Un premier ministre témoigne dans une affaire de meurtre

Fait plutôt rare dans l’histoire du Québec, un premier ministre fut appelé à témoigner dans une affaire de meurtre, ce qui faisait dire à plusieurs personnes à quel point l’assassinat non résolu de Blanche Garneau avait atteint des proportions gigantesques.

Né à Québec le 5 mars 1867, Louis-Alexandre Taschereau avait été admis au Barreau en 1889.  Il avait donc œuvré comme avocat, juge et journaliste avant d’être élu une première fois à l’Assemblée législative en 1900.  Le 9 juillet 1920, quelques jours seulement avant la mort tragique de Blanche Garneau, il devenait le 14ème premier ministre du Québec.  Depuis 1919, il occupait également la fonction de procureur général de la province.  En s’approchant de lui, Me Armand Lavergne, un jeune avocat nationaliste, jouissait de ce moment unique lui permettant de se retrouver en duel face à son adversaire politique.

  • Avez-vous quelques déclarations à faire qui soient de nature à éclairer la justice?, questionna Me Lavergne.
  • Bien, votre question est assez générale. Si vous vouliez me demander si en autant que je suis concerné j’ai fait tout ce que j’ai pu pour découvrir les meurtriers, le meurtrier ou les meurtriers de Blanche Garneau, je l’ai fait.

Avant même qu’on lui demande, Taschereau dira ne jamais avoir protégé qui que ce soit ni agis de manière à freiner l’enquête.  Puisque Lanctôt se trouvait en Europe, il avait donc choisi de faire venir le chef de la Police provinciale, Dieudonné Daniel Lorrain, à Québec.

  • Est-ce vous qui avez fait venir Brissette?
  • Personnellement, non.

Brissette était un enquêteur qui avait été pris en état d’ébriété alors qu’il interrogeait des témoins, au point de s’endormir sur la table de l’un d’entre eux.  On l’avait rapidement écarté de l’enquête et on ignorait toujours qui avait pu l’envoyer à Québec.

  • Je comprends que, personnellement, vous vous êtes fié aux officiers de votre département?
  • Bien, on ne peut pas s’attendre, n’est-ce pas, à ce que je fasse la police. Je me suis adressé au meilleur homme qui dans mon jugement pouvait découvrir les meurtriers de Blanche Garneau et je lui ai donné les instructions que je viens de mentionner, et je me suis tenu en contact aussi intime que possible avec eux pour connaître les développements qui se produiraient.
  • Si je comprends bien, le cadavre de Blanche Garneau a été découvert le 28 [juillet 1920] et le chef Lorrain est arrivé ici le 4 août?
  • Je ne pourrais pas vous dire. Je vas vous dire, monsieur Lavergne, qu’il y a une [rencontre?] entre la police de Montréal et la police de Québec que lorsqu’un crime est commis dans les limites de l’une de ces villes, autant que possible nous faisons l’initiative des recherches à la police municipale parce qu’on m’a dit, et je crois que c’est avec raison, qu’il faut une unité de direction lorsqu’on fait la recherche d’un crime, et que si des détectives qui travaillent dans une direction et que d’autres travaillent dans une autre sans qu’il y ait d’entente entre eux, il peut y avoir des conflits qui n’amènent pas toujours de bons résultats.

Il était légitime de se demander pourquoi le chef Lorrain avait été appelé si rapidement sur les lieux.  Qu’est-ce qui, dès le départ, avait fait du cas de Blanche Garneau un crime si unique?  Les enquêteurs municipaux avaient-ils compris dès le départ la complexité particulière du dossier?

  • Alors, est-ce que je dois comprendre, monsieur Taschereau, que quand un crime est commis à Québec, si la police de Québec ne découvre pas le coupable on a recours à la police de Montréal?
  • Bien, pas nécessairement, monsieur Lavergne, mais je crois que notre police, les détectives sont mieux organisés à Montréal qu’ils ne le sont à Québec et je dois dire en autant que le chef Lorrain est concerné, je le crois un excellent policier, et que nous nous sommes toujours bien trouvé de ses services.
  • Êtes-vous prêt à accepter ses états de service d’après son record dans cette affaire ici?
  • Pas dans cette affaire ici en particulier, mais ce n’est pas parce qu’un policier ne réussira pas dans un cas particulier qu’il faudrait perdre confiance en lui. Je dois dire que le meurtre de Blanche Garneau comme bien d’autres meurtres, comme bien d’autres crimes, lorsqu’il a été commis a dérouté la police et monsieur Lorrain a eu des instructions de notre part de faire tout ce qu’il pourrait et finalement il est tombé sur une trace que vous pouvez croire mauvaise et que je peux croire bonne.  Et si elle est bonne, le résultat de ces démarches n’aurait pas été mauvais.
  • Le résultat aurait été l’acquittement de l’accusé?
  • Bien, l’acquittement de l’accusé … ce n’est pas parce qu’un accusé est acquitté, n’est-ce pas, qu’il est nécessairement non-coupable.
  • C’est parce que vous disiez que le résultat n’était pas mauvais et je m’accorde avec vous?
  • Entendons-nous. Le résultat n’a pas été mauvais.  Si Lorrain est tombé sur la vraie piste et si Binette et Palmer sont les coupables, ce n’est pas parce qu’ils auraient été acquittés qu’on devrait dire à Lorrain qu’il a fait une mauvaise besogne.

Rappelons au passage que Raoul Binette et William F. Palmer avaient subi un procès en novembre 1921 pour le meurtre de Blanche Garneau, au terme duquel ils avaient été acquittés.  Binette avait pourtant fait des aveux.  Parmi les avocats ayant défendu les intérêts de Palmer on retrouvait Armand Lavergne.

  • Je comprends maintenant que vous dites que si Palmer et Binette ont été acquittés le résultat n’est pas mauvais. J’abonde dans votre sens.
  • Je ne me mets pas au point de vue de la preuve mais je me mets au point de vue de l’œuvre des policiers.
  • Vous croyez en votre qualité de chef de la Justice que le travail accompli par Lorrain est vraiment remarquable à ce point de vue-là?
  • Je n’ai pas dit qu’il était vraiment remarquable mais je crois que Lorrain a fait tout ce qu’il pouvait faire.
  • Pour lui, étant donné ses moyens?
  • Étant donné ce qu’un policier peut faire.
  • Depuis la découverte du cadavre jusqu’au rapport de monsieur Bédard quelle travail Lorrain a-t-il fait?
  • Lorrain est venu à Québec. Il s’est rendu sur les lieux mêmes.
  • Brissette aussi?
  • Bien, je vous ai dit que le travail de Brissette je ne le connaissais pas. Vous pouvez l’apprécier vous-même.  Lorrain est venu à Québec, il s’est mis à faire le travail qu’un policier devait faire, je crois.  Il s’est rendu sur les lieux, il s’est enquis de toutes les circonstances qu’il pouvait connaître et jusque-là il est arrivé à un résultat nul.
  • Savez-vous de quelles circonstances il s’est enquis?
  • Il est allé sur les lieux, il a examiné le terrain ainsi que les exhibits que vous avez eus ici, il a fait le tour de la ville pour s’enquérir de toutes les circonstances dont un policier devait s’enquérir.
  • Vous êtes bien positif de ça?
  • Je le crois.
  • Pouvez-vous dire quel travail Lorrain a fait quant aux empreintes digitales?
  • Je ne sais pas. Je ne crois pas non plus que le chef Lorrain soit en état de prendre des empreintes digitales.
  • A-t-il cherché à en faire prendre par quelqu’un?
  • Je ne sais pas. D’après ce qu’on m’a dit dans le temps, la chose n’était pas possible.
  • Qui est-ce qui vous a dit ça?
  • Je ne peux pas dire.
  • Monsieur Taschereau, comme chef du Département de la Justice, lorsqu’on vous donne une information de cette importance vous devez en prendre note?
  • Qui m’a dit ça … peut-être le docteur, je ne sais pas.  Je ne sais pas même si on n’a pas essayé de prendre des empreintes digitales et que le résultat aurait été nul.
  • Qui vous a dit ça?
  • Je ne peux pas vous dire, monsieur Lavergne. Il y a certains détails comme ceux-là qu’il est bien difficile de se rappeler.

Lorsque le premier ministre fit remarquer qu’il était bien rare en Cour qu’on puisse s’entendre des deux côtés et qu’il fit allusion à son âge, on eut droit à un échange intéressant.

  • Vous êtes trop humble, fit Me Lavergne. Vous n’êtes pas un vieil avocat.  Vous êtes un avocat de longue pratique mais pas un vieil avocat.
  • Plus vieux que vous, malheureusement pour moi.
  • Moi, je resterai toujours jeune.
  • Il n’y a pas de mal à vieillir un peu.
  • Ça dépend?
  • Il faut savoir arrêter de vieillir au bon moment.
  • Maintenant, monsieur Taschereau, connaissez-vous les coupables?
  • Non, monsieur. Je ne les connais pas.  Je n’ai jamais vu Binette ni Palmer.
  • Avez-vous déclaré connaître les coupables?
  • J’ai déclaré que nous connaissions les noms des coupables.
  • C’était à la Chambre, ça?
  • Oui.

Cette honnête admission, qu’il serait bien difficile d’obtenir de nos politiciens contemporains en raison de leur langue de bois et de leurs conseillers qui s’efforcent de modeler artificiellement leur image, ne sembla affecter la carrière de Taschereau d’aucune manière car il restera premier ministre jusqu’en 1936.  Il établira cependant un record en témoignant pour la deuxième fois dans une cause de meurtre, cette fois au procès de Gonzague Gilbert en novembre 1927, accusé d’avoir tué sa mère à La Tuque l’année précédente.  Gilbert sera condamné à la pendaison avant d’être acquitté en Cour d’appel.

Louis-Alexandre Taschereau s’éteindra le 6 juillet 1952 à l’âge vénérable de 85 ans.

Le fait de présenter ce témoignage de Taschereau hors contexte ne donne pas toute l’ampleur des détails abordés.  Dans mon livre L’affaire Blanche Garneau, paru en 2017, on y comprend que Me Lavergne se servit à quelques reprises des rumeurs non fondées entourant cette affaire pour tenter fort probablement de les utiliser à des fins politiques.  Ce n’est évidemment pas digne d’un avocat, qui se doit de rechercher la vérité.  En contrepartie, il a permis de semer un sérieux doute quant à l’incompétence policière du chef Lorrain à propos de la prise des empreintes.  D’ailleurs, l’erreur semble avoir été répétée dans le cas de l’affaire Delorme à Montréal, en 1922.

Le Dr Wilfrid Derome s’investissait beaucoup dans les techniques judiciaires, au point d’être à l’avant-garde dans le domaine.  Il avait d’ailleurs fondé son premier laboratoire de médecine légale en 1914 à Montréal.  Malheureusement, il semble que les enquêteurs de police de son temps accusaient un retard quant aux nouvelles technologies.

 

Publicités

Blanche Garneau, symbole des affaires non résolues

Blanche Garneau, peu de temps avant son assassinat.
Blanche Garneau, peu de temps avant son assassinat.

En 1920, Blanche Garneau avait 21 ans. Elle habitait dans le quartier de Stadacona à Québec, rue François 1er, et travaillait dans une boutique de thé situé sur la rue St-Vallier dans le quartier Saint-Sauveur, de l’autre côté de la rivière St-Charles. Chaque jour, elle empruntait un premier pont pour traverser le Parc Victoria et un deuxième pour aboutir à quelques rues de son lieu de travail.

Au soir du 22 juillet 1920, son amie Edesse Mai Boucher, également âgée de 21 ans, l’accompagna sur une portion du trajet, la quittant sur l’avenue Parent (maintenant rue Simon-Napoléon Parent) devant le pont donnant accès au parc.   C’est la dernière fois qu’elle devait la voir en vie.

Un instant plus tard, le gardien du parc, un vieil homme de 70 ans, la verra passer devant lui avec un jeune homme qui la suivait à une distance qu’il estimera plus tard à environ 80 pieds. Ce jeune homme ne sera jamais identifié.

Et ensuite, plus rien! La jeune femme s’était volatilisée; du moins pendant six jours.

Le 28 juillet, c’est dans le Parc Victoria, sur le trajet qu’elle avait l’habitude d’emprunter, que le corps de Blanche fut retrouvé. Elle reposait sur le dos, dans des broussailles en bordure de la rivière. Rapidement, la ville fut ameuté et la scène de crime contaminé. Étrangement, aucun détective ne se présenta sur les lieux avant que le corps soit transporté. En fait, l’enquête démontrera plus tard qu’il s’écoula plusieurs jours avant qu’un premier détective daigne se présenter sur place pour tenter de comprendre ce qui s’était produit.

Le soir même de la découverte, le corps fut rapidement amené au centre funéraire Hubert Moisan, où le Dr Albert Marois[1] procéda à l’autopsie dès le lendemain. En dépit de la décomposition avancée, celui-ci déterminera que la victime avait été étranglée. D’autres analyses réalisées par le Dr Wilfrid Derome établiront qu’elle avait été violée. Malheureusement, la science judiciaire de l’époque ne permettait aucune possibilité d’identification à partir d’un échantillon de sperme.

L'auteur devant la pierre tombale de Blanche Garneau, été 2015, cimetière St-Charles, Québec.
L’auteur devant la pierre tombale de Blanche Garneau, été 2015, cimetière St-Charles, Québec.

L’enquête du coroner Georges William Jolicoeur se prolongera durant tout le mois d’août, mais sans être en mesure d’identifier un responsable. L’enquête policière se mit alors à piétiner.

Puis en décembre, un ancien soldat du 22ème Régiment, Henri Duval alias Casabon (ou Casaubon), fit d’étranges aveux à un détective privé. Il prétendait s’être retrouvé dans le Parc Victoria au soir du 22 juillet et, complètement ivre, avoir vu deux hommes assassiner la jeune femme. Malheureusement, cet ivrogne était incapable de donner leurs noms. Pourtant, il prétendait les avoir côtoyé à quelques reprises. Sa déclaration fut plus tard écartée lorsqu’on découvrit que Duval était incarcéré à la prison de la Citadelle au moment du meurtre et de la découverte du corps.

Pendant ce temps, une autre piste émergea, cette fois en Ontario. Louis Dubé, un détenu récemment libéré, se présenta dans le cabinet d’un jeune avocat de Sudbury pour lui confier avoir entendu un codétenu lui avouer être l’auteur du meurtre de Québec. Dubé identifiera le suspect comme étant Raoul Binet alias Legault.

Il fallut quelques semaines à la police pour mettre la main au collet de Binet, qui admettra effectivement avoir été sur les lieux en compagnie d’un dénommé William Frederick Palmer. Binet fera donc des aveux incriminants pour Palmer.

Après une enquête préliminaire qui se déroula au printemps 1921, Binet et Palmer subirent leur procès à l’automne au palais de justice de Québec devant le juge G. F. Gibsone. À la lecture du procès, on se rend compte que la Couronne possédait bien peu de preuves contre les deux accusés, hormis les aveux de Binet, qui présentaient d’ailleurs quelques failles. De plus, ce dernier reviendra sur ses aveux. Quant à la Défense, en dépit de ce que certains auteurs ont dit par la suite, elle présenta une preuve d’alibi assez chancelante.

Alors, Binet et Palmer étaient-ils les assassins de Blanche Garneau?

Devant un doute raisonnable, les douze jurés décidèrent de les acquitter. L’enquête revenait donc au point de départ. Tout était à recommencer.

Insatisfaite de ce verdict, la population se tourna à nouveau vers les ragots afin de chercher ses propres réponses. L’une de ces médisances affirmait que deux politiciens ou fils de politiciens étaient directement impliqués dans le meurtre. On sait que devant l’incompréhension la population a parfois tendance à imaginer des complots plus grands que nature. La rumeur publique prit une telle ampleur que le gouvernement de Taschereau n’eut d’autre choix que de mettre sur pied une Commission royale d’enquête dès l’automne 1922.

Les deux suspects désignés par la rumeur publique furent entendus, mais sans résultat. L’hypothèse selon laquelle ils étaient les tueurs ne reposait sur aucune preuve tangible. Malgré tout, cette Commission permit de faire ressortir des éléments de preuve qui n’avait pas été présentés ou retenus lors du procès. Maintenant que Binet et Palmer étaient officiellement disculpés, tout le monde était redevenu un suspect potentiel. Certains d’entre eux furent entendu devant la Commission, mais sans pour autant qu’il y ait de développement intéressant.

Au milieu des années 1950, Allô Police publia un texte pour rappeler l’affaire. Son auteur se laissa cependant emporter par l’hypothèse désuète entretenue autrefois par la rumeur publique. En 1978, Andrée LeBel, dans son livre Crimes plus que parfaits, parfaits et imparfaits, consacra un petit chapitre à l’affaire Blanche Garneau. Plus objective, elle parla de cette rumeur comme d’une hypothèse parmi tant d’autres.

En 1983, Réal Bertrand publia Qui a tué Blanche Garneau?, un livre de plus de 200 pages dans lequel il démontrait avoir consulté le dossier judiciaire, bien qu’il décidera d’en ignorer plusieurs éléments. Logiquement, Bertrand écarta l’hypothèse de l’implication politique. Rigoureux, il s’attardera justement au contexte politique et policier de cette affaire, sans toutefois présenter des extraits de témoignages. En fait, il ne consacra qu’un seul chapitre au procès de Binet et Palmer.

Toutefois, dans ses dernières pages, Bertrand présentait un suspect fort intéressant qui semble avoir été ignoré depuis toujours. Avait-il mis le doigt sur le coupable sans le savoir?

En 1998, le roman Un viol sans importance (réédité quelques années plus tard sous le titre Haute ville, basse ville) s’inspira directement de cette affaire. Encore une fois, son auteur, Jean-Pierre Charland, y reprit l’hypothèse de l’implication politique, une version évidemment plus intéressante pour les lecteurs mais qui s’éloigne de la vérité. En fait, la plupart des cas de meurtres non résolus qui ont finis par trouver un dénouement nous apprennent que la solution du problème est souvent bien plus « ordinaire » que ne voulait d’abord le croire le public.

Moi-même penché sur ce dossier judiciaire depuis des mois, j’arrive à démystifier certains détails. Par exemple, la théorie selon laquelle Blanche Garneau avait l’intention de se faire religieuse en intégrant la communauté des Sœurs Servantes du Saint Cœur de Marie semble fausse. Le 12 décembre 2015, Sœur Monique Roy, s.s.c.m., me confirmait n’avoir dans ses archives aucune demande d’admission au nom de Blanche Garneau, comme le prétendait Bertrand en 1983 et comme d’autres auteurs l’ont repris ensuite.

Chose certaine, l’affaire Blanche Garneau fut une cause énorme pour l’époque, d’autant plus que le premier ministre Louis-Alexandre Taschereau avait été appelé à témoigner à la Commission royale de 1922. Quoique ce dossier ait perdu de son importance tout au long du 20ème siècle, le nom de Blanche Garneau demeure le symbole incontesté des affaires non résolues au Québec, non seulement par le fait d’avoir ébranlé le gouvernement de l’époque ou par l’importance des procédures qui lui furent consacrées, mais aussi par le mystère qu’il continue de susciter près d’un siècle plus tard.

[1] Le Dr Marois s’était rendu célèbre pour avoir pratiqué l’autopsie sur le corps de la jeune Aurore Gagnon, quelques mois auparavant.

Québecgate, la conspiration du silence

« Québecgate » a été publié en 1992 à compte d’auteur alors qu’il aurait dû susciter l’intérêt d’un éditeur responsable et désireux d’offrir aux Québécois une image authentique de leur système judiciaire.

Québecgate, la conspiration du silence, par John Tardif et Michel Papineau.  Éditions J. T. P. M. Enr., 1992, 509 pages.

Publié à compte d’auteur en 1992, ce livre malheureusement trop rare dont le titre s’inspire directement du célèbre scandale américain du Watergate fait d’importantes révélations sur le système politique et judiciaire québécois, si bien que tous les Québécois auraient intérêt à lire cette brique de 509 pages.

Si on pourrait leur reprocher un style littéraire simpliste et la présentation de certains récits sous forme robotique, les auteurs ont cependant pour avantage d’être clairs et très précis.

Il s’agit des ex-enquêteurs John Tardif et Michel Papineau.  Le premier a travaillé à la police de  Sainte-Foy et participé à des enquêtes à tous les niveaux, aussi bien municipales, provinciales que nationales.  Le second travaillait pour le Service de sécurité de la Gendarmerie royale du Canada, devenu par la suite le Service canadien de renseignements et de sécurité (SCRS).

Les auteurs, que l’on sent amoureux de la véritable justice, commencent par expliquer leurs nobles intentions avant d’entrer dans l’action à l’aide du double meurtre des policiers Jacques Giguère et Yves Têtu, survenu le 5 juillet 1985.  Les deux policiers n’avaient pas eu le temps de dégainer leurs armes.  On comprendra par la suite qu’ils avaient été assassinés par un collègue, le sergent Serge Lefebvre.  L’affaire eut pour conséquence de révéler certaines irrégularités et un manque de compétence flagrant des autorités puisque Lefebvre était reconnu depuis longtemps pour être un voleur doublé d’un maniaque de la gâchette.

Après avoir démontré l’incompétence et les mauvaises intentions de la Commission de Police du Québec (CPQ), maintenant dissoute, les auteurs abordent ensuite le cas d’abus sexuelle commis auprès de trois jeunes amérindiennes mineures survenue à la Baie James en janvier 1973 afin de démontrer la lenteur des autorités et le manque de volonté de celles-ci à régler certains problèmes.  L’administration judiciaire et politique fut si lente à réagir que les trois suspects dans cette affaire furent finalement oubliés.

L’une des plus grandes révélations du livre arrive ensuite.  Lors de la crise d’Oka en 1990, Papineau présenta des preuves selon lesquelles on avait signé des permis d’inhumation en blanc, approuvés par le gouvernement, le sceau de la reine et signés par coroner J. Léonard Julien.  Ces permis permettaient donc de couvrir les morts éventuelles et suspectes de certains amérindiens qui pouvaient se montrer récalcitrants.  Bref, un excellent moyen administratif et de haute stratégie pour faire disparaître les « éléments nuisibles » d’une société apparemment démocratique.  Un permis de tuer, quoi!

L’un des héros du livre est le policier Armand Lelièvre, un incorruptible qui écouta sa conscience en dénonçant les pratiques irrégulières du système judiciaire.  Sa dénonciation le heurta toutefois à la CPQ et à différents bureaucrates.  Bien sûr, on le força à démissionner.  Lelièvre dût d’ailleurs subir de lourdes conséquences dans sa vie personnelle, comme on s’en doute.

Tardif et Papineau ne manquent pas d’érafler les réputations de quelques personnages publiques comme l’ancien premier ministre Robert Bourassa, la mairesse de Sainte-Foy Andrée Boucher et Me Guy Bertrand.  Après avoir promis de les aider, Me Bertrand changea soudainement son fusil d’épaule en refusant d’aller plus loin concernant la demande d’une commission d’enquête sur le fonctionnement du système judiciaire au Québec.  Cette perspective nous aide d’ailleurs à mieux comprendre le combat solitaire de Me Marc Bellemare.

Et parmi les décideurs moins connus mais tout aussi puissants au sein de cette machine bien rodée qu’est celle de la conspiration du silence, les auteurs écorchent directement Me Pierre Drouin en précisant à son sujet que « Me Drouin ressemble plutôt à un crocodile qui fait sa sieste au soleil et qui, bouche bée, se laisse curer les dents par les moineaux de la Baie-James ».

Ce n’est là qu’un exemple car pour mieux comprendre les rouages politiques et judiciaires que subissent les Québécois sans même le savoir il faut nécessairement lire le livre dans son entier, appuyé d’ailleurs par une annexe fortement documentée.

On en ressort toutefois avec une vision différente de la démocratie et de notre chère province qui se vante d’une réputation affable mais qui en réalité dissimule une corruption et un manque de volonté inimaginable.

Au cours des dernières années, on se souviendra des dénonciations répétées concernant la corruption au Québec mais il est triste de constater qu’un livre comme Québecgate n’ait pas connu la popularité qu’il aurait pourtant mérité alors qu’il dénonçait déjà en 1992 le fonctionnement diabolique de notre « beau » système.  Et pire encore, car dans l’Affaire Dupont, qui s’est également mesurée à la douteuse CPQ à deux reprises, la corruption judiciaire est dénoncée depuis 1969[1].

Un cas soulevé par les auteurs semble d’ailleurs avoir certaines similitudes avec l’Affaire Dupont, en ce sens que Tardif et Papineau reviennent sur le meurtre mystérieux de Madeleine Lacombe, 28 ans, mère de trois enfants.  Le drame se déroulait en 1966 en Gaspésie.  Le mari de celle-ci était le Dr Jean Grenier, qui en 1992 était devenu le Coroner en chef de la province de Québec.  En plus d’un comportement étrange, celui-ci semble avoir étouffé l’affaire, sans compter d’autres irrégularités.  Plutôt que de faire une véritable enquête du coroner on se contenta d’un simple « cas de recherche », exactement comme on avait procédé avec Dupont en 1969.  De plus, « l’enquête policière effectuée par la Sûreté du Québec se révéla lamentable » selon les auteurs.

Dans une lettre visant à discréditer complètement le manuscrit de Québecgate, Me Guy Bertrand utilisa le mot « assassiner » en revenant sur cette affaire gaspésienne, alors que les auteurs eux-mêmes n’avaient parlé que du comportement bizarre du mari de la victime, en l’occurrence le Dr Grenier.  Les auteurs affirmaient d’ailleurs détenir la documentation nécessaire pour clore ce dossier en quelques heures seulement.

Concernant un cas célèbre, Tardif et Papineau émettent un reproche plus important encore, à savoir « pourquoi le bureau du coroner de la province de Québec n’a pas institué une enquête publique dans la pire tuerie du Canada, le massacre de l’École Polytechnique de Montréal.  Pourquoi les policiers montréalais ont-ils tant attendu, pratiquement figés au garde-à-vous, avant qu’on leur donne l’ordre de donner l’assaut?  Pendant ce temps, [Marc] Lépine le forcené pouvait tranquillement continuer sa boucherie et abattre des étudiantes sans défense ».

Décidément, les auteurs nous donnent de quoi entretenir nos pensées selon lesquelles les institutions protègent leurs erreurs entre elles!

Si les auteurs promettent à quelques reprises de ne jamais abandonner leur combat au nom de la justice, force est d’admettre que, 20 ans après la publication de Québecgate, ils sont passés à l’oubli.  C’est très malheureux car ils nous promettaient encore de lourdes vérités concernant notre « beau » système.

Dans une lettre datée du 11 décembre 1991, soit peu avant la publication, Me Guy Bertrand reprochait aux auteurs que « contrairement à ce que vous croyez, ce document ne sera jamais un livre historique et cela, pour plusieurs raisons ».  Il leur reprochait leur imagination fertile, l’utilisation malhonnête de certains documents, etc.  Bref, le baratin habituel d’un habile avocat qui n’a plus que sa parole comme défense.  Mais si Me Bertrand laissait entendre par cette phrase bâtir l’histoire mieux que quiconque, il est nécessaire de rencontrer à l’occasion des auteurs comme Tardif et Papineau qui n’ont pas froid aux yeux et qui acceptent de prendre des risques sérieux pour que justement on puisse construire une histoire moins naïve et plus authentique de notre province.

Descendre dans les rues pour dénoncer est un geste louable, mais ce n’est là qu’une étape avant de frapper au cœur du problème.  Il faut mieux cibler la dénonciation.  Qui seront les prochains Louis-Georges Dupont, Armand Lelièvre, John Tardif et Michel Papineau pour donner un coup de main à la population dans leur quête de connaître enfin la vérité?

La question n’est d’ailleurs pas sans rappeler qu’en ce moment même des policiers incorruptibles se battent tant bien que mal contre un système policier et judiciaire souvent difficile à comprendre mais qui, visiblement, ne tourne pas rond.  Il y a encore des policiers et policières foncièrement honnêtes; mais encore faut-il les trouver!

Si on aime bien les incorruptibles dans les romans policiers et au cinéma, il serait à peu près temps de leur accorder notre admiration dans la réalité et de laisser nos craintes injustifiées de côté pour mieux les épauler.  Après tout, il en va du fondement même de la justice et de la démocratie.  Voilà l’essentiel du message laissé par Québecgate!


[1] Le sergent-détective Louis-Georges Dupont était retrouvé mort dans sa voiture de service en 1969, à Trois-Rivières.  En dépit de nombreuses preuves appuyant le meurtre, les autorités s’obstinent toujours à conserver la thèse officielle du suicide.  La famille Dupont, avec l’appui de la population, se bat toujours pour changer le verdict et surtout obtenir justice.  Pour plus de détails voir l’article L’Affaire Dupont : assassinat d’un incorruptible; ou alors le site officiel de l’Affaire Dupont.