Octobre 70: Conclusion

         Tout en rappelant que le but principal de cette série documentaire était d’apporter un regard neuf à partir des archives judiciaires disponibles tout en se tenant loin d’une quelconque opinion politique, nous tenterons maintenant de répondre à certaines questions.  Toutefois, il nous faudra admettre et surtout accepter que plusieurs de ces questions resteront à jamais sans réponse, ou du moins jusqu’à l’ouverture des scellés sur les archives prévues à partir de 2070.

Malgré cela, qu’il me soit permit quelques commentaires quant au comportement social (non politique) et criminel de certains personnages.

Il m’apparait évident que le manifeste de 1970 était à l’image de ses créateurs, c’est-à-dire médiocre et grossier. Comme nous l’avons vu plus haut, je ne suis d’ailleurs pas le seul à le penser, au point où, en fait, mon opinion ne vient pas changer grand-chose sur ce point.

D’autre part, rien n’excuse la mort de Pierre Laporte. Dénonçons également les auteurs felquistes et leurs partisans qui ont passé sous silence les faits qui pouvaient nuire à leur « cause ». René Lévesque et les autres signataires du 14 octobre 1970 n’auraient pas dû considérer ces criminels comme des « prisonniers politiques ». Au lieu de cela, ils auraient dû se montrer solidaires au gouvernement Bourassa pour défendre la société québécoise, cette même société sur laquelle ils ont par la suite compté pour obtenir des votes et tenter l’indépendance.

Je le répète, la série Octobre 70 ne fait pas de politique mais elle met en contexte des faits criminels, des crimes qu’aucun mobile au monde ne peut justifier, pas même une cause politique, qu’elle soit noble ou non.

De plus, pour éviter toute confusion, il faut dissocier le FLQ du PQ.  Ces deux organisations – l’une terroriste et l’autre un parti politique – sont très distinctes. Ceci dit, même après tous ces articles, je n’ai toujours aucune opinion politique. Je n’entrerai pas dans les détails qui motivent cette prise de position, car le plus important pour Historiquement Logique n’est pas la gloire personnelle mais plutôt le fait de mettre en valeur ce que les archives ont encore à nous apprendre.

L’importance des archives judiciaires

Lors d’un procès, la justice n’a pas à tenir compte des sentiments de tous et chacun.  Elle s’occupe uniquement des faits.  C’est pourquoi elle peut paraître, aux yeux des profanes, comme une machine insensible.  Jusqu’à un certain point, c’est ce qu’elle est et c’est ce qu’elle doit demeurer.  C’est aussi là son devoir.

Dans le cas contraire, c’est-à-dire si elle devait tenir compte des états d’âme de tous et chacun, le processus du procès criminel serait long, laborieux et injuste. Peu d’entre nous souhaiterions retourner à l’époque de l’Inquisition, où il était possible d’accuser n’importe qui sans preuve. Les condamnations étaient faciles à obtenir, d’autant plus que les systèmes de défenses étaient inexistants. On laissait libre cours aux impressions, aux états d’âmes et au commérage. Et combien d’innocents se sont ainsi retrouvés sur le bûcher?

La façon de procéder au cours d’un procès criminel a considérablement évoluée au fil du temps. Elle n’a pas toujours été parfaite et ne le sera probablement jamais, mais le système que nous avons, basé sur la common law britannique, est actuellement la meilleure façon de faire ressortir la vérité.  Je ne suis pas en train de prendre la défense de notre système judiciaire, mais je dis seulement que, comme tout autre chose, il faut d’abord lui donner le bénéfice du doute, tout comme il nous l’accorderait dans l’éventualité où nous serions accusés d’un crime. Avant de le critiquer, il faut d’abord chercher à le comprendre. Assez peu de gens acceptent de le faire, et cela est vrai non seulement dans le dossier des meurtres commis par le FLQ mais dans plusieurs autres affaires que j’ai eu la chance d’étudier. C’est désolant, mais j’ai assez peu de respect pour ceux et celles qui critiquent avant de réfléchir.

Les archives judiciaires représentent des documents légaux. Et ce n’est pas mon invention. Non seulement la Déclaration universelle sur les archives, accepté en 2011 par l’UNESCO, le stipule, mais il existe aussi la Loi concernant le cadre juridique des technologies de l’information, sans oublier la Loi sur la preuve. Malgré cela, plusieurs auteurs ou communicateurs accordent plus d’importance aux sources secondaires et parfois même tertiaires. Certains informateurs s’avèrent bavards devant un café alors qu’ils déclinent sans tarder l’invitation de mettre à l’épreuve leurs affirmations devant un juge. C’est pourtant le seul endroit où une allégation peut devenir une preuve.

Dans le merveilleux monde du patrimoine vivant, contaminé jusqu’à l’os par le ouï-dire, les informations n’ont pas autant de valeur que la preuve légale.

Or, si les archives judiciaires sont aussi importantes, pourquoi, me direz-vous, ne les consulte-t-on pas davantage?  Cette question, il faudrait la poser aux auteurs et communicateurs qui lèvent leur nez sur ces documents pourtant précieux. De tous les auteurs que j’ai étudiés pour la présente série documentaire, le seul qui semble avoir consulté l’enquête de coroner sur la mort de Pierre Laporte a été Pierre Vallières. Malheureusement, celui-ci n’a pas été honnête envers son lectorat. Il a interprété le dossier à son avantage en y prenant uniquement ce qui collait à son scénario de complot.

La leçon qu’il faut en tirer c’est que le fait de présenter une seule partie d’un tel dossier peut biaiser l’interprétation et par conséquent la mémoire collective.

Vous permettriez-vous de critiquer un livre sans l’avoir lu?  Alors, pourquoi le fait-on avec un procès?

J’ai déjà posé ces deux questions toutes simples à une personne qui entretenait une tendance naturelle à épouser toutes les théories du complot, y compris les plus loufoques, et son regard s’est tout de suite embrouillé.  Pourtant, la réflexion est simple. Les douze jurés passent des jours et des semaines entières à étudier de manière exhaustive tous les détails d’une affaire. Pourtant, lorsqu’ils rendent leur verdicts sur des bases solides le public, qui n’a consulté que quelques reportages ici et là, se permet de critiquer vertement leur décision.

Ce que permet l’étude d’un dossier judiciaire – et je crois l’avoir prouvé dans des livres comme L’affaire Aurore Gagnon, L’affaire Blanche Garneau ou L’affaire Denise Therrien – c’est justement cette preuve légale que les jurés ont entendu.  C’est là-dessus qu’ils doivent construire leur analyse et rendre un verdict unanime et non pas sur des ragots de corridor qui continuent d’intéresser de pseudo-auteurs dont certains se donnent parfois des airs de journalistes d’enquête.  Et je le dis par expérience.  Quand ceux-ci viennent nous dire qu’ils ont obtenu « la preuve » d’une chose parce qu’une personne mystère leur a parlé devant un café ou une cigarette, c’est bien dommage, mais ces personnes n’ont pas compris la valeur d’une véritable preuve.

Je me moque de l’establishment, qu’il soit de nature historique, littéraire ou autre, car le diplôme ne fait pas de l’auteur un être critique, réfléchi et objectif.  Il y a des choses qui ne s’acquièrent pas sur les bancs de l’école.

À ces auteurs, je dirai seulement que s’ils n’ont pas le courage de lire la totalité d’un dossier judiciaire, alors je leur suggère de s’intéresser à un autre sujet.  Car si l’intelligentsia de l’Histoire se veut parfois plus sociologue que factuel, elle devrait avoir le respect de prendre en considération le contenu d’un dossier judiciaire lorsque celui-ci est disponible.

L’objectivité utopique des médias

Pour certains, ce ne sera pas une surprise. Et je ne m’étendrai d’ailleurs pas sur le sujet. Les médias n’ont probablement jamais connu une réelle objectivité, en particulier pour certains sujets.  Évidemment, on ne parle pas ici de rapporter des accidents de la route ni des chiens écrasés, mais des dossiers sérieux qui portent à réflexion et qui ont d’ailleurs une portée sociale.

En théorie, on le sait, le travail du journaliste se doit pourtant d’être objectif.  Dans la réalité, il l’est rarement.  Notre série a permis, je pense, de le démontrer. Quand on pense que René Lévesque profitait des pages du Journal de Montréal pour véhiculer ses idées, que Claude Ryan dirigeait Le Devoir, et ainsi de suite, l’objectivité semble bien utopique. Encore aujourd’hui, lorsqu’un lecteur de nouvelles se permet un commentaire sur un sujet qu’il ne connaît visiblement pas, ça me redresse le poil des jambes, comme disait ma grand-mère.

Pierre Laporte était-il un politicien corrompu?

Encore aujourd’hui, il subsiste une rumeur selon laquelle Pierre Laporte était un politicien corrompu. Le plus triste, c’est que certaines personnes se servent de cette accusation – sans apporter de preuve évidemment – pour minimiser les conséquences de son meurtre.  On se dit alors qu’il méritait un peu cette fin et que les felquistes avaient raison. C’est là une façon malhonnête de dépersonnaliser la victime et de fuir les responsabilités. Que Laporte ait été ou non la pire des crapules, il n’en reste pas moins que sa mort est un meurtre prémédité, le crime le plus grave prévu au Code criminel canadien.  Que la victime ait ou non « mérité » sa fin tragique, cela n’enlève en rien au caractère criminel des assassins, de leurs déviances, de leur folie et de leur intention criminelle d’enlever la vie à quelqu’un.  S’ils l’ont fait une fois de manière délibérée, alors c’est qu’ils représentent un sérieux danger pour la société puisqu’ils pourraient recommencer.

Seriez-vous prêts à dire qu’un tueur en série mériterait de retrouver sa liberté simplement parce qu’il s’en prenait à des prostituées?  Non, bien sûr!  Alors pourquoi serait-ce différent dans le cas qui nous intéresse?

Heureusement, comme je l’ai mentionné plus haut, le processus du procès ne tient pas compte de la personnalité des victimes.  Une victime est une victime.  Point final!  Le verdict rend une décision sur l’aspect criminel du geste commis par l’accusé et non sur le comportement de la victime.

Mais dans le cas de Pierre Laporte, la chose ne s’arrête pas là.

L’historien Jean-Charles Panneton est sans doute le premier à répondre honnêtement à cette question.  Selon lui, c’est en 1972 qu’apparait la première rumeur, lorsque le leader parlementaire Robert Burns souleva la possibilité de « liaisons dangereuses » que Laporte aurait entretenues avec des membres du crime organisé, et cela en collaboration avec ses collaborateurs au Parti libéral, Jean-René Gagnon et Jean-Jacques Côté.  Le premier ministre répliqua qu’il n’existait aucune preuve de cela, mais la rumeur était lancée et on connaît le sort que les commères réservent généralement à ces histoires sans fondement.

« Le député de Maisonneuve [Burns] a été alimenté la veille par le journaliste vedette alors au Devoir, Jean-Pierre Charbonneau, comme il le raconte dans son autobiographie »[1].  Il aurait été informé par des policiers que des bandes sonores prouvaient que Laporte avait rencontré des personnages du monde interlope.  Charbonneau aurait été en possession d’un rapport de filature à l’endroit de Laporte, mais cela ne livre aucun détail sur les paroles échangées.  Rappelons au passage que dans son autobiographie Jean Cournoyer avoue lui aussi avoir rencontré Frank Cotroni dans certains événements politiques. Pourtant, Cournoyer ne fut jamais corrompu pour autant.

En 1973, Bourassa finit par mandater la Commission de police du Québec pour enquêter sur le sujet.  « Les juges Rhéal Brunet, Marc Cordeau et Roméo Courtemanche s’intéressent tout d’abord à une première rencontre qui a eu lieu le 5 novembre 1969 au restaurant Moishe’s à Montréal.  En pleine course à la direction du PLQ, Jean-René Gagnon, président de la campagne de Laporte, et Jean-Jacques Côté, responsable du comité des finances, rencontrent le propriétaire du Victoria Sporting Club, situé sur la rive sud, Frank Dasti, et l’un de ses amis, Nicolas Di Iorio.  Mais il semble que Di Iorio prévoyait l’élection facile de Robert Bourassa.  C’est pourquoi MM. Gagnon et Côté n’auraient même pas sollicité d’aide financière pour la campagne de Laporte.  La deuxième rencontre, qui s’est tenue le 16 avril 1970, est à l’origine de ce que les médias ont appelé l’affaire Laporte, comme le précisent les commissaires dans leur rapport.  La rencontre, qui a lieu en pleine campagne électorale, réunit Pierre Laporte, Jean-René Gagnon et Jean-Jacques Côté ainsi que Nicolas Di Iorio et Frank Dasti.  Côté, qui a appris l’existence d’une machine télégraphique qui permettrait de trafiquer des résultats électoraux, a demandé à Dasti d’enquêter à ce sujet.  La rencontre, qui ne dure qu’environ 35 minutes, doit permettre de faire le point.  Mais l’appartement où se déroule cette rencontre – il s’agit du local de l’organisation de Gagnon, alors candidat libéral dans la circonscription de Saint-Jacques – est surveillé par deux agents de la SQ.  Di Iorio aborde plutôt la question des opérations policières contre son établissement, le Victoria Sporting Club, que celle de la machine télégraphique truquée »[2].

À propos de cette autre rumeur selon laquelle des gens louches auraient effacés la dette de Laporte après sa mort, Panneton précise que les commissaires « ont constaté que la grande majorité des donateurs sont des corporations connues.  Ils ont également consulté la liste des créanciers de Laporte à sa mort et, là encore, ils n’ont aucun nom de personnes provenant d’un milieu douteux »[3].

Selon la conclusion des commissaires, qui arrivera en décembre 1974, aucun lien n’a été prouvé entre Laporte et le crime organisé.  Tout ce qu’on aurait pu reprocher à Laporte au cours de la fameuse rencontre avec Dasti et Di Iorio, c’est qu’il aurait dit : « arrangez-vous avec Côté ».  Là encore, c’est une phrase qui ne prouve rien, et qui de surcroit peut être interprétée de différentes façons.

Au final, laissons la parole à Panneton, qui connaît le protagoniste de sa biographie beaucoup mieux que moi : « même si l’intégrité de Laporte est rétablie, il n’en demeure pas moins que le principal intéressé n’a pas pu se défendre sur cette question et que le doute demeure pour plusieurs personnes.  On retrouvera d’ailleurs dans certaines théories du complot les présumés liens de Laporte avec l’interlope montréalais.  Des allégations survivent encore aujourd’hui et jettent toujours de l’ombre sur le personnage, malgré le fait que les trois commissaires de la Commission de police du Québec l’aient innocenté »[4].

La théorie du complot, une tradition nationaliste?

Dans son livre de 1971, Gérard Pelletier a mentionné qu’il « existe des forces oppositionnelles qui ne participent pas à l’échange parlementaire et qui, pour se faire entendre, n’ont pour seul recours qu’une influence exercée directement sur l’opinion publique.  Ces groupes ou ces factions, plus éloignés des centres de décisions, ne sont pas formellement astreints à la négociation avec le réel, et cèdent souvent à l’extrémisme verbal et au catastrophisme.  L’autoritarisme est la tentation du pouvoir; l’alarmisme, celle de l’opposition »[5].

Voilà qui introduit bien le sujet, une idée que j’ai d’ailleurs soulevée dans L’affaire Blanche Garneau (2017). Au cœur de celle-ci, qui se passe principalement de 1920 à 1922, l’avocat nationaliste Armand Lavergne a donné l’impression de se faire alarmiste en accusant le gouvernement libéral de Taschereau de corruption sans jamais présenter la moindre preuve.  L’alarmisme et la tendance au conspirationisme se trouverait-elle naturellement dans les gènes de l’opposition, comme semblait le laisser entendre Pelletier?

Quoi qu’il en soit, on a vu au cours de cette série que l’exagération se trouvait presque exclusivement dans la bouche des felquistes et de leurs défenseurs.  Il suffit de penser aux théories du complot indélicatement exposées par Pierre Vallières, peut-être dans le seul but de semer l’anarchie.

Dans un discours tenu le 7 février 1971 lors d’un forum du Parti libéral, Jean Marchand lançait : « qu’on nous laisse en paix avec ces histoires de complots et de manipulations.  Ces froussards veulent nous faire croire que nous sommes inconscients et qu’ils ont le monopole de la clairvoyance et du réalisme.  Et quand le peuple, dont ils sous-estiment le bon sens et la maturité, décide majoritairement d’appuyer tel gouvernement ou telle politique, ce n’est jamais pour eux le résultat d’un libre choix ».

Malheureusement, les affabulateurs existent.  Pour ceux et celles qui ont lu mes livres, vous serez à même de comprendre les dossiers qui en ont subis les frais.  Il suffit de penser à l’affaire Dupont, dans laquelle une famille accuse tous les paliers du gouvernement et autres autorités de faire partie d’un énorme complot de meurtre. Dans l’affaire Denise Therrien, plusieurs personnes ont aveuglément accepté de suivre les inepties de l’assassin qui a écrit son livre en 1977, tandis que la lecture du dossier judiciaire permet de démolir aisément sa théorie perverse. Il en va de même dans L’affaire Blanche Garneau, laquelle fut aux prises avec une lourde affaire de complot et de commérage. On pourrait même y ajouter les dossiers de Cordélia Viau et de Wilbert Coffin.

Mais alors, se dit-on, pourquoi toutes ces personnes mentiraient-elles?  En fait, je pense qu’une partie de la réponse se trouve dans le fait que ces paltoquets croient sincèrement à ce qu’ils avancent comme théorie, tout en ignorant la valeur d’une preuve véritable.

Bref, l’attirance pour la théorie du complot ne serait-elle pas une forme de déviance mentale?  Ne devrait-on pas la retrouver dans les pages du DSM-5?

L’intention criminelle?

Est-il encore possible de croire que les frères Rose, Francis Simard et Bernard Lortie n’ont pas eu véritablement l’intention de tuer Pierre Laporte avant de l’enlever?

Dans son livre de 1982, Francis Simard a semblé démontrer une parcelle de bon sens en écrivant : « peut-on faire une chose comme ça?  Comment se justifier de l’enlèvement d’une personne?  Et tout ce qui peut en découler… »[6].

Au moment où il semble réfléchir normalement, il sent rapidement le besoin de se justifier : « sur le plan humain on ne peut pas accepter un enlèvement.  On ne peut pas être pour.  Il y a quelque chose d’odieux à faire du chantage avec la vie d’une personne. Même quand je pourrais politiquement le justifier en me disant qu’on le fait tous les jours, que quotidiennement on fait du chantage avec la vie des chômeurs, des assistés sociaux, des malades chroniques qu’on emprisonne dans des hôpitaux.  Et le chantage s’exerce par ceux qui ont le pouvoir.  Par ceux qui « administrent » la vie, la santé comme s’ils administraient une grosse compagnie de storage et de shipping.  La maladie est devenue une marchandise, un produit rentable comme les autres »[7].

Le manque de cohérence de Simard se révèle davantage quand il écrit : « nous ne voulions pas penser uniquement pour le présent.  Nous avons pensé en termes de lutte à longue échéance.  C’est cette perspective-là qui nous semblait être la seule importante. Tout ce que nous avions fait jusque-là l’avait été en fonction de ça. Notre désaccord pour les coups d’éclat, les bombes, même l’enlèvement que voulait faire la cellule Libération s’expliquent par ça.  On ne construit pas, on ne structure pas une volonté de lutte par des coups d’éclat »[8].

Et pourtant, c’est précisément ce qu’ils ont fait.  On devine que cette pensée a dû se développer chez lui après les événements d’octobre 1970 et non pas au moment des faits.

Puis on a presque envie de croire en sa compassion lorsqu’il souligne : « il me semble que tout ce que j’ai fait, je l’ai fait pour et avec le monde.  Mais là, concrètement, tu te prépares à poser un geste directement à l’encontre de ça.  Tu vas enlever quelqu’un.  Et cette personne-là, c’est un être humain.  Il peut bien s’appeler Pierre Laporte […] il n’en est pas moins, avant tout ça, un être humain »[9].

Puis on commence à douter : « c’était intense.  Ça touchait à tout ce que tu définis comme humain, parce que, pour nous, la vie, le respect de la vie avait de l’importance.  C’était pour ça que nous étions dans le FLQ.  Contre un monde où la vie ne valait que ce qu’elle pouvait rapporter en argent.  S’il y a une chose que nous avions respectée jusqu’alors, dans tous les gestes que nous avions posés, c’était bien la vie! ».

Il ira même jusqu’à se donner bonne conscience en expliquant que lorsqu’ils commettaient des vols de banque ils remettaient des armes non chargées aux débutants. Doit-on comprendre que les plus expérimentés avaient des armes chargées? Mais alors, c’est qu’ils couraient un risque important de blesser ou de tuer des innocents!

Le respect de la vie humaine, vraiment?  S’ils avaient véritablement eu du respect pour la vie humaine, Simard, Lortie et les frères Rose ne se seraient jamais procuré des armes à feu et n’auraient jamais planifié, ni même penser, l’enlèvement du 10 octobre 1970.  Ils auraient milité sans violence comme l’ont fait plusieurs autres personnes. René Lévesque n’a jamais posé de bombes pour être élu en 1976.

En littérature québécoise, des professeurs continuent d’enseigner – du moins c’était le cas en 2017 – une certaine justification des actes de violence.  Je ne suis pas un ami de la poésie ni de la grande littérature, mais il me semble que des pseudo-écrivains comme Pierre Vallières n’ont pas une grande valeur à mes yeux, qu’elle soit littéraire ou sociale. Encore une fois, ce type d’enseignement devrait plutôt rappeler aux étudiants qui étaient Wilfrid O’Neil, Thérèse Morin et toutes les autres victimes.

De toute manière, si ces poètes maîtrisaient bien l’art de la plume, pourquoi ont-ils eu besoin de passer à l’acte?  Manquaient-ils de mots?

Enseigner dans le sens du FLQ, c’est se tirer dans le pied. C’est admettre, indirectement, que les grands auteurs de cette époque identitaire étaient des incapables et qu’ils devaient nécessairement se tourner vers la violence pour faire valoir leur point de vu.  That’s it!

Ce que le FLQ a oublié de vous dire!

La méthodologie la plus exhaustive, je le répète, serait de lire entièrement le dossier du procès de Paul Rose et des autres felquistes qui ont dû répondre de leurs actes devant la justice.  Mais puisque ces dossiers sont scellés au moins jusqu’en 2070, cette exhaustivité est impossible pour le moment.

N’empêche qu’au cours de notre exercice des derniers mois, on a compris que les felquistes ne nous ont pas tout dit.   C’est d’ailleurs l’un des reproches que faisait William Tetley en 2010.  Puisque les commères et les conspirationnistes s’abreuvent dans le flou et le silence des documents, nous en aurons encore jusqu’en 2070 à subir ces théories du complot.

Certains propos de Simard nous laissent entendre qu’il n’a évidemment pas tout dit : « bien sûr, tout ce que nous avons vécu ensemble, durant des années, tous les gestes que nous avons posés dans le FLQ sont des gestes humains. Je les ai faits avec des êtres humains. J’avais des réactions humaines ».

S’il laissait entendre que par le mot humain il avait commis des erreurs humaines, on pourrait accepter ses propos.  Mais puisqu’il s’explique difficilement et tout en demeurant embrouillé, on pourrait aussi y voir un illogisme profond alors qu’il parle d’humanisme au sein d’actes criminels.

Il y a aussi beaucoup de non-dit.  On l’a vu par les propos de Vallières, mais aussi par les ravisseurs eux-mêmes.  Et ce n’est pas parce que Francis Simard s’est montré en désaccord avec la théorie du complot de Vallières qu’il faut le féliciter pour le contenu de son livre de 1982.  Simard a tenté de prouver son côté humain, mais ce n’est certes pas en fuyant les détails du crime et sans se mettre dans la peau de sa victime qu’on en vient à une rédemption totale.  Car, rappelons-le, bien peu de gens chez les partisans felquistes ont parlé de meurtre.  Non seulement on a joué sur les termes utilisés, mais personne n’a voulu approfondir les détails. À preuve, la présente série Octobre 70 est la première à accorder autant d’importance à l’enquête du coroner et surtout à la diffuser de manière transparente. Vallières n’en a utilisé que des extraits choisis, au même titre que Jacques Hébert dans le dossier de l’affaire Coffin.  Et tout cela pour quoi? Dans les deux cas, la raison semble être politique : pour atteindre l’adversaire (le méchant gouvernement libéral dans le cas de Vallières et Duplessis pour ce qui est de Hébert).

Tout au long de notre série d’articles, nous avons vu à quelques reprises comment les propos du FLQ pouvaient être illogiques. Je ne reviendrai pas sur chaque détail de cette réflexion puisque le point central de la série Octobre 70 était de confronter le FLQ aux archives judiciaires. Toutefois, si vous souhaitez en savoir davantage à ce sujet, je vous suggère la lecture de La crise d’octobre de Gérard Pelletier, publié en 1971, et l’ouvrage de William Tetley paru en français en 2010.

Bien sûr, ni les membres du FLQ ni les auteurs qui ont pris leur défense n’ont jamais abordé le sujet de l’intention criminelle. Au contraire, ils ont plutôt minimisé les conséquences de leurs gestes ou carrément relégué aux oubliettes les circonstances entourant des décès comme celui de O’Neil en 1963, ou de Thérèse Morin et Jean Corbo en 1966.  Lorsque Serge Demers a témoigné en septembre 1966 lors de l’enquête du coroner sur la mort de Thérèse Morin, il a dit, au moment d’aller faire son compte rendu de l’attentat au Comité Central, que « on a dit que c’était comme ça que l’expérience entrait, qu’il ne fallait pas s’en faire, que ça arriverait encore […] ».

Selon les têtes fortes du FLQ à cette époque, c’est-à-dire Vallières et Gagnon, il ne fallait donc pas s’en faire pour la mort d’une honnête femme de 64 ans qui avait durement gagné sa vie en passant 40 ans au sein de la même usine.  C’est tout à fait inacceptable!

Selon ce délire logique,  on comprend que les jeunes militants devaient se former en commettant des meurtres.  On se croirait, à quelques détails près, devant des meurtres initiatiques rattachés à l’image de certaines bandes criminalisées.

L’un des avocats du FLQ, Me Gérard Beaudry, révéla lui aussi une autre facette de cette image qu’on a voulu cacher par la suite.  Me Beaudry a tenté de jeter le blâme de l’explosion du 5 mai 1966 sur André Lagrenade pour ne pas avoir fait évacuer son usine alors qu’il aurait reçu un appel lui indiquant qu’on venait de déposer une bombe dans son usine.  En fait, ce criminaliste peu scrupuleux est allé jusqu’à dire que « tous ceux qui sont accusés aujourd’hui de meurtre n’auraient pas à porter l’odieux d’une personne décédée » si l’usine avait été évacuée.  Ce qui est odieux, en fait, c’est cette réflexion lancée par un membre du Barreau.  Il est tout à fait inacceptable de le voir jeter le blâme sur les victimes et tenter de faire passer son ou ses clients pour des brebis inoffensives.  Heureusement, le coroner n’est pas tombé dans le piège.

D’ailleurs, si le FLQ avait réellement voulu mener un combat pacifique il n’aurait jamais dû utiliser des bombes fonctionnelles, ni même poser de fausses bombes.  Ce n’est certainement pas de cette façon qu’une société libre et démocratique progresse de manière positive. En fait, comme d’autres auteurs l’ont dit avant moi, dont Pelletier et Tetley, je doute que les felquistes aient eu de réelles intentions politiques. Ils n’étaient que de vulgaires criminels.  Oubliez un instant leurs prétendus mobiles ou intentions, et il ne reste plus que des actes et un comportement criminel : du vandalisme, des bombes, des hold-up, des enlèvements, des vols et des meurtres.

Quant à Jean Corbo, je considère ce jeune de 16 ans comme une victime du FLQ.  En dépit de ses allégeances au moment de sa mort, ce jeune garçon aurait pu se réhabiliter, changer ses convictions et faire une vie tout à fait normale. Plutôt que de le voir comme un poseur de bombe, je le considère plutôt comme une marionnette confiée aux manipulations de Vallières, Gagnon et les autres.

Lors de l’enquête du coroner Laurin Lapointe dans l’affaire de la mort tragique de Jean Corbo, rappelons-nous également ce passage lorsque Me Jean-Guy Boilard interrogeait Serge Demers, ce jeune homme qui s’était chargé de transporter les deux poseurs de bombe, Desrosiers le 5 mai 1966 et Corbo le 14 juillet 1966 :

  • Est-ce qu’il y a eu un vote de pris pour cette action qui devait se faire … de quelle façon a-t-on procédé?
  • Tout le monde semblait d’accord, alors il n’y a pas eu de vote de pris.

« Tout le monde semblait d’accord »! Cette réponse fait des membres du Comité Central, c’est-à-dire Vallières, Gagnon et les autres, des complices de meurtre. Comme le précise le Code criminel, celui qui tient le sac d’argent est aussi coupable que le braqueur qui pointe une arme chargée sur un caissier.  Quels sont les détails qu’on a fait valoir lors des procès de Vallières et Gagnon et des autres felquistes? Malheureusement, ces dossiers sont scellés jusqu’en 2070.

Si on se fie à William Tetley, le FLQ n’aurait pas été franc sur ses intentions : « Même si la protection de la langue française était et reste une cause qui préoccupe une grande partie de la population du Québec et du Canada, mais aussi toutes les formations politiques au Québec, ce n’était pas l’un des soucis particuliers du FLQ.  En fait, comme plusieurs autres messages et communiqués du FLQ, le manifeste de 1970 était rédigé dans un français familier, émaillé d’expressions parfois populaires et de « franglais ».  De cette façon, le FLQ se distanciait intentionnellement des intellectuels du Québec et de la bourgeoisie.  […]  La vision felquiste de la société québécoise et canadienne était non seulement obsolète, mais très superficielle.  Les divers manifestes et communiqués publiés dans La Cognée, principal organe du FLQ, et dans d’autres publications, ne s’étendaient pas davantage sur les injustices sociales et n’y proposaient que peu de solutions »[10].

À ce sujet, Tetley citait lui-même ce passage du sociologue Fernand Dumont qui soulignait que « en général, les terroristes ne se soucient pas beaucoup de faire [une] analyse un peu profonde, un peu nuancé, des problèmes d’une société donnée.  Si les terroristes québécois ont pensé donner la liberté au Canada par les actes qu’ils ont entrepris, moi je dis : ils ne comprennent absolument rien ».

William Tetley releva également des erreurs historiques chez les felquistes, comme lorsque Pierre Schneider a écrit en 1964 que « au Canada, la démocratie n’a jamais existé », ou encore à propos de certains détails concernant les Patriotes de 1837-1838.  Bref!

Pour cette sous-section de notre conclusion, laissons le mot de la fin à Tetley : « Il n’a jamais été trouvé, à l’époque, ni projet ni schéma organisationnel détaillé du FLQ et il est peu plausible que ses membres en aient élaboré un – ou, en vérité, aient pu le faire. On y avait plutôt des méthodes d’action communes et, par-dessus tout, des échanges discrets et quelques rares réunions secrètes. L’organisation dépendait en tout temps, comme sa philosophie, des points de vue de ses membres. Les cellules felquistes se désintégraient et se reformaient à la suite de descentes de police, d’arrestations et de condamnations devant les tribunaux, mais à la suite aussi de différends entre les membres »[11].

Un manque de transparence des archives?

L’une des conclusions à laquelle nous arrivons pointe vers des restrictions imposées à certains fonds d’archives. Pour réaliser cette série d’articles sur Octobre 70 j’ai eu accès à l’enquête du coroner sur la mort de Pierre Laporte, de Thérèse Morin et de Jean Corbo.  Mais c’est à peu près tout, hormis quelques journaux et publications nommés dans l’avant-propos du 21 janvier 2018. Il suffit de consulter le moteur de recherche Pistard sur le site web de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) pour comprendre que les dossiers concernant les procès impliquant des felquistes sont toujours sous le coup de restrictions. Ils ne pourront pas être consultés publiquement avant de nombreuses années.

Le 15 août 2017, on m’a informé que l’enquête du coroner concernant la mort tragique du gardien de nuit O’Neil, tué en avril 1963 par une bombe du FLQ, est « manquante ».  Ce résultat n’est pas une exception, mais étant donné le contexte de la mort de Pierre Laporte – et je parle ici du contexte large, incluant la situation politique, la radicalisation et certaines idéologies qui subsistent toujours – cela dépeint un certain tableau empreint d’une part de mystère.

Toutefois, cette idée ne tient pas puisqu’il m’a été possible d’obtenir les enquêtes de coroner sur les décès de Mme Morin et de Jean Corbo, tous deux tués par explosion en 1966 à quelques semaines d’intervalle. Donc, une quelconque théorie selon laquelle les archives « cacheraient » des choses ne tient pas. D’ailleurs, ce serait mal connaître la mission de BAnQ que de l’accuser de dissimulation d’informations. L’absence d’un dossier ne peut être expliquée que par … son absence. Rien d’autre. D’autant plus que les règles de conservation ont changé à travers le temps et que tout n’a pas été déposé auprès de BAnQ, on ne peut accuser qui que ce soit, et certainement pas le personnel de BAnQ, qui est là pour servir gratuitement la population.

Or, on sait que, règle générale, les procès criminels, et en particulier ceux pour meurtre, sont publics.  Dès le dépôt d’une accusation pour meurtre, le nom de l’accusé est dévoilé, le public peut ensuite assister aux audiences du procès. Tout le processus est public. À la limite, même une fois le procès terminé les transcriptions – au format papier pour cette époque – était disponible publiquement, quoique le mot public est quelque peu galvauder dans ce dernier cas car les palais de justice ont toujours exigés un prix exorbitant pour obtenir copie de ces transcriptions. Ainsi, et fort malheureusement, le public doit se contenter la plupart du temps de la nouvelle déjà mâchée par les journalistes.

Mais alors, pourquoi maintient-on des restrictions d’une durée aussi longue sur les archives du procès de Paul Rose, de François Schirm et de plusieurs autres membres du FLQ?  La machine gouvernementale veut-elle réellement nous cacher des choses, comme le soupçonneraient nos bons vieux conspirationnistes?  Ou plutôt le fait-on pour éviter d’autres conflits sociaux?  Craint-on que certains auteurs partiaux puissent s’en servir à mauvais escient?

Pourquoi?  Peut-on seulement tenter une réponse?

Selon l’article 54 de la Loi sur l’accès aux documents des organismes publics et sur la protection des renseignements personnels, les renseignements nominatifs sont ceux « qui concernent une personne physique et permettent de l’identifier ». En raison de la nouvelle mentalité instaurée par la Charte des droits et libertés et cet article en particulier, il ne faut pas se surprendre que des dossiers judiciaires soient ainsi scellés durant des périodes assez longues afin que leur vie privée reste … privée.

Reste à se demander si, dans certains cas, l’intérêt public pourrait peser plus lourd dans la balance et, qui sait, faire lever des scellés avant leur date prévue.

Pensons aussi à l’absence de plusieurs photos dans le dossier.  Dans celui du coroner, actuellement ouvert au public aux archives de BAnQ à Montréal, les seules photos disponibles sont celles du corps de Pierre Laporte, que ce soit sur les lieux de la découverte ou juste avant l’autopsie.  C’est tout.  En lisant l’enquête du coroner, on se rend toutefois compte qu’on s’est servi de plusieurs autres photos, dont celles des frères Rose, Simard, Lortie, la mère des frères Rose, Jean-Luc Arène, et j’en passe.  Que représentent ces photos?  Où et par qui ont-elles été prises?  Est-ce des photos relevant de certaines filatures policières?  Que pourraient-elle nous révéler aujourd’hui?

Le catalogue Pistard de Bibliothèque et Archives nationales du Québec nous apprend qu’il existe un fonds appelé Fonds Procès du Front de libération du Québec 1964-1975 et qui représente 4,73 mètres linéaires de documents textuels. Dans la description on peut lire que « ce fonds est formé des transcriptions sténographiques des procès reliés aux activités de membres du Front de libération du Québec, dont Charles Gagnon, Gabriel Hudon, Jacques et Paul Rose, Réjean Tremblay, Pierre Vallières et Michel Viger.  Nous y retrouvons aussi des dossiers juridiques d’avocats et des dossiers personnels, tels que ceux de Robert Lemieux, Bernard Lortie et Paul Rose ».

Lorsqu’on consulte la brève description des contenants, on remarque que le fonds contient des documents reliés à plusieurs autres personnages de l’époque, dont Michel Chartrand. Malheureusement, ces boîtes d’archives comportent des restrictions de consultation.  Il faudra donc attendre quelques décennies avant de pouvoir les consulter.

Serait-il possible de faire lever ce scellé?  Il faudrait la décision d’un juge pour briser ce scellé et ainsi permettre aux usagers de consulter ces boîtes.

En octobre 2017, le président américain Donald Trump a levé le scellé des derniers dossiers d’archive dans l’affaire de l’assassinat du président John F. Kennedy, survenu le 22 novembre 1963.  Plus d’un demi-siècle plus tard, le monde avait enfin accès, via le net, à cette masse impressionnante de documents.  Pourquoi n’en serait-il pas de même avec les archives du FLQ?  Pourtant, aux yeux de bien des gens, le FLQ n’a pas eu l’importance que l’affaire JFK, au point où le Québec semble même en avoir assez entendu.

Cette levée du scellé est-elle seulement possible? Permettrait-elle de faire taire les mauvaises langues ou encore donner d’autres arguments aux amateurs de complots?

 


Médiagraphie

BRAULT, Julien.  Robert Bourassa.  Montréal : Éditions Les Malins, 2010, 379 p.

COURNOYER, Jean. Dans le feu de l’action.  Les Éditions de l’Homme, Montréal, 2012, 343 p.

DENIS, Charles.  Robert Bourassa, la passion de la politique.  Fides, 2006, 402 p.

GERMAIN, Georges-Hébert.  Robert Bourassa.  Montréal : Libre Expression, 2012, 411 p.

PANNETON, Jean-Charles.  Pierre Laporte.  Québec, Septentrion, 2012, 445 p.

PELLETIER, Gérard.  La crise d’octobre.  Éditions du jour,

SIMARD, Francis.  Pour en finir avec octobre.  Avec la collaboration de Bernard Lortie, Jacques Rose, et Paul Rose.  Montréal, Stanké, 1982, 221 p.

VALLIÈRES, Pierre.  L’exécution de Pierre Laporte. 1977.


[1] Panneton, op. cit., p. 422.

[2] Panneton, op. cit., p. 424-425.

[3] Panneton, p. 425.

[4] Panneton, p. 428.

[5] Gérard Pelletier, op. cit., p. 21.

[6] Simard, op. cit., p. 25.

[7] Ibid.

[8] Ibid., p. 27.

[9] Simard, p. 31.

[10] Tetley, op. cit., p. 52.

[11] Tetley, op. cit., p. 54.

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La théorie du complot pour les nuls

Daniel Johnson

Il y a toujours une face cachée à nos passions.  Pour le blogue Historiquement Logique, que j’ai fondé en 2010, j’ai écrit des centaines d’articles dont plusieurs sur des histoires de crimes commis au Québec.  Je ne suis pas un analyste ou un chroniqueur très connu et pourtant j’ai droit à des confidences fascinantes, mais aussi des commentaires parfois loufoques, menaçants ou carrément fous.  Normalement, je conserve ces choses-là pour moi, considérant que cela fait partie de la face cachée du « métier », si je puis dire.

Mais cette fois, je ferai exception.  Non pas pour me moqueur d’une ou plusieurs personnes en particulier, mais pour vous montrer à quel point le phénomène existe.  Il y a des personnes, même confrontées aux preuves les plus irréfutables, qui ne desserreront jamais les dents de leur théorie.  Cela reviendrait à essayer de convaincre le pape que Dieu n’existe pas.  C’est peine perdue!

Évidemment, les noms et les lieux ont été changés dans le texte qui suit.  J’essaierai de me faire le plus clair possible.  Car par moment, l’histoire peut être complexe.

Alors, allons-y!

Tout commence par un article assez banal à propos d’un crime commis dans les années 1950 que j’ai publié sur mon blogue.  Un homme (V. L.) tue sa femme (R. M.) avant de se diriger dans une zone isolée pour s’enlever la vie.  Son corps ne fut jamais retrouvé, ce qui explique pourquoi ce cas demeure officiellement non résolu.

Soudainement, comme c’est souvent le cas, l’article mit plusieurs mois avant de capter l’attention d’une personne qui se sentit réellement concernée.  Cette personne, que nous appellerons ici Mme Fabliau, m’écrit tout bonnement, sans aucun préambule : « le « mystère »[1] de V. L. et R. M. est résolu ».

Voilà de quoi capter mon attention, évidemment.  Ai-je oublié quelque chose dans ma recherche avant d’écrire mon article?  Un détail m’a-t-il échappé?  L’affaire fut-elle réellement résolue sans que je le sache?  Ce sont là les questions qui me vinrent tout de suite à l’esprit.

Mais mon p’tit doigt me disait aussi d’attendre la suite.  Et comme de fait, Mme Fabliau versa bien vite dans une théorie gravissime en me disant que V. L. et R. M. ont fréquenté des personnages politiques importants de leur époque, dont le premier ministre Daniel Johnson.  Le double meurtre aurait donc été organisé par des politiciens qui se chargèrent d’engager des tueurs à gage.  Oh!, me dis-je.  Ça commence à être gros cette affaire-là!  Si gros que, en fait, je me méfiais de plus en plus.  Quand on a été vacciné comme moi contre les théories du complot en passant à travers l’affaire Dupont, pas étonnant qu’on reste sur nos gardes.

Puis Mme Fabliau me parle d’un personnage qui aurait fait des confessions sur son lit de mort en 2005.  Un autre se serait pendu, apparemment rongé par les remords.  À ceci, je me contentai de lui répondre en lui demandant si elle avait des preuves concrètes de ce qu’elle avançait, une copie de l’enquête du coroner par exemple.

Peu après, elle me répondit en m’avouant qu’elle ne possédait aucune preuve concrète.  Étant donné que nous vivons dans une société de droit, et que cela implique automatiquement la présence de documents – et en particulier légaux dans le cas de cette affaire – difficile de prétendre à une résolution de crime sans la moindre preuve tangible.

Pendant cette correspondance, je prenais soin de faire la demande auprès de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) afin d’obtenir justement une copie de l’enquête du coroner.  Mais avant d’être mieux outillé pour lui répondre, Mme Fabliau continuait d’élaborer sa théorie du complot.  La question était de savoir quelle était sa source d’information?

Dans un premier temps, elle expliqua avoir trouvé les trois pierres tombales des hommes impliqués dans le « double meurtre ».  Le premier se serait pendu en 1972, tout comme le fera le deuxième en 1987.  Quant au troisième, décédé en 1997, il aurait avoué son crime à son propre fils sur son lit de mort.  Je vous fais remarquer au passage qu’on passe maintenant d’une confession de lit de mort de 2005 à 1997!

Une telle contradiction n’est jamais bien vue lorsqu’on cherche à convaincre!

Autre détail important, Mme Fabliau admet ne pas avoir connu V. L. puisqu’elle a vu le jour après le drame.  Elle n’est donc pas une contemporaine des faits, ce qui l’oblige à puiser dans les versions d’autrui, à savoir le ouï-dire.  Sa source principale d’information est une cousine qui avait 7 ans au moment du drame.  Oui, vous avez bien lu.  7 ans!  Elle aussi n’est pas une personne contemporaine des faits.  Tout ce qu’elle sait, elle l’a forcément entendu.  Mais de qui?  De quoi?

Tout cela ressemble donc à du ouï-dire, ce qui n’est pas sans me rappeler Jesse James Jr qui a écrit un livre sur les « exploits » de son célèbre père hors-la-loi aux États-Unis.  Lui aussi avait 7 ans à la mort de son père.  Comment pouvait-il se permettre de raconter dans les moindres détails des exploits auxquels il n’avait pas participé et qu’il s’était probablement fait raconter par des adultes enclins à embellir l’image de son père?[2]

Bref!

Pour résoudre officiellement un crime non résolu, il faut un verdict, et par conséquent un procès.  Et ce n’est pas avec du ouï-dire qu’on arrive à conclure une affaire.  Le ouï-dire est inacceptable en preuve et avec raison.  Sinon, nous aurions droit à des condamnations loufoques comme à l’époque du Moyen Âge ou de l’Inquisition, sans compter que cela coûterait une fortune à l’État en engorgerait nos tribunaux déjà débordés.

Évidemment, si Mme Fabliau souhaite croire sans preuve c’est son droit le plus légitime.

Toujours est-il que cette cousine aurait confié à Mme Fabliau que « l’histoire a été étouffée […] les enfants ne voulaient pas revenir là-dessus ».  Encore une fois, c’est mince et cela ne veut rien dire.  Il se trouve plein de gens qui ont vécu des drames qui ont été résolus et qui pourtant refusent d’en parler.  Je dirais même que certaines personnes gardent le silence sur des choses très personnelles qui publiquement paraîtraient banales, alors il ne faut certainement pas interpréter tous les silences comme une « preuve » de complot.

Parce que Mme Fabliau m’a envoyé une copie de son dialogue facebookien avec sa cousine, je peux me permettre de voir comment s’est formé une partie de cette histoire.  Selon l’extrait suivant, c’est toujours sans argument ni fondement qu’elle écrit à cette cousine en parlant d’une « lettre disparue au poste de police ».  Voici la suite :

  • Plus les personnes du gouvernement conservateur. Daniel Johnson.
  • Est-ce que mon oncle V. L. était dans la politique?, demande Mme Fabliau. Daniel Johnson, c’était qui exactement?
  • Oui, une personne a payé pour la faire disparaître??? Le premier ministre du Québec.
  • Quoi!!??? Le premier ministre du Québec Daniel Johnson a payé les trois pour tuer mon oncle V. L. et son épouse?
  • L. était pas dans la politique. C’était sa femme R. qui lui servait pour ses désirs de sexe à beaucoup [de monde].
  • Là je commence à comprendre pourquoi les enfants ne veulent pas en parler …
  • Oui, c’est ça, car V. était sur le point de découvrir le tout car il avait suivi R. cette journée. avait raison d’être jaloux tu sais…  Avec tous ses enfants c’était pas facile pour lui.  D’ailleurs [les] 2 dernières ne sont pas de lui.
  • Ben, je comprends. J’aurais fais la même chose à sa place… Donc, elle [R.] le trompait.  Mon Dieu… notre pauvre mon oncle V.  … Mamie m’en a jamais parlé… ça dû être trop douloureux…
  • Il était malheureux. Ils l’ont fait disparaître assez vite.
  • J’ai la rage au cœur à entendre ça… Mon oncle V. avait certainement un bon caractère… et souffrir comme ça. Qu’est-ce qui est devenu de son corps?  A-t-il une place au cimetière?
  • Jeté dans la mine de […] et ils l’ont brûlé. Non juste R. est au cimetière.  C’est le bonhomme qui s’est pendu qui s’occupait de la mine à tous les jours et travaillait pour le gouvernement.
  • Mon Dieu, mais c’est horrible, quel monde de sang froid et ignoble pour commettre une telle atrocité!!! Je déteste les politiciens … gang de corrompus…  Pauvre oncle V.  Même pas de place au cimetière [pour] reposer en paix.

Mais où sont les preuves?

Ce que les théoriciens du complot ne comprennent pas, la plupart du temps, c’est qu’il faut des preuves pour étayer une telle histoire, surtout lorsqu’elle a la prétention d’impliquer des noms aussi importants.  La signification même d’une preuve leur semble abstraite, la confondant souvent avec le simple indice.  Lorsqu’il est question par exemple des affirmations d’une personne, ce n’est pas une preuve mais un indice.  Tout ceci devient de de la preuve légale si un juge l’accepte devant lui lors d’un procès.

Pour le reste, afin de pouvoir donner du crédit à une telle affaire, il faut se tourner vers les documents disponibles au public.  Et quels sont-ils?  Dans ce cas-ci, puisqu’il ne semble n’y avoir eu aucun procès ni autre procédure judiciaire, il faut se tourner vers le fonds des enquêtes de coroner.

Malheureusement pour Mme Fabliau et sa cousine, j’ai consulté l’enquête du coroner.  La cause officielle du décès s’y lit comme suit : « violente, mauvais traitements ».

Voilà qui laisse entendre que R. M. était peut-être victime de mauvais traitements depuis un certain temps, ce qui nous fait davantage pencher vers une hypothèse de violence conjugale.  L’autopsie a également démontré l’enfoncement du crâne.

Le document n’en dit pas plus, au grand damne des conspirationnistes.  Mais selon les journaux de l’époque, V. L. est ensuite allé se jeter dans une profonde mine.  Contrairement aux dires de la cousine, il n’a jamais été question de feu.  Les recherches ont été abandonnées parce qu’il aurait coûté trop cher pour récupérer le corps (il aurait fallu des années pour pomper l’eau hors de la mine).

L’absence du corps a certainement contribué à alimenter les ragots.  Mais d’après les seuls documents dont nous disposons, le drame ressemble davantage à un drame familiale – meurtre suivi d’un suicide – plutôt que d’un terrible complot politique.

D’après ce qu’il nous reste en matière de documents, la thèse la plus plausible demeure donc celle du meurtre suivi d’un suicide.  Un vulgaire et triste drame familiale que l’on ne souhaite pas à son pire ennemi.

Comment expliquer que les membres d’une famille en arrivent à croire en des histoires aussi tordues?

Au milieu d’un tel tourbillon de rumeurs, il serait sans doute utopique de tenter de trouver l’origine exacte de cette idée du complot.  Pour certaines personnes, on devine dans leur regard leur prédisposition innée à voir découvrir des complots derrière chaque poteau de téléphone.  D’autres le font sans doute par déni ou par amour de se rebeller contre le pouvoir en place.  Bref, laissons cette partie-là de l’affaire aux psychiatres.

Bien sûr, plusieurs personnes se disent : « et si c’était vrai? ».  Cette simple question démontre un manque d’objectivité, car le bon chercheur ou le scientifique attend plutôt d’obtenir des documents (preuves) pour appuyer une version ou une autre.  Il n’a rien à gagner ni à perdre dans une telle affaire : il livrera simplement le résultat de ses recherches pour laisser aux autres le soin de les interpréter.

Il est tout à fait possible que V. L. ait eut des amis politiques – mon propre grand-père en a eu – mais d’après le seul document qui nous permet aujourd’hui de débuter une enquête sérieuse il faut garder la tête froide et éviter d’aller au-delà de ce que nous ne pouvons pas interpréter.

Quant à ceux et celles qui croient en cette affaire de complot, il vous suffit de prendre des vacances de quelques mois pour lire le fonds consacré à Daniel Johnson préservé par BAnQ : il représente 1,69 m d’épaisseur.


[1] Ces guillemets ne sont pas de moi.

[2] Jesse James Jr a écrit son livre en 1899 alors que son père est mort assassiné en 1882.  Pour plus de détails, je vous invite à lire mon compte rendu de ce livre : https://historiquementlogique.com/2011/01/30/jesse-james-my-father-par-jesse-james-jr/

Lancement du livre « L’affaire Blanche Garneau »

ScreenHunter_614 Apr. 19 16.42            L’auteur Eric Veillette, qui a fondé le blogue Historiquement Logique en 2010 et qui depuis 2014 vous a offert trois études de cas, est fier de vous présenter le résultat de sa toute dernière révision de dossier judiciaire sous le titre de L’affaire Blanche Garneau.

            Son étude exhaustive des quelque 4 600 pages du dossier l’amène à conclure que les archives ont toujours des informations inédites à nous livrer sur des histoires que l’on croit connaître.  Si les Américains ont l’affaire du Dahlia Noir en guise d’énigme policière, nous avons la nôtre avec Blanche Garneau, qui se traduit par notre plus grand mystère criminel du 20e siècle.  Ce nom est à retenir.  L’histoire de cette jeune femme a plusieurs leçons à nous livrer, même après un siècle.

            Blanche Garneau était une jeune vendeuse de thé sans histoire âgée de 21 ans.  Elle fut sauvagement violée et assassinée dans le parc Victoria, à Québec, en juillet 1920.  En dépit de plusieurs enquêtes, dont une commission royale mise sur pied par le premier ministre de l’époque Louis-Alexandre Taschereau, ce meurtre n’a jamais été résolu.

            Eric Veillette a abordé ce dossier comme il l’a fait précédemment pour son succès L’affaire Aurore Gagnon : le procès de Marie-Anne Houde (2016), c’est-à-dire en se familiarisant d’abord avec tous les documents du dossier afin de le présenter dans un ordre chronologique.  Il s’est ensuite obstiné à vérifier plusieurs dossiers connexes susceptibles d’avoir des liens.  Sa technique d’enquête historique lui a permis de découvrir deux nouveaux suspects qui, jusqu’à maintenant, avaient été ignorés par les policiers et les chercheurs.  Il a même retracé l’un d’eux jusqu’à son dernier repos, à Montréal.

            Dans la région de Québec, le nom de Blanche Garneau raisonne encore comme une légende politico-policière, mais fut-elle réellement entachée par un complot politique?  Ou n’est-ce pas là un simple meurtre sordide à caractère sexuel?

            Les leçons à tirer de ce célèbre crime non élucidé auront de quoi surprendre, en plus d’établir quelques liens sérieux avec certaines tendances que nous connaissons actuellement dans le traitement réservé à certaines affaires judiciaires de ce début de 21e siècle.

            Le livre L’affaire Blanche Garneau, qui compte 410 pages et plusieurs illustrations, est disponible dès maintenant.  Pour commander votre exemplaire, adressez-vous à votre libraire ou contactez la librairie l’Exèdre au 819-373-0202 (Trois-Rivières).

Pour les lecteurs européens, il est préférable de contacter l’auteur par courriel : eric.veillette@hotmail.ca (transaction par Western Union).

Finalement, le livre est aussi disponible sur Amazon.

 

Le mystérieux Moïse Darabaner

Moïse Darabaner, selon un dessin d'Allô Police, 1965.
Moïse Darabaner, selon un dessin d’Allô Police, 1965.

Qui se souvient de Moïse Darabaner? Et surtout, qui était-il?

J’ai entendu ce nom pour la première fois il y a quelques mois, lorsqu’une journaliste me contactait pour me demander ce que je savais à propos de ce personnage. Malheureusement, je fus incapable de lui venir en aide. Même la Toile n’évoque pratiquement rien à son sujet.

Récemment, au hasard de mes recherches concernant un autre projet de livre, je trébuchais sur deux articles publiés dans Allô Police, un premier le 10 octobre 1965 et un autre le 17 octobre. Le nom de Darabaner y apparaissait en première page.

Dans l’article du 10 octobre, on parlait principalement de la découverte de quelques cadavres dans la région de St-Gilles, non loin de Ste-Agathe-de-Lotbinière. La découverte de trois corps putréfiés s’ajoutait à trois autres, portant à six le nombre de dépouilles. Ces six victimes auraient été reliées à un vaste réseau de fraudes des faillites et d’incendies criminels. Toute cette histoire avait commencée par l’arrestation de Moïse Darabaner au cours de l’été 1964.

L’arrivée de Me Claude Wagner au ministère de la Justice avait apparemment donné le coup d’envoi à une lutte contre la corruption, un phénomène qu’Allô Police comparaissait aux « belles années » de Chicago. Selon cette même source, le crime organisé tremblait devant la lutte qu’on lui faisait « et dès l’an dernier [1964], son travail [à Wagner] portait fruit alors qu’un juge était condamné à deux ans de prison pour parjure ».

Une part du mérite dans cette campagne de « nettoyage » revenait à Me Gérard Laganière, qui travaillait sur des causes de faillites frauduleuses. Selon Allô Police, voici comment fonctionnait le stratagème : « on achetait un commerce qui allait plus ou moins bien, on déposait la forte somme à la banque pour rassurer les créanciers futurs, on achetait beaucoup de crédit, donnant comme référence la banque où on avait déposé l’argent. La deuxième opération consistait à retirer l’argent de la banque, à vendre la marchandise en bas du prix coûtant ou à l’entreposer dans un endroit inconnu, puis à déclarer faillite. Les créanciers perdaient tout car lorsque venait le règlement des comptes, le magasin était pratiquement vide ».

Me Laganière avait commencé par intenter une poursuite contre André Poupart et Hilaire Paquette. Ces deux-là se firent représenter par l’avocat et député Me Adrien Meunier. Le 25 septembre 1962, un dossier concernant Poupart et Paquette disparaissait dans des conditions étranges au secrétariat de la police de Montréal. Le précieux document s’étant envolé, la justice avait dû acquitter les deux hommes, faute de preuves.

Le jour même, le lieutenant Brunette avait pu enregistrer une conversation dans laquelle Me Meunier se vantait en invitant le policier à « aller voir à l’incinérateur de la rue Dickson s’il voulait retrouver son dossier ».

À l’automne 1963, Meunier devenait juge à la Cour Supérieure. Quelques mois plus tard, la Couronne rouvrait cependant l’affaire Poupart-Paquette puisque de nouveaux indices étaient venus s’ajouter au dossier. Le plus intéressant, c’est que le juge Meunier était maintenant contraint de venir témoigner[1]. L’enquête s’étendit à l’ensemble de la province, ce qui conduisit à l’arrestation de Darabaner.

Une femme prétendait avoir perdu 250,000$ aux mains de ces fraudeurs et « le détective Vincent Ouellet de la police de Québec fut nommé en charge de l’enquête. Il fit les premières découvertes qui devaient mettre à jour la plus formidable affaire criminelle du siècle au Québec ». Il aurait fallu, semble-t-il, plusieurs semaines d’investigation afin de comprendre les rôles de chacun au sein de l’organisation.

Alors qu’on hésitait à dévoiler qui d’André Lamothe et Moïse Darabaner en était le chef, Allô Police croyait que les ordres provenaient de « plus haut ». Parmi les exécuteurs, on parlait de gorilles tels que Rédempteur Faucher, Paul Brie et Ovila Boulet. Lamothe aurait été « le chef de la discipline » et Gaston Constantin le conseiller de Darabaner.

Une photo de mauvaise qualité de Darabaner (Allô Police, 1965).
Une photo de mauvaise qualité de Darabaner (Allô Police, 1965).

« Depuis le début de l’enquête, Moïse Darabaner demeure toujours le personnage central », ajoutait Allô Police. Ce curieux individu se serait installé dans la Vieille Capitale en 1936 pour ensuite gravir rapidement les échelons dans le milieu des affaires, au point de se retrouver président d’une quinzaine de compagnies, que ce soit dans le domaine du prêt, de la restauration ou du divertissement. Il aurait d’ailleurs mené des combats marquants à Québec concernant des règlements de zonage. « La ville dut démolir elle-même un édifice que Darabaner persistait à vouloir construire plus haut que le permettaient les règlements municipaux ».

Il fut également impliqué dans une affaire de fraude avec la Banque Canadienne Impériale, où trois chèques de 50,000$ auraient été changés en l’absence du gérant. Darabaner fut cependant acquitté dans cette cause. À Québec, on le connaissait comme un important prêteur sur gage qui imposait des taux de remboursement très élevés. Il fit également des affaires avec une certaine Mlle Smiley, présidente de Junior Holding et propriétaire d’une carrière de granite à St-Basile de Portneuf. Darabaner et Constantin auraient promis à cette dame un contrat pour 360,000 chaînes de trottoirs à 14.25$ l’unité, ce qui revenait à parler d’une affaire de 6$ millions. Pour montrer sa bonne foi, Mlle Smiley leur versa un acompte de 110,000$.

On devine cependant que le contrat tant attendu ne se concrétisa jamais et la dame perdit son investissement. Qu’à cela ne tienne, car Darabaner aurait développé un projet encore plus brutal en prévoyant se débarrasser de Mlle Smiley. Pour ce faire, il fit appel à Rosaire Daoust, qui aurait demandé 1,000$ pour exécuter le travail. Heureusement pour la femme d’affaire, Constantin se serait finalement opposé à ce projet de meurtre.

Après l’arrestation de Darabaner, on raconte qu’il aurait fallu un camion de trois tonnes pour transporter tous les documents saisis. Deux procureurs spéciaux furent nommés pour s’occuper de l’affaire : Me Rock LeFrançois et Me Anatole Corriveau.

Une enquête à huis clos sur les incendies criminels permit d’établir un lien direct avec les cadavres retrouvés en octobre 1965 près de St-Gilles. Parmi ces victimes on comptait un dénommé Rédempteur Faucher, surnommé La Torche. Selon Ovila Boulet, son complice, Alfred Cyr avait emprunté de l’argent à Darabaner en 1958 pour se procurer une maison à St-Lambert. Darabaner aurait lui-même déboursé les frais d’assurance avant de mettre la maison au nom de Mme Cyr. Bientôt, Alfred Cyr se montra incapable de rencontrer ses paiements, ce qui lui mérita une menace écrite de la part de Darabaner. En désespoir de cause, Cyr alla rencontrer ce dernier dans son bureau situé sur la rue de la Couronne dans la Basse-Ville de Québec. La solution envisagée était assez simple : incendier la maison endettée pour encaisser l’argent de l’assurance. Cette affaire impliqua également un ajusteur public nommé Louis Sicotte qui devait s’arranger pour que la prime d’assurance de Cyr n’augmente pas après l’incendie. Darabaner, Gagnon et Sicotte reçurent 1,000$ chacun pour cet arrangement.

Le 10 septembre 1961, Gagnon se présenta chez Cyr et, après lui avoir montré un revolver inséré dans sa ceinture, lui conseilla d’aller faire un tour chez son père. Le lendemain, Cyr apprenait que sa maison avait été rasée par les flammes. Ovila Boulet et Rédempteur Faucher avaient allumé le brasier. Ce contrat avait rapporté 300$ à Boulet et 200$ à Faucher.

En fait, les deux hommes auraient aussi allumés d’autres brasiers pour le compte de Darabaner. Toutefois, Faucher finit par commettre une erreur à laquelle il est encore impossible d’apporter une explication claire. Néanmoins, cette faute fut suffisamment grave qu’on prit la décision de l’éliminer, une mission que l’on confia à André Lamothe.

En mai, à la sortie du pont de Québec, Lamothe se chargea donc de mettre une balle de revolver dans le côté de Faucher alors que celui-ci prenait place dans la même voiture que lui. Il reprit ensuite la route pour transporter le cadavre jusqu’au chemin reliant les villages de St-Gilles et Ste-Agathe-de-Lotbinière. Sur place, il lui retira ses vêtements avant de l’asperger d’un produit caustique (communément appelé le Drano). Plus tard, Lamothe nia avoir reçu l’ordre d’abattre Faucher, affirmant plutôt l’avoir éliminé de son propre chef.

Malheureusement, Faucher n’a pas été la seule victime de cette organisation.

Le 30 septembre 1961, un hôtel de St-Joseph de Beauce appartenant à Albéric Bilodeau devenait à son tour victime des flammes. Bilodeau se rendit ensuite dans un hôtel de St-Henri de Lévis en compagnie de Marcel Voyer, un de ses employés. On lui avait donné rendez-vous pour signer un soi-disant contrat de peinture.   Sur place, Voyer entra dans l’hôtel pour s’informer. À sa sortie, son patron avait disparu, ainsi que sa voiture. Le corps de Bilodeau devait être retrouvé plus tard à St-Gilles parmi les autres victimes aspergées de Drano.

Les décès de Paul Brie, Paul Nadeau et René Foucher seraient également reliés à cette affaire. Parmi les cadavres retrouvés dans la région de St-Gilles, on y trouva celui d’Henri-Paul Chandonnet, qui aurait été assassiné pour avoir été témoin de certaines pratiques en lien avec les incendies. La Police provinciale croyait aussi que la mort de Maurice Gingras, qui remontait à 1962, était reliée à cette mystérieuse affaire, mais au moment de la publication de l’article d’Allô Police en octobre 1965, son corps n’avait toujours pas été retrouvé. Il était président de Gingras Electric.

Paul Nadeau, apparemment natif de Plessisville, aurait été la première victime, en 1959. On l’aurait enduit d’un produit caustique avant de l’enterrer à St-Nicolas, où passait en 1965 la route transcanadienne. « On affirme que pour trouver ce qui reste de son corps, il faudrait défaire une partie de la route. Comme le caustique a certainement fait son œuvre, il semble qu’on ne retrouvera pas grand-chose ».

En octobre 1965, c’est sur la route Gosford[2] entre St-Gilles et Ste-Agathe qu’un travailleur de la voirie effectuant des travaux d’arpentage sentit le besoin de soulager sa vessie. En pénétrant dans les bois, il eut la surprise de découvrir un corps. Après l’arrivée sur place des policiers, on découvrit cinq autres cadavres et s’amorça alors l’histoire qu’on connaît.

Parmi eux, on identifia les restes de Bilodeau. L’enquête permit ensuite de cibler Ovila Boulet, qui devra subir son procès au palais de justice de Québec en 1967 pour le meurtre de Bilodeau. Reconnu coupable, il sera condamné à mort avant que sa sentence soit finalement commuée en une peine d’emprisonnement.

Dans le livre L’affaire Gerda Munsinger (2014) de Gilles-Philippe Delorme et Danielle Roy, c’est à la page 209 qu’on croise le nom de Darabaner pour la première fois. Lors des élections fédérales de 1963, on apprend que Lester B. Pearson fut élu avec un gouvernement libéral minoritaire à Ottawa. Peu de temps après, cependant, certains magouilleurs comme Charles-Hubert Ducharme et le financier John C. Doyle parvenaient à convaincre six créditistes de Réal Caouette de passer dans leur camp et ainsi donner la majorité à Pearson. Ce complot politique fut complété de Moïse Darabaner, que les auteurs décrivent comme un personnage influent de Québec pour avoir des amis dans tous les milieux. En 1963, Darabaner était commissaire à la Cour Supérieure et ce fut donc lui qui rendit cette défection officielle. Pour ce travail, il aurait empoché 25,000$.

Delorme et Roy le dépeignent également comme un passionné du jeu : « il adore les combines et traficotage en tous genres, et cette petite réunion fantaisiste où valsent des milliers de dollars le laisse pantois d’admiration. Cette histoire le change de ses propres affaires de frais hypothécaires et de petits commerces plus ou moins licites qui, bien que lucratifs, sont, hélas! d’une morne banalité ».

Le Dr Guy Marcoux promit ensuite de révéler tout le scandale dans un livre. Le document publié comptera finalement 24 pages sans toutefois faire de grande révélation. Malheureusement, le livre de Delorme et Roy reste vague sur la vie de Darabaner, qui aurait purgé une peine de 9 ans de prison. À sa sortie, il aurait repris ses activités et rebâti sa fortune.

[1] Le juge Meunier s’est éteint en 1971.

[2] Coïncidence, peut-être, au moment d’identifier le corps de son redoutable fils, le père du célèbre braqueur Jean-Paul Mercier habitait sur cette route. On sait que Mercier était natif de Ste-Agathe-de-Lotbinière, né en 1944.

JFK, le dernier témoin

JFK, le dernier témoin, par William Reymond et Billie Sol Estes, Flammarion, 2003, 407 p.

Ce livre de 407 pages est l’œuvre du journaliste d’enquête William Reymond, un français installé au Texas, et de Billie Sol Estes, un ancien multimillionnaire ruiné qui avait, semble-t-il, des secrets importants à révéler en lien avec l’assassinat du président John F. Kennedy survenu le 22 novembre 1963 à Dallas, Texas.

Dès les premières pages, on sent qu’il ne s’agit pas d’une enquête proprement dite, à savoir que le récit se raconte comme un roman policier et repose presque uniquement sur les dires d’Estes.  En effet, si Reymond est aussi l’auteur d’au moins deux romans, il affirme plus d’une fois avoir trouvé des preuves pour corroborer les affirmations d’Estes mais sans jamais les rendre claires ou solides aux yeux du lecteur.  Bref, il semble garder certaines cartes dans ses manches, ce qui peut devenir agaçant à la longue.  Bref, on pourrait croire à une suite, mais depuis 2003 rien de nouveau sous le soleil.

N’oublions pas qu’Estes est aussi le co-auteur du volume, dont il signe d’ailleurs clairement la préface.  Or, les lecteurs rationnels d’expérience savent le peu de crédit qu’on accorde aux autobiographies, en particulier lorsqu’il est question de sujets aussi controversés.  Bien sûr, JFK le dernier témoin ne verse pas complètement dans ce genre littéraire, mais cela suffit cependant à préserver un doute.

Reymond perd du temps à se mettre lui-même en scène, peut-être pour se donner de l’importance ou alors tenter d’ajouter de la crédibilité à l’histoire.  Voilà un polar qui traîne de la patte durant une centaine de pages avant d’entrer dans le vif du sujet.

On le sait, les théories conspirationnistes sont nombreuses en ce qui concerne le crime du siècle et sur ce point Reymond démontre sa prudence à plus d’une reprise, cherchant à s’éloigner de cette mauvaise image que dégagent certains fervents de la thèse du complot.  Après tout, 80% des Américains ne croient pas en la version officielle qui garde toujours bien en vie la théorie du tueur solitaire.  On sait aussi que la démocratie n’est pas un système en mesure de pouvoir déterminer la vérité, mais depuis maintenant un demi-siècle les preuves sont suffisantes pour pouvoir douter de la parole du gouvernement.

Bien qu’elle puisse étonner, la théorie présentée par Reymond apporte des éléments intéressants.  En fait, tout repose sur sa réussite à avoir arraché des confessions à Billie Sol Estes, un ancien multimillionnaire ayant démarré bien humblement dans le milieu de l’élevage et de l’agriculture au Texas.  La principale théorie de Reymond oriente rapidement ses principales accusations à l’endroit de Lyndon Baynes Johnson, vice-président des États-Unis sous le règne de John F. Kennedy (JFK).  Billie Sol Estes confie à Reymond que le motif de l’assassinat est simple, reposant uniquement sur le fait que Johnson entretenait l’ambition presque maladive d’atteindre le bureau ovale de la Maison Blanche.  En effet, il déclare que « c’est une histoire simple.  Ne te complique pas la vie.  Comment aurais-tu réagi si tu t’étais trouvé à un cheveu de la Maison-Blanche et que, soudain, on t’avertissait que tu allais tout perdre?  LBJ [Johnson] n’avait pas de cœur et aurait tué sa propre mère pour réussir ».

Justement, ça semble un peu trop simpliste comme mobile d’un crime national aussi flamboyant.  Plusieurs ambitieux ont aussi connus ce genre de frustration en atteignant presque le pouvoir et ils ne sont pas tous devenus assassins pour autant.

Or, Estes continue pourtant de mentionner d’autres raisons politiques motivant le choix que certains hommes d’affaire ont fait d’assassiner le président.  Entre autres, Kennedy parlait de réforme électorale, de changements dans l’économie qui auraient touché directement les richissimes texans.  Il y avait aussi l’ambition de Bobby Kennedy, alors procureur général du pays, qui souhaitait ardemment coincer Johnson.  Estes ajoute lui-même que « JFK était déterminé à imposer sa volonté.  Il n’avait pas compris qu’il jouait avec le feu.  En diminuant de moitié les avantages fiscaux, il amputait de trois cent millions de dollars les familles de Dallas!  Trois cents millions de dollars par an!  Soit largement le prix de la vie d’un homme, qu’il soit président ou pas ».

Donc, après quelques pages, le mobil du crime n’était plus aussi simple!  Contradiction de taille!  Bref, on aura compris que JFK n’avait pas seulement Johnson comme ennemi.

À la page 70, lorsqu’il pose la question « pourquoi Dallas? », Reymond semble déjà offrir les balises de l’orientation qu’il souhaite prendre.  C’est un peu comme si on nous donnait l’impression d’un scientifique qui entame une recherche importante tout en accusant dès le départ son idée préconçue de ce qu’il souhaite obtenir comme résultat.  Or, dans une telle enquête, ne faut-il pas garder toutes les portes ouvertes justement afin de prouver son impartialité?

Et à savoir pourquoi le drame s’est déroulé à Dallas, il n’est pas nécessaire qu’il y ait une raison logique.

Toutefois, Reymond parvient à nous étonner en établissant un lien entre le tueur Malcolm « Mac » Wallace et Lyndon B. Johnson.  En fait, Wallace avait déjà commis un meurtre en 1951 pour lequel il s’était mérité une « sentence bonbon », comme le dirait le journaliste Claude Poirier, de 5 ans de sursis.  Du jamais vu!  Or, Wallace bénéficiait déjà de l’appui des amis influents de Johnson.  Les deux hommes ont d’ailleurs été vus ensemble à plusieurs reprises.

Johnson, qui tenait J. Edgar Hoover par les couilles grâce à des informations capitales sur sa vie sexuelle débridée, semble avoir eu besoin des services de Wallace en 1961 afin de se débarrasser d’un haut fonctionnaire du Département de l’Agriculture, un dénommé Henry Marshall.  Or, cet homme avait décidé d’appuyer l’incorruptible Bobby Kennedy en lui révélant ce qu’il savait à propos de certains financiers comme Estes et de l’homme qu’il appuyait secrètement, c’est-à-dire Johnson.  Bref, Marshall en savait trop.

Le 31 mai 1961, des inspecteurs vinrent au Département de l’Agriculture pour vérifier des transactions.  Marshall préféra alors mentir, probablement par crainte.  Mais dans les heures et les jours qui suivirent, Bobby Kennedy lui mit de la pression, sachant que si le fonctionnaire acceptait de parler il arriverait à faire tomber non seulement le vice-président Johnson mais tout son réseau.  Finalement, Marshall céda peu après en acceptant de tout révéler.

Le 3 juin 1961, le corps de Henry Marshall était découvert sur son ranch de Franklin, Texas.  « Malgré de multiples blessures par balles, le shérif Howard Stegall classa l’affaire en concluant qu’il s’agissait d’un suicide ».  Ce n’est que plus tard qu’on parvint à rouvrir l’affaire, renversant le verdict de suicide par celui de meurtre.  Quant au meurtrier, il fut identifié comme étant Mac Wallace.  Ce dernier ne paya jamais pour son crime.  Officiellement, il est mort au cours des années 1970 alors qu’une rumeur le voulait encore vivant une dizaine d’années plus tard.

Le point culminant du livre survient lorsque Reymond explique qu’une empreinte retrouvée sur un carton dans le dépôt de livre où se trouvait Lee Harvey Oswald le 22 novembre 1963 était celle de Mac Wallace.  L’empreinte en question avait été longtemps dissimulée par le FBI.  Toutefois, Reymond gâche la sauce en sautant sur l’occasion de conclure hâtivement que Wallace était le deuxième tireur.  Si on veut demeurer rationnel et objectif, la présence d’une empreinte partielle ne prouve pas qu’on ait tiré avec une arme à feu.  De plus, il semble complètement passer sous silence la thèse sérieuse d’un tireur situé sur le monticule herbeux, l’auteur du tir qui fit éclater la moitié de la tête de Kennedy.  Un tir de face.

Si on peut prouver que Wallace était là, c’est déjà une victoire en soit, mais ce dernier aurait pu seulement faire partie de l’équipe basée au 6ème étage du dépôt de livres.

Reymond jongle avec l’arrogance en déclarant la faiblesse de son enquête, à savoir qu’il écarte immédiatement des avenues aussi importantes que celle de la CIA en expliquant, de manière assez peu convaincante d’ailleurs, que « je me dis que si l’Agence avait voulu se débarrasser du président, elle aurait utilisé des moyens limitant la polémique.  JFK aurait été empoisonné, son avion aurait explosé en vol ou il serait mort noyé dans la piscine de la Maison-Blanche.  Mieux encore, lourds antécédents médicaux obligent, JFK aurait pu tomber malade et rapidement s’éteindre ».  Ce serait là négliger totalement la sérieuse théorie de la fausse piste des tracts pro-castristes, qui liait justement Oswald à la CIA et au bureau de Guy Banister.

Il va encore plus loin dans son arrogance en déclarant que, ayant prouvé la présence de Mac Wallace dans le dépôt de livres et l’implication de Johnson, « les Cubains, pro ou contre Fidel, les Russes, blancs ou rouges, la mafia, la CIA, les services secrets israéliens allaient pouvoir rejoindre les poubelles de l’histoire ».  Autrement dit, il n’y avait que son livre qui détenait la vérité.  Pour ce faire, il aurait dû être beaucoup mieux documenté pour défaire des thèses logiques qui sont mieux étayées que la sienne.  En effet, tout repose sur le témoignage d’Estes et de cette empreinte.

La plus grande faiblesse de l’enquête de Reymond réside sans doute dans le fait qu’il tourne le dos aux investigations sérieuses réalisées avant lui.  En effet, sa bibliographie ne contient aucune trace d’ouvrages majeurs en la matière tel que le livre du procureur Jim Garrison ou celui de G. Robert Blakey.  Voilà deux livres qui se contredisent mais qui sont des incontournables en la matière.

Or, l’enquête de Garrison demeure pourtant l’une des plus sérieuses dans le dossier, mettant en évidence le fait que l’opération avait été monté par des organismes puissants et structurés, écartant donc la Mafia et aussi la seule ambition d’un texan arrogant comme Johnson.

Bref, le livre de Reymond n’est pas une conclusion définitive.  Au mieux, la théorie évoquée pourrait s’imbriquer à celle de Jim Garrison et de Joan Mellen, en ce sens que Johnson aurait pu contrôler une certaine partie du complot.  Par exemple, il aurait pu être à la solde de la CIA.  Après tout, une fois devenu président, il a pris des décisions favorisant non seulement les richissimes texans mais aussi la CIA.

Quant à Estes, il peut effectivement connaître une partie du secret, mais dans une affaire aussi immense, il n’existe sans doute aucun homme qui puisse à lui seul être aux faits de tous les paliers de l’organisation.

Comme tout journaliste devenu auteur, oubliez le style littéraire recherché.  Quoique JFK le dernier témoin représente un bon divertissement, il ne faudrait pas commettre l’erreur d’en faire sa seule source d’information à propos de l’assassinat de JFK.  Certes, il a sa place dans l’Histoire mais mérite une meilleure mise en contexte, ainsi qu’une bonne dose de relativité.

(JFK, le dernier témoin (PDF))