul homme.  De ce fait, ils en déduisaient que si elle avait été réellement enlevée il devait alors se trouver une femme sur les lieux et « ils maintiennent avec conviction cette hypothèse et ils l’ont signalée à maintes reprises aux autorités.  Pourtant, ces dernières se refusent à considérer leur point de vue ».

Pourtant, ce n’est un secret pour personne que les bons enquêteurs ont pour devoir d’envisager toutes les pistes possibles avant de pouvoir les écarter par des preuves solides, ce qui n’était visiblement pas le cas ici.  En fait, la police s’en tenait à une idée préconçue et prouvait donc son incompétence.

Heureusement, le policier Armand Savard refusa d’adhérer à cette école de pensée.  Il consacra beaucoup de temps en dehors de ses heures de travail pour donner à Henri un certain support dans son enquête.  Le caporal Pierre Roy de la PP de Trois-Rivières fera de même.  Malheureusement, en dépit de leurs efforts, le temps continua de s’écouler.

Laurette Beaudoin Ekenchuck
Laurette Beaudoin Ekenchuck

En juin 1962, une résidente du Cap-de-la-Madeleine, Laurette Beaudoin Ekenchuck, disparaissait.  Son nom allait refaire surface plus tard.

La même année, Marcel Bernier perdit son emploi de fossoyeur, en plus d’être impliqué dans une affaire de viol sur une jeune fille de 14 ans, également du Cap-de-la-Madeleine.  Les Therrien n’obtiendront cette information qu’en 1963.

Bernier sera arrêté et libéré sous caution.  Ce sera seulement au moment d’effectuer les recherches pour son livre qu’Isabelle Therrien découvrira le passé criminel de Bernier.  Entre autres, son casier judiciaire comportait des condamnations pour vol par effraction, vol à main armée, évasion et agression sexuelle.  Le 31 octobre 1963, Bernier écopa de six mois de prison pour cette affaire de viol.  Il clamera pourtant son innocence et ne passera que trois semaines derrière les barreaux puisque la plainte fut retirée le 9 janvier 1964.

Plus tard cette année-là, en apprenant que l’Honorable Claude Wagner, originaire de Shawinigan, serait bientôt nommé Procureur général de la province, Henri décida de lui écrire pour demander la réouverture de l’enquête.  Dès son entrée en fonction, en octobre 1964, Wagner confia au détective Richard Masson le mandat de reprendre l’affaire.

Les journalistes Claude Bédard et Jean Giroux furent affectés en permanence au dossier et suite à leurs démarches on dénicha quelques éléments nouveaux.  Pour la première fois, ils émirent l’hypothèse que Laurette Beaudoin aurait été la maîtresse de Bernier et que celui-ci l’aurait assassiné parce qu’elle avait commencé à le faire chanter.  Laurette aurait-elle été cette femme qui avait téléphoné chez les Therrien au soir du 10 août 1961?

Sans que son nom puisse paraître encore dans les médias, l’étau se resserrait autour de Bernier.  En décembre 1964, c’est sous le couvert de l’anonymat qu’il accorda des entrevues, niant son implication.  Assistés d’un chimiste, les policiers examinaient déjà le cimetière où Bernier avait travaillé en 1961.

Le 12 mars 1965, l’abbé Grégoire Leblanc, responsable du cimetière St-Michel, déposait une plainte contre Bernier, qui l’avait menacé d’une carabine en 1962.  C’est à Montréal, sur son nouveau lieu de travail, que Bernier fut arrêté par le caporal Olivier Cornet.

Au matin du 2 avril, Bernier décida soudainement d’avouer aux policiers être l’auteur du meurtre de Denise Therrien, ajoutant qu’il pouvait aussi les conduire à l’endroit où il l’avait enfoui.  Le soir même, des policiers l’accompagnèrent dans le rang St-Mathieu qui reliait la municipalité de Lac-à-la-Tortue à Shawinigan-Sud.  La neige les empêcha cependant d’aller plus loin et on se résigna à revenir plus tard.  Peu après, ce fut encore de sa propre initiative que Bernier aborda le sujet du meurtre de Laurette Beaudoin, dont il s’avoua être le meurtrier.

Marcel Bernier
Marcel Bernier

Grâce aux notes sténographiques, Isabelle Therrien nous présente les détails de l’interrogatoire de police, au cours de laquelle Bernier avoue clairement au détective Masson avoir tué Denise Therrien.  Selon lui, l’adolescente s’était présentée au rendez-vous.  Ne voyant personne, elle aurait rebroussé chemin.  C’est alors qu’il se rendit auprès d’elle avec sa camionnette, prétextant être l’envoyé de Claude Marchand.  Selon cette version, Denise Therrien serait montée avec lui sans hésitation.  Une fois dans ce boisé du rang St-Mathieu, Bernier lui aurait fait des avances, qu’elle aurait refusées.  Pour cesser de la faire crier, il l’aurait saisi, ce qui aurait fait perdre conscience à l’adolescente.  Par la suite, Bernier l’aurait frappé avec un tuyau avant de l’enterrer sans même savoir si elle était encore vivante.  Comme de raison, il insista sur le fait de ne jamais avoir abusé d’elle sexuellement.

Il avoua également être celui qui avait tendu des pièges à d’autres jeunes filles au cours de l’été 1961 avant de s’être attaqué à Denise.  Quant à la prostituée Laurette Beaudoin, il dit la connaître depuis plus d’un an (au moins depuis juin 1961) à l’insu de sa femme.  Il dira l’avoir tué au moment où Laurette l’avait menacé de révéler leur liaison à sa femme.  Il avait enterré sa seconde victime dans un lot du cimetière, un endroit qu’il décrivit dans les moindres détails.

Toutefois, cette version des faits n’expliquait toujours pas la voix de cette femme complice qui avait téléphoné chez les Therrien au soir du 10 août 1961.  De plus, cette histoire ne disait pas si Laurette était au courant de son implication dans le meurtre de Denise Therrien.

Le 6 avril 1965, le corps de Laurette Beaudoin fut exhumé à l’endroit indiqué.  Il faudra attendre quelques semaines pour en faire de même avec celui de Denise.

Le 28 avril, les parents Therrien, accompagnés de leur fille Micheline, se rendirent au poste de police de Shawinigan pour identifier des effets personnels appartenant à leur fille disparue.  Pour la première fois, Jeanne d’Arc réalisait que sa fille avait bel et bien été assassinée et qu’elle ne reviendrait jamais plus à la maison.  La pauvre femme s’effondra en sanglots.

Exhumation du corps de Denise Therrien en 1965.
Exhumation du corps de Denise Therrien en 1965.

Le 30 avril, le jour même où le corps de Denise était exhumé, Bernier changea une partie de ses aveux, admettant cette fois avoir tué Laurette Beaudoin parce que celle-ci le faisait chanter en lien avec son implication dans le meurtre de Denise Therrien.  En fait, Laurette aurait retrouvé chez lui le porte-monnaie de l’adolescente peu de temps après l’incident et elle s’était servie de cette information pour lui soutirer de l’argent.  À la fin de mai 1962, Bernier en avait eu assez et s’était débarrassé de Laurette.

Le 11 mai 1965, c’est au Palais de Justice de Shawinigan que débuta l’enquête du coroner sur la mort de Laurette Beaudoin, présidée par le juge Léon Girard.  Marcel Bernier répéta sensiblement la même histoire.  En après-midi, l’enquête s’orienta exclusivement sur la mort de Denise Therrien.  Accompagnés de leur fille aînée Micheline et de leur avocat Me Pierre Deschênes, les parents de la victime tenaient à être présents.

Dès son apparition à la barre, Bernier demanda à ce qu’on lui permette de raconter les faits sans être interrompu.  Il donna d’abord l’impression de vouloir se justifier en laissant entendre qu’il souffrait d’un problème épileptique.  Étrangement, il ne semblait pas détester l’attention que lui réservaient les médias.  Cette fois, il dira ne plus se souvenir du moment précis où il s’était retrouvé seul dans le bois avec sa jeune victime, à bord de sa camionnette.  En fait, il ajouta la présence d’un hélicoptère : « soudainement, un hélicoptère est passé au-dessus de ma tête et à ce moment, que s’est-il passé?  …sincèrement, je vous … je dois vous avouer que je ne m’en souviens pas du tout.  Ce que je sais, c’est que Denise Therrien est morte et a été enterrée, c’est tout monsieur ».

L’interrogatoire mené par le juge Girard permit ensuite d’en apprendre davantage.

–          Lui avez-vous fait des propositions quelconques?, questionna le juge.

–          Non, monsieur.  Ça s’est fait tellement vite que … sincèrement, je vous dis que rien n’a été fait à cet enfant-là.  Je lui ai demandé de m’embrasser … ça a été tout, à part de ça.

–          Est-ce qu’elle a consenti ou si elle s’est rebellée?

–          Elle n’a pas voulu.  Elle a crié … elle criait au secours.

–          Quand vous l’avez entendu crier, qu’avez-vous fait?

–          Je lui ai mis la main sur la bouche … je l’ai couchée sur le siège.

–          Elle criait encore après que vous lui avez mis la main sur la bouche?

–          Non, parce que je la tenais … sur la bouche.

–          Que s’est-il passé après l’avoir couchée sur le siège?

–          Il devait y avoir quelque chose dans le camion, parce que je l’ai frappée une fois … je crois … ça devait être un bout de tuyau … je ne sais pas … sur la tête … je crois, je ne sais pas.

Il avait mentionné avoir utilisé le même type d’arme pour assassiner Laurette Beaudoin, ce qui commençait à ressembler à un certain mode opératoire.

En revenant au cimetière, après l’avoir enterré tel que mentionné, il aurait découvert que la sacoche de Denise se trouvait toujours dans son camion.  Bernier dira également être revenu sur les lieux un mois plus tard pour vérifier si des animaux sauvages n’avaient pas tenté de déterrer le corps.

Questionné à propos des autres filles qu’il aurait tenté de piéger avant le meurtre de Denise, il deviendra soudainement très vague tout en mettant la faute sur sa médication.  Or, l’enquête policière démontrera qu’aucun hélicoptère n’avait survolé le secteur le 8 août 1961 et que ses antécédents psychiatriques n’étaient pas aussi importants qu’il voulait le faire croire.

Le Dr Jean-Paul Valcourt, responsable de l’autopsie, fut ensuite appelé à la barre.  Lorsqu’on lui montra les photos de du crâne de Denise, il donna son avis.

–          Ces photos, dit-il, démontrent que le crâne de la jeune fille porte des traces de multiples fractures avec enfoncement, à l’avant droit et gauche ainsi que sur les côtés et à la base postérieure.  Je n’ai noté aucune autre fracture ailleurs que sur le crâne.  Le squelette était encore partiellement vêtu de certains vêtements féminins et son crâne démontrait plusieurs fractures bien suffisantes et importantes pour avoir été la cause du décès, si la personne était encore vivante au moment des impacts.

Michel, le frère de Denise Therrien, et son père Henri Therrien, attendant le verdict à l'enquête du coroner en 1965.
Michel, le frère de Denise Therrien, et son père Henri Therrien, attendant le verdict à l’enquête du coroner en 1965.

Le 12 mai 1965, la famille put enfin réaliser une partie de son deuil en procédant aux funérailles de Denise.  Ironiquement, les restes de la pauvre jeune femme furent inhumés … dans le cimetière St-Michel.

Le procès de Marcel Bernier, présidé par le juge Paul Lesage, s’ouvrit le 14 février 1966, toujours au Palais de Justice de Shawinigan.  Me Jean Bienvenu agissait à titre de procureur de la Couronne, tandis que la défense était assurée par Me Guy Germain.  Avant même que se termine la sélection des jurés, Henri Therrien s’écroula, victime d’un violent malaise.  Ce sera le pathologiste Valcourt qui lui prodiguera les premiers soins.

Le 16 février, Me Bienvenu créa toute une surprise en appelant le témoin Claude Marchand, qui avait déjà travaillé pour Bernier, très brièvement cependant.  Le procureur présenta ensuite un autre homme du même nom, qui avait deux enfants et dont la femme était malade au cours de l’été 1961.  Ce dernier connaissait Bernier de vu seulement.  L’accusé s’était-il inspiré de cet homme pour forger son histoire de guet-apens?

Le témoin Léopold Lambert expliqua que le 9 ou le 10 août 1961 Bernier lui avait confié que « c’était facile pour un gars de ramasser une jeune fille, de l’amener dans les branches et de l’embarquer dans une machine ».  Pour sa part, le curé Grégoire Leblanc vint raconter qu’en 1962 Bernier lui avait dit avoir vu descendre Denise Therrien de l’autobus au matin de sa disparition.  Mme Roland Angers, la belle-mère de l’accusé, raconta quant à elle qu’à la période des Fêtes de 1962, alors que Laurette Beaudoin était disparue depuis des mois, Bernier était apparu plus confiant, au point d’affirmer à sa femme et sa belle-mère être le seul à savoir où se trouvait le corps de Denise Therrien.

Le 21 février, le policier de la PP Roland Labissonnière vint raconter s’être fait passer pour un détenu et ainsi avoir récolté les confidences de Bernier, selon lesquelles il était bien l’assassin de Denise.  Comme la défense ne présenta aucun témoin, le procès se termina le 24 février avec les plaidoiries.  Le soir même, Marcel Bernier fut reconnu coupable et condamné à être pendu le 22 juillet suivant.  Cependant, son exécution sera reportée à quelques reprises avant d’être commuée en sentence d’emprisonnement, à la grande déception des parents Therrien qui auraient préféré voir mourir l’assassin de leur chère enfant.  À cette époque, le débat sur la peine de mort était en train de changer les mentalités et les pendaisons se faisaient de plus en plus rares, jusqu’à l’abolition officielle en 1976.

Malheureusement, le procès n’avait toujours pas pu répondre à une question : qui était la femme derrière l’appel anonyme passé chez les Therrien au soir du 10 août 1961?  Était-ce la femme de Bernier ou Laurette Beaudoin?  Y avait-il eu une alliance meurtrière derrière cet enlèvement?

En mars 1968, une demande d’appel fut déposée, basée principalement sur de nouvelles révélations de Bernier.  Sa demande fut cependant rejetée.  En mal d’attention, il semble que le meurtrier cherchait par tous les moyens à se libérer de l’anonymat de sa cellule.

En février 1970, Bernier reconnaîtra sa culpabilité devant le juge Yvan Migneault dans l’affaire de Laurette Beaudoin et écopera ainsi d’une sentence de 25 ans.

En février 1975, Allô Police apprenait à ses lecteurs que Marcel Bernier s’était évadé.  En fait, suite à une permission de trois jours accordée en juillet 1974, il n’était pas revenu à la prison.  La famille et la police apprirent la nouvelle en même temps, tandis que le meurtrier était en cavale depuis 7 mois.  Il sera cependant retrouvé quelques semaines plus tard.

À la même époque, Henri Therrien prenait sa retraite.  En dépit de son courage, ce drame l’avait transformé à tout jamais, à la fois physiquement et mentalement.

Le crâne de Denise Therrien prouve qu'elle a reçu au moins deux coups très violents à la tête.
Le crâne de Denise Therrien prouve qu’elle a reçu au moins deux coups très violents à la tête.

Et, comme si ce n’était pas assez, une autre brique s’abattit sur la tête des Therrien.  Du fond de sa cellule, Bernier commença à rédiger ses mémoires, dans lesquelles il prétendait effrontément à son innocence.  « Il reconnaît dorénavant avoir trempé dans quelques-uns des événements ayant trait à l’enlèvement de la jeune Therrien, mais il réfute catégoriquement sa responsabilité dans l’assassinat », écrit Isabelle Therrien.

Bien entendu, celle-ci dénonce ces mémoires en écrivant que « on prend bien soin, dans l’épilogue du livre, de laisser croire à la culpabilité potentielle d’une autre personne que Marcel Bernier, celle-ci ayant supposément agi sous le pseudonyme de Tremblay.  Pourtant, des recherches ont déjà été entreprises par des inspecteurs qui avaient été mandatés pour tenter de donner un visage à ce Tremblay et vérifier si cette théorie était plausible.  Mais jamais rien, dans leurs démarches, n’avait permis de prouver la pertinence de rouvrir une enquête ».

J’ai moi-même entendu certaines rumeurs en ce sens, mais en les comparants aux preuves amenées par le livre d’Isabelle Therrien elles ne tiennent pas la route.  Au moment d’écrire ce billet, un ancien policier aurait apparemment l’intention de publier un livre sur ses propres recherches.  Comment ne pas entretenir un doute sur ces profiteurs de légendes?  Après tout, si de tels hommes détiennent de véritables preuves qu’ils attendent de dévoiler afin de mousser la vente d’un livre, on devrait se demander si cela n’est pas une forme d’obstruction à la justice.  L’Histoire nous a démontré souvent l’existence de ces opportunistes.

Isabelle Therrien précise également ce constat intéressant : « dans le livre Le Fossoyeur, Bernier termine son récit sur la mort de Laurette Beaudoin en attestant l’avoir transpercé à l’aide d’une longue barre de fer utilisée pour repérer les cercueils au fond des fosses.  Après l’avoir recouverte de terre, se saisissant de cette barre, il s’était arc-bouté pour lui porter un dernier coup, la perçant de part en part, pour l’achever.  Or, le rapport provenant de l’institut de médecine légale est venu certifier qu’aucune perforation du thorax ou de l’abdomen n’avait été décelée et qu’on n’avait remarqué aucune fracture sur le squelette de Laurette Beaudoin ».

Bien que Marcel Bernier[1] s’éteignit le 22 mai 1977, son projet de livre fut soutenu par le député fédéral Jacques Lavoie, ce qui permettra donc la publication de cet œuvre de mauvais goût aux éditions Stanké.  D’ailleurs, le juge Jean Bienvenu, qui avait été procureur de la Couronne lors du procès de 1966, déclara à la sortie du livre que « Bernier avait fait suffisamment de mal aux parents de l’adolescente, mais il a senti le besoin de rappeler ce mauvais souvenir en publiant ce livre que je juge répugnant au plus haut degré ».

Le véritable héros de cette histoire est sans aucun doute Henri Therrien, qui s’est finalement éteint le 20 février 2001 et dont la dépouille fut inhumée au côté de sa chère Denise.  Si les annales judiciaires du Québec doivent retenir un point important de cette affaire c’est bien le courage de cet homme qui a tout tenté pour retrouver sa fille et lui rendre justice.

Finalement, avant de nous laisser, l’auteure ne manque pas de souligner les émotions provoquées par la sortie du film La lâcheté en 2007, dont le scénario se basait presque uniquement sur le livre de Bernier.  Si elle n’ose pas aller plus loin dans ses critiques, j’ajouterai sans hésiter que ce film est un navet tout à fait inutile à notre culture.  Un film basé sur le livre d’Isabelle Therrien ou sur les transcriptions sténographiques du procès aurait certainement permis d’apporter une perspective beaucoup plus intéressante en lien avec le drame vécue par la famille.  On se demande alors pourquoi les concepteurs n’ont pas pris le temps de rencontrer la famille Therrien, question d’obtenir l’autre côté de la médaille.  Après tout, c’est probablement là que se situe vraiment la lâcheté!

Le fait que ce livre ait été écris par un membre de la famille Therrien permet d’apporter un regard tout personnel et on comprendra plus facilement le sentiment de culpabilité vécu par Henri, qui s’en voulait de ne pas avoir reconduis sa fille au matin du 8 août, et par Micheline, qui se pardonnait mal d’avoir suggérer sa sœur pour cet emploi.  Si ce processus de culpabilisation est tout à fait normal dans ce genre de circonstances, on comprendra que la famille n’avait rien à se reprocher.  Bien au contraire!

Ce livre est malheureusement trop rare à dénicher.  Pourtant, il est un outil essentiel pour l’étude de notre histoire judiciaire québécoise.  Je lève donc mon chapeau à Isabelle Therrien, dont l’ouvrage permettra de fournir une source de références sérieuse qui permettra de mettre en perspective un livre comme celui de Bernier ou alors d’autres écrits qui pourraient faire un jour leur apparition dans l’avenir.

À lire: l’introduction du livre « L’affaire Denise Therrien » sorti en librairie en juillet 2015: https://historiquementlogique.com/laffaire-denise-therrien-une-affaire-classee-lintroduction/


[1] Dans son livre, Isabelle Therrien mentionne que Bernier était originaire de Ste-Geneviève-de-Batiscan.  Il semble que ce soit effectivement le cas, puisque le répertoire des naissances de ce village mentionne un Joseph Louis Marcel Bernier né le 24 mars 1922.  Il avait un frère prénommé Georges né en 1927 et une sœur Marie Geneviève Rita née en 1919.  Ses parents étaient Wilfrid Bernier et Marie Jacques.

Révélations d’un espion de la SQ


Espion de la SQ                      Lavallée, Claude.  Révélations d’un espion de la SQ.  Éditions de l’Homme, Montréal, 2010, 264 p.

Enrichi d’une préface signée de l’ancien journaliste d’enquête Jean-Pierre Charbonneau, célèbre pour son inoubliable livre de référence sur le crime organisé La Filière canadienne, Claude Lavallée se raconte en toute simplicité et avec une transparence étonnante.

En plus d’avoir été un alpiniste et un plongeur de la Sûreté du Québec (SQ), son livre nous fait quelques révélations auxquelles la plupart des lecteurs ne sont sans doute pas habitués.  Entre autre, il nous étonne en relatant la mort mystérieuse d’un policier qui faisait de la filature auprès de certains membres du crime organisé.  « Jacques Girard avait vingt-deux ans et comptait dix mois au sein de la police », écrit-il.  « Tout portait à croire qu’il avait été projeté dans le canal par ces bandits (malgré ce qu’avait rapporté la presse, à qui nous cachions de nombreux secrets) ».

Ainsi, on comprend que certaines morts dites « accidentelles » peuvent quelques fois dissimuler d’autres faits bien réels.

Lavallée raconte s’être retrouvé parmi les premiers policiers d’une escouade spéciale de la SQ visant à faire de l’écoute électronique dans les années 1960.  C’est nul autre que Roger D. Landry, qui deviendra plus tard le grand patron de La Presse, qui le recruta.  Landry, aujourd’hui conseiller du maire Yves Lévesque de Trois-Rivières, a aussi édité les romans écrits conjointement par les juges Céline Lacerte-Lamontagne et Suzanne Coupal.  Bien peu de gens se souviennent que Landry avait d’abord été un espion de la SQ avant de contrôler une partie de l’information au Québec.  On regrette peut-être le fait que l’auteur ne puisse développer davantage cette partie de l’histoire.

L’une des premières enquêtes d’écoute électronique de Lavallée impliquait Léo-Aldéo Rémillard, l’ancien maire de la ville de Jacques Cartier, qui avait des liens confirmés avec de dangereux membres du crime organisé.  Or, l’auteur prend la peine de souligner que « Léo-Aldéo est le père de Lucien – le milliardaire propriétaire de RCI Environnement, la plus grande entreprise québécoise de traitement des déchets ».

Quant à Frank Cotroni, adulé par le milieu artistique, Lavallée ne garde pas sa langue dans sa poche en précisant qu’il était « un baron notoire de l’industrie du crime qui semblait contrôler tous les secteurs : fraude, extorsion, abus de confiance, trafic de drogue et d’influence, racket de protection, prostitution, jeu clandestin et tutti quanti.  Il n’hésitait pas non plus à « lancer un contrat » sur quelqu’un – c’est-à-dire, en bon langage codé, à faire exécuter froidement ses ennemis ».

S’il dénonce avec une pointe d’humour noir le fait qu’on ait relâché 73 colombes blanches aux funérailles de Cotroni en 2004, Lavallée a peut-être oublié de mentionner que des personnalités comme René Angélil ont payé des fleurs au mafioso qui s’est éteint d’un cancer du cerveau.  D’autres artistes ont aussi voulu lui rendre hommage mais en fuyant les caméras.  Voilà qui est très édifiant pour notre showbizz!

Lavallée dénonce d’ailleurs le romantisme qu’une partie de la population réserve au milieu du crime organisé, ce qui se traduit par exemple par la glorification qu’on en fait au cinéma avec un film comme Le Parrain ou une série télévisée,  telle Les Sopranos.  Voilà qui sert bien le milieu mafieux.  En effet, pendant qu’on se divertit avec le crime, on empêche la population de voir la réalité en face.

Après quelques longueurs, où l’auteur extrapole sur les détails de certains découpages de voiture lors d’une surveillance qui l’avait amené à se camoufler au sommet d’un arbre et une description assez peu pertinente du fonctionnement des systèmes d’écoute de l’époque, il passe au sujet retentissant de l’évasion de Lucien Rivard, le 2 mars 1965.  Si on a cru longtemps que le célèbre caïd s’était évadé en demandant aux gardiens d’aller arroser la patinoire, il rappelle qu’André Cédilot, spécialiste du crime organisé, révélait en 2002 avec preuves à l’appui que Rivard avait tout simplement obtenu les clés de la grande porte.

On devine ensuite pourquoi Lavallée nous amène habilement sur ce terrain, car on apprend qu’il a lui-même participé à l’arrestation de Rivard.

On l’accompagne également quand il confirme certains soupçons du passé, comme par exemple le mafieux Frank Dasti qui « communiquait régulièrement avec un dénommé Jean-Jacques Côté, tavernier et organisateur politique du Parti Libéral du Québec.  À la fin de 1969, il s’était plus particulièrement occupé de la campagne de Pierre Laporte ».

Frank Cotroni assista à un congrès du Parti Libéral, où on retrouva également Robert Bourassa et l’ancien ministre de la Justice Claude Wagner.  L’auteur souligne que le 16 avril 1970 « on a obtenu la preuve que Pierre Laporte, député de Chambly, avait tenu une réunion avec Di Iorio et Dasti en compagnie de son organisateur, Jean-Jacques Côté ».  La Mafia s’attendait apparemment à ce que Laporte soit nommé ministre de la Justice, mais au lieu de ça il se retrouva à la tête du ministère du Travail et de l’Immigration.

Quant à l’enlèvement de Pierre Laporte en octobre 1970, Lavallée souligne que cela « signifiait l’échec de notre patiente enquête sur la corruption de l’homme politique par la pègre, qui devait prochainement mener – j’en étais convaincu – à l’inculpation du ministre du Travail.  En revêtant le rôle d’otage, de victime, Pierre Laporte devenait automatiquement inattaquable, pensais-je ».  Ainsi nous laisse-t-il entendre que toute la lumière est loin d’avoir été faite dans cette affaire.

L’ancien espion de la SQ ne manque pas non plus de dénoncer le fait que l’écrivain Pierre Vallières avait développé une théorie du complot autour de la mort de Laporte.  Toutefois, il ne fourni pas de preuve directe pour contrecarrer l’œuvre de Vallières.

Lavallée reconnait toutefois qu’à la SQ on retrouvait de l’incompétence à tous les niveaux et que la hiérarchie était désorientée.  Bien qu’il n’en fasse pas mention, peut-être contraint de ne pouvoir encore tout révéler malgré son âge avancé et le recul des événements, il est clair que la population ne sait pas tout sur cette affaire.  Il est sans aucun doute difficile de défaire l’image mythique de Laporte.

Bref, tout cela fait penser qu’au Québec on assiste aux lancements de certains livres qui attirent la clientèle en promettant de grosses révélations, mais on sait bien que certaines choses dormiront à jamais dans les archives alors que d’autres s’envoleront en même temps que les décès des principaux acteurs.  Pour le reste, la censure des éditeurs fait bien son travail, surtout lorsqu’on pense que plusieurs d’entre eux sont des pions de l’empire Québécor.

Là où l’auteur révèle sans doute l’une des plus grandes réalités méconnues de notre société, qui se refuse à toute introspection, c’est lorsqu’il écrit que « les politiciens passent, mais les fonctionnaires restent, comme c’est le cas des puissants enquêteurs des services secrets fédéraux qui ne sont jamais connus du grand public , mais qui, de fait, maîtrisent la machine… »

On comprend donc pourquoi l’enquête sur Laporte a été expéditive.  S’il mentionne brièvement que l’autopsie sur le corps de Laporte a conduit à un verdict de meurtre, il oublie cependant de souligner que l’un des pathologistes au dossier était nul autre que le Dr Jean Hould, qui avait aussi trempé dans une autre affaire lourdement controversée, c’est-à-dire celle du sergent-détective Louis-Georges Dupont retrouvé mort dans sa voiture de service en novembre 1969 à Trois-Rivières.  Bien des années plus tard, son travail bâclé a dû être recouvert par les autres pathologistes de l’Institut médico-légal de Montréal.  D’ailleurs, il est pertinent de rappeler que l’Institut médico-légal (IML) est situé au 1701 rue Parthenais, là où on retrouve également les locaux de la haute direction de la SQ et du coroner en chef du Québec.

Cette petite collusion des pathologistes de l’IML n’avait cependant pas impressionné le juge Ivan St-Julien en 1995, qui en arriva à un verdict de meurtre dans l’Affaire Dupont.

Mais revenons à l’auteur de ce livre qui mérite néanmoins sa place dans la section policière de tout amateur du genre.  Il conclut cet épisode de l’histoire québécoise en révélant avoir lui-même installé les micros ayant servis à enregistrer les aveux de Paul Rose auprès de son avocat, ce qui représentait donc une intrusion du secret professionnel.  Selon Lavallée, Rose y explique avoir trouvé Laporte ensanglanté après que le ministre se soit lui-même blessé en essayant de franchir une vitre.  Ne pouvant le conduire à l’hôpital, Rose avoua l’avoir achevé en l’étranglant avec sa chaînette.

Lavallée explique cependant ignorer pourquoi son enregistrement n’a jamais été déposé comme preuve lors du procès de Paul Rose.

Ce que cet ouvrage nous apprend aussi, c’est qu’il n’est pas très rassurant d’apprendre que des agents de la SQ peuvent enfreindre les lois pour pénétrer par effraction afin de justifier un éventuel mandat de perquisition.  Il n’est d’ailleurs pas plus confortable d’apprendre que la police a ses failles et qu’à l’époque les agents contournaient les interdits afin d’arranger leurs rapports pour en arriver à une seule et même version des faits.

Certes, il faut éviter de s’enliser dans une quelconque paranoïa collective, les souvenirs de Lavallée sont là pour rappeler qu’il y a justement une réalité que nous refusons trop souvent de regarder en face.

Révélations d’un espion de la SQ (PDF)