Octobre 70: Fernand Venne (31)

Me Robert Lemieux

Roger Fernand Venne, 43 ans, était le mari de Thérèse, qui avait témoigné un peu plus tôt à propos d’une visite que Paul Rose avait faite à leur maison de Longueuil pendant que le ministre Pierre Laporte était introuvable.  Venne travaillait pour l’Hydro-Québec.

Le coroner Trahan demanda aux journalistes présents dans la salle de ne pas divulguer l’adresse du témoin.  D’emblée, le coroner accorda aussi à Venne la protection de la Cour.

D’abord interrogé par Me Yves Fortier, on apprit que le témoin était marié à Thérèse Dubois et que le couple avait trois enfants prénommés Roger, René et Sylvie[1].  Il lui montra ensuite la photo déposée sous la cote 9 en lui demandant de l’identifier.

  • C’est Paul Rose, répondit le témoin.
  • Pourriez-vous, s’il vous plaît, brièvement dire au coroner depuis combien de temps vous connaissez Paul Rose, dans quelles circonstances vous l’avez rencontré et si vous l’avez vu souvent durant les deux ou trois dernières années?
  • Je l’ai rencontré, si je me souviens bien, c’était à l’occasion de l’organisation du MIS sur la rive sud, c’était chez un monsieur Lefebvre, Jacques Yvon Lefebvre.
  • En quelle année cela environ?
  • Il y a environ peut-être deux ans, deux ans et demi.
  • Vers les années 68 environ?
  • Oui.
  • Et après cette première rencontre en marge du mouvement MIS est-ce que vous avez revu assez régulièrement monsieur Paul Rose?
  • Je l’ai vu assez souvent par la suite, oui, d’abord dans d’autres organisations, d’abord pour le MIS beaucoup, et puis ensuite dans certaines assemblées du Parti Québécois et puis lorsqu’on a organisé le Parti Québécois dans le comté de Taillon il a travaillé avec nous autres.
  • Est-ce que l’on peut dire que Paul Rose était un ami politique ou un ami social en autant que votre famille est concernée?
  • Bien, disons que sans être un ami intime on le connaissait bien.
  • Est-ce que vous avez déjà eu l’occasion avant cette année, avant cet automne, de lui rendre des services à Paul Rose?
  • Services, non, personnellement non, à lui personnellement non. C’était des services disons que l’on se rendait mutuellement pour une cause.
  • Est-ce qu’il ne vous a pas lui déjà rendu des services?
  • Oui, plusieurs services, de fiers services.
  • Il vous a aidé par exemple à la construction de votre maison?
  • Oui, l’an dernier à deux occasions où l’on était mal pris à ce moment-là parce que la première fois moi j’étais accidenté, je ne pouvais pas me servir de ma main droite alors il était venu nous aider avec mon frère pour défaire l’ancienne cheminée de la maison.
  • Quand vous dites son frère, c’est son frère Jacques?
  • Non, mon frère.
  • Est-ce que vous le connaissez son frère Jacques Rose?
  • Oui, je l’ai rencontré, je ne l’ai pas rencontré souvent Jacques mais il y a eu … à une occasion il m’a rendu service aussi, j’avais un trouble sur mon automobile, un trouble de freins et comme il était bon mécanicien il était venu me réparer cela.
  • C’était un bon mécanicien Jacques Rose?
  • Oui, très bon, parce que ça faisait deux fois que j’allais au garage avec mon auto et j’avais toujours le même trouble.
  • Il n’avait pas une certaine réputation Jacques Rose sur la rive sud comme étant le mécanicien des indépendantistes?
  • Oui, un peu.
  • C’est cela?
  • Oui, beaucoup d’indépendantistes avaient recours à ses services.
  • Monsieur Venne, au mois d’octobre 1970 et plus exactement le 13 de ce mois est-ce que vous avez rencontré Paul Rose et si oui, dans quelle circonstance?
  • Oui, d’abord j’ai appris qu’il était chez nous parce qu’en revenant de dîner au bureau j’avais un message d’appeler à la maison et c’est là que ma femme m’a annoncé que Paul Rose était à la maison. Je l’ai vu en revenant.
  • Est-ce que vous lui avez parlé au téléphone?
  • Oui.
  • De quoi a-t-il été question entre Paule Rose et vous à ce moment-là au téléphone?
  • Au téléphone simplement il m’a dit qu’il avait quelque chose à me demander et puis qu’il aimait mieux de le demander de vive voix alors je lui ai dit : « il va falloir que tu attendes que je revienne de travailler parce que je finis à 16h30 et je vais être à la maison vers 17h05, 17h10 ».
  • Maintenant, ça faisait combien de temps que vous ne l’aviez pas vu ou que vous ne lui aviez pas parlé à Paul Rose?
  • Au-delà d’un an.
  • Avez-vous été surpris quand votre femme vous a dit « Paul Rose est ici »?
  • Oui, pas mal. J’ai dit : « d’où qu’il sort celui-là? ».
  • Est-ce que vous lui avez demandé à Paul « d’où sors-tu? »?
  • Non, pas au téléphone.
  • Alors, cette conversation au téléphone a été plutôt brève?
  • Oui, très brève.
  • Alors, quand vous terminez votre travail le soir vous entrez chez vous?
  • Oui.
  • Et vous voyez Paul Rose?
  • Oui.
  • De quoi a-t-il été question entre vous et Paul Rose à ce moment-là?
  • Quand je suis arrivé à la maison il était assis devant la télévision. Moi j’ai été à la chambre de bain et là j’ai été le retrouver au salon et je lui ai demandé qu’est-ce qui l’amenait.
  • Est-ce qu’il vous a dit qu’il avait des problèmes?
  • Oui, il a dit qu’il avait des problèmes financiers et puis que … que l’affaire de la Maison du Pêcheur à Gaspé lui avait fait beaucoup de dettes et puis là qu’il avait des créanciers qui étaient à ses trousses et puis qu’il avait besoin d’argent rapidement.
  • En d’autres mots, le service qu’il vous demandait c’était de lui prêter des sous?
  • Oui, c’est cela.
  • Qu’est-ce que vous avez répondu?
  • Je lui ai répondu : « pauvre toi, si j’avais de l’argent je finirais de bâtir ma maison, c’est impossible dans le moment ».
  • Est-ce que Paul Rose … le Paul Rose que vous voyiez le 13 octobre dans votre salon, est-ce que c’était en apparence, en physionomie, en réaction, est-ce que c’était le même Paul Rose que vous aviez vu plus d’un an auparavant?
  • Je lui ai demandé aussi parce que je voyais qu’il avait l’air curieux, qu’il avait l’air, je ne sais pas comme abattu, caduque et puis je lui ai demandé qu’est-ce qu’il avait, ce qui se passait et puis il m’a dit qu’il avait eu un accident, qu’il avait tombé en bas d’un escalier, d’ailleurs il portait des marques sur le front et puis qu’il avait bien mal à la tête.
  • Il avait mal à la tête?
  • Oui, alors j’ai mis cela sur le compte de cela qu’il n’avait pas l’air disons …
  • Dans son assiette?
  • Oui, à son normal.
  • Il ne vous a pas donné d’autres explications?
  • Non.
  • Vous ne lui en avez pas demandé d’autres?
  • Oui, je lui ai demandé qu’est-ce qu’il faisait, s’il travaillait, s’il faisait encore … s’il enseignait encore et puis il m’a dit : « non, je n’ai pas été ré-engagé par la Régionale de Chambly alors je lui ai dit : « qu’est-ce que tu comptes faire? ». Il m’a répondu : « j’ai fait application dans d’autres régionales pour essayer d’avoir de la suppléance, et puis là il m’a dit « je m’attends d’avoir une réponse ces jours-ci d’une régionale de Montréal ».  Ç’a resté là.
  • Et l’argent qu’il vous demandait, est-ce qu’il vous disait pourquoi il en avait besoin?
  • Bien, c’est cela qu’il m’avait dit.
  • Pour payer les dettes?
  • Oui.
  • Est-ce qu’il a mentionné un montant?, questionna le coroner.
  • Non, il n’en a pas été question.
  • Est-ce qu’il vous a demandé autre chose à part l’argent?, reprit Me Fortier.
  • Non.
  • Est-ce que vous lui avez fait des suggestions, est-ce que vous lui avez dit où il pourrait en trouver de l’argent?
  • Non.
  • Vous ne lui avez pas dit par exemple « tu pourrais peut-être t’adresser à tes parents »?
  • Oui, je lui ai dit cela, je lui ai demandé, je lui ai dit : « t’as pas essayé du côté de ta mère, elle vient de s’acheter un char, elle doit avoir de l’argent ».
  • Au 13 octobre, monsieur Venne, ne vous méprenez pas sur le sens de ma question, au 13 octobre c’est trois jours après l’enlèvement de Pierre Laporte, n’est-ce pas, à Saint-Lambert?
  • Oui.
  • Je pense qu’il ne serait pas exagéré de ma part de dire que c’est sur les lèvres de tous les montréalais, même les montréalais de la rive sud?
  • Oui.
  • Paul Rose est un type avec lequel vous avez milité dans des partis politiques ou para-politiques, est-ce que vous parlez à ce moment-là ou en tout temps avec Paul Rose de l’enlèvement de Pierre Laporte et de monsieur Cross?
  • Non, je me souviens qu’il en avait été question aux bulletins de nouvelles quand on regardait la télévision puis je lui ai demandé qu’est-ce qu’il en pensait et puis il a tout simplement haussé les épaules, n’a pas dit un mot, aucun commentaire.
  • Est-ce qu’il avait été question par exemple au bulletin de nouvelles du 13 octobre au soir que l’avocat Robert Lemieux avait été mandaté par le FLQ pour négocier avec Me Robert Demers?
  • Je ne me souviens pas à ce moment-là qu’est-ce que … quelle était la nature exacte des nouvelles, je ne m’en souviens pas.
  • Alors, votre témoignage catégorique, monsieur Venne, c’est que Paul Rose n’a aucunement fait mention de l’enlèvement de monsieur Laporte ou de monsieur Cross et n’a passé aucun commentaire à ces sujets?
  • Pas du tout, quand je lui ai posé la question tout ce qu’il a fait, il a haussé les épaules.
  • Est-ce qu’à votre connaissance Paul Rose s’est servi de l’appareil téléphonique chez vous?
  • Pas le temps que j’étais à la maison, non.
  • Maintenant, est-ce que vous pourriez nous dire s’il vous plaît ce qui est arrivé quand vous avez eu fini de souper, que vous avez eu fini de voir les nouvelles, de visionner les nouvelles à la télévision, qu’est-ce que vous avez fait?
  • C’est qu’après le souper il avait mentionné, d’ailleurs il me l’avait mentionné plus tôt quand il a été question d’argent là, qu’il y avait quelqu’un qu’il voulait voir à Montréal qui serait probablement en mesure de lui aider.
  • Est-ce qu’il vous a dit qui était cette personne?
  • Non, il ne m’a pas mentionné de nom.
  • Est-ce qu’il vous a dit où cette personne demeurait?
  • Je lui ai demandé, moi … ça, c’est après le souper quand il a été question de partir, il a dit : « Bon, bien, je vais m’en aller à c’t’heure, il faut que j’aille à Montréal », ça fait que je lui ai dit : « écoute, c’est tu loin où tu vas à Montréal, je lui ai dit, nous autres on a affaire à Longueuil au comptoir de journaux … ».
  • Chez Carignan?
  • Oui, ça fait que je lui ai dit : « si ce n’est pas trop loin, j’ai rien qu’à traverser le pont, c’est une affaire de rien, je vais aller te reconduire ».
  • Est-ce qu’il a accepté votre offre?
  • Ha! Il a dit : « ce n’est pas nécessaire, je vais m’arranger ».  Ça fait que je lui ai dit : « écoute, si t’es mal pris t’as pas d’argent, c’est une affaire de rien pour moi d’aller te reconduire ». Ça fait qu’il a dit : « c’est correct », et puis c’est [là] qu’on est parti.
  • Vous êtes partis avec votre automobile?
  • Oui.
  • Où était garée votre voiture, est-ce qu’elle était garée sur la rue devant votre maison?
  • Non, elle était dans la cour.
  • Est-ce que c’est une cour qui est illuminée ou si c’est une cour qui est plutôt sombre?
  • Bien, quand les lumières sont allumés dans la cour en arrière, évidemment, il fait clair.
  • Et est-ce que les lumières étaient allumées ce soir-là?
  • Ce soir-là, je ne pourrais pas vous dire mais fort probablement que quand il fait noir on les allume, surtout pour sortir.
  • Alors, quand vous quittez la maison il fait noir?
  • Oui.
  • La nuit est tombée?
  • Oui, c’est assez sombre.
  • Alors, là, vous vous dirigez en voiture…
  • Oui.
  • C’est vous qui conduisez?
  • Oui.
  • Paul Rose est assis au centre?
  • Non, c’est ma femme qui est assise au centre.
  • Et Paul Rose?
  • Il est assis à droite.
  • Près de la portière?
  • Oui.
  • Et si je comprends bien, vos deux enfants sont en arrière?
  • Oui.
  • Est-ce que Paul Rose à ce moment-là, monsieur Venne, a un comportement qui continue de vous surprendre?
  • Non, il était tranquille. Il n’a pas dit un mot presque tout le temps de la route.
  • Avez-vous remarqué si, en aucun temps, alors qu’il est assis dans votre voiture, s’il se retournait pour voir par exemple s’il était suivi?
  • Moi, je n’ai rien remarqué d’anormal dans son comportement.
  • D’accord. Alors, vous allez chez Carignan?
  • Oui.
  • Acheter des cigarettes, je crois, est-ce cela?
  • Oui.
  • Là, vous avez stationné votre voiture?
  • J’ai arrêté devant chez Carignan sur la rue Saint-Charles et puis ma femme est descendue avec Paul Rose et puis moi j’ai continué avec mon auto sur la rue Grant et je me suis stationné là.
  • Vous n’avez pas stationné devant le kiosque à journaux, n’est-ce pas?
  • Non.
  • Est-ce qu’il y avait une raison particulière pour cela?
  • C’est défense de stationner là.
  • Alors, c’est pour ça que vous êtes allé sur l’autre rue?
  • Oui.
  • Et là, est-ce que vous êtes resté dans votre voiture?
  • Non, je suis descendu et j’ai été me chercher un paquet de cigarettes.
  • Et tous les trois vous êtes revenus dans la voiture?
  • Oui.
  • Est-ce qu’à votre connaissance Paul Rose a acheté quelque chose au kiosque?
  • Non.
  • Alors, qu’est-ce qui arrive après … Paul Rose ne vous avait pas dit où il allait, n’est-ce pas?
  • Il m’avait dit que c’était dans l’est de la ville sur la rue Ontario près de Cuvilliers.
  • Il vous avait dit sur Ontario près de Cuvilliers?
  • Oui, quand je lui avais demandé si c’était loin.
  • Alors, là, qu’est-ce qui arrive, vous empruntez le pont Jacques-Cartier?
  • Oui, on continue, on prend la rue Ontario et on se dirige vers l’est.
  • Est-ce que c’est lui qui vous dirige ou si c’est vous qui savez où aller?
  • Je savais où aller parce que je connais la rue Cuvilliers, je sais où ça se trouve, j’ai déjà demeuré dans ce coin-là.
  • Alors vous arrivez à un moment donné au coin de Cuvilliers et Ontario?
  • Oui.
  • Et qu’est-ce qui se passe, là?
  • J’ai tourné sur Cuvilliers et là j’ai modéré et je lui ai demandé : « est-ce que c’est loin où tu t’en vas? ». Il m’a répondu : « non, la première chance que vous avez d’arrêter … c’est dans ce bout-ci ».  Alors le premier coin que j’ai pu trouver pour me tasser près du trottoir, bien j’ai arrêté et c’était à peu près à 200, 300 pieds du coin de la rue Ontario.
  • Et qu’est-ce qui est arrivé, là?
  • Il est descendu et nous a dit : « bonsoir, merci ». Et c’est tout.
  • Il ne vous a pas donné d’autres précisions quant à l’endroit où il allait?
  • Non.
  • S’il y allait à pied, s’il y allait en taxi?
  • Non.
  • S’il pénétrait dans une maison?
  • Non, du tout.
  • Et vous, qu’est-ce que vous avez fait après cela?
  • J’ai continué sur la rue Cuvilliers qui est un sens unique vers le nord et puis là à partir de là, ma femme m’a mentionné que ça lui tentait de voir les magasins sur la rue Sainte-Catherine dans l’ouest. Ça faisait longtemps qu’elle ne les avait pas vus, qu’elle n’avait pas vu les magasins illuminés, ça fait que j’ai dit : « on a le temps d’y aller avant que Roger revienne de l’école ».
  • Aviez-vous pensé à ce moment-là, monsieur, que monsieur Rose devait revenir coucher chez vous le soir?, intervint le coroner.
  • Je ne me souviens pas s’il en avait été question mais je sais que ma femme l’avait invité à revenir.
  • Est-ce que Paul Rose, lorsqu’il a quitté votre domicile pour pénétrer dans votre voiture, est-ce qu’il avait, est-ce qu’il portait un imperméable ou un manteau quelconque?, reprit Me Fortier.
  • Non, seulement un jacket.
  • Il portait seulement un jacket avec chemise?
  • Chemise ou blouse.
  • Maintenant, est-ce que vous avez constaté, monsieur Venne, après la visite de Paul Rose, s’il avait oublié quelque chose chez vous et si oui, quoi?
  • Non, moi je l’ai appris seulement une semaine plus tard qu’il avait laissé son manteau chez nous.
  • Alors, ni votre femme, ni vos enfants, ni l’un ou l’autre de vos enfants vous aurait dit le lendemain par exemple le 14 octobre, que Paul Rose avait laissé un manteau chez vous?
  • Non, je n’étais pas au courant.
  • Après votre arrivée du bureau est-ce qu’en aucun temps l’un ou l’autre de vos enfants aurait quitté la maison?
  • Pas à ma connaissance.
  • Est-ce que vous avez dit à qui que ce soit après le 13 octobre 1970 et ce, évidemment à part de la police, que Paul Rose vous avait rendu visite à cette date-là?
  • On en a fait le moins de publicité possible à la suite, à la connaissance des événements qui sont survenus par la suite.
  • Mais le 14, par exemple, ou le 15 est-ce que vous n’avez pas dit à quelqu’un de vos amis ou de vos connaissances que Paul Rose était venu chez vous?
  • Oui, c’est possible.
  • D’amis que vous pouviez avoir en commun?
  • C’est possible.
  • Est-ce que Paul Rose avait demandé de faire des messages pour lui?
  • Non.
  • Est-ce que vous connaissez cet individu dont je vous montre la photo ici (photo cotée 10)?
  • Oui, Francis Simard.

Venne reconnut également Jacques Rose sur la photo no 11.  Quant à Bernard Lortie, il dira ne jamais l’avoir rencontré. Il reconnaissait son visage uniquement pour l’avoir vu dans les journaux. Il reconnut aussi Lise Rose, la sœur des célèbres frères felquistes.

  • Est-ce que vous savez si le lendemain de la visite de Paul Rose à savoir le 14 octobre est-ce que vous savez si quelqu’un s’est rendu chez vous pour y voir Paul Rose?
  • J’ai su par la suite que Mme Rose était venue faire un tour chez nous, c’était le mercredi matin, je crois.
  • Est-ce que vous savez aussi si depuis le 13 octobre 1970 Paul Rose a placé un appel à votre domicile?
  • Non.
  • Vous n’êtes pas au courant?
  • Non.
  • Monsieur Venne, il a été question très brièvement tout à l’heure de l’apparence de Paul Rose la journée du 13 octobre. Est-ce que vous pourriez s’il vous plaît nous donner un peu plus de précision sur les blessures qu’il semblait porter à la figure?
  • Bien, ça m’a donné l’impression de ne pas être des blessures très graves, ça m’a semblé plutôt superficiel mais il avait des taches rouges ici comme du mercurochrome, de l’iode à différentes places sur le front, dans le haut du front.
  • Est-ce que ça vous semblait être des blessures qui avaient été causées récemment ou qu’il avait subies longtemps auparavant?
  • Je ne pourrais pas dire.
  • Et son explication était qu’il était tombé dans un escalier?
  • Oui, c’est cela.

Avant de remercier complètement le témoin, le coroner lui fit dire qu’à ce moment-là Paul Rose avait les cheveux bruns et ne portait pas la barbe.

René Venne, 14 ans, suivit son père à la barre des témoins. Ce fut ensuite au tour d’Angèle Lavallée, une infirmière de 21 ans. On entendit également Pierre Lemay, 21 ans, et Robert Pagé, 27 ans.


[1] Selon le registre de l’état civil, on retrouve un Armand Fernand Venne qui a épousé une Thérèse Dubois le 25 octobre 1952.  On le décrivait alors comme comptable.  Rien ne prouve, cependant, qu’on parle bien du même couple.

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La rumeur, malsaine et coûteuse

Le 22 juillet 1920, dans le parc Victoria de Québec, Blanche Garneau, une jeune femme de 21 ans, était sauvagement violée et assassinée.  Son corps ne devait être découvert que six jours plus tard.  Bien que son nom ait aujourd’hui été oublié par la majorité d’entre nous, ce drame souleva une controverse rarement rencontrée dans l’histoire de notre province.  En fait, le nom de cette modeste vendeuse de thé souleva un intérêt médiatique bien plus imposant que le meurtre d’Aurore Gagnon, survenu la même année.  La stagnation de l’enquête policière poussa le public à vouloir trouver ses propres réponses, ce qui créa rapidement des rumeurs incontrôlables.

Un procès, puis une commission royale d’enquête à laquelle le premier ministre Louis-Alexandre Taschereau fut contraint de témoigner, ne suffit pas à élucider ce crime.  On avait dépensé les deniers publics pour en arriver au même point.  Le meurtre demeurait non élucidé.

L’Histoire nous enseigne certaines leçons, à condition, bien sûr, d’accepter de leur prêter un minimum d’attention.  Dans les faits, rien dans cette cause du siècle dernier ne rejoint celle de Cédrika Provencher.  Nous avons là deux dossiers séparés par plus de huit décennies, deux modes opératoires différents, et des victimes qui n’ont pas le même âge.  Et pourtant!

Quand on prend la peine de se pencher sur le comportement social, on croirait alors assister à un véritable copier-coller.  La technologie a considérablement évoluée depuis 1920, mais pas nécessairement la mentalité sociale.

Pendant les quelques semaines que dura l’enquête du coroner sur la mort tragique de Blanche Garneau, le public avait, semble-t-il, pris la décision de faire sa propre justice.  Le seul moyen dont le peuple dispose dans ce genre de situation est sa langue, considéré ici au premier degré et comme synonyme de commérage.  Bien sûr, ces rumeurs prenaient leur élan à partir de certains éléments véridiques ou quelques interprétations douteuses, mais elles ne tardèrent pas à prendre une proportion telle que la classe politique fut pointée du doigt.  On accusa deux fils de député d’être les meurtriers, en plus de laisser clairement entendre que d’autres politiciens agissaient au sein de cette enquête dans le seul but de les protéger.  Bref, on parlait de complot politique.

On a d’ailleurs assisté à cette tendance dans l’affaire Dupont, au sein de laquelle, sans aucune preuve, on accusait pratiquement toutes les institutions québécoises, et cela sur une période de plusieurs décennies.  En réalité, le crime reproché ne fut qu’un malheureux suicide.  Bref, la rumeur publique avait failli fausser un résultat clairement établi par la justice.

Quand on se retrouve devant un combat à la saveur de David contre Goliath, comment se fait-il que David ne se remette jamais en question?  Pourquoi ne se demande-t-il pas, par exemple, la raison pour laquelle il est tout seul dans son camp?  Avant de pointer l’ensemble de la société en l’accusant de tremper dans un épouvantable complot qui n’a jamais laissé la moindre trace, une prise de conscience devrait s’imposer d’elle-même.

Ces rumeurs vont rarement en décroissant.  Les ragots prennent plutôt de l’ampleur, et parfois même des proportions démesurées, voir épouvantables.  Ai-je besoin de mentionner quelques cas américains comme JFK ou celui des tours jumelles?

Dans l’affaire Dupont, le congédiement de deux policiers en 1969 a effectivement révélé un certain climat de corruption à Trois-Rivières, mais ce sujet est vite devenu un fourre-tout pour y déposer les hypothèses les plus loufoques.  Bref, c’est devenu à peu près n’importe quoi.  La justice s’est prononcée à plusieurs reprises et à chaque fois le suicide fut confirmé, et reconfirmé, telle une vieille chanson à répondre qui passe et repasse à la radio entre Noël et le Jour de l’An.  Le système judiciaire n’a pas à expliquer son fonctionnement ou ses décisions, mais peut-être qu’on aurait dû faire comprendre à certains acteurs du dossier ce qu’est une véritable preuve.  Ce petit exercice pédagogique aurait sans doute pu éviter de nombreuses dépenses, que ce soit en argent ou en énergie.

L’affaire Dupont a ceci en commun avec celle de Blanche Garneau : dans les deux cas, la rumeur publique a forcé la tenue d’une commission d’enquête coûteuse qui, au final, n’a strictement rien donné, sinon de créer des déchirements et autres mésententes regrettables.  La rumeur peut donc avoir un impact concret et financier sur notre quotidien.  Dans ce cas, il ne faudrait surtout pas la considérer comme inoffensive.

La pendaison de Wilbert Coffin, en février 1956, a suscité sensiblement le même phénomène, au point de forcer le gouvernement à mettre sur pied la Commission Brossard au milieu des années 1960.  Bien que le verdict ait été reconfirmé et qu’une révision du dossier entamée en 2007 n’a jamais donné suite, il se trouve encore des gens pour affirmer haut et fort que Coffin était innocent.  Encore une fois, la rumeur s’est avérée coûteuse.

screenhunter_205-sep-16-19-25En 1982, l’étudiante France Alain a été sauvagement abattue en pleine rue à l’aide d’un fusil de chasse de calibre .12 alors qu’elle revenait de faire des emplettes à Ste-Foy.  Le coroner mit quatre ans avant de tenir son enquête, qui visait clairement l’animateur de radio Benoît Proulx.  Même si celui-ci a été acquitté honorablement lors de son procès survenu au début des années 1990, il s’en trouve encore pour le pointer du doigt.  Et pourtant, quand on se donne la peine d’approfondir un peu cette affaire on a plutôt tendance à viser le comportement policier.  Là encore, il semble que la population ait dû encaisser les frais d’un procès qui n’aurait jamais dû avoir lieu.  J’ajouterais que, dans ce cas, la rumeur a été malhonnêtement entretenue par certaines personnalités, tout comme le laissait entendre Yves Boisvert dans La Presse du 23 août 1997.

Boisvert, qui intitulait son article « Quand l’hystérie d’une opinion publique gagne le système judiciaire », soulignait que « ce dérapage-là ne pouvait se passer qu’à Québec.  Avec un meneur d’opinion publique appelé André Arthur qui se prend pour un policier, un procureur, un juge et un jury; avec une police de banlieue à la réputation moins qu’ordinaire; avec un avocat de la Couronne pressé et ambitieux; avec un juge ancien sous-ministre associé qui paraît pencher pour la thèse de l’État et qui en oublie des règles élémentaires de justice; et avec un petit monde médiatique qui se chicane salement autour de tout ça ».

On ne souhaite évidemment pas que ces histoires d’horreur se répètent avec l’affaire Cédrika Provencher, alors que nous n’avons toujours pas la moindre accusation ni procès.  Et ces rumeurs ne se limitent pas aux détails entourant Jonathan Bettez.  Dès 2007, et cela jusqu’à l’été dernier, des âmes irréfléchies m’ont fait part de leur idée selon laquelle le coupable serait nul autre que le père de Cédrika, Martin Provencher.  Pour être franc, je n’ai jamais cru ou même envisagé cette avenue.  Pas une seule seconde!  Au contraire, je trouvais cela tout à fait gratuit, et même dégueulasse.

Cette idée ridicule offre un autre exemple concret de l’aspect malsain que peut engendrer un climat contrôlé par les ragots.  Souvenons-nous que Cédrika a été enlevée par un homme qui rôdait dans son quartier en demandant, ici et là, à des enfants de venir l’aider à retrouver son chien.  En fait, un père mal intentionné s’y prendrait autrement, sans ameuter tout un quartier au sein duquel il risquerait d’ailleurs d’être reconnu.

Le simple fait d’y avoir pensé prouve à quel point certaines commères peuvent manquer d’esprit d’analyse.  C’est bien connu, la commère préfère ouvrir la bouche avant de mettre son cerveau en marche.

Comme je le soulignais lors de mon dernier passage à l’émission Denis Lévesque, il est tout à fait normal de vouloir aider, d’avoir l’instinct de chercher, au point de voir Cédrika dans notre soupe.  La normalité a cependant ses limites lorsqu’elle se transforme en chasse aux sorcières.  En dépit de ce que certaines personnes croient, le système policier est généralement efficace et il est aussi là pour nous protéger contre nous-mêmes.  Le système judiciaire se chargera en temps et lieu du coupable, si bien sûr on arrive à déposer des accusations contre lui.  Il ne faudrait tout de même pas laisser la population se faire justice en conduisant Jonathan Bettez sur le bûcher.  Ce serait une terrible régression sociale que de laisser de telles décisions au public, qui a toujours eu besoin de moins de preuve – sinon aucune – que la Justice pour condamner une personne.

Ceci dit, la rumeur a parfois tort, et parfois raison.  Le problème, c’est que nous devons avoir la sagesse d’admettre que ce n’est pas à nous d’en juger, et encore moins à tous ces détectives en herbe qui s’improvisent actuellement.  On peut commenter raisonnablement, mais de là à répandre des rumeurs invérifiables…

Probablement comme plusieurs d’entre vous, j’ai parcouru quelques textes et commentaires sur les réseaux sociaux.  C’est clair, nous sommes plongés en pleine stupeur.  Les gens disent vraiment n’importe quoi, au point où j’ai reconnu personnellement certains affabulateurs et d’autres qui s’improvisent experts en ADN.  Le célèbre chroniqueur judiciaire Claude Poirier en est rendu à perdre son latin, et peut-être même son dentier, en répandant certaines inepties.  Certes, il a nagé toute sa vie dans le ouï-dire, mais cette fois c’est la goutte qui fait déborder le vase chez plusieurs amateurs de faits judiciaires.  Ce n’est peut-être pas son âge qui l’affecte le plus, comme l’avancent certains, mais plutôt son amour démesuré pour le scoop.

D’autres avancent l’idée d’un complot alors que nous n’avons toujours pas la moindre accusation légale.  On brûle les étapes.  On cède à la pression populaire et on déblatère.  On veut plaire au public, mais ce n’est pas ça une véritable enquête objective.  C’est dérisoire, inacceptable et très malsain.

Comme le disait si bien l’écrivain S. Yzhar « nous émettons une idée sur toute chose avec une ignorance merveilleuse ».

C’est sans doute malheureux pour les indiscrets chroniques, mais nous saurons la vérité sur cette affaire seulement s’il y a procès.  En attendant, libre à vous de croire les affabulateurs de votre choix.

 

La sortie en librairie de « L’affaire Dupont »

IMG_1766         C’est à compter du vendredi 26 septembre prochain que le livre L’affaire Dupont, une saga judiciaire fera sa sortie officielle en librairie. Dans un premier temps, il sera en vente à la Librairie l’Exèdre, située au 910 boulevard St-Maurice à Trois-Rivières. Il est possible de réserver un exemplaire du volume dès maintenant en téléphonant au (819) 373-0202.

L’affaire Dupont, qui compte 636 pages, présentera l’histoire la plus complète jamais publiée jusqu’à maintenant concernant ce dossier controversé. Dans son introduction, l’auteur insiste sur l’objectivité et le fait de laisser ses lecteurs forger leur propre opinion. Ainsi leur permet-il de revisiter la chronologie des événements de 1969 à 1994, avant de les plonger dans les nombreux témoignages entendus légalement en Cour en 1995 et 1996.

Dans sa conclusion, l’auteur se permet de revenir sur des points importants afin de démontrer une meilleure compréhension des preuves déposées légalement, ainsi que les autres qui ne l’ont jamais été. Il sera donc important de faire la différence entre un soupçon et une preuve.

Ce livre reste conscient de l’ampleur que cette légende urbaine a prise au cours des quatre dernières décennies, mais rappelle aussi que les perceptions, même les plus profondes, ne sont pas admissibles en preuve devant un tribunal et qu’il ne faut donc pas s’y fier pour porter un jugement éclairé.

Quoiqu’on en pense, quoiqu’on en dise, le dossier de l’affaire Dupont fait école. Jamais on n’aura dépensé autant d’énergie et d’argent pour trancher sur la cause de la mort d’un seul individu, exception faite de certaines recherches archéologiques peut-être.

Si l’affaire vous passionne, alors ne tardez pas à réserver votre exemplaire du livre dès maintenant car les quantités sont limitées.

Bonne lecture à tous!