La théorie du complot pour les nuls


Daniel Johnson

Il y a toujours une face cachée à nos passions.  Pour le blogue Historiquement Logique, que j’ai fondé en 2010, j’ai écrit des centaines d’articles dont plusieurs sur des histoires de crimes commis au Québec.  Je ne suis pas un analyste ou un chroniqueur très connu et pourtant j’ai droit à des confidences fascinantes, mais aussi des commentaires parfois loufoques, menaçants ou carrément fous.  Normalement, je conserve ces choses-là pour moi, considérant que cela fait partie de la face cachée du « métier », si je puis dire.

Mais cette fois, je ferai exception.  Non pas pour me moqueur d’une ou plusieurs personnes en particulier, mais pour vous montrer à quel point le phénomène existe.  Il y a des personnes, même confrontées aux preuves les plus irréfutables, qui ne desserreront jamais les dents de leur théorie.  Cela reviendrait à essayer de convaincre le pape que Dieu n’existe pas.  C’est peine perdue!

Évidemment, les noms et les lieux ont été changés dans le texte qui suit.  J’essaierai de me faire le plus clair possible.  Car par moment, l’histoire peut être complexe.

Alors, allons-y!

Tout commence par un article assez banal à propos d’un crime commis dans les années 1950 que j’ai publié sur mon blogue.  Un homme (V. L.) tue sa femme (R. M.) avant de se diriger dans une zone isolée pour s’enlever la vie.  Son corps ne fut jamais retrouvé, ce qui explique pourquoi ce cas demeure officiellement non résolu.

Soudainement, comme c’est souvent le cas, l’article mit plusieurs mois avant de capter l’attention d’une personne qui se sentit réellement concernée.  Cette personne, que nous appellerons ici Mme Fabliau, m’écrit tout bonnement, sans aucun préambule : « le « mystère »[1] de V. L. et R. M. est résolu ».

Voilà de quoi capter mon attention, évidemment.  Ai-je oublié quelque chose dans ma recherche avant d’écrire mon article?  Un détail m’a-t-il échappé?  L’affaire fut-elle réellement résolue sans que je le sache?  Ce sont là les questions qui me vinrent tout de suite à l’esprit.

Mais mon p’tit doigt me disait aussi d’attendre la suite.  Et comme de fait, Mme Fabliau versa bien vite dans une théorie gravissime en me disant que V. L. et R. M. ont fréquenté des personnages politiques importants de leur époque, dont le premier ministre Daniel Johnson.  Le double meurtre aurait donc été organisé par des politiciens qui se chargèrent d’engager des tueurs à gage.  Oh!, me dis-je.  Ça commence à être gros cette affaire-là!  Si gros que, en fait, je me méfiais de plus en plus.  Quand on a été vacciné comme moi contre les théories du complot en passant à travers l’affaire Dupont, pas étonnant qu’on reste sur nos gardes.

Puis Mme Fabliau me parle d’un personnage qui aurait fait des confessions sur son lit de mort en 2005.  Un autre se serait pendu, apparemment rongé par les remords.  À ceci, je me contentai de lui répondre en lui demandant si elle avait des preuves concrètes de ce qu’elle avançait, une copie de l’enquête du coroner par exemple.

Peu après, elle me répondit en m’avouant qu’elle ne possédait aucune preuve concrète.  Étant donné que nous vivons dans une société de droit, et que cela implique automatiquement la présence de documents – et en particulier légaux dans le cas de cette affaire – difficile de prétendre à une résolution de crime sans la moindre preuve tangible.

Pendant cette correspondance, je prenais soin de faire la demande auprès de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) afin d’obtenir justement une copie de l’enquête du coroner.  Mais avant d’être mieux outillé pour lui répondre, Mme Fabliau continuait d’élaborer sa théorie du complot.  La question était de savoir quelle était sa source d’information?

Dans un premier temps, elle expliqua avoir trouvé les trois pierres tombales des hommes impliqués dans le « double meurtre ».  Le premier se serait pendu en 1972, tout comme le fera le deuxième en 1987.  Quant au troisième, décédé en 1997, il aurait avoué son crime à son propre fils sur son lit de mort.  Je vous fais remarquer au passage qu’on passe maintenant d’une confession de lit de mort de 2005 à 1997!

Une telle contradiction n’est jamais bien vue lorsqu’on cherche à convaincre!

Autre détail important, Mme Fabliau admet ne pas avoir connu V. L. puisqu’elle a vu le jour après le drame.  Elle n’est donc pas une contemporaine des faits, ce qui l’oblige à puiser dans les versions d’autrui, à savoir le ouï-dire.  Sa source principale d’information est une cousine qui avait 7 ans au moment du drame.  Oui, vous avez bien lu.  7 ans!  Elle aussi n’est pas une personne contemporaine des faits.  Tout ce qu’elle sait, elle l’a forcément entendu.  Mais de qui?  De quoi?

Tout cela ressemble donc à du ouï-dire, ce qui n’est pas sans me rappeler Jesse James Jr qui a écrit un livre sur les « exploits » de son célèbre père hors-la-loi aux États-Unis.  Lui aussi avait 7 ans à la mort de son père.  Comment pouvait-il se permettre de raconter dans les moindres détails des exploits auxquels il n’avait pas participé et qu’il s’était probablement fait raconter par des adultes enclins à embellir l’image de son père?[2]

Bref!

Pour résoudre officiellement un crime non résolu, il faut un verdict, et par conséquent un procès.  Et ce n’est pas avec du ouï-dire qu’on arrive à conclure une affaire.  Le ouï-dire est inacceptable en preuve et avec raison.  Sinon, nous aurions droit à des condamnations loufoques comme à l’époque du Moyen Âge ou de l’Inquisition, sans compter que cela coûterait une fortune à l’État en engorgerait nos tribunaux déjà débordés.

Évidemment, si Mme Fabliau souhaite croire sans preuve c’est son droit le plus légitime.

Toujours est-il que cette cousine aurait confié à Mme Fabliau que « l’histoire a été étouffée […] les enfants ne voulaient pas revenir là-dessus ».  Encore une fois, c’est mince et cela ne veut rien dire.  Il se trouve plein de gens qui ont vécu des drames qui ont été résolus et qui pourtant refusent d’en parler.  Je dirais même que certaines personnes gardent le silence sur des choses très personnelles qui publiquement paraîtraient banales, alors il ne faut certainement pas interpréter tous les silences comme une « preuve » de complot.

Parce que Mme Fabliau m’a envoyé une copie de son dialogue facebookien avec sa cousine, je peux me permettre de voir comment s’est formé une partie de cette histoire.  Selon l’extrait suivant, c’est toujours sans argument ni fondement qu’elle écrit à cette cousine en parlant d’une « lettre disparue au poste de police ».  Voici la suite :

  • Plus les personnes du gouvernement conservateur. Daniel Johnson.
  • Est-ce que mon oncle V. L. était dans la politique?, demande Mme Fabliau. Daniel Johnson, c’était qui exactement?
  • Oui, une personne a payé pour la faire disparaître??? Le premier ministre du Québec.
  • Quoi!!??? Le premier ministre du Québec Daniel Johnson a payé les trois pour tuer mon oncle V. L. et son épouse?
  • L. était pas dans la politique. C’était sa femme R. qui lui servait pour ses désirs de sexe à beaucoup [de monde].
  • Là je commence à comprendre pourquoi les enfants ne veulent pas en parler …
  • Oui, c’est ça, car V. était sur le point de découvrir le tout car il avait suivi R. cette journée. avait raison d’être jaloux tu sais…  Avec tous ses enfants c’était pas facile pour lui.  D’ailleurs [les] 2 dernières ne sont pas de lui.
  • Ben, je comprends. J’aurais fais la même chose à sa place… Donc, elle [R.] le trompait.  Mon Dieu… notre pauvre mon oncle V.  … Mamie m’en a jamais parlé… ça dû être trop douloureux…
  • Il était malheureux. Ils l’ont fait disparaître assez vite.
  • J’ai la rage au cœur à entendre ça… Mon oncle V. avait certainement un bon caractère… et souffrir comme ça. Qu’est-ce qui est devenu de son corps?  A-t-il une place au cimetière?
  • Jeté dans la mine de […] et ils l’ont brûlé. Non juste R. est au cimetière.  C’est le bonhomme qui s’est pendu qui s’occupait de la mine à tous les jours et travaillait pour le gouvernement.
  • Mon Dieu, mais c’est horrible, quel monde de sang froid et ignoble pour commettre une telle atrocité!!! Je déteste les politiciens … gang de corrompus…  Pauvre oncle V.  Même pas de place au cimetière [pour] reposer en paix.

Mais où sont les preuves?

Ce que les théoriciens du complot ne comprennent pas, la plupart du temps, c’est qu’il faut des preuves pour étayer une telle histoire, surtout lorsqu’elle a la prétention d’impliquer des noms aussi importants.  La signification même d’une preuve leur semble abstraite, la confondant souvent avec le simple indice.  Lorsqu’il est question par exemple des affirmations d’une personne, ce n’est pas une preuve mais un indice.  Tout ceci devient de de la preuve légale si un juge l’accepte devant lui lors d’un procès.

Pour le reste, afin de pouvoir donner du crédit à une telle affaire, il faut se tourner vers les documents disponibles au public.  Et quels sont-ils?  Dans ce cas-ci, puisqu’il ne semble n’y avoir eu aucun procès ni autre procédure judiciaire, il faut se tourner vers le fonds des enquêtes de coroner.

Malheureusement pour Mme Fabliau et sa cousine, j’ai consulté l’enquête du coroner.  La cause officielle du décès s’y lit comme suit : « violente, mauvais traitements ».

Voilà qui laisse entendre que R. M. était peut-être victime de mauvais traitements depuis un certain temps, ce qui nous fait davantage pencher vers une hypothèse de violence conjugale.  L’autopsie a également démontré l’enfoncement du crâne.

Le document n’en dit pas plus, au grand damne des conspirationnistes.  Mais selon les journaux de l’époque, V. L. est ensuite allé se jeter dans une profonde mine.  Contrairement aux dires de la cousine, il n’a jamais été question de feu.  Les recherches ont été abandonnées parce qu’il aurait coûté trop cher pour récupérer le corps (il aurait fallu des années pour pomper l’eau hors de la mine).

L’absence du corps a certainement contribué à alimenter les ragots.  Mais d’après les seuls documents dont nous disposons, le drame ressemble davantage à un drame familiale – meurtre suivi d’un suicide – plutôt que d’un terrible complot politique.

D’après ce qu’il nous reste en matière de documents, la thèse la plus plausible demeure donc celle du meurtre suivi d’un suicide.  Un vulgaire et triste drame familiale que l’on ne souhaite pas à son pire ennemi.

Comment expliquer que les membres d’une famille en arrivent à croire en des histoires aussi tordues?

Au milieu d’un tel tourbillon de rumeurs, il serait sans doute utopique de tenter de trouver l’origine exacte de cette idée du complot.  Pour certaines personnes, on devine dans leur regard leur prédisposition innée à voir découvrir des complots derrière chaque poteau de téléphone.  D’autres le font sans doute par déni ou par amour de se rebeller contre le pouvoir en place.  Bref, laissons cette partie-là de l’affaire aux psychiatres.

Bien sûr, plusieurs personnes se disent : « et si c’était vrai? ».  Cette simple question démontre un manque d’objectivité, car le bon chercheur ou le scientifique attend plutôt d’obtenir des documents (preuves) pour appuyer une version ou une autre.  Il n’a rien à gagner ni à perdre dans une telle affaire : il livrera simplement le résultat de ses recherches pour laisser aux autres le soin de les interpréter.

Il est tout à fait possible que V. L. ait eut des amis politiques – mon propre grand-père en a eu – mais d’après le seul document qui nous permet aujourd’hui de débuter une enquête sérieuse il faut garder la tête froide et éviter d’aller au-delà de ce que nous ne pouvons pas interpréter.

Quant à ceux et celles qui croient en cette affaire de complot, il vous suffit de prendre des vacances de quelques mois pour lire le fonds consacré à Daniel Johnson préservé par BAnQ : il représente 1,69 m d’épaisseur.

 

 

 

[1] Ces guillemets ne sont pas de moi.

[2] Jesse James Jr a écrit son livre en 1899 alors que son père est mort assassiné en 1882.  Pour plus de détails, je vous invite à lire mon compte rendu de ce livre : https://historiquementlogique.com/2011/01/30/jesse-james-my-father-par-jesse-james-jr/

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Lancement du livre « L’affaire Blanche Garneau »


ScreenHunter_614 Apr. 19 16.42            L’auteur Eric Veillette, qui a fondé le blogue Historiquement Logique en 2010 et qui depuis 2014 vous a offert trois études de cas, est fier de vous présenter le résultat de sa toute dernière révision de dossier judiciaire sous le titre de L’affaire Blanche Garneau.

            Son étude exhaustive des quelque 4 600 pages du dossier l’amène à conclure que les archives ont toujours des informations inédites à nous livrer sur des histoires que l’on croit connaître.  Si les Américains ont l’affaire du Dahlia Noir en guise d’énigme policière, nous avons la nôtre avec Blanche Garneau, qui se traduit par notre plus grand mystère criminel du 20e siècle.  Ce nom est à retenir.  L’histoire de cette jeune femme a plusieurs leçons à nous livrer, même après un siècle.

            Blanche Garneau était une jeune vendeuse de thé sans histoire âgée de 21 ans.  Elle fut sauvagement violée et assassinée dans le parc Victoria, à Québec, en juillet 1920.  En dépit de plusieurs enquêtes, dont une commission royale mise sur pied par le premier ministre de l’époque Louis-Alexandre Taschereau, ce meurtre n’a jamais été résolu.

            Eric Veillette a abordé ce dossier comme il l’a fait précédemment pour son succès L’affaire Aurore Gagnon : le procès de Marie-Anne Houde (2016), c’est-à-dire en se familiarisant d’abord avec tous les documents du dossier afin de le présenter dans un ordre chronologique.  Il s’est ensuite obstiné à vérifier plusieurs dossiers connexes susceptibles d’avoir des liens.  Sa technique d’enquête historique lui a permis de découvrir deux nouveaux suspects qui, jusqu’à maintenant, avaient été ignorés par les policiers et les chercheurs.  Il a même retracé l’un d’eux jusqu’à son dernier repos, à Montréal.

            Dans la région de Québec, le nom de Blanche Garneau raisonne encore comme une légende politico-policière, mais fut-elle réellement entachée par un complot politique?  Ou n’est-ce pas là un simple meurtre sordide à caractère sexuel?

            Les leçons à tirer de ce célèbre crime non élucidé auront de quoi surprendre, en plus d’établir quelques liens sérieux avec certaines tendances que nous connaissons actuellement dans le traitement réservé à certaines affaires judiciaires de ce début de 21e siècle.

            Le livre L’affaire Blanche Garneau, qui compte 410 pages et plusieurs illustrations, est disponible dès maintenant.  Pour commander votre exemplaire, adressez-vous à votre libraire ou contactez la librairie l’Exèdre au 819-373-0202 (Trois-Rivières).

Pour les lecteurs européens, il est préférable de contacter l’auteur par courriel : eric.veillette@hotmail.ca (transaction par Western Union).

Finalement, le livre est aussi disponible sur Amazon.

 

Le mystérieux Moïse Darabaner


Moïse Darabaner, selon un dessin d'Allô Police, 1965.
Moïse Darabaner, selon un dessin d’Allô Police, 1965.

Qui se souvient de Moïse Darabaner? Et surtout, qui était-il?

J’ai entendu ce nom pour la première fois il y a quelques mois, lorsqu’une journaliste me contactait pour me demander ce que je savais à propos de ce personnage. Malheureusement, je fus incapable de lui venir en aide. Même la Toile n’évoque pratiquement rien à son sujet.

Récemment, au hasard de mes recherches concernant un autre projet de livre, je trébuchais sur deux articles publiés dans Allô Police, un premier le 10 octobre 1965 et un autre le 17 octobre. Le nom de Darabaner y apparaissait en première page.

Dans l’article du 10 octobre, on parlait principalement de la découverte de quelques cadavres dans la région de St-Gilles, non loin de Ste-Agathe-de-Lotbinière. La découverte de trois corps putréfiés s’ajoutait à trois autres, portant à six le nombre de dépouilles. Ces six victimes auraient été reliées à un vaste réseau de fraudes des faillites et d’incendies criminels. Toute cette histoire avait commencée par l’arrestation de Moïse Darabaner au cours de l’été 1964.

L’arrivée de Me Claude Wagner au ministère de la Justice avait apparemment donné le coup d’envoi à une lutte contre la corruption, un phénomène qu’Allô Police comparaissait aux « belles années » de Chicago. Selon cette même source, le crime organisé tremblait devant la lutte qu’on lui faisait « et dès l’an dernier [1964], son travail [à Wagner] portait fruit alors qu’un juge était condamné à deux ans de prison pour parjure ».

Une part du mérite dans cette campagne de « nettoyage » revenait à Me Gérard Laganière, qui travaillait sur des causes de faillites frauduleuses. Selon Allô Police, voici comment fonctionnait le stratagème : « on achetait un commerce qui allait plus ou moins bien, on déposait la forte somme à la banque pour rassurer les créanciers futurs, on achetait beaucoup de crédit, donnant comme référence la banque où on avait déposé l’argent. La deuxième opération consistait à retirer l’argent de la banque, à vendre la marchandise en bas du prix coûtant ou à l’entreposer dans un endroit inconnu, puis à déclarer faillite. Les créanciers perdaient tout car lorsque venait le règlement des comptes, le magasin était pratiquement vide ».

Me Laganière avait commencé par intenter une poursuite contre André Poupart et Hilaire Paquette. Ces deux-là se firent représenter par l’avocat et député Me Adrien Meunier. Le 25 septembre 1962, un dossier concernant Poupart et Paquette disparaissait dans des conditions étranges au secrétariat de la police de Montréal. Le précieux document s’étant envolé, la justice avait dû acquitter les deux hommes, faute de preuves.

Le jour même, le lieutenant Brunette avait pu enregistrer une conversation dans laquelle Me Meunier se vantait en invitant le policier à « aller voir à l’incinérateur de la rue Dickson s’il voulait retrouver son dossier ».

À l’automne 1963, Meunier devenait juge à la Cour Supérieure. Quelques mois plus tard, la Couronne rouvrait cependant l’affaire Poupart-Paquette puisque de nouveaux indices étaient venus s’ajouter au dossier. Le plus intéressant, c’est que le juge Meunier était maintenant contraint de venir témoigner[1]. L’enquête s’étendit à l’ensemble de la province, ce qui conduisit à l’arrestation de Darabaner.

Une femme prétendait avoir perdu 250,000$ aux mains de ces fraudeurs et « le détective Vincent Ouellet de la police de Québec fut nommé en charge de l’enquête. Il fit les premières découvertes qui devaient mettre à jour la plus formidable affaire criminelle du siècle au Québec ». Il aurait fallu, semble-t-il, plusieurs semaines d’investigation afin de comprendre les rôles de chacun au sein de l’organisation.

Alors qu’on hésitait à dévoiler qui d’André Lamothe et Moïse Darabaner en était le chef, Allô Police croyait que les ordres provenaient de « plus haut ». Parmi les exécuteurs, on parlait de gorilles tels que Rédempteur Faucher, Paul Brie et Ovila Boulet. Lamothe aurait été « le chef de la discipline » et Gaston Constantin le conseiller de Darabaner.

Une photo de mauvaise qualité de Darabaner (Allô Police, 1965).
Une photo de mauvaise qualité de Darabaner (Allô Police, 1965).

« Depuis le début de l’enquête, Moïse Darabaner demeure toujours le personnage central », ajoutait Allô Police. Ce curieux individu se serait installé dans la Vieille Capitale en 1936 pour ensuite gravir rapidement les échelons dans le milieu des affaires, au point de se retrouver président d’une quinzaine de compagnies, que ce soit dans le domaine du prêt, de la restauration ou du divertissement. Il aurait d’ailleurs mené des combats marquants à Québec concernant des règlements de zonage. « La ville dut démolir elle-même un édifice que Darabaner persistait à vouloir construire plus haut que le permettaient les règlements municipaux ».

Il fut également impliqué dans une affaire de fraude avec la Banque Canadienne Impériale, où trois chèques de 50,000$ auraient été changés en l’absence du gérant. Darabaner fut cependant acquitté dans cette cause. À Québec, on le connaissait comme un important prêteur sur gage qui imposait des taux de remboursement très élevés. Il fit également des affaires avec une certaine Mlle Smiley, présidente de Junior Holding et propriétaire d’une carrière de granite à St-Basile de Portneuf. Darabaner et Constantin auraient promis à cette dame un contrat pour 360,000 chaînes de trottoirs à 14.25$ l’unité, ce qui revenait à parler d’une affaire de 6$ millions. Pour montrer sa bonne foi, Mlle Smiley leur versa un acompte de 110,000$.

On devine cependant que le contrat tant attendu ne se concrétisa jamais et la dame perdit son investissement. Qu’à cela ne tienne, car Darabaner aurait développé un projet encore plus brutal en prévoyant se débarrasser de Mlle Smiley. Pour ce faire, il fit appel à Rosaire Daoust, qui aurait demandé 1,000$ pour exécuter le travail. Heureusement pour la femme d’affaire, Constantin se serait finalement opposé à ce projet de meurtre.

Après l’arrestation de Darabaner, on raconte qu’il aurait fallu un camion de trois tonnes pour transporter tous les documents saisis. Deux procureurs spéciaux furent nommés pour s’occuper de l’affaire : Me Rock LeFrançois et Me Anatole Corriveau.

Une enquête à huis clos sur les incendies criminels permit d’établir un lien direct avec les cadavres retrouvés en octobre 1965 près de St-Gilles. Parmi ces victimes on comptait un dénommé Rédempteur Faucher, surnommé La Torche. Selon Ovila Boulet, son complice, Alfred Cyr avait emprunté de l’argent à Darabaner en 1958 pour se procurer une maison à St-Lambert. Darabaner aurait lui-même déboursé les frais d’assurance avant de mettre la maison au nom de Mme Cyr. Bientôt, Alfred Cyr se montra incapable de rencontrer ses paiements, ce qui lui mérita une menace écrite de la part de Darabaner. En désespoir de cause, Cyr alla rencontrer ce dernier dans son bureau situé sur la rue de la Couronne dans la Basse-Ville de Québec. La solution envisagée était assez simple : incendier la maison endettée pour encaisser l’argent de l’assurance. Cette affaire impliqua également un ajusteur public nommé Louis Sicotte qui devait s’arranger pour que la prime d’assurance de Cyr n’augmente pas après l’incendie. Darabaner, Gagnon et Sicotte reçurent 1,000$ chacun pour cet arrangement.

Le 10 septembre 1961, Gagnon se présenta chez Cyr et, après lui avoir montré un revolver inséré dans sa ceinture, lui conseilla d’aller faire un tour chez son père. Le lendemain, Cyr apprenait que sa maison avait été rasée par les flammes. Ovila Boulet et Rédempteur Faucher avaient allumé le brasier. Ce contrat avait rapporté 300$ à Boulet et 200$ à Faucher.

En fait, les deux hommes auraient aussi allumés d’autres brasiers pour le compte de Darabaner. Toutefois, Faucher finit par commettre une erreur à laquelle il est encore impossible d’apporter une explication claire. Néanmoins, cette faute fut suffisamment grave qu’on prit la décision de l’éliminer, une mission que l’on confia à André Lamothe.

En mai, à la sortie du pont de Québec, Lamothe se chargea donc de mettre une balle de revolver dans le côté de Faucher alors que celui-ci prenait place dans la même voiture que lui. Il reprit ensuite la route pour transporter le cadavre jusqu’au chemin reliant les villages de St-Gilles et Ste-Agathe-de-Lotbinière. Sur place, il lui retira ses vêtements avant de l’asperger d’un produit caustique (communément appelé le Drano). Plus tard, Lamothe nia avoir reçu l’ordre d’abattre Faucher, affirmant plutôt l’avoir éliminé de son propre chef.

Malheureusement, Faucher n’a pas été la seule victime de cette organisation.

Le 30 septembre 1961, un hôtel de St-Joseph de Beauce appartenant à Albéric Bilodeau devenait à son tour victime des flammes. Bilodeau se rendit ensuite dans un hôtel de St-Henri de Lévis en compagnie de Marcel Voyer, un de ses employés. On lui avait donné rendez-vous pour signer un soi-disant contrat de peinture.   Sur place, Voyer entra dans l’hôtel pour s’informer. À sa sortie, son patron avait disparu, ainsi que sa voiture. Le corps de Bilodeau devait être retrouvé plus tard à St-Gilles parmi les autres victimes aspergées de Drano.

Les décès de Paul Brie, Paul Nadeau et René Foucher seraient également reliés à cette affaire. Parmi les cadavres retrouvés dans la région de St-Gilles, on y trouva celui d’Henri-Paul Chandonnet, qui aurait été assassiné pour avoir été témoin de certaines pratiques en lien avec les incendies. La Police provinciale croyait aussi que la mort de Maurice Gingras, qui remontait à 1962, était reliée à cette mystérieuse affaire, mais au moment de la publication de l’article d’Allô Police en octobre 1965, son corps n’avait toujours pas été retrouvé. Il était président de Gingras Electric.

Paul Nadeau, apparemment natif de Plessisville, aurait été la première victime, en 1959. On l’aurait enduit d’un produit caustique avant de l’enterrer à St-Nicolas, où passait en 1965 la route transcanadienne. « On affirme que pour trouver ce qui reste de son corps, il faudrait défaire une partie de la route. Comme le caustique a certainement fait son œuvre, il semble qu’on ne retrouvera pas grand-chose ».

En octobre 1965, c’est sur la route Gosford[2] entre St-Gilles et Ste-Agathe qu’un travailleur de la voirie effectuant des travaux d’arpentage sentit le besoin de soulager sa vessie. En pénétrant dans les bois, il eut la surprise de découvrir un corps. Après l’arrivée sur place des policiers, on découvrit cinq autres cadavres et s’amorça alors l’histoire qu’on connaît.

Parmi eux, on identifia les restes de Bilodeau. L’enquête permit ensuite de cibler Ovila Boulet, qui devra subir son procès au palais de justice de Québec en 1967 pour le meurtre de Bilodeau. Reconnu coupable, il sera condamné à mort avant que sa sentence soit finalement commuée en une peine d’emprisonnement.

Dans le livre L’affaire Gerda Munsinger (2014) de Gilles-Philippe Delorme et Danielle Roy, c’est à la page 209 qu’on croise le nom de Darabaner pour la première fois. Lors des élections fédérales de 1963, on apprend que Lester B. Pearson fut élu avec un gouvernement libéral minoritaire à Ottawa. Peu de temps après, cependant, certains magouilleurs comme Charles-Hubert Ducharme et le financier John C. Doyle parvenaient à convaincre six créditistes de Réal Caouette de passer dans leur camp et ainsi donner la majorité à Pearson. Ce complot politique fut complété de Moïse Darabaner, que les auteurs décrivent comme un personnage influent de Québec pour avoir des amis dans tous les milieux. En 1963, Darabaner était commissaire à la Cour Supérieure et ce fut donc lui qui rendit cette défection officielle. Pour ce travail, il aurait empoché 25,000$.

Delorme et Roy le dépeignent également comme un passionné du jeu : « il adore les combines et traficotage en tous genres, et cette petite réunion fantaisiste où valsent des milliers de dollars le laisse pantois d’admiration. Cette histoire le change de ses propres affaires de frais hypothécaires et de petits commerces plus ou moins licites qui, bien que lucratifs, sont, hélas! d’une morne banalité ».

Le Dr Guy Marcoux promit ensuite de révéler tout le scandale dans un livre. Le document publié comptera finalement 24 pages sans toutefois faire de grande révélation. Malheureusement, le livre de Delorme et Roy reste vague sur la vie de Darabaner, qui aurait purgé une peine de 9 ans de prison. À sa sortie, il aurait repris ses activités et rebâti sa fortune.

[1] Le juge Meunier s’est éteint en 1971.

[2] Coïncidence, peut-être, au moment d’identifier le corps de son redoutable fils, le père du célèbre braqueur Jean-Paul Mercier habitait sur cette route. On sait que Mercier était natif de Ste-Agathe-de-Lotbinière, né en 1944.