Wilbert Coffin : nos incertitudes au peigne fin


Il y avait longtemps que j’entendais parler de ce prospecteur minier gaspésien qui avait été accusé du meurtre de trois chasseurs de la Pennsylvanie dans les années 50, crime pour lequel il a ensuite été exécuté.  Je savais qu’un doute persistait quant à sa culpabilité.  J’ai décidé de prendre le temps de connaitre l’affaire Coffin.  Ce que j’ignorais, c’est que pour maîtriser ce sujet, il fallait d’abord en faire un travail à temps plein.

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Richard et Eugène Lindsey et Frederick Claar, en Gaspésie, La Presse, 25 novembre 2006

J’ai d’abord lu les trois livres de Jacques Hébert alors que je ne connaissais que les grandes lignes de l’affaire.  Le ton sarcastique, voir même émotif de l’auteur m’a agacé car je n’étais pas encore dans la suspicion.  Je m’attendais certes à ce qu’ils fassent ressortir les anomalies qu’il préconisait mais je n’avais aucune chronologie des faits et j’avais l’impression de m’y perdre.  Toutefois, ça m’a donné les points les plus importants à retenir, ceux qui ont marqué notre imaginaire d’une incertitude ayant transcendé plus d’un demi-siècle. (1) 

J’ai aussi pris connaissance du travail de Me Clément Fortin.  Ce dernier démonte la théorie selon laquelle Coffin serait une victime d’une grande erreur judiciaire.  Ce qui en ressort est plutôt objectif.

Jacques Hébert a fait un travail de terrain.  Il a rencontré des témoins de la Gaspésie, en passant par la Pennsylvanie, jusqu’à Miami.  Les faits qu’il rapporte sont souvent difficilement vérifiables.

L’histoire commence en 1953.  Je suis née en 1981.  Je pourrais faire du terrain mais je risque de me retrouver devant des pierres tombales ou encore face à des tours à condo.  Et qui plus est, je suis aux balbutiements de mes connaissances du jargon judiciaire.

Quant à Me Fortin, il a lu plus de 20 000 pages de dossiers reliées au procès.  Il a été minutieux, ordonné et concret.

C’est donc sans prétention et avec le plus de délicatesse possible que je vais tenter d’être moi-même puisque je ne peux pas faire ce qu’ils ont déjà fait avec fougue et expérience.

Je crois toutefois avoir lu et relu plus de 100 articles de journaux.  J’ai fait des plans sur des cartes.  J’ai cherché des habitants en généalogie et en nécrologie, de la Pennsylvanie jusqu’à Sept-Îles, en passant par Toronto.  J’ai cherché dans les registres d’entreprises et dans les vieilles annonces classées.  J’ai épluché le Progrès du Golf « à la mitaine » de long en large.  J’ai étudié la hiérarchie de la Police Provinciale.  J’ai trouvé des avis de destitution et de suspension.  J’ai cherché des Jeep couleur faux-bois.  J’ai appris comment on extrait le cuivre!  Je sais même à quels jeux Facebook joue la descendance de plusieurs témoins…

Je vais donc me permettre d’aborder les points qui font planer un doute dans notre culture populaire.

Des témoins auraient vu un Jeep brun avec des étrangers à bord.

Coffin ne serait peut-être pas le seul potentiel suspect.  Selon les témoignages, ces américains auraient été vu avec les chasseurs et à d’autres moments, ils auraient été vu sans eux.  Les autorités ont trouvé deux hommes aux États-Unis qui correspondaient à la description et qui auraient affirmé être ces individus.  Ils seraient revenus trop tôt pour être les auteurs des meurtres.  Néanmoins, il y a un bon nombre de témoignages qui disent le contraire.  Ce qui est questionnant, c’est que ces personnes viennent de différents coins de la région.  Du moins, trop éloignés les uns des autres pour avoir conspiré sur le perron de l’église…

Or, Jacque Hébert parle dans son livre d’un Jeep qui aurait été sorti de la rivière Juniper, près de Bathurst, au Nouveau-Brunswick, en 1955.  Plusieurs encarts de journaux en ont fait mention quand l’histoire est ressortie dans les années 60.  Il semblerait que personne n’ait vérifié cette information ne serait-ce qu’à la base.  J’ai cherché longuement là-dessus.  La première chose à savoir est qu’il n’existe pas de rivière Juniper.  Ni en 1955, ni en 2018.  Il existe un petit comté qui s’appelle Juniper, bien loin de Bathurst, mais pas de rivière.

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À ce sujet, on peut lire dans La Presse du 23 septembre 1955 que la Gendarmerie Royale de Bathurst ne possédait aucune information relative à un Jeep abandonné et retrouvé.  Ils ont aussi pris soin de mentionner qu’il n’existe d’ailleurs aucune rivière Juniper.

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La Presse, 23 septembre 1955

Même si l’affaire aurait été étouffée, encore aurait-il fallu que l’information de base fasse un peu de sens.  On se retrouve donc sans photo du Jeep, ni témoin, avec des détails qui semblent le fruit d’un bouche à oreille entre Lac Bouchette et Wildwood.

La mystérieuse note disparue.

Wilbert Coffin aurait quitté la Gaspésie vers Montréal le 12 juin 1953.  Près du campement où ont été retrouvés les dépouilles des chasseurs, une note pratiquement illisible aurait été retrouvée.  La rumeur qui circulait était que celle-ci avait été écrite par un des chasseurs, portant la date du 13 juin 1953.  Coffin n’était plus dans les environs de Gaspé à cette date. Cette missive aurait été photographiée par Maurice Edwards et par quelques journalistes.  Toutefois, aucun d’entre eux ne l’aurait vu de proche et le photographe l’aurait prise en photo d’une distance de 10 pieds.

C’est en 1964 que le public a pu comprendre ce qu’il en était.  La lettre aurait été signée par un certain Thomas M. et avait été retrouvée sous une roche.  Lorsque les chasseurs étaient encore portés disparus, un des chercheurs avait laissé une note pour indiquer aux autres chercheurs que l’endroit avait été ratissé.  C’était ce Thomas Miller et il a témoigné devant la commission Brossard en 1964 à cet effet. (2)

Un jury vulnérable…

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Le Devoir, 4 juin 1964

Le jury du procès devait être composé de 6 jurés bilingues et de 6 jurés anglophones.  Coffin lui-même et la plupart des témoins s’exprimaient en anglais.  Or, La Presse avait sorti lors de la commission un titre accrocheur qui mentionnait qu’un des jurés était sourd et que plusieurs ne comprenaient pas l’anglais.  Dans cet article, il était question de la moitié des jurés qui sont francophones et qui ne connaissaient que peu ou pas la langue anglaise.  Pour ce qui est de l’homme « sourd », c’était Cornelius White qui avait témoigné en 1964 avoir été juré alors qu’il entendait « dur » de l’oreille droite et avait l’ouïe affaiblie de la gauche.  À la question du juge Brossard à savoir s’il s’en était plaint, le fier petit monsieur avait répondu: « Non!  Je ne me suis jamais plaint! »  Loin d’être accablant, ce témoignage à du moins le mérite d’être mignon…

Évidemment, lorsqu’on prend la peine de lire les transcriptions du procès, j’imagine que tout cela doit s’éclaircir.

 Les autres suspects

En 1958, un homme incarcéré à Miami aurait avoué être l’auteur du crime.  Francis Gilbert Thompson aurait monté ces aveux de toutes pièces afin d’éviter la prison aux États-Unis et être rapatrié au Québec.

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La Presse, 19 septembre 1993

Toutefois, après avoir interrogé le détenu, les enquêteurs auraient constaté que les faits ne corroboraient pas du tout et que Thompson ne connaissait même pas les routes de la Gaspésie.  La mère du suspect, Mme Catherine Lazore, aurait témoigné pour indiquer qu’à l’époque où les meurtres ont été commis, son fils était confiné dans une institution psychiatrique à Brockville en Ontario. (3)

Plus récemment, une autre confession a fait couler de l’encre. Depuis les années 90, il s’était ébruité dans la famille de Philippe Cabot que ce dernier serait le meurtrier des chasseurs.  Cet homme au tempérament colérique aurait d’abord été dénoncé par ses propres enfants.  Son fils Jean-Gabriel témoigne qu’en 1953, alors qu’il avait 8 ans, il aurait vu son père tuer les trois américains par balles après avoir heurté Eugène Lindsay avec son véhicule.  Les souvenirs sont douloureux pour cette famille de Barachois.  Ce dernier aurait déserté en 1978 pour refaire sa vie et il est décédé en 1998.

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La Presse, 25 novembre 2006

Il est malheureusement difficile d’établir concrètement si ces aveux sont véridiques.  À la lumière des nombreux articles que j’ai lu, les cadavres des chasseurs étaient trop décomposés, démembrés et dévorés par les animaux pour que l’autopsie puisse révéler une blessure occasionnée par un véhicule sur la dépouille d’Eugene Lindsey.  Le fils de M. Cabot, ainsi que son autre fils qui avait aussi été témoin, sont tous deux décédés.  J’avoue toutefois que l’histoire des Cabot me parait teintée de franchise et de souffrances.  Un des quelques souvenirs que j’y trouve dans les journaux est ce triste encart de Marie-Blanche qui demande son divorce d’une adresse inconnue.  Les années concordent avec les faits racontés par leur fille Micheline.

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Le Devoir, 31 janvier 1980

En scrutant les journaux de 1953, je suis tombée par hasard sur un autre crime en à New Richmond, dans la Baie des Chaleurs, au sud de Gaspé.  Je n’ai pas entendu parlé de cette histoire dans aucun des documents que j’ai lu sur l’affaire Coffin.  Dans la nuit du 23 juillet 1953, Edgar Audet, un gérant de coopérative de 45 ans a été battu à mort avec un objet contondant devant le regard horrifié de son fils de 11 ans.  Le jeune François Audet aurait été réveillé par un jeune homme s’étant introduit pour rudoyer son père, qui dormait à côté de lui.  Il lui aurait ordonné de prendre les clés de la caisse dans les poches de son père agonisant en prenant la peine de le menacer et de l’informer avoir justement tué 3 hommes le mois dernier.  Durant ce temps, un autre homme se tenait apparemment à la porte de la coopérative et aurait dit en anglais à l’assaillant de ne pas tuer le petit, juste l’homme.  Ils auraient ensuite filé en voiture.  M. Edgar Audet est décédé une heure après l’arrivée du médecin.

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La Presse, 27 juillet 1953

Dans la Presse du 24 juillet 1953, soit le lendemain, un article rassurait les lecteurs qu’aucun lien n’existait entre l’affaire Coffin et ce meurtre, selon un porte-parole de la Police.  N’était-il pas un peu tôt pour déclarer qu’aucun lien n’est possible entre les deux affaires?  Avouons aussi que ça accroche l’œil quand on lit le surlendemain que c’est le fameux capitaine Alphonse Matte, très impliqué dans l’affaire Coffin jusqu’au jour de son exécution, qui s’est non seulement occupé de l’affaire mais qui a aussi fait cette déclaration comme quoi les propos du meurtrier n’étaient que le fruit d’une macabre vantardise et qu’aucun rapport n’était possible.  Les deux hommes n’avaient pas encore été localisés, donc encore moins interrogés.

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La Presse, 25 juillet 1953

L’homme ayant tué Edgar Audet avait 18 ans et il s’appelait Tracy Boudreau.  Il a été arrêté au début août 1953.  Il revenait d’un voyage sur le pouce à la recherche de travail.  Il n’a avoué son crime qu’après une journée d’interrogatoire.  Les mobiles du crime seraient le vol et la vengeance.  Il s’est toutefois dépêché de dire qu’il n’avait pas eu de complice, contrairement au témoignage fait par le jeune Audet et dont plusieurs articles ont fait mention.  Lors du procès, le garçon a été contre-interrogé et on relate qu’après une longue hésitation, il a fini par dire vaguement qu’il ne se rappelait plus s’il y avait vraiment eu une autre personne avec Boudreau.  Je me demande toutefois comment un garçon de cet âge, fort probablement éprouvé, puisse avoir inventé ou même oublié un complice s’ayant exprimé en anglais et ayant ordonné à son comparse de ne tuer que son père.  Cette histoire à un étrange aura, d’autant plus qu’un mystère des plus entier plane sur l’identité du possible complice.

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La Presse, 22 octobre 1953

Tracy Boudreau est-il encore vivant?  Je ne le sais pas.  Il a été reconnu coupable en 1978 pour le meurtre d’une femme de 34 ans à Sept-Îles.(4)  Quand j’en aurai le temps, j’aimerais bien retracer des gens qui l’ont connu.  J’aimerais aussi en apprendre plus sur l’itinéraire qu’auraient emprunté les chasseurs entre leur ville natale et leur sombre destin au campement.

Est-ce que je pense que Wilbert Coffin est réellement le meurtrier?  Je ne le sais toujours pas.  S’il est troublant d’évoquer que le système de justice ait pu conspiré de la sorte, il l’est tout autant de penser que les citoyens puissent crier trop facilement au scandale. Il y a un côté en moi qui aimerait trouver pendant longtemps des failles dans l’affaire parce que c’est quand même ça qui nous attire dans cette histoire.  Et il y a cet autre côté plus pragmatique qui trouve un réconfort à avouer que Coffin n’a pas tellement le profil d’un innocent.


(1) L’Affaire Coffin, Jacques Hébert, 1981

(2) La Presse, 3 mars 1964, BanQ

(3) Progrès du Saguenay, 4 décembre 1958, BanQ

(4) Le Soleil, 2 novembre 1978, BanQ

 

 

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Les erreurs historiques


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Extrait du journal « Le Placoteux »

Dernièrement, un fidèle lecteur d’Historiquement Logique m’a rapporté une erreur commise dans le journal Le Placoteux, publié dans le Bas-du-Fleuve.  En y rapportant le décès du juge Yvon Mercier, 84 ans, le numéro du 23 août 2017 soulignait que Mercier s’était rendu célèbre en 1971 pour avoir appuyé Me Raymond Daoust, célèbre criminaliste en son temps, dans la « défense du célèbre Jacques Mesrine et de sa conjointe, Évelyne Le Bouthillier ».  Or, Évelyne LeBouthillier n’était pas la conjointe du truand Mesrine mais plutôt sa victime.  En réalité, Mesrine a été acquitté pour ce meurtre commis en juin 1969 mais selon l’analyse qu’en a fait Me Clément Fortin dans son livre de 2012, cette affaire aurait été « une fraude judiciaire »[1].

Notre lecteur, tout comme moi, croit qu’il est important de rectifier cette erreur, ne serait-ce que pour les descendants de la victime qui, très certainement, ne veulent pas être associés de cette façon à Jacques Mesrine.

Dans mon entourage, le sujet de conversation revient souvent car les erreurs de ce genre sont, malheureusement, fort nombreuses.  Ce n’est d’ailleurs pas la première fois qu’Historiquement Logique rectifie des erreurs de ce genre.  Il suffit de penser à cette bourde faite par Claude Poirier en 2016 au moment d’affirmer à la télévision que Marcel Bernier, qui a assassiné Denise Therrien en 1961, n’avait jamais fait d’aveux.  Pour en savoir davantage à ce sujet, je vous invite à consulter l’article : Claude Poirier relègue les aveux de Marcel Bernier aux oubliettes!.

Mes livres, basés sur les dossiers judiciaires conservés aux archives nationales, soulignent plusieurs de ces erreurs.  Ce n’est pas une partie de plaisir que de répertorier et de rapporter ces imprécisions – c’est une franchie qui vaut parfois son lot de menace – mais cela reste un processus important de la mémorisation de notre passé.  Ce travail permet de démystifier  certaines croyances et de rendre au public une facette plus fidèle des dossiers judiciaires.

Si comme ce lecteur avisé vous dénichez des erreurs, n’hésitez pas à m’en faire part et nous les partagerons ensemble.  Personne n’est parfait, mais l’Histoire mérite qu’on l’aide un peu.

 

[1] https://historiquementlogique.com/2012/11/22/mesrine-le-tueur-de-perce-une-fraude-judiciaire/

Guy Turcotte: ruse ou folie


screenhunter_552-mar-03-18-10FORTIN, Clément.  Guy Turcotte, ruse ou folie.  Saint-Sauveur : [s.n.], 2017.  500 p. (ISBN : 978-2-9805679-7-1)

            Je sais, je me répète : ce livre je l’attendais depuis plus de deux ans.  J’ai également dit que j’attendrais de le lire avant de me forger une opinion à propos de cette affaire qui n’a laissé personne indifférent.  Et bien voilà!  Le moment est venu.

Selon l’entente conclue avec le juge André Vincent (qui a président le second procès de Turcotte), Me Clément Fortin m’avait expliqué pourquoi il ne pouvait aller sous presse avec son manuscrit avant que la cause ne soit officiellement terminée.  Ce processus impliquait évidemment les démarches effectuées auprès de la Cour d’appel.  Or, le 3 décembre 2016 c’est Guy Turcotte lui-même qui se désistait.  Le manuscrit pouvait enfin se transformer en livre et atteindre directement les lecteurs.

            Les docu-roman de Me Fortin ne sont pas des nouveaux venus dans ma section « comptes rendus de livres », mais celui-ci est, je pense, susceptible de créer un peu plus de réactions que les autres.   Dès les premières pages, il souligne son désaccord avec la tenue du deuxième procès.  Pour s’expliquer, l’avocat retraité principalement deux arguments, dont l’un, assez étrange en effet, sur le fait que l’infirmière Chantal Duhamel dira au second procès que Turcotte lui aurait dit avoir fait « ça » pour faire « chier sa femme ».  Voilà qui fait dire à l’auteur : « comment une information aussi importante peut-elle surgir six années plus tard [?] ».  En fait, Duhamel n’avait rien dit de tel lors de ses deux précédents témoignages (à l’enquête préliminaire et au premier procès).

            « Un deuxième procès prend une tout autre forme », explique Fortin.  « Les témoins ont discuté de leurs témoignages, ils ont lu les journaux et entendu les nouvelles à la radio et à la télévision.  L’interrogatoire et le contre-interrogatoire qu’ils ont subis ont mûri dans leurs esprits.  Ils ne sont plus des néophytes.  Ils ont perdu leur spontanéité ».

Dès les premières pages, on nous offre une belle matière à réflexion.

            L’auteur s’interroge également à savoir si les réseaux sociaux, ou ce cinquième pouvoir, ont réussi à manipuler le système judiciaire afin que celui-ci prononce la sentence désirée.  Si cela fut réellement le cas, il faudrait sans doute y voir un grave problème de société, en plus d’une contradiction flagrante selon laquelle les internautes qui se plaignent de leur non confiance envers le système judiciaire arrivent eux-mêmes à le rendre injuste en le manipulant.

            Il faut bien admettre que sur Facebook on a assisté à tous les commentaires imaginables, comme si le fait de dénigrer ou de juger Guy Turcotte sur la place publique avait un effet rassembleur.  Mais cette malsaine solidarité se donne rarement la peine de tenter de comprendre le système judiciaire, ou plus précisément le processus d’un procès criminel.  Il est toujours plus facile d’ouvrir la bouche que de se plonger dans des centaines d’heures d’études sur un seul dossier.  Aussi, il faut certainement se donner comme leçon que le désir de vouloir comprendre n’est pas automatiquement un pas en matière de défense pour l’accusé.

            Combien de ces commentateurs (trices) ont assisté au procès ou lu les transcriptions sténographiques?  Poser la question c’est y répondre, comme le dit la vieille expression.

            L’analyse de Me Fortin, qui va jusqu’à suggérer l’idée selon laquelle Turcotte aurait pu être victime d’une injustice en raison de l’issue du second procès, n’est peut-être pas à la portée de tous.  Entre les lignes, il nous fait comprendre que cette affaire complexe mérite qu’on étudie l’ensemble de la preuve avant d’y jeter le moindre jugement.  Pour aider le lecteur à s’imprégner du contexte, les premiers chapitres se réservent justement à la reconstitution des faits.

            On remonte d’abord en 1999, lors de la première rencontre entre Isabelle Gaston et Guy Turcotte dans un bar de Québec.  Les deux étudiaient déjà en médecine.  Isabelle deviendra urgentologue et Guy se spécialisera pour finir cardiologue.  On la dépeint comme une professionnelle au cœur volage et qui prend cette relation plus à la légère que lui, au point où Guy doit lui demander de couper les ponts avec un jeune homme qu’elle continuait de fréquenter.  Malgré cela, la mésentente s’installe rapidement dans le couple.  Turcotte, victime d’intimidation dans sa jeunesse, semble avoir du mal à s’affirmer et subit les foudres de sa fiancée.  En mars 2001, il n’en peut plus.  C’est d’ailleurs lui qui demande la séparation.  Il quitte Isabelle.  Peu après, cependant, elle reprendra contact avant de le convaincre de revenir auprès d’elle.

            Accaparé par des horaires exigeants, le couple connaît des hauts et des bas.  D’après ces premiers chapitres, c’est Guy qui veut avoir des enfants.  Le 27 avril 2003 naît leur fils Olivier.  Leur couple continue de battre de l’aile, mais Guy veut avoir une vraie famille, et pour cela un seul enfant n’est pas suffisant.  Alors, il demande à Isabelle de lui en faire un autre.  C’est alors qu’Anne-Sophie voit le jour, le 8 décembre 2005.

            La situation s’envenime.  Guy ne se sent même plus chez lui, puisqu’Isabelle décide de refaire la décoration de leur maison selon ses propres goûts.  Lors d’un voyage, elle fera vivre l’enfer aux parents de Guy tellement son caractère semble particulier.

            Détail intéressant, une bouteille de lave-glace qu’Isabelle avait laissé traîner en 2008 est à l’origine d’un incident.  Croyant qu’Anne-Sophie, qui manipulait le contenant, en avait ingurgité, la fillette est conduite à Sainte-Justine.  Heureusement, les tests toxicologiques démontrent qu’elle n’a rien bu.  Mais comme on le sait, le lave-glace jouera un rôle principal dans cette affaire.

            Les choses atteignent leur apogée le jour de l’An 2009, lors d’un party avec un couple d’amis.  Isabelle se conduit de façon inappropriée avec Martin Huot, un ami du couple qui fréquente une autre femme, Patricia Giroux.  La façon qu’ils ont de danser fait naître les soupçons de Patricia, non sans remarquer que la femme médecin se laisse aussi aller à embrasser le barman.  Guy se sent tellement mal qu’il doit sortir marcher prendre l’air.

            La conjointe de Martin Huot sonnera l’alarme en téléphonant au cardiologue pour lui apprendre sa récente découverte : Isabelle Gaston entretient une liaison sérieuse avec Martin Huot.  Le couple Turcotte était sur le point de faire un voyage au Mexique avec les enfants.  Puisque ceux-ci rêvaient de ce périple depuis un certain temps, Turcotte prend la décision de parler à Isabelle seulement à leur retour.  Encore une fois, il pense d’abord aux enfants.

            La séparation est donc inévitable, mais Guy se sent trahi par une autre femme.  Son amie Patricia Giroux, la conjointe de Huot, crève l’abcès le jour du départ des Turcotte pour le sud, alors qu’elle avait promis à Guy d’attendre leur retour de voyage.  L’expédition mexicaine se déroule donc dans la haine et la méfiance.  Au retour, Guy emménage dans une résidence louée, à Piedmont.  Le soir même, Martin Huot s’installe avec Isabelle, dans cette maison qu’elle décide une fois de plus de refaire la décoration.  Elle avait besoin de changer d’air, paraît-il.

            Bref, Turcotte continue de gérer sa vie sans rien laisser paraître, ce qui appuiera plus tard sa défense, dans le sens où rien dans son comportement ne laissait croire à ses intentions.  Du moins, pas avant la soirée du 20 février 2009.  Ce soir-là, il est seul dans sa nouvelle maison avec les enfants.  C’est en lisant les courriels échangés entre Isabelle et Martin, fournis par Patricia Giroux, que tout semble s’écrouler.  Vers 20h30, Guy parle au téléphone avec sa mère.  Son discours sera répétitif et désespéré.  Il lui demande de dire à tous combien il les aime.

            Inquiets, ses parents débarquent le lendemain matin.  Tout indique que leur fils est à la maison, mais personne n’ouvre.  On appelle la police.  C’est le drame.  Olivier et Anne-Sophie sont retrouvés assassinés, les tripes à l’air.  Olivier a reçu 27 coups de couteau et sa petite sœur 19.  Guy Turcotte, lui, se cache sous son lit, complètement mou et désorienté.

C’est alors que débute l’une des plus grandes sagas judiciaires qu’ait connu le Québec depuis le début du 21ème siècle.  Ce sera aussi celle qui suscitera le plus d’indignation et de réactions incontrôlées.  Le fait qu’un père assassine froidement ses deux enfants est incompréhensible.  De surcroît, le fait qu’il soit médecin spécialiste ajoute à cette impéritie.

            Pourquoi?

Reste à savoir si c’est bien la bonne question.  Ne serait-il pas plus sage de se demander d’abord « comment? ».

            Le procès s’ouvre le 19 avril 2011 au palais de justice de Saint-Jérôme, devant le juge Marc David.  Dès le début, la défense reconnaît les meurtres d’Olivier et d’Anne-Sophie.  En quelque sorte, l’accusé reconnaissait son crime, comme s’il plaidait coupable mais à une seule partie de l’accusation.  La Couronne aurait donc le fardeau de prouver l’intention criminelle et la préméditation puisqu’on tenterait de le condamner pour meurtre au premier degré.

Ses avocats, les frères Pierre et Guy Poupart, allaient cependant devoir démontrer l’absence de préméditation et l’irresponsabilité criminelle de leur client pour trouble mental.

            Certains commentaires persistent toujours, six ans plus tard, à propos de l’option d’acquittement.  Là encore, il faut rétablir certains commentaires gratuits et disgracieux d’internautes qui ne savaient visiblement pas de quoi ils parlaient.  En plaidant « la folie », c’était une façon de reconnaître les faits.  Pour ceux et celles qui ont lu mon livre L’affaire Aurore Gagnon ils reconnaîtront ce passage où Marie-Anne Houde a plaidé la folie pour tenter de s’en sortir.  Automatiquement, elle reconnaissait avoir causé la mort d’Aurore.  L’option de l’acquittement disparaissait automatiquement.

            D’ailleurs, dans ses directives aux jurés, le juge Marc David expliquera les quatre verdicts qui s’offraient à eux : 1. Criminellement non responsable; 2. Coupable de meurtre au premier degré; 3. Coupable de meurtre au deuxième degré; et 4. Coupable d’homicide involontaire coupable.  Je vous fais remarquer que l’acquittement n’était pas au menu.

            Aussi, on a souvent entendu des commentateurs malhabiles remettre en question la sincérité de Guy Turcotte quant à sa réelle volonté de vouloir s’enlever la vie.  De manière crue, on affirme encore qu’avec son expérience en médecine il aurait dû « réussir » son suicide sans le moindre problème.  Mais en parcourant les pages de ce docu-roman, on en vient justement à se demander si c’est la bonne façon de présenter le problème.

            Me Fortin ne répond pas directement à cette question, mais à la lecture des témoignages, il faut être honnête : la préméditation n’a pas été prouvée.  Au contraire, Turcotte vivait, jusqu’à peu de temps avant le drame, de façon tout à fait normal.  Au point d’avoir des rendez-vous fixés au-delà de la date fatidique.  Jusqu’à l’appel téléphonique passé à sa mère au soir du 20 février 2009, rien ne laissait entendre que les choses allaient mal tourner, si ce n’est que le ton inhabituel qu’il avait ce soir-là.  Serait-il possible que ce soit en regardant les courriels échangés entre sa femme et son amant qu’il ait soudainement pété les plombs?  Cela pourrait-il expliquer son désarroi, son manque de planification, ce qui l’a convaincu de se tourner vers le seul moyen qui se trouvait alors à sa porte : la fameuse bouteille de lave-glace?

            D’ailleurs, la chimiste et toxicologue judiciaire Anne-Marie Faucher vint témoigner sous serment que la quantité de méthanol dans l’organisme de Turcotte au moment de son arrivée à l’hôpital était mortelle.  Sans le traitement qu’on lui a imposé (malgré son refus de recevoir les soins on l’a tout de même traité), il serait mort dans une plage de temps située entre 6 et 30 heures.  Pour ceux et celles qui prétendent encore que Turcotte a « raté » son suicide, peut-être faudrait-il plutôt se demander s’il n’avait pas prévu passer tout le week-end seul avec ses enfants, c’est-à-dire pour une période suffisante lui permettant de mourir.

            En ce sens, l’intervention de ses parents, en quelque sorte, lui aura sauvée la vie.

            L’intention de la poursuite était de démontrer que Turcotte avait agis pour se venger de sa femme, pour la faire souffrir.  Mais alors, souligne l’auteur, comment expliquer pourquoi il n’avait pas annulé une police d’assurance de 900 000$ dont la bénéficiaire était Isabelle Gaston?

Ce n’est là qu’un élément parmi d’autres qui illustrent le manque de preuve visant à établir hors de tout doute raisonnable que l’accusé avait agis avec préméditation et pour se venger de cette séparation.  Au contraire, la défense alléguait qu’il avait assassiné ses enfants pour éviter à ceux-ci de découvrir son corps le lendemain.

            En conclusion, Me Fortin ne manque pas de revenir sur les rôles qu’ont joués certains affabulateurs dans notre patrimoine judiciaire, comme Jacques Hébert et Pauline Cadieux, dans d’autres dossiers médiatisés.  Voilà qui lui fait dire, en partie, pourquoi les gens semblent manifester sporadiquement leur manque de confiance envers le système judiciaire.  Dans ce cas-ci, l’auteur cible surtout Isabelle Gaston : « Le rôle que les médias ont permis à Isabelle Gaston de jouer s’apparente à celui d’Hébert et de Cadieux.  Profitant de son talent de communicatrice et son état de mère éploré, toutes les tribunes lui ont été offertes.  Rappelez-vous, entre autres, sa brillante apparition à Tout le monde en parle.  Ne vous étonnez donc pas de la réaction du public au verdict du jury de Saint-Jérôme [second procès]».

            Selon l’auteur, les médias devraient redoubler de prudence dans leurs propos, d’autant plus que les jurés ne sont plus séquestrés comme autrefois.

            Les réseaux sociaux ne sont pas les seuls fautifs.  Le roman à succès La Justicière s’est servi de l’affaire Turcotte pour « se faire virtuellement justice », sans toutefois approfondir la cause.  Le souffre-douleur de notre société devient alors le personnage de Gérard Tanguay (à noter que les initiales sont les mêmes) dans ce récit qui milite en faveur de la peine de mort.  Sous la plume de Marc Aubin, Gérard Tanguay finira écartelé et poignardé dans une atmosphère sadomasochiste.  Même les romanciers préfèrent manquer d’objectivité pour suivre la vindicte populaire.

            Au passage, Clément Fortin dénonce également la lenteur du processus judiciaire mais aussi la longueur inutile de certains procès.  Toutefois, il se fait défenseur du système des procès devant jury, « un rouage important de notre démocratie », écrit-il.  Je suis entièrement d’accord avec lui sur ce point.  Ce serait un manque flagrant de transparence que d’éliminer cette fonction.

            Au final, en rappelant une étude de 2016 qui prétendait que 50% des Québécois étaient des analphabètes fonctionnels, « je n’espère pas faire comprendre à tout le monde les tenants et aboutissants du procès de Guy Turcotte », ajoute Fortin.

Rappelant que la justice populaire est souvent mal renseignée et pourtant avide de faire valoir ses commentaires, il rappelle que « à ce chapitre, Isabelle Gaston a une page Facebook [qui compte plus de 42 000 adeptes] sur laquelle des internautes lui manifestent leur soutien dans sa lutte pour obtenir justice, soit la condamnation de Guy Turcotte ».

            Finalement, Me Fortin est en accord avec le verdict du premier procès.  Si j’avais été l’un des jurés, j’aurais peut-être hésité entre le verdict de non responsabilité criminelle et celui d’homicide involontaire coupable, mais je me range à son opinion.  Bien sûr, il faut au moins faire l’effort de lire cette brique de 500 pages pour bien comprendre tous les détails de l’affaire.

Des cinq causes qu’il a étudiées au cours des dernières années, seul le procès de Jacques Mesrine, en 1971, était pour lui une fraude judiciaire.  La leçon revient à dire qu’il faudrait sans doute prendre la peine de bien se renseigner et surtout de comprendre les détails d’une cause avant de se manifester ou de cracher sa colère sur Facebook.

            « On ne peut juger cette affaire en glanant quelques faits rapportés dans les journaux même s’ils sont fidèles à ceux qui ont été mis en preuve devant le jury.  Les témoignages sont fleuves.  Malgré tous les efforts que j’ai déployés, il ne m’a pas été possible de rapporter le procès dans son entier.  J’ai été obligé de faire des choix ».  D’où l’importance de bien s’imprégner des témoignages.

            Malgré cela, Fortin avoue aussi que certains journalistes font du travail irréprochable.  Il ne faudrait quand même pas les mettre tous dans le même panier.  Il se refuse aussi de blâmer les procureurs de la poursuite ou de la défense.  Tous ont fait un travail remarquable au cours de ce premier procès.

            Pour avoir une opinion complète, je vous invite à lire cette étude très intéressante, même si votre opinion entre en conflit avec ce que vous venez de lire.  Une fois la poussière retombée, peut-être pourra-t-on espérer retrouver notre esprit critique.  De tels livres ne changent peut-être pas les verdicts officiels, mais on éviterait sans doute la publication d’œuvres propagandistes comme ceux de Cadieux, Hébert, Corbin, Lefebvre, Mathieu, et j’en passe.