Frank and Jesse James, the story behind the legend

frankandjjYEATMAN, Ted P. Frank and Jesse James, the story behind the legend. Cumberland House, Nashville, Tennessee, 2000, 480 p.

À l’origine, ce livre devait retracer uniquement les informations concernant les célèbres frères James dans le centre du Tennessee de 1877 à 1881. Yeatman a débuté ce travail en 1975. À cette époque, il s’attendait à y consacrer environ une année mais ses recherches se sont plutôt poursuivies sur une période de 25 ans, au point de couvrir finalement toute la carrière des frères James. Le résultat de ce travail chevronné est un livre très bien documenté qui représente probablement l’ouvrage le plus complet à avoir été publié sur le sujet.

Yeatman le dit lui-même dans sa préface : le livre le plus sérieux à l’avoir précédé était apparu en 1966 sous la plume William A. Settle. D’ailleurs, Settle l’avait encouragé dans ses démarches et si ce n’était du fait de sa mort en 1988, il était tout désigné pour rédiger son introduction. Settle avait permis de mettre à jour plusieurs informations sur les légendaires hors-la-loi. Depuis, Yeatman nous apprends cependant que l’ouverture des archives de l’agence Pinkerton, vers le milieu des années 1990, a permis de détailler davantage le fameux débat entourant les réelles intentions de ces détectives au moment de l’assaut de 1875 envers la ferme des James, qui avait causé la mort de leur demi-frère en plus d’handicaper leur mère.

Après un premier chapitre qui nous plonge immédiatement dans les circonstances de l’attaque du train de Gads Hill, survenue en janvier 1874, Yeatman nous permet de revenir aux origines criminelles de ces deux célèbres frères à l’époque de la Guerre de Sécession. On a donc droit aux différentes versions, agrémentées des trouvailles archivistiques, en plus des comptes rendus des journaux de l’époque concernant les frasques du gang. Yeatman, qui ne cherche pas à glorifier l’image de ces légendes du crime, nous offre une vision objective qui nous permet même certains questionnements qu’il ne pose pas directement.

Il prouve aussi sa générosité et sa confiance envers le lecteur puisqu’il nous réserve plusieurs documents présentés en appendice ainsi que des notes de fin, et parmi lesquels on retrouve une correspondance d’époque, une filmographie et l’intégrale de la conférence de presse concernant l’exhumation et les tests ADN effectués sur la dépouille de Jesse en 1995.

Le lecteur sérieux arrivera à voir davantage la réalité derrière la légende. Si Yeatman ne pose pas directement la question, on peut lire entre les lignes à quel point la légende de Jesse James a pris de l’ampleur, alors qu’on pourrait fortement soupçonner que le véritable leader du gang était plutôt son frère aîné, voir même Cole Younger. En effet, après la capture des trois frères Younger en 1876, le gang ne connut plus jamais le succès rencontré au cours des premières années.

D’ailleurs, le premier hold-up que l’on peut accorder à Jesse, celui de Gallatin en décembre 1869, a frôlé la catastrophe en plus de démontrer un manque flagrant de préparation (à lire : La sortie publique de Jesse James).

Jesse James est-il à l’origine d’une légende beaucoup trop démesurée pour ce qu’il était en réalité? Sans doute.

D’ailleurs, Yeatman nous permet de souligner les victimes collatérales de toutes ces attaques de banques et de train. Car au-delà de la glorification qu’entretiennent certaines personnes envers ces hors-la-loi d’une époque révolue, on oublie bien souvent les innocentes victimes, parmi lesquelles on retrouve même des enfants. Les balles perdues et autres conséquences d’un mode de vie dangereux n’ont pas fait que des heureux.

À l’époque, mais aussi par la suite, une partie de la société s’est offusquée de la fin de carrière de Jesse James, tué par un membre de son propre gang en 1882. Ils ont été nombreux à parler d’assassinat, mais d’autres défendent aussi la théorie selon laquelle certains criminels atteignent un statut tellement grand que la seule solution pour les stopper est la manière forte. À travers l’histoire, ce fut d’ailleurs le cas de plusieurs autres, comme John Dellinger, Bonnie & Clyde, Jacques Mesrine, Jean-Paul Mercier, Richard Blass, et combien d’autres?

Bref, le travail de Yeatman permet une vision honnête sur une légende qui fut trop souvent déformée par des auteurs peu scrupuleux et aussi une tendance sociale vers la glorification des braqueurs.

 

Belle Starr

Le 23 mai 1886, c'est à Fort Smith, en Arkansas, que Belle Starr acceptait de poser sur son cheval pour répondre à la curiosité d'un journaliste.
Le 23 mai 1886, c’est à Fort Smith, en Arkansas, que Belle Starr acceptait de poser sur son cheval pour répondre à la curiosité d’un journaliste.

La réalité historique a depuis longtemps démoli l’image de hors-la-loi accomplie que lui ont prêté plusieurs auteurs et cinéastes. Toutefois, ce qui est sûr, c’est qu’elle demeure l’une des rares femmes du Far West dont le nom a traversé le temps.

C’est dans le Missouri qu’elle a vu le jour le 5 février 1848, sous le nom de Myra Maybelle Shirley. Quelques années plus tard, son père vendait la ferme pour s’installer à Carthage, une petite ville de 500 habitants, où il devint hôtelier. Chez les Shirley on retrouvait une bibliothèque et un piano sur lequel la jeune fille apprit à développer son talent musical. Myra, comme on l’appelait à cette époque, fut décrite par une camarade de classe comme étant une enfant snobe mais son amour pour les chevaux et le plein air l’éloignèrent graduellement de ses fréquentations féminines. D’ailleurs, on la disait bagarreuse, autant avec les fillettes que les garçons.

Selon le recensement de 1860, John Shirley était âgé de 66 ans, toujours marié à Eliza, sa troisième femme. Leurs enfants étaient listés comme Allison, 18 ans; Myra, 12 ans; Edwin, 11 ans; Mansfield, 8 ans; et Cravens, 2 ans. L’éclatement de la Guerre de Sécession allait cependant marquer toute la famille, comme ce sera le cas pour tous les habitants du secteur. À titre d’exemple, un dénommé Groome, qui habitait l’ancienne ferme des Shirley, fut assassiné par une bande d’abolitionnistes radicaux. La propriété fut également incendiée.

Le frère aîné de Myra, Allison, que l’on surnommait Bud, se serait battu en tant que guérillero sudiste. Il n’en fallait pas davantage pour que des auteurs peu scrupuleux inventent par la suite des aventures rocambolesques pour sa jeune sœur, au point de la faire espionne.

Selon l’une de ces histoires, elle aurait été interrogée par le Major Edwin B. Eno. À la fin de l’entretien, Eno lui aurait annoncé avoir expédié un détachement de soldats à Carthage afin de capturer son frère Bud. Paniquée, la jeune fille de 15 ans se serait précipitée à l’extérieur pour se servir d’une branche en guise de cravache, s’élançant ensuite dans un foudroyant galop. Refusant de suivre la route principale, elle coupa à travers champ. Lorsque les soldats débarquèrent à Carthage ce fut seulement pour découvrir une Myra Shirley souriante, fière de leur annoncer que son frère venait de quitter le village dans l’heure.

L’auteur Glenn Shirley[i] a fait remarquer que le Major Eno a laissé de nombreux rapports détaillés de ses activités militaires et que dans aucun d’entre eux il n’est question de l’interrogatoire d’une jeune fille de ce nom. Toutefois, un autre auteur (Homer Croy) offrit une variante à ce récit, stipulant cette fois que Myra aurait quitté la maison de Richey à l’aube en brisant quelques branches de cerisier, signal pour indiquer aux troupes confédérées que la résidence hébergeait des soldats nordistes. Peu de temps après, une fusillade aurait éclaté, ce qui n’aurait cependant pas empêché le Major Eno et ses hommes de s’échapper.

On lui a aussi prêté une romance avec le célèbre chef de guérilla William C. Quantrill, mais il existe une part de mythe impressionnant autour d’elle, au point où sa biographie doit être abordée de manière prudente. En revanche, elle épousera l’un des hommes de Quantrill 13 ans plus tard.

Vers la fin de juin 1864, selon le témoignage de Sarah Musgrave, Bud Shirley et Milt Norris se réfugièrent chez une certaine Mme Stewart à Sarcoxie, Missouri. Les deux jeunes sudistes avaient besoin de se mettre quelque chose sous la dent. Rapidement, la maison fut encerclée par la milice fédérale. Sans hésiter, Shirley et Norris tentèrent de s’échapper, mais en franchissant une clôture Bud fut tué par les tirs ennemis. Son compagnon, blessé, courut jusqu’à Carthage annoncer la triste nouvelle à la famille Shirley.

Mesdames Musgrave et Stewart se chargèrent de traîner le corps de Bud à l’intérieur. Le lendemain, la mère de la victime, accompagnée de sa fille Myra, vinrent le récupérer. Selon Mme Musgrave, Myra se serait présenté avec un ceinturon contenant deux énormes revolvers et expliquant son souhait de venger la mort de son frère.

Toutefois, Glenn Shirley rappelait que la version la plus populaire voulait plutôt que Myra se soit présentée avec son père et non sa mère, cette dernière étant trop affectée par la mort de son fils. C’est sous l’œil de soldats nordistes que John Shirley aurait déposé le corps dans le chariot. Mme Stewart aurait ensuite déposé l’étui contenant l’arme du défunt sur le siège du chariot, près de Myra, si bien que l’adolescente se serait emparée de l’arme. Dès que son père lui ordonna de déposer cette arme, elle aurait répliqué « ces salopards de tuniques bleues vont payer pour ça », tout en visant et actionnant le marteau du revolver. Toutefois, les chambres du barillet n’étaient pas chargées.

Ajoutant l’insulte à l’injure, les soldats auraient éclaté de rire.

Malheureusement, on ne saura jamais quelle fut la part de vérité dans cette histoire.

Peu après ce drame, John Shirley décida de fuir le Missouri en conduisant sa famille jusqu’au Texas pour s’installer près du village de Scyene, non loin de Dallas. À cette époque, Dallas comptait 2,000 habitants. Sur cette nouvelle propriété, Myra s’adonnera aux tâches habituelles de la ferme, en plus de prendre soin de ses jeunes frères.

Selon certains auteurs, les quatre frères Younger, ainsi que Jesse James, auraient rendu visite aux Shirley sur leur nouvelle ferme en juillet 1866. On raconte encore que Cole Younger les avait connus à Carthage durant la guerre, une information qui suffira à déclencher la machine à rumeurs, au point de lui prêter une liaison avec Myra. Non seulement il n’existe aucune preuve de cette relation, mais Belle le niera une vingtaine d’années plus tard au moment de discuter avec un journaliste et Cole Younger en fera de même dans son autobiographie publiée en 1903.

La famille Reed déménagea également au Texas après la mort du patriarche en 1865. Ainsi, les Shirley et les Reed renouèrent leur amitié, en particulier Belle et Jim, qui se marièrent le 1er novembre 1866 devant le révérend S. M. Wilkins dans le Collin County. Dans ce coin du Texas où on sentait encore la partisannerie sudiste, un ancien guérillero de Quantrill comme Jim Reed était le bienvenu. Celui-ci emménagea chez les Shirley. L’année suivante, on le retrouvait à fabriquer des selles chez un sellier de Dallas. Il aurait également élevé des chevaux et du bétail.

À la fin de l’année 1867, la mère de Reed retourna au Missouri pour y labourer sa terre dans le comté de Bates, près de Rich Hill. Jim et ses frères la suivirent pour lui donner un coup de main, et Belle dut suivre son mari. Au début de septembre 1868, Belle donna naissance à une fille qu’elle baptisa Rosie Lee, un bébé qu’elle idolâtra au point de la surnommer sa « perle » (pearl). Plus tard, ce sera d’ailleurs sous le nom de Pearl Reed qu’elle sera mieux connue.

Peu après, Belle apprit la mort de son jeune frère Edwin, tué par les autorités texanes. En dépit de nombreuses versions fictives de l’affaire, la seule trace crédible apparut dans le Dallas News, qui raconta que « Ed Shirley, un voleur de chevaux notoire, a été tiré alors qu’il était sur son cheval près de Dallas en 1868 ». Belle aurait-elle fait le voyage depuis le Missouri pour se recueillir sur la tombe de son frère et permettre du même coup à ses parents de voir Pearl? L’Histoire ne peut malheureusement pas le confirmer.

Selon le témoignage d’une certaine Gertrude Higgins, Belle se rendait à la messe à dos de cheval, montant comme un homme, tout en tenant sa fille dans ses bras. Mme Higgins aurait même été impressionnée du dévouement qu’elle accordait à Pearl. Belle donnera également naissance à un fils, Ed, alors qu’elle se trouvait en cavale à Los Angeles avec son mari.

Mais les absences de Jim Reed devinrent de plus en plus fréquentes. Il s’adonnait aux courses de chevaux à Fort Smith, jouait aux cartes ici et là, et fréquentait maintenant Tom Starr, un homme dangereux qui habitait à environ 112 km à l’ouest de Fort Smith. En fait, Tom Starr, le patriarche d’une famille de Cherokee, aurait accueillit plus d’une fois Cole Younger et Frank James durant la guerre. À cette époque, Tom Starr était âgé de 55 ans et mesurait 6 pieds et 5 pouces. Ses crimes étaient apparemment devenus synonyme d’embarras aux yeux de la nation Cherokee.

En novembre 1873, c’est en compagnie de deux complices nommés Wilde et Dickens, que Reed cambriola un vieil homme qui cachait une fortune de 32,000$ dans son sous-sol. Selon une déclaration sous serment que Myra Reed enregistra le 16 décembre 1875, elle aurait vu de ses yeux le magot que les trois voleurs étaient venus lui montrer près de leur ranch de Scyene. Si l’Histoire ne dit pas si elle a touché sa part du butin, tout porte à croire que Jim Reed fut un mari plutôt absent après ce crime. En fait, il aurait séduit une jeune fille pour s’enfuir avec elle et ses complices à San Antonio.

Dans un article précédent, on a étudié l’hypothèse selon laquelle Belle aurait pu accueillir chez elle le futur hors-la-loi Billy the Kid (voir Billy the Kid, pensionnaire chez Belle Starr?), mais on sait avec certitude qu’elle perdit son mari peu après. Le 6 août 1874, Jim Reed fut tué par John T. Morris. Son complice nommé Wilder sera arrêté et condamné, tandis que Dickens mourra dans des conditions mystérieuses.

Le 10 août 1876, Myra écrivit à sa belle famille pour leur donner quelques nouvelles, mais il apparut dans cette lettre qu’elle offrait sa fille Rosie (Pearl) en spectacle dans certains théâtres de Dallas. Elle écrivit que « ma famille est opposé à ça mais je veux qu’elle soit capable de vivre par ses propres moyens sans dépendre de qui que ce soit ». Le ton utilisé laissait également entendre qu’elle souhaitait toujours venger la mort de son mari. Peu après, elle laissa son fils au sein de sa belle famille et disparut durant 3 ans. Bien sûr, certains auteurs prirent quelques libertés pour lui inventer des aventures au cours de cette mystérieuse période. La vérité, c’est qu’on ignore tout.

En revanche, l’Histoire retrouve sa trace le 5 juin 1880 lorsqu’elle épousait un Indien Cherokee nommé Sam Starr, l’un des fils du célèbre Tom Starr. La cérémonie fut célébrée par Abe Woodall, juge pour le Canadian District. Sam était âgé de 23 ans, alors que Belle en avait 27. Le couple s’installa sur une petite terre située entre Briartown et Whitefield, deux villages séparés de quelques kilomètres, un endroit déjà surnommé Younger’s Bend par Tom Starr. L’endroit n’était accessible qu’à dos de cheval puisqu’il fallait franchir un étroit corridor naturel formé de canyons.

Belle décora sa maison pour consacrer un coin à la mémoire de son père, où on retrouvait plusieurs livres. Elle fit venir sa fille, qui adopta le nom de Pearl Starr. Belle s’investit à faire d’elle une vraie femme.

Dans une autre lettre, Belle expliquera son désir de se retirer du monde grâce à l’isolement de ce ranch, ajoutant que « j’ai toujours été étrangère à la société des femmes (que je déteste profondément) je pense que j’ai trouvé ça ennuyeux de vivre parmi elles ».

En s’isolant de cette façon, elle attira l’attention, comme elle l’écrivit elle-même. Belle était donc bien consciente de l’image qu’elle projetait. Bref, son isolement suscita des commérages et ce sera probablement à partir de cette époque que prit forme sa réputation d’hôtesse des hors-la-loi.

Dans cette même lettre, elle avoua d’ailleurs avoir hébergé Jesse James durant « plusieurs semaines », mais aucune date ne fut précisée.

Le 31 juillet 1882, un mandat d’arrestation fut émis contre Sam et Belle Starr pour le vol d’un cheval bai âgé de 5 ans, propriété de Pleasant Andrew Crane. L’arrestation du couple s’effectua le 21 septembre. Sam Starr fut arrêté le premier. Le marshal fédéral L. W. Marks envoya alors un jeune garçon de race noire pour porter un message à Belle, qui tomba dans le piège. Lorsqu’elle se présenta, les hommes de loi, cachés derrière des arbres, se saisirent d’elle par les bras. La jeune femme se débattit comme une tigresse tout en menaçant ces policiers de leur faire la peau. Une fois maîtrisée, on trouva sur un elle un revolver et deux petits pistolets derringer[ii].

Plus loin, les hommes de loi campèrent avec leurs prisonniers. Laissant ceux-ci sous la surveillance d’un garde, ils quittèrent temporairement afin de faire respecter d’autres mandats. À leur retour au camp, ils découvrirent Belle Starr qui poursuivait le garde à coups de revolver. Cette fois, elle fut maîtrisée et enchaînée jusqu’à ce qu’on arrive à Fort Smith.

Les audiences s’ouvrirent le 9 octobre à Fort Smith. Avec l’apparition du témoin Crane, il apparut que la preuve était circonstancielle. Crane se serait aperçu de la disparition de son cheval vers le mois d’avril, lorsqu’il s’était rendu au bout de son champ. La justice décida que le procès serait instruit le 15 février 1883 devant le juge Isaac C. Parker. Le 22 février, le Fort Smith New Era publia un article parlant publiquement pour la première fois de Belle Starr, ajoutant à son sujet qu’en plus d’être excellente cavalière elle était aussi une bonne tireuse et que si elle « n’est pas considéré comme une belle femme, son apparence est de cette catégorie qui attira sûrement l’attention des caractères sauvages ».

Au cours du procès, le procureur du district William H. H. Clayton se moqua de l’analphabétisme de Sam Starr, ce qui poussa Belle à défendre vigoureusement son époux. La défense misa sur le fait qu’au moment où le cheval fut rapporté volé, au début d’avril, Sam Starr était malade et alité sur le ranch de son père, tandis que sa femme était à son chevet. Malgré cela, la poursuite mit en lumière certaines contradictions, à savoir que les chevaux avaient plutôt été volés vers la fin d’avril. La domestique qui veillait sur Sam ne pouvait se rappeler de la date exacte du moment où il avait été alité, tandis que Tom Starr déclara que les Indiens se fient surtout sur la lune pour se situer dans le temps.

La défense tenta alors de blâmer un dénommé Childs, qui aurait dissimulé les chevaux volés dans le troupeau de Belle, à l’insu de celle-ci évidemment. Mais Childs était introuvable au moment du procès. Et le témoin John West demeura catégorique : Belle s’était emparée des chevaux volés même après que West les eut identifiés en sa présence.

Après une heure de délibération, le jury déclara les Starr coupables. Le 8 mars, le couple réapparut pour le prononcé de la sentence. Sam se serait présenté sous une mine abattue, tandis que Belle se montra presque défiante. Le juge Parker se montra clément en accordant à Sam une année d’emprisonnement. Belle se mérita deux peines de six mois pour autant de chefs d’accusation. Puisque la Cour n’avait aucune juridiction dans un crime commis par un Indien envers un autre, Sam s’était vu exclure de l’affaire Campbell et condamné uniquement pour l’affaire du cheval de Crane. Mais parce qu’elle n’avait pas de sang indien, même si elle était marié à un Cherokee, Belle avait dû faire face à deux chefs d’accusation. Elle allait devoir purger sa sentence à la Maison de Correction de Détroit, dans le Michigan.

Avant de purger sa peine, Belle s’arrangea pour que sa fille aille habiter avec Mme McLaughlin, une amie de longue date qui s’occupait maintenant d’un hôtel à Oswego, au Kansas. C’est à partir de cette époque que Belle écrivit à sa fille en la désignant sous le nom de Pearl Younger. L’auteur Glenn Shirley dira que cette stratégie visait à dissimuler le lien de sang qui les unissait, d’autant plus que Belle n’avait pas voulu faire témoigner sa fille lors du procès, apparemment pour protéger son intégrité.

La veille de son départ pour Détroit, Belle lui écrivit une lettre dans laquelle elle espérait que Pearl ne subirait pas les inconvénients de cette humiliation. Belle s’inquiétait également de l’image que ce verdict pourrait laisser à sa fille : « Maintenant Pearl, il y a une grande différence entre cet endroit et un pénitencier; tu dois le garder à l’esprit et ne pas penser que maman sera enfermée dans une sombre prison ».

Le lendemain de cette lettre, le 19 mars, le couple quittait pour Détroit.

Grâce à sa bonne conduite, Belle fut éligible à une libération au bout de 9 mois. En décembre, elle et Sam étaient de retour à la maison, non sans prendre Pearl et une amie de celle-ci au passage. Les deux adolescentes s’installèrent à Younger’s Bend pour ensuite fréquenter l’école de Briartown.

Malheureusement, ce n’était que le début des ennuis pour Belle.

Après avoir tué un homme, le voleur de chevaux John Middleton se réfugia à Younger’s Bend au début de 1885. Lancés à sa recherche, des hommes de loi aboutirent sur le ranch de Belle, mais celle-ci les reçut avec sarcasme, se moquant d’eux ouvertement en plus de porter à sa hanche un Colt .45. Après leur départ, Belle aurait caché Middleton dans un chariot et, prétextant un voyage avec Pearl, s’éloigna du ranch. Plus loin, elle aurait procuré au fugitif une jument aveugle d’un œil et qui n’avait pas été ferrée. De plus, elle lui aurait remis son revolver de calibre .45.

Quelques jours plus tard, la jument sans fer fut retrouvée dans une rue de Fort Smith, avec la selle de Pearl sur le dos et le revolver Colt .45 de Belle dans un étui. Le corps de Middleton sera finalement repéré en bordure d’une rivière, le visage déchiqueté par les vautours. En dépit de ces quelques indices, les hommes de loi furent incapables de relier l’affaire à Belle Starr.

Au cours de l’été 1885, Sam Starr fut accusé de complicité dans le cambriolage d’une boutique. L’un des voisins du ranch Younger’s Bend, Jim West, qui était devenu représentant de la loi, croisa Belle sur la route et lui conseilla de recommander à son mari de se rendre. La femme endurcie se moqua de lui. Quoi qu’il en soit, West poursuivit son enquête sur la mort de Middleton et en janvier 1886 il déposa une accusation contre Belle pour le vol de la jument borgne retrouvée à Fort Smith.

En avril, la justice trouva le moyen d’accuser Belle d’être la leader d’un gang. En fait, on semblait plutôt hâtif à vouloir résoudre une vague d’intrusions à domicile commise par son mari et quelques complices. Au soir du 27 avril, Belle reçut chez elle deux représentants de l’ordre. En les voyant débarquer, elle éteignit les lumières pour permettre à Sam de fuir par l’arrière alors qu’elle parlait aux deux policiers, non sans se moqueur de leur nervosité. Malgré tout, ceux-ci l’obligèrent à les suivre jusqu’à Fort Smith. Belle y sera libérée sous caution après avoir fourni un alibi : le soir du vol, elle affirmait se trouver à une soirée dansante à Briartown.

Le 23 mai, Belle Starr se trouvait toujours à Fort Smith lorsqu’elle se laissa prendre en photo devant la galerie Rhoeder, un cliché devenu célèbre et sur lequel on peut la voir assise en amazone sur un cheval, et portant un long revolver à sa hanche. Le lendemain, elle était photographiée en compagnie de Blue Duck, un condamné à mort qui partageait le même avocat. Impossible de savoir si cette photo parvint à attendrir le juge, mais la sentence de Blue Duck sera plus tard commuée en prison à vie. Malade, Blue Duck sera finalement libéré en 1895 pour lui permettre d’aller mourir parmi les siens.

Belle accorda une entrevue à un journaliste, ce qui donna lieu à un article paru le 7 juin dans le Dallas Morning News, où elle mentira encore sur son âge en prétendant n’être âgée que de 32 ans. Elle aborda quelques faits de sa vie, comme son premier mari, qu’elle se refusa cependant de nommer; discuta de ses armes, de sa fille qu’elle surnommait sa « Canadian Lily », et de son cheval. Aucun mot sur son fils. Elle affirma aussi avoir passé beaucoup de temps à écrire sur son ranch car elle préparait un manuscrit qui devait paraître seulement à sa mort.

Lors de sa comparution, les victimes des braquages furent incapables d’identifier clairement les trois voleurs. Ce sera donc sans avoir besoin de présenter ses propres témoins que, le 29 juin, Belle Starr fut remise en liberté.

En septembre 1886, Belle était de retour à Fort Smith, cette fois pour répondre du vol de la fameuse jument de McCarty, celle ayant servie à la fuite de Middleton. Dans la salle d’audience, elle échangea des recettes de friandises avec une certaine Mme Jackson, venue pour accompagner son fils impliqué dans une autre affaire. Glenn Shirley écrivait en 1982 que ces recettes, écrites de la main de Belle Starr, avaient été conservées par les descendants de Mme Jackson. Il en donnait même deux exemples en fournissant les ingrédients.

Le 30 septembre, Belle fut acquitté.

Deux semaines auparavant, Sam Starr avait été intercepté par des hommes de la police indienne alors qu’il chevauchait tranquillement dans un champ de maïs sur la jument de Belle baptisée Venus. Les hommes de loi voulurent se séparer en deux groupes pour le coincer. Persuadé que Sam refuserait de se rendre, Frank West vida son six-coups sans le moindre avertissement. La jument Venus fut tuée d’une balle dans le cou et s’écroula en emportant son cavalier. Lorsque les hommes s’approchèrent, ils découvrirent un Sam Starr inconscient portant deux blessures importantes, une sur le côté gauche de sa tête et une autre dans son côté gauche.

Plus loin, Sam reprit conscience et déjoua les deux hommes restés pour le surveiller. Il s’empara de leur seul cheval, mais avant de partir il leur demanda de dire à West qu’il paierait pour la mort de Venus. La nouvelle parut dans les journaux dès le 18 septembre. Dans une entrevue réalisée en 1932, le jeune frère du Shérif Vann expliquera que c’était plutôt son frère qui avait blessé le fugitif dans le côté en plus d’avoir tué la jument. Selon cette version, Frank West était plutôt l’un des gardes et c’est une bande organisée par Tom Starr qui serait venu libérer le prisonnier.

Qui croire? Glenn Shirley a seulement fait remarquer que les rapports et archives de l’époque ne mentionnent jamais la présence du jeune Vann sur les lieux.

Quoi qu’il en soit, Sam se réfugia chez l’un de ses frères, où Belle finit par le rejoindre pour prendre soin de lui et tenter de le convaincre de se rendre à la justice des Blancs avant que la police indienne lui mette la main dessus. Il accepta. Le 4 octobre 1886, Belle contacta Tyner Hughes, un représentant de la loi de Fort Smith en qui elle avait confiance, qui se chargea de venir prendre en charge son mari.

Le 7 octobre, Sam Starr entrait dans les rues de Fort Smith, escorté de Hughes. Derrière eux chevauchait Belle avec deux revolvers fixés à sa taille.

Sam fut libéré dès que sa caution fut déboursée par des amis de sa femme et sous promesse de comparaître le 1er novembre 1886. Sam déclara à un reporter que, évidemment, il aurait accepté de se rendre si les membres de la police indienne s’étaient clairement identifiés et n’avaient pas tiré sur lui.

Plutôt que de rentrer immédiatement à Younger’s Bend, le couple préféra participer à une sorte de festival qui débutait à Fort Smith. Une rumeur persiste à l’effet que Belle se serait illustrée en participant à un concours de tir.

Quoi qu’il en soit, Sam retourna en Cour le 17 novembre. Puisque la justice ne pouvait localiser certains témoins, le juge Parker remit la cause en février 1887.

Puisque le père de Sam venait d’être reconnu coupable pour importation illégale d’alcool, Belle crut bon de divertir son mari en l’amenant à une soirée dansante de Noël organisée le 17 novembre 1886 près de Whitefield, chez une dame Surratt. Le couple fit le trajet avec les deux enfants de Belle, Pearl et Eddie. À leur arrivée, Arvil B. Cole, un violoniste connu dans la région, fut heureux de voir arriver Belle car son guitariste était trop ivre pour jouer. Lorsque Belle accepta de l’accompagner au piano, la danse put enfin commencer.

Peu après, Frank West arriva dans la cour. Un ami le mit en garde sur le fait que Sam Starr se trouvait à l’intérieur, mais West s’entêta à dire qu’il ne craignait personne. Au même moment, la porte s’ouvrit et Sam apparut. La dispute éclata avant que Sam ne sorte son arme. Mortellement blessé, West parvint à se ressaisir, l’espace d’une seconde ou deux, ce qui lui permit de dégainer son revolver et de tirer sur son adversaire. Pendant que West s’écroulait définitivement, Sam titubait sur une distance d’une dizaine de pieds avant de s’écrouler. Les deux hommes étaient morts.

La balle qui avait traversé le corps de Starr a cependant heurté la mâchoire d’un garçon de 12 ans nommé Dan Folsom, qui se précipitait à l’intérieur pour sonner l’alerte. Folsom a survécut mais cette blessure lui laissa une vilaine cicatrice pour le restant de ses jours.

Selon un témoin, lorsqu’on vint avertir Belle de ce qui venait de se produire dehors, celle-ci lui aurait seulement répondu « ramassez-moi ce fils de pute » tout en se remettant au piano. Selon une autre version, elle se serait plutôt précipité dehors pour prendre la tête de Sam entre ses mains, mais sans toutefois verser la moindre larme.

Le soir même, le corps de Frank West fut ramené à sa femme et ses deux enfants. Celui de Sam Starr fut récupéré le lendemain et conduit au cimetière de la famille Starr situé au sud-ouest de Briartown.

La mort de Sam posa un autre problème. La Nation Cherokee avait toléré la présence de Belle à Younger’s Bend parce qu’elle était mariée à un Indien, mais son nouveau statut de veuve la rendait vulnérable à l’expulsion. Qu’à cela ne tienne! Belle trouva rapidement une solution en épousant le jeune Bill July, fils adoptif de Tom Starr aussi connu comme Jim July Starr. Ce dernier avait 24 ans alors que Belle en accusait maintenant 39. Moins attrayante que dans ses jeunes années, elle devait certainement posséder un minimum de sex-appeal pour avoir attiré ce jeune homme dans son lit.

En réglant un problème par ce mariage, elle en créa cependant un autre.

Pearl était alors âgée de 19 ans et Eddie en avait 17. Ce dernier, qui avait trainé quelque peu avec Sam, avait commencé à se transformer en voyou. Toutefois, le jeune âge de son nouveau beau-père sembla le mettre mal à l’aise. De plus, Belle se serait laissé aller à faire des crises de colère envers son fils, au point de lui donner des coups de fouet. Ainsi, Eddie développa une certaine haine envers sa mère, en plus de voir dans ce mariage une simple occasion d’affaire.

Quant à elle, Pearl serait tombée amoureuse d’un jeune homme modeste que Belle rejeta. Elle ira jusqu’à envoyer sa fille réfléchir loin de Younger’s Bend. De plus, Belle aurait poussé l’audace jusqu’à écrire une lettre au jeune homme en se faisant passer pour Pearl, mentionnant qu’elle venait d’épouser un jeune homme riche. Le jeune prétendant, que Glenn Shirley n’identifie pas, crut en la véracité de cette lettre et épousa une autre femme.

À son retour de voyage, Pearl eut le cœur brisé en apprenant l’existence de cette magouille.

Mais voilà. Pearl renoua avec son amoureux et au moment de découvrir qu’elle était enceinte, la jeune femme se réfugia à Fort Smith chez Mabel Harrison, qui l’aida à vendre des chevaux afin de financer son départ de Younger’s Bend. Ayant obtenu 200$, Pearl aurait été prête à partir dès février 1887. Elle était bien décidée à ne plus jamais revenir et à couper toute communication avec sa mère. Mais en revenant à la maison, Belle la confronta. Finalement, Pearl réussira à se réfugier chez ses grands-parents Reed au Missouri. C’est là qu’en avril 1887 elle donna naissance à une belle petite fille qu’elle nommera Flossie.

Plus tard, Flossie dira seulement de son père qu’il avait du sang Cherokee et provenait d’une bonne famille.

En juin 1887, Jim Starr fut arrêté par John West pour avoir tenté de voler un cheval d’une valeur de 125$. Voilà donc que le troisième mari de Belle optait lui aussi pour la voie de la criminalité.

En janvier 1888, un dénommé Edgar A. Watson, un gaillard que l’on décrivit comme ayant 32 ans, mesurant 6 pieds avec les cheveux roux, débarqua dans la région en compagnie de sa femme. Bien que mystérieux et peu bavard sur son passé, il se dira à la recherche d’une terre à louer et rapidement on lui conseilla de s’adresser à Belle Starr. Avec l’accord de Belle, le couple s’installa sur une partie des terres de Younger’s Bend. Rapidement, Belle développa une certaine amitié avec Mme Watson, jusqu’au jour où cette dernière lui apprit que son mari était recherché pour un meurtre survenu en Floride.

Puisque Belle avait obtenu des félicitations des hommes de loi pour être revenu sur la bonne voie en cessant d’héberger des criminels, elle ne tenait pas à ce que la présence de Watson vienne lui pourrir la vie. Elle lui demanda alors de quitter ses terres, ce qui ne plut pas à Watson.

Le 2 février 1889, Jim July Starr devait se rendre à Fort Smith pour répondre de son accusation de vol, et puisque sa femme devait de l’argent à un commerçant, elle décida de l’accompagner à dos de cheval. Le couple passa la nuit dans la maison d’amis sur San Bois Creek, à une vingtaine de milles à l’est de Whitefield. Le lendemain, 3 février, Jim prit la direction de Fort Smith tandis que Belle rentra tranquillement en solitaire vers Younger’s Bend.

En chemin, elle s’arrêta au magasin de King Creek, paya ce qu’elle devait au propriétaire, nourrit son cheval et décida de prendre le repas avec le propriétaire et sa femme. Celui-ci remarqua l’état quelque peu déprimé de Belle, au point de la questionner. Elle répondit que les choses n’allaient pas comme elle le souhaitait, juste avant d’ajouter qu’elle craignait d’être tué par l’un de ses ennemis. Le commerçant aurait tenté de lui remonter le moral en lui disant que ni le tonnerre ni les éclairs ne pouvaient venir à bout d’elle. Après une grimace, Belle aurait découpé une partie du ruban de son chapeau pour le remettre à la femme du commerçant en guise de « souvenir ».

Elle quitta la boutique vers 13h30.

Vers 16h00, elle arriva à la résidence de Jackson Rowe, où elle espérait apparemment y retrouver son fils. Là, une certaine Mme Barnes lui donna du pain. La résidence était un lieu de rassemblement connu le dimanche. Sur la galerie, on retrouvait d’ailleurs Edgar A. Watson, qui se leva et disparut dès l’apparition de Belle Starr. Celle-ci discuta avec les Barnes durant une trentaine de minutes avant de repartir sur son cheval, tout en grignotant des morceaux de son pain.

Peu de temps après, en passant près d’une clôture située non loin de la cabane de Watson, Belle n’aurait apparemment pas vu l’homme qui se cachait dans les buissons. Belle Starr mâchouillait encore son pain lorsqu’une décharge de fusil de chasse l’atteignit dans le dos et une partie du cou. L’impact la désarçonna complètement, au point de la projeter par terre, dans la boue. Deux jours plus tôt, une forte pluie avait considérablement humecté le sol.

Alors qu’elle tentait de se relever, son assassin franchit la clôture pour venir l’achever à l’aide de son deuxième canon. Cette fois, la décharge de grenaille l’atteignit dans l’épaule et une partie gauche de son visage.

Alerté par le cheval de sa mère qui rentra seul au ranch, Pearl arriva sur la scène de crime peu de temps avant la tombée de la nuit, juste à temps pour voir que sa mère respirait encore, face contre terre dans la boue, sa cravache dans la main. Belle Starr s’éteignit peu après sans prononcer la moindre parole.

En plus de réaliser les premières constatations, ce sont les voisins qui firent l’enquête de terrain. En effet, il n’eut jamais d’enquête sérieuse de la part des autorités, que ce soit la police indienne ou les marshals rattachés à la juridiction de Fort Smith.

Quelques voisins, accompagnés d’Eddie Reed, le fils de la défunte, trouvèrent des traces de pas dans la boue, partant de la scène du crime jusqu’à proximité de la cabane de Watson. On découvrit que ce dernier possédait également un fusil de chasse de calibre .12 à deux canons juxtaposés.

En apprenant la triste nouvelle par télégraphe, Jim July s’acheta une bouteille de whiskey, sauta sur son cheval et rentra directement à Younger’s Bend. Belle fut inhumée le 6 février sur ce qui était sa propriété depuis plusieurs années. Toutefois, Watson osa se présenter aux obsèques, où Jim le braqua de sa carabine Winchester pour l’accuser du meurtre de sa femme. C’est avec l’aide de certains amis que Jim conduisit le présumé assassin jusqu’à Fort Smith le 8 février afin qu’il soit formellement accusé de meurtre.

Il y eut quelques dépositions, mais c’est à Jim July que la justice confia la responsabilité de retrouver d’autres témoins afin d’étoffer le dossier et d’accabler les charges contre Watson. Mais July n’y parvint pas, semble-t-il. La justice fut donc contrainte de remettre Watson en liberté. L’auteur Glenn Shirley soupçonnait Pearl d’avoir été témoin d’une violente dispute entre Watson et sa mère, mais la jeune femme aurait préféré garder le silence en raison de la peur que lui inspirait Watson.

À son tour, Watson aurait tellement eu peur de la réputation de Jim July qu’il plia bagages et quitta la région à tout jamais avec sa femme. Après cela, la justice ne déploya aucun effort pour retrouver l’assassin de Belle Starr.

Jim July digéra assez mal la mort de sa femme qu’il en omit de se représenter au Palais de Justice. Officiellement, il devint fugitif. Le 23 janvier 1890, il fut abattu par les hommes du marshal adjoint Heck Thomas, qui se rendrait célèbre peu de temps après pour sa traque des frères Dalton et de Bill Doolin. Jim July succomba à ses blessures trois jours plus tard.

Quelques mois après la mort de sa mère, Eddie fut reconnut coupable de vol et le 1er août 1889 on le conduisit en prison en Ohio pour une peine de 5 ans. Pearl épousa un certain Will Harrison, mais le mariage se dirigea rapidement vers la catastrophe, conduisant à un divorce en 1891. Pearl prouva à l’Histoire l’amour qu’elle portait à son jeune frère en se rendant travailler comme prostituée à Van Buren, Arkansas. L’argent qu’elle amassa servit à payer d’excellents avocats qui obtinrent un pardon pour Eddie en 1893.

Plutôt que de retourner à une vie respectable, Pearl ouvrit son propre bordel dans le Red Light de Fort Smith, où ses filles chargeaient entre 2 et 5$ pour la nuit. Mais Eddie sombra à nouveau dans quelques problèmes, cette fois dans l’importation de whiskey en Territoire Indien[iii]. Toutefois, la chance lui sourit. À l’automne 1894, une vague d’attaques de train causa certains problèmes dans la région. Les talents d’Eddie au revolver et à la carabine firent en sorte de convaincre certaines personnes de l’engager comme gardien à bord des chemins de fer, en particulier entre les villes de Wagoner et McAlester. Bien qu’il ne connut aucun combat direct avec le gang concerné, il conserva son titre d’homme de loi, s’installa à Wagoner et épousa une gentille fille du nom de Jennie Cochran. Le couple se porta acquéreur d’une maison. Lorsqu’il ne buvait pas, il s’avéra être un excellent représentant de l’ordre.

Le 25 octobre 1895, deux voyous débarquèrent en ville dans le seul but de vider la place. Après que le marshal eut refusé d’intervenir, Eddie alla à leur rencontre pour demander leur reddition, mais ce fut aussitôt la fusillade. Les deux voyous furent tués sur place et Eddie fut blanchi de toute accusation.

Mais en décembre 1896, Eddie sera froidement abattu par des contrebandiers d’alcool au moment où il venait procéder à leur arrestation. Mince consolation : il aura au moins réussi sa réhabilitation afin de mourir avec l’étoile de policier à sa veste.

Les auteurs et cinéastes ont orienté leurs soupçons vers Jim July, Pearl et Eddie pour la mort de Belle Starr, mais aucune de ces pistes ne se révéla un tantinet sérieux.

En octobre 1910, un journal de la Floride annonça la mort d’Edgar A. Watson, le principal suspect dans l’assassinat. Il aurait été tué par des policiers après avoir refusé de les conduire en un lieu qui aurait pu être pour lui très compromettant. En fait, l’article mentionnait que depuis son retour en Floride il avait tué plusieurs hommes et femmes.

En 1894, Pearl donna naissance à une autre fille qu’elle prénommera Ruth. En 1897, Pearl épousa un musicien allemand du nom d’Arthur Erbach et lui donna un fils en août 1898. Quelques mois plus tard, son jeune mari et son bébé succombèrent à la malaria. En novembre 1902, Pearl donna naissance à une autre fille qu’elle nomma Jennette Andrews, du nom de son père Dell Andrews. Plus tard, elle plaça ses filles dans un couvent de St-Louis. La vie de Pearl se dégrada peu après, conduite fréquemment derrière les barreaux pour ivresse ou immoralité, jusqu’à ce qu’on se décide à la bannir de Fort Smith. Elle s’éteignit finalement d’une crise quelconque le 6 juillet 1925 au Savoy Hotel de Douglas, en Arizona. Ses filles se déplacèrent pour s’occuper des obsèques. Sans doute pour préserver l’honneur de leur mère, elles décidèrent de l’enterrer sous le nom de Rosa Reed.

En 1886, Belle Starr avait confié à un journaliste avoir travaillé sur un manuscrit qui devait être publié seulement après sa mort. Malheureusement, on n’en retrouva jamais la trace.

 

[i] Glenn Shirley, Belle Starr and her time, 1982.

[ii] Pistolet de poche bien connu des femmes et des gamblers. Ces armes compactes, la plupart connues pour présenter deux canons, avaient l’avantage de pouvoir être dissimulées facilement.

[iii] Plus tard, le Territoire Indien est devenu l’État de l’Oklahoma.

Billy the Kid, pensionnaire chez Belle Starr?

Selon l'auteur Glenn Shirley, cette photo de Myra Maybelle Shirley aurait été prise à l'époque de son mariage avec Jim Reed en 1866.
Selon l’auteur Glenn Shirley, cette photo de Myra Maybelle Shirley aurait été prise à l’époque de son mariage avec Jim Reed en 1866.

C’est par une voix non-officielle de l’Histoire que cette idée apparut pour la première fois, par la bouche d’un vieil homme du nom de William H. « Brushy Bill » Roberts.  En 1949, celui-ci prétendait être le célèbre hors-la-loi Billy the Kid alors que l’histoire populaire le disait mort depuis 1881.

Roberts, qui aurait pu se contenter de répéter les vieilles histoires déjà assimilées par l’ensemble de la population, étonna en affirmant des choses que personne n’avait encore pu imaginer jusque-là.

Faut-il le croire quand il affirme avoir connu des célébrités du Far West comme Belle Starr, ainsi que les frères James et Younger?

Plus de six décennies après la mort de Roberts, je ne connais aucun auteur sérieux qui ait pris la peine de s’attaquer objectivement à cette question dans le but d’en vérifier l’authenticité.  Alors je me suis dit qu’il était temps d’ouvrir une enquête historique et d’étudier cette affirmation d’un peu plus près.

En racontant son enfance, il dira avoir séjourné chez son père, qui lui montra à dresser des chevaux.  Mais la relation tourna au vinaigre, au point où le garçon de 14 ans fut violemment battu par ce père caractériel.  Rétabli de ses blessures, il prit la fuite pour ne plus jamais le revoir.  C’était en mai 1874, dira-t-il.

À partir de là, Roberts dit s’être rendu sur le Territoire Indien (Oklahoma) en empruntant la « Chittem Trail » tout en accompagnant un troupeau de bétail qu’il aurait quitté dans un village du nom de Briartown.  Voici comment il détaillait son aventure :

« J’ai quitté ce troupeau à Briartown.  Comme je me pressais le long de la route, un gros bonhomme sombre et distingué sur un cheval bai est venu en lançant subitement : « où vas-tu, garçon? »  J’ai pu voir qu’il ne fallait pas que je lui raconte des mensonges, alors je lui ai dis très brusquement : « Je me suis sauvé de chez moi. »  Et je lui ai expliqué pourquoi.  Il a dit : « grimpes, mon gars, tu peux venir rester avec moi. »  Mais je pensais que c’était la prison qui m’attendait.  […]  Vous pouvez être certain que le reste de cette nuit-là je pensais que j’irais en prison le jour suivant. »

« Mais tôt le lendemain matin, à ma très grande surprise, j’ai découvert que je me retrouvais entre les mains de Belle Reed, plus tard connue comme Belle Starr, la grande hors-la-loi.  Elle m’a dit très clairement ce que j’avais à faire.  Je devais aller en haut d’une montagne sur laquelle on avait une vue sur les environs, avec une paire de jumelles, et être une sentinelle ou un garde pour elle.  Mes instructions étaient que si je voyais un homme ou un cavalier s’approcher, je soufflais un coup dans un clairon.  Ou si deux hommes approchaient, je soufflais deux coups, et ainsi de suite.  Et elle, Belle, se chargerait du reste. »

« Mon travail était en général celui de garçon de corvée autour de la propriété.  Ils étaient partis la plupart du temps, ne laissant personne d’autre sur place que Tante Ann, la cuisinière de race noire, et moi.  Je prenais un cheval de bât et j’allais au village pour les provisions et leurs munitions.  Durant le temps que j’étais là, j’ai rencontré tous les hors-la-loi du territoire.  Ça semblait être un refuge pour les hors-la-loi.  J’ai fait connaissance avec les frères James et Younger, la bande de Joe Shaw, Rube Burrow et Jim Burrow et leur bande.  Je les ai vu ramener des sacs d’argent et les jeter sur le lit et Belle faisait le compte en disant : « Voici votre part et voici ma part. »  Deux hommes étaient assis juste là en tenant leurs revolvers [pour monter la garde].  Une fois, un hors-la-loi m’a ordonné de seller son cheval en me parlant très durement, et Belle l’a surpris.  Elle lui a dit que j’étais son gamin et qu’elle me protégerait.  Elle lui a dit de seller son cheval lui-même et qu’il devait partir par le chemin le plus court, qu’elle inscrirait son nom sur sa liste.  Elle a dit : « Blackie, tiens-toi loin de ce garçon ou je te ferai éclater le crâne. » »

En 1950, William H. "Brushy Bill" Roberts sortait de l'ombre pour affirmer être Billy the Kid, que tout le monde croyait mort depuis 1881.  Plutôt que de s'en tenir aux versions officielles, il fit quelques révélations surprenantes qui, plus de 60 ans plus tard, continuent de mystifier les historiens.
En 1950, William H. « Brushy Bill » Roberts sortait de l’ombre pour affirmer être Billy the Kid, que tout le monde croyait mort depuis 1881. Plutôt que de s’en tenir aux versions officielles, il fit quelques révélations surprenantes qui, plus de 60 ans plus tard, continuent de mystifier les historiens.

« Dans ma pratique, Belle a découvert que j’étais un bon tireur avec une carabine ou un revolver et elle m’a offert d’être son bras droit.  J’ai refusé cette offre car je lui ai dit que je ne voulais pas devenir un hors-la-loi.  Elle a vu qu’elle ne pouvait pas faire de moi un hors-la-loi alors elle m’a dit que quand je serais prêt je pourrais partir.  Après trois mois, elle m’a donné de beaux vêtements et cinquante dollars en argent, en me disant : « Texas Kid, tu peux revenir en tout temps, tu as une maison avec moi. »  Elle m’a transporté à environ un mile du village et m’a laissé là. »

Devant un récit aussi riche, devrait-on pencher en faveur d’une histoire vraie ou d’une imagination fertile?

Pour le savoir, il est important de revisiter chaque détail de cette déclaration.

Tout d’abord, ce qui apparaît comme la « Chittem Trail » dans le livre publié en 1955[1] sur les propos de Roberts devait certainement être la Chisholm Trail, une piste empruntée par les convois de bétail de l’époque et qui traversait le Territoire Indien depuis le Kansas jusqu’au cœur du Texas.  Cette erreur d’orthographe peut venir du fait que les propos de Roberts rapportés dans ce livre prenaient leur source principalement de bandes magnétiques ayant immortalisés la voix du vieil homme.  Ainsi, toute transcription contient sa marge d’erreur sur la prononciation versus l’orthographe.

Si un imposteur avait voulu se faire passer pour Billy the Kid, n’aurait-il pas versé dans la facilité en désignant son hôte comme Belle Starr, c’est-à-dire le nom sous lequel elle était devenue une légende?  Plutôt que de tomber dans ce piège, Roberts se montra précis en la désignant sous le véritable nom qu’elle portait en 1874.

Jusqu’ici, sa théorie tient donc la route.

Selon l’auteur Glenn Shirley[2], Myra Maybelle Shirley a vu le jour le 5 février 1848 au Missouri.  Quelques années plus tard, son père vendait la ferme familiale pour aller s’occuper d’un hôtel à Carthage.  La jeune fille, qu’on appelait à l’époque Myra, développa son talent musical grâce au piano installé dans l’hôtel.  En juin 1864, son frère aîné Bud était tué à Sarcoxie par des miliciens nordistes.  Peu après, la famille s’installait près de la ville de Scyene, au Texas, pour tenter de fuir les atrocités de la Guerre de Sécession.  Vers la même époque, la famille Reed, que les Shirley avaient connus au Missouri, les rejoignait près de Scyene.  Jim Reed, qui s’était battu en tant que guérillero sudiste au côté de certains hommes comme les James et les Younger, épousa Myra en 1866.  Le couple eut deux enfants, une fille et un garçon.

Mais en 1868 et 1869 Jim Reed se montra de plus en plus absent, au point de commencer à fréquenter Tom Starr, un Indien Cherokee au passé violent dont le ranch était reconnu comme refuge pour les criminels.  En novembre 1873, Reed vola 30,000$ à un vieil homme du nom de Grayson qui cachait sa fortune dans son sous-sol.  En février 1874, il séduisait une jeune fille du nom de Rosa McCommas, avec qui il partit s’installer à San Antonio.  C’est avec deux complices qu’il attaqua ensuite une diligence le 7 avril.  Jim Reed fut finalement abattu le 6 août 1874 en résistant à son arrestation.  À cette date, selon les propos de Roberts, Billy avait quitté le ranch de Belle Reed depuis quelques semaines.

Roberts ne fait aucune mention de Jim Reed dans son témoignage et on comprend pourquoi avec cette brève chronologie historique.  De février 1874 jusqu’à sa mort le 6 août suivant, rien n’indique que Jim Reed ait revu son épouse.  Au cours de cette période, il était soit en cavale ou dans les bras de sa jeune conquête.

On comprend aussi du témoignage de Roberts qu’il aurait été hébergé sur ce ranch de mai à juillet 1874.  À cette époque précise, Belle possédait-elle vraiment un ranch à proximité d’un soi-disant village appelé Briartown?

Selon l’auteur Glenn Shirley, biographe de Belle Starr, il y a une possibilité pour que la famille Shirley ait franchi, lors de son déménagement de 1864, la Canadian River à un point connu sous le nom de Briartown-Eufaula Trail, près d’une petite localité nommée Whitefield.  En fait, le traversier se situait à 9,6 km (6 milles) seulement de la cabane habité par Tom Starr, le futur beau-père de Myra Maybelle Shirley.

Tom Starr s’était installé à cet endroit suite à un traité de paix accordé dans les années 1840 après une violente guerre ayant opposé deux factions, dont celle de la famille Starr.  Selon Glenn Shirley, Tom Starr habitait à l’ouest de l’Arkansas River près de Briartown, dans le Muskogee County.  Il avait accueilli chez lui les Younger à quelques reprises, si bien qu’il baptisa sa propriété du nom de Younger’s Bend.

ScreenHunter_01 Jan. 30 23.32De nos jours, Briartown apparaît toujours sur la carte à quelques kilomètres au nord de Whitefield, dans le Muskogee County, en Oklahoma.  L’endroit se situe à une centaine de kilomètres à l’est d’Oklahoma City.  Par conséquent, le ranch de Tom Starr, c’est-à-dire le Younger’s Bend, devient un excellent candidat à notre enquête visant à situer géographiquement le ranch sur lequel Roberts affirmait avoir été hébergé.  D’ailleurs, Tom Starr était reconnu pour être un personnage sombre et mesurant 6 pieds et 5 pouces (1,95 m).  Glenn Shirley le décrivait également comme une force de la nature.  Que dire alors de ce mystérieux « gros bonhomme sombre et distingué » qui est venu à la rencontre du jeune Roberts près de Briartown?  Après tout, ne lui avait-il pas dit « tu as un endroit pour habiter avec moi »?

Si tel était vraiment le cas, l’hypothèse la plus plausible serait qu’il ait rencontré Tom Starr en personne et que ce dernier l’aurait tout simplement conduit chez lui, à Younger’s Bend.  Après tout, Roberts n’a jamais dit que le ranch visité appartenait à Belle Reed, mais plutôt qu’il avait été confié à elle.

Reste à savoir si Belle Reed logeait chez Tom Starr entre mai et juillet 1874.

Mariée à Jim Reed le 1er novembre 1866, Myra Maybelle avait donné naissance à une fille nommée Rosie Lee (alias Pearl) avant de retourner vivre au Missouri pour aider sa belle-mère sur les travaux de la ferme.  Selon Glenn Shirley, après que son mari eut été accusé d’un meurtre, Myra dut le suivre dans sa cavale jusqu’à Los Angeles, en Californie.  C’est d’ailleurs là-bas, le 22 février 1871, qu’elle donna naissance à son deuxième et dernier enfant, un fils baptisé James Edwin Reed.  En mars, Jim fut soupçonné de contrefaçon.  L’enquête ouverte à ce sujet permit de découvrir qu’il était recherché pour meurtre au Texas.  Encore une fois, Jim plia bagages et rentra au Texas à dos de cheval, tandis que son épouse fit le trajet à bord d’une diligence en compagnie des enfants.

 

Aperçu de la région de Briartown, Oklahoma (photo: Google Earth)
Aperçu de la région de Briartown, Oklahoma (photo: Google Earth)

Cole Younger écrivit dans son autobiographie qu’en 1871 il conduisait lui-même du bétail au Texas lorsque le couple Reed, accompagné de leurs deux enfants, était revenu dans la région de Scyene, à quelques pas de Dallas.  Cole expliqua que la mère de Belle lui avait demandé de plaider auprès de son mari, John Shirley, pour que ce dernier accepte de céder au jeune couple une partie de sa terre afin de les aider à s’installer.  Cole aurait réussi à convaincre John Shirley de leur céder cette portion de terre.  De plus, Younger dira avoir donné au couple Reed les bouvillons d’un de ses troupeaux afin de leur offrir un coup de pouce à démarrer leur propre élevage.

Selon le Dallas Commercial du 10 août 1874, le ranch des Reed était situé sur Coon Creek, dans le Bosque County, Texas.  Coïncidence ou pas, la frontière de ce comté est située, encore aujourd’hui, à quelques pas seulement de la ville de Hico, là où Brushy Bill Roberts s’est éteint le 27 décembre 1950.

De 1871 jusqu’à ce qu’elle vende la propriété vers 1876, Belle habitait donc près de Scyene.  Or, cette propriété était située à 200 km au sud-ouest de Briartown, ce qui en fait automatiquement un choix beaucoup moins intéressant pour corroborer la version de Roberts.  D’ailleurs, rien ne prouve que ce ranch de Scyene ou de Coon Creek ait servi à accueillir des criminels de tout acabit.  Avec ses parents comme voisins, il aurait pu être gênant pour elle d’héberger des voyous.

Selon certains auteurs peu crédibles, Belle Reed aurait commencé à chevaucher avec des bandes de hors-la-loi comme les frères James et Younger au début des années 1870.  Toutefois, rien ne corrobore ces récits loufoques.  La vérité se rapprocherait davantage du fait qu’elle mena plutôt une vie paisible, du moins avant 1880.  En revanche, une vie paisible n’empêche pas de fréquenter des personnages peu recommandables.  Comme elle le dira elle-même dans une lettre écrite quelques années plus tard, Belle détestait le fait de se retrouver dans des cercles sociaux féminins, un milieu qu’elle considérait particulièrement ennuyeux.  Bref, elle préférait la compagnie masculine.

Si le ranch des Reed près de Scyene était situé trop loin de Briartown pour être un candidat intéressant, se pourrait-il alors que Belle se soit retrouvée chez Tom Starr en mai 1874?  Après tout, son mari l’avait abandonné depuis février.  Peut-être faut-il envisager la possibilité qu’elle se soit alors transporté jusqu’à Younger’s Bend pour s’y sentir moins seul malgré son envie d’isolement.  Si l’Histoire ne confirme pas sa présence à Younger’s Bend pour cette période, on est tout aussi incapable de la placer à Scyene.

Le 23 mai 1874, Jim Reed et ses complices échappaient de peu à leur arrestation dans le Collin County.  Le 13 juillet, ils s’introduisirent chez un certain William Harnage, un résidant de la Nation Cherokee, pour lui dérober quelques milliers de dollars.  Dans une lettre daté du 16 juillet 1874, l’agent aux affaires indiennes John B. Jones suggéra au marshal fédéral de Fort Gibson d’envoyer « une autre troupe à Briartown pour les attraper là car c’est là qu’ils doivent aller.  On croit qu’ils se réfugient chez Tom Starr et son fils Tuckey ».

Officiellement, cette maison, qui faisait partie du ranch surnommé Younger's Bend, fut habitée par Belle Starr à partir de 1880.  Il se pourrait bien qu'elle l'air cependant habitée en 1874.  À gauche, on constate la présence d'une cuisine d'été et à droite une rallonge accommodant les criminels qu'elle avait l'habitude de recueillir chez elle.  On ignore cependant la date de cette photo.
Officiellement, cette maison, qui faisait partie du ranch surnommé Younger’s Bend, fut habitée par Belle Starr à partir de 1880. Il se pourrait bien qu’elle l’air cependant habitée en 1874. À gauche, on constate la présence d’une cuisine d’été et à droite une rallonge accommodant les criminels qu’elle avait l’habitude de recueillir chez elle. On ignore cependant la date de cette photo.

Le fait que la bande de Jim Reed se trouvait à Younger’s Bend en juillet pourrait expliquer cet argent que Roberts aurait vu sur un lit et dont la répartition se serait fait sous la bienveillante supervision de Belle.  Cet argent dont aurait été témoin Roberts était-il celui volé à Harnage?  Et pourquoi Belle aurait-elle exigé sa part du gâteau?  Pour garantir son silence?

Peu après le signalement de John B. Jones, le ranch de Tom Starr fut encerclé par les autorités, sans qu’on parvienne toutefois à arrêter qui que ce soit.  Roberts n’a jamais parlé d’une telle intervention policière.  Peut-être a-t-il oublié de le mentionner ou alors il avait déjà quitté les lieux à ce moment-là.

Non seulement la théorie de Roberts tient toujours la route, mais les appuis semblent de plus en plus solides.

Le 26 septembre 1874, l’un des deux complices de Reed, W. D. Wilder, fut arrêté à Coon Creek, dans le Bosque County.  Lors de cette arrestation, la femme qui accompagnait Wilder donna du fil à retorde aux représentants de la loi, au point où un journal écrivit qu’elle « s’est battu avec la fureur d’une tigresse ».  Belle n’était donc pas la seule femme de l’Ouest à apprécier la compagnie des voyous, tout en détestant les hommes qui portaient l’insigne.

Le 16 décembre 1875, Myra Maybelle Reed enregistra une déclaration sous serment à l’effet qu’elle habitait toujours sur le ranch de Scyene, affirmant que son défunt mari avait séjourné, avec ses complices Wilder et Dickens, sur ce même ranch juste avant de quitter vers le 16 novembre 1873 pour aller commettre leur forfait chez Grayson.  Environ deux jours plus tard, dit-elle, les trois voleurs seraient revenus camper à proximité et Reed se serait arrangé pour faire parvenir un  message à sa femme, lui demandant de venir les retrouver.  Après les avoir rejoint dans les bois, elle fut témoin de l’existence du magot évaluée à 32,000$ qui, sous ses yeux, fut répartis en trois parts égales.  Cette déclaration ne précise cependant pas pourquoi les voleurs ont insisté pour diviser cette petite fortune en sa présence.

Par ce document, on retient qu’en novembre 1873 et en décembre 1875 Belle se trouvait sur le ranch de Scyene.  En revanche, rien ne prouve qu’entre ces deux dates elle y soit constamment demeurée.

Le 5 juin 1880, Belle épousait Sam Starr, l’un des fils de Tom Starr.  Sam était âgé de 23 ans, tandis que Belle en avait 32[3].  C’est à partir de cette date qu’elle sera affublée de son célèbre surnom en plus de s’installer en permanence sur le ranch Younger’s Bend, situé entre Briartown et Whitefield, deux villages séparés de quelques kilomètres seulement.  L’endroit n’était accessible qu’à dos de cheval via un étroit passage dans les canyons.  L’auteur Glenn Shirley parle également d’une région marquée par des collines.

C’était un endroit idéal pour cette femme qui, dégoûtée de ses fréquentations féminines, souhaitait se retirer du monde et mener une vie tranquille.  C’est d’ailleurs ce qu’elle écrivit dans une lettre qui est parvenu jusqu’à nous.  Cet isolement pourrait être à l’origine des rumeurs qui ont fait d’elle une héroïne plus grande que nature.  De plus, elle écrivit sa fierté d’avoir hébergé Jesse James durant « plusieurs semaines ».  Le fait que Sam Starr aurait appris l’identité de leur invité seulement plus tard aurait tendance à démontrer que Belle exerçait un certain contrôle de la propriété.  Malheureusement, la lettre de Belle Starr n’est pas datée, ce qui nous empêche de situer dans le temps la visite de Jesse James.

Brushy Bill Roberts affirmera être revenu dans la région du Territoire Indien vers la fin des années 1880, mais il ne dira mot à savoir s’il avait eu la chance de revoir celle qui lui avait offert un toit au cours de cette année de 1874.  Après s’être remariée une troisième fois après la mort tragique de Sam, Belle Starr fut assassinée le long de la Canadian River en février 1889 dans des circonstances qui restent encore nébuleuses.

Glenn Shirley révéla dans son livre de 1982 l’existence d’une rumeur populaire plutôt étonnante : « Une histoire populaire s’est perpétué par les journaux à savoir comment Belle et son gang pouvaient fondre sur les colporteurs ou les voyageurs qui traversaient la Nation Cherokee.  Belle postait supposément ses desperados sur une colline dénudée à un mille [1,6 km] au sud-est de ce qui est aujourd’hui Inola, à l’endroit qu’on appel maintenant Belle’s Mound en Oklahoma.  Cette bosse sans arbre s’élevait de plusieurs centaines de pieds au-dessus de la prairie et un labyrinthe de ravins en brosse [brushy gulches].  À son sommet se trouvait une tour de pierre que le gang utilisait pour la surveillance »[4].

Au moment d’écrire ces lignes en 1982, Shirley précisait que la tour de pierre s’était effritée par le temps mais que les touristes pouvaient en retrouver certains vestiges, en plus d’apprécier la vue que ce perchoir pouvait offrir sur les environs.  Comment ne pas faire corroborer ce fait avec l’histoire de Roberts, qui se postait sur une colline à la demande de Belle pour annoncer l’approche d’intrus à l’aide d’un clairon?

Avant que Roberts ne sorte de l’ombre en 1950, l’existence de cette colline avait fait l’objet de deux articles dans le Tulsa World, une première fois le 20 août 1933 et encore le 3 février 1936.  Roberts s’était-il inspiré de ces deux articles pour embellir son souvenir?

Ça semble peu probable, d’autant plus qu’il a fourni d’autres détails étonnants prouvant qu’il connaissait la région ainsi que l’époque.  Pour donner tous ces détails, qui s’emboîtent assez bien dans les faits historiques, il lui aurait fallu réaliser une recherche très élaborée sur plusieurs plans et retenir le tout sur le bout de ses doigts.

Il ne reste plus qu’à situer dans le temps les allés et venus des hors-la-loi énumérés dans son témoignage.

Reuben "Rube" Burrow
Reuben « Rube » Burrow

S’il m’a été impossible jusqu’à maintenant de retrouver la moindre trace d’un dénommé Joe Shaw ou de ce mystérieux Blackie, il en va autrement de Burrow.  Reuben « Rube » Burrow est né le 11 décembre 1854.  En 1872, alors âgé de 17 ans, il quittait son Alabama natale pour partir vers le Texas.  Là-bas, un oncle lui aurait appris le métier de cow-boy avant d’obtenir son propre ranch dans la région de Fort Worth.  Bien qu’il semble être au Texas en 1874, aucun détail ne permet de le placer près de Briartown.  De plus, si Roberts le désignait comme un hors-la-loi, tout indique que c’est seulement à partir de janvier 1887 qu’il a commencé à défier la loi en attaquant un train au Texas.  Bien qu’aujourd’hui son nom n’atteigne pas la notoriété de certains bandits comme Jesse James, Burrow fut parmi l’un des plus grands voleurs de train avec un bilan de huit braquages.  Ce criminel qu’on disait farceur et homme fort fut abattu par les autorités en 1890.

Le fait que Roberts le désignait comme un hors-la-loi en parlant de lui en 1950 représente-t-il une erreur?  Ou alors se confondait-il seulement sur le qualificatif que Burrow a acquis plusieurs années après l’avoir rencontré?

En ce qui concerne Cole Younger, Glenn Shirley conclut qu’il n’a jamais revu Belle après lui avoir donné ce coup de main pour démarrer le ranch de Scyene en 1871.  Or, Cole Younger n’était pas aussi catégorique dans son autobiographie publiée en 1903.  Il ne mentionne pas l’avoir revu après 1871, mais il ne dit pas non plus le contraire.  On sait que Younger n’a pas tout dit dans son livre et qu’il a commis quelques mensonges, à la fois pour se protéger et aussi pour protéger son ami Frank James.

Peu de temps après l’attaque du train de Gads Hill en janvier 1874, les frères James et Younger furent aperçus par un témoin crédible dans la maison du Général Jo Shelby, dans le Lafayette County, au Missouri.  Le 11 mars 1874, cette fois dans le Clay County, Joseph W. Whicher, un détective à la solde de l’Agence Pinkerton qui espérait pouvoir se faire engager directement sur la ferme des James, fut retrouvé mort à 4 milles (6,4 km) d’Independence, Missouri.  Puisqu’on s’accorde généralement pour dire que les James, ou à tout le moins l’un d’eux, ait été impliqué dans ce meurtre, on pourrait en déduire que ceux-ci se trouvaient toujours au Missouri à la mi-mars 1874.

Le 17 mars 1874, cette fois dans le Saint Clair County, toujours dans le Missouri, c’était au tour de John et Jim Younger d’affronter deux autres détectives Pinkerton.  La fusillade coûta la vie à John Younger, mais aussi aux deux détectives.  Rien ne permet cependant de situer les déplacements exacts de Cole Younger à cette époque.

Selon l’auteur Ted P. Yeatman, qui a produit l’un des ouvrages les plus respectés sur l’histoire du gang des frères James, Jesse a épousé sa cousine Zee le 24 avril 1874.  La cérémonie aurait eu lieu clandestinement dans la maison de l’une des sœurs de Zee, près de Kearney, dans le Clay County.  Le soir même, le couple disparaissait pour quelques mois.  En fait, le seul endroit où on peut le situer par la suite c’est le 30 août 1874, lors de l’attaque d’une diligence survenu près de Lexington, au Missouri.  Entre ces deux dates, Jesse pouvait se trouver à peu près n’importe où.  Et pourquoi pas au Texas?

Quant à Frank, l’étude de ses déplacements réserve une petite surprise.

Toujours selon Yeatman, Annie Ralston, la future épouse de Frank James, aurait annoncé à son père en juin 1874 qu’elle partait visiter des amis à Kansas City et à Omaha.  En réalité, elle partit à bord d’un train partant d’Independence afin de retrouver son amoureux.  Yeatman écrit ensuite que « suivant leur lune de miel Frank et Annie auraient rejoint Jesse et Zee à la maison de leur sœur Susan [James] au Texas »[5].

Si parmi les auteurs les plus sérieux on arrive à établir la possibilité que les frères James aient pu se retrouver au Texas au cours de la période de mai à juillet 1874, on se rapproche d’un autre point en faveur de Roberts.  Si on ne peut placer hors de tout doute raisonnable les James et les Younger à Briartown à cette époque-là, il est impossible, en revanche, de prendre Roberts en défaut.

Si la possibilité est bien là, alors que les autres détails s’emboîtent assez bien selon les preuves d’archives, pourquoi dans ce cas ne pas lui accorder le bénéfice du doute?  Faudrait-il revoir l’Histoire et prendre en considération cette possibilité plus que probable que Belle Reed, Billy the Kid, les frères James, les frères Younger et Tom Starr se soient un jour retrouvé en un seul et même endroit?

En faisant preuve d’une meilleure objectivité, peut-être arriverions-nous à mieux servir les intérêts de l’Histoire, comme dans ce cas-ci.

Ce n’est là qu’un exemple de ce que je réserve pour mon prochain ouvrage sur Billy the Kid.  Si une majorité d’auteurs refuse encore d’accorder la moindre importance à William H. Roberts ce n’est que par pure malhonnêteté historique.  Sans pour autant prouver ni exclure le fait qu’il ait vraiment été le Kid, il n’en demeure pas moins qu’il continue de mystifier les chercheurs, qui sont incapables de le rejeter hors de tout doute raisonnable.

 

Pour en savoir plus :

VEILLETTE, Eric, Billy, 2008.


[1] C. L. Sonnichsen et William V. Morrison, Alias Billy the Kid, p. 17.

[2] Glenn Shirley, Belle Starr and her times, University of Oklahoma Press, 1982, 324 p.

[3] Selon le document légal de ce mariage, préservé aux archives, on stipulait que Belle était âgée de 27 ans.  Était-ce une erreur administrative ou Belle cherchait-elle à se rajeunir?

[4] Ibid., p. 149.

[5] Ted P. Yeatman, Frank and Jesse James, the story behind the legend, 2000, p. 121

Jesse James a-t-il été assassiné?

Le corps de Jesse James.  Le célèbre hors-la-loi a été tué le 3 avril 1882 par un jeune homme qu'on désigna par la suite comme un "sale petit lâche", mais ce terme est-il réellement approprié?
Le corps de Jesse James. Le célèbre hors-la-loi a été tué le 3 avril 1882 par un jeune homme qu’on désigna par la suite comme un « sale petit lâche », mais ce terme est-il réellement approprié?

Le célèbre hors-la-loi Jesse James est mort le 3 avril 1882, tiré d’une balle à la tête par un membre de son propre gang.  Ma question ne consiste pas à remettre en cause ce fait historique, mais plutôt de savoir si le terme « assassinat » est vraiment approprié dans les circonstances.

Je m’explique.

En 2007, le film d’Andrew Dominik The Assassination of Jesse James by the coward Robert Ford (L’assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford), et mettant en vedette Brad Pitt dans le rôle du célèbre desperado, en disait long sur le traitement qu’on réserve encore à cette légende.  Il suffisait de lire le titre pour comprendre.  On ne peut cependant blâmer le cinéaste puisque cette tendance à glorifier un tel bandit perdure depuis 1882, et même au-delà.

Le simple fait de désigner la mort de Jesse James comme un assassinat revient à lui affubler l’étiquette de victime.  Est-ce vraiment le cas?

Une série de braquages débuta en février 1866 sans toutefois qu’on puisse identifier clairement les membres du gang.  Leurs succès se multiplièrent, jusqu’au fiasco de Northfield en 1876, qui conduisit à l’arrestation des trois frères Younger.  Par la suite, le gang ne sera plus jamais le même, ce qui fournit un indice selon lequel les Younger représentaient peut-être le véritable noyau dur du gang.

Frank James, le frère aîné de Jesse, décida d’ailleurs de se ranger à la suite du drame de Northfield.  En 1879, Jesse reformait un gang dont l’efficacité laissa à désirer.  En juillet 1881, ils attaquaient un train à Winston, puis un second en septembre à Blue Cut.  Ces deux braquages survenus au Missouri furent les derniers forfaits du gang.  Selon certains auteurs, il est possible que Frank James ait repris du service, mais uniquement pour ces deux derniers vols.  La fougue de son jeune frère semblait avoir attiré sur lui l’attention des autorités, ce qui l’avait obligé à reprendre les armes.

Après l’attaque de Blue Cut, Frank et sa petite famille mirent le plus de distance possible entre eux et Jesse.  Les choses semblaient ne plus aller entre les deux frères.  Ce n’était d’ailleurs pas la première fois qu’ils se disputaient.  Peu après Blue Cut, d’ailleurs, ils ne devaient plus jamais se revoir.

Les braquages de Winston et de Blue Cut n’avaient rapporté que quelques centaines de dollars, sans oublier qu’à Winston deux employés du chemin de fer avaient été sauvagement abattus.  Déjà là, on serait tenté d’en déduire que Jesse n’était pas un grand leader.  Suite à toutes ces victimes gratuites laissées dans son sillage (je vous épargne les braquages précédents), faudrait-il voir dans sa mort un assassinat?  Or, ce mot semble suggérer une trahison ou une mise à mort injuste.  Fut-ce vraiment le cas?

Le film de Dominik a d’ailleurs respecté l’histoire populaire en cataloguant Robert « Bob » Ford de « sale petit lâche » (little dirty coward).  Bien sûr, un jeune inconnu qui tir sur un célèbre hors-la-loi derrière la tête ne pouvait être qualifié de héros[1].  Mais devait-on le désigner de lâche pour autant?

Le manque d’impartialité de plusieurs auteurs ainsi qu’un refus, conscient ou non, de développer des hypothèses objectives d’après les faits connus ont-ils permis d’entretenir cette idée préconçue qui fausse les interprétations historiques?

En fait, il est probable que Jesse James n’ait jamais été victime d’un assassinat, tout comme Bob Ford ne fut jamais un lâche.  Mais pour comprendre le contexte de cette affaire, il faut se donner la peine de revenir quelques mois en arrière.

Au cours de la première semaine de décembre 1881, Dick Liddil, un membre du gang, arrivait à la résidence que les frères Charlie et Bob Ford partageaient avec leur sœur Martha Bolton, à quelques kilomètres de Richmond, Missouri.  Liddil y passa la nuit.  Le lendemain matin, en descendant de sa chambre pour venir prendre le petit déjeuner, il découvrit la présence de Wood Hite, un autre membre du gang, avec lequel il s’était disputé quelques semaines plus tôt.

Robert "Bob" Ford
Robert « Bob » Ford

En fait, Hite soupçonnait Liddil d’entretenir une liaison avec la jeune épouse de son père.  Selon le propre témoignage que Liddil ferait plus tard, il aurait dit à Hite au cours de ce petit déjeuner de ne pas lui adresser la parole en plus de lui remettre sur le nez cette fausse accusation d’avoir volé 100$ au moment de la répartition du magot récolté à Blue Cut.  Au moment où Hite nia, les deux hommes sortirent leurs revolvers pour ouvrir le feu, l’un sur l’autre.  Hite tira à quatre reprises et Liddil cinq.  Le premier fut touché au bras droit et le second à la cuisse droite.

Liddil était sur le point de sortir son second revolver lorsque Bob Ford intervint en sa faveur, mettant une balle dans la tête de Wood Hite.  Ce dernier agonisa durant une vingtaine de minutes avant de rendre l’âme.  Sa dépouille fut conduite à l’étage pour être enveloppée dans des couvertures à chevaux et enterrée à la hâte près d’un petit ruisseau, à quelques pas de la maison.

Cette affaire comportait cependant un problème majeur : Wood Hite était le cousin de Jesse James.

Bob Ford et Dick Liddil connaissaient le risque encouru si la nouvelle parvenait jusqu’aux oreilles du célèbre hors-la-loi.  En fait, dans un passé récent, Jesse semblait s’être débarrassé d’Ed Miller, un autre membre du groupe, pour des raisons inexpliquées.  De plus, Liddil avait perdu confiance en Jesse James et la réaction de Wood Hite semblait lui donner raison.

Quant à lui, Bob Ford expliquera que le leadership de Jesse était devenu pratiquement inexistant et que les membres de son gang avaient perdu confiance en lui, en particulier pour son attitude tyrannique.  Les frères Ford connaissaient aussi Jim Cummins, dont la sœur Artella avait épousé leur oncle Bill Ford.  Or, Cummins avait apparemment osé remettre en question les raisons données par Jesse concernant la mort d’Ed Miller.  Pour cette bravade, Cummins avait dû fuir pour éviter la mort.

Tout cela fit dire à Bob Ford que les jours de grand banditisme de Jesse James étaient devenus choses du passé.

À la fin de décembre 1881, Jesse James se retrouva à la maison des Ford afin de tenter d’y convaincre Dick Liddil de le suivre dans la planification d’un nouveau hold-up.   Mais Liddil, croyant plutôt que Jesse était en train de lui tendre un piège destiné à lui faire la peau, trouva un prétexte pour ne pas le suivre.

Le 13 janvier 1882, c’est au Saint James Hotel de Kansas City que Bob Ford rencontrait secrètement le Gouverneur du Missouri Thomas T. Crittenden et le Shérif Henry Timberlake du Clay County.  Cette rencontre a-t-elle eu lieu à l’initiative de Ford ou de Crittenden?  On l’Ignore.

Bob Ford devait certainement être motivé par ce risque qui planait au-dessus de sa tête pour avoir refroidi Wood Hite.  Il semble vraisemblable que Crittenden lui ait alors demandé d’assister les hommes de loi à capturer les membres du gang.  Selon Bob Ford lui-même, le gouverneur aurait dit être en mesure d’offrir 10,000$ pour la capture, mort ou vif, des membres du gang.

Dick Liddil
Dick Liddil

Pendant ce temps, Jesse écrivait à son autre cousin Clarence Hite, qui habitait au Kentucky, pour lui annoncer que Liddil était sur le point de les trahir.  Se doutant peut-être de quelque chose, Jesse suggéra à Clarence de quitter sa demeure pour aller se réfugier quelque part.  Souffrant d’une tuberculose qui allait l’emporter l’année suivante, Clarence préféra cependant demeurer chez lui.

Le 24 janvier 1882, Dick Liddil se rendait volontairement aux autorités.  Le 11 février, trois hommes de loi, dont Enos Craig et Henry Timberlake, se présentèrent chez Clarence Hite en compagnie de Liddil.  Ils fouillèrent la résidence avant de repartir avec Clarence, les menottes aux poings.  Sans autorisation d’extradition, on l’amena à Kansas City pour l’accuser de vol.

Une rumeur voulut alors que Jesse ait manifesté le souhait d’adopter un rythme de vie honnête, mais Charlie Ford témoignera l’avoir entendu parler de son désir de mener une vie de bandit
jusqu’à sa mort.  George T. Hite, un autre cousin, expliqua pour sa part que Jesse souhaitait changer mais, croyant que personne ne lui donnerait sa chance dans un domaine respectable, il s’était résigné à sa destinée de criminel.  Bref, à ce stade, on ne croyait plus en sa réhabilitation.

Vers le 10 ou 12 mars, Jesse James et Charlie Ford explorèrent la région de l’est du Kansas dans le but de planifier un braquage.  C’est au cours de cette expédition que Jesse aurait demandé à Charlie s’il connaissait quelqu’un pour compléter l’équipe, et ce dernier proposa son frère cadet.  Jesse en était donc réduit à recruter des inconnus au potentiel non-évalué.  Car il ne faut pas se leurrer; avant le fiasco de 1876 les membres du gang, selon toute vraisemblance, avaient tous été d’anciens guérilleros sudistes qui avaient appris à combattre ensemble durant la Guerre de Sécession.  Les vétérans de toutes les guerres vous le diront : ces combats créent des liens uniques entre les soldats.  Pour ceux-ci, cela avait fini par leur servir au retour de leur vie civil pour braquer des banques et des trains.

Jesse James était-il devenu mégalomane à ce point de recruter n’importe qui pour continuer à jouir de l’attention des journaux?

À leur retour du Kansas, Jesse et Charlie prirent Bob Ford avec eux, après quoi le trio se dirigea vers la ferme James-Samuel près de Kearney, là où Jesse avait vu le jour en 1847.  D’ailleurs, sa mère Zerelda y vivait toujours avec son troisième mari, le Dr Samuel.

Selon l’auteur Ted P. Yeatman, une sommité en la matière, Bob Ford s’était entendu avec le Shérif Timberlake pour que ce dernier jouisse d’une vue imprenable sur la ferme, question de préparer une intervention policière visant à arrêter Jesse James une bonne fois pour toute.  Malheureusement, la température tourna au vinaigre et le shérif dut quitter sa position juste avant l’arrivée de Jesse et des frères Ford.

Cette tactique, bien qu’elle ait échouée, est fascinante en soit car elle démontre qu’un plan avait été préparé dans le seul but de procéder à l’arrestation de Jesse James.  Quelle qu’ait été l’entente entre Ford et le gouverneur, on avait donc tenté à au moins une reprise de planifier une arrestation.  Par conséquent, l’utilisation du terme « assassinat » pour ce qui allait suivre perd soudainement de sa légitimité.  Ce qui est sûr, c’est que le plan initial ne prévoyait pas un assassinat, d’autant plus que le gouverneur autorisait le paiement d’une récompense pour un criminel « mort ou vif ».

Avant de quitter la ferme James-Samuel, Bob Ford aurait réussi à transmettre un message à sa sœur, disant que si personne n’entendait parler de lui après dix jours on devrait le considérer mort.  C’est donc dire que Ford sentait la pression monter au sein de sa mission secrète.

Tout indique que Jesse n’avait toujours pas été mis au courant de la mort de son cousin Wood Hite ni de l’arrestation de Dick Liddil.  Mais ce n’était qu’une question de temps.  Les frères Ford le savaient.  Chaque journée supplémentaire passée en compagnie de Jesse devenait pour eux une situation de plus en plus lourde.  Quand auraient-ils une autre occasion de contacter le Shérif Timberlake ou un autre homme de loi pour planifier une arrestation sécuritaire?  Et quelles étaient exactement les clauses de l’entente conclue avec le Gouverneur Crittenden?

Wood Hite
Wood Hite

Juste avant le départ de son fils, Zerelda lui aurait partagé son sentiment selon lequel elle n’aimait pas l’allure des frères Ford.  Elle conseilla à son fils de faire attention.  Malgré cela, elle ne devait plus jamais le revoir vivant.  Même averti par sa mère, Jesse fut incapable de prévoir ce qui l’attendait.

Le 2 avril 1882, dans la maison que possédait Jesse à St-Joseph, Missouri, Bob Ford lui lut un article de journal prédisant sa capture imminente.  Le hors-la-loi rigola avant d’ajouter qu’il finirait bien par disparaître mais pas avant de faire trembler le pays encore une ou deux fois.

Au matin du 3 avril, Jesse remarqua dans le journal la présence d’un article annonçant enfin l’arrestation de Dick Liddil.  Zee James, son épouse, racontera plus tard que son mari s’était alors exclamée en disant que Dick était un traître et qu’on devait le pendre.  On devine assez facilement la nervosité ressenti par les frères Ford.

Il est clair qu’en cet instant précis leur position devenait extrêmement délicate.  D’une minute à l’autre, Jesse pouvait faire le dernier lien du puzzle, ce qui serait pour eux une catastrophe; une condamnation à mort.  Bref, ils se retrouvaient devant un dilemme.  Après une tentative d’arrestation ratée, ils avaient perdu tout contact avec Timberlake ou tout autre homme de loi.  Devaient-ils prendre le risque de courir au bureau d’un shérif qu’ils ne connaissaient pas à St-Joseph ou alors se charger eux-mêmes de la sale besogne pour se sortir du pétrin?

Après tout, l’expression « mort ou vif » dans l’offre du gouverneur prenait tout son sens.

Après le déjeuner, les trois hommes se dirigèrent à l’écurie pour nourrir et nettoyer les chevaux.  De retour dans la maison, Jesse se plaignit de la chaleur et retira son manteau pour le déposer sur le lit, exposant ainsi les armes qu’il portait sous ses bras.  En ouvrant la porte, il s’exclama sur le fait que des passants risquaient d’apercevoir ses revolvers, alors il les retira également.

Plusieurs interprétèrent ce geste comme une résignation de la part de Jesse, ce qui voudrait dire qu’il connaissait la position de ses deux invités.  Et si tel était le cas, il faudrait donc comprendre que le hors-la-loi était devenu suicidaire.  Or, aucun indice historique ne peut appuyer cette position.

Certains de ses admirateurs auront certainement du mal à l’admettre, mais il semble que le célèbre bandit ne se soit douté de rien.

Comme le veut la version officielle, Jesse se serait ensuite dirigé vers un cadre accroché au mur pour l’épousseter, tournant ainsi le dos aux Ford.  « J’ai cligné de l’œil à mon frère et nous avons tous deux sortis nos revolvers mais lui, mon frère, fut un peu plus rapide et a tiré le premier », expliquera Charlie Ford.  « J’avais le doigt sur la détente et sur le point de tirer mais j’ai vu que son coup était fatal et je n’ai pas tiré.  Il [Jesse] nous a entendus armer nos revolvers et était sur le point de se retourner.  La balle l’a atteint à l’arrière de la tête et il s’est écroulé ».

Lorsque Zee se précipita dans la pièce après avoir entendu la détonation, les frères Ford mentirent en disant qu’il s’agissait d’un accident.  Elle n’y crut évidemment pas.  Les Ford coururent alors jusqu’au bureau du télégraphe pour communiquer la nouvelle au Gouverneur Crittenden, au Shérif Timberlake et au Commissaire Craig.  Bob et Charlie eurent également l’occasion d’utiliser cette nouvelle invention qu’on appelait le téléphone afin de transmettre l’information au marshal municipal Enos Craig.

Peut-on véritablement parler d’assassinat?

Bob Ford a-t-il été un lâche?

Évidemment, le fait que Jesse James comptait plus d’admirateurs que son assassin joua dans la balance.  Mais il faudrait aussi connaître tous les détails de l’entente entre Bob Ford et le Gouverneur Crittenden, chose devenue impossible.  En revanche, on se doute bien que l’intention première de ce qu’on pourrait appeler une infiltration n’était pas de l’assassiner mais plutôt de le capturer.  Si on avait vraiment voulu l’abattre, n’aurait-on pas déployé des moyens plus importants?  Et les frères Ford avaient également eu plus d’une occasion de l’abattre avant ce matin du 3 avril.

Avec la sortie de la nouvelle de l’arrestation de Dick Liddil ce matin-là, les frères Ford n’avaient plus beaucoup d’options.  Soit ils éliminaient le problème à la source, comme ils l’ont fait, ou alors ils prenaient le risque de s’enfuir.  Dans ce dernier cas, Jesse aurait redoublé de prudence en plus de disparaître une fois de plus aux yeux des autorités, sans compter qu’il aurait certainement tenté de les retracer pour les éliminer.

Les frères Ford furent d’abord mis en état d’arrestation et accusés de meurtre.  La controverse sur la possibilité de l’assassinat s’éveilla dès l’enquête du coroner.  Les Ford y mentionnèrent le fait que le Gouverneur Crittenden avait sanctionné l’idée d’éliminer le hors-la-loi.  En fait, il est pratiquement impossible de savoir précisément les paroles qui ont été échangées au Saint James Hotel en janvier 1882.  Crittenden maintint toute sa vie qu’il n’avait jamais promis de récompense pour la capture des frères James.  Pour sa part, alors qu’il faisait face à une accusation de meurtre, Bob Ford rappela qu’il avait agis en croyant au choix qu’il avait de le ramener « mort ou vif ».  C’est le discours qu’il tint à la fois devant le coroner et les journalistes.

Juste ou pas, Crittenden fut marqué à vie par la collusion entourant la mort de Jesse James.  Devant la presse, il ne démontra aucun regret, rappelant que les futures attaques prévues par Jesse, comme celle de Platte City, auraient pu allonger la liste des victimes.  Bref, on fit comprendre de manière indirecte qu’il fallait mettre un terme à cette trop longue carrière criminelle.

Les éditoriaux à travers le pays furent plutôt partagés.  Bref, la nouvelle alimenta la presse durant deux mois.

Le corps de Wood Hite fut exhumé et Bob Ford encore accusé de meurtre.  Cependant, un appui inattendu arriva depuis le bureau des de l’agence des détectives Pinkerton en Illinois.  La célèbre agence qualifia Bob Ford d’homme ayant « rendu un énorme service à son pays en tuant le pire hors-la-loi connu de l’histoire contemporaine ».  En fait, les Pinkerton demandaient ni plus ni moins au Gouverneur Crittenden d’accorder un pardon inconditionnel à ce « jeune et noble héros ».

Le 17 avril 1882, les deux frères furent officiellement accusés de meurtre au premier degré.  Ils plaidèrent coupables.  Le juge Sherman les condamna à être transférés à la prison de comté pour qu’on procède à leur pendaison le 19 mai.  Mais le jour même, le Gouverneur Crittenden leur accorda un pardon inconditionnel.  Bob Ford sera cependant arrêté de nouveau pour être conduit dans le Ray County afin de répondre du meurtre de Wood Hite.  Il sera libéré sur caution et, à l’automne, sera acquitté à la suite d’un procès sensationnel.

S’ils avaient cru un instant avoir droit à de la reconnaissance pour avoir débarrassé la société d’un criminel aussi redouté, les Ford auraient-ils agit autrement?  Quoi qu’il en soit, les deux frères firent une tournée des villes pour jouer sur scène le dernier acte de la vie de Jesse James.  Plusieurs virent en eux des profiteurs mal intentionnés.  Mais en considérant qu’ils n’ont touché aucun dollar de la récompense, on pourrait alors mieux comprendre qu’ils aient profité durant une brève période de cette popularité entourant la mort d’un aussi célèbre personnage.

Peu de temps après, Charlie Ford se suicida en se tirant une balle en pleine poitrine.  Encore une fois, plusieurs personnes ont vu dans ce geste un profond regret pour sa complicité à la lâcheté de son frère.  Or, Charlie souffrait plutôt d’une violente tuberculose.  La théorie la plus vraisemblable est qu’il se soit enlevé la vie pour éviter une agonie atroce.

Bob Ford trouvera la mort dans la petite ville de Creede, au Colorado, le 8 juin 1892, froidement abattu par un ivrogne armé d’un fusil tronçonné.  Encore une fois, les amoureux inconditionnels de Jesse James verront dans cette mort une vengeance ultime pour un acte de lâcheté, alors qu’en réalité ce ne fut qu’une dispute de bar.

La mort de Jesse James devint une véritable occasion d’affaire, si bien qu’on vendit plusieurs photos de son cadavre et des objets de sa maison.  Zee James et sa belle-mère Zerelda acceptèrent de collaborer au livre du mystérieux Frank Triplett intitulé The Life, Times and Treacherous Death of Jesse James, un choix qu’elles regrettèrent rapidement.  Il apparut que le contenu du livre, rassemblé en quelques semaines à peine, véhiculait de vieilles rumeurs à propos du gang.

Ce ne sera là que l’un des nombreux livres erronés permettant d’amplifier l’idée négative que l’Amérique entière allait se forger de Bob Ford.  Certes, il serait tout aussi malhonnête de voir l’action de Ford comme de la légitime défense, mais en demeurant objectif je crois que le terme d’assassinat est exagéré, tout comme celui de « sale petit lâche ».


[1] Il semble que cette tendance s’applique aussi à d’autres grands criminels dont la carrière s’est terminée de manière tragique.  Il suffit de penser à John Dellinger, Bonnie et Clyde, les Dalton, Jacques Mesrine, Jean-Paul Mercier, Richard Blass et plusieurs autres.  On se rappelle d’eux, mais certainement beaucoup moins des tireurs qui les ont mis hors d’état de nuire.

True Grit, l’Histoire derrière le film

Juge Isaac C. Parker, alias « Hanging Judge ». Il a fait sa renommée en régnant à une époque difficile du Territoire Indien, ayant envoyé 88 meurtriers à la potence. Dans le film des frères Cohen, c’est pour lui que travaille Rooster Cogburn.

Présentement, le dernier film des frères Ethan et Joel Cohen, True Grit (Le Vrai Courage), nous présente une jeune orpheline de père nommée Mattie Ross, incarnée par l’excellente Hailee Steinfeld, qui engage les services du marshal Rooster Cogburn (Jeff Bridges), un dur à cuir travaillant pour le Juge Parker en Territoire Indien[1], afin de venger le meurtre de son père.

Derrière cet excellent western aux rebondissements inattendus et au rythme étonnant se cache un volet authentique de l’histoire américaine.  Tout d’abord, le Juge Isaac C. Parker a réellement existé et il régnait sur son trône de magistrat, s’étant rendu célèbre dans l’histoire de la Conquête de l’Ouest pour avoir condamné 88 hommes à la potence de Fort Smith.  On y fait d’ailleurs référence au début du film par une triple pendaison.  Bien que dans le film aucun acteur ne personnifie le personnage, on y fait référence suffisamment pour attirer l’attention des historiens en herbe.

Parker s’éteignit en 1896, quelques temps seulement après avoir pris sa retraite.  Parmi les nombreux criminels à avoir comparu devant lui, on comptait Myra Belle Shirley, mieux connu sous le surnom de Belle Starr.  Elle était alors accusée du vol d’un cheval et Parker l’envoya en prison pour une année, où elle ne fit que 9 mois en raison de sa bonne conduite.

Bien que le personnage de Rooster Cogburn soit fictif, il s’inspire d’une certaine réalité.  Concernant son passé, on fait référence au fait qu’il s’est battu sous les ordres du Capitaine Quantrill lors de la Guerre de Sécession.  William C. Quantrill, autre personnage authentique, s’est rendu célèbre en dirigeant une bande de guérilleros sudistes tout au long de cette même guerre civile.  Les hommes de Quantrill, parmi lesquels on dénombra de futurs hors-la-loi comme Cole Younger, Frank et Jesse James, sévirent surtout au Missouri entre 1862 et 1865.  Ils se permirent régulièrement des pieds-de-nez face aux autorités nordistes, mais leur plus haut fait d’arme demeura sans doute le Massacre de Lawrence en août 1863, incident cruel pour le moins controversé.

Le Capitaine Quantrill trouva la mort au printemps de 1865, non sans laisser à ses hommes sa méthode de fondre sur un village pour en prendre possession, ce qui servit plus tard aux James – Younger lorsqu’ils attaquèrent des banques.

Dans True Grit, lorsque Cogburn prend les rênes de sa bride entre ses dents pour pouvoir utiliser ses deux revolvers au galop, on s’inspire directement d’une méthode apparemment utilisée par les guérilleros sudistes.  Toutefois, Frank James lui-même la démentit plus tard en expliquant qu’au milieu de ces champs de bataille il fallait néanmoins garder une main destinée au contrôle du cheval.

À la fin du film, on fait un bond dans le temps pour se retrouver en 1903, alors que Cole Younger, récemment libéré de sa prison du Minnesota après y avoir croupi durant 25 ans, et son ami Frank James organisaient des spectacles du genre Wild West Show, comme ceux de Buffalo Bill.  Cette référence est également vraie.  Cole Younger et Frank James, des amis depuis la guerre, prêtèrent surtout leurs noms à ces spectacles.

Parmi les conditions de sa libération, Cole Younger ne devait pas apparaître en public dans le but de se servir de sa célébrité.  Donc, le vieux hors-la-loi choisit de s’asseoir dans les estrades afin de divertir les gens à sa manière.

L’aventure ne dura que quelques mois.  Vers la fin de l’année 1903, les deux anciens braqueurs s’étaient retirés à la suite de quelques problèmes avec les promoteurs.  C’est sur la vieille ferme familiale située près de Kearney, Missouri, que Frank James s’éteignit d’une crise cardiaque le 18 février 1915 à 15h40.  À la demande de la famille, il n’y eut aucun service religieux lors des funérailles.

Cole Younger s’éteignit le 21 mars 1916 à 20h45 à l’âge de 72 ans.  Selon ses propres aveux, il aurait reçu un total de 32 blessures par balle au cours de sa carrière de guérillero et de hors-la-loi.

Bibliographie :

–          Harman, S. W.  Hell on the Border.  Lincoln NB, University of Nebraska Presse, 1992, 728 p.

–          Koblas, John.  The Great Cole Younger & Frank James Historical Wild West Show.  St. Cloud, North Star Press of St. Cloud, 2002, 260 p.


[1] Plus tard, le Territoire Indien est devenu en grande partie l’État de l’Oklahoma.