L’affaire Turcotte


LAT61_Couverture_TurcotteDUBÉ, Catherine. L’affaire Turcotte, les dessous de la saga judiciaire de la décennie. Rogers Media Inc., Montréal, 2016, 173 p.

J’avais déjà parlé ici, ou sur la page Facebook d’Historiquement Logique, de mon impatience à découvrir le prochain volume de Me Clément Fortin, qui nous promet depuis plusieurs mois déjà son étude des 7 000 pages de transcriptions sténographiques du premier procès de Guy Turcotte. Cet avocat à la retraite nous a déjà donné des révisions complètes de certaines de nos plus célèbres causes judiciaires, comme par exemple dans L’affaire Coffin, une supercherie?, ou L’affaire Cordélia Viau, la vraie histoire, sans oublier Mesrine le tueur de Percé, une fraude judiciaire.

Il n’a pas la langue dans sa poche. Lorsqu’il doit dénoncer une fraude du système judiciaire, il n’hésite pas à le faire, comme ce fut le cas par exemple avec le comportement de Me Raymond Daoust durant le procès Mesrine-Schneider en 1971. Toutefois, son honnêteté l’amène aussi à démontrer que certaines légendes ont simplement été portées par des ragots et qu’il faut faire preuve de sagesse et ainsi confirmer le verdict.

Connaissant son approche exhaustive de chaque cas qu’il traite en présentant aux lecteurs de longues portions de témoignages – tout comme je le fais dans mes propres publications puisque, à bien des égards, Me Fortin fut mon mentor en la matière – j’attendais donc de lire son ouvrage avant de me faire une opinion définitive sur la retentissante affaire Turcotte.

Alors, quelle ne fut pas ma surprise de constater récemment que la journaliste Catherine Dubé vient de publier sa propre version. En fait, son livre a fait sa sortie en avril dernier, mais ce n’est que tout récemment que j’ai découvert son existence. Curieux, mais pas nécessairement enthousiaste, je courus à ma librairie du coin afin de m’en procurer un exemplaire.

À première vue, la minceur du livre me fit soupçonner que Dubé ne présentait pas une histoire complète du procès, mais sans doute une présentation journalistique des faits. Le titre de la collection « grands débats », dont le livre fait partie, donne le ton. Comme son sous-titre l’indique également, on y présente une certaine vision des dessous de l’affaire. Ne vous attendez pas à de grandes révélations; il n’y en a pas. Toutefois, on comprend rapidement qu’on nous suggère une critique du système judiciaire.

Après avoir gagné la confiance d’Isabelle Gaston, l’auteure, qui est journaliste depuis 15 ans, nous décrit cette femme déchirée, anéantie par la mort atroce de ses deux enfants. En fait, il faudrait être psychopathe pour ne pas comprendre, du moins en partie, le boulet d’émotions que Mme Gaston devra traîner tout au long de sa vie.

Puis on découvre certains aspects méconnus, en particulier sur ce qu’elle a dû traverser depuis la terrible nuit du 20 février 2009. Et on a tendance à lui donner raison quand on la voit militer en faveur de meilleures conditions pour les proches des victimes, qui ne sont toujours pas reconnus comme telles. Pourtant, ces éclopés de notre société – et je ne le dis pas méchamment – sont si peux nombreux qu’une indemnisation raisonnable n’enlèverait pas grand-chose à nos fonds publics. Ne devrait-on pas juger une société d’après la manière qu’elle a de traiter ses victimes?

N’empêche que je n’ai pu faire autrement que de me questionner sur la possible partialité de l’auteure, justement en raison de ce rapprochement. Je veux bien qu’on nous présente un côté de la médaille, mais dans ce cas, surtout pour permettre aux lecteurs d’avoir tous les outils en main pour tirer ses propres conclusions, n’aurait-on pas dû présenter aussi l’autre côté? En fait, on retrouve à peine quelques réponses venant des avocats de Guy Turcotte, ceci à la toute fin du livre et sur un sujet plutôt technique.

Cette approche journalistique était donc risquée, d’autant plus que l’affaire Turcotte n’est toujours pas terminée. On attend la réponse de la Cour d’appel, qui pourrait décider d’ordonner l’ouverture d’un troisième procès.

On ne jugera pas ici de la cause. Turcotte a plaidé coupable pour le double meurtre de ses enfants. On l’a tous invectivé des pires sobriquets, ce qui ne réglera d’ailleurs pas grand-chose et n’apportera rien de constructif à notre quotidien. Mais Dubé nous présente tout de même les courriels échangés entre Gaston et Turcotte dans les jours qui ont précédés le drame avant de nous résumer très brièvement le procès, sans donner aux lecteurs la possibilité de se faire sa propre opinion. C’est malheureux.

C’est encore plus indigent de la voir s’attaquer au système des psychiatres experts qui viennent témoigner dans ses procès criminels, ce qui s’avérera d’ailleurs son sujet de prédilection jusqu’à la toute dernière page, comme si elle avait repris le combat d’Isabelle Gaston. Je ne me prononce pas sur cette question, mais je m’interroge plutôt face à une critique lancée à l’endroit d’un système judiciaire qui est rodé depuis des siècles, comme si on cherchait toujours la solution parfaite, sans faille. On nous dit bien que le système judiciaire a été bâti par des humains, et qu’il est donc susceptible de comporter des erreurs humaines. C’est vrai. Mais ce sera aussi vrai avec de nouveaux changements. Un système aussi rigoureux ne peut se permettre de transformer ses règles à la moindre bourrasque.

L’auteure va même jusqu’à proposer certaines solutions, dont l’une qui permettrait aux experts psychiatres le droit de s’interroger entre eux durant un procès. Mettre le doigt dans un tel engrenage risquerait sans doute de nous conduire vers des procès clownesques, comme on en voit en France, où on assiste souvent à de la cacophonie. Plus souvent qu’autrement, bien qu’il soit fortement critiqué, le système britannique est probablement l’un des plus efficaces en matière de droit et donne la parole à tout le monde, mais à tour de rôle, évidemment.

Dans son introduction, Dubé se questionne également sur la pertinence ou plutôt la compétence des jurés lorsqu’il s’agit d’une cause complexe, comme lorsqu’il y a un débat d’experts psychiatres. Malheureusement, elle ne revient pas sur ce point dans sa conclusion. Cette allusion me rappela aussitôt le commentaire que le juge Dansereau avait fait dans son livre Causes célèbres du Québec, publié en 1974. Sans compter que cette pensée est un manque flagrant de confiance envers nous, les citoyens, le fait de retirer le système des jurés représenterait une régression en matière de transparence. On a la mémoire courte. Si on remonte suffisamment loin dans le temps, on verra qu’il était possible de traîner pratiquement n’importe qui en Cour, et cela devant un jugé seul, sans jury et sans avocat de la défense. Or, l’apparition du système de justice britannique a réformé ces pratiques injustes à la fin du 18ème et au début du 19ème siècle en apportant une procédure plus équitable permettant à un accusé d’être jugé par ses pairs.

Évidemment, je concède le fait que les douze jurés – des citoyens comme vous et moi – ne comprennent pas tout. C’est tout à fait normal. Il serait utopique de croire que nous soyons des experts dans tous les domaines. Dans ce cas, c’est aux procureurs que revient la tâche de poser les bonnes questions afin de permettre aux experts de bien vulgariser leurs propos et ainsi mieux éclairer les membres du jury.

La critique sociale de Dubé est tout de même pertinente, mais elle pose beaucoup de questions visant un seul côté de la médaille, même si elle admet clairement sa compréhension de plusieurs aspects du système judiciaire. Disons seulement que le sujet principal de son ouvrage tourne autour du thème des témoins experts, principalement en matière de psychiatrie.

Ceci dit, en ne citant que quelques exemples, il n’y a pas que la psychiatrie qui donne l’impression d’être une science inexacte. J’en ai fait l’expérience en étudiant L’affaire Dupont, où les experts en balistique ne s’entendaient même pas sur la trajectoire d’une balle. La leçon qu’il faut probablement en tirer est celle de se méfier des causes dont la preuve repose principalement sur des experts. À ce sujet, le Traité de droit pénal canadien de Côté-Harper, Rainville et Turgeon écrit : « lorsque la preuve est contradictoire et que des versions discordantes sont présentées au jury, le juge doit donner des directives particulières au jury au sujet du doute raisonnable. La présomption d’innocence fait en sorte qu’un juge ou un jury confronté à deux versions contradictoires n’a pas à se demander quelle version est la vraie, mais plutôt si l’ensemble de la preuve suscite un doute raisonnable ou s’il démontre hors de tout doute raisonnable la culpabilité de l’accusé »[1].

De plus, Turcotte n’a-t-il pas obtenu l’an dernier le verdict de culpabilité auquel tout le monde s’attendait? Si la justice est capable de corriger ses propres erreurs, elle ne l’a pas fait uniquement pour une question de psychiatrie. À ce propos, je vous invite à lire mon article sur l’affaire Huard, une cause très peu connue de nos jours mais qui en dit long sur l’interprétation de certains éléments de preuves : L’affaire Huard : meurtre non résolu ou mort accidentelle?

Ceci dit, le livre le plus complet sur la question reste à venir. Il y a quelques jours, j’ai communiqué avec Me Clément Fortin, qui m’assure que son livre, qui comptera plus de 500 pages, est déjà prêt à aller sous presse. Mais alors pourquoi attendre?

Il y a plusieurs mois, Me Fortin avait conclu une entente avec le juge André Vincent, qui a présidé le deuxième procès de Guy Turcotte, à savoir de ne pas publier son livre, qui se base sur les 7 000 pages du premier procès, avant que la cause ne soit complètement terminée. Me Fortin me rappela d’ailleurs ceci : « mon code de déontologie m’oblige à servir la justice, à soutenir l’autorité des tribunaux et à ne pas agir de façon à porter préjudice à l’administration de la justice. Tout cela sous peine d’outrage au tribunal et de sanctions disciplinaires. Je croyais que si j’avais publié mon livre avant que la Cour d’appel ait rendu sa décision, j’aurais lancé un pavé dans la marre. […] Mon docu-roman aurait pu être publié dès septembre dernier. Comme dans mes autres ouvrages, j’étudie chacun des témoignages. Il devrait compter, une fois publié, quelques 550 pages ».

Me Fortin, dont les écrits rivalisent avec les médisances, me souligne par la même occasion la valeur des preuves légalement acquises tout en écartant le ouï-dire, me rappelait ceci : « vous constatez comme moi qu’il est facile d’intéresser les lecteurs avec des ragots. Leur présenter des faits prouvés selon des règles très strictes relève du défi ».

Il faut donc garder un respect de ce qui se dit sous serment lors d’un procès. Dans quelques mois peut-être, dépendamment de la décision de la Cour d’appel, nous aurons enfin l’occasion d’assister au procès à travers la plume de Clément Fortin.

[1] Gisèle Côté-Harper, Pierre Rainville et Jean Turgeon, Traité de droit pénal canadien, Éditions Yvon Blais, 1998, p. 223.

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Les grands procès du Québec: histoire ou dramatisation?


les_grands_proces_DVD_movie_large-218x300            J’étais dans la jeune vingtaine lorsque les épisodes du téléfilm Les Grands Procès du Québec furent diffusés à la télévision, au milieu des années 1990. À l’époque, je n’en ai pas manqué un seul. Des années plus tard, il me fallait évidemment me procurer le coffret DVD et me remémorer ces instants de notre patrimoine judiciaire. Car, je dois l’avouer, ce téléfilm a certainement semé en moi la graine d’une passion qui, plus tard, refit surface. Comme on le sait, je me passionne maintenant à réviser des dossiers judiciaires de notre passé afin de donner l’heure juste aux lecteurs, ce qui m’a value jusqu’à maintenant de publier L’affaire Dupont (2014) et L’affaire Denise Therrien (2015). Il y en aura d’autres, évidemment!

Au fil de mes recherches, l’inévitable s’est produit : j’ai finalement croisé des dossiers abordés dans le cadre de cette série. Quoique je me doutais de cette contrainte ayant poussé les scénaristes à procéder à des coupures, j’étais loin de me douter que je serais heurté à des contradictions majeures.

Et je ne suis pas le seul à le dire. Dans son ouvrage L’affaire Cordélia Viau la vraie histoire, publié en 2013, Me Clément Fortin soulignait les invraisemblances rapportées par des auteurs comme Pauline Cadieux et Andrée-Hélène Bizier. Mais ces erreurs touchaient également l’épisode que les concepteurs de Les Grands Procès du Québec avaient consacré à Viau. Sur ce, Fortin écrit dans son épilogue : « comment Cadieux, Bizier, Boileau et les auteurs de Cordélia dans la série Les grands procès du Québec ont-ils pu passer sous silence l’intervention du juge en chef de la Cour supérieure du Québec? Pourtant, les journaux y avaient fait écho. Comment ont-ils pu ignorer le résumé du juge Taschereau et le jugement de la Cour d’appel? ».

La leçon que nous donne indirectement Fortin est qu’il est préférable de consulter d’abord le dossier judiciaire avant de crier à l’injustice, comme l’a fait Cadieux, et bien d’autres d’ailleurs. Le secret, c’est de remonter à la source; non de déblatérer sur la place publique pour le simple plaisir d’attirer l’attention.[1]

Car les concepteurs de la télésérie semblent avoir boudé les dossiers judiciaires. Du moins, c’est ce que j’arrive à prouver avec l’une des plus célèbres affaires de notre passé. Dans l’épisode consacré à l’affaire Aurore Gagnon, on y commet l’erreur de désigner le juge de paix sous le nom d’Aurélien Mailhot, alors que dans les faits il se nommait Oréus Mailhot[2]. De plus, on fait dire à des témoins des choses qui n’apparaissent même pas dans les notes sténographiques. Pour ainsi dire, les scénaristes n’ont donc pas consulté le dossier judiciaire. C’est pourtant ce dont on serait en droit de s’attendre d’une émission qui prétend reconstituer des causes criminelles.

Quant aux plaidoiries et aux directives du juge, toujours dans l’affaire de cette pauvre enfant martyre, elles relèvent tout simplement de l’imaginaire. Ainsi, il devient tout à fait légitime de se demander si cette télésérie prétendait vraiment faire de l’Histoire ou alors de simples dramatisations.

Une question toute légitime prend alors naissance dans notre esprit : ces inexactitudes se répètent-elles pour les autres dossiers? Évidemment, il faudra encore bien des années avant de le vérifier. Il est plus laborieux de lire un dossier judiciaire dans sa totalité, quoique la satisfaction retirée par la suite est drôlement plus gratifiante, d’autant plus qu’on redonne aux faits et au public le respect qu’ils méritent.

Étrangement, le journaliste Daniel Proulx, qui est à l’origine de cette création et qui a participé à plusieurs autres documentaires de qualité, n’a pas commis ces erreurs dans le livre qu’il intitula également Les grands procès du Québec. Dans cet ouvrage fort intéressant il traite d’ailleurs de procès qui n’ont jamais été adapté à l’écran. Par exemple, il a préféré ne rien écrire à propos du procès de Marie-Anne Houde, alors qu’il a résumé des affaires comme celle du triple meurtre du Casa Loma, l’attaque du tunnel de rue Ontario, et j’en passe. Forcément, il s’est produit quelque chose entre la rigueur de Proulx et le produit final de la télésérie.

Ceci dit, les constatations de ces imprécisions historiques nous laissent à penser que ce téléfilm fut davantage une interprétation artistique et donc culturelle de notre patrimoine judiciaire. Certes, ce ne fut pas une reconstitution fidèle des témoignages entendus sous serment, dont plusieurs dorment toujours dans nos archives. Sur ce point, force est de constater qu’il reste encore beaucoup de travail à faire avant de renflouer la vérité historique de notre passé. Pourtant, il y a maintenant 20 ans, cette dramatisation fut une porte ouverte pour éveiller l’intérêt de plusieurs curieux, dont je fais partie.

[1] À ce sujet, je vous recommande mon article Les auteurs mythomanes, un phénomène bien présent.

[2] Parfois, on l’a aussi écrit « Auréus Mailhot » mais une lettre signée de sa main « O. Mailhot » me permet de croire que la véritable façon de l’écrire était « Oréus ».

Les auteurs mythomanes, un phénomène bien présent


En 1960, le livre de Ramon F. Adams a révélé l'existence de plusieurs auteurs mythomanes et opportunistes.
En 1960, le livre de Ramon F. Adams a révélé l’existence de plusieurs auteurs mythomanes et opportunistes.

Que ce soit en se déplaçant chez son libraire ou en commandant en ligne, le lecteur est en droit de présumer de l’honnêteté du livre qu’il s’apprête à acheter.  Malheureusement, après m’être familiarisé avec quelques sujets historiques depuis maintenant 25 ans, je suis en mesure de me rendre compte de l’existence d’un phénomène qui peut sembler désagréable et parfois même déroutant.  Les auteurs mythomanes existent et, bien qu’ils sèment la controverse, nous devons composer avec cette réalité.

La première fois que j’ai eu la puce à l’oreille, bien que j’avais déjà côtoyé le phénomène au cours de mes recherches concernant le 19ème siècle américain, ce fut en lisant L’affaire Coffin : une supercherie?, de Me Clément Fortin (2007).  Au moment d’y plonger mon regard de lecteur, j’avais évidemment entendu parler de l’affaire Coffin – comment l’ignorer? – mais je ne m’étais toujours pas forgé le moindre jugement sur cette affaire.  Me Fortin y affirmait lui-même qu’avant de s’attaquer au dossier judiciaire il croyait en l’innocence de Wilbert Coffin.  Une étude objective du déroulement du procès l’a finalement convaincu du contraire.

Dans l’ouvrage de Me Fortin, je n’ai eu d’autre choix que d’en arriver à la même conclusion que le jury : Wilbert Coffin était coupable du triple meurtre des trois chasseurs américains survenu en Gaspésie.  L’auteur mythomane qui est à l’origine du mythe entourant l’affaire Coffin, et qui par conséquent créa le plus de dommage au sein de la mémoire collective, est Jacques Hébert.  Les publications de ce dernier, qualifiées de « brûlots » par Me Fortin, ont fortement contribué à ce mythe entretenu autour de la possible injustice de l’affaire Coffin.  Devant la Commission Brossard, formée au cours des années 1960 et aux frais des contribuables pour justement réétudier l’affaire Coffin devant les nombreux doutes soulevés par Hébert, celui-ci fut contraint d’admettre qu’il n’avait lu qu’un seul témoignage sur l’ensemble des milliers de pages de transcriptions sténographiques du procès.

Cette évidence aurait normalement dû clouer le bec à Hébert, mais ce dernier continua inlassablement sa croisade médiatique pour des raisons purement politiques.

En travaillant sur L’affaire Dupont, j’ai pu vérifier ce dont Me Fortin parlait dans ses publications, c’est-à-dire cette nécessité de s’en tenir aux transcriptions et au dossier judiciaire.  Cette rigueur permet d’écarter les rumeurs et autres ragots de corridor  Voilà qui, au bout du compte, nous met face aux preuves solides qui ont été enregistrées légalement.  Autrement, il devient facile de se laisser aller dans des directions incontrôlables et perverses, ce qui nous conduirait tout droit vers une mystification de l’ordre de celle qu’on réserve encore aujourd’hui à une légende mauricienne comme celle du mur du pendu (voir La légende du mur du pendu : c’était Noël François!).

En mai 2014, la sortie du livre de Jean-Pierre Corbin, Exécution, Cold Case l’affaire Dupont la véritée [sic] absolue, qui repose sur des théories impossibles à prouver, a suscité un certain intérêt avant de décevoir plusieurs lecteurs qui cherchaient une meilleure compréhension des faits.  Tout comme dans l’affaire Coffin, les allégations ont pris des proportions telles qu’une partie de la population a intégré ces ouï-dire au mythe forgé par le temps et parfois même par le silence des autorités.

Dans l’affaire Denise Therrien, cette adolescente de 16 ans assassinée à Shawinigan-Sud en 1961, le scénario se répète.  En juin 2014, Jean-Guy Lefebvre, un ancien patrouilleur de la Sûreté du Québec qui ne révèle cependant jamais avoir été enquêteur, publiait La clef de l’énigme absolue.  En plus d’un titre prétentieux, celui-ci avouait avoir réalisé son enquête uniquement « par téléphone ».  Non seulement il appuyait les propos pervers et mensongers de l’assassin, publiés chez Stanké en 1977, mais il présentait un texte absurde et erroné.  Ajoutons à cela qu’il accuse les procureurs de la Couronne et de la défense d’avoir été des incompétents, et que le juge Paul Lesage a erré.  Bref, il prétend que tout le procès de 1966 fut un complot contre Marcel Bernier.  Cela revient à dire qu’il se croit plus compétent que les juges de la Cour d’appel, eux qui pourtant ont confirmés le verdict prononcé devant le juge Lesage en février 1966.

En août dernier, j’ai numérisé tout le dossier judiciaire de l’affaire Therrien aux archives de Québec afin de réviser les témoignages entendus devant le juge Paul Lesage.  Je n’y ai trouvé aucune matière pour appuyer, ne serait-ce qu’en partie, les accusations gratuites de Lefebvre.  D’ailleurs, c’est sur ce même dossier judiciaire que se basait Isabelle Therrien, la nièce de Denise, pour présenter son livre L’Inoubliable affaire Denise Therrien en 2009, et dans lequel elle démantelait justement la théorie loufoque de Bernier.

En publiant son docu-roman L’affaire Cordélia Viau, la vraie histoire en 2013, Me Clément Fortin a démontré l’existence d’une autre auteure mythomane : Pauline Cadieux.  Dans sa conclusion, Fortin démontre la frustration à saveur féministe qui aurait motivé Cadieux dans son écriture, allant jusqu’à dire que « cette attitude revancharde n’était sûrement pas propice à la rédaction d’une œuvre objective »[1].  Bref, elle a voulu faire de Cordélia Viau une victime, tandis que le dossier judiciaire ne révèle aucune irrégularité suffisante pour remettre en cause le verdict, bien qu’il faille admettre que certaines procédures ne se produiraient maintenant plus de la même façon.

Avant son exécution, d’ailleurs, Cordélia Viau a avoué son crime[2].

Le phénomène n’est évidemment pas étranger chez nos voisins américains.  À titre d’exemple, dans l’affaire du Dahlia Noir, cette jeune femme retrouvée assassinée dans des conditions atroces à Los Angeles en 1947, deux auteurs ont prétendu que leur père respectif était le véritable meurtrier.  Forcément, à première vue, au moins l’un d’entre eux avait tort.  L’auteur Don Wolfe a depuis démontré, suite à une recherche sérieuse, que ces deux auteurs n’avaient finalement aucune preuve pour appuyer leurs théories.

En 1960, Ramon F. Adams publiait A fitting death for Billy the Kid et dans lequel il présentait une impressionnante bibliographie des publications concernant le hors-la-loi américain Billy the Kid.  Il est étonnant d’y découvrir de nombreux auteurs – incluant des vieillards interviewés par des journalistes – qui prétendaient avoir connu le Kid, soit pour mousser des ventes ou simplement pour se rendre intéressants.  D’autres ont commis des erreurs aisément détectables.  Le livre d’Adams dévoile un phénomène si pathétique qu’il représente pratiquement un incontournable pour quiconque voudrait étudier le phénomène.

Rougeot et verneDans le cas de Jesse James, la légende littéraire démarra beaucoup plus tôt.  À l’époque même où celui-ci était accusé de piller des banques et des trains à travers tout le pays, c’est-à-dire au cours des années 1870, certains livres sortaient déjà en librairie.  L’un de ces auteurs était John N. Edwards, un ancien combattant sudiste, tout comme les frères James, et dont les propos se montrèrent plutôt flatteurs envers ces criminels.  Aujourd’hui, on s’entend pour dire que le livre d’Edwards a contribué, du moins en partie, à cette glorification qu’on a fait des exploits de ce gang, mais aussi des autres bandes de braqueurs qui leur emboîtèrent le pas au cours des décennies suivantes.

Avec l’annonce de l’assassinat de Jesse James en avril 1882, une course contre la montre s’engagea à savoir quel éditeur serait le premier à présenter l’œuvre complète sur sa carrière et celle des membres supposés de son gang.   Sept semaines seulement après la mort de Jesse James, le livre de Frank Triplett se retrouvait en vente sur les tablettes.  De cet auteur, on ne sait que peu de choses.  On ignore même tout à propos de ses origines et de son décès.  Joseph W. Snell, de la Kansas State Historical Society, écrivait en introduction de la réédition de 1970 du livre de Triplett que ce dernier n’était pas reconnu pour sa rigueur mais surtout pour son nom associé à des livres qui, pour l’époque, avaient pour but de rapporter des profits.  Aujourd’hui, d’ailleurs, les historiens et autres auteurs sérieux s’entendent pour dire que le contenu du livre de Triplett n’a pas une grande valeur historique.

Myra Maybelle Shirley, mieux connue sous le nom de Belle Starr, a été assassinée de deux décharges de fusil de chasse en février 1889.  Ce crime est demeuré officiellement non résolu, même si un suspect intéressant fut rapidement ciblé en la personne d’Edgar Watson, un ancien locataire de la victime.

Puisque la justice fut incapable de dénicher des preuves suffisantes pour le faire condamner, la course aux spéculations débuta.  Selon une version, un tueur à gage du nom de Bertholf aurait été engagé par un éleveur à qui Belle aurait volé du bétail.  C’est du moins la version que soutint un vieil homme jusque sur son lit de mort, passant ainsi l’histoire à un ami qui se chargea de la transmettre ensuite à l’auteur Ted Byron Hall.  En un mot, Hall était l’homme qui avait vu l’homme qui avait vu l’ours!

Un autre auteur du nom d’Edwin P. Hicks, qui publia son bouquin en 1963, présenta une autre théorie selon laquelle l’assassin de Belle Starr était plutôt Jim Middleton.  Ce dernier aurait voulu venger la mort de son frère John, que Belle aurait apparemment fait éliminer pour lui prendre l’argent d’un cambriolage.  Un témoin aurait même affirmé que Jim l’aurait fait venir à son chevet en 1938 pour lui confier son crime avant de mourir.  L’auteur Glen Shirley, qui publia Belle Starr and Her Times en 1982, écrit qu’il n’existe aucune preuve supportant cette théorie concernant Jim Middleton.

Et comme si ce n’était pas assez, une autre théorie voulut que Jim July Starr, le dernier mari de Belle, ait été lui-même l’assassin.  Frustré que ses efforts n’aient connu aucun résultat pour faire condamner Watson, Jim July s’allia avec un petit gang de hors-la-loi.  Le 23 janvier 1890, il fut blessé par des représentants de l’ordre en résistant à son arrestation.  Jim devait succomber à ses blessures trois jours plus tard.  Plus de 60 ans après, Bob Hutchins, qui prétendait avoir fait partie de l’équipe des représentants de l’ordre ayant mis fin à la carrière de July, se confia à un journal.  Il prétendait que Jim July avait dit sur son lit de mort avoir tué sa femme en février 1889.  Hutchins, qui avait eu six décennies pour façonner son histoire, prétendit que Watson avait prêté son fusil à July, qui s’en était ensuite servi pour assassiner Belle.

D’autres diront encore que l’assassin était Eddie, le propre fils de Belle Starr.  Bref, on comprend le principe.  Certaines légendes ne s’arrêteront tout simplement jamais!

Et l’Europe n’échappe pas au phénomène.  En France, l’exemple entourant l’assassinat de la députée Yann Piat, survenu le 25 février 1994, est aussi un exemple flagrant.  Puisqu’elle était la première députée assassinée en France, les rumeurs pointèrent rapidement du doigt certains personnages politiques en les accusant d’avoir commandité le meurtre.  Dans le reportage présenté par l’équipe télévisée de Faites entrer l’accusé (à voir : Faites entrer l’accusé – Affaire Yann Piat, une femme à abattre), on apprend qu’au plus fort des événements entourant ce meurtre un livre appuyant le complot politique fit sa sortie en kiosque.  Les auteurs, les journalistes André Rougeot et Jean-Michel Verne, prétendaient d’ailleurs résoudre toute l’affaire grâce à un seul et mystérieux informateur.  D’autres journalistes plus consciencieux ouvrirent alors leur propre enquête et découvrirent que cet informateur était un excentrique mythomane.  Non seulement Rougeot et Verne furent condamnés en diffamation mais l’enquête et le procès révéla que la députée avait plutôt été assassinée par de jeune voyous travaillant à la solde d’un tenancier de bar aux tendances mafieuses qui souhaitait prendre de l’expansion dans la ville de Hyères, près de Toulon.

Toute l’hypothèse du complot politique s’était donc avéré être un énorme « pétard mouillé ».

Dans l’affaire controversée d’Omar Raddad[3], l’histoire se répète.  Avant de mourir assassinée en 1991, Ghislaine Marchal avait réussi à écrire avec son propre sang « Omar m’a tuer [sic] ».  Or, Omar Raddad était alors son jeune jardinier.  Ce dernier fut d’ailleurs reconnu coupable en 1994 et condamné à 18 ans de réclusion.

Pauline CadieuxJean-Marie Rouart, directeur du Le Figaro littéraire, un auteur au parcours pourtant remarquable qui aspirait à l’Académie française, accepta de se compromettre dans un livre où il volait à la défense de Raddad.  Dans le documentaire préparé encore une fois par l’équipe de Faites entrer l’accusé, il apparaît que Rouart a fait sa « propre enquête » sur une durée de 10 jours seulement avant de coucher ses idées sur papier.

Quelles sont les véritables motivations de ces auteurs mythomanes?  Écrivent-ils par manque d’attention?  Par pure tricherie?  Par maladresse?  Ou alors dans l’espoir de faire un profit monétaire?  De voir leurs noms au sommet des meilleures ventes?

Est-ce que ces auteurs peuvent miner la confiance que les lecteurs entretiennent envers l’ensemble des livres qu’on retrouve en librairie et sur la toile?

Ce qui est sûr, c’est que pour contrer ces mystifications certains doivent redoubler d’ardeur.  D’ailleurs, cette mythomanie n’est pas seulement réservée au milieu littéraire.  Le cinéma nous a habitués à ingurgiter des films à saveur « histoire vécue ».  Dans le cas de La Correction (Sleepers, 1996), par exemple, on se base sur le roman de Lorenzo Carcaterra, qui affirme encore que son histoire est vraie.  Pourtant, le système judiciaire new-yorkais n’a jamais pu retrouver la moindre trace de l’histoire présentée par Carcaterra.

Quand on pense aussi que les films Le silence des agneaux, Psychose et Massacre à la tronçonneuse s’inspirent du même fait réel (celui du tueur Ed Gein), on peut se poser des questions quant au traitement que fait Hollywood de ses « histoires vécues ».

Au Canada, ces auteurs mythomanes s’exposent à d’éventuelles accusations criminelles.  L’article 181 du Code criminel canadien se lit comme suit : « est coupable d’un acte criminel et passible d’un emprisonnement maximal de deux ans quiconque, volontairement, publie une déclaration, une histoire ou une nouvelle qu’il sait fausse et qui cause, ou est de nature à causer, une atteinte ou du tort à quelque intérêt public ».

Cependant, dans leur Traité de droit pénal canadien, Côté-Harper, Rainville et Turgeon précisent  que, selon l’arrêt R. c. Zundel ([1993] 3 R.C.S. 519)[4], l’article 181 « a été jugé de portée excessive et donc inconstitutionnel, ne pouvant être sauvegardé par l’article premier de la Charte.  Cet article visait un trop grand nombre de déclarations.  L’interdiction pouvait limiter la liberté d’expression et empêcher des gens de s’exprimer face au danger d’être poursuivis en fonction de la conception de l’intérêt public de la majorité de la société »[5].

En d’autres mots, la Charte canadienne des droits et libertés permet l’existence dans nos librairies d’auteurs mythomanes.

Me Fortin écrit dans une conclusion que « le droit a évolué.  Soit!  Cependant, l’attitude des hommes n’a guère changé.  Pour un bon nombre d’entre eux, les ragots ont toujours force de loi »[6].

On a vu récemment, avec les attentats commis à Paris à l’endroit de Charlie Hebdo, à quel point l’Occident tenait à sa liberté d’expression.  Dans un cadre comme celui-là, on ne doit donc certainement pas se surprendre de l’existence de telles publications et que, quoi qu’on en dise, elles sont là pour rester.  Il en revient donc au lecteur la responsabilité de naviguer à travers ces eaux troubles.

[1] Clément Fortin, L’affaire Cordélia Viau la vraie histoire, p. 350.

[2] Dans Crimes, mystères et passions oubliés, l’historien Raymond Ouimet se basait sur l’opinion de Pauline Cadieux pour affirmer que l’enquête avait été « bâclée » et que les procès dans l’affaire Cordélia Viau avaient été « honteusement partiaux ».  Pardonnons cependant à Ouimet le fait qu’il écrivait ceci en 2010, soit 3 ans avant que Clément Fortin offre publiquement l’occasion de répliquer aux accusations de Pauline Cadieux en offrant à ses lecteurs une présentation honnête du procès.

[3] À voir : Faites entrer l’accusé – le coupable désigné Omar Raddad

[4] Dans cette cause il était question d’une publication affirmant que l’holocauste dont ont été victimes 6 millions de Juifs durant la Seconde Guerre Mondiale était une fausseté.

[5] Gisèle Côté-Harper, Pierre Rainville et Jean Turgeon, Traité de droit pénal canadien, 1995, Éditions Yvon Blais, 1998, p. 126.

[6] Clément Fortin, op. cit., p. 356.